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cult of occult

  • CHRONIQUES DE POURPRE 732 : KR'TNT ! 732 : ESTHER PHILLIPS / ELLAH A THAUN / MAVIS STAPLES / DARTS / CHRISSIE HYNDE / ELIZA STARK AND THE DAPPERS / CULT OF OCCULT / GREEN CARNATION

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 732

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    16 / 04 / 2026

     

     

    ESTHER PHILLIPS / ELLAH A THAUN

    MAVIS STAPLES / DARTS / CHRISSIE HYNDE

    ELIZA STARK AND THE DAPPERS

    CULT OF OCCULT   / GREEN CARNATION

     

     

     

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    Sur Chroniques de Pourpre : livraisons 318 – 729

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

    - Esther promise

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             Esther Phillips s’est retrouvée au point de jonction de deux phénomènes culturels des années soixante : les surboums et Atlantic. Le trio de tête des labels de r’n’b américains comprenait Stax, Motown et Atlantic. En 1967, l’Atlantic boss Ahmet Ertegun et son bras droit Jerry Wexler eurent l’idée de lancer la collection de compilations de singles : Formidable Rhythm And Blues. Idée géniale, car ces albums proposaient d’une part la crème de la crème d’Atlantic (qui était encore un pur label de musique noire), et d’autre part, t’avais sur chaque album une face lente et une face rapide. Il y eut douze volumes en tout. Taillés sur mesure pour les surboums, ces albums devinrent l’outil de base. La musique noire n’a jamais été aussi sexuelle qu’à cette époque.

             Pour tous les ceusses qui ont vécu la fin des sixties comme il faut, le mot surboum figurait parmi les mots clés. T’y allais pour jerker dans la cave, mais aussi pour les fabuleuses séances libidinales de froti-frotah, et bien sûr, le DJ ne se cassait pas la tête, il passait une face entière de Formidable Rhythm And Blues, alors tu collais ton ventre contre celui de la petite gonzesse qui avait accepté de danser et tu sentais bien qu’elle adorait sentir ton érection. Ces contacts ne trompaient pas. Rouler des pelles à rallonges sur fond de Percy Sledge et de Jimmy Hughes, c’était vraiment ce qui pouvait t’arriver de mieux dans la vie. Tu buvais la vie. Ton corps vivait. Tu te fondais dans un autre corps. Tu vivais un moment d’éternité. Quand les jerks reprenaient, tu la regardais et tu lisais dans ses yeux la réponse à la question que t’avais même pas besoin de poser. Alors on montait à l’étage tous les deux chercher une chambre. Fuck, toutes les chambres étaient prises. Ça baisait partout. L’envie devenait pressante. Il faisait trop froid pour aller baiser dans le jardin. Ne restait plus qu’une solution : les gogues. Occupé ! Fallait attendre. Alors on se roulait encore d’immenses pelles pour maintenir la pression. La porte s’ouvrait enfin, on s’engouffrait. Fuck, le mec avait vomi partout, mais bon on s’en foutait, elle s’attaquait déjà à ta braguette, elle était encore plus excitée que toi. La puissance du désir féminin dépassait tout ce que t’avais pu imaginer. 

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             Les souvenirs des Formidable Rhythm And Blues restent indéfectiblement liés à de délicieux souvenirs érotiques. Cette conjonction du sexe et du r’n’b était l’expression parfaite de l’essence même de cette musique qui cultivait et magnifiait le désir, mille fois plus que le rock des blancs, qui traitait plus facilement de la frustration. La fin de «Try A Little Tenderness» est une parfaite éjaculation. Seul un artiste noir peut atteindre ce paroxysme. De la même façon que Midas transformait tout ce qu’il touchait en or, l’artiste noir transforme le désir sexuel en art.

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             On connaissait bien les volumes des Formidable Rhythm And Blues, oh pas tout, mais on en possédait deux ou trois, à l’époque. On les écoutait avec Jean-Yves, surtout les faces rapides, on flashait sur Clarence Carter, sur le «Tighteen Up» d’Archie Bell & The Drells, sur Don Covay, sur Sam & Dave, bien sûr, mais on flashait comme des bêtes sur le «Cheater Man» d’Esther Phillips.

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             Plus tard, lors de ces échanges téléphoniques nocturnes qui pouvaient durer plusieurs heures, on évoquait parfois les cuts qui nous avaient le plus marqués, et Jean-Yves revenait sur Esther Phillips, avec cette façon qu’il avait de lâcher dans un râle : «Ah, Cheater Man». Il exprimait une antique vénération. Comment pouvait-on résister à «Cheater Man» ? Comment pouvait-on résister à la puissance du désir féminin ? Esther Phillips attaquait son Cheater Man d’une voix fabuleusement vrillée, elle swinguait son yeah dans l’élan et matelassait son couplet de tendresse black, elle avait quelque chose d’unique, de fabuleusement transgressif, elle chantait pointu, elle semblait tellement mystérieuse, elle chevrotait sur le beat, et ses yeah te broyaient le cœur, elle avait plus de sensualité que les Supremes, les Vandellas et toutes les autres Soul Sisters de l’époque, elle chantait avec un gras particulier, presque juvénile, mais en même temps, un gras de junk, qui n’était pas sans rappeler le junk divin de Billie Holiday, t’avais cet incroyable mélange de candeur et de sensualité trouble, tout ça porté par le son Atlantic, certainement new-yorkais, on n’a jamais cherché à savoir. On sait que Wicked Pickett est allé enregistrer chez Stax et à Muscle Shoals, mais pour Esther Phillips, on ne sait pas. Et on s’en fout. Au contraire des grands artistes Motown ou Stax, Esther Phillips ne se distinguait pas par un son, elle se distinguait par un style, un mélange capiteux de fragilité et de sensualité. Esther Phillips est restée pour des mecs comme Jean-Yves et moi l’artiste black parfaite, la reine de la nuit. Plus tard, on a creusé pour découvrir qu’elle était junkie et pas destinée à faire des vieux os, et ça n’a fait que la rendre encore plus légendaire à nos yeux. Destin qu’elle partagea avec Billie Holiday et Edith Piaf.

    Signé : Cazengler, Esthor Burma

    Esther Phillips. Cheater Man. Sur Formidable Rhythm And Blues Vol.3. Atlantic 1967

     

     

    L’avenir du rock

    - Le tonnerre d’Ellah A Thaun

             Le printemps arrive et l’avenir de rock décide d’aller faire une petite balade sur la côte. C’est une espèce de tradition en Normandie. Direction les plages du débarquement et un petit crochet par Utah Beach, histoire de voir si ce vieux crabe de général Mitchoum est encore en service, 80 piges après la bataille. Le seul qui n’est pas au courant de la victoire, c’est bien sûr le général Mitchoum, qui pour une raison qui n’appartient qu’à lui seul, continue d’attendre les renforts. L’avenir du rock arrive derrière le bloc de béton où se planque le général Mitchoum depuis 80 ans. Wouah ! L’avenir du rock s’attendait à tout sauf à ça : le vieux crabe est accroupi en train de chier une épouvantable colique, prrrrrrrrr prrrrrrrrrr, tout en essayant de gueuler dans son talkie walkie tout rouillé :

             — Chhhhrrrrr ! Chrrrrrrrr !

             Il n’a plus de voix. Il aura passé 80 ans à appeler des renforts. Ses efforts sont couverts par une pétarade dégueulasse, prrrrrrrrr prrrrrrrrrr, digne de celle que dépote Screamin’ Jay Hawkins dans «Conspitation Blues», sauf que là, c’est pour de vrai. L’avenir du rock se pince le nez. Pouahhhh ! C’est un désastre écologique ! Voilà ce qui t’arrive si tu te nourris de puces de mer. L’avenir du rock est écœuré, lui qui était venu tout guilleret pour chercher l’inspiration. Mitchoum continue de gueuler dans son talkie walkie tout rouillé :

             — Chhhhrrrrr ! Help-chrrrrrrrr ! Help-chrrrrrrrr !

             Il lève la tête et voit l’avenir du rock. Il attrape son Browning et tire.

             — Click !

             Heureusement, il n’a plus de munitions.

             — Calmez-vous, général Mitchoum, chuis pas un boche ! Chuis l’avenir du rock. Vous voulez du papier cul ? J’en ai dans la Twingotte !

             — Chhhhrrrrr ! Help-chrrrrrrrr ! Help-chrrrrrrrr !

             L’avenir du rock observe ce vieux déchet avec compassion. Sera-t-il encore là l’an prochain avec sa colique et son talkie-walkie rouillé ? On verra bien. Tout a une fin, surtout les bonnes choses. En attendant, l’avenir du rock sent son petit cœur balancer entre l’aphone et l’A Thaun.

     

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             Elle s’appelle Ellah A Thaun. Un bon copain nous a expliqué que ce nom à consonance intrigante était une anagramme de Nathanaëlle, et qu’Ellah est une transwoman. Alors on ouvre grand les yeux, car on sait qu’il va se passer quelque chose d’extra-ordinaire.

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             En 2021, on est allé avec une copine à Douarnenez, au Festival des Minorités, et on se souvient en particulier d’un film tourné avec des moyens ridicules par un trans grec : Athènes by night, avec les passes et des plans dans les bars. Le trans était venu présenter son film et on avait sous les yeux une réelle superstar : longs cheveux blonds, accent grec des bas-fonds et un certain côté nothing-to-lose. Ellah A Thaun, c’est pareil : une réelle superstar. Pas blonde mais brune.

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             Au départ, t’as du mal à entrer dans le set. Pour une raison X, tu passes à travers les deux premiers cuts. Et puis soudain, ça se met en route comme une énorme machine d’assaut. Trois guitares, un mec au fond qui bat un beurre du diable, et derrière, une petite Aurore aux claviers. Et quand on dit une énorme machine de guerre, c’est encore très en-deçà de la réalité. Les Anglais ont un mot pour décrire ce qui se passe à ce moment-là sur scène : onslaught. Un vrai carnage, le plus bénéfique qui soit. T’as l’impression qu’ils reprennent tout à zéro. Ellah A Thaun et ses amis font trembler les colonnes du club. Tu l’observes et diable comme elle est belle. Les cuts somptueux se succèdent. Ils développent une réelle identité sonique, ce qui fait que tu ne peux les

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     comparer à personne, sauf peut-être aux Mary Chain, pour ce qui est de la masse volumique du power, ça te tombe littéralement dessus, mais leur son va encore plus loin, bien plus loin, les trois grattes déversent un déluge d’accords bien grungy. Ils overdrivent dans l’overwhelming permanent. Ils grattent d’énormes vagues qui t’emportent. T’as l’impression d’assister à une sorte de messe de la fin des temps. Les gens qui ont assisté aux grands concerst du Velvet ont dû ressentir la même chose : messe de la fin des temps. On dit que le Velvet jouait très fort. Le Velvet transgressait. Il te paraîtrait naturel que ce soit la fin de tout avec le dernier cut de leur set. Comme le Velvet, ils transgressent. Leur set est tellement intense, tellement parfait, tellement brûlant, tellement in the face, tellement définitif, tellement inspiré, tellement schizoïde, tellement no sell out, tellement  faramineux que, bien sûr, tu ne vas pas supporter le groupe qui passe après eux. Monter sur scène après Ellah A Thaun, ça n’a tout simplement pas de sens.

