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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 9

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 1 ) LE ROMAN DE JEAN-JACQUES.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 1 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2018

    LE ROMAN DE JEAN-JACQUES

    ANDRE DHÔTEL

    ( Editions du Sud / 1962 )

    Une évocation biographique de Rousseau. Nous ne savons si c’est une commande ou une proposition d’éditeur. Le livre s’inscrit dans une collection simili-luxe qui fait la part belle aux illustrations, destinée à un large public cultivé qu’une érudition trop poussée rebuterait… André Dhôtel ne s’est point livré à de vastes recherches, s’est contenté pour la majeure partie de son projet de suivre les Confessions. Que le lecteur ne s’attende à aucune réflexion poussée et encore moins à aucune réflexion philosophique sur le contenu des œuvres au mieux résumées à très grands traits. Ouvrage idéal pour une première approche de l’écrivain.

    L’on sent que ce qui a séduit Dhôtel chez Rousseau réside davantage en la personnalité qu'en l’œuvre de Rousseau. Voici un personnage très dhôtellien, en marche qui ne cesse de parcourir les contrées dans lesquelles il vient à habiter, qui se cherche en un vagabondage incessant, qui n’a l’air de se trouver que par de mystérieuses conjonctions évènementielles favorables. Un être déchiré - pour ne pas dire à tendances schizophréniques et paranoïaques - autant attiré par la recherche de la gloire que retranché du monde par un besoin inné de solitude.

    L’influence de Rousseau sur la naissance du romantisme fut immense. Plus qu’un précurseur, un géniteur. Il initie une nouvelle sensibilité, celle de la suprématie de l’Amour entre les êtres érigé en absolu, cette sensibilité lamartinienne qui encombre les représentations des âmes adolescentes et populaires… Un lecteur averti comparera avec profit les écarts analytiques des relations sociétales et sentimentales telles qu’elles sont développées et exposées à cinquante ans de distance dans La Nouvelle Héloïse et Les Affinités Electives de Goethe. Nous en profitons pour remarquer l’étrange et commune attirance de ces deux géants pour la botanique. Rousseau examine et classe, il herborise. Goethe médite. Il théorise. L’amour de la nature ne se sépare pas en France de l’attirance exercée par la beauté des paysages. Le romantisme allemand envisage la Nature autrement, davantage comme une élémentale proposition philosophique. Rousseau décède quelques années avant la Révolution française, la génération romantique allemande prend l’explosion de celle-ci de plein fouet. Tout ce qui sépare les hommes du dix-huitième siècle français et du dix-neuvième siècle européen réside en ce qu’ils résident de l’un ou de l’autre côté de cette date charnière.

    Assimilé par notre histoire littéraire nationale à la grande saga des philosophes, Rousseau se révèle être leur bête noire. Admis en leur sein à ses débuts pour ses écrits politiques il en est vite expulsé dès qu’il devient patent qu’il ne saurait souscrire à leur anti-christianisme fondamental. Les philosophes attaquent avec autant de virulence l’Autel que le Trône. Rousseau ne se démet jamais du fond de religiosité christique qui subsiste encore de nos jours dans les visées réformatrices de la gauche anti-révolutionnaire de notre pays.

    André Murcie

    N. B. : Ceci n’est qu’une rapide notule disparate qui demande à être amplement développée.

     

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 01

    SUITE DHÔTELLIENNE 01

     

    SUITE

    DHÔTELLIENNE

     

    Un projet d'une simplicité extrême. Une lecture selon leur composition chronologique des romans d'André D'hôtel. De bric et de broc, car nous rassemblons ici des chroniques qui s'étendent de décembre 2002 à décembre 2020. Leur éparpillement temporel n'est pas sans produire redites ou contradictions, surtout qu'elles ne furent pas en leur ensemble rédigées dans l'optique ici proposée. Des notes en fin de certaines lectures essaient de palier ce manque de cohérence. Il aurait été plus facile de tout recommencer à zéro, mais le temps nous a manqué. L'œuvre de Dhôtel s'éloigne de nos contemporains. Nous pensons opérer selon une certaine urgence.

    Pour les lecteurs sensibles à cette entreprise nous rappelons que nous avons opéré de même envers la suite romanesque d'Henri Bosco.

     

    INTRODUCTION

     

    André Dhôtel a trente ans lorsque paraît son premier roman. Il l'a commencé en 1927 en Grèce. Jusqu'à lors il se voulait poëte. Le passage de la prose à la poésie ne s'établit pas en quelques jours. Il y eut ainsi deux récits en prose, apparemment perdus, qui précédèrent Campements. Nous ne pensons pas que la décision de changement de paradigme scriptural tint avant tout d'une utilitaire stratégie éditoriale. Certes Dhôtel – sa correspondance en témoigne – devait posséder quelques doutes quant à la faculté de sa poésie à regrouper une large cohorte de lecteurs. Nous sommes en des temps de révolution surréaliste, la poésie dhôtellienne ne court pas après le stupéfiant image. Ni après l'esbroufe. Elle tendait plutôt à s'incarner dans le sentier d'une réalité terrestre, tout comme ses romans se sont enracinés en une Ardenne beaucoup plus mythique que réelle. Ses essais de poèmes en prose – premiers glissements vers le roman – ressortent d'une écriture néo-symboliste qui passait alors pour totalement dépassée et surannée.

    Après l'édition de Campements en 1930, Dhôtel patauge en lui-même. Les éditeurs se détournent de lui. L'on parle d'une décennie de dépression. Mais peut-être est-il victime d'un conflit intérieur d'ordre poétique. De 1933 à 1939, il ne publie pratiquement que des écrits sur Rimbaud, un Rimbaud dont il entreprend une lecture qui le rapproche, à sa propre image, de la courbure de la terre. Dix années lui seront nécessaires pour opérer non pas le passage de l'écriture poétique à la prose mais de la poésie à ce qu'il nommera de cette expression qui n'appartient qu'à lui ''rhétorique fabuleuse''. Une prose qui exercerait sur le lecteur une fascination aussi prédatrice que la poésie. Pour ce faire en même temps que paraissent ses trois nouveaux romans il travaille à un ouvrage théorique intitulé La littérature et le hasard qu'il laissera au bout de trois années en plan. Avec raison, ce qui est intéressant dans ce manuscrit, qui sera exhumé chez Fata Morgana en 2015, ce sont toutes les réflexions qu'il a soigneusement omis d'y mettre. La littérature et le hasard relève d'une pensée mallarméenne, le lecteur s'en convaincra aisément en remarquant le soin extrême de Dhôtel à chasser le hasard de ses vues sur la littérature. Tout cela nous le développerons lorsque nous nous pencherons en une autre suite dhôtellienne sur la poésie d'André Dhôtel.

