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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 7

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 7 ) DU CÔTE DE CHEZ DHÔTEL.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 7 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    DU CÔTE DE CHEZ DHÔTEL

    CHRISTOPHE MAHY / GILLES GRANDPIERRE

    ALAIN JANSSENS / JEAN-MARIE LECOMTE

    ( Editions Noires Terres / Novembre 2020 )

    Les Editions Noires Terres, cornaquées par leur fondateur Jean-Marie Lecomte depuis 2002, se veulent en région. Un parti-pris assumé. Elles ont leurs terres de prédilection situées en grande partie dans le nord-est de la France, leur port-d'attache se trouve en Ardennes, nous ne sommes donc pas surpris de ce beau volume de qualité, dédié à cet ardennais discrètement célèbre que fut André Dhôtel, et qui mêle textes et photos.

    Le titre peut surprendre, Marcel Proust et André Dhôtel sont à cent mille lieues littéraires l'un de l'autre, pourtant à y réfléchir, la phrase buissonnière de Proust n'épouse-t-elle pas en ses arabesques insinueuses les mêmes profondeurs impénétrables que les halliers d'épines de Dhôtel ? Deux écrivains, deux photographes. Tous quatre ne s'essaient-ils pas à visiter le pays du nom d'Ardennes, celles d'un temps dhôtellien perdu. A retrouver.

    Dans sa courte préface Sylvestre Clancier désigne un premier sentier. Fidèle en cela à son père, Georges-Emmanuel Clancier, poëte, romancier, ami de Dhôtel, qui par ses deux volumes anthologiques, De Chénier à Baudelaire et De Rimbaud au Surréalisme, fraya au mi-temps du siècle dernier, les sentes secrètes qui mènent au travers de redoutables et turgescents maquis jusqu'aux plus altières futaies de la poésie française. Que cet hommage dû lui soit rendu.

    Christophe Mahy s'attelle en un long texte à une tâche impossible, mettre ses pieds dans les pas de Dhôtel et partir lui aussi sur cette route inconnue que Dhôtel a parcouru mille fois, dans ses romans, dans ses promenades, dans son existence. Ecrivain, poëte, grand connaisseur de l'œuvre dhôtellienne, Christophe Mahy n'est pas un esprit naïf, il sait très bien que le Dhôtelland n'a jamais existé, pas plus que la Provence Mystérieuse d'Henri Bosco, il n'ignore pas que toute véritable localisation est intérieure, qu'on la porte en soi, qu'on la dépose en quelques endroits du monde, lorsque fatigué de ce poids ( est-il mort, est-il vivant ) on le laisse tomber à terre quelques instants afin de souffler un peu. Oui, mais Mahy persévère, à tout hasard, on ne sait jamais !

    C'est un plaisir de le suivre, dans ses pérégrinations, dans ses pensées, dans son texte. Qui s'apparente à un poème en prose. Mahy s'est fixé deux objectifs à atteindre, saisir l'essentiel, l'essence des Ardennes, et l'être authentique de Dhôtel, il n'est pas dupe, Dhôtel serait le premier à rire de ces magnifiques prétentions, ne serait-ce pas là attribuer une importance exagérée à des phénomènes, humain et géographique, avant tout passagers, destinés à périr. D'ailleurs Dhôtel n'est-il pas mort et enterré depuis trente ans, quant aux Ardennes, en ce laps de temps, elles ont sacrément changé.

    Mahy s'accroche à son rêve. A défaut de retrouver Dhôtel, il se contentera de rencontrer les décors et les personnages de ses romans. Ce n'est pas donné. Question désertification des campagnes l'Ardenne pourrait vous en raconter. Plus il avance, plus Mahy se rend compte du désastre. La culture betteravière intensive a aplani les champs. La fameuse auberge de Mazagran, rasée, les bistros des villages, fermés, murés, disparus. Les canaux envasés ne reçoivent plus de péniches, les voies de chemin de fer courent au travers des herbes folles, il reste une micheline, la dernière dans le viseur négationniste de l'administration technocratique. Dans les ultimes pages, la critique devient objurgation politique. Victoire, deux ou trois individus qui se détachent de leurs contemporains aseptisés, des originaux, les derniers iroquois, Mahy n'y croit plus, ne joueraient-ils pas un rôle, celui d'un personnage de Dhôtel ! Se moquerait-on de lui. Dans ce cas-là c'est lui qui serait en train de vivre une situation partagée par nombre de héros dhôtelliens.

