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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 11

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 06

    1967

    LUMINEUX RENTRE CHEZ LUI

    ANDRE DHÔTEL

    ( Libretto N° 134 / Phébus / 2003 )

     

    Peut-être le roman le plus sombre de Dhôtel. Si vous en ignoriez le début et la fin, vous le placeriez dans la pure lignée du roman balzacien, non dépourvu d'une teinte comique d'ironisme social. Vous regretterez même qu'il soit paru trop tard pour qu'il ait pu être adapté par un des meilleurs réalisateurs français du cinéma des années cinquante. Quels rôles de composition pour les acteurs. Scènes d'hypocrisie de la vie de province !

    Habituellement le héros dhôtellien de base n'est ni un foudre de guerre ni une intelligence exceptionnelle, mais Bernard Lumin bat tous les records, ce n'est pas pour rien qu'il a reçu son surnom de Lumineux. Au-dessous de la moyenne commune, un instable notoire, toutes ses fausses réussites inespérées ressemblent à ces ballons de baudruche qui éclatent sans que personne ne les ait touchés. Et ce depuis son enfance. Bernard Lumin se contente d'une existence solitaire des plus médiocres, son innocence même l'accuse et déclenche les soupçons. Et c'est cet imbécile heureux que le sort va subitement favoriser. Le voici nanti d'une grosse fortune, les regards changent, il devient un personnage important de la cité, un chargé des affaires culturelles, une fonction prestigieuse qui le range dans le club fermé des élites. Lui qui n'a vraisemblablement jamais eu une expérience sexuelle devient l'idéal des jeunes filles, c'est qu'il s'est parfaitement adapté à son nouveau rôle... A tel point qu'on le veut marier. Les meilleurs partis sont envisageables. Lorsqu'il se retrouve piégé il s'enfuit.

    Jette son argent par la fenêtre. Se dépouille de tout, devient un indigent. L'en vient à perdre ses souvenirs les plus chers, et à force de vivre dans une campagne reculée, il oublie pratiquement l'usage de la parole. L'est sur le chemin de Saint Benoît Labre, Dhôtel ne manque pas à intervalles réguliers depuis le début du roman de le faire assister à la messe. Le voici donc perdu, seul un miracle pourrait le relever de sa déchéance. Au sens plein du mot : une intercession divine. N'est-ce pas la Sainte Vierge qui le sauvera en lui offrant l'asile d'une chapelle perdue – que dans un premier temps il prend pour un tombeau - un soir glacial d'hiver où trop ivre il n'a pas été capable de retrouver la route de sa masure... Rassurez-vous, à la fin du livre en parfait héros dhôtellien, il retrouve la jeune fille amoureuse qu'il s'interdisait d'aimer, peut-être parce qu'il avait le double de son âge.

    A moins que. Il ne s'agisse de quelque chose de beaucoup plus grave. Peut-être simplement parce qu'elle était morte. Le comique de répétition est une des armes de la comédie. L'on pourrait dire qu'avec Lumineux rentre chez lui Dhôtel invente le tragi-comique de répétition. Le lecteur n'aura pas manqué de remarquer que certaines situations se répètent régulièrement dans le cours du livre. Trois fois. Une sainte trinité. Sur ses quinze ans il aperçoit une petite fille qui l'éblouit par sa beauté, mais il apprend la terrible nouvelle de sa mort. Cette scène se répètera par deux fois, il recevra aussi l'annonciation de la mort de Rachel et de Lydie. Dhôtel se hâte de nous détromper, en fait elles ne sont pas vraiment mortes. Pour Lucile, la première, rien n'est moins sûr, l'indice de sa survie est des plus fragiles, pour Rachel la deuxième elle est entrée au couvent, elle est morte pour le monde, et Lydie est morte pour ses parents qui l'ont reniée. Ceci étant donné, les apparences étant sauvées, le roman peut continuer son petit bonheur de chemin vers sa happy end.

    A moins que. Il ne soit à lire comme le livre de la survie de l'âme. Non pas celle qui meurt, mais de celle qui reçoit en dépôt le fardeau de l'annonce de cette mort. Toute son existence Bernard restera confronté à l'éternel retour en son esprit de la mort de la très jeune Lucile, elle lui a révélé par sa seule apparition le mystère de la beauté égarée dans le monde. Un fardeau trop lourd à porter pour une enfant ou une jeune fille. Trop pesant aussi pour le jeune homme qui le reçoit. La suite n'a que très peu d'importance, que l'on soit pauvre ou riche, que l'on soit respecté ou méprisé par ses concitoyens, les hauts et les bas de la vie, tout se confond. Jusqu'au rêve initial qui se réalise lorsque vous-même passez les portes de la mort. Lorsqu'il retrouve Lydie, Bernard est renversé par une voiture, il est transporté à l'hôpital, est-ce dans son agonie que le fantôme de Lydie, l'avatar de Lucile, le rejoint ? Si vous répondez oui, c'est que vous pensez que Dhôtel vous donne sa vision de l'Eternel Retour, ce n'est pas le monde autour de vous qui monotonement se renouvelle perpétuellement, c'est votre pensée, votre vertige fondateur, votre spirale prophétique de vous-même dirait Jean Parvulesco, qui tourne inlassablement dans votre tête.

    Lucile. Une lumière éteinte n'en continue-t-elle pas moins à briller éternellement par le seul fait qu'elle ait brillé un instant dans la fragmence du temps. Dhôtel fut-il simple professeur de philosophie et néanmoins en même temps à mots couverts grand écrivain métaphysicien.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1968

    L'ENFANT QUI DISAIT N'IMPORTE QUOI

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio Junior 491 / Gallimard / 1993 )

     

    Retour aux fondamentaux dhôtelliens. Le besoin d'aborder des eaux plus calmes après Lumineux rentre chez lui, André Dhôtel rentre chez lui. Un livre pour la jeunesse. Un garçon et une fille que tout sépare et que la conjonction des hasards fabuleux réuniront. Du classique. La nature esseulante, une mystérieuse maison ensevelie dans un bois profond, un garçon solitaire, un groupe d'amis indéfectibles, une jeune fille, Blandine n'est pas sauvage mais écuyère, elle ne recherche pas sa maman comme Hélène dans Le Pays où l'on n'arrive jamais mais son père. Ici point de rebondissements à la queue leu leu ou à la mord-moi le nœud de l'intrigue, un enchaînement hasardeux qui ressemble à ces délicates opérations que constitue la patiente élaboration du réel entrevu en tant que machine puzzlique. Alexis reste ancré dans les forêts profondes, mais Blandine l'entraînera autour du monde. Dhôtel travaille alchimiquement à la complémentarité des contraires, l'adverbe est à mettre en relation avec la relation que Dhôtel entretint avec l'œuvre de Rimbaud. Le récit s'achève sur cette promesse. Laisse tout de même un goût d'inachevé. Il manque une épaisseur que ces cent-vingt pages lui interdisent. Une ambiance tout de même qui n'est pas sans faire écho à l'atmosphère de Battling le Ténébreux d'Alexandre Vialatte paru en 1928, à cette date Dhôtel travaillait sur Campements son premier roman. Les deux hommes sont de la même génération. Se débrouillent tous les deux avec un héritage sentimental romantique que la modernité rend caduc. Font tous deux partie de la génération qui émergera après la grande guerre. On l'a souvent mis en parallèle avec Dhôtel, toutefois une différence, Le Grand Meaulnes paru en 1913 marque par la force évènementielle des circonstances historiales le point d'orgue d'une sensibilité littéraire héritée du dix-neuvième siècle que 14-18 rendra obsolète. Vialatte et Dhôtel sont confrontés à un monstre d'un genre nouveau : l'irruption triomphale d'une manière de voir le monde déclinée selon les affres de la modernité. Cette coupure épistémologique se manifeste d'une façon irrépressible dans Alcools qu'Apollinaire fit éditer en 1913. Nous sommes ici à une des portes d'entrée qui nous permet de commencer à penser l'écriture poétique d'André Dhôtel et son surgeon romanesque.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    L'AZUR

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 3895 / 2003 )

     

    Rien ne ressemble plus à un roman d'André Dhôtel qu'un autre roman d'André Dhôtel. L'en a écrit quarante qui tous racontent la même histoire. Du moins en apparence. Le canevas est d'une simplicité extrême. Un jeune garçon aime une jeune fille, tout les sépare, l'éloignement géographique ou la condition sociale, quelque mystère. Parfois même l'incompatibilité de leurs caractères, voire même l'ignorance de cet amour. Mais les évènements, le hasard, les circonstances, le destin, appelez cela comme vous voulez, finissent dans les dernières pages, par enfin les réunir selon de fabuleuses et incroyables conjonctions. Happy end ! l'on serait presque tenté de rajouter, ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. C'est tout le mal qu'on leur souhaite.