    1930

    CAMPEMENTS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1982 )

     

    André Dhôtel a remisé sa vocation de poète. Campements présente tous les défauts d'un premier roman. La volonté balzacienne de tout dire. Nous épargne toutefois, sinon à grands traits, l'enfance du héros. Un âge incertain, de fermentation, trop difficile à décrire si l'on désire s'abstenir de se raconter soi-même. Dhôtel est trop modeste pour exposer son propre moi, ce serait-là une forme d'impudicité qu'il se refuse expressément. L'exemplaire chasteté de ses romans en est la preuve la plus parfaite. D'autre part l'on s'étonnera du titre pour un roman qui raconte une existence des plus sédentaires. Sans doute faut-il l'entendre comme le fait que nous ne faisons que passer sur terre. Notre vie n'est qu'un lieu de passage, d'où nous venons nous ne le savons pas, Jacques se contente d'expliquer qu'il sera instituteur puisque son père était instituteur. Pourtant il rêve de voyage, de grands espaces, d'une autre vie, il a étalé une vaste carte...

    N'empêche que Campements ressemble un peu à ces vols du cygnes qui n'ont pas fui. Jacques s'enterre dans la vie provinciale. Il cherche à se marier mais Jeanne est d'une minuscule-bourgeoisie trop élevée pour lui. Jusqu'au jour où sa médiocrité sociale apparaîtra à la mère de Jeanne comme un recours salvateur. Donc ils se marièrent et eurent des enfants. Ils sont heureux ou malheureux. C'est la même chose. L'on se croirait dans le poème Jean de Noarrieu de Francis Jammes. Hélène naît, puis Michel et Jean. Jeanne renoue avec un ancien prétendant. Il faut bien que ce qui est commencé finisse par s'accomplir. Jeanne restera. Ils se prépareront à partir pour la Palestine, mais Jean tombe malade et meurt. Les enfants grandissent, Michel tombe amoureux de Marie l'amie d'école de d'Hélène. Michel part travailler à la ville, il laisse Marie âgée de quinze ans... Il leur faudra plus de dix ans pour se retrouver et s'enfuir, le père de Marie ne voulait pas... Ainsi va la vie...

    Le livre est empreint d'une tristesse poignante. L'exact contrepoint des volumes paysans de Marcel Aymé. Il paraît terriblement daté, relever d'une époque qui n'existe plus, d'une France campagnarde qui a disparu. C'est Dhôtel mais ce n'est pas du Dhôtel. Pour une première œuvre nous avons l'impression d'un cul-de-sac. Sinon à part se répéter sempiternellement qu'écrire après une telle histoire qui se déroule lentement, dont les paragraphes sont soigneusement ciselés, dans de l'humble argile, et non en de nouvelles matières inconnues ? Dhôtel saura délaisser le moule de la perpétuation morbide. Il agrandira la focale. Dans le roman suivant il passera de la cellule familiale à la création d'une utopie collective. Un peu à la manière d'Alain Fournier qui après Le Grand Meaulnes entreprendra Colombe Blanchet désertant le rêve intimiste de l'adolescence pour décrire les passions politiques d'un village.

    André Murcie. ( 20 / 09 / 2019. )

     

    < 1935 <

    DAVID

    ANDRE DHÔTEL

    ( Marabout 1027 / 1979 )

     

    Fut publié en 1947 en édition privée et en 1948 aux Editions de Minuit, mais il fut écrit durant les années trente, rappelons que Campements parut en 1930, il s'agit donc d'un des premiers romans de Dhôtel. Un parfum gionien s'échappe de cette œuvre, rappelons que Regain parut en 1930 et Que Ma Joie Demeure en 1935. David nous conte la vie de son héros éponyme, enfant adopté ( et maltraité ) dans le village de Bermont.

    Pour une fois, l'intrigue du roman ne se limite pas aux destins individuels de David et Nelly. David est un être étrange, il semble plein de vide, il est démuni de cette propension à vouloir être ce que certains philosophes définissent sous la vague et néanmoins imagée appellation d'appétit de vivre, entendons par cette expression l'envie de croquer le monde, il se soumet avec une apparente indifférence aux aléas de son existence, il accepte tout tant que sa liberté intérieure n'est point menacée. Il ne se révolte pas, il endure, n'en poursuivant pas moins un but indéfinissable, qui laissera maints lecteurs perplexes.

    A côté de David, Dhôtel campe quelques personnages, des volontés intimement arbitraires, des caractères, ainsi les nommait Jean Giono. Dhôtel façonne ainsi le portrait de Robier pour glisser un des thèmes obsédants qui reviendra souvent en filigrane dans le reste de son œuvre, celui de ce capitalisme encore patriarcal qui s'emploie à imposer, sous couvert de modernisation philanthropique, un grignotage des campagnes, ou plus exactement, les prémices d'une pré-industrialisation destructrice des anciens modes de vie.

    Robier meurt en laissant à David les terres qu'il avait rachetées pour ses projets qui ont vidé le village de Bermont, désormais abandonné, de ses habitants... L'héritage de David quoique préparé de longue main par les sinuosités rectilignes de l'intrigue n'en paraît pas moins un artifice de romancier à thèse.

    Nelly, David et leur enfant, s'installent et entreprennent de vivoter précairement sans rien demander à personne. Seront peu à peu rejoints par une centaine d'individus de diverses provenances européennes – échos de la deuxième guerre mondiale en gestation - en recherche d'une autre forme de vie plus proche de la nature, plus près des vraies richesses contadouriennes... Une vie âpre et rigoureuse. Une utopie dont nous ne saurons rien de plus.

    Le moins dhôtellien de tous les romans de Dhôtel. Certes l'on y retrouve le couple mythique primordial et indéfectible – Nelly est la ''sœur'' de David l'adopté – mais qui n'est pas vécu en tant que retour au nœud gordien originel entendu comme ultime recours à tout dénouement séparatif. Cette protection étant ici dévolue à un embryon de fondation sociétale.

    Ce roman est ce que l'on pourrait appeler une projection mathématique. Une démonstration que l'auteur ne poursuit pas jusqu'au bout. Sans doute a-t-il perçu que ce retour n'est qu'un recommencement. Si fort que la vaguelette ait été enclose sur elle-même, le temps de la dispersion surviendra tôt ou tard.

    André Murcie. ( Mai 2019 ).

    P.S. : Etrangement la scène des deux enfants ( Nelly et David ) entourés des boules de feu de la foudre ( des Dieux désignant ) n'est pas sans évoquer la dernière scène projetée restée à l'état de brouillon de Que Ma Joie Demeure et qui ne fut révélée que bien plus tard.