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             Attention, la page Discogs d’Ellah A Thaun est bien remplie. T’en ramasses deux au merch : Arcane Major Deux et The Seminal Record Of Ellah A Thaun.

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             Si tu attaques par le deuxième, tu vas vite tomber sur «1999», un cut dense et concassé. Comme ce sont des spécialistes de l’envol, on attend l’envol. En attendant, elle screame sa chique. Solide clameur, cut beau et puissant, fin explosive : te voilà exalté. En A, t’as encore «Bonfire Rehearsal» et son ambiance Velvet. Et là t’assistes encore à une fantastique percée des lignes. En B, «Teratone» t’envoûte. Elle chante ça à la grande ambiguë. Encore plus envoûtant, voilà «When I Was A Vampire» et ses lyrics chargés de sens - Friends & enemies/ They just dont’ die.

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             Sur Arcane Major Deux, t’as quelques bonnes raisons de jubiler, à commencer par «Telepathine», attaqué à la bonne franquette, eh oh ! Son unique, power pur et gros climat. Tu retrouves la magie du set. Tout est puissant et atmosphérique sur cet album, tout est profond et enchanté. Les cuts basculent souvent dans la folie pure. Même la petite pop en lousdé de «Sentimental Brat» passe bien. À la fin de «The Flesh Fortress», Ellah A Thaun ramène les accords du Velvet, ça bascule dans la folie et là tu dis oui. «Hellbound» s’arrache magnifiquement du sol et la surprise vient de «Sister Sister», une pop délurée du plus bel effet, qui finit en hommage à Brian Wilson avec des échos de «Good Vibrations». Ça te stunne. Alors stay stuned !

    Signé : Cazengler, Thaunifié

    Ellah A Thaun. Le 106. Rouen (76). 20 mars 2026

    Ellah A Thaun. Arcane Major Deux. Doktor Spare Records 2022

    Ellah A Thaun. The Seminal Record Of Ellah A Thaun. Howlin’ Banana Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Mavis serre la vis

    (Part Two)

     

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             Bien sûr, Mavis Staples nous renvoie directement à l’âge d’or de Stax et aux Staple Singers. Mais les vraies racines de cette famille extraordinaire plongent dans le gospel. Pops Staples éleva ses trois filles, Mavis, Cleotha, Yvonne, et son fils Pervis dans la meilleure tradition du gospel. Avant de venir s’installer dans le Sud pour enregistrer leurs Soul blasters, les Staple Singers enregistrèrent une palanquée d’albums de gospel pour Vee-Jay, Riverside Records et Epic. Ils firent partie de cette caste d’artistes noirs réclamés un peu partout dans les églises américaines.

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             Il est conseillé de lire l’extraordinaire bio que Greg Knot leur consacre : I’ll Take You There. Mavis Staples, The Staple Singers, And The Music That Shaped The Civil Right Era, car on voit ces personnages légendaires s’animer au fil des pages et devenir incroyablement familiers. La famille Staples, c’est un peu la même histoire de rêve que la famille Franklin : dans les deux cas, le père avait autour de lui des enfants extraordinairement doués.

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             Comme beaucoup de ses congénères, Roebuck Staples démarre dans une plantation et croise le chemin de Wolf et de Charlie Patton. Puis il monte à Chicago pour y chercher une vie meilleure. En descendant du bus, en 1936, il se sent complètement paumé. C’est l’hiver. Il trouve du boulot aux abattoirs - in the House of Blood - Puis Pops fait venir sa famille, achète une guitare à 7 dollars, rassemble ses enfants dans le salon et leur attribue à chacun une note qu’il joue sur un accord en mi. Mavis avait le baryton. Pops forme le groupe et ils vont chanter ici et là, dans des églises. Et ça marche ! Concerts dans tout le pays et contrats discographiques. Pops conduit la bagnole. Chaque week-end, ils descendent dans le Sud et vont jusqu’en Californie. Quand il montre à sa femme qu’il gagne plus d’argent qu’en travaillant à l’aciérie, sa femme lui dit qu’il faut continuer. Lorsque Pervis atteint la puberté et que sa voix change, Mavis prend le lead. Pops développe sur sa guitare un style qui va le rendre légendaire. Il rappelle qu’il fut le premier à entrer dans une église avec une guitare électrique. Elvis adorait le son de sa guitare, sa réverb et ses riffs qui étaient reconnaissables entre tous. Pops jouait au trémolo sur un vieux Fender Twin et son trémolo était au pied. Et comme il a commencé par apprendre à jouer le blues, son son s’y enracine d’office.

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             En plus de son don musical, Pops est un expert en relations humaines. Il n’a que des amis. On ne lui connaît aucun ennemi. Pops est une sorte de héros américain.

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             Évidemment, ils chantent du gospel et à l’époque les grosses stars du gospel sont Sam Cooke et Mahalia Jackson. Quand Sam Cooke se mit à faire de la pop parce que le marché l’y obligeait, Pops refusa net de suivre la même voie. Aretha suivit elle aussi cette voie de la pop, avec la bénédiction de son père le pasteur. C’est aussi à cette époque que Pops prit Bobby Womack sous son aile - Pops was like my dad.

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             Et voilà que Bob Dylan tombe amoureux de Mavis ! Il est d’abord fasciné par le son de Pops. Quand on présente Dylan aux Staples, Pops n’en revient pas de voir que ce freluquet connaît leurs chansons !  Mavis : « We were just schocked that this little white boy knew our stuff ! ». Dylan, les Staples et Johnny Cash voyagent un peu ensemble et la proximité ne fait pas de cadeaux. Dylan déclare sa flamme, il en parle à Pops qui lui dit de s’adresser directement à Mavis - Don’t tell me, tell Mavis ! - Mais elle décline l’offre. Elle sait que Dylan fricote déjà à droite et à gauche. En 1969, elle arrêta de le fréquenter. Dylan voyait en effet Joan Baez et Judy Collins.

             Les Staples croiseront aussi le chemin de Curtis Mayfield et d’autres géants comme Steve Cropper et David Hood, au fil des périodes discographiques qui vont les conduire de Riverside, à Chicago, jusqu’à Stax, en passant par Epic.

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             On aurait tort de prendre ces disques de gospel à la légère. Comme chez Sister Rosetta Tharpe, on y fait des découvertes sidérantes. Ils tartinaient de la bondieuserie à tire-larigot, c’est sûr, mais Pops jouait sur sa guitare comme un wild cat. Alliez l’énergie fantastique du gospel à un son de guitare bien sauvage et vous obtiendrez une bombe. Charly a édité en 1986 une espèce de compile gospel intitulée Pray On et là-dessus on trouve tout ce qu’on aime : du gospel joué en rock’n’roll (« Going Away », Pops claque son riff derrière les chœurs), du twang (« Uncloudy Day »), de la Soul (« I Know I Got A Religion », incroyable pétarade identitaire, absolument miraculeuse de feeling), du country-rock swampy (« Somebody Saved Me »), du Memphis sound (« Let’s Go Home », monté au beat choo-choo du train qui fonce), du précurseur (« This May Be The Last Time » chanté à deux voix et pompé par les Stones qui en feront « The Last Time »), du blues de cabane (« I Had A Dream », franchement fabuleux) et « Calling Me » pour finir, un hit de 1955.

             Et toute la discographie des Staple Singers va se maintenir à un très haut niveau. L’esprit de famille nourrit leur incroyable cohésion, comme ce fut aussi le cas dans la famille de Bobby Womack et chez les Ramones. Cette cohésion explique leur longévité et la constance de leur niveau qualitatif. Chaque album des Staple Singers est un bonheur pour qui aime la Soul bien foutue, les chœurs inspirés et le beat dressé vers l’avenir.

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             Si on ne se plonge pas dans des albums aussi inspirés que Swing Low Sweet Charriot et Swing Low parus sur Riverside en 1961, on passe complètement à côté d’un gros chapitre de l’Americana. On trouve sur ces deux albums des véritables coups de génie. À commencer par « I’m So Glad », pièce de gospel fantastique relayée par un vrai festival de clap-hands, certainement les meilleurs d’Amérique. Avec « Going Away », Pops invente le gospel rock, magnifiquement amené au riff de guitare et bien soutenu à la charley. Quelle modernité ! Et puis il y a ce terrible « Don’t Knock » monté à la pression des chœurs fidèles.

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             Sur Swing Low, on tombe sur « I’ve Been Scorned », un blues de gospel qui talk about travel. On y entend les fantastiques exhalaisons de Pops, le groover céleste. Il tape au meilleur du mood de gospel side by side with my Lord. L’autre énormité se niche en B : « Good News ». On y retrouve le beat du gospel batch et Pops chante, bien chauffé par les chœurs des filles, oh il chante les louanges de Jésus. Il enchaîne ça avec une fantastique chanson de train, « Let’s Go Home ». C’est aussi sur cet album que se trouve « This May Be The Last Time », qui soit-disant inspira Keef pour « The Last Time », mais il faut avoir une sacrée oreille pour déceler la moindre trace du riff des Stones dans ce chant de gospel.

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             L’autre album de gospel pur qu’il convient d’écouter est le fabuleux The Twenty-Fifth Day Of December réédité en 2007. On pense entendre un chant de Noël avec « The Virgin Mary Had One Son » et on se retrouve avec un heavy blues extraordinairement duveteux. « Go Tell It On The Mountain » reste du pur gospel d’espérance et derrière, Pops fait les chœurs d’une voix doucement incisive et juste. Quand Pops chante « Joy To The World », il chante de la country, mais il ramène en plus de l’énergie et des clap-hands. Avec « Holy Unto The World », on renoue avec le pur Pops qui envoie les filles à l’assaut. Il met tout le turbo de l’heavy gospel et ça devient vite sexy. Les voix vibrillonnent dans l’éclat du soir d’été, et une grosse basse vient muscler tout ça. Voilà la preuve de l’existence d’un dieu du gospel. Ces gens-là savent rendre hommage aux églises en bois des vieux comtés et Pops en profite pour placer ses retours de génie. Il prend ensuite les rennes de « The Savior Is Born ». Il le prend surtout à la légère, de sa belle voix de miel. Sur sa guitare, il joue du rock. Ainsi va la vie et tout le reste de cet album superbe. Les filles noient « No Room At The Inn » dans un océan de classe alors que bat le beat sourd abdominal. Le disque se termine avec un « Silent Night » effarant d’accordance, car les trois sisters et Pops chantent à l’unisson. On se croirait chez Walt Disney alors que tombent les flocons.