    Il ne reste donc rien de Dhôtel et de ses Ardennes. Rien qui ne fasse signe. Pas de signe, mais le rien oui. C'est cela le vide de Dhôtel, si vous apercevez le vide, dans un buisson, dans un horizon stupide, sur un talus, dans votre esprit, rien n'est perdu. Ce qui a été subsiste toujours. Ce qui meurt continue de vivre dans les instants, dans les lieux où cela a été présent au monde. Les chemins sont peuplés de fantômes. Il suffit d'attendre. Mahy nous révèle cela dès le début de son texte, il a percé le grand secret dhôtellien, celui que les universitaires appellent le merveilleux dhôtellien mais qui n'est qu'une horreur aristotélicienne absolue, il ne reste pas, il décampe, il ne verra pas ce que Verhaeren entrevoit dans ses Campagnes hallucinées et qu'il nomme Les apparus dans mes chemins. Ou alors, il n'a pas voulu dire.

    Mahy dit. Sont deux à montrer : Alain Janssens et Jean-Marie Lecomte. L'on aurait préféré à ces pénibles attributions en fin de volume, au bas de chaque photographie, une discrète appropriation, c'est-là le seul défaut de ce livre. Peut-être a-t-on voulu signifier que l'Ardenne ne dépend pas du regard qui l'objective, mais d'elle seule. Je ne sais qui s'est chargé de la maquette. Quelle intelligence ! Que de subtilité ! On n'illustre pas le texte. On ne pose pas à côté du paragraphe la photo adéquate. Que tout le monde attend. Le parti pris est de surprendre le lecteur. Vous tournez une page, et des masses grises vous assaillent les yeux. Le temps de régler l'obturateur de votre regard et les formes apparaissent. Le projet est de vous voir recréer ce qu'ont vu les photographes, de vous étonner comme si la courbure inappropriée d'un brin d'herbe esseulé entre deux cailloux vous désarçonnait. C'est vous qui donnez forme à la forme. Les photos se suivent ou disparaissent, tantôt perdues dans le vide du blanc, tantôt trop grandes pour une pleine page. Reléguées dans une marge, rassemblées en maigres troupeaux. Elles font ce à quoi n'ose jamais se risquer, même dans les romans d'André Dhôtel, le second rail parallèle au premier, elles le rejoignent de temps en temps pour nous obliger à parcourir texte et photos en parallaxe. Chaque photo est à lire comme un instant fragmenté du texte de Christophe Mahy qui est à regarder comme la présence indubitable que quelque chose, malgré son absence, a eu lieu.

    Beaucoup plus court, en fin de volume, précédées des paradoxales révélations propositionnelles de Patrick Reumaux, la biographie d'André Dhôtel par Gilles Grandpierre. Idéale pour quelqu'un qui ne connaîtrait rien de la vie de Dhôtel. Que ce lecteur novice se rassure, chez Dhôtel c'est ce rien qui en premier interpelle. Premières pages bourrées de détails, d'explications, de dates, puis cette évidence que cette objectivisation est insuffisante, viennent alors les citations et l'évocation des amis qui apportent leurs témoignages irremplaçables, mais Dhôtel s'échappe, c'est un peu comme s'il se réfugiait dans ses livres qu'il écrit à la chaîne, Gilles Grandpierre réussit à témoigner de ce sentiment de vertige qui saisit le lecteur happé par la magie dhôtellienne, l'impression que plus on avance vers ce diable d'homme, tout - le réel et l'irréel - s'évapore, la profusion des éléments offerte se révèle vite insuffisante, que retentit un appel, que se déclenche un attrait qui vous pousse à tourner la page, à avancer selon des horizons d'incertitudes et de découvertes primordiales.

    Remercions les Editions Noires Terres de ce beau volume impeccable, par les chemins duquel André Dhôtel s'avance vers nous, de concert avec son monde insaisissable, et puis s'absente.