     

    1939

    LE CLUB DES CANCRES

    ANDRE DHÔTEL

    ( POSTFACE : JEAN-CLAUDE PIROTTE )

    ( La Table Ronde / Octobre 2007 )

     

    Cette nouvelle parut au Mercure de France 1949, une lettre de Jean Paulhan la réclamant à son auteur en authentifie la rédaction en la fin de l'année 1939. Jean-Claude Pirotte n'hésite pas à voir dans ce texte le premier road-movie de la littérature, une prémonition de Sur la route de Kérouac. Nous n'irons pas si loin, nous nous contenterons de nous demander si la célèbre série du Club des Cinq ( modestement Five en anglais ) dont la première traduction française date de 1955, a été inspirée par le titre de la nouvelle d'André Dhôtel. Cette hypothèse gratuite ne repose sur rien, toutefois les frontières opératoires de l'imaginaire collectif ne sont pas encore strictement définies, et l'on remarquera que des roulottes de saltimbanques roulent aussi bien dans les pages d'Enid Blyton que dans Le pays où l'on n'arrive jamais. Beaucoup plus réalistement l'on rappellera que les scènes de l'exode campées au début de Mémoires de Sébastien ne sont pas sans rappeler le voyage de Jean Cacheux durant les premiers jours de la déclaration de guerre.

    L'on sait que les années trente furent une décennie difficile, dépressive, pour Dhôtel qui après la publication de Campements ne parvint plus à placer de nouveaux romans chez Gallimard. Dhôtel se souviendra de ses années de déshérence, jamais il ne pardonnera tout à fait à son éditeur cette longue période de doute dérélictoire. Quel drôle de romancier ce Dhôtel qui ne paraît atteindre sa maturité qu'en abordant la quarantaine. Il faut l'admettre Campements et David malgré leurs qualités non négligeables jurent un peu dans la production de Dhôtel, le premier par un trop plein de sensiblerie existentielle et le second par son affirmation d'une revendication d'insensibilité outrancière face aux aléas du vécu. Le club des cancres s'annonce comme typiquement dhôtellien, Dhôthel a enfin trouvé son monde et sa manière. Nos trois cancres sont des réprouvés, ce n'est pas la société qui les condamne, ce sont eux qui s'en écartent. Trois collégiens en rupture de banc d'école. Des paresseux certes, mais aussi des révoltés métaphysiques qui s'ignorent, mais qui agissent désespérément pour trouver un acte significatif de leur déviante position vis-à-vis du monde des adultes et de la vie commune. Ils réussiront, mais de quoi rêvaient-ils au juste ?

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

    1943

    LE VILLAGE PATHETIQUE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 582 / 1974 )

     

    Le deuxième roman de Dhôtel publié, en 1943, qui s'inscrit dans la suite logique de David rédigé dans les années 30 mais qui ne paraîtra qu'en 1947, en édition privée, et aux Editions de Minuit en 1948. Dhôtel a du mal à quitter l'utopie agricole de David, à tel point qu'il a quelque difficulté à trouver le centre irradiant de sa véritable matière.

    Le roman est en quelque sorte raté dès les premières pages, tout le reste du livre servira à recoller les morceaux. Du ménage défait. Julien et Odile avaient tout pour être heureux, ils étaient beaux et ils s'aimaient. Il est nécessaire de préciser, beaux d'une étrange manière, d'une plastique si similaire qu'on les croirait destinés par les dieux à représenter le couple hiérogamique parfait. Il n'en est rien. Les deux parties ne sont pas égales. Julien est un poète velléitaire davantage attiré par la réparation des bicyclettes que par la confection des vers. Odile est la plus belle. A plusieurs reprises elle sera nommée une des plus belles femmes du monde. Ses cheveux blonds et surtout ses yeux bleus. Impénétrables, un azur mallarméen désespérant. Des études, une carrière, un caractère fort, une femme qui sait mener sa barque. Mais l'on assiste très vite à une semi-inversion caractérielle dans le roman, Julien s'organise un petit boulot pépère qui lui agrée alors que sa moitié séparée décide de travailler. Manuellement. Elle ne sait trop pourquoi et recherchant ce qu'elle ignore, elle se lance à corps perdu dans le rôle de l'intellectuelle aux champs. Elle a trouvé à s'employer dans une association de jeunes fermiers qui mettent en commun leur inexpérience, leur force de travail et leur terres insuffisantes à engendrer des bénéfices... Sans doute y aurait-il beaucoup à dire sur les motivations économiques des adultes responsables qui cornaquent ce groupement hétéroclite de jeunesse, mais cet aspect ne sera guère développé par notre romancier.

    Il a un autre thème à traiter. Qui l'accapare volontiers. Celui de l'intrusion de la beauté dans le monde. Ce n'est pas qu'Odile soit belle qui pose problème, c'est qu'elle soit une fille sauvage. Ne nous méprenons pas, elle ne porte pas une revendication féministe d'émancipation de la femme, le mal est beaucoup plus profond, métaphysique, c'est-à-dire que ce qui est en jeu dans l'affirmation de sa volonté est le déploiement du rapport de l'Un à l'Autre qui équivaut au rapport de l'Une au Même. Elle est le personnage central du roman, ce qui ne se renouvellera pas dans la suite des romans, attention toujours chez Dhôtel une fille recherchée s'avère être l'héroïne indispensable, mais tout le roman tourne autour de son absence.

    Elle n'est pas la seule représentante de l'engeance féminine du livre. Elle possède deux doubles : Reine – jugez du prénom - Moulin, la jolie commère du village, ou plutôt la pythonisse que la population de Vaucelles écoute, la Cassandre des relations humaines qui prédit ce qui arrivera, et le village entier souscrit à la justesse de ses vues, Mathilde Blunay au sein blanc qui voudrait bien être l'amante de Julien, mais qui décide selon les circonstances.

    Odile suscite le désir. Elle se laisse ravir des baisers trop volontiers pour ne pas y consentir, elle est reine et pute, mais elle ne passe jamais vraiment à l'acte, et l'on a même l'impression que c'est l'acte qui ne veut pas d'elle. Par deux fois elle échappera au pire - par l'agencement des choses, ou par miracle, ce qui revient à peu près au même – elle sera victime d'un enlèvement, une mise à mort triomphale, qui n'est que la symbolisation d'un viol centaurique.

    Mais à la fin du livre, elle revient à Julien. Faute de mieux ? Faute de pire ? Dhôtel ménage une double happy end, non seulement le couple se reforme mais le village qui l'a chassée - il a mal supporté son projet d'adduction d'eau diligentée de main de maître ou plutôt de maîtresse - rappelle Odile et leur offre, à elle et à son mari, la possibilité de continuer à vivre dans une de ses maisons. Julien bénéficiera d'un vaste local pour son atelier vélocipédique et Odile dirigera les travaux de captation des sources. Bye-bye l'utopie communautaire de David, l'on ne prétend plus qu'à amener l'eau courante dans les maisons.