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             Hammer And Nails est l’un des grands albums du siècle passé. Dès le morceau titre, on est à l’église pour swinguer avec les Staples. Mavis chante d’un côté, Cleotha et Pervis de l’autre. Elles swinguent l’incroyable délié du son et Pops gratte sa Jaguar au beau milieu. C’est Pops qui attaque « Everybody Will Be Happy », avec les claphands du paradis c’est swingué à la claque, ils doublent au huitième de temps pénultième, c’est infernal, ils nous en bouchent encore un coin. Plus loin se trouve « Great Day » encore un coup de Jarnac vibrant de feeling. C’est Cleotha qui chante d’un timbre étrangement neutralisé, comme intériorisé et ça claque des mains, Pops joue comme un punk. Quelle niaque ! En B, Mavis reprend le lead sur « I’m Willing » et les autres font les chœurs du paradis. Le cut est en deux parties, visitées par la réverb de Pops qui groove comme un diable sous le regard bienveillant de Dieu, et ça continue avec « Do You Know Him », encore une leçon de swing avec la réverb en fond de toile. Admirables personnages que ces gens-là. Ils défient pas mal de choses, à commencer par la modernité. Avec « A Dying Man’s Plea », Pops chante le blues. Il se souvient du Deep South et ils terminent avec « New Home », un groove plus funéraire, lourd, lent et bon, gorgé de feeling chaud, celui de Mavis. 

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             Encore un coup de génie sur This Land avec « Gamblin’ Man ». Pops et les filles duettent comme des dingues et montent au trémolo du grand épitome. Pops relance « This Land » magnifiquement - This land is my land/ From California to the New York Island - Puis Pops demande aux filles : Gimme that, alors elles envoient la purée d’« Old Time Religion ». On entend aussi Mavis swinguer le gospel à la soul motion dans « Twelve Gates To The City ». Elle reste une magnifique Soul Sister d’église en bois. En B, ils tournent « Didn’t It Rain » en rockab, et derrière bat le grand Al Duncan. Encore une pièce de premier choix avec « Let That Liar Alone » - Get its trouble, font les chœurs magiques. Pops chante le fameux « Cottonfields » qui dans ce contexte paraît un peu louche et on revient au gospel de Soul pure avec « Motherless Children » que Pops prend au harnais, suivi par des vagues de chœurs terribles. On retrouve la plupart de ces morceaux extraordinaires remastérisés sur Use What You Got, un album édité par Fantasy en 1973.

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             Freedom Highway est leur premier album sur Epic. Il vient d’être réédité sous sa forme complète. C’est donc un double album avec l’intro et l’outro de Pops qui en profite pour raconter des histoires et dire à quel point Mavis was a ugly baby. C’est enregistré live dans une église de Chicago. Ils tapent dans tous les classiques du gospel, « Oh When The Saints », « We Shall Overcome » et pour la première fois, on s’ennuie un peu. Ça n’a pas la pêche des deux albums qu’Aretha a enregistrés elle aussi dans des églises. On se réveille un peu au moment de « Freedom Highway » qui swingue comme un hit de r’n’b, car c’est incroyablement rythmé. On trouve en B un très beau « What You Gonna Do » joué au heavy groove. Al Duncan et Phil Upchurch accompagnent les Staples, et justement on entend ce démon de Phil enfiler un solo de basse dans l’incroyable « He’s Alright ».

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             Énorme album qu’Amen paru en 1965. Au moins cinq coups de génie, là-dedans. Dès « More Than A Hammer And Nail », on entend la belle guitare de Pops. Mavis mène le bal des anges et des crucifiés, et chauffe le final à l’extrême. Pops chante « My Jesus Is All » comme un Soul Brother. Il chante avec une voix d’une incroyable portée et Mavis vient prendre le relais. Ils tapent la fantastique pioche d’accroche de « This Train » que Pops embarque au beat ferroviaire. On tombe encore des nues à cause de « Praying Time » que Mavis prend à la magistrale, devenant du coup une chanteuse de Soul mystique. En B, ça barde, notamment avec « As An Eagle Stirreth Her Nest », pur gospel batch familial qui débouche sur la transe de gospel - Come on down one more time - Et le festival se poursuit avec « Do Something For Yourself », une admirable pièce de groove. Ça se termine avec « Amen ». Pops sait réveiller les démons d’un chant religieux. Il lève des troupes au rythme d’un tambour militaire. C’est spectaculaire. Quelle chance avait Mavis d’avoir hallelujahté avec un génie comme Pops. 

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             Why sort l’année suivante et c’est à nouveau la fête au village. Pops chante « Why (Am I Treated So Bad) » en mode heavy groove. Le groove des Staples est l’un des plus beaux du monde, ne l’oublions pas. Pops le coule au doux avec un vrai son de Jaguar. On en goûte chaque seconde tellement c’est bon. Et hop, voilà du pur gospel avec « King Of The Kings » - Understand the power my Lord - C’est vrai qu’ils rockent le gospel, Pops joue du country punk. Encore un pur bonheur que ce « Step Aside » pourri de feeling et joué au slow blues avec des faux airs de Mississippi downbeat. Et Pops fait son step ah-side. Fin de face enchantée avec « What Are They Doing », effarante pièce de gospel soul. Pops mène le bal, comme il l’a toujours fait dans sa vie, et derrière ça jive à la vie à la mort. De l’autre côté, ça repart de plus belle avec « I’ve Been Scared ». Pops a déjà les riffs de Creedence, incroyable mais vrai ! Il fait de l’heavy blues avec des chœurs d’artichaut - I’ve been touched - Il ramène le rootsy mississippique mais avec l’énergie brute du gospel batch et le train des clap-hands. Pure démence de la partance. Cette énergie du gospel est toujours là pour « I’m Gonna Tell God », un incroyable démêlé d’action christique. Pops mène le bal de God.

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             Pray On regorge de trésors et ça commence avec « It’s Been A Change » que Pops attaque à la guitare rockab du strumming de picking mississippique. Stupéfiant ! C’est monté sur un vrai beat de jerk. Quelque chose de caverneux remonte du cut, ça sent bon la crypte des anciens comploteurs de la chrétienté. Aussi énorme, voilà « Wish I Was Answered », embarqué au Popsy swing léger. C’est même carrément psychédélique. Eh oui, en est en 68, Mavis devient folle, elle chante à pleine voix éraillée, c’est dingue ce qu’ils sont bons ! Fin de face groovy avec « When Was Jesus Born ». Pops conduit ça dignement et filles hissent la gospellisation des choses au sommet du lard fumant. De l’autre côté, on tombe sur le morceau titre que Mavis chauffe à outrance. C’est l’énergie d’église de Chicago à gogo. Et ils repartent de plus belle avec « Glory Glory Hallelujah », Pops envoie les glory glory en bon maître de cérémonie. Pas de meilleur gospel que celui-là. Pas la peine de chercher dans la Pampa. Il y a tout le beat du r’n’b dans ce gospel batch. Ils finissent avec une reprise du « John Brown » de Dylan. C’est admirable de tendresse consentante. Pops ramène tout son Mississippi et les filles font les ooooh-oooh du train. Oh my God...

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             Trois merveilles résident pour l’éternité sur For What It’s Worth, un album produit par Larry Williams qui met la rythmique plus en avant. Pops prend « Father Let Me Ride » au lead et c’est tout de suite vibrant de feeling. Il chante le blues du Mississippi. Pops mène toujours le bal en B avec « In The Light Of The World ». Il agit avec l’autorité d’un chef africain, il mord bien sur le répondant des filles, il reste devant et débite son fabuleux boniment, alors les filles chantent à contre-temps au point que tout se chevauche à la pure délibérade. Encore une magnifique épopée de Pops avec « Good News » qui referme la marche. I got a home et les filles font la cuisine derrière, c’est pas compliqué. Pops nous roule tout ça dans la farine avec son feeling d’homme doux. Ils font aussi une bonne version du cut des Buffalo Springfield qui donne son titre à l’album, c’est chanté à la transe énergétique du meilleur gospel batch et claqué aux clap-hands désynchro. Quel swing ! Son « He » est aussi bien sonné aux coups de réverb. Encore un album à ranger dans l’étagère des classiques.

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             En 1968, les Staples tapent dans les reprises pour l’album What The World Needs Now Is Love, à commencer par le morceau titre déjà retapissé par tout ce que la terre compte de génies. Mavis l’entreprend avec son chien de Chicago. Mais on sent que ce n’est pas son terrain de prédilection. Il faut attendre « Don’t Let Nobody Turn You Around » pour retrouver Pops et sa traînarderie somptueuse. Pops rend hommage à Dylan et enrichit considérablement le cut au country picking. Mavis prend « I Wonder Why » au heavy blues - They use shooting people - et elle bénéficie de chœurs extraordinaires qui font I wonder why. Elle passe au r’n’b avec « Let’s Get Together » qui vaut tous les hits de Stax (ils ne sont pas encore sur Stax). En B, ils tapent dans Dylan avec Hard Rain que Pops prend en charge et on retrouve le gospel batch déterminant avec « Downward Road ». On sent qu’il y a toute une vie de passion dans cette chanson. Attention, il existe un album des Staples qui reprend quasiment les même titres : Tell it Like It Is.

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             C’est la fin de la période Epic et le début de la période magique Stax. Pops et ses filles inventent le gospel Stax pour Soul Folk In Action. Rien d’aussi évident que les Staples sur Stax. Steve Cropper n’a que 26 ans quand il commence à travailler avec Pops et les filles. Crop a la même idée du son que Pops - Pops and I hit it off. Guitar was meant to be simple, not flashy - Ils démarrent avec de fameux r’n’b de gospel qu’est « We’ve Got To Get Ourselves Together ». Crop et Duck Dunn sont de la partie et ça s’entend. Encore du pur jus de r’n’b avec « Top Of The Mountain » que Mavis conduit au sommet du top of the top de la Soul Stax. Plus loin, elle chauffe admirablement « Long Walk To DC », bien relayée par le chœur des sisters - Ouuuh yeah - Encore un terrible gospel batch, baby. Dans « People My people », Pops fait les chœurs et ça met le feu à ce pur jus de r’n’b à la Crop. C’est un must du stock Stax. Derrière, Duck Dunn poinçonne les lilas comme un bon samaritain et il remonte par la jambe du pantalon. C’est chanté à l’accord clair, une vraie bénédiction pour l’oreille du lapin blanc. Puis Pops nous chante « This Year ». En vérité, je vous le dis, mes frères et mes sœurs, c’est lui la bête. Il chante vraiment comme le plus doux des démons. En prime, il lance ses filles à l’assaut du groove.  

