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  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 01

    SUITE DHÔTELLIENNE 01

     

    SUITE

    DHÔTELLIENNE

     

    Un projet d'une simplicité extrême. Une lecture selon leur composition chronologique des romans d'André D'hôtel. De bric et de broc, car nous rassemblons ici des chroniques qui s'étendent de décembre 2002 à décembre 2020. Leur éparpillement temporel n'est pas sans produire redites ou contradictions, surtout qu'elles ne furent pas en leur ensemble rédigées dans l'optique ici proposée. Des notes en fin de certaines lectures essaient de palier ce manque de cohérence. Il aurait été plus facile de tout recommencer à zéro, mais le temps nous a manqué. L'œuvre de Dhôtel s'éloigne de nos contemporains. Nous pensons opérer selon une certaine urgence.

    Pour les lecteurs sensibles à cette entreprise nous rappelons que nous avons opéré de même envers la suite romanesque d'Henri Bosco.

     

    INTRODUCTION

     

    André Dhôtel a trente ans lorsque paraît son premier roman. Il l'a commencé en 1927 en Grèce. Jusqu'à lors il se voulait poëte. Le passage de la prose à la poésie ne s'établit pas en quelques jours. Il y eut ainsi deux récits en prose, apparemment perdus, qui précédèrent Campements. Nous ne pensons pas que la décision de changement de paradigme scriptural tint avant tout d'une utilitaire stratégie éditoriale. Certes Dhôtel – sa correspondance en témoigne – devait posséder quelques doutes quant à la faculté de sa poésie à regrouper une large cohorte de lecteurs. Nous sommes en des temps de révolution surréaliste, la poésie dhôtellienne ne court pas après le stupéfiant image. Ni après l'esbroufe. Elle tendait plutôt à s'incarner dans le sentier d'une réalité terrestre, tout comme ses romans se sont enracinés en une Ardenne beaucoup plus mythique que réelle. Ses essais de poèmes en prose – premiers glissements vers le roman – ressortent d'une écriture néo-symboliste qui passait alors pour totalement dépassée et surannée.

    Après l'édition de Campements en 1930, Dhôtel patauge en lui-même. Les éditeurs se détournent de lui. L'on parle d'une décennie de dépression. Mais peut-être est-il victime d'un conflit intérieur d'ordre poétique. De 1933 à 1939, il ne publie pratiquement que des écrits sur Rimbaud, un Rimbaud dont il entreprend une lecture qui le rapproche, à sa propre image, de la courbure de la terre. Dix années lui seront nécessaires pour opérer non pas le passage de l'écriture poétique à la prose mais de la poésie à ce qu'il nommera de cette expression qui n'appartient qu'à lui ''rhétorique fabuleuse''. Une prose qui exercerait sur le lecteur une fascination aussi prédatrice que la poésie. Pour ce faire en même temps que paraissent ses trois nouveaux romans il travaille à un ouvrage théorique intitulé La littérature et le hasard qu'il laissera au bout de trois années en plan. Avec raison, ce qui est intéressant dans ce manuscrit, qui sera exhumé chez Fata Morgana en 2015, ce sont toutes les réflexions qu'il a soigneusement omis d'y mettre. La littérature et le hasard relève d'une pensée mallarméenne, le lecteur s'en convaincra aisément en remarquant le soin extrême de Dhôtel à chasser le hasard de ses vues sur la littérature. Tout cela nous le développerons lorsque nous nous pencherons en une autre suite dhôtellienne sur la poésie d'André Dhôtel.

    1930

    CAMPEMENTS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1982 )

     

    André Dhôtel a remisé sa vocation de poète. Campements présente tous les défauts d'un premier roman. La volonté balzacienne de tout dire. Nous épargne toutefois, sinon à grands traits, l'enfance du héros. Un âge incertain, de fermentation, trop difficile à décrire si l'on désire s'abstenir de se raconter soi-même. Dhôtel est trop modeste pour exposer son propre moi, ce serait-là une forme d'impudicité qu'il se refuse expressément. L'exemplaire chasteté de ses romans en est la preuve la plus parfaite. D'autre part l'on s'étonnera du titre pour un roman qui raconte une existence des plus sédentaires. Sans doute faut-il l'entendre comme le fait que nous ne faisons que passer sur terre. Notre vie n'est qu'un lieu de passage, d'où nous venons nous ne le savons pas, Jacques se contente d'expliquer qu'il sera instituteur puisque son père était instituteur. Pourtant il rêve de voyage, de grands espaces, d'une autre vie, il a étalé une vaste carte...

    N'empêche que Campements ressemble un peu à ces vols du cygnes qui n'ont pas fui. Jacques s'enterre dans la vie provinciale. Il cherche à se marier mais Jeanne est d'une minuscule-bourgeoisie trop élevée pour lui. Jusqu'au jour où sa médiocrité sociale apparaîtra à la mère de Jeanne comme un recours salvateur. Donc ils se marièrent et eurent des enfants. Ils sont heureux ou malheureux. C'est la même chose. L'on se croirait dans le poème Jean de Noarrieu de Francis Jammes. Hélène naît, puis Michel et Jean. Jeanne renoue avec un ancien prétendant. Il faut bien que ce qui est commencé finisse par s'accomplir. Jeanne restera. Ils se prépareront à partir pour la Palestine, mais Jean tombe malade et meurt. Les enfants grandissent, Michel tombe amoureux de Marie l'amie d'école de d'Hélène. Michel part travailler à la ville, il laisse Marie âgée de quinze ans... Il leur faudra plus de dix ans pour se retrouver et s'enfuir, le père de Marie ne voulait pas... Ainsi va la vie...

    Le livre est empreint d'une tristesse poignante. L'exact contrepoint des volumes paysans de Marcel Aymé. Il paraît terriblement daté, relever d'une époque qui n'existe plus, d'une France campagnarde qui a disparu. C'est Dhôtel mais ce n'est pas du Dhôtel. Pour une première œuvre nous avons l'impression d'un cul-de-sac. Sinon à part se répéter sempiternellement qu'écrire après une telle histoire qui se déroule lentement, dont les paragraphes sont soigneusement ciselés, dans de l'humble argile, et non en de nouvelles matières inconnues ? Dhôtel saura délaisser le moule de la perpétuation morbide. Il agrandira la focale. Dans le roman suivant il passera de la cellule familiale à la création d'une utopie collective. Un peu à la manière d'Alain Fournier qui après Le Grand Meaulnes entreprendra Colombe Blanchet désertant le rêve intimiste de l'adolescence pour décrire les passions politiques d'un village.

    André Murcie. ( 20 / 09 / 2019. )

     

    < 1935 <

    DAVID

    ANDRE DHÔTEL

    ( Marabout 1027 / 1979 )

     

    Fut publié en 1947 en édition privée et en 1948 aux Editions de Minuit, mais il fut écrit durant les années trente, rappelons que Campements parut en 1930, il s'agit donc d'un des premiers romans de Dhôtel. Un parfum gionien s'échappe de cette œuvre, rappelons que Regain parut en 1930 et Que Ma Joie Demeure en 1935. David nous conte la vie de son héros éponyme, enfant adopté ( et maltraité ) dans le village de Bermont.

    Pour une fois, l'intrigue du roman ne se limite pas aux destins individuels de David et Nelly. David est un être étrange, il semble plein de vide, il est démuni de cette propension à vouloir être ce que certains philosophes définissent sous la vague et néanmoins imagée appellation d'appétit de vivre, entendons par cette expression l'envie de croquer le monde, il se soumet avec une apparente indifférence aux aléas de son existence, il accepte tout tant que sa liberté intérieure n'est point menacée. Il ne se révolte pas, il endure, n'en poursuivant pas moins un but indéfinissable, qui laissera maints lecteurs perplexes.

    A côté de David, Dhôtel campe quelques personnages, des volontés intimement arbitraires, des caractères, ainsi les nommait Jean Giono. Dhôtel façonne ainsi le portrait de Robier pour glisser un des thèmes obsédants qui reviendra souvent en filigrane dans le reste de son œuvre, celui de ce capitalisme encore patriarcal qui s'emploie à imposer, sous couvert de modernisation philanthropique, un grignotage des campagnes, ou plus exactement, les prémices d'une pré-industrialisation destructrice des anciens modes de vie.

    Robier meurt en laissant à David les terres qu'il avait rachetées pour ses projets qui ont vidé le village de Bermont, désormais abandonné, de ses habitants... L'héritage de David quoique préparé de longue main par les sinuosités rectilignes de l'intrigue n'en paraît pas moins un artifice de romancier à thèse.

    Nelly, David et leur enfant, s'installent et entreprennent de vivoter précairement sans rien demander à personne. Seront peu à peu rejoints par une centaine d'individus de diverses provenances européennes – échos de la deuxième guerre mondiale en gestation - en recherche d'une autre forme de vie plus proche de la nature, plus près des vraies richesses contadouriennes... Une vie âpre et rigoureuse. Une utopie dont nous ne saurons rien de plus.

    Le moins dhôtellien de tous les romans de Dhôtel. Certes l'on y retrouve le couple mythique primordial et indéfectible – Nelly est la ''sœur'' de David l'adopté – mais qui n'est pas vécu en tant que retour au nœud gordien originel entendu comme ultime recours à tout dénouement séparatif. Cette protection étant ici dévolue à un embryon de fondation sociétale.

    Ce roman est ce que l'on pourrait appeler une projection mathématique. Une démonstration que l'auteur ne poursuit pas jusqu'au bout. Sans doute a-t-il perçu que ce retour n'est qu'un recommencement. Si fort que la vaguelette ait été enclose sur elle-même, le temps de la dispersion surviendra tôt ou tard.