    Tout est-il fini ? Non. Tout recommence-t-il ? Non. Le serpent se mord et ne se mord pas la queue. De fait il ne s'est rien passé, hormis une myriade d'enchaînements hasardeusement empreinte de sa propre logicité. Tout redevient comme avant, mais la normalité de la vie s'est déplacée, s'est entée dans l'existence d'un village, la greffe a bien pris. Un phénomène des plus naturels. Toutefois qu'est-il advenu au juste ?

    Un livre qui pose davantage de questions qu'il n'en résout.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    NULLE PART

    ANDRE DHÔTEL

    ( Editions Horay / 1956 )

     

    Après le succès de Le Pays où l'on n'arrive jamais de 1955, les éditions Horray se sont dépêchés, dès 1956, de ressortir ce Nulle Part que Gallimard avait édité en 1943, entre Le village pathétique et Les Rues dans l'Aurore. N'ont pas jeté leur dévolu sur ce titre au hasard. Nulle Part préfigure en quelque sorte le canevas du Pays où l'on n'arrive Jamais, le titre phare de Dhôtel. Certes l'on peut remarquer d'un sourire sarcastique que tous les livres de Dhôtel se ressemblent et considérer la quatrième de couverture qui développe cette ressemblance comme un argument de vente un peu facile.

    Il est pourtant une différence ontologique entre les deux récits proposés. Une évidence qui saute aux yeux : Jacques est un jeune homme, l'a déjà passé le stade de l'adolescence des deux héros du Pays qui se dérobe devant leur quête comme si le Graal devait échapper à toute investigation, à toute recherche. Re-bonjour Chrétien de Troyes. Toutefois nous concèderons que les enfants jouent un rôle non négligeable dans ce roman. Mais pas essentiel, même si l'amitié de Nicolas et Edmée se transforme lorsqu'ils grandissent...

    Jacques est un grand, engagé dans des préoccupations d'adulte, sa tante ne veut-elle pas le marier à sa cousine Armande. La fortune, une situation au bout du chemin... Ne nous faisons pas de bile les héros dhôtelliens ont une propension, inconsciente, inavouée et enfin assumée de la précarité sociale.

    Jacques est attirée par Jeanne, une jeune fille au sourire mystérieux qui l'accueille pour mieux le rejeter dans les secondes qui suivent. Comportement étrange, contradictoire, erratique, qui défie toute logique. Jeanne l'aime, elle le désire aussi. Et des trente romans de Dhôtel que j'ai lus, dans nul autre cette emprise charnelle n'est aussi explicitement évoquée. Ne rêvez pas, ce n'est ni Pierre Louÿs, ni le Marquis de Sade. Quelques chastes phrases dispersées qui réunies n'excèderaient pas une page entière...

    Le lecteur réfléchira sur le sens du titre. L'action se déroule bien quelque part, en province dans le nord de la France, pas très loin de Béthune, hôtel, routes, canal, bois, friches, rues, campagnes, tous les éléments de l'habituelle géographie dhôtellienne sont rassemblés. Quel est donc ce nulle part auquel nos héros sont censés parvenir. Est-il ce pays auquel l'on n'arrive jamais, ces lendemains incertains passés à conjointement courir sa vie et ces paysages qui se dérobent sans cesse comme une ouverture prodigieuse vers un ailleurs inaccessible.

    Il n'en est rien. C'est exactement l'opposé géographique. Non pas où l'on va, mais d'où l'on vient. Nulle part car ce livre est le roman du retour. Le point originel qui ne se situe en aucun endroit précis, juste le lieu charnel de fusion et de confusion. L'on ne cherche que ce que l'on a déjà trouvé car sinon, pourquoi le chercherait-on, puisque l'on ne saurait pas quoi chercher. Ce roman est à lire comme une méditation nietzschéenne sur la pensée la plus lourde.

    Ce roman n'est pas un roman d'innocence. Plutôt un chant d'expérience. Désir, amitié, mort, emmêlés tel un nœud de serpents. Théorise le problème atemporel de l'acte accompli. Qui reste à parfaire alors que son accomplissement est déjà sa perfection. Dhôtel vous a laissé une paille dans le métal, une fissure pratiquement invisible, un détour de phrase sans lendemain, n'y mettez pas la main de l'esprit, un immense vertige vous saisirait. Trouvez et vous chercherez. Vous en relèverez une trace dans La Tribu Bécaille. L'œuvre de Dhôtel est un immense labyrinthe dont l'auteur n'a jamais voulu s'évader. Point de sortie, mais des puits d'une profondeur infinie. Prenez tous les risques.

    André Murcie. ( Mars 2019. )

    Note : ces deux romans romans furent-ils rédigés durant le long silence des années trente ? Ce qui est sûr c'est que Gallimard a dû considérer leur apolitisme factoriel comme une miraculeuse opportunité vis-à-vis de la censure allemande en cette incertaine période occupatoire !

     

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 02

    SUITE DHÔTELLIENNE 02

     

    1945

    LES RUES DANS L'AURORE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1945 )

     

    Les Rues dans l'Aurore est un des tout premiers romans de Dhôtel publié en 1945 et depuis jamais réédité. L'on peut supposer que le temps de la guerre, peu propice aux épanchements littéraires, a laissé à notre écrivain le temps de parfaire son ouvrage. A l'arrivée un livre de 340 pages, grand format, petits caractères. De quoi freiner les velléités d'un petit éditeur qui aurait envie de redonner vie à un tel mastodonte.

    L'on y retrouve certes un Dhôtel tel qu'en lui-même, mais un Dhôtel du début encore attaché à une vision balzacienne du roman à savoir un livre avec un commencement, un milieu et une fin. Deux monstres s'affrontent dans un roman, les personnages, souvent réduits à un seul, et l'intrigue. La solution de facilité consiste à mener de front la vie du premier et le dénouement du second. En d'autres termes à s'arranger pour que la mort du héros coïncide avec la fin de l'histoire racontée. Il en est ainsi dans Campement le premier roman publié de Dhôtel.

    Or nous l'avons déjà dit et nous le répétons ici pour un lecteur qui débarquerait en toute innocence dhôtellienne dans cette modeste chronique : Dhôtel raconte toujours la même histoire : celle de deux êtres que tout oppose et qui par une suite de hasards formidables se retrouvent unis ad vitam aeternam en un grand amour incommensurable. Généralement les deux tourtereaux ne se préoccupent plus de nous, nous tournent le dos sans plus attendre, et poursuivent leur chemin sans plus donner de leurs nouvelles, le roman s'achève faute de combattants serait-on tenté de conclure.