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             Énorme album que ce We’ll Get Over paru en 1969. On pourrait presque dire ça de tous les albums des Staples, c’est bien là le problème. On se damnerait pour « Give A Damn », un groove de r’n’b qui s’élève au-dessus d’une mer de violonnades. C’est puissant et chanté over the rainbow. S’ensuit une reprise terrible de l’« Everyday People » de Sly Stone. Duck Dunn et Crop font toujours partie de l’aventure et ça s’entend. Voilà une magnifique cover stompée au beat de basse par Duck Dunn qui tape même un solo. « The End Of Our Road » est un pur jus de r’n’b en mode Aretha et Duck Dunn joue devant dans le mix. On l’entend gratter toutes ses notes et ramener des trucs de bas de manche. Les Staples en rajoutent six couches de génie vocal, Mavis en tête. Cocktail détonnant ! « Solon Bushi » est une belle pièce de pop exotique. On se croirait en Indonésie. C’est absolument extraordinaire de vitalité kitschy. On reste dans l’énormité avec « The Challenge ». Mavis œuvre avec une insistance qui tue les mouches, ouuuh cha cha. Le morceau titre est un gospel d’attaque frontale que Mavis prend avec humilité, alors que « Games People Play » est un gospel des enfers destiné aux jukes du Vatican. Ils passent à la pop avec « A Wednesday In Your Garden », une pure énormité. Ils bouclent cet album fulminant avec une chanson politique, « When Will We Be Paid » - for the work we’ve done - C’est de la revendication logique - We worked this country ! - Des millions de nègres ont bossé à l’œil. Alors Mavis revendique avec toute l’énergie du désespoir du peuple noir - We have given our sweat and our tears - Elle a raison, personne n’osera dire le contraire.

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             The Staple Swingers paru en 1971 est probablement le meilleur album des Staples, celui qui les rendit vraiment célèbres. On pourrait même ajouter qu’il s’agit là de l’un des plus grands albums du XXe siècle. Ils l’enregistrèrent à Muscle Shoals et Terry Manning le mixa au studio Ardent, à Memphis. « This Is A Perfect World » ouvre le bal de cet album terrible avec une Soul à souffler les perruques. Voilà un cut dément, trapu et pulsé à la fois. Elles chantent ça à la patate chaude. Mavis nous emmène en enfer, mais ce n’est rien à côté de ce qui suit. « You’ve Got To Earn It » renoue avec le groove, mais un groove spécial, puisque sonné à la trompette. À se damner pour l’éternité ! Ce cut soûle et les Staples flirtent une fois de plus avec le génie universel. Les trompettes soufflent dans le cou du cut, et ça tourne à l’indécence tellement ça dégouline de modernité. Ça commence ensuite à chauffer pour de bon avec « Little Boy » - Round and round - Puis Mavis prend « How Do You Move A Mountain » entre pointes. Elle ramène le gospel dans la pop. S’ensuivent d’autres cuts de génie, comme par exemple « I’m A Lover » que Pops attaque à la glotte douce et au petit chant d’incisives - Love ! That’s love yeah yeah - Pops se sent porté par la puissance des filles et on atteint une sorte de sommet d’absolue pureté mélodique qui va bien au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Voilà où se niche le génie des Staple Singers. « Love Is Plentiful » se veut aussi infernal, monté sur une cavalcade de r’n’b puissante et dévastatrice. Pops et les filles redeviennent le temps d’un cut les rois de la soul américaine. Ils rivalisent de classe avec Sly Stone. Leur groove dévaste tout et Mavis mène le bal. S’ensuit une autre merveille : « Heavy Makes You Happy ». Les Staples l’explosent en plein vol. Pops envoie la réplique et on retombe dans la tourmente. Avec ses répliques assassines, cet enfoiré de Pops injecte du génie dans un cut déjà brûlant.

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             Quelques énormités se tapissent dans l’ombre du grand Be Altitude. Respect Yourself paru en 1972. Dans son livre Greg Kot y consacre tout un chapitre, prenant le temps de décrire l’atmosphère à Muscle Shoals, les relations entre les Staples et les Swampers, et comment se construit un disque magique - Take the sheet off your face boy it’s a brand new day - C’est Al Bell qui préférait enregistrer les Staples à Muscle Shoals, le son y était meilleur qu’au studio Stax - The vocals dictated the rhythm - Comme par exemple « This World », puissante pulsation contemplatrice. La Soul des Staples jerke le contexte avec une sorte de pogne maracassière. La Soul des Staples reste d’une indicible fraîcheur. « Respect Yourself » est bien sûr l’hit du disk. C’est un chef-d’œuvre de groove couleuvrier, une véritable avancée dans le temps, pire encore, la montée d’une chose dans la jambe du pantalon, puis le groove s’enroule et devient universaliste. C’est le groove de Pops et des filles, ils se mettent au niveau de Nelson Mandela et de Gandhi. On sent chez eux une fantastique dévotion au dévolu. Ce hit intemporel est signé Sir Mack Rice qui engueula Al Bell au départ car il n’aimait pas le son, puis il finit par s’y habituer. Les Staples tapent aussi dans une compo de Don Covey, « This Old Town », imprégnée de gospel. En B, ils se mettent carrément à sonner comme le Temptations avec « We The People ». On assiste médusé à l’enchevêtrement des registres et des envolées du beat. Ils chantent à tour de rôle et confèrent à leur enfer une puissante dynamique. On peut dire que ça rôtit. On assiste aussi à la montée en puissance de Mavis dans « I’m Just Another Soldier ». Elle sait driver la fougue des Staple Singers. Elle Staple dans le mille avec l’énergie fondamentale du gospel. Mavis règne sur la soul comme Aretha, qui vient elle aussi du gospel.

    Signé : Cazengler, Mavicelard

    Staple Singers. Pray On. Charly Records 1986

    Staple Singers. Swing Low Sweet Charriot. Vee Jay Records 1961

    Staple Singers. Swing Low. Vee Jay Records 1961

    Staple Singers. The Twenty-Fith Day Of December. Riverside Records 1962

    Staple Singers. Hammer And Nails. Riverside Records 1962

    Staple Singers. This Land. Riverside Records 1963

    Staple Singers. Amen. Epic 1965

    Staple Singers. Freedom Highway. Epic 1965

    Staple Singers. Why. Epic 1966

    Staple Singers. For What It’s Worth. Epic 1967

    Staple Singers. What The World Needs Now Is Love. Epic 1968

    Staple Singers. Pray On. Epic 1968

    Staple Singers. Soul Folk In Action. Stax 1968

    Staple Singers. We’ll Get Over. Stax 1969

    Staple Singers. The Staple Swingers. Stax 1971

    Staple Singers. Be Altitude. Respect Yourself. Stax 1972

    Greg Knot. I’ll Take You There. Mavis Staples, The Staple Singers, And The Music That Shaped The Civil Right Era. Scribner 2014

     

     

    L’avenir du rock

     - She Darts it right

    (Part Four)

             Chaque fois qu’il revient faire un tour dans les montagnes du Colorado, l’avenir du rock sait qu’il va être surpris. Voilà pourquoi il y retourne régulièrement. Pour lui, c’est une façon de se ressourcer. Il retrouve Jeremiah Johnson à l’endroit habituel, près du cadavre gelé de Jack la Hachette.

             — J’vous ai amené un p’tit cadeau, Jeremiah... Un rasoir électrique, comme ça, vous n’êtes plus obligé de vous raser la barbe avec cet horrible Bowie knife !

             — C’est bien gentil à vous, avenir du rock, mais ya pas d’prise dans l’coin...

             — Aw shit ! J’y avais pas pensé ! Navré, vraiment navré... Vous savez, j’ai pas l’air comme ça, mais je suis très tête en l’air. 

             — Vous faites pas d’mouron, avenir du rock. J’vais filer l’rasoir électrique aux Crows. Y sont tellement cons qu’y vont essayer de se raser avec, même s’il zont pas de barbe ! Ha ha ha !

             Nos deux amis rigolent de bon cœur. Les larmes aux yeux, l’avenir du rock reprend :

             — Vous zêtes toujours aussi dur avec les Crows, Jeremiah. Depuis tout ce temps, vous ne croyez pas qu’il serait temps de fraterniser et d’enterrer l’hache de guerre ?

             — Y veulent pas trop. C’est pas leur truc d’enterrer l’hache. Zont besoin de me tirer des flèches dans le dos. Pour ceux, c’est une question de survie existentielle.

             — J’allais justement vous poser la question. Les flèches sont toutes petites, maintenant. Y font des économies sur le bois des flèches ?

             — Non pas du tout. Zont trouvé un nouveau jeu. Y m’attachent à un arbre et y m’tirent des fléchettes dans l’dos !

             — Vous voulez dire des darts, comme dans les pub anglais ?

             — Exactly sir ! They play Darts !

             — Zont bon goût les Crows ! 

     

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             Si tu veux passer un bon moment, vas voir les Darts sur scène. Tiens, ça tombe bien, elles sont en ville, tu peux même y aller en chaussons. Tu connais leur cuisine par cœur, mais ça marche à tous les coups. Comme si Nicole Laurenne avait réussi à transcender le vieux garage d’orgue que plus personne ne peut plus encaisser, celui des Fuzztones et des autres tenants de ce vieil aboutissant. Elle parvient à redonner un peu d’éclat à ce genre éculé par tant d’abus. L’été dernier à Binic, les Darts sont passées comme une lettre à la poste, en plein après-midi. Ce soir au Fury, elles jouent dans de meilleures conditions. Pour elles, c’est un jeu d’enfant que de rocker le boat d’un petit club. On appelle ça le professionnalisme. Nicole Laurenne y met sa touche, une touche qu’on pourrait qualifier de passion. Elle paraît tellement sincère dans sa démarche !

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             Bon d’accord, comme on peine à sanctifier, on ne peut pas s’empêcher d’ironiser, et pourtant, sur le coup, on vibre pour de vrai, même si ça reste exactement le même show, celui qu’on a décrit plusieurs fois en faisant semblant d’y croire, ou pour être plus précis, en y croyant un peu mais pas tant que ça. T’auras pas de frissons en écoutant les Darts, mais tu vas taper du pied et secouer mollement la tête. T’auras pas

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    de mélodie en écho dans la tête les jours suivants, t’auras juste des images de la petite guitariste Rebecca Davidson, perchée sur de hautes jambes gainées de noir et appliquée à gratter sa Gretsch. En fait, c’est elle qui donne du jus et qui d’une certaine façon vole le show. Nicole est bien gentille, mais la star des Darts, c’est la touchy Rebecca Davidson. Elle sort un son qui te hante la cervelle, la Gretsch bien jouée, c’est tout de même très particulier. On pense bien sûr à Ivy. T’as ce son en forme de fantôme sonique qui traverse tout, et qui dilue les graisses de l’orgue. C’est un son de niaque, un son acide, un son vampire qui semble traverser les siècles, elle le maîtrise avec une effarante économie de moyens et de gestes, elle fait preuve d’une infernale précision, comme si elle savait doser son alchimie au micro-gramme près. C’est elle qui amène la magie, elle joue fort, mais elle ne couvre pas les autres, elle a, comme on le dit des grosses bagnoles de sport, des chevaux sous le pied, et elle sait s’en servir. Alors tu ne la quittes plus des yeux. Elle reste dans son coin et veille sur le destin des Darts. Elle sort littéralement les Darts de la routine.  Elle réinjecte de l’excitation dans ce vieux garage d’orgue usé jusqu’à la corde.