    André Murcie. ( Mai 2019 ).

    P.S. : Etrangement la scène des deux enfants ( Nelly et David ) entourés des boules de feu de la foudre ( des Dieux désignant ) n'est pas sans évoquer la dernière scène projetée restée à l'état de brouillon de Que Ma Joie Demeure et qui ne fut révélée que bien plus tard.

     

    1939

    LE CLUB DES CANCRES

    ANDRE DHÔTEL

    ( POSTFACE : JEAN-CLAUDE PIROTTE )

    ( La Table Ronde / Octobre 2007 )

     

    Cette nouvelle parut au Mercure de France 1949, une lettre de Jean Paulhan la réclamant à son auteur en authentifie la rédaction en la fin de l'année 1939. Jean-Claude Pirotte n'hésite pas à voir dans ce texte le premier road-movie de la littérature, une prémonition de Sur la route de Kérouac. Nous n'irons pas si loin, nous nous contenterons de nous demander si la célèbre série du Club des Cinq ( modestement Five en anglais ) dont la première traduction française date de 1955, a été inspirée par le titre de la nouvelle d'André Dhôtel. Cette hypothèse gratuite ne repose sur rien, toutefois les frontières opératoires de l'imaginaire collectif ne sont pas encore strictement définies, et l'on remarquera que des roulottes de saltimbanques roulent aussi bien dans les pages d'Enid Blyton que dans Le pays où l'on n'arrive jamais. Beaucoup plus réalistement l'on rappellera que les scènes de l'exode campées au début de Mémoires de Sébastien ne sont pas sans rappeler le voyage de Jean Cacheux durant les premiers jours de la déclaration de guerre.

    L'on sait que les années trente furent une décennie difficile, dépressive, pour Dhôtel qui après la publication de Campements ne parvint plus à placer de nouveaux romans chez Gallimard. Dhôtel se souviendra de ses années de déshérence, jamais il ne pardonnera tout à fait à son éditeur cette longue période de doute dérélictoire. Quel drôle de romancier ce Dhôtel qui ne paraît atteindre sa maturité qu'en abordant la quarantaine. Il faut l'admettre Campements et David malgré leurs qualités non négligeables jurent un peu dans la production de Dhôtel, le premier par un trop plein de sensiblerie existentielle et le second par son affirmation d'une revendication d'insensibilité outrancière face aux aléas du vécu. Le club des cancres s'annonce comme typiquement dhôtellien, Dhôthel a enfin trouvé son monde et sa manière. Nos trois cancres sont des réprouvés, ce n'est pas la société qui les condamne, ce sont eux qui s'en écartent. Trois collégiens en rupture de banc d'école. Des paresseux certes, mais aussi des révoltés métaphysiques qui s'ignorent, mais qui agissent désespérément pour trouver un acte significatif de leur déviante position vis-à-vis du monde des adultes et de la vie commune. Ils réussiront, mais de quoi rêvaient-ils au juste ?

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

    1943

    LE VILLAGE PATHETIQUE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 582 / 1974 )

     

    Le deuxième roman de Dhôtel publié, en 1943, qui s'inscrit dans la suite logique de David rédigé dans les années 30 mais qui ne paraîtra qu'en 1947, en édition privée, et aux Editions de Minuit en 1948. Dhôtel a du mal à quitter l'utopie agricole de David, à tel point qu'il a quelque difficulté à trouver le centre irradiant de sa véritable matière.

    Le roman est en quelque sorte raté dès les premières pages, tout le reste du livre servira à recoller les morceaux. Du ménage défait. Julien et Odile avaient tout pour être heureux, ils étaient beaux et ils s'aimaient. Il est nécessaire de préciser, beaux d'une étrange manière, d'une plastique si similaire qu'on les croirait destinés par les dieux à représenter le couple hiérogamique parfait. Il n'en est rien. Les deux parties ne sont pas égales. Julien est un poète velléitaire davantage attiré par la réparation des bicyclettes que par la confection des vers. Odile est la plus belle. A plusieurs reprises elle sera nommée une des plus belles femmes du monde. Ses cheveux blonds et surtout ses yeux bleus. Impénétrables, un azur mallarméen désespérant. Des études, une carrière, un caractère fort, une femme qui sait mener sa barque. Mais l'on assiste très vite à une semi-inversion caractérielle dans le roman, Julien s'organise un petit boulot pépère qui lui agrée alors que sa moitié séparée décide de travailler. Manuellement. Elle ne sait trop pourquoi et recherchant ce qu'elle ignore, elle se lance à corps perdu dans le rôle de l'intellectuelle aux champs. Elle a trouvé à s'employer dans une association de jeunes fermiers qui mettent en commun leur inexpérience, leur force de travail et leur terres insuffisantes à engendrer des bénéfices... Sans doute y aurait-il beaucoup à dire sur les motivations économiques des adultes responsables qui cornaquent ce groupement hétéroclite de jeunesse, mais cet aspect ne sera guère développé par notre romancier.

    Il a un autre thème à traiter. Qui l'accapare volontiers. Celui de l'intrusion de la beauté dans le monde. Ce n'est pas qu'Odile soit belle qui pose problème, c'est qu'elle soit une fille sauvage. Ne nous méprenons pas, elle ne porte pas une revendication féministe d'émancipation de la femme, le mal est beaucoup plus profond, métaphysique, c'est-à-dire que ce qui est en jeu dans l'affirmation de sa volonté est le déploiement du rapport de l'Un à l'Autre qui équivaut au rapport de l'Une au Même. Elle est le personnage central du roman, ce qui ne se renouvellera pas dans la suite des romans, attention toujours chez Dhôtel une fille recherchée s'avère être l'héroïne indispensable, mais tout le roman tourne autour de son absence.

    Elle n'est pas la seule représentante de l'engeance féminine du livre. Elle possède deux doubles : Reine – jugez du prénom - Moulin, la jolie commère du village, ou plutôt la pythonisse que la population de Vaucelles écoute, la Cassandre des relations humaines qui prédit ce qui arrivera, et le village entier souscrit à la justesse de ses vues, Mathilde Blunay au sein blanc qui voudrait bien être l'amante de Julien, mais qui décide selon les circonstances.

    Odile suscite le désir. Elle se laisse ravir des baisers trop volontiers pour ne pas y consentir, elle est reine et pute, mais elle ne passe jamais vraiment à l'acte, et l'on a même l'impression que c'est l'acte qui ne veut pas d'elle. Par deux fois elle échappera au pire - par l'agencement des choses, ou par miracle, ce qui revient à peu près au même – elle sera victime d'un enlèvement, une mise à mort triomphale, qui n'est que la symbolisation d'un viol centaurique.

    Mais à la fin du livre, elle revient à Julien. Faute de mieux ? Faute de pire ? Dhôtel ménage une double happy end, non seulement le couple se reforme mais le village qui l'a chassée - il a mal supporté son projet d'adduction d'eau diligentée de main de maître ou plutôt de maîtresse - rappelle Odile et leur offre, à elle et à son mari, la possibilité de continuer à vivre dans une de ses maisons. Julien bénéficiera d'un vaste local pour son atelier vélocipédique et Odile dirigera les travaux de captation des sources. Bye-bye l'utopie communautaire de David, l'on ne prétend plus qu'à amener l'eau courante dans les maisons.

    Tout est-il fini ? Non. Tout recommence-t-il ? Non. Le serpent se mord et ne se mord pas la queue. De fait il ne s'est rien passé, hormis une myriade d'enchaînements hasardeusement empreinte de sa propre logicité. Tout redevient comme avant, mais la normalité de la vie s'est déplacée, s'est entée dans l'existence d'un village, la greffe a bien pris. Un phénomène des plus naturels. Toutefois qu'est-il advenu au juste ?

    Un livre qui pose davantage de questions qu'il n'en résout.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    NULLE PART

    ANDRE DHÔTEL

    ( Editions Horay / 1956 )

     

    Après le succès de Le Pays où l'on n'arrive jamais de 1955, les éditions Horray se sont dépêchés, dès 1956, de ressortir ce Nulle Part que Gallimard avait édité en 1943, entre Le village pathétique et Les Rues dans l'Aurore. N'ont pas jeté leur dévolu sur ce titre au hasard. Nulle Part préfigure en quelque sorte le canevas du Pays où l'on n'arrive Jamais, le titre phare de Dhôtel. Certes l'on peut remarquer d'un sourire sarcastique que tous les livres de Dhôtel se ressemblent et considérer la quatrième de couverture qui développe cette ressemblance comme un argument de vente un peu facile.

    Il est pourtant une différence ontologique entre les deux récits proposés. Une évidence qui saute aux yeux : Jacques est un jeune homme, l'a déjà passé le stade de l'adolescence des deux héros du Pays qui se dérobe devant leur quête comme si le Graal devait échapper à toute investigation, à toute recherche. Re-bonjour Chrétien de Troyes. Toutefois nous concèderons que les enfants jouent un rôle non négligeable dans ce roman. Mais pas essentiel, même si l'amitié de Nicolas et Edmée se transforme lorsqu'ils grandissent...

    Jacques est un grand, engagé dans des préoccupations d'adulte, sa tante ne veut-elle pas le marier à sa cousine Armande. La fortune, une situation au bout du chemin... Ne nous faisons pas de bile les héros dhôtelliens ont une propension, inconsciente, inavouée et enfin assumée de la précarité sociale.