    André Murcie. ( Novembre 2020 )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 6 ) POEMES COMME ça

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 6 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    POEMES COMME çA

    ANDRE DHÔTEL

    ( Le temps qu'il fait / Septembre 2000 )

    Un versant de l'œuvre d'André Dhôtel que j'ai peu fréquenté, l'ensemble de ses livres de poésie étant souvent proposé à des tarifs prohibitifs... Pour cette première lecture d' un recueil de poésie d'André Dhôtel, nous nous contenterons d'une approche, sur les lisières.

    Recueil posthume communiqué par François Dhôtel, le fils du poëte, et confié en vue d'édition à Jean-Claude Pirotte, mis au propre par François Chabrier qui proposera le titre ( très dhôtellien ) et confié à Claude Monti créateur des Editions Le temps qu'il fait.

    Qu'est-ce qu'un recueil de poésie ? L'œil exercé de Claude Monti fit une étrange découverte. Dhôtel a classé cette liasse de poèmes par ordre alphabétique. Avec Dhôtel nous devons nous attendre au pire. Quelle désinvolture à l'égard de sa propre création ! Enfin si Victor Hugo mena Pégase au vert, pourquoi André Dhôtel n'aurait-il pas eu le droit de mettre un ordre indubitable, connu et accepté de tous, dans le hasard des inspirations. A moins que ce ne soit pour l'auteur qui donna L'azur pour titre, ô combien mallarméen, à l'un de ses romans, la volition de vaincre le hasard conjonctif qui préside à l'univers. Peut-être convient-il de barrer ce dernier terme présomptueux et de le remplacer par celui de Physis sur lequel notre professeur de philosophie a certainement dû un jour méditer surtout si l'on se souvient que Cicéron le traduisit sous forme de natura, nature. Quand on sait le rôle que le déploiement de celle-ci occupe dans ses romans.

    L'on peut envisager que Dhôtel n'ait pas rangé ses poèmes selon l'ordre alphabétique par un simple souci de facilité, l'ensemble des feuillets étant ainsi beaucoup plus facile à manipuler si le besoin d'en extraire un se faisait sentir. Une autre hypothèse, l'ordre ne serait en rien alphabétique, les titres auraient été choisis après l'écriture de l'ensemble des poèmes chacun se rangeant alors à sa place précédemment déterminée lors de la mise en ordre finale du recueil. L'intrication structurelle de certains des romans de notre auteur permet de penser à un tel machiavélisme prestidigitatoire. Jean-Claude Pirotte se contente d'évoquer selon ses propres termes un oulipisme mutin.

    Les feuillets n'étant pas paginés, Jean-Claude Pirote et Paul Chabrier avaient tenté de prime abord de les regrouper par thématiques, ils durent avouer leur échec. Ils se sont donc contentés de les séparer, afin d'aérer le volume, et nous supposons, ne pas fatiguer le lecteur moderne en lui ménageant des haltes oasistiques, en quatre grandes parties. Nous remarquons que la quatrième est des mieux définies. Nous retrouvons, pour qui veut se livrer à une lecture minutieuse, l'effort du fervent Dhôtel qui tente de faire coïncider son étrange métaphysique - pour le moins hérésiarque - avec sa foi. Preuve que le recueil est vraisemblablement davantage composé qu'il n'en a l'air.

    Plusieurs de ces poèmes ont été publiés au cours des années quatre-vingt dans différentes revues, Artère, les Cahier bleus, Caravane... Dhôtel les a retouchés lors de l'élaboration de son tapuscrit, preuve qu'ils étaient pour lui dignes d'une relecture attentive. Dans le même ordre d'idée il est facile de remarquer que certains poèmes portent le même titre, simplement différenciés par un chiffre, exemple Orage ( I ), Orage ( II ). Une lecture attentive permet d'affirmer qu'il s'agit bien de deux poèmes différents se rapportant à une même expérience. Peut-être pas unique, mais similaire. Une même réaction face à un même phénomène, une même situation. Nous sommes tous des chiens de Pavlov. Quant au mode opératoire d'écriture poétique, Jean-Claude Pirotte évoque un processus d'impromptus surgissant, très différent d'une méditative inspiration lamartinienne.