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             Elles tapent des nouveaux cuts, ceux du nouvel album, Halloween Love Songs, à commencer par «Apocalypse» et son attaque à la MC5, repris à l’orgue et (sur le disk) à la basse fuzz. Sur scène, Lindsay Scarey n’a pas la basse fuzz, elle joue plus gras. Elle gronde dans le son. Toutes les dynamiques sont là, et ça marche. Elles enchaînent avec un «Zombies In The Metro» bien classique et idéal pour la scène, suivi de «Vampires In Love», bien noyé d’orgue. Tu te fais avoir à chaque fois. Parmi les nouveaux cuts, t’as aussi «Midnight Creep» bien chargé de la barcasse. Le pire, c’est que c’est bon. Sur l’album, les cuts ont encore plus de résonance. Le son est plein comme un œuf. Autre cut imparable : «The Devil Made Me Dot It» et son intro garage sixties, repris aussi sec à l’orgue et à la basse fuzz. C’est imparable. Les Darts t’embobinent encore avec «Darkness» et t’assistes à l’incroyable déballage d’«Up In My Soul». Elle retapent aussi des vieux coucous comme «Get Spooky» et «Pour Another» que les gens finissent par connaître.

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             Bizarrement, elles ne jouent pas les deux meilleurs cuts d’Halloween Love Songs : «Blood Run Gold» (un fast one bien drivé) et surtout «Dream Ghost», qui est le coup de génie de l’album, doté d’une niaque extravagante, avec la basse fuzz in tow. Le coup de génie du set est l’hommage qu’elles rendent à Lou Reed, avec une version Dartsy de «Vicious». Et là tu vois Rebecca Davidson faire sa Ronno avec un panache qui n’appartient qu’à elle.

    Signé : Cazengler, Dirt

    Darts. Le Fury Défendu. Rouen (76). 29 mars 2026

    Darts. Halloween Love Songs. Adrenalin Fix Music 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Chrissie & chuchotements

     (Part Two)

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             Belle actu sur Chrissie Hynde : six pages d’interview dans Mojo et un bel album de duos. Par qui qu’on commence ? L’interview, bien sûr.

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             Pour mettre l’interviewer Doyle dans l’ambiance, elle commence par pointer une photo de Sid Vicious et croasse : «I gave Sid that lock.» Elle adore rappeler qu’elle a toujours joué dans la cour des grands. C’est pas non plus n’importe où qu’elle donne l’interview : ça se passe dans la boutique de Joe Corré, the Light House. Corré est le fils de Westwood et McLaren, pour lesquels l’Hyndie a bossé dans les early seventies. Elle rappelle ensuite qu’elle a duetté en 1994 avec Sinatra sur son dernier albums, Duets II, ce qui la conduit tout naturellement au Duets Special qu’elle vient d’enregistrer avec une palanquée de cakes et de cakettes.

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             Doyle attaque justement avec Debbie Harry, qui duette sur un cut de Duets Special. L’Hyndie ne la connaît pas plus que ça. L’Harry, c’est New York, et les Pretenders c’est Londres. Elles ont fini par tourner ensemble en Australie et l’Hyndie dit la respecter, car elle n’a jamais abusé de son charme - She never did the sort of soft porn thing - Bon bref, on s’en fout de Blondie. Par contre, elle se rappelle bien que les Beatles ont changé sa vie - I was Beatles fan number one -  Elle a adoré les sixties, The Stones, everything. Elle se souvient aussi d’un concert de CS&N assez récent à l’Albert Hall qu’elle a dû abréger car elle était prise d’un fou rire à voir tous ces vieux chanter «Guinnevere» en chœur. Doyle la branche ensuite sur la série Pistol et l’Hyndie dit qu’elle n’a pas pu regarder ça, «Because that was definitely not the way it was». Comme son personnage apparaît dans la série, l’Hyndie a dû rencontrer Boyle, le réalisateur, et la gonzesse qui l’incarne. Elle explique que Boyle a trafiqué l’histoire des Pistols et fait de L’Hyndie la cinquième Pistol, ce qu’elle n’était pas. Mais elle ne veut pas enfoncer Boyle. Elle n’est pas aussi féroce que John Lyndon qui à l’époque avait volé dans les plumes de cette grosse arnaque.

             L’interview se termine avec d’autres news : l’Hyndie a trois albums en route, un nouveau Pretenders, un album enregistré avec des Brésiliens et un nouveau jazz-flavored album avec The Valve Bone Woe Ensemble. Miam miam.

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             T’as quelques grosses surprises sur Duets Special qu’elle vient de faire paraître : à commencer par le «Me & Mrs Jones» de Billy Paul qu’elle tape en duo avec KD Lang. C’est puissant et ça te fout des frissons. L’Hyndie jette toute sa chaleur humaine dans le groove de Gamble & Huff - We got a thing/ Goin’ on - Elle monte bien le thing et fait descendre le goin’ on d’une octave. Tu sens que tu viens d’entrer sur le territoire d’un disk important. Aussitôt après, t’as le duo du siècle : une cover du «Can’t Help Falling In Love» d’Elvis, avec ni plus ni moins que Lanegan. C’est elle qui attaque et Lanegan entre à la suite d’une voix d’ange des bas-fonds. Fascinant ! T’as là deux des plus grandes voix de l’histoire du rock, tous mots bien pesés. Et ça continue avec un autre duo du siècle : l’Hyndie + Lucinda Williams. Elles tapent le «Sway» des Stones. Lu attaque à la désaille fondamentale et ça chante à l’extrême traînasse de la rascasse. Tu t’ébroues dans l’écume des jours. T’es au paradis. Pas de meilleure conjonction possible ! Et puis ça va commencer à dégénérer. Le choix des duettistes va ensuite laisser à désirer. Elle fait venir Dave Gahan, oui, le mec de Depeche Mode, pour duetter avec elle sur le «Dolphins» de Fred Neil. Il est mauvais. C’est elle qui sauve le Dolphins du naufrage. Elle parvient à groover son sometimes I wonder if you sometimes think of me. Ça continue de s’embourber avec l’«Every Little Bit Hurts» de Brenda Holloway, et puis voilà l’«I’m Not In Love» de 10cc qu’elle duette avec une certaine Brandon Flowaers : elle semble très autoritaire, mais quand l’Hyndie arrive dans le couplet, ça se met à sonner. Elle duette avec Debbie Harry sur «Try To Sleep». Catastrophique ! C’est même pathétique. Cette pauvre Debbie n’a jamais eu de voix. La plupart des invités et des invitées de l’Hyndie ne servent à rien. Ça ne te rappelle rien ? Oui, l’album des duos de Jerry Lee, Last Man Standing, où tous ces gros branleurs sont venus se vautrer en croyant pouvoir duetter avec Jerry Lee. Ça se termine avec «(You’re My) Soul & Inspiration» de Barry Mann & Cynthia Weil que l’Hyndie duette avec devinez-qui... Oui, l’Auerbach ! Il ose ramener sa fraise dans cette histoire. Pauvre crêpe ! Ils essayent de refaire tous les deux la fin du «You’ve Lost That Lovin’ Feelin’» des Righteous Brothers, mais la pauvre crêpe braille un ‘baby’ complètement raplapla. T’as vraiment des super-cloches sur cet album, comme sur l’album de Jerry Lee. Ces pauvres cloches s’y ridiculisent pour l’éternité. Les seuls qui passeront à la postérité avec l’Hyndie sont bien sûr Lanegan et Lucinda Williams. Le conseil qu’on pourrait donner à l’Hyndie serait celui-ci : entoure-toi mieux. Fuis les super-cloches et les incapables.

    Signé : Cazengler, Personality Chrissis

    Chrissie Hynde & Pals. Duets Special. Parlophone 2025

    Tom Doyle : Talk of the town. Mojo # 387 - Februrary 2026

     

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    3B

    TROYES - 10 / 04 / 2026

    ELIZA STARK AND THE DAPPERS

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             Strict minimal. Peu de choses. Une grande contrebasse blanche. Aucun sticker. Une Gretsch blanche. Une batterie, l’on ne voit que la grosse caisse, d’autant plus blanche que sur la façade le lettrage noir et la goutte de sang d’une rose rouge non éclose en font ressortir l’incandescence de sa blancheur.  

             En attendant qu’ils arrivent, je rejoute une goutte de noir. Viennent du Montenegro. Le mont noir. Non ce n’est pas une ville, mais un pays. Situé sur la mer Adriatique qui ne lui offre qu’une courte façade maritime, le reste est constitué de montagnes et de vallées. Pendant longtemps le Montenegro a fait partie de la Yougoslavie. Donc un groupe monténégrin. Pas du tout. Viennent de Russie. De Saint-Pétersbourg. Se sont exilés lorsque la guerre a éclaté entre la Russie et l’Ukraine… Tiens, tiens, rockabilly et politique sont deux mots que l’on ne rencontre pas trop souvent associés.

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             Se mettent en place. Sobrement sans chichi. Dan et Eliza sont pratiquement côte à côte. Juste un étroit espace entre eux qui de tout le set permettra d’entrevoir Evgeny derrière sa batterie. N’en font pas des tonnes. Petits regards échangés et hop c’est parti. Un petit instrumental, pour se chauffer les doigts. C’est tout mignon, une espèce de sonorité slowack des années soixante mais trottiné à la manière des canters d’entraînement que l’on faisait endurer aux pouliches pour les mettre en forme pour deux heures plus tard les mettre au départ de la course. Evgeny s’arroge la part du lion, le plus âgé, une frappe lourde et en même temps très fluide. Dès le départ l’on saisit qu’il n’est pas là pour se faire oublier.

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             Faut dire qu’Eliza est d’emblée inoubliable. L’a du chien. D’ailleurs elle tient sa big mama en laisse, d’une poigne ferme. Ce soir elle emprunte un look à la Imelda May. Quelle classe ! Vous trouverez facilement des photos d’elle sur lesquelles elle arbore d’autres apparences. Toujours aussi belle, une grâce naturelle, une simplicité sans artifice. Elle attire les regards.