    Résumés ainsi, vous les classeriez dans la bibliothèque rose. Mais en fait il s'agit d'une littérature bleue que le lecteur rapprochera sans hésiter de la quête de Les Disciples à Saïs de Novalis. Pourtant rien de moins métaphysique que les postulations existentielles du héros dhôtellien. Ne professe aucune ambition, se contente d'un modeste salaire, se satisfait d'une situation des plus précaires. Laisse faire. Ce qui arrivera adviendra au mieux. Un incorrigible optimiste qui prend la vie du bon côté. Avec philosophie comme le dit l'expression. Quoiqu'il ait la tête la moins conceptuelle qui se puisse rencontrer.

    L'Azur n'échappe pas à ce schéma de base. Avec une complication imprévue. Emilien papillonne entre quatre demoiselles. L'en est une cinquième qui brouille les pistes et tient le lecteur en haleine. D'une nature un peu spéciale, la jeune fille est un fantôme, attesté depuis deux siècles. Tourne la tête des garçons qui l'aperçoivent, Emilien lui-même n'y est pas insensible. Ses retrouvailles finales avec sa fiancée charnelle n'en seront que plus méritoires.

    Le roman n'émarge pas une seconde dans le fantastique. Le fantôme est réel, il reste à définir de quoi il est le symbole. Notre première interprétation sera politique. Nous sommes au début des années soixante. Emilien sort tout frais émoulu de son école d'agriculture. N'a que les mots de rendements, d'enrichissements et de nouvelles techniques à la bouche. Mais les paysous du coin préfèrent vivoter à leurs aises comme les paysans l'ont toujours fait. Ne désirent en rien voir bouleverser leur genre de vie, le vocable n'est pas prononcé mais le remembrement qui favorise une production extensive est le cadet de leurs soucis. S'accrochent à leurs terres et à leurs chamailleries que la Modernité s'en vient détruire. La jeune fille fantomatique représente ce passé en péril et en voie de disparition, elle est la figure de cette vision virgilienne des accordances séculaires de l'Homme avec la Nature. Les vraies Richesses de Jean Giono et La Vouivre de Marcel Aymé traduisent, chacun à leur manière, cette coupure irréductible qui se manifeste durant toute la première partie du vingtième siècle...

    Nous retrouvons dans L'Azur une scène qui survient très fréquemment dans les romans de l'auteur : le héros se perd dans un endroit sauvage, envahi d'herbes, d'arbustes, de fourrés impénétrables, la Nature se joue de lui, alors qu'il vient d'apercevoir sa bien-aimée à quelques mètres, il ne parvient, malgré tous ses efforts, à la rejoindre dans le labyrinthe végétal... Un peu comme si Dame Nature imposait moulte tribulations troubadouriennes à notre damoiseau. La jeune fille en tant que représentation idéale de la femme charnelle insaisissable. Heureusement, à la fin du roman, les deux jeunes gens réalisent leurs faims désirantes. Quant à ce juvénile fantôme évanescent ne serait-il pas la remémorative entrevue de l'eidos platonicienne du féminin conçue en tant que figure idéale ? Etrange roman campagnard qui flirte avec la métaphysique la plus abstruse.

    ( André Murcie. 28 / 03 / 2017 )

    Note : C'était une de mes premières entrées dans Dhôtel. Je manquais de perspective quant au développement de l'œuvre. Inadvertance que la symbolisation de la jeune fille tentée dans l'avant-dernier paragraphe. La structure de L'azur est bâtie à contre-pied de l'ordonnancement de Lumineux rentre chez lui. Dans L'azur, Dhôtel prend le taureau par les cornes, du moins essaie-t-il de saisir le fantôme d'une jeune fille morte à pleins bras. La mort n'est plus reléguée en début et en fin du roman. Elle en est la figure centrale. Démarquage total, inversion chapitrale, ce sont les scènes vitales de rencontre amoureuse avec la fille charnelle qui ouvrent et ferment L'azur. Vous avez eu le cliché joliment tiré sur papier glacé d'abord, maintenant Dhôtel vous tend le négatif de la photographie. Plus proche du rayonnement initial de la lumière. Le mystère reste entier, mais vous n'en avez jamais été aussi prêt.

    Ce n'est pas un hasard si ce livre suit L'enfant qui disait n'importe quoi. Tout comme Bernard, Emilien s'enivre de la splendeur chamarrée du langage, il utilise le vocabulaire scientifique de la nomenclature des plantes et des insectes. Les utilise en tant que profération talismanique de conjuration du réel. Le fait que ces vocables soient surchargés de racines grecques invite à penser à quelques rituels dionysiaques perdus. Quels antiques sacrifices les taureaux enfuis de leurs prés évoquent-ils ? Emilien n'est-il pas un Thésée perdu dans le labyrinthe. N'abandonnera-t-il pas Edmée, telle l'Ariane désolée sur son rivage, parce que malgré son esprit de géométrie elle a tenté de l'éloigner du mystère de la mort minotauréenne. A défaut de coupes Emilien vide force verres de vin aux moments-clefs de l'action, à la fin ne fait-il pas le choix avec Fabienne de vivre littéralement d'amour et d'eau fraîche ?

    Le titre en appelle à Mallarmé. Le roman peut-être lu comme le récit d'une folie collective. Douce. Toutefois destructrice. A lire comme un elbhénon érotique, l'infinité des filles, l'absolu de la jeune morte. L'inversion des pôles négativité-positivité se révélant nécessaire pour que la vie reste possible. La survie de la mort aussi. Il s'agit de donner de l'être au non-être. Poétiquement le parallélisme antithétique des parcours Rimbaud // Mallarmé s'avère des plus signifiants. Ces trois romans, Lumineux rentre chez lui, L'enfant qui disait n'importe quoi, L'azur, publiés successivement coup sur coup en deux ans sont à lire comme la signifiance d'un carrefour de trois voies convergeant vers la quatrième : la voie de la poésie. Que Dhôtel avait délaissée pour les pistes romanesques trente ans auparavant.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1969

    UN JOUR VIENDRA

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus / Avril 2003 )

     

    Seul le hasard des acquisitions a fait que j'ai lu ce roman paru en 1969 juste après Le Couvent des Pinsons qui en est l'exacte résolution au sens alchimique du terme. L'on peut s'étonner de la circularité de l'écriture dhôtellienne, de cette reprise des mêmes thèmes traités selon un long affinement. Il suffit de savoir que la Sylvie du Couvent ( rien de religieux dans ce terme, juste la dénomination d'un lieu ) des Pinsons n'est que la résurgence d'Emilie l'enfant sauvage de La tribu Bécaille. A part qu'Emilie ne provoque – selon une vision bourgeoise – qu'heurs, malheurs et folie. Sylvie est toute entière en la tour d'ivoire de sa propre démence, inatteignable, pratiquement de l'autre côté de la ligne, sur la tangente, qui sépare l'Homme de l'Oiseau. Il est à noter que ce genre de personnage est toujours de type féminin. Et même que les filles possèdent toutes un peu ou beaucoup de ce sang sauvage. Il est d'ailleurs possible de se demander si celui-ci ne s'évacue pas lors de l'apparition du sang des règles. Comme si les filles au lieu de tuer le cochon à chaque automne se devait de se séparer de ce sang sauvage selon le calendrier lunaire et astartéen qui préside à cet écoulement rituel.

    Chez les garçons la présence de ce sang sauvage produit d'autres effets. Leur monte à la tête. Le héros dhôtellien se révèle en ses premières années souvent simplet, presque crétin, au mieux un mauvais sujet, heureusement lorsqu'il grandit la coercition sociétale se charge de son éducation... Il n'y paraît peut-être pas en nos chroniques, mais la société joue un grand rôle dans le roman dhôtellien on peut les lire pour y retrouver les évolutions mentales et organisationnelles du déploiement de cette période que les économistes et les sociologues se plaisent à évoquer sous le nom de Trente Glorieuses. Un exemple très précis dans Un Jour Viendra : la création au centre de Flagny d'un bazar tel qu'il en fleurit à la fin des années cinquante un peu partout dans les provinces... Nous ne sommes pas loin de Les Rues dans l'Aurore où l'apparition d'un tel commerce est minutieusement décrit, le lecteur ne manquera pas d'autres analogies, le jeune héros désespoir de ses parents, le jeune héros innocent en butte à une enquête policière, et le jeune héros confronté à deux amours successifs... ici pour Antoine : Edwige et puis Clarisse. Les amours finies, si cruelles soient-elles sont des fragmences du monde dans lesquelles l'on peut échapper au devenir... Ce qui est terminé ne manque jamais d'advenir à tous moments. Dans la vie de tous les jours l'on appelle cela un amour de jeunesse. Mais dans un autre espace-temps...

    Mais la société présente bien des attraits. Et dans Le Couvent des Pinsons et dans ce roman-ci, les jeunes filles et leurs aînées succombent aux sirènes de la richesse et de la bonne éducation. Les filles sauvages ont tendance à abdiquer alors que les garçons s'accrochent à une vision romantique des plus démodées. Et quand ils tentent de se ranger, ils retournent vite à leurs chimères ( nervaliennes ). Soyons juste, beaucoup de personnages féminins agissent ainsi faute de mieux, se rétractent souvent au dernier moment, restent du bon côté de la ligne de partage. Se prévalent toujours de la pureté de leurs sentiments, même la belle Irène qui assume la vénusté de ses attraits et de ses désirs.