    Jacques est attirée par Jeanne, une jeune fille au sourire mystérieux qui l'accueille pour mieux le rejeter dans les secondes qui suivent. Comportement étrange, contradictoire, erratique, qui défie toute logique. Jeanne l'aime, elle le désire aussi. Et des trente romans de Dhôtel que j'ai lus, dans nul autre cette emprise charnelle n'est aussi explicitement évoquée. Ne rêvez pas, ce n'est ni Pierre Louÿs, ni le Marquis de Sade. Quelques chastes phrases dispersées qui réunies n'excèderaient pas une page entière...

    Le lecteur réfléchira sur le sens du titre. L'action se déroule bien quelque part, en province dans le nord de la France, pas très loin de Béthune, hôtel, routes, canal, bois, friches, rues, campagnes, tous les éléments de l'habituelle géographie dhôtellienne sont rassemblés. Quel est donc ce nulle part auquel nos héros sont censés parvenir. Est-il ce pays auquel l'on n'arrive jamais, ces lendemains incertains passés à conjointement courir sa vie et ces paysages qui se dérobent sans cesse comme une ouverture prodigieuse vers un ailleurs inaccessible.

    Il n'en est rien. C'est exactement l'opposé géographique. Non pas où l'on va, mais d'où l'on vient. Nulle part car ce livre est le roman du retour. Le point originel qui ne se situe en aucun endroit précis, juste le lieu charnel de fusion et de confusion. L'on ne cherche que ce que l'on a déjà trouvé car sinon, pourquoi le chercherait-on, puisque l'on ne saurait pas quoi chercher. Ce roman est à lire comme une méditation nietzschéenne sur la pensée la plus lourde.

    Ce roman n'est pas un roman d'innocence. Plutôt un chant d'expérience. Désir, amitié, mort, emmêlés tel un nœud de serpents. Théorise le problème atemporel de l'acte accompli. Qui reste à parfaire alors que son accomplissement est déjà sa perfection. Dhôtel vous a laissé une paille dans le métal, une fissure pratiquement invisible, un détour de phrase sans lendemain, n'y mettez pas la main de l'esprit, un immense vertige vous saisirait. Trouvez et vous chercherez. Vous en relèverez une trace dans La Tribu Bécaille. L'œuvre de Dhôtel est un immense labyrinthe dont l'auteur n'a jamais voulu s'évader. Point de sortie, mais des puits d'une profondeur infinie. Prenez tous les risques.

    André Murcie. ( Mars 2019. )

    Note : ces deux romans romans furent-ils rédigés durant le long silence des années trente ? Ce qui est sûr c'est que Gallimard a dû considérer leur apolitisme factoriel comme une miraculeuse opportunité vis-à-vis de la censure allemande en cette incertaine période occupatoire !

     

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 02

    SUITE DHÔTELLIENNE 02

     

    1945

    LES RUES DANS L'AURORE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1945 )

     

    Les Rues dans l'Aurore est un des tout premiers romans de Dhôtel publié en 1945 et depuis jamais réédité. L'on peut supposer que le temps de la guerre, peu propice aux épanchements littéraires, a laissé à notre écrivain le temps de parfaire son ouvrage. A l'arrivée un livre de 340 pages, grand format, petits caractères. De quoi freiner les velléités d'un petit éditeur qui aurait envie de redonner vie à un tel mastodonte.

    L'on y retrouve certes un Dhôtel tel qu'en lui-même, mais un Dhôtel du début encore attaché à une vision balzacienne du roman à savoir un livre avec un commencement, un milieu et une fin. Deux monstres s'affrontent dans un roman, les personnages, souvent réduits à un seul, et l'intrigue. La solution de facilité consiste à mener de front la vie du premier et le dénouement du second. En d'autres termes à s'arranger pour que la mort du héros coïncide avec la fin de l'histoire racontée. Il en est ainsi dans Campement le premier roman publié de Dhôtel.

    Or nous l'avons déjà dit et nous le répétons ici pour un lecteur qui débarquerait en toute innocence dhôtellienne dans cette modeste chronique : Dhôtel raconte toujours la même histoire : celle de deux êtres que tout oppose et qui par une suite de hasards formidables se retrouvent unis ad vitam aeternam en un grand amour incommensurable. Généralement les deux tourtereaux ne se préoccupent plus de nous, nous tournent le dos sans plus attendre, et poursuivent leur chemin sans plus donner de leurs nouvelles, le roman s'achève faute de combattants serait-on tenté de conclure.

    Les mauvaises pensées ne manquent pas de nous assaillir. Que devient ce si grand amour avec le temps ? Si l'on en juge par le milieu familial et l'entourage dans lequel évoluent nos deux héros, il semblerait que la vie de couple rabote quelque peu l'idylle originelle... Nous serions donc en présence d'une histoire fabuleuse qui nous conterait la souveraine rareté d'une véritable rencontre amoureuse. Un fait unique et exemplaire de l'historiographie humaine. Le malheur pour notre déduction réside en ce fait indubitable, ce scénario suprême, Dhôtel en a usé le canevas jusqu'à la corde, l'a répété dans quarante romans et en un nombre important de nouvelles.

    De surcroît André Dhôtel ne nous aide guère, le preux chevalier énamouré est d'un quelconque effrayant. Nous pourrions le sauver en affirmant qu'il possède la maladroite balourdise de Perceval au tout début de sa quête, mais ne serait-ce pas faire trop d'honneur au statut de petit-bourgeois satisfait de sa médiocre ambition dont le romancier affuble la plupart du temps son héros masculin.

    Rien à sauver du côté des garçons. Pour les filles c'est différent. Nous pouvons nous interroger sur leur native perversité. Mais nous y reviendrons plus tard, contentons-nous pour l'instant de nous pencher sur l'aspect roman de mœurs et scènes de la vie provinciale du roman dhôtellien. Et pour ceci nous sommes gâtés par Les Rues dans l'Aurore. Car aussi étonnant que cela puisse paraître les romans dhôtelliens dessinent la fresque merveilleuse de l'évolution de la société française de la première moitié du vingtième siècle. A ce niveau, l'on peut dire que l'œuvre de Dhôtel est celle d'un Balzac du pauvre. Soyons gentil, des petites gens. Les sociologues en ressortiront déçus, la coupe spectographique de la société qu'ils tenteront d'extirper de cet ensemble de livres se révèlera décevante et incomplète, les hautes couches de l'élite en sont absentes. Dhôtel ignore les ors du pouvoir, reste au niveau du peuple. Sa hiérarchie sociale ne dépasse pas celle des notables de province.

    Notre romancier manquerait-il de souffle ? A moins qu'il ne s'agisse d'un parti-pris politique et métaphysique. Apparemment deux adjectifs qui dépasseraient l'ambition de l'écriture dhôtellienne et de sa description de son monde. Les Rues dans l'Aurore semble témoigner de ce manquement de Dhôtel à la grandeur sociale. Le roman fonctionne comme un conte. Ne nous conte-t-il pas l'invraisemblable histoire d'un montage financier qui s'étend sur plus de trente années. Plusieurs clans en présence s'affrontent autour d'un projet qui s'annonce fort juteux, la rénovation du quartier ouvrier de Verziers. Qui trouverait à redire à offrir à une population, qui niche en un ramassis insalubre de galetas précaires, des habitations à loyers modérés munies du confort moderne ( eau courante, salle de bain, WC intérieurs) en un environnement sain et goudronné ? Les intéressés eux-mêmes, qui se complaisent en leurs taudis ! Ne sont peut-être pas aussi stupides qu'il semblerait. L'accès à l'hygiène n'est que le premier pas vers une domestication sociale en marche. Nos pauvres comprennent intuitivement que la remise en cause de leur mode de vie n'est qu'un début prémissal vers l'édification d'une société de consommation à grande échelle. Dhôtel n'est pas un révolutionnaire, plutôt un réfractaire. Un des moyens de lutte ( de retardement ) de cette emprise socio-économique sera l'édification d'une épicerie coopérative distributrice. Et l'histoire se termine bien : c'est le héros – honnête travailleur – qui se retrouvera en fin de roman à la tête d'une fortune colossale qu'une partie des affairistes gravitant autour du projet auront amassée. Ce n'est pas pour rien que nous avons parlé de conte. Pas moral, mais de fées.

    Ces flots d'argent arrivent à temps – un peu comme le septième de cavalerie dans les westerns – pour exfiltrer nos deux héros. Entre temps notre ( plus très ) jeune héros a en effet trouvé l'âme sœur. Une fortune qui permet à Dhôtel de liquider deux problématiques obsédantes. Qui telles les têtes de l'hydre ne tarderont pas à repousser dans les écrits suivants. La première nous l'avons déjà évoquée : que se passe-t-il une fois le grand émoi du grand amour accompli ? Nos inséparables s'en vont batifoler en Amérique du Sud, jouent les explorateurs et trouvent la mort dans un accident d'avion. Au moins une affaire réglée, éros et thanatos enfin réunis, circulez, plus rien à voir, un double décès un peu plus moderne que les wagnériennes fins de Tristan et Iseult. Moins mélodramatique mais bien plus rapide. Time is money.

    Oui mais tout cet aspect du roman n'est que l'entourage de la pierre précieuse. L'amour dhôtellien est complexe. Dhôtel nous fait le coup du triangle amoureux. Pas tout à fait celui du drame bourgeois. Le cœur de Georges Leban – tel est le nom du héros – trouvera difficilement son chemin. Trois jeunes filles s'offrent et se refusent à lui. L'une d'elle, Anne-Marie, pousse même le vice à mourir bêtement d'une opération chirurgicale. Qu'à cela ne tienne, il finira par épouser celle qui se révèlera être sa petite sœur. Tout est bien qui finit bien. Nous engageons le lecteur méditatif à se rapporter à La Tribu Bécaille.