    Il est sûr que dans Poèmes comme ça, André Dhôtel ne se prend pas la tête à équilibrer de vastes alexandrins. Même si ces poèmes peuvent présenter de ( très ) loin quelques accointances avec une disposition classique. Au premier regard cela ressemble à des poèmes tels que à l'école les enfants les pratiquent instinctivement, des vers, réunis en strophes, à part que le cancre Dhôtel ne court pas après la rime, elle peut dormir sur ses deux oreilles, il n'y pense même pas, l'unité de base de sa poésie serait le quatrain octosyllabique, faux et boiteux, nous nous y attendions. L'est un peu comme ces épiciers qui indifféremment vous grugent de quelques grammes à chaque pesée, ou qui rajoutent un fruit de plus dans le paquet qu'il vous tend. Soyons sévère, une prosodie à la va-vite, à la mord-moi-le nœud, à la déglingue. Mais qui tient merveilleusement en équilibre. Maîtrise totale, chaque strophe dhôtellienne agit de manière quantique, chacune apporte au lecteur son paquet d'informations descriptives et émotionnelles nécessaires pour entrer en connivence avec cette vue expérimentale du monde que le poëte Dhôtel tient à lui communiquer.

    Nous touchons-là à une question fondamentale, en quoi une écriture poétique se différencie-t-elle de la prose. Sur ce point-là toute la critique littéraire élude. Le romancier Dhôtel, nous permet de répondre. Fondamentalement, il n'existe aucune différence entre le contenu d'un roman de Dhôtel – envisagez celui que vous voulez – et le contenu des Poèmes comme ça. Certes le roman vous en donne plus : des personnages, des changements de décors, une foule d'évènements, des anecdotes, des énigmes... la poésie évacue toute cette chair superfétatoire, elle ne garde même pas l'os de l'intrigue, elle le brise et nous restitue, la substantifique moelle, l'essentiel, qui irradie à travers tout le discours prosaïque et lui permet de se déployer sous forme de coloriages plus ou moins grossiers. Pour user d'une métaphore dhôtellienne nous dirons que la poésie est une jeune fille nue dont l'éblouissance de la nudité vous empêche de la voir. N'empêche que le lecteur vicieux entend bien se rincer le troisième œil. Celui de l'esprit. Ceci sera le sujet de la deuxième livraison que nous consacrerons à ces Poèmes comme ça.

    Nous préférons ici revenir pour le moment au thème du hasard qui nous servit d'introduction. Si la poésie est juste la recherche et l'expression de l'essentiel, en quoi l'ordonnancement d'un recueil serait-il soumis aux désordres hasardeux. Et s'il était en quoi serait-ce important, voire gênant. C'est que la notion de hasard porte en elle son contraire, celui de l'absolu. Si l'essentiel ne s'inscrit pas dans le registre de l'absolu, en quoi est-il essentiel.

    La jeune fille de la poésie est peut-être nue mais du coup le poëte perd le sceptre de sa royauté de Poëte. Qu'est-ce qu'un monarque qui ne joindrait pas à sa couronne le plus beau des fleurons, la marche de l'absolu, cette province lointaine que peu se vantent d'avoir entrevue. Et peut-être ne sont-ils que des menteurs – un des thèmes dhôtelliens par excellence - des bonimenteurs – visitez la prose captivante de ses romans – des prestidigitateurs – penchez-vous sur la reproduction du tableau de Jean-Claude Pirotte qui orne la couverture de cette première édition des Poèmes comme ça. N' y discernons-nous pas les assiettes colorées que lancent en l'air le jongleur d'un des poèmes.

    Le poëte, du moins celui qui se revendique de ce titre ne serait-il qu'un charlatan, qu'un usurpateur. Non, répond Dhôtel. Voici qui ne correspond pas à sa personnalité, lui qui se complaisait à se définir comme un écrivain de seconde classe ! Il ne le crie pas sur les toits. Reste fidèle à sa modestie. Se tient prudemment en arrière plan. N'est pas le principal responsable. Que le coupable, que la clef de voûte de l'univers, se dénonce de lui-même. Dhôtel se refuse à prononcer son nom. Dans ses derniers poème, il se débrouille pour témoigner de la présence de ce divin catholique qui se porte garant des exceptionnelles et fabuleuses coïncidences du hasard qui semble régir notre monde.