    Clarisse est le type-même de la sauvageonne. Nous la voyons naître et grandir. Une enfant terrible pratiquement abandonnée qui n'en fait qu'à sa tête, des yeux emplis de haine, une présence fantomatique, mais que sa mère récupère pour une vie pépère en Grèce. Devient une charmante jeune fille. Bien éduquée. Elle reviendra. Mais à la fin du roman, Antoine l'attend encore. Un jour viendra. Car le roman est un roman d'annonciation. Le futur du titre le prouve. Antoine n'a qu'une preuve de son retour – l'image d'une Madone qu'il lui avait offerte et qui fait signe. Une Madone, mais pas la Sainte-Vierge. Celle-ci n'est nommée qu'une seule fois, très rapidement hors de toute circonstance érotique précise, dans Le Couvent des Pinsons. Dans ses errements les plus solitaires Clarisse n'oublie jamais la messe du dimanche. Ici affleure l'arrière-fond du christianisme de Dhôtel, mais l'on se demande si sa vision de la féminité ne serait-pas plutôt une résurgence de l'antique Grande Déesse...

    André Murcie. ( Juin 2019. )

     

    1970

    LA MAISON DU BOUT DU MONDE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Editions Horay / 2005 )

     

    Entre les deux mon cœur balance. Pour que la situation soit plus nette Florent le héros est débarrassé de tout engluement sociétal, habite dans une maison perdue en pleine campagne. Pas d'intrigue donc. Sera remplacée par un conte. Celle d'une légende d'une mystérieuse chaîne-bracelet qui échappe à tous ses propriétaires... Une légende qui devient mensonge et puis réalité. En deçà de cette histoire abracadabrante le héros n'en poursuit pas moins son chemin qui le mène vers l'élue de son cœur. Nous sommes chez Dhôtel, ne l'oublions pas. Donc rien ne saurait être simple. C'est même double. Une fille, c'est bien. Deux, c'est plus embêtant. Ce n'est pas tout à fait une question de choix, plutôt la nécessité de reconnaître la bonne. Ce qui n'est pas toujours facile. Surtout qu'ici l'une se prénomme Laure et l'autre Apolline, toutes deux sous le signe de l'ambiguïté delphique. D'autant plus que la jolie petite chaine s'enfuit de vos doigts avec la fluidité du serpent... Un dédoublement embêtant. D'autant plus que celle qui semble la vraie devient subitement habitée d'un fort ressentiment envers notre tourtereau.

    Ce paragraphe embrouille la donne. Y en a une troisième. Mais avec Clara c'est clair comme de l'eau de roche, son amoureux la retrouvera. Se retrouveront, se reconnaîtront. Se marieront. Enfin une histoire qui finit bien. Si l'on veut, parce qu'aussitôt en ménage le chevalier-servant se retrouve pieds et poings liés auprès de sa blonde. Certes il fait bon chez eux, mais notre ancien vagabond regrette un peu ses pérégrinations antérieures. Mais comme il n'est pas le principal héros du roman, l'on n'en saura pas plus.

    Florent n'est pas au bout de ses difficultés. Alors que rien ne s'oppose à ses amours avec Laure, celle-ci lui fait subir le même traitement que Laudine inflige à Yvain avant de se rendre à lui, deuxième fois que les schèmes de Chrétien de Troyes transparaissent dans l'univers dhôtellien. Lui fait le coup du faux mépris et de la fausse honte. La demoiselle de chair et de rêve se mérite. Mais pourquoi au juste. Sans doute serait-il trop facile de le mettre au compte de l'hystérie fémininiste.

    André Murcie. ( Mars 2019 ).

     

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 07

    SUITE DHÔTELLIENNE 07

     

    1972

    L'HONORABLE MONSIEUR JACQUES

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / Février 1972 )

     

    Il faut bien en revenir à la raison. Pour parler comme un honorable professeur de la faculté. Les filles fantômes, ça ne s'explique pas. Ou alors il faut parvenir à trouver une explication suffisante. A force de ces morts qui s'en viennent folâtrer parmi les vivants, le lectorat de Dhôtel devait commencer à s'inquiéter. Certes La maison au bout du monde, le roman précédent, racontait une belle histoire d'amour, mais sous forme d'un conte, autant dire que l'on n'y croit qu'à moitié. Trop d'ambiguïté quand on y songe. Avec Jacques fils de pharmacien, un véritable scientifique, voilà de quoi garder les pieds sur terre. Dans le terroir. De la Saumaie exactement. Trois villages perdus où la population se complaît à des cachotteries incompréhensibles. Toute ressemblance avec L'azur ne saurait être fortuite. Quand on a un problème insoluble, il faut l'aborder autrement. Dans L'azur c'était une jeune femme insaisissable qui apparaissait et qui égarait quelque peu les esprits. Cette fois ce sera juste le contraire, une jeune femme d'os et de chair qui disparaît. Pour tourner les têtes le rôle sera dévolu à sa sœur à la beauté incendiaire. Provoque les coups de foudre à volonté. Jacques se met à boire. Tout comme Emilien, mais pas sur un mode dionysiaque, du vin de messe, le Curé s'appelle d'ailleurs Merci, l'entraîne souvent ses paroissiens devant ses fruitiers, de véritables arbres de connaissance et d'ignorance, peut-être même d'inconnaissance mais ne nous perdons pas dans des gouffres poétiques à la Joe Bousquet, restons au niveau déjà assez vallonné des hommes, pour ceux qui sont un peu trop déboussolés rendez-vous un modeste édicule dévolu à une statue de la Sainte Vierge. Il y en a bien besoin car la Saumaie ensorcelle un peu les âmes. Et puis une Vierge avec ces filles qui ont le sang aussi ardent que leur innocence...

    Bref Vivianne a quitté Jacques. Il la recherchera sans fin. Impossible d'y mettre la main dessus. Pourquoi et comment ? Il tournera sans fin dans la Saumaie. Tout le monde connaît sinon la vérité, du moins des fragments épars. Ce n'est pas que le puzzle soit difficile à rassembler, il suffirait de se mettre en état de comprendre. Difficile pour un scientifique d'abandonner la logique positiviste. Dieu merci, l'alcool l'aidera. Ne citions-nous pas Apollinaire dans une note précédente, il n'y a pas de hasard sinon selon une ordonnance fabuleuse ajouterait Dhôtel. Les voies poétiques ne seraient-elles pas encore plus impénétrables que celle du Seigneur ! Pistes ombreuses.

    Ne comptez pas sur moi pour révéler le Secret. Plongez-vous dans ce roman. Du pur Dhôtel qui y déploie une virtuosité sans égale. Eblouissance absolue.

    André Murcie. ( Novembre 2019.)

     

    1973

    LE SOLEIL DU DESERT

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus 190 / Mars 2005 )

     

    Un drôle de roman. Assez court. Fermé sur lui-même à la manière de ces billes d'aciers issues des roulements de vitesse qu'enfant vous n'arrêtiez pas de manipuler comme si vous étiez à deux doigts de découvrir l'ineffable secret qu'elles ne contenaient pas. Une initiation qui ne débouche sur rien. Peut-être un rêve dont le héros est l'auto-victime à moins qu'il n'en soit le bienheureux récipiendaire. Jonas ne commence pas son parcours dans le ventre d'une baleine pas plus qu'il ne le finit à l'intérieur des portes du paradis malgré ce que raconte une belle chanson nostalgique. Les circonstances lui sont favorables, arraché du coton familial, le voici emporté en toute innocence dans une étonnante odyssée, au fond d'une campagne perdue, peuplée d'étranges personnages. Ce monde qui paraît hostile se révèlera accueillant. Les poncifs dhôtelliens défilent, une voie de chemin de fer, deux orphelines nées en Amérique, une enfant recueillie par un homme relativement fortuné, sa sœur partie à sa recherche comptant sur le hasard pour que l'improbable retrouvaille se produise. Et puis la rencontre fatidique entre Jonas et Suzannah, un simple regard, l'échange de deux prénoms, plus qu'il n'en faut pour faire naître l'amour fou entre une fille sauvage et un jeune garçon bien élevé.

    Vous pouvez compter sur Dhôtel pour mettre en branle les infaillibles mécaniques de précision des conjonctions hasardeuses. Evidemment tout est bien qui finit bien. A part qu'il reste encore deux ou trois pages. Faut savoir retourner à la terrible réalité. Tout a changé, rien n'a changé. Un peu de sagesse. Nécessité sociétale fait loi. Chacun retournera à son destin. Suzannah avec son mécène. Jonas avec son papa. Certes nos amoureux se retrouveront un jour. Immanquablement. Promis. Juré. Craché. Dans notre monde, ou dans la tête de Jonas. Ne seraient-ce pas nos rêves irréalisables qui tournent en rond dans notre cabosse de cachalot !

    Que voulez-vous quand on ne pourchasse pas les fantômes l'on traque ses propres songes. Toute réalité serait-elle illusoire si elle n'était pas mensongère ?

    André Murcie. ( Novembre 2019.)