             Ils nous ont prévenu, un concert de hot rockabilly. On dit toujours ça. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Il aura fallu qu’elle assène trois coups seulement sur ses cordes, pour que l’on comprenne que ce n’était pas un mensonge. J’ai dit trois coups j’aurais mieux fait de parler d’avalanche. Elle slappe plus vite que son ombre, elle tient le rythme sans faillir, derrière avec son métronome sinueux nous permet de nous rendre compte de l’invariance rythmique et néanmoins kaotique de la Miss.

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             Si vous avez envie de griffonner une lettre d’encouragement au pauvre Dan auquel la Demoiselle ne laisserait aucun emplacement pour se servir de sa guitare, jetez le brouillon dans la corbeille à papier. Dan n’assure pas, il maîtrise, pas le genre de gars à s’affoler pour une tornade force dix, l’est toujours présent quand il faut et encore plus quand vous ne l’attendez pas, c’est un pointilliste, une note par ci, une note par-là, intervention adéquate à tous moments, l’est comme le gars qui vous fiche les banderilles sur le dos du taureau, mais dix fois sur un morceau de deux minutes il vous plante une estocade à immobiliser un troupeau de bisons lancé au grand galop. En plus souvent avant d’officier, il jette un regard complice à Eliza.

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             Je n’ai pas tout dit sur Eliza, certes elle slappe, comme assis tout tranquillou sur votre banquette vous regardez, par la fenêtre d’un train à grande vitesse, le paysage vous sauter au visage et disparaître instantanément pour se renouveler à chaque instant.  Elle slappe à mort et à vie, mais elle chante aussi. Chant champagne explosif, chant(-)illy à la nitroglycérine. Une voix implacable, des intonations coups de fouet sur les échines de la chiourme lors d’un combat naval, elle tire à boulets rouges, sans faillir, sans faiblir, un vocal d’airain, un glaive d’acier, un couperet de guillotine, étonnez-vous que le public ait perdu la tête à chaque fin de morceau !

             Ils alignent les morceaux comme au tir aux pigeons. Plein cœur de cible à tous les lancers. Sont époustouflants. Le rockabilly comme vous ne l’avez jamais entendu. Une épure. La netteté d’une Idée platonicienne. Surtout cette force, cette netteté, cette violence. Un rockabilly féroce. Une bête fauve qui vous fait l’offrande de la beauté pure de sa course au bout du soleil et de la nuit.

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             La prestance d’Eliza, oui, sa révoltante facilité, oui mais aussi le génie d’Evgeny, alors que ces deux compères jettent toute la gomme, lui en retrait, il module, il efface, ne vient pas du jazz pour rien, l’a la frappe serpentine, celle qui se sort de toutes les difficultés, passe au travers de tous les collets, qui ordonne sans effort, l’apporte en quelque sorte une présence tutélaire à tous les excès, il n’impose rien, il pose, il façonne, il amoindrit et il exhausse, il ne bétonne jamais, il apporte le liant  qui permet au Léviathan de respirer.

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             Dan dans la retenue. Dan dans le danger aussi. Il instille les vrilles qui déséquilibrent l’ensemble, et les cales qui permettent de ne pas basculer dans le n’importe quoi. Joue de sa guitare comme l’on instille dans une potion, la goutte mortelle ou l’élixir de longue vie.

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             Trois sets. Le premier comme un typhon qui déferle sur vous sans préavis. Un gigantesque serpent de mer qui vous entoure de ses anneaux, vous avale tout cru, et vous procure l’extase du rocker que vous avez toujours recherchée et jamais jusqu’à lors rencontrée. Torride. Inarrêtable. Vous jugez que le miracle dure depuis trop longtemps. Que cette fois c’est le dernier morceau, l’ultime flamboyance. Z’ alignent encore cinq titres aussi titanesques, puis encore cinq cerises sur le gâteau flambé au rhum. Ils arrêtent, avec regret. Promettent de revenir dans dix minutes.

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             Incroyable, mais vrai, dix minutes top chrono plus tard ils sont de retour. Pour ce deuxième set, ils déploient un autre éventail. Celui des reprises, à la moulinette rockab, cela va du Theese boots are made for walkin’, vous ne les aviez jamais vu se manier le train aussi rapidement, faut dire qu’avec ces High Heel Sneakers sur lesquels Eliza s’est hissée, nos pauvres bottes ont intérêt à ne pas faire piètre figure. Suivra un Johnny Be Goode, jamais entendu poussé à un tel maximum, le rockab ne respecte rien, même pas le rock’n’roll. Comparée à cette diablerie la moulinette punk se transforme en tortillard à crémaillère. D’ailleurs ils aligneront aussi un Never Can tell davantage cloué dans les normes chuckberryennes, mais avec de clous rouillés et tordus. Pour souhaiter un bon anniversaire à Brian Setzer l’on entendra Eliza pousser le miaou à bon escient… Faut croire qu’elle a dû réveiller les tous les matous du quartier. Car l’intermède précédant le troisième set sera plus long. Z’avez une foule de matous-vus qui font la queue pour avoir droit de prendre une photo avec la toute belle. Tant qu’il y aura des hommes comme disait le film…

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             Le troisième set renouera avec l’incandescence du premier. Petit aparté : dans la journée avant de partir j’ai jeté une oreille à That Look, le nouveau single des Stones, les Stones y font du Stone dans le style première mouture. Ce n’est pas mauvais, mais j’ai peur que personne ne se jette de joie par la fenêtre après l’avoir entendu. Ben, Eliza et ses carillonneurs nous ont offert une version de Paint it Black, un ravage, qui a mis le feu aux poudres, l’ensemble du 3 B plein comme un œuf de brontosaure s’est massé devant le groupe en hurlant de joie. Pour ma part vingt-quatre heures après je ne me suis pas encore remis de cette interprétation. Elle surpasse même celle d’Eric Burdon et ses sauvages Animals… La fin du set a été une véritable tuerie, je ne m’étends pas dessus car je ne voudrais pas être inculpé pour complicité de  meurtres collectifs en réunion.

             Un grand merci à Béatrice la patronne pour ce groupe exceptionnel que personne ne connaissait… mais comment a-t-elle fait pour le dénicher !

    Damie Chad.

    Photos : Eric Duchêne / Djamal Maklouf

     

    *

            Comme promis nous revenons sur Cult of Occult, car le culte des choses cachées ressemble quelque peu à la non-existence des Dieux.

    FIVE DEGREES OF INSANITY

    CULT OF OCCULT

    (Season of the Mist / 2016)

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             Ces deux visages sont-ils les pendants des deux masques du théâtre, l’un souriant représentant la comédie, l’autre mine atterrée symbole du drame. A part qu’ici, ils sont tous deux effrayant, le deuxième arborant une expression de méchanceté bien plus dure que celle exprimée par le premier déjà peu engageant. Les yeux se touchent comme des vases communicants, ils expriment cette idée de degrés, les barreaux d’une échelle n’appartiennent-ils pas à la même échelle.

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             Nul besoin de se demander, le cadrage et les couleurs nous y obligent, si ce n’est pas un double clin d’œil à la célèbre pochette de In the court of the Crimson King de King Crimson. Rappelons que le disque est sorti en 1969 et que  la tête du roi pourpre est censée représenter l’homme (américain) schizoïde du vingtième siècle, partagée entre l’horreur de la guerre du Vietnam et le rêve hippie qui commence à s’effilocher…

             L’artwork est signé par Provoking Drama qui n’est autre que l’artiste Jeni Fitts, une œuvre aux portes de la folie. Qu’elle porte en elle et qu’elle essaie d’extérioriser par la peinture. Pensons à Gérard de Nerval et à Friedrich Hölderlin pour mesurer l’ampleur du combat qu’elle mène contre les structures étrangères du monde qui s’immiscent en elle.

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             Le titre est éloquent. Ces degrés d’insanité sont à comprendre comme les degrés d’une initiation. De la main gauche. Si nous avons choisi de traduire insanity par insanité et non par folie, c’est parce que la spécificité de ce terme en français induit une idée de jouissance à se vautrer dans les aspects les plus dégradants de la nature humaine.