    Les mauvaises pensées ne manquent pas de nous assaillir. Que devient ce si grand amour avec le temps ? Si l'on en juge par le milieu familial et l'entourage dans lequel évoluent nos deux héros, il semblerait que la vie de couple rabote quelque peu l'idylle originelle... Nous serions donc en présence d'une histoire fabuleuse qui nous conterait la souveraine rareté d'une véritable rencontre amoureuse. Un fait unique et exemplaire de l'historiographie humaine. Le malheur pour notre déduction réside en ce fait indubitable, ce scénario suprême, Dhôtel en a usé le canevas jusqu'à la corde, l'a répété dans quarante romans et en un nombre important de nouvelles.

    De surcroît André Dhôtel ne nous aide guère, le preux chevalier énamouré est d'un quelconque effrayant. Nous pourrions le sauver en affirmant qu'il possède la maladroite balourdise de Perceval au tout début de sa quête, mais ne serait-ce pas faire trop d'honneur au statut de petit-bourgeois satisfait de sa médiocre ambition dont le romancier affuble la plupart du temps son héros masculin.

    Rien à sauver du côté des garçons. Pour les filles c'est différent. Nous pouvons nous interroger sur leur native perversité. Mais nous y reviendrons plus tard, contentons-nous pour l'instant de nous pencher sur l'aspect roman de mœurs et scènes de la vie provinciale du roman dhôtellien. Et pour ceci nous sommes gâtés par Les Rues dans l'Aurore. Car aussi étonnant que cela puisse paraître les romans dhôtelliens dessinent la fresque merveilleuse de l'évolution de la société française de la première moitié du vingtième siècle. A ce niveau, l'on peut dire que l'œuvre de Dhôtel est celle d'un Balzac du pauvre. Soyons gentil, des petites gens. Les sociologues en ressortiront déçus, la coupe spectographique de la société qu'ils tenteront d'extirper de cet ensemble de livres se révèlera décevante et incomplète, les hautes couches de l'élite en sont absentes. Dhôtel ignore les ors du pouvoir, reste au niveau du peuple. Sa hiérarchie sociale ne dépasse pas celle des notables de province.

    Notre romancier manquerait-il de souffle ? A moins qu'il ne s'agisse d'un parti-pris politique et métaphysique. Apparemment deux adjectifs qui dépasseraient l'ambition de l'écriture dhôtellienne et de sa description de son monde. Les Rues dans l'Aurore semble témoigner de ce manquement de Dhôtel à la grandeur sociale. Le roman fonctionne comme un conte. Ne nous conte-t-il pas l'invraisemblable histoire d'un montage financier qui s'étend sur plus de trente années. Plusieurs clans en présence s'affrontent autour d'un projet qui s'annonce fort juteux, la rénovation du quartier ouvrier de Verziers. Qui trouverait à redire à offrir à une population, qui niche en un ramassis insalubre de galetas précaires, des habitations à loyers modérés munies du confort moderne ( eau courante, salle de bain, WC intérieurs) en un environnement sain et goudronné ? Les intéressés eux-mêmes, qui se complaisent en leurs taudis ! Ne sont peut-être pas aussi stupides qu'il semblerait. L'accès à l'hygiène n'est que le premier pas vers une domestication sociale en marche. Nos pauvres comprennent intuitivement que la remise en cause de leur mode de vie n'est qu'un début prémissal vers l'édification d'une société de consommation à grande échelle. Dhôtel n'est pas un révolutionnaire, plutôt un réfractaire. Un des moyens de lutte ( de retardement ) de cette emprise socio-économique sera l'édification d'une épicerie coopérative distributrice. Et l'histoire se termine bien : c'est le héros – honnête travailleur – qui se retrouvera en fin de roman à la tête d'une fortune colossale qu'une partie des affairistes gravitant autour du projet auront amassée. Ce n'est pas pour rien que nous avons parlé de conte. Pas moral, mais de fées.

    Ces flots d'argent arrivent à temps – un peu comme le septième de cavalerie dans les westerns – pour exfiltrer nos deux héros. Entre temps notre ( plus très ) jeune héros a en effet trouvé l'âme sœur. Une fortune qui permet à Dhôtel de liquider deux problématiques obsédantes. Qui telles les têtes de l'hydre ne tarderont pas à repousser dans les écrits suivants. La première nous l'avons déjà évoquée : que se passe-t-il une fois le grand émoi du grand amour accompli ? Nos inséparables s'en vont batifoler en Amérique du Sud, jouent les explorateurs et trouvent la mort dans un accident d'avion. Au moins une affaire réglée, éros et thanatos enfin réunis, circulez, plus rien à voir, un double décès un peu plus moderne que les wagnériennes fins de Tristan et Iseult. Moins mélodramatique mais bien plus rapide. Time is money.

    Oui mais tout cet aspect du roman n'est que l'entourage de la pierre précieuse. L'amour dhôtellien est complexe. Dhôtel nous fait le coup du triangle amoureux. Pas tout à fait celui du drame bourgeois. Le cœur de Georges Leban – tel est le nom du héros – trouvera difficilement son chemin. Trois jeunes filles s'offrent et se refusent à lui. L'une d'elle, Anne-Marie, pousse même le vice à mourir bêtement d'une opération chirurgicale. Qu'à cela ne tienne, il finira par épouser celle qui se révèlera être sa petite sœur. Tout est bien qui finit bien. Nous engageons le lecteur méditatif à se rapporter à La Tribu Bécaille.

    André Murcie. ( Février 2019 )

     

    1947

    CE JOUR-LÀ

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus Libretto / 2004 )

     

    Roman fulgurant. Par sa brièveté temporelle. Se déroule en une journée, telle une tragédie racinienne. Qui se terminerait bien. Mais nous sommes par-delà le bien et le mal. Deux amants qui font semblant de se chercher et qui se trouvent. Sont d'autant moins en quête de l'autre qu'ils se savent irrémédiablement voués l'un à l'autre. Mais les choses ne sauraient s'accomplir en toute simplicité humaine. Seulement faire semblant. André Dhôtel explore le plus grand des scandales, celui de la beauté révélée dans le monde. Rien ne saurait l'atteindre selon le mystère des apparences. Tout se passe dans l'entre-deux. Autant dire que tout est à moitié résolu. Jamais en entier. A moitié vrai, à moitié faux. Comme vous voulez. André Dhôtel explore la fragmentation du temps. L'espace géographique de la brisure. Celui qui fait que les deux amants passent dans le temps de l'autre et que tous deux s'isolent en un seul et originéen fragment du réel. Personne ne saurait s'y opposer. Ni par raison, ni par désir. Une prédestination. Contre laquelle l'on ne peut rien. Un appel du sang. Deux garnements d'une dizaine d'années au début du livre, qui chassent le chat égyptien, comme une reproduction à l'identique du couple hiérogamique de cette vraie sœur et de ce faux frère, qui se réunissent enfin en fin du roman.