     

    1974

    LE COUVENT DES PINSONS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1974 )

     

    Magnifique roman. Un des plus beaux de Dhôtel et il ne m'en reste que très peu à lire. Je ne le résumerai pas, pour ne pas dénaturer la beauté de l'intrigue. Bien sûr les amoureux se retrouveront à la fin de l'action, cela je peux le dire car c'est une règle générale de la dramaturgie de l'écriture dhôtelienne. Me contenterai d'en analyser les deux thèmes fondateurs.

     

    LES OISEAUX

    L'on sait que Dhôtel fut un adorateur de la nature. Règne minéral, végétal et animal sont sans cesse évoqués. Au détour d'une phrase, souvent des insectes, comme une composante insignifiante de la beauté du monde. En tant qu'analyse philosophique. Rien à voir avec Spinoza. Dhôtel a notamment consacré plusieurs livres à l'étude des fleurs et des champignons, mais nous sommes à l'opposé d'ouvrages naturalistes. Certes il sait décrire, il s'en donne même à cœur à joie, ainsi dans Le Vrai Mystère des Champignons il se livre à de mirobolants coloriages, mais sous le plaisir de l'écrivain qui se gorge d'appellation poético-scientifiques et se joue des mille nuances de sa palette de virtuose, l'on peut déceler un regard des plus acérés qui entre en guerre contre les classifications établies, une subtile manière de susurrer une certaine défiance envers les schèmes représentatifs de l'intelligence humaine. L'a beau marcher avec des chaussons de velours sur les plate-bandes de Théophraste et de tous ses descendants, l'on sent poindre un scepticisme anarchiste des plus violents. Mais il faut lire Le Grand Livre des Floraisons pour bien prendre compte de sa vision botanique. Ne recherche pas à la Goethe la fleur primordiale, il observe la dissémination géographique et capricieuse des plantes – entrevoyez la réunion de ces deux adjectifs en tant qu'antagonismes irréductibles – pour déduire de ce phénomène la loi de séparation des espèces. Ne vous y trompez pas : ne dit pas que les tulipes et les pivoines n'ont rien à voir entre elles, non il édicte en toutes lettres une loi intangible à savoir qu'il n'y a aucune interférence possible entre l'espèce humaine et la végétale. Sont deux mondes séparés qui vivent indépendamment l'un de l'autre. Certes l'Homme dispose de l'illusion d'être le maître des fleurs, mais il n'en est rien. Le règne végétal poursuit son destin sans plus se soucier des hommes qu'il utilise peut-être à ses propres fins tout comme il a besoin des abeilles pour sa reproduction...

    Cette idée est transposée dans Le Couvent des Pinsons, à la non-interférence entre l'espèce humaine et les Oiseaux. En d'autres termes entre la vie sauvage et la vie domestique. Mais il y a parmi les hommes certains individus, parfois regroupés en familles, qui sont, pour employer un terme de notre temps, borderlines. Vivent dans les marges, peinent à adopter ce que les héros dhôtelliens nomment l'existence bourgeoise, refusent le confort, l'argent, la respectabilité sociale, optent pour des modes de vie précaires, se déplacent de lieu en lieu, une engeance de romanichels métaphysiques qu'aucune entrave sociale ne saurait retenir trop longtemps... Dans Le Couvent des Pinsons les oiseaux sont des exemples à méditer, à comprendre, à suivre pour les principaux personnages...

     

    LES OISELLES

    Sont filles d'hommes. Plusieurs générations issues d'une même famille. De quoi prendre dans la glu de leur beau plumage bien des amoureux. Les amours sont comme les oiseaux. Un jour ils sont ici, et un autre jour ailleurs. Mais rien ne passe, rien ne s'écoule. Le temps d'avant et le temps d'après, que vous entendez dans votre vie selon une vision évolutive, sont séparés. Sont des fragments isolés du temps et du monde. Chacun continue à vivre selon son propre temps. Nous sommes ce que nous ne sommes plus. Ce stylo-bille sur mon bureau n'est pas le lampadaire planté devant ma maison. Pas plus de lien entre eux que ce morceau de craie au fond du tiroir. Même si craie et tiroir partagent un espace commun, ils sont tous les deux des objets inconciliables. Ainsi se déploient les interférences humaines. La conjonction entre deux âmes et deux corps n'est que passagère. Toute situation se délite. Morceaux de temps et morceaux d'espaces sont rarement à l'unisson. Happy end dans les romans de Dhôtel, l'amant et l'héroïne finissent toujours par se retrouver, par coïncider. Mais à quel prix ! Que de retard, d'incompréhension, de circonstances malheureuses, un véritable parcours d'obstacles. Et d'ailleurs cette fusion finale est-elle souhaitable ? Les jeunes filles et aussi les femmes moins jeunes résistent beaucoup, ne s'avouent pas vaincues au premier regard, elles opposent fierté et haine à l'intrus qui survient dans leur existence.

    Ne se passe rien dans les romans de Dhôtel, de furtives rencontres, des discussions interminables qui n'aboutissent jamais à une quelconque décision cohérente, des procédures d'auto-empeachments masochistes, il ne se passe rien, car tout se passe dans la tête. Un cerveau bien partagé, une part qui vaque aux occupations quotidiennes et l'autre qui rêve. Deux plans existentiels. L'un qui suit cahin-caha la pente douce et moutonnière de la vie, et l'autre en l'éternel retour à des scènes initiales et fondatrices. Une démarche nervalienne. Et plus exactement, un mix subtil entre Nietzsche et Nerval. Est-ce vraiment un hasard si le principal personnage du livre se prénomme Sylvie ? Et qu'elle réalise dans son existence de petite fille perdue la splendeur idéale d'Octavie.

    André Murcie. ( Juin 2019 ).

     

    1975

    LE TRAIN DU MATIN

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 3988 / Janvier 2004 )

     

    Jusqu'où faut-il se perdre ? En soi ? Ou en l'autre ? Sans doute Dhôtel n'a-t-il jamais été aussi près de la réponse. Personne ne saurait trancher le nœud gordien de la question, se prénommerait-on Gordique. L'outsider auto-proclamé qui fait sa propre réclame pour faire artificiellement monter sa propre cote. Mais qui finira bon dernier. Pourtant il y avait mis du sien, une véritable partie de poker, avec cartes sur table en plus ! Mais quand le hasard s'en mêle, qu'y peut-on ! Surtout lorsqu'il n'est que l'autre figure de l'Inéluctable.

    Tout s'en mêle, Dieu et les Dieux, le très chrétien et ceux de l'antique Grèce, Dhôtel ne lésine pas sur le casting. Du beau monde. Et du moins beau. Certes il s'agit là d'une notion très relative quand il s'agit de beauté physique. Mais Dhôtel ne s'est peut-être jamais autant confié quant à ce qu'il entendait par son concept – osons ce mot si peu charnel – de filles sauvages. Vous n'avez qu'à chercher sur internet le modèle symbolique dûment répertorié qu'il invoque. Pas très joli. Nous sommes en-deçà de toute joliesse. Au plus près d'une réalité surgie du fond des âges, d'un ensemencement archaïque. Une figure du destin. En ce qu'il a de plus implacable.

    D'où le subtil chassé-croisé qui s'engage dès les premières lignes du roman. Deux couples, à moins qu'ils ne soient trois, à moins qu'il n'y en ait aucun. Simplement un appel. Une profération. Affinités inélectives. L'on procède à une substitution. Ne raconte-t-on pas qu'au moment ultime, lorsque le couteau sacrificiel se posa sur la gorge d'Iphigénie, Artémis la vierge intraitable lui substitua une biche. Mais ici, ce n'est pas la jeune fille que l'on voue à la mort mais le mâle hiérogamique que l'on se doit d'offrir à la Reine.

    Dhôtel ruse comme il n'a jamais autant triché. Ce n'est pas un as qu'il cache dans sa manche, mais une dame. Presque un drame. Cela peut toujours servir. Surtout lorsque l'on aborde les sujets délicats, l'inceste hiérogamique frère-sœur, les relations enfantines, il faut brouiller les pistes ombreuses. Mieux vaut ne pas trop savoir. Même si les esprits solides en sont réduits à utiliser les froides clartés de l'hypnose. Qui débouchent sur davantage d'obscurité que de transparence. A croire que les patients se refusent à se pencher sur leur passé. Qui ne leur appartient pas. Qui vient de loin.

    L'action se déroule en un lieu sans âme. De vagues pâturages, une gare de triage. Végétation pauvre, ingrate. Quelques rares fleurs communes s'obstinent à y pousser. Dans leur solitude. Comme si elles n'étaient pas, au plus profond de leur présence au monde, agitées de désirs. Des parcelles de mots que ne relie la signifiance d'aucune phrase. Ne serions-nous que des fragmences morcelées de nous-mêmes que rien ne saurait constituer. A part le logos reconstitué en tant que voilement de tout dévoilement.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1976

    LES DISPARUS

    ANDRE DHÔTEL

     

    Dhôtel n'est peut-être jamais allé aussi loin. L'a bien enveloppé la chose. Une sombre affaire de village qui ne repose que sur des incertitudes. Des affabulations. Casimir collectionne les boussoles. Ne s'en sert pas pour marquer une direction précise. Chercherait plutôt à quadriller l'espace au centre des quatre points cardinaux. D'ailleurs quand il partira, - il s'enfuit du roman très vite - il ira tout droit, ce qui n'a pas beaucoup d'importance puisque la terre est courbe. Son ami Maximin est imbattable aux boules. Il explique cela d'une étrange manière : il ne vise pas, il ne tire pas au plus près du cochonnet, il place la boule dans l'espace adéquat. Des mots, peut-être. De simples vocables maladroits. D'ailleurs Maximin ne cherche-t-il pas davantage son chemin dans de longs monologues à haute voix que par les routes coutumières que chacun emprunte. Parfois même ne s'exprime-t-il pas en jouant de la trompette !