    ( André Murcie. Novembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 5 ) LA NOUVELLE CHRONIQUE FABULEUSE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 5 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    Il est des hasards fabuleux. La scène se passe en Ariège et ne dure que quelques secondes. L'homme est en train de disposer des bouquins sur l'étal sis devant sa boutique de brocante, '' N'auriez-vous pas du Dhôtel par hasard ? '' D'un geste négligent il se saisit d'un bouquin dans la pile qu'il est en train d'aligner, '' Comme celui-ci, peut-être ? '' et il me tend pour deux euros :

    LA NOUVELLE CHRONIQUE FABULEUSE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Pierre horay / 1984 )

    Lire La Nouvelle chronique fabuleuse sans avoir lu La chronique fabuleuse est sans doute risqué. Mais faute de merle blanc on se contente de la grive aurait dit Jean-Paul Vaillant. Je m'attendais à quelque chose de fabuleux, d'encore plus extravaguant que le Dhôtel coutumier des romans. La lecture ne correspondit pas à mes attentes, à tel point que je ne pris pas la peine de rédiger la notice réglementaire pour ma Suite dhôtelienne. Je le regrette, ayant relu le modeste volume pour alimenter ces modestes feuillets littéraires. Affirmons-le, ces dix nouvelles regroupées dans cette centaine de pages n'ont rien de fabuleux, en dehors du fait qu'elles sont du pur Dhôtel, ce qui est déjà beaucoup.