    Alchoholic : (avec un tel titre l’on ne s’étonnera pas que le groupe se fasse traiter d’alcoolique, toutefois il est nécessaire de le comprendre comme une  provocation mais aussi comme une  revendication affirmée, n’oublions pas  le nom du groupe, l’on ne mime pas les rituels.) : un bruit inaudible qui croît lentement, une batterie hésitante, titubante, cahotante, quelques coups de cymbales pour le corps qui penche, qui flanche, qui se déhanche, qui s’enclenche en dernier ressort dans sa démarche hésitante, le  gargouillis horrible de la voix, vomissures affleurantes, on croirait notre anti-héros prêt à s’effondrer dans les deux minutes qui viennent, mais non, il se reprend, un nouvel élan, un nouvel allant, son corps se cabre, se cambre, il assume, il assomme la foule de ses invectives, il manie l’invective, contre la vie et contre les autres, il ne boit pas pour oublier les problèmes qu’il n’a pas. Il boit pour oublier les autres, l’alcool comme une tour d’ivoire, une protection, un barrage contre le monde, le bruit décroît lentement jusqu’à devenir inaudible. Nihilistic : coups de gong tirebouchonné, la cérémonie peut commencer, grands coups de battoirs clinquants, la pièce est vide, les fidèles sont absents. Chant de haine martial. Si vous n’avez pas compris pourquoi je bois, voici l’explication, première stase : parce que je ne suis rien, je suis vide, comme vous d’ailleurs. Stase deux : mais vous ne le savez pas, vous ne voulez pas le savoir, vous vous prenez pour quelque chose, pour quelqu’un, mais vous êtes vide, la batterie plus forte, la basse fait le gros dos, une fois morts vous ne serez plus rien, déjà que vous n’êtes rien de votre vivant, vous êtes méprisables. Stase trois : le coup de couteau final : vous croyez en un être suprême, vous le priez, il n’existe pas. Les guitares bourdonnent comme des mouches sur un cadavre. Attention solo de batterie : des coups redoublés pour renverser des quilles de bois creuses, borborygmes de haine. Rien. Même plus de musique, c’est le coup de grâce, il éructe comme un pope russe ivre qui ne croit plus depuis longtemps à l’évangile, alors il vous donne l’absolution en grognassant la liste des commissions.  La baudruche crevée de Dieu en prend plein la gueule pour pas un rond. Misanthropic : une tornade sonique, on a compris qu’il ne s’aime pas et qu’il n’aime pas Dieu, mais si l’absence d’amour est une chose dont on se passe très bien, il est une chose que l’on chérit : la haine. La haine de l’autre. Un long passage battérial du genre enfoncez-vous ça dans la tête. Il vitupère. Il hait tout le monde, les hommes, les femmes, les jeunes et les vieux, la guitare grince comme un pendu à la grande vergue d’un bateau amiral. Elle insiste, elle vous refile un riff laminoir, et le vocal scande et danse comme un peau-rouge autour d’un poteau de torture, la haine est sans limite, il conspue l’humanité entière, le vocal chie sur vos têtes dans le vain espoir facétieux que vous sentiez la rose, l’a juste l’envie de tuer, de transpercer, d’écraser, de découper, de déchirer, la guitare vous fait un bruit de bombardier et de missiles glissant dans le ciel, apocalypse maintenant et toujours jusqu’à l’extinction de l’espèce humaine, une corde  de basse qui résonne comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase,  la haine n’a pas de fin, elle prend son temps, parfois elle brûle, parfois elle couve. Des œufs de haine. Les deux dernières minutes sont des bruits de forteresses volantes en mission pour recouvrir l’humanité d’un tapis de bombes.  Vous conviendrez qu’elle ne mérite pas mieux. Psychotic : machines, l’on se croirait dans une usine, imaginez la bande-son d’un cerveau qui fonctionne tout seul, sur lequel son propriétaire ne peut avoir une quelconque action modératrice. Un atelier qui marche tout seul. Cependant c’est le moment de la prise de conscience, le vocal s’estime malade, il est le premier à comprendre qu’il est possédé par l’idée de faire du mal, de tuer, de faire souffrir, sa plus grande jouissance serait d’assassiner le monde entier, il sait que c’est horrible, il ne peut s’en empêcher, il hurle de toutes ses forces comme un possédé. Par lui-même, sûrement, par sa propre haine, assurément mais aussi par Satan, bruit catastrophique c’est  Satan qui le lui ordonne, maintenant il peut s’amuser avec chacune de ses victimes, la torturer sadiquement, la faire souffrir lentement, je suis enfin habité par une passion, le monde a enfin un sens. J’exagère en écrivant que le morceau se termine par une joyeuse mélodie, mais enfin il y a aussi du vrai dans ce que je dis. Satanic : dernier stade, suprême degré, un son qui vient de loin, qui s’installe, qui occupe toute la place, le moment de l’inversion, la déclaration de guerre à Dieu, le monde est inversé, Satan est le Père et je suis le fils, je viens apporter la désolation, la destruction, l’humanité entière est condamnée à périr en d’atroces souffrances, en tortures dégoûtantes, vous avez un rire de cymbales qui vous fait froid dans le dos, le prophète déclare ses intentions, il conte son programme ligne par ligne, les légions de Satan se lancent sur leurs victimes, avec fureur mais sans se hâter, les coups pleuvent de partout,  l’on n’entend plus qu’un gargouillements de sang qui coule, matraquage grandiloquent, le Punisseur de l’engeance humaine donne ses ordres, nul ne doit en réchapper, tous doivent souffrir, les légions de Satan oeuvrent méthodiquement, le massacre dure longtemps, la batterie joue un peu la mouche du coche, la tuerie universelle ne se hâte pas, nul ne doit en réchapper, le vocal est en crise, il répète sans cesse les mêmes mots, les mêmes formules, un dernier riff compressif s’obstine, une vrille qui détruit tout ce qu’il reste de l’Humanité. Fin brutale. Travail achevé.

             Un opus créé pour déplaire. Cult Of Occult ne prend pas des pincettes. Z’emploient des tenailles rougies au feu pour vous faire entendre le sens des mots tout en vous écorchant les oreilles. Musicalement les esprits raffinés trouveront l’ensemble un tantinet répétitif. Ce n’est pas leur problème. Ne sont pas là pour mettre des guirlandes sur les cadavres.

             Si l’’Humanité est médiocre, si c’est un grand honneur que de l’éliminer, autant accomplir cette tâche sans attendre. La logique est imparable. Reste un problème : c’est que cette entreprise de saccage généralisé ne semble pas procurer à ce travailleur de l’horrible une grande jouissance. L’était plus heureux lorsqu’il était alcoolique que lorsqu’il obéit à son Père. Il maudissait ceux qui croyaient en Dieu, le voici devenu l’exécutant servile des basses œuvres de son patron. Il ne lui reste donc qu’à tuer son nouveau Dieu, autrement dit Satan. Ce qui entre parenthèses est accompli dans notre antérieure livraison 731 dans l’opus I Have no Name sorti voici quelques jours.

    Preuve que Cult of  Occult construit pas à pas une œuvre qui ne cherche pas à tout prix le sensationnalisme. Le groupe joue une partie d’échecs avec lui-même et contre le monde. Ils ont pris le parti des noirs. Ne sont pas pour rien des partisans d’une vision occulte de l’univers. Chaque disque est à considérer comme une partie jouée. A chaque fois l’enjeu se modifie. Ne vous reste plus qu’à reprendre tous leurs disques et à méditer sur les contreparties.

    Damie Chad.

     

    *

             Quand j’ai vu le nom du groupe je me suis dit : tiens encore des écologistes, ensuite j’ai réfléchi, j’aurais dû commencer par-là, c’est quoi une carnation verte me suis-je demandé, poursuivant ma première impression j’ai décrété que ce devait être une touffe d’herbe, heureusement mon cerveau a revivifié la bougie de mon intelligence qui commençait à décliner, une carnation verte me suis-je écrié c’est la peau d’un mort, voici qui devenait diablement plus intéressant, j’ignorais que cette déduction était totalement fausse mais le reste de la pochette m’a convaincu…

    A DARK POEM PART I

    THE SHORES OF MELANCOLIA

    GREEN CARNATION

    (Season of the Mist / 2025)

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    Merveilleuse pochette. Nous retrouvons Niklas Sundin qui a déjà signé, entre autres, deux couves pour Aephanemer (voir livraisons 705 du 09 / 10 / 2025 et 710 du 13 / 11 2025) que nous avons beaucoup aimées surtout celle de l’album World of Wilderness qui exprime si bien par son merveilleux équilibre le sentiment de la finitude apollinienne de la grécité antique. Tout autre époque pour ces Rivages de la Mélancolie dans lesquels se télescopent et la modernité de la bande dessinée et l’attrait de l’esthétique symboliste.

    Il y aurait beaucoup de réflexions à mener quant à l’interprétation de cette antagoniste fusion entre la modernité de l’art de la BD et le mouvement pictural symboliste. La remise en cause de la suprématie de la clinquante imagerie du surréalisme s’est d’ailleurs en partie effectuée ces dernières décennies par le jeu de l’illustration des pochettes des trente-trois tours.  Face à une modernité angoissante il ne s’agit pas d’un retour timoré vers la vieillotterie d’images rassurantes mais l’expression logique du déploiement du rock’n’roll, art phonique enté sur la révolte du mouvement romantisme dont il est et l’ultime surgeon et une nouvelle semence.

    Green Carnation provient de Norvège. Il fait partie de ces groupes qui bénéficient d’une aura mythique quant à leur traitement du Metal dont ils ont expérimenté toutes les sentes. Toutes les traverses et tous les travers. Il a connu des temps d’arrêt et moult changements. Toute métamorphose nécessite des stations chrysalidaires. A Dark Poem est une trilogie ambitieuse, le troisième volet est à venir.

    Kjetil Nordhus : lead vocals, backing vocals / Stein Roger Sordal : bass, rhythm guitars, lead guitars, keyboards / Bjørn Harstad : lead guitars, effects  / Endre Kirkesola : keyboards, synthesizers, organs, effects /Jonathan Alejandro Perez : drums

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    As silence took you : un concept album. Tout de suite un parti pris. Le texte est privilégié par rapport à la musique. Attention de supers musicos mais qui servent une musique d’accompagnement. En contrepartie Kjetil Nordhus a intérêt à assurer. S’en tire bien. Le texte n’est pas des plus faciles. Commence par un mort.  Ce n’est pas le plus terrible. Un homme se penche sur son passé. Ce n’est pas le décès de la mère qui compte. Ce sont les mille morts qu’occasionnent les mille mots d’une maman qui jugeait son gamin durement. L’a fallu qu’il fasse avec, même si avec le temps il comprend qu’elle le mettait en garde contre la vie. Du pathos, mais si bien modulé, sans affectation que l’on se laisse prendre. La musique est au point, mais l’on aurait un orchestre symphonique à la place, s’en apercevrait-on… In your paradise : je vous rassure sur la vidéo il y a bien un orchestre de rock qui joue – même si par deux fois Ingrid Ose s’en vient jouer de la flûte traversière – l’on remarque la barbe grise de

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    Nordhus et cette étrange manière d’Alejandro Perez de se servir de son bras droit comme s’il était indépendant de son corps, pour le décor vous connaissez, c’est Gaza ou l’Europe dans deux ou trois ans, curieuse manière de décréter ces scènes de violence comme le paradis, mais soyez philosophe comme les paroles de la chanson, ces horreurs sont l’endroit où tu vis, profites-en bien, c’est le seul paradis dans lequel tu vivras, sois-en persuadé dans ta tête. Me, my enemy : z’y vont sur la pointe des pieds, mer calme et paisible, en plus ils partagent mon optimisme sur les années futures, la mort plane plus près de nous qu’on ne le pense, alors ils préparent une stratégie de survie, vos ennemis, leurs canons, leurs missiles, certes ils sont forts et dangereux, mais le plus grand de vos ennemis, c’est vous, c’est votre peur qui vous empêche de rire et de sourire à la vie même quand la mort s’approche, l’on n’est pas loin du concept d’amor fati ( Amour du destin) que Nietzsche a développé dans son œuvre, le fait que nous soyons mortels nous oblige à accepter la vie qu’elle soit bonne ou mauvaise. Riez, chantez, dansez. The slave that you are : entrée fracassante, la mort n’est pas sans cesse à nos trousses, pourquoi une telle hargne metallique alors que nous sommes dans notre petite vie pépère, dans notre niche écologique de survie, parce que tu es un esclave, avec une âme d’esclave, tu bosses et tu obéis, tu profites des miettes du Système, mais le système t’a déjà volé ton acceptation et ton âme. Ne te pose pas trop de question et n’en formule aucune. Surtout abstiens-toi de position politique… Une voix doucereuse vient te conseiller. Ecoute plutôt le fracas de la musique. The shores of melancholia : peut-être le plus beau morceau du disque parce que le plus énigmatique. Lyrique à souhait, c’était avant, quand Ophélie avait trouvé refuge dans les bras d’Hamlett, le temps a passé, Eros a estompé Arès, à moins que ce ne soit tout à fait le contraire, pour un temps, était-ce vraiment le bonheur, tant de soldats sont morts… Une histoire humaine parmi d’autres. Qu’en reste-t-il… Too close to the flame : le dernier morceau. Le bilan. Dans sa tête tout s’emmêle, en est-il lui-même conscient alors qu’il est en pleine introspection, elle (qui ?) n’est plus là, l’essaie de faire avec, se débat avec ses fantômes, mais le revenant le plus fantomatique n’est-ce pas lui-même… Un pied dans la vie. Un pied dans la mort. La sienne ou celle des autres. Etrangement l’accompagnement atteint à une dimension épique.