    D'habitude chez Dhôtel c'est une fleur ou un misérable caillou qui palpitent sous un rai de soleil qui font signe. Mais là dans Les disparus notre auteur ne lésine pas sur les moyens, ce n'est plus un détail insignifiant, un éclat qui ne clignote que pour le héros élu du livre, mais toute une forêt broussailleuse et au milieu d'elle une vaste clairière – re-bonjour Heidegger – y pénétrer est difficile, en ressortir vivant encore plus. Des légendes, vieilles de plusieurs siècles ou de cinquante ans, ce qui inscrit un peu la donne romancée en une notion de contemporanéité métaphysique évidente. Ceux qui s'y perdent par mégarde ou forfanterie et qui par chance s'en extirpent n'ont plus qu'une hâte, quitter au plus vite cette région maudite.

    Nous sommes aux antipodes d'un roman fantastique. Maximin occupe une bonne place , cherche à se marier dans une des meilleurs familles, ce qui ne l'empêche guère de désirer d'autres jouvencelles. Apparemment il est plus difficile de se caser dans l'humaine société que de trouver le lieu de la présence. A la fin du roman, il s'éloignera pour toujours de Sommeperce. En somme, on n'est pas loin de Perceval.

    Reste la question fondamentale : qui sont les disparus ? Ceux qui s'enfuient ailleurs ? Ceux qui sont restés au nid du mystère ? Dans les deux cas, il s'agit de la charnellité du monde. Et si les réponses en elles-mêmes sont chacune significatives, elles n'en restent pas moins interdépendantes et donc circonstanciellement inabsolues en le sens où toutes deux s'excluent l'une l'autre. Dhôtel possède une créance personnelle : celle du christianisme, incarnation et résurrection, la foi du charbonnier, irréductible habitant des forêts qui ne considère le buisson ardent qu'en tant que producteur de charbon de bois, son œuvre entière ne pourrait-t-elle pas être considérée comme une stagnation opérative en l'œuvre au noir alchimique. Résolue selon le rougeoiement d'une féminité entrevue sous ses aspects les plus sauvages.

    Dhôtel vous mène au centre de l'énigme, mais il ménage au lecteur une sortie tangentielle. Purement romanesque. Ce n'est que dans les dernières années de sa vie, en ses ultimes écrits, qu'il s'aventurera dans une nouvelle réflexion sur le déploiement de l'espace conçu en tant que principe d'incertitude du monde. Un gouffre. L'Ungrund pour reprendre un terme de philosophie allemande. A part que l'abysse sans fond n'a peut-être pas de fond.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1978

    BONNE NUIT BARBARA

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1978 )

     

    Un puits sans fond. Pour une fois un héros de Dhôtel qui n'aime pas la campagne. Les taillis d'épines, la boue de chemins, les bouses de vaches, les étangs vaseux, tous ces inconvénients le révulsent. Pas lui qui sera subjugué par le fragile équilibre d'une fleur ou un certain éclat fragmental de soleil qui vous révèle l'origine kaotique du monde. Arnaud est un véritable parisien, déteste la nature, même si ses velléités indécisionnelles l'amènent à s'exiler volontairement dans un coin perdu de la province. Pas de miracle, à la fin du roman il repart à Paris.

    Les quatre-vingts premières pages celles de l'installation de notre citadin en une vieille ferme délabrée ne sont pas sans évoquer certaines ouvertures de récits d'Henri Bosco. J'en suis même à me livrer à la gratuite hypothèse, sans aucun élément biographique sur lequel m'appuyer, que la disparition de Bosco en 1976 aurait pu influer quelque peu sur l'écriture de cet ouvrage. Mais rassurez-vous, il s'agit bien d'un roman de Dhôtel pur jus, une idylle qui se terminera au mieux entre Arnaud et Barbara, mais cela vous l'avez deviné, la seule lecture du titre vous y a contraint.

    Et pourtant un livre quelque peu différent dans la production dhôtellienne. A tel point que l'on assiste à une espèce de coupure narrationnelle dans le cours du roman, le faisceau du projecteur se détourne du héros, le laisse en plan sans autre cérémonie pour s'intéresser à d'autres comparses. Ce procédé n'est pas absent de nombreux ouvrages de notre auteur. Le héros dhôtellien naviguant à l'aveuglette, afin d'éclaircir la situation, de désembrouiller quelque peu la pelote d' événements incompréhensibles, Dhôtel nous explique les motivations de certains protagonistes de l'action. Pas de révélation fracassante, une remise en ordre psycho-chronologique des motivations et des actions de personnages de second – voire de premier – plan. Mais ici Dhôtel use et abuse de ce procédé. S'y sent obligé car ladite Barbara n'est pas une tendre promise qui attend le prince charmant. Notre jeune barbare court les bois, n'hésite pas à dormir en pleine nuit dans les buissons les plus impénétrables. Une vierge au sang ardent. De malheureux et stupides incidents viennent à plusieurs reprises contrarier ses élans charnels et s'opposer à leur réalisation imminente. Précisons qu'Arnaud n'est pas le fruit de la passion désiré. L'est trop mou, trop indécis, trop bête. Manque de virilité. Barbara est un animal pyrryque qui veut autant dominer qu'elle veut être dominée. Si en dernier ressort elle rejoint Arnaud, c'est avant tout parce que son amant est détourné d'elle par une logique innocente. Jamais Dhôtel n'a affirmé avec autant de force que dans le jeu d'approche érotique, la femelle prédatrice choisit et mène le jeu. Le mâle subit plus qu'il n'opère.

    Situation d'autant plus incapacitante que le réel prend du plomb dans l'aile. N'est qu'une fantasmagorie enfantine. La vie n'est qu'une stérile occupation de nécessités alimentaires. La société vous envoie toujours dans les pattes un événement imprévu dont vous devez vous dépatouiller au plus vite. Une fois cette oiseuse tache accomplie, une autre survient aussitôt. Souvent les héros dhôtelliens s'adonnent à la turpitude de travaux répétitifs, pénibles ou ennuyants. L'Insaississable de La Tribu Bécaille est en proie à de tels errements occupationnels infinis qui l'isolent du désir des hommes, dans Bonne nuit Barbara, vous avez une héroïne de même nature mais totalement saisissable, qui n'attend que l'accomplissement du désir de celui qu'elle aime. S'appelle aussi Barbara. N'est pas la seule, trois Barbara dans le livre comme autant d'aspects phénoménologiques de la même féminité, une Barbara vénusienne qui se donne, une junonnienne qui se soumet, une artémisienne qui se refuse. Trois lamelles du même phénomène.

    Mais ce n'est pas tout. Un puits sans fond. L'existe encore deux idylles en puissance, l'une enfantine et l'autre si éloignée que l'on se demande si ce n'est pas un rêve ou une arnaque, car dans le monde l'innocence et la cupidité se côtoient et parfois s'entremêlent...

    Rêve et réveil. L'enfance à une extrémité, l'adulte au mauvais bout, l'adolescence en tant que sublimation qui tourne au cauchemar. Face à la réalité de l'espèce humaine, la seule défense est de dresser un mur d'histoires évanescentes que l'on se raconte, dans lequel l'on aime à se perdre pour occulter la menace de la terne existence qui nous attend.

    Ce sont les enfants – véritables héros de ce roman, beaucoup plus que Le Pays où l'on n'arrive jamais - qui s'obstinent à sauver le monde, feront entrevoir à Arnaud l'aigle blanc, symbole de cette pureté qui s'enfuit et se dérobe, à la manière d'une fille qui enlève sa robe. La réalité est une parure pleine de trous sans quoi l'on n'aurait jamais pu prendre conscience de la beauté ineffable du monde. Car à peine dévoilé l'Être se retire, nous dirait Heidegger.