    Mon cher Martinien, est une courte préface dans laquelle André Dhôtel théorise la différence ontologique - n'emploie pas ce gros mot, se contente d'évoquer des souvenirs d'enfance - entre ce qu'il définit en tant que Mystère et Enigme. Le mystère reste du domaine de la connaissance, l'énoncer c'est déjà le résoudre puisque on le définit comme mystère. L'énigme, vous pouvez l'examiner sous toutes ses coutures, elle n'en reste pas moins énigmatique, incompréhensible quant aux canons de notre logique. Autrefois et toujours : il est facile de déterminer un point P si l'on maîtrise l'abscisse du temps et l'ordonnée du lieu. Encore faut-il entrevoir le lieu et y arriver à temps. Pour le premier Narrateur, le hasard l'aidera, lui-même y contribuera aussi un peu, pour Roger, le deuxième narrateur, tout se passera autrement, Hélène rencontrée au lycée lui joue un tour de sale gamine, retrouvailles quelques années plus tard, juste le temps d'une embrassade passionnée, mais assez pour que désormais Roger vive en pensée avec Hélène - faute de chair l'on se contente de l'idée – jusqu'à ce que la présence inopinée d'un bouquet de fleurs lui soit la preuve qu'Hélène vient de lui faire signe... Solution 1, de facilité glissée par l'auteur : peut-être leur amour éclora-t-il au Paradis. Solution 2 : celle que médite Martinien : peut-on vivre à deux, ici et maintenant, là et ailleurs selon deux plans parallèles ? Martinien , tu ne m'écoutes pas : un homme qui imite l'épouvantail et qui attend que les animaux sauvages attirés par son immobilité s'approchent... le Narrateur l'a surpris à plusieurs reprises, mais le voici qu'il le retrouve planté sans bouger au milieu du Pont-Neuf. Lui-même avouera qu'il ne savait pas trop ce qu'il attendait, mais le Narrateur a eu la prescience que cette femme qui arrivait allait s'arrêter. Ils ne se sont pas parlés, se sont seulement montrés des petits cadeaux qu'ils avaient échangés, lui déjà grand, elle encore petite fille, à San-Francisco, et sont partis chacun de leur côté. Quelle étrange cérémonie de donation et d'alliance s'était-il passée, voici plus de quarante ans, et quels courants le vieil homme a-t-il activé par ses œuvres de grande patience ? Le train de l'aurore : encore une fois deux Narrateurs, nommons le premier Dhôtel, il rate son train et attend l'aube plus ou moins endormi sur un banc du quai de la gare. Très tôt un train s'arrête, il y monte comme en rêve suivi de sa compagne, parfois deux témoins c'est mieux, c'est une erreur, le contrôleur les fait descendre à la station suivante. Ce train inopiné avait été détourné de son trajet habituel à cause d'un accident... Tout s'explique. Sinon qu'ils ont été témoins d'un fait invraisemblable. Laurent passe son temps sur ce quai de gare à attendre un train imaginaire sur une voie désaffectée... Par trois fois les circonstances l'ont empêché de se rendre au-rendez-vous ferroviaire fixé par sa fiancée, il doit l'enlever, nous sommes en plein romantisme, mais la jeune fille par trois fois dépitée s'est fâchée et l'a congédié, voici qu'il la retrouve dans ce train par lequel sa famille voulait l'éloigner... Tout est bien qui finit bien. Est-ce une heureuse coïncidence, ou l'appel désespérément symbolique de Laurent est-il allé jusqu'à provoquer un lointain déraillement... Paroles perdues : un vieillard obstinément assis sur une pierre, voici des années une belle jeune fille est passée là, l'a t-elle seulement remarqué, accrochant de sa jambe une mince tige de lilas. Il était jeune, toute son existence s'est fixée sur ce moment unique. Jusqu'au jour où la branche de lilas a été une nouvelle fois accrochée par une jambe alors que personne ne passait, que le sentier était désert. Est-ce le signe que tout instant passé, continue à vivre indéfiniment, en une autre dimension, à portée de regard, de main, de jambe... L'aigle de la ville : changement de plan, après le possible des ratiocinations, voici le merveilleux christique qui se profile à l'horizon. Ne ricanez pas, l'on peut poser le problème en mécréant : si l'on part du principe qu'un aigle volant très haut a gardé dans sa rétine le souvenir de tous les instants séparés qui constituent le monde, aura-t-on accès à la totalité du monde en regardant dans ses yeux ? L'oiseau d'or : une histoire emplie de naïveté, un facteur qui court à travers champs et bois après un oiseau d'or, se débarrasse de son courrier au hasard sous les portes d'un lointain village, au lieu de repartir directement par le train il attend il ne sait quoi devant la gare. Survient une jeune fille qui l'embrasse. Et qui lui dit qu'ils ne se reverront plus jamais. Histoire peu logique, serait-ce un cadeau venu d'un monde parallèle au nôtre, cette hypothèse reste l'explication la plus plausible de notre préposé aux PTT. La folle oseraie : cela commence par une stupide querelle d'amoureux, aucun des deux ne voulant le premier franchir le pont de la rivière qui les sépare. Deviendront une légende du canton, ne marchent-ils pas régulièrement côte à côte le long d'un chemin qui se perd on ne sait dans quel espace, comme si symboliquement, ils étaient obligé de se promener continuellement le long d'une droite parallèle qui les séparerait pour toujours, malgré leur union. Reste-t-on éternellement prisonniers de certains instants fondateurs. Histoire printanière : un appel qui résonne en le Narrateur et le voici qu'il rencontre sur un chemin une belle jeune fille à qui il offre une fleur. Ils se reverront plus ou moins régulièrement, se reconnaissent, ne se parlent pas, se quittent aussitôt, peut-être sont-ils aussi ailleurs en une autre histoire parallèle. N'avons-nous qu'une seule existence ? N'empruntons-nous pas en même temps toutes les branches des bifurcations que nous offre le destin... La longue histoire : histoire d'une amitié entre un chien et loup, et lorsque le chien est tué, le corps du loup ne recueille-t-il pas l'âme du chien ? Parfois les parallèles se croisent. Peut-être les animaux ressentent-ils cela mieux que les humains. L'enfant inconnu : la nouvelle la plus longue qui ressemble le plus à un roman de Dhôtel. Le triangle amoureux : Véronique et Saturnin, qui se marieront, et Agathe la tentatrice, la fille sauvage de mauvaise vie, voleuse, têtue, fière, rebelle, perdue, et d'une pureté hors de tout conditionnement humain. Agathe prise en main par une tante éloignée s'amendera, se mariera, aura des enfants. A-t-elle abdiqué ? Et qui est cet enfant inconnu qui surgi de nulle part s'empare d'une chaîne retenue dans les branches d'un arbre tombé dans la rivière depuis des années. Qu'est-ce ? un des anciens larcins d'Agathe volé aux parents de Saturnin? La croix d'or qui palpitait sur les seins nus d'Agathe adolescente ? Sous l'ordre d'Agathe, Saturnin remet le bijou à l'enfant qui s'enfuit. Nous n'en saurons pas plus. Est-ce le divin qui fait signe demande Dhôtel dans la dernière phrase de La nouvelle chronique fabuleuse ? Encore reste-t-il à comprendre ce qu'il veut signifier. Il n' y aurait donc d'autre révélation que notre incompréhension face à la complexité indéchiffrable du monde...

    André Murcie. ( Novembre 2020. )