    André Murcie. ( Février 2019 )

     

    1947

    CE JOUR-LÀ

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus Libretto / 2004 )

     

    Roman fulgurant. Par sa brièveté temporelle. Se déroule en une journée, telle une tragédie racinienne. Qui se terminerait bien. Mais nous sommes par-delà le bien et le mal. Deux amants qui font semblant de se chercher et qui se trouvent. Sont d'autant moins en quête de l'autre qu'ils se savent irrémédiablement voués l'un à l'autre. Mais les choses ne sauraient s'accomplir en toute simplicité humaine. Seulement faire semblant. André Dhôtel explore le plus grand des scandales, celui de la beauté révélée dans le monde. Rien ne saurait l'atteindre selon le mystère des apparences. Tout se passe dans l'entre-deux. Autant dire que tout est à moitié résolu. Jamais en entier. A moitié vrai, à moitié faux. Comme vous voulez. André Dhôtel explore la fragmentation du temps. L'espace géographique de la brisure. Celui qui fait que les deux amants passent dans le temps de l'autre et que tous deux s'isolent en un seul et originéen fragment du réel. Personne ne saurait s'y opposer. Ni par raison, ni par désir. Une prédestination. Contre laquelle l'on ne peut rien. Un appel du sang. Deux garnements d'une dizaine d'années au début du livre, qui chassent le chat égyptien, comme une reproduction à l'identique du couple hiérogamique de cette vraie sœur et de ce faux frère, qui se réunissent enfin en fin du roman.

    André Murcie. ( 30 / 05 / 2018 )

     

    Nous donnons en annexe une note du 30 / 05 / 2018 que nous avions rédigé lors de notre chronique de La Route inconnue. Elle est suivie d'une seconde qui était une introduction à la publication de celle relative à Ce jour-là donnée plus haut.

     

    Annexe 1 : quelques notes antérieures retrouvées qui peuvent aider à la compréhension de la chronique précédente :

    L'on pourrait s'amuser à classer les livres d'André Dhôtel en deux piles, ceux qui ne se terminent jamais et ceux qui se closent pour toujours. Nous retrouvons en ces deux définitions l'antagonisme de l'idée de perfection qui nous sépare des grecs. L'absolu réside-t-il en le linéaire de la droite qui court à l'infini ou dans la surface close – cercle ou carré – qui se parfait dans sa finition. Evidemment les choses ne sont jamais simples en leur simplicité. La plupart des romans participent des deux. Errance rimbaldienne d'un côté et androgynie platonicienne de l'autre.

    Acharnons-nous à résumer les intrigues dhôtellienne en peu de mots : un garçon et une fille que tout oppose ou sépare et qui n'en finissent pas moins, au bout d'un périple d'épreuves incidentes et de coïncidences fabuleuses, par se rejoindre. Tout est bien qui finit bien. Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants. Cela Dhôtel le rajoute rarement, s'arrête le plus souvent au moment exaltant des retrouvailles. Le couple primordial est reconstitué, passez il n'y a plus rien à voir, la vie continue.

    Si les choses étaient aussi définitives qu'il le raconte, Dhôtel n'aurait écrit qu'un seul livre. Il n'en fut rien, l'on ne dénombre pas moins d'une quarantaine de romans. La vie ne culmine pas, elle n'est que fuite sempiternelle. Certes beaucoup se hâtent de s'arrêter en chemin. Se construisent une existence bourgeoise et confortable. N'en demandent pas plus. Le héros dhôtellien s'il est né en de tels enclos s'en échappe, sans même le faire exprès - l'ardennais Verlaine n'accusait-il pas le vent mauvais - à la première occasion. Souvent il est préservé de cette prison initiale, il fait partie des humbles, des pauvres, des enfants abandonnés... Malgré ces mauvais auspices, il n'en est pas pour autant un malheureux, se contente de peu, la médiocrité répétitive de son existence ne le rebute pas comme il se devrait. C'est qu'il vit de rien, se satisfait de choses de vil prix, un moment d'éblouissance suscité par les jeux changeant du soleil, un paysage, un arbre, une fleur, un minuscule caillou. Il lui en faut vraiment peu pour être heureux.

    L'est vrai qu'il est en partance – plus ou moins consciemment – vers l'âme sœur, mais certains échappent à cette fatalité, ou une fois qu'ils l'ont atteinte n'en continuent pas moins la poursuite d'une certaine insouciance, vivotent petitement, bâtissent des projets chimériques, construisent dans leur tête des châteaux en Espagne dont la réalité interdit l'édification, mais tout le plaisir consiste en l'élaboration de nouvelles combinaisons improbables. Les esprits pondérés jugeront qu'ils ne font aucun effort pour se sortir de la panade. Le héros dhôtellien obéit à de drôles de lois, des mots d'ordre du genre ''à partir de maintenant ce sera comme avant''.

    N'en sont pas moins des philosophes, ont l'intuition que la répétition du même n'est déjà plus le même, même si ces deux moments se ressemblent fortement. Pensent – au sens fort du terme – qu'un événement prodigieux finira par se produire. Mettent le hasard de leur côté en pensant ainsi l'abolir. Dédaignent les émulsions de l'agitation convulsive au profit de l'entropie contemplative.

    Le titre de Le Pays où l'on n'arrive jamais n'est pas à comprendre comme la promesse incitatoire d'un lieu merveilleux, simplement la traduction enfantine – puisque ce roman est qualifié de jeunesse – du terrible paradoxe de la flèche de Zénon, qui, quand bien même tirée par le plus adroit des archers, n'atteindra jamais sa cible. Certes le trait fulgurant n'avance pas, mais le langage le pousse en arrière dans sa propre immobilité et découpe l'espace géographique en fragmentations temporelles. Ou plutôt si l'on veut être exact, le langage le pousse jusqu'à la moitié du chemin. Pas plus loin, mais ce n'est grave que si l'archer est seul. Par contre si à la place de la cible se trouve là aussi un autre prodigieux archer, il existera par le langage, un point géographique précis, idéalement situé et identifiable à mi-distance de la distance qui sépare nos deux archers, où les deux flèches sont obligées de se retrouver, au point fusionnel de rencontre androgynique. Un point P en un instant T, l'acmé, hors de toutes les régressions suivantes. Pas plus éternel, pas plus fugace, mais un fragment indivisible de rencontre pétrie en la l'unique glaise d'une double provenance. Appelez-le, amour, éros, sexe, comme vous voulez, mais le drame en est l'échappée régressive qui suit, seule la mort est capable de vous maintenir en ce fragment, sans quoi vous êtes soumis aux lois de la réversibilité régressive du retour à vous-même. Et aux autres. Comme autant d'obstacles qui concourent à votre avancée ou la retardent.

    Dans le langage préhensif de la réalité – autre nom de la poésie – avons-nous dit, car dans la réalité, les flèches sont mortelles, toutes blessent et la dernière tue. D'où ces héros qui n'en finissent pas d'arpenter les sentes rupestres... Quant à ces fragments privilégiés, Dhôtel les définit selon un seul angle, celui de la beauté, de sa mystérieuse présence, un éclat qui n'est pas sans rappeler le kairos des sophistes. L'instant propice qu'il faut savoir saisir. Et très souvent le héros dhôtellien met du temps à comprendre, l'est aussi stupide que Perceval lors de l'apparition du cortège du Graal, d'où la nécessité labyrinthique de la suite du roman, tous ces fragments du temps qui se déroulent sous lui comme un tapis roulant qui le porte et le transbahute de récit fragmentaire en récif fragmentaire, il ne sait où, le héros marche à l'aveuglette les mains tendues vers il ne sait quel objet de son désir enfoui au plus profond de lui-même.

    Annexe 2 : une très brève recension du plus court des romans d'André Dhôtel, publié en 1947, dans lequel l'auteur considère la notion androgynique originelle en tant qu'union hiérogammique projectale. L'on ne saurait aller plus loin dans l'idéalisation des pratiques incestueuses, l'on conçoit que l'auteur ne se soit pas étendu. Trop d'interdits sociétaux et individuels. André Dhôtel en Héliogabale tranquille ! Je pressens une levée de boucliers.

     

    LE PLATEAU DE MAZAGRAN

    ANDRE DHÔTEL

    ( La Guilde du Livre / 1960 )

     

    Haletant. Pour une fois André Dhôtel abandonne ses errements méandriques. Une enquête menée tambour battant. Avec la charge d'angoisse qui croît à chaque nouvel épisode. Dhôtel adorait les romans policiers. De temps en temps dans ses romans nous avons droit à un commissaire qui pose des questions embarrassantes. Le jeune héros est accusé à tort. Mais les évènements se liguent contre lui. Les soupçons, les indices, les motivations, jusqu'aux délations. S'enferre dans l'honnêteté de ses déclarations, ses dénégations portent à charge. L'accusation se referme sur lui. Vous tournez hâtivement les pages, vous détesteriez voir l'innocence outragée, le suspense est à son comble, mais renversement total de la situation, il se retrouve blanchi par l'inanité de sa naïveté, tout se dénoue si platement que vous en êtes déçu. La narration contourne le gros caillou que le romancier rusé avait jeté au milieu de son cours et reprend paisiblement son train-train de sénateur.