    André Murcie. ( Avril 2019 )

     

    L'ÎLE DE LA CROIX D'OR

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio Junoir N° 612 / 1991 )

     

    Le dernier roman spécialement destiné à la jeunesse. Un faux-semblant comme un autre. Dhôtel n'a de cesse de se revisiter lui-même. Son œuvre palimpseste se récrit sans cesse. Un immense champ de ruines successives, chaque couche englobant quelques subsistances monumentales d'une précédente. Sans compter de mystérieuses résurgences, évadées du gouffre de l'oubli passager. L'œuvre de Dhôtel est hantée de visions, de situations types, de scènes primordiales qui se répètent, que Dhôtel se rejoue une fois encore, une mosaïque cent fois réagencée, que ce soit en de vastes romans ou de courtes nouvelles, avec cette impossibilité finale d'employer l'entièreté des tesselles fabuleuses en un unique mosaïque finale. A chaque essai Dhôtel tente de tracer l'épure parfaite d'une courbe mathématique idéale, l'absolue résolution graphique d'une équation différentielle qui égalise les deux cheminements parménidiens en une seule route. Inconnue de toute logique. Tantôt sur l'avers du rêve, tantôt sur le revers de la réalité. Iannis – comme tous les héros dhôtellien – n'en finit pas de se perdre dans un paysage chaotique de déclivités qui vous désorientent, si vous descendez vous vous retrouvez plus haut que votre point de départ, si vous vous dirigez vers l'Est, vous voici à l'Ouest, Le monde est une immense fragmentation, entre le vide de ces atomes vous menez votre barque au petit bonheur la chance. Tout comme Iannis dégoûté de la tromperie universelle du monde qui emprunte le chemin du retour vers l'île originelle, mais le point d'arrivée n'est que le point de départ, d'où fort justement il était parti.

    A la fin du roman notre jeune héros – il n'a pas quinze ans – repartira. L'éblouissante odyssée intérieure redeviendra ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : quelques années d'études à Athènes. A la dissémination des îles morcelées l'unification cosmique ( sans doute le mot cosmétique correspondrait mieux à l'amoindrissement conjoint du rêve et de la réalité ) de toute vie humaine. Ulysse a fait un beau voyage, il a retrouvé Pénélope, qui s'est longuement débattue contre elle même pour accepter l'acceptation fatale de sa propre volition. Le mensonge à soi-même - ou aux autres mais cela ne compte guère – n'est que l'envers de l'endroit du chemin. Et puis il y a ces autres rencontres, celle salvatrice de Loukia, et celle de la petite fille de Patras qui le protège de son châle, telle Leucothée tendant à Ulysse le voile blanc qui le sauvera du grand naufrage. Grattez un peu la terre et la mer de Grèce, Homère ne tardera pas à apparaître. Le véritable don des Dieux. La sourdine de ce roman qui emprunte autant à Ma Chère âme qu'à Le pays où l'on n'arrive jamais. Aussi mouvementé que le second, moins désabusé que le premier. N'oublions pas que c'est un livre pour la jeunesse. Pas d'Illiade sanglante, seulement une Odyssée tanguante. Vers quel naufrage ?

    Si vous pleurez, douces têtes blondes ( ou brunes ), consolez-vous les larmes ont le goût de la mer aventureuse et du sel des filles sauvages.

    André Murcie. ( Novenbre 2019. )

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 08

    SUITE DHÔTELLIENNE 08

     

    1979

    RETOUR

    ANDRE DHÔTEL

    ( Le temps qu'il fait / Février 2004 )

     

    Le texte est paru en 1979 dans Terres de Mémoires agrémentés d'interviews et de photos de Gyula Zaraud. S'intitule Retour car il débute par le retour d'André Dhôtel âgé de dix-neuf ans dans les Ardennes qu'il avait quittées avec ses parents tout-petit pour vivre à Autun. Il ne garde que de bons souvenirs de cette vie passée dans la cité bourguignonne, mais s'impose d'évidence cette simple constatation : les Ardennes sont bien le lieu. De quoi ? Il n'en souffle mot. Celui que la littérature lui permettra d'atteindre ? Les pages suivantes ne sont-elles pas consacrées à ses lectures d'enfant, d'étudiant, de jeune homme ? Le projecteur se déplace, les Ardennes sont le lieu des vacances. Baignades, pêche, marches oisives... Le voici décrivant quelques paysages pour très vite s'intéresser à d'infimes détails, une fleur, des graines de chardon qui volent, les teintes infrangibles des champignons... Puis les gens, Rimbaud, les caractères, les marginaux. Il termine sur l'évocation des demeures familiales, celle détruite par la guerre notamment. Certes l'on est dans le pays natal ( émotion, snif-snif ), quelques pierres qui jouent le rôle de la madeleine de Proust mais l'essentiel n'est pas là, juste avant ces quelques paragraphes sur ce lieu délimité par les rameaux d'un arbre, ce n'est pas à proprement parler un lieu, non juste un espace délimité par des branches. Cette idée étrange que l'espace excède le lieu, que rien n'a lieu que l'espace. Ici il n'y a pas de fille présente, ni de rencontre énamourante. Les romans et les dernières nouvelles qui suivront poseront d'une manière de plus en plus insistante la question qui dérange : est-ce que dans la rencontre amoureuse, ce n'est pas la fille qui est importante, mais le lieu, l'espace même de la rencontre. A croire que le héros dhôtellien qui se saisit à pleines mains de la proie charnelle ferait mieux de s'inquiéter de l'ombre de l'espace perdu...

    André Murcie. ( 13 / 01 / 2019 )

     

    1980

    LA ROUTE INCONNUE

    ANDRE DHÔTEL

    ( La Clef à Molette / 2015 )

     

    Encore un Dhôtel. Un des plus beaux. Ce qui n'est pas peu dire. Un de la fin, publié en 1980. L'a donné son titre au site internet et hommagial que les acharnés de Dhôtel ont construit pour défendre, préserver et perpétuer l'œuvre de l'écrivain. Avec en sourdine cette idée que l'accès à l'univers dhôtellien s'avérait difficile pour les contemporains. Un fait parmi tant d'autres, la revue Europe forte de ses 1072 numéros n'a jamais consacré en quatre-vingt-seize ans un de ses fascicules à Dhôtel... Il est des éloignements présomptueux... Le roman a marqué les esprits lors de sa parution, une adaptation télévisée en deux épisodes fut réalisée en 1983. Des bouts en sont visibles sur You Tube. Evitez de les visionner avant d'avoir lu le livre. Vous risqueriez d'être découragés... Ce ne sont qu'images et parodies de la puissance évocatoire et mystérieuse des mots.

    C'est un livre somme. Les thèmes principaux de l'imaginaire dhôtellien s'y entremêlent, l'errance, ici développée en tant qu'art de vivre, l'attirance, ce mot trouble qui exalte aussi l'ambigüe notion de retenue, l'insignifiance significative des faits et des choses, la solitude destinale de chacun à participer de son propre déclin. C'est pour cela que les héros de Dhôtel sont jeunes, des adolescents – parfois attardés – temporalités propices aux premières conscientisations entre lesquelles tout se joue. Il faut savoir saisir sa chance, l'instant décisif des sophistes, et souvent il est trop tard. Après les fils s'emmêlent, car les choses ne sont jamais simples. A tel point que parfois le héros est confronté à deux bouts de rubans mordorés et qu'il reste longtemps dans l'infinitude de l'expectative avant d'être fixé. Que les évènements défassent la pelote inextricable et qu'il s'aperçoive que la ficelle du romancier était cousue de fil blanc, que les deux extrémités ne sont que deux chemins d'un même cordon, procède d'une démarche hasardeuse d'abolition du hasard, seul le retour du même est à même d'apporter la preuve nécessaire. Mais dans la déréliction du réel cette opportunité coïncidenciale s'avère fabuleuse.

    Les romans de Dhôtel ne finissent jamais bien, quand bien même l'on peut parler d'une pacification des contradictions. La conjonction de deux êtres ne suffit pas à contribuer à une happy end. Dhôtel ne l'évoque pas mais il semble que le futur des héros soit promis à une forte déperdition. L'incompréhension dont font preuve les parents sous-entend que la mythologie du couple hiérogamique n'est qu'un leurre mythographique grignoté par son propre oubli. Il est difficile de pallier ce phénomène, Dhôtel propose deux stratégies d'évitement. D'une discorde persistante entre les deux éléments : selon la première l'union n'est jamais totale, bat de l'aile à tout instant, mais miraculeusement les deux fragments de la porcelaine sacrée ne se désunissent jamais, au moment où tout est perdu la discorde recolle momentanément les morceaux... Dans La Route Inconnue, une autre solution est proposée, il s'agit de vivre selon l'instabilité du monde, le bateau n'affronte pas les vagues il en épouse les travers, la vie sera un refus de l'embourgeoisement mortifère, les héros font le choix de l'errance sociale.