    André Murcie. ( 30 / 05 / 2018 )

     

    Nous donnons en annexe une note du 30 / 05 / 2018 que nous avions rédigé lors de notre chronique de La Route inconnue. Elle est suivie d'une seconde qui était une introduction à la publication de celle relative à Ce jour-là donnée plus haut.

     

    Annexe 1 : quelques notes antérieures retrouvées qui peuvent aider à la compréhension de la chronique précédente :

    L'on pourrait s'amuser à classer les livres d'André Dhôtel en deux piles, ceux qui ne se terminent jamais et ceux qui se closent pour toujours. Nous retrouvons en ces deux définitions l'antagonisme de l'idée de perfection qui nous sépare des grecs. L'absolu réside-t-il en le linéaire de la droite qui court à l'infini ou dans la surface close – cercle ou carré – qui se parfait dans sa finition. Evidemment les choses ne sont jamais simples en leur simplicité. La plupart des romans participent des deux. Errance rimbaldienne d'un côté et androgynie platonicienne de l'autre.

    Acharnons-nous à résumer les intrigues dhôtellienne en peu de mots : un garçon et une fille que tout oppose ou sépare et qui n'en finissent pas moins, au bout d'un périple d'épreuves incidentes et de coïncidences fabuleuses, par se rejoindre. Tout est bien qui finit bien. Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants. Cela Dhôtel le rajoute rarement, s'arrête le plus souvent au moment exaltant des retrouvailles. Le couple primordial est reconstitué, passez il n'y a plus rien à voir, la vie continue.

    Si les choses étaient aussi définitives qu'il le raconte, Dhôtel n'aurait écrit qu'un seul livre. Il n'en fut rien, l'on ne dénombre pas moins d'une quarantaine de romans. La vie ne culmine pas, elle n'est que fuite sempiternelle. Certes beaucoup se hâtent de s'arrêter en chemin. Se construisent une existence bourgeoise et confortable. N'en demandent pas plus. Le héros dhôtellien s'il est né en de tels enclos s'en échappe, sans même le faire exprès - l'ardennais Verlaine n'accusait-il pas le vent mauvais - à la première occasion. Souvent il est préservé de cette prison initiale, il fait partie des humbles, des pauvres, des enfants abandonnés... Malgré ces mauvais auspices, il n'en est pas pour autant un malheureux, se contente de peu, la médiocrité répétitive de son existence ne le rebute pas comme il se devrait. C'est qu'il vit de rien, se satisfait de choses de vil prix, un moment d'éblouissance suscité par les jeux changeant du soleil, un paysage, un arbre, une fleur, un minuscule caillou. Il lui en faut vraiment peu pour être heureux.

    L'est vrai qu'il est en partance – plus ou moins consciemment – vers l'âme sœur, mais certains échappent à cette fatalité, ou une fois qu'ils l'ont atteinte n'en continuent pas moins la poursuite d'une certaine insouciance, vivotent petitement, bâtissent des projets chimériques, construisent dans leur tête des châteaux en Espagne dont la réalité interdit l'édification, mais tout le plaisir consiste en l'élaboration de nouvelles combinaisons improbables. Les esprits pondérés jugeront qu'ils ne font aucun effort pour se sortir de la panade. Le héros dhôtellien obéit à de drôles de lois, des mots d'ordre du genre ''à partir de maintenant ce sera comme avant''.

    N'en sont pas moins des philosophes, ont l'intuition que la répétition du même n'est déjà plus le même, même si ces deux moments se ressemblent fortement. Pensent – au sens fort du terme – qu'un événement prodigieux finira par se produire. Mettent le hasard de leur côté en pensant ainsi l'abolir. Dédaignent les émulsions de l'agitation convulsive au profit de l'entropie contemplative.

    Le titre de Le Pays où l'on n'arrive jamais n'est pas à comprendre comme la promesse incitatoire d'un lieu merveilleux, simplement la traduction enfantine – puisque ce roman est qualifié de jeunesse – du terrible paradoxe de la flèche de Zénon, qui, quand bien même tirée par le plus adroit des archers, n'atteindra jamais sa cible. Certes le trait fulgurant n'avance pas, mais le langage le pousse en arrière dans sa propre immobilité et découpe l'espace géographique en fragmentations temporelles. Ou plutôt si l'on veut être exact, le langage le pousse jusqu'à la moitié du chemin. Pas plus loin, mais ce n'est grave que si l'archer est seul. Par contre si à la place de la cible se trouve là aussi un autre prodigieux archer, il existera par le langage, un point géographique précis, idéalement situé et identifiable à mi-distance de la distance qui sépare nos deux archers, où les deux flèches sont obligées de se retrouver, au point fusionnel de rencontre androgynique. Un point P en un instant T, l'acmé, hors de toutes les régressions suivantes. Pas plus éternel, pas plus fugace, mais un fragment indivisible de rencontre pétrie en la l'unique glaise d'une double provenance. Appelez-le, amour, éros, sexe, comme vous voulez, mais le drame en est l'échappée régressive qui suit, seule la mort est capable de vous maintenir en ce fragment, sans quoi vous êtes soumis aux lois de la réversibilité régressive du retour à vous-même. Et aux autres. Comme autant d'obstacles qui concourent à votre avancée ou la retardent.

    Dans le langage préhensif de la réalité – autre nom de la poésie – avons-nous dit, car dans la réalité, les flèches sont mortelles, toutes blessent et la dernière tue. D'où ces héros qui n'en finissent pas d'arpenter les sentes rupestres... Quant à ces fragments privilégiés, Dhôtel les définit selon un seul angle, celui de la beauté, de sa mystérieuse présence, un éclat qui n'est pas sans rappeler le kairos des sophistes. L'instant propice qu'il faut savoir saisir. Et très souvent le héros dhôtellien met du temps à comprendre, l'est aussi stupide que Perceval lors de l'apparition du cortège du Graal, d'où la nécessité labyrinthique de la suite du roman, tous ces fragments du temps qui se déroulent sous lui comme un tapis roulant qui le porte et le transbahute de récit fragmentaire en récif fragmentaire, il ne sait où, le héros marche à l'aveuglette les mains tendues vers il ne sait quel objet de son désir enfoui au plus profond de lui-même.