    Mais ici, c'est le héros Maxime qui mène l'enquête. Une question de vie et de mort. Il recherche la femme qu'il aime. S'appelle Juliette. Pas une innocente aux mains vides, elle a eu deux Roméo, Maxime, et Gabriel son ami. Ils l'ont courtisée tous les deux sans le savoir. La situation est beaucoup plus trouble, car en plus il y a Octave, un vaurien, son frère qui l'aime trop, il faudra vous y faire, mais chez Dhôtel l'on frise à plusieurs reprises et en filigrane l'inceste, et puis son mari, un escroc, un chef de bande, qu'elle fuit. Pas tant que cela, puisque elle le rejoint... Je vous laisse débrouiller tout ce micmac sentimental. Vous vous doutez que cela ne peut que se terminer mal. D'ailleurs la fin est dramatique.

    Ne pleurez pas, n'oubliez pas la règle intangible des romans de Dhôtel. Priorité absolue aux happy ends. Donc nos deux frères (si peu ) ennemis trouveront chacun chaussure à leurs pieds. L'on n'assistera pas au mariage, oui mais c'est tout comme.

    Toutefois nous sommes dans un roman noir. Très sombre. Mais la noirceur ne vient pas de la camarde. Provient de la beauté. Des héroïnes. Il y en a plusieurs. Une demi-douzaine. Ne dites pas que la beauté physique bla-bla-bla ne vaut pas la beauté de l'âme parce que justement c'est l'âme des demoiselles qui n'est pas d'une candeur éblouissante à toutes épreuves. Juliette exige l'amour avec en paquet-cadeau obligatoire la grande vie. L'argent permet de ne pas s'encroûter dans une médiocre existence... mais sait-elle ce qu'elle veut vraiment, ne désire-t-elle pas en plus l'aventure ? Un caractère imprévisible. Apparemment à l'opposé des deux jeunes filles qui ont décidé de mettre le grappin sur les deux garçons. Dhôtel semble nous dire que ce qu'être féminin veut est égal à ce qu'être féminin ne veut pas. Ce ne sont pas les gars qui tirent les ficelles. Les marionnettistes ne sont certes pas du sexe masculin. Pour ceux qui ne seraient pas d'accord avec cette manière de voir, sachez qu'il y a encore une de ces douces créatures qui a eu ce qu'elle ne voulait pas tout en ayant ce qu'elle a voulu mais qui se contente de pleurer sur elle-même ce qui explique qu'elle est en quelque sorte expulsée du récit en tant que présence vivante, une autre qui aura ce qu'elle aura voulu de toute sa haine, et une dernière qui a reçu la mauvaise part mais qui tout compte fait ne le reproche pas à son bourreau de cœur et de chair ardente, et ardée.

    Dhôtel n'a pas trop l'air de croire en l'innocence des êtres féminins, sur ce plateau de Mazagran les âmes semblent tourmentées et vouées à des entrelacs indémêlables de turpitudes... A tel point que c'est l'homme méchant, le malhonnête, le coquin, le détrousseur des gens confiants, le trousseur de jupon, qui apparaît comme le Duc de Guise, plus grand une fois mort que vivant. Lui la grande vie, il ne l'a pas rêvée, il l'a vécue. Peut-être le roman le plus tendancieux de Dhôtel. Un Dhôtel, des deux pieds engagé dans la sente du mal. Saint Benoît Labre, priez pour lui.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    1949

    CE LIEU DESHERITE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Babel / Libretto / 2011 )

     

    1948 voit enfin l'édition officielle de David à laquelle Dhôtel tenait grandement. Ce Lieu Déshérité est de janvier 1949, que l'on ne se trompe pas ce n'est qu'un remake de Le Plateau de Mazagran de 1947. C'est que ce dernier livre posait davantage de problèmes qu'il n'en résolvait. Certes il se concluait par sa happy end désirée, mais de substitution, Antoine trouve bien chaussure à son pied, mais Juliette lui échappe. De plus la figure de notre jeune héros se trouve éclipsée par une autre beaucoup plus sombre.

    L'on peut se dire que pour ses deux livres Dhôtel avait mangé du taureau enragé. Dans Le Plateau de Mazagran, la violence est partout mais sourde et comme voilée, lorsqu'elle éclate elle relève de l'accidentel et par chance résout définitivement un terrible imbroglio, une astuce de romancier qui tranche dans le vif du nœud gordien de l'intrigue pour éviter de se débattre dans ses propres contradictions. Ce n'est pas certainement pas un hasard si Ce Lieu déshérité dans lequel elle paraît au grand jour - deux tentatives de crime et une véritable guerre avec rafales de mitrailleuses et lancers de grenades – est écrit à la première personne.

    C'est que Dhôtel a un sacré problème théorique à éclaircir. Celui de la terrible contradiction de l'absolu destinal et du relativisme circonstanciel. Le premier thème est sous-jacent à toute l'œuvre de Dhôtel, il essaie de répondre aux questions fondamentales, pourquoi celle-ci et pourquoi celui-là. Il n'en n'existe qu'une réponse abstraite, celle du mariage hiérogamique du frère et de la sœur. Mais les racines chrétiennes de Dhôtel s'y refusent. Il ne parviendra jamais à faire taire cette nostalgie métaphysique de la résolution existentielle impossible d'un problème qui ferait éclater le cadre conceptuel de son imbrication personnelle et limitative dans laquelle il s'est ( et a été ) sociologiquement et religieusement construit. L'eau que vous tentez de retenir trouve toujours une solution d'écoulement. Dans les romans de Dhôtel ces suintements échappatoires se marqueront par la prolifération des doubles. Ainsi par exemple dans ce volume Iannis possède un ami Stavros, ils seront tous deux amoureux d'Hélène. Mais il existe souvent des surmultiplications délétères, ici ce sera Sotiros. Dans d'autres romans la jeune fille aimée possède une amie proche, une sœur... Il faut bien départager le Même du Même, afin que l'autre même affirme sa différence essentielle avec le même initial, qui se trouve être le héros, et dans le cas qui nous occupe en même temps le narrateur...

    Dans la vie de tous les jours, la difficulté est d'autant plus difficile à surmonter que nous sommes dans le règne de l'imparfait. Ou du désir. Iannis aime Hélène mais possède d'autres petites amies. En règle générale, l'on s'excuse soi-même de certains dérèglements que l'on reproche aisément à ceux que nous privilégions. Qui ne se privent pas pour nous ressembler. Hélène aime Iannis, mais elle ira avec Sotiros. Il est un fort caractère, il a de l'argent. Elle le reconnaît mais elle apporte la preuve qu'elle est restée une blanche colombe : elle est la maîtresse de Sotiros mais a refusé de se marier avec lui. En a t-elle pour autant préservé la notion d'une union symboliquement hiérogamique ? En tout cas, ce qui est sûr c'est que la quête du graal dhôtellien se termine comme un opéra. Prélude et mort d'Yseult.

    Iannis ne se pose pas tant de problème. Lui aussi de son côté n'a-t-il pas... et puis cette imperfection hélénique n'est-elle pas le châtiment à payer pour la mort de son frère dans la voiture qu'il conduisait ? La culpabilité chrétienne et la rédemption par l'amour n'est-elle pas merveilleuse et libératrice ? Elévation parsifalienne du pauvre ?

    Mais Dhôtel le romancier ne l'accepte pas si facilement. La preuve en est qu'il lui reste encore plus de trente romans à écrire sur le même thème obsédant. Surtout que les sept déjà parus ne proposent aucune solution idéale... Dans le précédent, il lui a même fallu sacrifier la femme aimée. A moins que la logique inhérente du roman ne laisse entrevoir que la mort de Juliette et de son amant n'ait été que la conclusion logique d'un accomplissement hiérogamique hors de tout cadre moralisateur.

    Ce lieu déshérité offre une particularité, il est le premier roman de Dhôtel qui se passe en Grèce. Rappelons que Campements fut initié et écrit en grande partie à Athènes et que le dernier Lorsque tu reviendras se déroule aussi dans le pays des Dieux. Ouverture et fin de cycle. Cycle que Le plateau de Mazagran ferme abruptement et que Ce lieu déshérité s'empresse de rouvrir. Dhôtel prend son parti : il est possible de vivre dans l'impureté du monde reconnaît-il. Le lecteur pressent que le prix à payer sera des plus lourds. Long sera le chemin.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    LES CHEMINS DU LONG VOYAGE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 1540 / 1984 )

     

    Retour en France. Une histoire invraisemblable. Ce qui n'a rien d'extraordinaire. Toutes les vies possèdent leurs trous noirs. Un peu à la manière de l'iceberg. Non aucune allusion à la masse des neuf dixièmes volumiques invisibles au regard lorsque le monstre blanc surgit dans votre vision, mais à sa mémoire morte, tout le chemin, le long voyage, l'aventureux océan tour à tour mouvementé et paisible qu'il a parcouru avant de s'offrir à votre regard. Le roman est ainsi divisé en deux parties. Ce qui se passe au moment où l'on entre dans le récit, puis ce qui s'est passé avant. Et une troisième, la fin heureuse – deux morts tout de même, avec son air innocent à la je-raconte-des-historiettes-mièvres, faudra bientôt se résoudre à classer André Dhôtel parmi les serial-killers - que tout le monde attend, car il paraît que l'on court tous après quelque chose qui ressemblerait à l'on ne sait trop quoi.

    Irène. La reine des cœurs brisés. Trois prétendants autour d'elles. Deux de trop. Ce qui n'est pas du tout un problème pour elle. Ne joue nullement à l'indifférente. Les embrasse tous les trois tour à tour. Ne s'amuse pas, ne croit pas en elle. Se juge d'une extraction trop basse. Ne se soumet pas, laisse faire. L'eau qui glisse sur les plumes du canard. Le mystère de la féminité sacrée en prend un sacré coup ! Rien de plus simple, une énigme qui se résout au premier coup d'œil. Mais sa présence vous apporte la paix.