    Agathe, est une des très rares héroïnes dhôtellienne qui théorise cette manière toute borderline de vivre. L'on notera que son chevalier servant n'est pas loin de la stupidité chronique. A croire que le fait que l'une ait plus d'acuité que l'autre, et l'autre moins, participe d'une moyenne nécessaire à l'union égalitaire des deux. Agathe ne se fait guère d'illusion, elle est à tout moment à deux doigts de faillir à sa propre vision kaotique de l'existence, mais elle n'y met jamais la main et ne se laissera pas happer par les voies de la normalisation sociale. Le monde est un grand tout de fragments accolés, mais certains s'en détachent et parviennent à se vivre en tant que leur propre fragmenticité. Agathe raconte cette prise de conscience, l'a fallu un tremblement de terre pour qu'elle soit libérée de la grande coalition sociale, elle n'a que quatre ans mais elle prend la décision de ne jamais rejoindre l'agglomération mondaine, elle sera une rebelle métaphysique, une romanichelle des évènements, certes les dernières lignes du roman laissent présager une ultime trahison, mais la solitude de la grand-mère de Valentin reste le modèle ultime, l'on peut être floué par les siens, subsiste alors le refuge de la tour d'ivoire. L'infiniment petit échappe à toutes les bassesses complotistes et réunificatrices du monde. Il suffit de savoir voir. Toujours l'univers fait signe. Certains voient le signe mais ne savent pas l'interpréter. Il est des lieux et des instants du monde préservés. Dans Les Disparus, Dhôtel évoque une clairière magique dans la forêt maudite dont nul ne réchappe. L'allusion à Heidegger est patente, Dhôtel exerça la noble profession de professeur de philosophie. Il existe donc des lieux par lesquels la distorsion du continuum du temps et de l'espace, que nous vivons selon les modalités de l'Être, se manifeste. Ces endroits sont multiples, apparaissent comme des phares de disjection dans la morne continuité du réel. Beaucoup en ont fait l'expérience, mais les enfouissent en eux, et se donnent à vivre selon une paisible existence, celle que décrit Virgile dans ses Georgiques. N'en savent pas moins. D'autres plus rares, sont des sabreurs, marchent vaillamment à la rencontre de ces éclats de lumières qui font signe. Les Dieux font signe, mais n'envoient aucun message. A chacun d'inventer son courage ou son renoncement à les rejoindre. Agathe arpente ce genre de chemins. Ne mènent-ils nulle part ? Comme par hasard nous retombons sur le titre d'un roman, publié en 1947, de Dhôtel.

    L'inscription de Virgile dans notre chronique n'est point incidente, l'œuvre de Dhôtel – tout comme celle d'un Henri Bosco – participe de la fin d'un monde qui ne connaît pas encore la préhension moderniste de la technique. C'est cela qui l'éloigne de nous comme nous l'avons évoqué en nos premières lignes. Moins de quarante ans après la disparition de son auteur, elle témoigne de cet éloignement, de cette coupure, de cette rupture. Elle est un sentier fabuleux qui nous permet de rejoindre l'orée de buissonnements mystérieusement inquiétants.

    Le héros dhôtellien semble égaré en lui-même. Mais il est tout de chair et de sang. L'instinct, cette force intérieure qui gît en dehors de nous, le commande bien plus que l'esprit. Les analyses de Dhôtel repoussent les incertitudes psychologiques. Les agissements d'Agathe ne sont suscités ni par sa volonté, ni par les évènements. Sont arcboutés sur une propension hystérique auto-refusiale de la féminité. L'union hiérogammique est sans cesse repoussée car entrevue comme perte de la fragmencité individuelle. La formation d'un nouveau fragment inclut une participation copulative, un + un = un. Ni deux, ni trois. Inclination au clinamen. Sans quoi il ne saurait y avoir de rencontres et de mouvements imbricatifs possibles. Tout ne serait que solitude, chute individuelle et désastre perpétuel. L'être s'enfoncerait sans fin dans l'abîme. Sans doute même resterait-il immobile. Car lorsque espace et mouvement se rejoignent, l'un et l'autre s'immobilisent dans leur contemplation. Le théorétique moteur aristotélicien se conçoit ainsi. Agathe se fuit pour mieux rester elle-même.

    Dhôtel pose la problématique fragmentique. Il n'use pas de théorie, tous ses romans, et l'ensemble de ses écrits, sont autant de résolutions de cas pratiques qu'il expose et dont il essaie de résoudre les équations. Une énigme essentielle : si la réalité est fragmentée, où commence et où finit un fragment. Cette question revient à plusieurs reprises tel un leitmotiv dans la première moitié du roman, l'idée que nos jeunes héros sont à un âge charnière, qu'ils sont grands sans avoir renoncé à l'ampleur de leurs rêves d'enfants, genre de reproches secrétés par la vision doxique d'une continuité du vécu, ce qui dispense de méditer les phénomènes de métamorphose divisionnelle naturelle, de la cellule primale en deux, le blanc de l'œuf qui s'exile du jaune, la jeune fille qui se doit de se renoncer, autant de temporalités chrysalidaires qui se résolvent en tant que processus psychiques de fragmentation séparatrice, ce genre de méditations vous sembleront participer d'un foisonnement émotionnel incompréhensible, procéder de raisonnements frustres et particulièrement stupides – pourquoi pensez-vous que l'amoureux transi et agréé d'Agathe ne soit pas un foudre de guerre de l'intelligence humaine - pourtant le crayon avec lequel j'écris ces lignes, débute et se termine en des points précis. Aisément vérifiables. Sur ce, je vous laisse à vos indéterminations.

    André Murcie. ( 29 / 06 / 2018 )

     

    1981

    DES TROTTOIRS ET DES FLEURS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 3989 / 2004 )

     

    Une particularité. Publié en 1981, soit un an après La Route Inconnue de 1980. Rien à voir avec une suite quelconque, même si Dhôtel explore sans arrêt le même labyrinthe. Disons que cette fois l'histoire est racontée du côté du garçon, des garçons pour être précis. L'unicité n'est jamais unique. Souvent Dhôtel raconte deux histoires parallèles qui s'interfèrent sans jamais se croiser comme les droites mathématiques du même nom.

    Certains se récrieront, tous les romans de Dhôtel content la quête d'un sujet masculin, certes, mais parfois la jeune fille est si énigmatique qu'elle vole la vedette au malheureux héros. La compréhension du mystère féminin s'avère être le thème central de l'œuvre. Ainsi sur ces trottoirs Marina se révèle être une parfaite cousine d'Agathe, mais elle ne fait que passer, elle n'est qu'un aspect de la femme, celui de la vierge farouche même si elle s'offre à qui elle veut, mais elle n'est pas la seule, Marguerite, mère faustienne et intercesseuse, Pulchérie, pouvait-on choisir un nom plus symbolique et mallarméen, son double Clarisse reléguée dans l'ombre peut-être pour faire davantage resplendir son nom, deux images qui mêlent les revirements de la reine comblée et les atermoiements de la princesse réfléchie, Irène la petite fille troublante, Clémence la sœur qui se réserve pour elle-même – elle appelle cette sérénité auto-jouissive, dieu - faute de ne pouvoir s'offrir charitablement à tous... tous les âges de la féminité réunis en un seul bouquet. Sans compter Solange déchue et Ida non retenue. Femmes fleurs qui font le trottoir. Même si c'est Léopold qui dessine sur le ciment. Le monde de Dhôtel est beaucoup moins innocent et naïf qu'il n'y paraîtrait de prime abord.

    De tous les héros dhôtelliens Léopold a de fortes chances de remporter la palme de l'indécision. D'autant plus remarquable qu'il est un artiste. Qui ne croit pas en lui, qui se moque de réussir, qui ne trouve rien d'extraordinaire en ses exécutions crayonnées. Travaille peu, et rarement. Plus par désœuvrement que par envie. L'auteur lui refile une boîte de craies, peinture éphémère qui s'oublie sur un coin d'asphalte, vouée à être effacée... Et pourtant, c'est lui qui met en pratique l'adage baudelairien selon lequel la nature doit imiter l'art. Sans le faire exprès. Mais d'une manière des plus efficientes. Le soleil se plie à la représentation de Léopold. Vous avez le droit d'accuser le hasard, la coïncidence extraordinaire, mais c'est cet acte qui entraînera le double mariage des deux garçons. Il est des actes opératoires.

    Nous n'y assisterons pas. Nous en sommes ravis. Le reste des évènements ressort de l'universel bavardage. Dhôtel nous en exempte. Il a raison. Il suffit d'un coin de rue pour qu'un trottoir s'arrête, et les fleurs du vécu fanent si vite !

    André Murcie. ( 06 / 07 / 2018 )

     

    1982

    JE NE SUIS PAS D'ICI

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1982 )

     

    Un des derniers Dhôtel. N'est plus un jeune homme, il a déjà atteint quatre-vingt-deux ans lorsque paraît ce roman. Encore une fois il essaie de résoudre le carré magique. Cette fois il a réuni tous ses ingrédients. Il n'en manque pas un, rassemble les pièces de son tangram intérieur. N'oublie même pas de s'inclure dans le jeu sous la forme d'un Narrateur qui rapporte l'histoire avec d'autant plus d'autorité qu'il recueille les confidences du personnage principal, et qu'il intervient dans quelques unes de ses péripéties subsidiaires. Il endosse le rôle récitatif et essentiel du chœur des tragédie grecques puisque sans lui le lecteur n'aurait jamais été confronté à son déroulement. Un écrivain n'est-il pas un démiurge qui met en scène ses propres obsessions, il les agence du mieux qu'il peut, mais il est davantage soumis à leurs logiques internes qu'il ne les maîtrise.