    Annexe 2 : une très brève recension du plus court des romans d'André Dhôtel, publié en 1947, dans lequel l'auteur considère la notion androgynique originelle en tant qu'union hiérogammique projectale. L'on ne saurait aller plus loin dans l'idéalisation des pratiques incestueuses, l'on conçoit que l'auteur ne se soit pas étendu. Trop d'interdits sociétaux et individuels. André Dhôtel en Héliogabale tranquille ! Je pressens une levée de boucliers.

     

    LE PLATEAU DE MAZAGRAN

    ANDRE DHÔTEL

    ( La Guilde du Livre / 1960 )

     

    Haletant. Pour une fois André Dhôtel abandonne ses errements méandriques. Une enquête menée tambour battant. Avec la charge d'angoisse qui croît à chaque nouvel épisode. Dhôtel adorait les romans policiers. De temps en temps dans ses romans nous avons droit à un commissaire qui pose des questions embarrassantes. Le jeune héros est accusé à tort. Mais les évènements se liguent contre lui. Les soupçons, les indices, les motivations, jusqu'aux délations. S'enferre dans l'honnêteté de ses déclarations, ses dénégations portent à charge. L'accusation se referme sur lui. Vous tournez hâtivement les pages, vous détesteriez voir l'innocence outragée, le suspense est à son comble, mais renversement total de la situation, il se retrouve blanchi par l'inanité de sa naïveté, tout se dénoue si platement que vous en êtes déçu. La narration contourne le gros caillou que le romancier rusé avait jeté au milieu de son cours et reprend paisiblement son train-train de sénateur.

    Mais ici, c'est le héros Maxime qui mène l'enquête. Une question de vie et de mort. Il recherche la femme qu'il aime. S'appelle Juliette. Pas une innocente aux mains vides, elle a eu deux Roméo, Maxime, et Gabriel son ami. Ils l'ont courtisée tous les deux sans le savoir. La situation est beaucoup plus trouble, car en plus il y a Octave, un vaurien, son frère qui l'aime trop, il faudra vous y faire, mais chez Dhôtel l'on frise à plusieurs reprises et en filigrane l'inceste, et puis son mari, un escroc, un chef de bande, qu'elle fuit. Pas tant que cela, puisque elle le rejoint... Je vous laisse débrouiller tout ce micmac sentimental. Vous vous doutez que cela ne peut que se terminer mal. D'ailleurs la fin est dramatique.

    Ne pleurez pas, n'oubliez pas la règle intangible des romans de Dhôtel. Priorité absolue aux happy ends. Donc nos deux frères (si peu ) ennemis trouveront chacun chaussure à leurs pieds. L'on n'assistera pas au mariage, oui mais c'est tout comme.

    Toutefois nous sommes dans un roman noir. Très sombre. Mais la noirceur ne vient pas de la camarde. Provient de la beauté. Des héroïnes. Il y en a plusieurs. Une demi-douzaine. Ne dites pas que la beauté physique bla-bla-bla ne vaut pas la beauté de l'âme parce que justement c'est l'âme des demoiselles qui n'est pas d'une candeur éblouissante à toutes épreuves. Juliette exige l'amour avec en paquet-cadeau obligatoire la grande vie. L'argent permet de ne pas s'encroûter dans une médiocre existence... mais sait-elle ce qu'elle veut vraiment, ne désire-t-elle pas en plus l'aventure ? Un caractère imprévisible. Apparemment à l'opposé des deux jeunes filles qui ont décidé de mettre le grappin sur les deux garçons. Dhôtel semble nous dire que ce qu'être féminin veut est égal à ce qu'être féminin ne veut pas. Ce ne sont pas les gars qui tirent les ficelles. Les marionnettistes ne sont certes pas du sexe masculin. Pour ceux qui ne seraient pas d'accord avec cette manière de voir, sachez qu'il y a encore une de ces douces créatures qui a eu ce qu'elle ne voulait pas tout en ayant ce qu'elle a voulu mais qui se contente de pleurer sur elle-même ce qui explique qu'elle est en quelque sorte expulsée du récit en tant que présence vivante, une autre qui aura ce qu'elle aura voulu de toute sa haine, et une dernière qui a reçu la mauvaise part mais qui tout compte fait ne le reproche pas à son bourreau de cœur et de chair ardente, et ardée.

    Dhôtel n'a pas trop l'air de croire en l'innocence des êtres féminins, sur ce plateau de Mazagran les âmes semblent tourmentées et vouées à des entrelacs indémêlables de turpitudes... A tel point que c'est l'homme méchant, le malhonnête, le coquin, le détrousseur des gens confiants, le trousseur de jupon, qui apparaît comme le Duc de Guise, plus grand une fois mort que vivant. Lui la grande vie, il ne l'a pas rêvée, il l'a vécue. Peut-être le roman le plus tendancieux de Dhôtel. Un Dhôtel, des deux pieds engagé dans la sente du mal. Saint Benoît Labre, priez pour lui.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    1949

    CE LIEU DESHERITE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Babel / Libretto / 2011 )

     

    1948 voit enfin l'édition officielle de David à laquelle Dhôtel tenait grandement. Ce Lieu Déshérité est de janvier 1949, que l'on ne se trompe pas ce n'est qu'un remake de Le Plateau de Mazagran de 1947. C'est que ce dernier livre posait davantage de problèmes qu'il n'en résolvait. Certes il se concluait par sa happy end désirée, mais de substitution, Antoine trouve bien chaussure à son pied, mais Juliette lui échappe. De plus la figure de notre jeune héros se trouve éclipsée par une autre beaucoup plus sombre.

    L'on peut se dire que pour ses deux livres Dhôtel avait mangé du taureau enragé. Dans Le Plateau de Mazagran, la violence est partout mais sourde et comme voilée, lorsqu'elle éclate elle relève de l'accidentel et par chance résout définitivement un terrible imbroglio, une astuce de romancier qui tranche dans le vif du nœud gordien de l'intrigue pour éviter de se débattre dans ses propres contradictions. Ce n'est pas certainement pas un hasard si Ce Lieu déshérité dans lequel elle paraît au grand jour - deux tentatives de crime et une véritable guerre avec rafales de mitrailleuses et lancers de grenades – est écrit à la première personne.