    Mais qui est-elle au juste ? La fille de sa mère. Qui meurt jeune d'un stupide coup de froid. Qui a couru après un rêve après lequel elle ne croyait guère. Quant à l'objet du rêve lui-même il poursuivait la fortune, la bonne, et surtout la mauvaise, il ne fait que passer et se fuir lui-même pour mieux se trouver. Son fils lui-même aimerait bien pouvoir le rencontrer un jour. Mais à l'impossible nul n'est tenu.

    Colligant, c'est lui l'heureux élu, gagne la partie grâce à son suicide accidentel, encore qu'avec Dhôtel il faille porter une attention soutenue aux terminaisons verbales, il a le futur redoutable. D'autant plus que la fin du roman est davantage une objurgation qu'une conclusion. Une chose est sûre, le voyage ne s'achève jamais, le désir circule entre les êtres comme l'argent, on l'accumule et on le gaspille. Idem pour la vie, elle roule d'êtres vivants en êtres vivants, ni bien, ni mal, tout passe, et tout se tasse. Avant de repartir pour un tour. Dhôtel semble professer un nihilisme tranquille. Une manière de le surmonter à laquelle Nietzsche n'avait pas pensé. L'indifférencié. Au-delà du pessimisme et de l'optimisme. A moins que ce ne soit l'en-deçà.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    Note : l'on ne s'étonnera pas qu'après ce roman pas très long, André Dhôtel éprouvera le problème de recoller quelque peu les morceaux d'une existence humaine. L'homme de la scierie est pratiquement la biographie de son anonyme héros. Si le désir d'Irène est le moteur essentiel de Les chemins du long voyage, le roman qui le suit est le récit du désir après sa réalisation, celui de la déception, celui de la survie. Preuve que quelque chose a eu lieu. Mais l'on ne sait quoi au juste. Une déperdition essentielle.

     

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 03

    SUITE DHÔTELLIENNE 03

     

    1950

    L'HOMME DE LA SCIERIE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard 1950 )

     

    Jamais réédité. Le plus difficile à se procurer. Le roman le plus étendu de Dhôtel, plus de quatre cents pages. Qui évoque Balzac irrésistiblement quant à l'intrication de l'écriture louvoyant entre le récit des caractères individuels et les mutations sociétales, mais aussi le pessimisme existentiel du Maupassant d'Une Vie. Et puis Dhôtel serait-on tenté d'ajouter. L'action court de la fin du dix-neuvième siècle à la fin de la première guerre mondiale. Deux mondes s'y interpénètrent, celui des nantis, celui des humbles. Une aristocratie déclinante pour ne pas dire déclinée, une bourgeoisie provinciale habituée à vivre des rentes de ses propriétés que l'on pressent bousculée par le besoin de liquidités de plus en plus urgentes. Ce ne sont pas ses derniers beaux jours, mais l'attrait des affaires indique que l'édification capitalistique des fortunes est en pleine évolution.

    La guerre marque une grande charnière. Mais elle n'apparaît pratiquement pas dans le livre. Même si la plupart des héros masculins y participeront. Leur comportement ( valeureux ) sera à peine évoqué en quelques lignes. Toutefois le conflit opère une coupure bien plus profonde marquée par la division du roman en deux grandes parties de dimension égales. Ce n'est pas tant la partition géographique, Aube / Normandie, qui importe. Pas plus celle bêtement temporelle, cousue de fil rouge, car il n'y a pas vraiment un après et un avant la guerre, tout au plus un avant et un après 14 juin, car les évènements relatés s'interpénètrent si ingénieusement que tout en allant de l'avant, l'action effectue d'étranges retours en arrière. Ce qu'il faut noter c'est que si dans les deux cents premières pages, le récit ne quitte pas le monde des petites gens, dans les deux cents suivantes, l'auteur nous dévoile l'intimité existentielle du monde des riches. Ces derniers n'étaient pas absents auparavant, mais ils passaient entourés de l'aura de leur mystère, celui de l'appartenance privilégiée à une caste qui ne se mêle pas au petit monde...

    Enfin en théorie, le désir des filles est incoercible. Eléonore couche avec n'importe qui. A seize ans le sang devient ardent. Agit comme une putain. Le mot est de son frère attisé par une bien trouble jalousie. Elle aura deux amoureux passionnés, se marie avec l'un, bien forcée puisqu'elle est enceinte, mais le bébé Virginie serait peut-être de l'autre... De toutes les manières elle en aime un autre. Qui a disparu. Avec qui bien des années plus tard elle partira aux Amériques... Ne sera pas la première fille à fauter. Rien que dans le roman vous avez Rosine – toute petite bourgeoisie – qui se donne à Henri Chalfour, ouvrier de son état... Nous pénétrons – quel terme tendancieux – dans une constance structurelle de l'intrigue. Dans ce roman, rien n'est simple, tout est double. Henri et son frère Rémi, Alcide et son frère Claude, Edmond et son fils Hector, Henri et son ennemi Thénard.

    Nous gardons les deux plus belles pour la fin : Virginie et Yvette, couple de fillettes élevées ensemble, se faisant passer l'une pour l'autre, les deux véritables héroïnes dhôtelliennes, des sauvageonnes, entourées d'un groupe de chenapans qui leur obéissent au doigt et à l'œil, prêts à toutes les bêtises pour leur complaire. Elles n'ont pas encore quinze ans. Cela ne durera pas. Culminera sur quinze jours et nuits paradisiaques de pêche aux côtés d'Henri Chalfour, seule période de sa vie où il rencontrera sa fille... Les destins des deux jouvencelles ne se recouperont plus guère...

    Eléonore est aussi une héroïne dhôtellienne, mais à sa manière, par à-coups. Des coups de tête. Même si elle est la figure de proue féminine du roman. Prête à tout, et aussi gardienne de la fortune familiale. Un orgueil qui lui permet de traverser les crises les plus terribles sans dommage. C'est elle, que gamins Henri et son petit frère Rémi aperçoivent, l'élément perturbateur de leur vie. Sans qu'elle le sache. Sans qu'elle n'y soit pour rien. Quoique à y regarder de près, à soupeser le pour et le contre, à confronter les dates et les paragraphes l'on peut esquisser un autre déroulé du roman, en proposer une autre lecture que celle tracée par l'auteur, dont il fait tout pour ne pas suggérer la piste, comme s'il avait peur, comme s'il ne voulait pas aller trop loin dans le jeu des doubles, lorsque les miroirs se réfléchissent entre eux, tout devient trouble, et sans doute ne faut-il pas trop effaroucher le lectorat, ni l'éditeur... Si le roman est si long c'est peut-être pour que les sentes ne soient pas accessibles à tous. Dans ce cas-là, le départ d'Henri et Rémi n'est plus une happy end, un rêve d'enfant réalisé à un âge d'adulte avancé, mais une fuite, devant soi-même.

    Dhôtel nous présente l'histoire sous un autre jour, celui de l'antagonisme, le plus évident, celui qui oppose Thénard le contre-maître de la scierie à Henri, le fameux homme de la scierie. Tous deux ont tourné autour de Rosine. Thénard exerce un chantage odieux et tient Chalfour qui est obligé de travailler toute sa vie à la scierie. Qu'il le veuille ou non. Le plus étrange, c'est qu'il le veuille. Le lecteur patient aura intérêt à reconsidérer tous les éléments de l'affaire. Une autre énigme à méditer : pourquoi tous ces couples évoqués plus haut : sont-ils une facilité d'écrivain pour souligner les pulsions positives et négatives d'une seule personnalité, ou une complémentarité nécessaire pour palier les manquements de chacun à sa propre idiosyncrasie. Une espèce d'associativité métaphysique anarchiste.

    La vie va comme elle peut, comme elle veut. Monde des oisifs, monde des travailleurs. Pas si différents que cela, beaucoup plus interpénétrés qu'il y paraît, tous deux agités, tourmentés, fatigués et assaillis des mêmes passions, plus ou moins partagées, nature profuse et apaisante, le temps qui passe estompe tout, même si le feu couve sur la cendre. Le livre le plus mystérieux de Dhôtel, l'intrigue est diffuse, elle aborde l'une des réflexions les plus difficiles qui soient, Dhôtel nous le dit explicitement, en une courte phrase, celui de la délimitation fragmentaire du monde. Et puis, les chevaux dont l'aisance et la beauté traversent l'espace au galop...

    André Murcie. ( Juin 2019 ).

     

    1952

    BERNARD LE PARESSEUX

    ANDRE DHÔTEL

    ( Col : L'Imaginaire. Gallimard / 2003 )

     

    Un titre qui n'incite pas à la lecture. Ce qui serait une erreur. Le roman paru en 1952, clôt un cycle. Celui qui se termine par L'Homme de la scierie édité en 1950. Car il ne faut pas se le cacher, les dix premiers romans de Dhôtel se finissent sur un échec. Certes Dhôtel est plus rusé qu'il n'y paraît, il s'est ménagé une porte de sortie – les vieux renards ont toujours deux issues à leur terrier – avec l'écriture de Nulle Part, mais nous y reviendrons plus tard. Répétons-le, les romans de Dhôtel possèdent de quoi ravir les âmes tendres et naïves, un beau mariage terminal. Auquel nous n'assistons guère. Disons une promesse de bonheur, mais pour qui veut regarder de plus près, celui-ci n'est pas exempt d'amertume. Si l'on part du principe que les deux membres du couple final sont comme les deux morceaux symboliques d'un artefact argilique que l'intrigue se doit de réunir, l'on a surtout l'impression que les tessons qui se raccordent ne coïncident pas totalement. Semblent un tant soit peu ébréchés. A croire que Dhôtel se joue de la chronologie et qu'une scène de ménage aurait malmené la poterie initiale... Est-ce pour cela qu'un des protagonistes de Bernard le paresseux exerce la noble et humble profession de raccommodeur de porcelaine... Les quatre romans antérieurs ne nous conduisent guère à un optimisme béat. Dans Le plateau de Mazagran Maxime hérite d'un lot de consolation, dans Ce lieu déshérité Hélène choisit d'abord Sotiros avant d'opter pour Iannis, Les chemins du long voyage laissent entendre que la route d'Irène n'est pas terminée, bonne chance à Colligon, et le plus mal loti de tous, Henri le héros de L'Homme de la Scierie, se retrouve quelque peu comme qui dirait le bec dans l'eau – ce qui pour un pêcheur n'est peut-être pas si mal que cela - à la fin du livre... Notre romancier semble avoir du mal à maîtriser sa thématique... Y aurait-il plus d'ombres que de tableau ?