    D'abord le lieu, un coin perdu de province. En pleine campagne ardennaise. Une vaste friche, trois maisons. La lande est importante. Un lieu à la Dhôtel, des bosses et des trous, des parcelles de végétation sauvage enchevêtrées. Difficile d'en établir le plan, un labyrinthe. Des fleurs communes ou inaccoutumées, selon la direction où portent vos regards, l'horizon se scinde et se ferme, ou tout au contraire vous êtes sous un pan de ciel illimité d'une puissance extraordinaire. Cet endroit n'est pas dépourvu d'un charme magique.

    Ensuite une intrigue. Economique. Trois maisons, l'une qui tient à rentabiliser cet espace stérile, les idées ne manquent pas, du complexe touristique à l'utilisation d'engrais chimiques pour accroître les rendements. Les deux autres qui n'y tiennent point, vivotent et se contentent de peu, l'une d'elles a même beaucoup emprunté à la ferme qui rêve de modernisme.

    Un peu de complexité incapacitante. Chez Dhôtel rien ne doit se résoudre au plus vite. Les protagonistes du roman sont ligotés par les liens inextricables des intérêts financiers, des amitiés comme des des inimitiés, des habitudes de voisinage qui unissent ces trois familles. C'est un peu le jeu de je te tiens tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira aura une tapette. Et tout le monde se retient.

    Un héros. Ou plutôt un anti-héros. Dépourvu de volonté propre. Se laisse porter par les circonstances, le gars pas contrariant, qui se conforme aux volitions et désirs de son entourage. Gentil, terne et médiocre. Le Narrateur – il ne sera pas le seul – en arrivera à exprimer quelques doutes. Damien ne serait-il pas plus retors qu'il n'y paraîtrait ? Ne serait-il pas moins benêt qu'il en a l'air ? Sous son faux-air d'incapable, n'attend-il pas simplement le moment opportun pour saisir ou forcer la chance ? Serait-il un adepte du kairos de la sophistique grecque !

    La Grèce apparaît souvent dans les romans de Dhôtel. Il a vécu quatre années à Athènes. Il fut professeur de philosophie. Damien n'est jamais allé en Grèce, mais au collège, il est resté ébloui par la photographie d'un temple grec se détachant sur l'immensité du ciel, certains fragments du monde témoigneraient-ils d'une beauté supérieure, d'une densité extraordinaire. Notre jeune élève a, en une circonstance aggravante des plus aléatoires, étudié le grec...

    Mais notre anti-héros a pourtant joué aux héros une fois dans sa vie. Par la faute des frises du Parthénon et d'un poney sur une plage déserte alors qu'il se dévêtait pour un bain d'eau glacée, sans réfléchir il l'a enfourché, dans l'idée d'être comme les héros de Phidias. La soudaine monture a foncé vers la mer, et puis est revenue à toute vitesse parmi les ajoncs. Un instant, il aura été un demi-dieu et la récompense ne se sera pas faite attendre, la vision d'une jeune fille dénudée, d'une pureté artémisienne... N'exagérons pas, une jeune baigneuse nue qui s'en allait batifoler dans l'eau froide. Une image obsédante qu'il enfouira au fond de soi...

    Une jeune fille idéelle c'est bien, mais trois jeunes filles en chair et en os ce n'est pas mal non plus. D'autant plus que rien ne vaut un bon mariage pour unir deux familles en bisbille, l'on vous donne notre fille, donnez-nous vos terres incultes... L'en reste donc encore deux, deux sœurs, souvent chez Dhôtel les filles marchent par deux, à croire que sa vision de la nature féminine est trop riche pour être contenue en un seul être. Dhôtel n'a pas connu la problématique du genre mais les affres de l'Une et du Multiple devaient sacrément le tarauder...

    Soyons rassurés, Damien retrouvera sa naïade et les joies de l'amour absolu. Tout est bien qui finit bien. Enfin pas trop. Pour les lecteurs qui n'aiment pas pleurer à la fin des films, pas de problème, le livre s'achève sous les meilleurs auspices.

    Mais il y a une seconde fin. Dhôtel l'a précautionneusement placé avant the happy end. Un leurre qui ne trompera que les esprits naïfs. Les parents soucieux du sommeil de leur progéniture ne rajoutent-ils pas au conte de Perrault l'épisode du chasseur qui s'en vient tuer le grand méchant loup à la fin du Petit Chaperon Rouge !

    Si l'amour est absolu, il ne saurait perdurer sur cette terre. L'auteur a aussi pris soin de profiler un personnage de curé pour ceux qui croient que l'âme des morts monte au Ciel christologique, mais dans le livre, c'est la foudre oragique de Zeus qui enflamme et réduit en cendres le bûcher héraclésique où nos deux héros, ont trouvé refuge. L'Olympe n'est pas situé en la seule Grèce. Le héros en visite sur notre terre le confirmera : Je ne suis pas d'ici.

    Nous non plus, puisque nous lisons du Dhôtel.

    André Murcie. ( Mars 2019. )

     

    LA PRINCESSE ET LA LUNE ROUGE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Casterman / 1982 )

     

    Du pur Dhôtel. Tout y est. Album bellement illustré par Patrice Baffou. A croire qu'avec la parution de ce livre Dhôtel ait voulu conjurer l'oragique fatum de Je ne suis pas d'ici. Une histoire toute simple, chiffrée évidemment, celle d'un gosse qui s'ennuie à la campagne, puisqu'il ne sait pas voir la profusion inépuisable du monde qui l'entoure. Une initiation poétique pour un jeune lecteur. Encore faudrait-il qu'il sache lire, que les mots ne lui disent rien mais lui révèlent tout. Peut être faut-il être né sous une bonne étoile – le gamin s'appelle Félix – ou sous les auspices de la lune rouge. Ce qui n'est pas donné à n'importe qui.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1983

    LE BOIS ENCHANTE

    ET AUTRES CONTES

    ANDRE DHÔTEL

    ( Hachette / 1983 )

     

    Un livre de contes pour enfants. Nous précisons. Tous les écrits de Dhôtel destinés à un jeune public ne sont pas taillés dans la même étoffe. Certains comme La princesse et la lune rouge s'inscrivent dans le fil naturel de l'œuvre dhôtellienne réservée aux adultes. Le bois enchanté qui ouvre le recueil se classe parmi celles-ci. Emilie une fille sauvage impose une épreuve au jeune Roger. Celle de la traversée des apparences. Le monde est un bois d'épineux, la plupart se cantonnent à ses lisières. Ceux qui réussissent en portent le stigmate. Mon front est rouge encor du baiser de la reine... Ce sont les iroquoises de feu qui strient la chevelure de Roger le rougeoyant qui s'oreront après l'alchimique épreuve de l'orée du bois. Avec un peu d'obstination interprétative l'on arriverait à relire ce livre comme un savant démarquage des Contes de Perrault qu'une tradition ésotérique institue traité codé d'alchimie opérative. Cette vision nous semble toutefois trop éloignée des intentions proprement dhôtelliennes.

    Les contes qui suivent, Comment on cultive les parapluies, Les papillons mystérieux, Un beau matin, La fée aux grenouilles, semblent porteurs d'une charmante moralité toute gentillette qui ne mange de pain... La balle d'argent mérite un arrêt plus long. C'est un thème que nous n'avons pas abordé lors de nos nombreuses et précédentes recensions, cette idée que le relevé des prénoms dans tous les ouvrages de Dhôtel serait hautement prometteur. Dans ces sept histoires par exemple Roger habille par trois fois le nom du héros. Nous y découvrons une péniche – encore un canal de rêverie à suivre - comme dans nombre de romans de l'auteur, mais surtout ce balbuzard que l'intrigue nous amène à faire rimer avec ce hasard qui fait si bien les choses chez Dhôtel et si mal chez Mallarmé.

    L'ultime conte nous mène sur Le chemin du paradis. A la portée de tout un chacun, celui du rêve. Nervalien, évidemment, puisque chez Fabrice il s'interfère et s'entremêle avec la réalité. Comme par hasard, caca le revoilà, le point de départ des errements de Fabrice réside en un sujet de rédaction. Ecrit-on ce que l'on rêve ou ce que l'on vit. Rien n'aura eu lieu que le lieu. Un livre plus subtil qu'il n'y paraît. Les confluences avec les derniers romans de Dhôtel ne manquent pas.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    ON RACONTE

    ANDRE DHÔTEL

    ( In Un adieu, mille adieux / 2003)

     

    Une histoire abracadabrante. Etienne présente sa fiancée Mathilde à Jean son ami de jeunesse. Les deux jeunes gens n'éprouvent aucune sympathie l'un envers l'autre. Mathilde s'en va poursuivre quelque enquête en Amérique du Sud. Jean qui passe son temps à se promener est subjugué par un lieu surnommé les Epines. C'est là que lui apparaît Mathilde. Ou plutôt son apparence, et l'on commence à les croiser en ville... Etienne lui-même les verra vers les Epines en même temps que deux loups qui se sont échappés du zoo et que les chasseurs ont abattus voici quelques mois. Les deux garçons quitteront la ville. Aucune explication satisfaisante ne sera apportée. Sinon un gamin qui voit le chapeau fantôme de Jean glisser sur la chaussée d'une rue de la ville.

    André Murcie. ( Décembre 2019. )