    C'est que Dhôtel a un sacré problème théorique à éclaircir. Celui de la terrible contradiction de l'absolu destinal et du relativisme circonstanciel. Le premier thème est sous-jacent à toute l'œuvre de Dhôtel, il essaie de répondre aux questions fondamentales, pourquoi celle-ci et pourquoi celui-là. Il n'en n'existe qu'une réponse abstraite, celle du mariage hiérogamique du frère et de la sœur. Mais les racines chrétiennes de Dhôtel s'y refusent. Il ne parviendra jamais à faire taire cette nostalgie métaphysique de la résolution existentielle impossible d'un problème qui ferait éclater le cadre conceptuel de son imbrication personnelle et limitative dans laquelle il s'est ( et a été ) sociologiquement et religieusement construit. L'eau que vous tentez de retenir trouve toujours une solution d'écoulement. Dans les romans de Dhôtel ces suintements échappatoires se marqueront par la prolifération des doubles. Ainsi par exemple dans ce volume Iannis possède un ami Stavros, ils seront tous deux amoureux d'Hélène. Mais il existe souvent des surmultiplications délétères, ici ce sera Sotiros. Dans d'autres romans la jeune fille aimée possède une amie proche, une sœur... Il faut bien départager le Même du Même, afin que l'autre même affirme sa différence essentielle avec le même initial, qui se trouve être le héros, et dans le cas qui nous occupe en même temps le narrateur...

    Dans la vie de tous les jours, la difficulté est d'autant plus difficile à surmonter que nous sommes dans le règne de l'imparfait. Ou du désir. Iannis aime Hélène mais possède d'autres petites amies. En règle générale, l'on s'excuse soi-même de certains dérèglements que l'on reproche aisément à ceux que nous privilégions. Qui ne se privent pas pour nous ressembler. Hélène aime Iannis, mais elle ira avec Sotiros. Il est un fort caractère, il a de l'argent. Elle le reconnaît mais elle apporte la preuve qu'elle est restée une blanche colombe : elle est la maîtresse de Sotiros mais a refusé de se marier avec lui. En a t-elle pour autant préservé la notion d'une union symboliquement hiérogamique ? En tout cas, ce qui est sûr c'est que la quête du graal dhôtellien se termine comme un opéra. Prélude et mort d'Yseult.

    Iannis ne se pose pas tant de problème. Lui aussi de son côté n'a-t-il pas... et puis cette imperfection hélénique n'est-elle pas le châtiment à payer pour la mort de son frère dans la voiture qu'il conduisait ? La culpabilité chrétienne et la rédemption par l'amour n'est-elle pas merveilleuse et libératrice ? Elévation parsifalienne du pauvre ?

    Mais Dhôtel le romancier ne l'accepte pas si facilement. La preuve en est qu'il lui reste encore plus de trente romans à écrire sur le même thème obsédant. Surtout que les sept déjà parus ne proposent aucune solution idéale... Dans le précédent, il lui a même fallu sacrifier la femme aimée. A moins que la logique inhérente du roman ne laisse entrevoir que la mort de Juliette et de son amant n'ait été que la conclusion logique d'un accomplissement hiérogamique hors de tout cadre moralisateur.

    Ce lieu déshérité offre une particularité, il est le premier roman de Dhôtel qui se passe en Grèce. Rappelons que Campements fut initié et écrit en grande partie à Athènes et que le dernier Lorsque tu reviendras se déroule aussi dans le pays des Dieux. Ouverture et fin de cycle. Cycle que Le plateau de Mazagran ferme abruptement et que Ce lieu déshérité s'empresse de rouvrir. Dhôtel prend son parti : il est possible de vivre dans l'impureté du monde reconnaît-il. Le lecteur pressent que le prix à payer sera des plus lourds. Long sera le chemin.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    LES CHEMINS DU LONG VOYAGE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 1540 / 1984 )

     

    Retour en France. Une histoire invraisemblable. Ce qui n'a rien d'extraordinaire. Toutes les vies possèdent leurs trous noirs. Un peu à la manière de l'iceberg. Non aucune allusion à la masse des neuf dixièmes volumiques invisibles au regard lorsque le monstre blanc surgit dans votre vision, mais à sa mémoire morte, tout le chemin, le long voyage, l'aventureux océan tour à tour mouvementé et paisible qu'il a parcouru avant de s'offrir à votre regard. Le roman est ainsi divisé en deux parties. Ce qui se passe au moment où l'on entre dans le récit, puis ce qui s'est passé avant. Et une troisième, la fin heureuse – deux morts tout de même, avec son air innocent à la je-raconte-des-historiettes-mièvres, faudra bientôt se résoudre à classer André Dhôtel parmi les serial-killers - que tout le monde attend, car il paraît que l'on court tous après quelque chose qui ressemblerait à l'on ne sait trop quoi.

    Irène. La reine des cœurs brisés. Trois prétendants autour d'elles. Deux de trop. Ce qui n'est pas du tout un problème pour elle. Ne joue nullement à l'indifférente. Les embrasse tous les trois tour à tour. Ne s'amuse pas, ne croit pas en elle. Se juge d'une extraction trop basse. Ne se soumet pas, laisse faire. L'eau qui glisse sur les plumes du canard. Le mystère de la féminité sacrée en prend un sacré coup ! Rien de plus simple, une énigme qui se résout au premier coup d'œil. Mais sa présence vous apporte la paix.

    Mais qui est-elle au juste ? La fille de sa mère. Qui meurt jeune d'un stupide coup de froid. Qui a couru après un rêve après lequel elle ne croyait guère. Quant à l'objet du rêve lui-même il poursuivait la fortune, la bonne, et surtout la mauvaise, il ne fait que passer et se fuir lui-même pour mieux se trouver. Son fils lui-même aimerait bien pouvoir le rencontrer un jour. Mais à l'impossible nul n'est tenu.

    Colligant, c'est lui l'heureux élu, gagne la partie grâce à son suicide accidentel, encore qu'avec Dhôtel il faille porter une attention soutenue aux terminaisons verbales, il a le futur redoutable. D'autant plus que la fin du roman est davantage une objurgation qu'une conclusion. Une chose est sûre, le voyage ne s'achève jamais, le désir circule entre les êtres comme l'argent, on l'accumule et on le gaspille. Idem pour la vie, elle roule d'êtres vivants en êtres vivants, ni bien, ni mal, tout passe, et tout se tasse. Avant de repartir pour un tour. Dhôtel semble professer un nihilisme tranquille. Une manière de le surmonter à laquelle Nietzsche n'avait pas pensé. L'indifférencié. Au-delà du pessimisme et de l'optimisme. A moins que ce ne soit l'en-deçà.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    Note : l'on ne s'étonnera pas qu'après ce roman pas très long, André Dhôtel éprouvera le problème de recoller quelque peu les morceaux d'une existence humaine. L'homme de la scierie est pratiquement la biographie de son anonyme héros. Si le désir d'Irène est le moteur essentiel de Les chemins du long voyage, le roman qui le suit est le récit du désir après sa réalisation, celui de la déception, celui de la survie. Preuve que quelque chose a eu lieu. Mais l'on ne sait quoi au juste. Une déperdition essentielle.