    Avec Bernard le Paresseux, Dhôtel reprend le jeu des perles de verre. Refait une partie. Un quitte ou double. Remet le compteur au zéro absolu. Bernard et Estelle se détestent. Ne savent même pas pourquoi, si les convenances sociales n'existaient pas chacun truciderait l'autre avec plaisir. D'ailleurs Bernard pense avant tout à Mariette qui a suivi son frère aux colonies. Mais qui pense à lui. Mariette a un frère, Estelle aussi, comme s'il fallait à chacune se séparer de cet alter-égo pour rejoindre le véritable couple hiérogamique.

    Mais la haine ne naît pas du hasard. Elle n'est qu'un signe du destin. Qui vient de loin. Quand Estelle et Bernard en comprendront l'origine, il ne s'agira plus pour eux que de suivre l'inéluctable. Celle des noces de glace. C'est la mort qui consommera l'acte nuptial à leur place. Le lecteur se rapportera à l'Axel de Villiers de L'Isle Adam.

    Le roman se déroule dans le monde étriqué d'une petite ville de province, les grandes familles et les pauvres. Pas une guerre mais une reconnaissance de classes. C'est dans ce milieu sordide de petitesse sociale qu'éclate le drame. Dhôtel démontre que l'androgyne réunion platonicienne est possible, que les contraires s'entremêlent aussi bien en se repoussant qu'en s'attirant, mais qu'elle n'est pas durablement accessible au monde des vivants que nous ne sommes pas et que nous sommes. Ou alors qu'elle se résout dans sa propre négativité somptuaire. Mort de Tristan et Yseult. Double et quitte.

    Désormais André Dhôtel possède un point d'ancrage absolu. Sans cesse il reprendra le même jeu métaphysique, mais à trop affiner les stratégies, à explorer toutes les variations, ne risque pas-t-on de finir par trouver le lézard et la lézarde dans l'horloge du temps et de l'espace.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    1953

    LES PREMIERS TEMPS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus : Libretto / 2004 )

     

    Grosse partie à jouer pour André Dhôtel, il a intérêt – sans quoi le statut ontologique de romancier lui échappe - à démontrer que la formation du couple hiérogamique est de l'ordre du possible. Dans notre monde. Ce qui n'est pas donné d'avance. Sans tricherie si possible. C'est pour cela qu'il va accumuler toutes les malchances imaginables. Sur son héros. Qui n'est pas celui que l'on attendait. Sylvestre n'est que le père de celui qui est appelé au bonheur absolu. Par contre il est bien le héros du livre. Un être pas tout à fait recommandable. Pas dans les normes. Attiré par ce qu'il ne faut peut-être pas appeler le mal, mais par une vie irrégulière. Un voleur, emprisonné pour escroquerie.

    Pour réussir sa partie Dhôtel convoque le ban et l'arrière-ban de la société. Un pied dans le crime organisé. Les basfonds. Comme cela ne suffit pas il fait appel au plus grand des anarchistes – est-ce un hasard si nous assistons à une manifestation ouvrière violente – le Christ. Il n'est pas sûr d'ailleurs que son intercession soit des plus déterminantes. Les protagonistes du roman semblent davantage compter sur eux-mêmes que sur Dieu... Sur eux-mêmes, autant dire sur rien. Car l'on est dans le bas-peuple, le menu fretin, le lumpen, qui vit au jour le jour d'expédients multiples et hautement aléatoires. Des journaliers que personne n'emploie. Qui se débrouillent comme ils ne peuvent pas. Qui ne croient en rien.

    Ce qui n'empêche pas le rêve. D'un ailleurs mythique. Que l'on n'atteint jamais. La plupart du temps l'on se contente de quelques kilomètres dans l'espoir de ne pas trop se faire remarquer... C'est bien connu, pour vivre malheureux, restons caché. Dès que l'on se redresse quelque peu, la foudre des autorités ou familiale vous tombe dessus. Faisons le mort comme le goupil de la fable.

    Il est temps d'en venir aux amoureux. Fille de bonne famille et fils d'un criminel. De quoi mettre en ébullition le monde étriqué des bourgeoisies provinciales. Les deux parties sont si dissemblables que Lui n'y croit plus à la première difficulté. Heureusement qu'Elle sans tête s'entête, qu'elle franchit – en cervelle de linotte – la ligne rouge des conventions sociales. Mais parfois lorsque l'on veut trancher le nœud gordien de ses attaches, il arrive que l'on se blesse...

    Pas évident ensuite de renouer les deux bouts de la ficelle. Dhôtel va s'y employer. Avec délectation. N'en finit plus de mettre des bâtons dans les roues de l'intrigue. Une course à obstacles. L'en rajoute toujours un au dernier moment qui n'est qu'une difficulté de plus sur une longue route qu'il reste encore à parcourir. Dhôtel se complaît dans l'interlope. L'en tire une jouissance des plus troubles. C'est en cela que réside le charme vénéneux des lectures dhôtelliennes. La cueillette des champignons que l'on sait empoisonnés en quelque sorte. L'on se demande lequel le romancier est en train de nous préparer.

    L'amanite phalloïde soyez en sûrs. Enfin tout s'arrange. Un beau mariage. Avec des enfançons qui naissent. Que voulez-vous de plus. La vie reprend son cours. Tout cela pour ça avez-vous envie de dire. Le Christ n'y est pour rien, je vous rassure. Par contre merci à la diabolique perversité bienfaisante d'un personnage féminin. Un fort caractère. Un peu à la Giono des derniers livres. Cette comparaison n'est pas gratuite, n'assiste-t-on pas en trois paragraphes à un début de commencement d'une création d'une sorte de phalanstère collectiviste des humbles, le rassemblement d'une communauté des petites gens, le rêve esquissé dans David ne serait-il pas en train de renaître...

    Ne tirons pas de plan sur la comète. Nous abordons la grande contradiction dhôtellienne. Le rêve de l'établissement d'une cellule initiale destinée à fabriquer par la reproduction du même un monde meilleur, et l'attirance vers le gouffre de l'errance. Le rat des villes contre le rat des champs. Et des bois. Pas pour rien que le héros s'appelle Sylvestre. La vie qui s'apprivoise et la vie sauvage. L'appel de la forêt. Dhôtel a aussi rédigé une biographie de Rousseau intitulée Le roman de Jean-Jacques, le philosophe de l'état de nature en opposition à la concrétion de civilité. Et ce vertige que pour s'évader de la gangue slumique des étroitesses humaines, et réussir à bâtir une minuscule fragmence sociétale, il est nécessaire de recourir à cette force mauvaise et initiale du loup que l'être humain est pour lui-même.

    Désormais ce n'est plus le lièvre qui court après la tortue d'Achille, mais Dhôtel qui court après deux lièvres à la fois. L'on se demande si l'auteur qui organise cette course métaphysique avec lui-même gagnera, en bout de chemin, la course.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    1954

    LE MAÎTRE DE PENSION

    ANDRE DHÔTEL

    ( Grasset / 1954 )

     

    Publié entre Les Premiers Temps et Mémoires de Sébastien. Très décevant. Dhôtel s'embarque dans une histoire qu'il a du mal à achever. La fin semble être un rajout hâtif collé au gros scotch rouge. Mais tout ce qui précède est aussi très mal ficelé. Nous hasarderons le concept de dichotomie héroïque, entre Michael enfant de l'assistance et Romeyre, le maître de pension, qui accueille le gamin dans sa ferme éducative. Michael est fasciné par Romeyre à tel point que son histoire avec Annie est à peine traitée, et pas encore terminée à fin du roman. En échange nous avons droit à celle tout autant mal résolue entre Romeyre et Blanche la mère d'Annie. Un psychanalyste nous parlerait volontiers d'homosexualité ambivalente non assumée par l'auteur. Le roman n'est pas sans évoquer toute une partie de la thématique de David, celle d'un adulte au comportement incompréhensible qui se soucie du sort d'un pauvre gamin...

    Dhôtel, les Ardennes et la Nature, certes mais il existe aussi un Dhôtel agricole qui se soucie autant des aspects sauvages des terres libres que des transformations de la production des grands domaines paysans. A la fin des années soixante se profile une nouvelle réorganisation de la production agricole française. Mécanisation, remembrement et utilisation maximale – solution miracle – des engrais... envers lesquels l'écrivain ne manifeste jamais directement une critique écologique. Ce sont encore des sur-individus à caractère trempé qui sont à la manœuvre. Bientôt les banques et l'Etat miseront sur une forme d'agriculture industrielle beaucoup plus rentable davantage accrochée aux cours des bourses qu'aux caprices et affects de personnages doués d'une forte volonté de puissance.

    Giono comprendra beaucoup mieux que Dhôtel qu'une profonde mutation est en train de s'accomplir, des livres comme Les vraies Richesses et Que ma joie demeure seront le chant d'une cygne de toute une civilisation traditionnelle envoyée au cimetière du bon vieux temps par les progrès de la modernisation... La vision de Dhôtel ne s'élève pas si haut, ses travailleurs agricoles sont des gratte-terre, le nez à ras les mottes qui se soucient peu de ce qui se meurt et de ce qui adviendra. Sont des comme les serfs du moyen-âge non plus attachés à la terre mais à leur travail sans attrait, dur et pénible. Tout se transforme et rien ne change nous dit Dhôtel qui nous livre ici une vision héraclitéenne des plus ambigües. Giono mise sur le réveil et la révolte collective, il est un lanceur de graines d'utopie anarchiste, Dhôtel ne voit guère plus loin que les stratégies de survie et de défense individuelles, ses collectivités dépassent rarement le couple. Ce n'est certainement pas un hasard si le cercle binaire reste entrouvert en ce livre. Par contre Michael et ses compagnons trouvent tous un emploi.

    André Murcie. ( Juin 2019. )

    Notes : cette lecture des romans de Dhôtel dans l'ordre chronologique de leur parution, et si possible de leur écriture, est des plus instructives. Nous notions dans notre chronique de Les Premiers temps, la tentation, des plus timides, d'une renaissance Davidienne. Le maître de pension nous replonge dans cette utopie, mais raisonnée cette fois. Et tout comme dans le roman précédent l'histoire du couple hiérogamique est traité en second lieu. Ce n'est pas le premier sujet du livre. Est-ce que Dhôtel semble vouloir se renouveler ou est-ce qu'il n'y croit plus vraiment, qu'il pense que ce n'est qu'un rêve absolu impossible dans notre monde circonstanciel, même s'il n'hésite pas dans ses romans à forcer la chance des coups de dès d'un hasard fabuleux... Nous remarquons que dans ce Maître de pension, le maître ne maîtrise pas l'essentiel, Blanche est assassinée et lui-même se suicide. La mort est-elle le seul champ du possible ?

    ( Septembre 2019. )

     

    1955

    MEMOIRES DE SEBASTIEN

    ANDRE DHÔTHEL

    ( Les Cahiers Verts - N° 29 / 1955 )

     

    Paraît cinq ans après L'Homme de la Scierie et une année avant Le Pays Où l'On n'arrive Jamais. Rétrécissement de la focale, l'histoire d'amour, rien que l'histoire d'amour, uniquement l'histoire d'amour. Ce n'est pas parce que c'est paru dans la collection Les Cahiers Verts de chez Grasset que c'est un conte à l'eau de rose. Commence mal, en pleine débâcle, ce n'est pas une métaphore, nous sommes en juin 1940, Sébastien – c'est lui qui raconte – aperçoit dans la cohue un visage de jeune fille. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin, mais chez Dhôtel le hasard n'émet jamais un coup de dés. Chez lui les circonstances sont inscrites dans les registres de l'absolu. Donc il la retrouve. Donc ils se marient.

    Z'oui mais. L'intrigue est fort bien menée, un peu sur les chapeaux de roue – n'exagérons rien, avec Dhôtel c'est plutôt la guimbarde tranquillou de retraité que le circuit d'Indianapolis, toutefois ici il n'y a pas d'arrêts-buffets pour admirer les paysages. L'on peut se demander pour quelles raisons, ce format bien modeste et ce récit alerte n'ont jamais bénéficié d'une réédition. L'est sûr que la période de l'occupation est fort mal traitée, pas du tout à un quelconque niveau idéologique, elle est aussi importante pour nos héros qu'elle a pu l'être pour les fourmis de l'époque. Chacun poursuit sa route selon sa position et vaque à ses propres affaires sans se poser de problèmes métapolitiques, un peu comme si vous choisissiez une vue du forum romain en guise de décor lors de la mise en scène de Britannicus de Racine. Par contre, quelle serait la réception de ce livre dans l'aujourd'hui de grande fièvre féministe, sans doute pas grand-chose, puisque plus personne ne lit. Mais on ne sait jamais où risque de se nicher le puritanisme ambiant. Car jamais Dhôtel dans aucun autre de ses romans n'a examiné de si près le caractère des jeunes filles. Use ici d'une loupe d'entomologiste. Certes chez Dhôtel les filles ne sont jamais fantastiques, sont plutôt d'humeur fantasques, oscillent entre la condition de fées et de fofolles du logis, ou alors se présentent comme des petites filles très raisonnables veillant à leur avenir, rejoignant en cela la part commune de l'humanité. Mais dans ces Mémoires de Sébastien, Dhôtel envisage leur description selon leur amoralité constitutive.

    Elles sont trois. Trois sœurs et aucune ne vaut mieux que l'autre. Même pas Jenny dont Sébastien est amoureux fou. En plus elles ont les moyens d'exercer leur souveraineté. Financiers, oui elles sont riches. Ce qui n'est pas sans poser problème. Car l'argent est aussi une belle toile d'araignée. Faut du cran pour y échapper. Marie Jeanne s'y résoudra. Assumant jusqu'à sa prostitution pour assurer sa liberté. Mais enfin comme il vaut mieux être riche, belle et en bonne santé, que pauvre, laide et malade, Jenny et Gloria sont prêtes à tout pour assurer leur situation financière. A tout et à rien. De fait, profondément elles s'en foutent. Des anarchistes, non pas qu'elles veuillent renverser un ordre social injuste, mais qu'elles ne lui accordent aucune valeur. Aiment en profiter, mais ne se font aucune illusion, le piège que vous tendez peut se refermer sur vous, mais il peut en dernier ressort se retourner contre celui qui croyait vous emmailloter dans sa nasse. Et ainsi de suite. Le jeu n'a pas de règle, l'on fait croire au pigeon qu'il est un aigle et les douces et cruelles colombes se rient de vous. Selon la notion d' utilitarisme social Sébastien est le pion que l'on sacrifie pour garder les dames en vie. A part qu'elles adorent aussi se balader sur la diagonale de la folle. De fait il n'y a pas de différence ontologique chez certains êtres entre les riches et les pauvres. Ils partagent la même insouciance du principe d'incertitude des fortunes et du mauvais sort. Désinvolture qui s'appuie sur une espèce de constance sociale de Planck qui consiste à croire que la vie avec ses hauts et ses bas triomphe toujours, que rien ne change jamais en l'éternel retour du même. La partie à peine finie, qu'elle recommence ! Personne n'est jamais sûr de rien, même pas de ses plus profondes inclinations, on les adapte aux nécessités circonstancielles des prises de conscience. Et puis le goût du risque. Si l'on ne mise pas le tout pour le tout, on ne gagnera rien qui vaille. Mais rien n'a de valeur. Cercle vicieux à opposer à la pureté des sentiments. L'on n'en poursuit pas moins son but. Peut-être suffit-il de l'invariance du désir d'un mâle malheureux pour que la femelle joyeuse vienne un jour ou l'autre s'y greffer. La sexualité toujours chaste chez Dhôtel, l'on se bécote, l'on flirte, mais l'on ne couche pas, du moins à pages ouvertes.

    A croire que c'est l'amoureux transi qui a le beau rôle. Souvent femme varie, bien fou qui ne s'y fie pas. Il suffit de savoir attendre. Pas étonnant que deux des protagonistes du roman logent sur un bateau de pêche. Une des occupations préférées de Dhôtel quand il n'écrivait pas. Détrompez-vous ce n'est pas un art du hasard, ni entièrement œuvre de patience, certains la considèrent comme une science. Peut-être pas exacte. Mais aucune ne l'est tout à fait. Hors d'anciens calculs disait Mallarmé. L'on n'épingle pas tous les papillons. Mais l'exemplaire qui manque à votre collection, si vous faites preuve d'obstination, la chance vous sourira. Ne vous demandez pas pourquoi. C'est peut-être une erreur. Humaine, sûrement.

    Un très beau roman.

    André Murcie. ( Juin 2019 ).

    Note : Rien à reprendre dans cette chronique vieille de quelques mois, mais la nécessité de cet additif : autant Les Premiers temps se déroulent chez les humbles, autant ces Mémoires de Sébastien nous permettent d'aborder un milieu aisé. A sa manière si particulière l'œuvre d'André Dhôtel s'inscrit dans une entreprise toute balzacienne.

    D'autre part, Le maître de pension gagne à être relu selon le prisme de l'analyse jüngerienne, pour être plus précis, de la figure du Travailleur. Celle-ci nous prévient Jünger dans un de ses derniers entretiens ne saurait être assimilé malgré l'époque de son élaboration à celle du Prolétaire. Au contraire le Travailleur a été conçu insiste-t-il en tant que forme platonicienne. Elle représente l'Homme de la Modernité décidé à forger les armes technologiques qui lui permettront d'assurer sa domination sur le monde de la nature. Et de reléguer les Dieux dans un lointain anéantissif. Le personnage de Romeyre nous semble participer de deux mythes platoniciens, de l'eidos du Travailleur et du mythe de l'Androgyne. Mais à courir deux lièvres à la fois, il arrive que l'on n'en attrape aucun...

    La différence entre Eidos et Mythos est simple : l'eidos est une figure agissante, le mythos est un récit. Au mythe de l'Androgyne nous avons substitué dans nos analyses celui du couple hiérogamique qui est une manière de concevoir la conjonction de deux êtres humains non comme ayant une portée sur les plans purement relationnels ou sexuels, mais participant d'un Acte poétique absolu de vision kaotique.

    ( Septembre 2019. )