             Ces Dark Poems, comme leur qualificatif l’indique sont bien sombres. Si l’on vit : l’on survit. Et si l’on survit n’est-on pas déjà mort. Est-ce nous qui renonçons à la vie. Ou la vie qui renonce à la mort.

    A DARK POEM PART II

    SANGUIS

    GREEN CARNATION

    ( Season of the Mist / Avril 2026)

    Pochette choc. De Niklas Sundin. Le soleil est tombé sur la terre. Une minuscule goutte de sang si on compare la planétaire catastrophe de notre habitat à l’incommensurabilité du monde. Cette peccadille ne suffirait-elle pas à teindre le monde de notre vulnérabilité triomphante. Sommes-nous sûrs qu’elle ne se soit pas infiltrée en notre intérieur. D’ailleurs n’est-elle pas tombée de la lymphe de notre pensée…

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    Kjetil Nordhus : - vocals / Stein Roger Sordal : bass, rhythm guitars, lead guitars, keyboards / Endre Kirkesola : keyboards, synthesizers, organs, effects, backing vocals / Jonathan  Alejandro Perez : drums.
    Sanguis : étrange ce rythme un peu chinois pour débiter ce deuxième volet de la trilogie, ne dure pas très longtemps, ce premier morceau ressemble un peu à l’ouverture du premier opus, un accompagnement, un vocal imprime sa forme à la musique même lorsqu’il se tait, des montées et des descentes, une voix qui grinçonne un tantinet alors que les instrus nous la jouent générique, le thème identique, pas seulement axé sur la mère, cette fois la famille en entier, le père en prend pour son grade, violent, buveur… se dégage tout de même une espèce de sérénité, le paternel lui aussi trimballe ses propres valises, son exemple parce qu’il sera un contre-exemple pour le fils, aidera celui-ci à s’en sortir, tout compte fait sont tous dans la même galère. Sur la fin le son se froisse, un peu à la manière d’une âme blessée… Loneliness told, loneliness unfold : (Stein Roger Sordal : lead vocal) : une voix qui parle, est-ce soi-même ou un ami, vivre dans la crainte n’est pas possible, avoir le courage de surmonter ses anciennes douleurs, triste mélodie, une guitare et un simple chant, tu as le droit de te confronter à ton passé dans lequel tu t’enfermes, la solitude referme ses ailes sur toi, sans doute faut-il boire la coupe jusqu’à la lie. Sweet to the point of bitter : après la triste ballade, l’envol hésitant avec ses chutes et ses rebondissements, sans doute faut-il totalement intérioriser l’échec pour non pas s’en débarrasser mais s’en servir comme d’un trampoline pour rebondir et retomber, dix fois, cent fois, mais de plus en plus haut, ne pas partir dans la vie au grand galop, un trot fragile peut suffire, l’espoir fait vivre, ne se sent-il pas la force de faire admettre sa faiblesse à une autre âme, le rythme galope, le vocal s’enflamme et gagne en intensité. Faut prendre le temps d’écouter, l’accompagnement semble couler de source mais il épouse les émois de l’âme blessée qui s’automédicamente au plus près. Une subtilité instrumentale surprenante. I am in time : c’est parti, pour l’acceptation de soi, tout le passé, le présent et le futur, même si la voix tremble un peu, même si la musique semble parfois retenir son souffle dans la crainte d’éteindre cette soif de volonté, ce désir de vivre envers et contre tout, l’est maintenant dans la présence de son existence, pour les bons comme pour les mauvais moments, le chant accède à une plénitude d’acceptance étonnante. Fire in ice : le feu en soi, la glace aussi, se confronter aux autres, pour mieux se retrouver en soi-même, s’accepter tel que je suis, même si je ne sais pas trop où je me situe, la musique court, la voix implore, la basse rabat les bassesses, la voix s’élève, encore plus claire pour affirmer sa propre prégnance dans la nature, maintenant elle se gonfle de colère, elle ne croit plus qu’en elle-même, davantage qu’en lui-même, pas un héros, mais exemplaire. Triomphe du moi sur soi-même. Lunar tale : ( :+ Ingrid Ose : flûte) : métaphore, la voix traîne, comme un enfant qui veut persuader ses parents qu’il est devenu grand, le grand saut, la flûte d’Ise, les notes de piano, cette guitare grattée, le moment du grand partage, la grande résolution d’être soi jusqu’au bout de soi, ne plus regarder en arrière, étrange toutefois cet hymne au vouloir-vivre, sur une musique qui semble avoir du mal à s’agréger, que présage cette dichotomie, le meilleur ou le pire… Nous attendrons le troisième volet.

             J’avoue que je ne suis pas très sensible à cette musique, trop prog à mon avis. Quant à la thématique elle me paraît un peu trop souffreteuse. Résiliente pour lâcher la tarte à la crème de notre époque. L’ensemble n’a pas la force du Cri de Münch. Ce que je préfère dans ces deux opus ce sont les deux couves de Niklas Sundin.

    esther phillips,ella a thaun,mavis staples,darts,chrissie hiynde,eliza stark  and the dappers,cult of occult,green carnation

    Sanguis (Blood ties) : vidéo sortie en avant-première du premier titre de l’album. Toujours intéressant à regarder, celle de Paradise (voir plus haut) qui accompagnait le premier volet s’avère supérieure, presque hiératique. 

    Damie Chad.

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 731 : KR'TNT ! 731 : CARL & THE RHYTHM ALLSTARS / ONIE WHEELER / DeROBERT & THE HALF-TRUTHS / MONSTERWATCH / BOOKER T. JONES / ROCKABILLY GENERATION NEWS / CULT OF OCCULT / LOXODONTA / FRANCK BOUYSSE

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 731

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    09 / 04 / 2026

     

     

    CARL & THE RHYTHM ALLSTARS

    ONIE WHEELER  

    DeROBERT & THE HALF-TRUTHS

     MONSTERWATCH / BOOKER T. JONES

    ROCKABILLY GENERATION NEWS

    CULT OF OCCULT / LOXODONTA  

     FRANCK BOUYSSE

     

     

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    The One-offs - (os)Carl Wild

     

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            Tous les singles qui s’entassent ici ont une histoire. L’excellent «I’m Gone» de Carl & The Rhythm Allstars n’échappe pas à la règle.

             Remontons un peu dans le temps, jusqu’aux années 2010. Après trente ans passés en banlieue Ouest de Paris, on a dû se replier sur Rouen. Deux raisons : ta boîte a coulé et les trois autres Nuts sont à Rouen, alors c’est plus simple pour répéter.

             On prit très vite l’habitude d’aller traîner dans un endroit mythique de Rouen, le Bateau Ivre. On y montait vers minuit, bien rôti, et on en sortait à la fermeture, 4 h, blind drunk. Plusieurs fois par semaine. À l’époque, on récupérait encore assez facilement, il suffisait de dormir jusqu’à 13 h pour cuver et tu pouvais bosser l’après-midi. On bossait alors en prod pour une petite structure parisienne qui vendait des modules d’e-learning managerial aux grands comptes. C’était le télé-travail avant le télé-travail. Montage vidéo et mise en abîme graphique des contenus. T’avais intérêt à avoir les yeux en face des trous, car l’outil de prod était assez sophistiqué, pour le dire gentiment.

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             Le Bateau Ivre proposait toutes sortes de concerts, du rockab, du reggae, du rock, de la chanson. On y a même joué, avec les Nuts, notre vieux groupe de reprises des Saints. Frank battait le beurre des Nuts. Il ne sortait pas souvent le soir, mais il montait au Bateau chaque fois qu’il y avait un concert de rockab. Un soir, ça devait être lors du concert d’Orville Nash, Frank s’installa à une table avec un mec qu’on ne connaissait pas, mais qui était un rockab local. Ils papotèrent assez longuement. Frank me présenta ensuite le mystérieux rockab local : il s’appelait Dédé et cherchait à monter un groupe de rockab. Il prospectait au Bateau. Frank accepta de jouer avec lui et il fut le premier batteur d’Hot Slap. On répétait tous au même endroit, le Kalif, et on allait voir les Hot Slap en répète. Ils tapaient une belle version de «Matchbox». Frank jouait encore un peu avec les Nuts, puis il a fini par lâcher prise pour ne plus jouer qu’avec Hot Slap.

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             Un jour, il passe un coup de fil : «Ça te dit d’aller avec la bande à Dédé dans un festival rockab à Crépy-en-Valois ?». Pas de problème. Rendez-vous samedi en début de matinée chez Dédé. Et là, on tombe sur une vraie bande, 30 ou 40 rockabs purs, avec leurs gonzesses, et Dédé sort de son armoire des singles qui tuent les mouches pour animer la fiesta. Tout le monde est déjà à la bière. Avec Frank, on se fait discrets et on se met dans un coin, parce qu’on n’est ni coiffés ni fringués pareil. Puis une caravane de bagnoles se met en route direction Crépy. Incroyable ! On arrive sur place et Dédé sort les bouteilles de whisky du coffre. Tout le monde boit au goulot, sauf Frank qui n’a plus le droit de toucher une goutte d’alcool.

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             On va continuer d’aller de surprise en surprise. T’as déjà tous les disquaires spécialisés. On est en transe devant les bacs. Et puis soudain, on entend un groupe démarrer. On se rapproche de la scène. Les Red Cabs ouvrent le bal. Puis c’est le tour de Carl & The Rhythm Allstars. Carl se pointe sur scène en chemisette hawaïenne. Il gratte ses coups d’acou avec le manche pointé vers le bas, comme Cash. On s’attend au set pépère d’un petit jazz-band de banlieue. Mais ça prend vite la tournure d’un set sauvage à la Johnny Burnette. Ce diable de Carl a toutes les cartes en main : la vraie voix, la présence scénique, le jeu de jambes burnettien et l’épilepsie rockab. Il se jette par terre au bon moment, et quand on le voit faire, on se demande vraiment pourquoi les autres ne le font pas. Il y a dans l’essence même du rockabilly une pointe de folie et Carl l’a parfaitement intégrée. Il est le Wild Cat par excellence. Il descend en droite ligne de Johnny Burnette et de Charlie Feathers. Mine de rien, on est tombé par le plus grand des hasards sur un géant !

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             Fin de set. Il vend son single paru sur Wild qui est en train de devenir un label mythique, le label californien de Reb Kennedy sur lequel tous les rockabs rêvent d’enregistrer. Il le vend de la main à la main. T’as l’impression de tenir le Graal dans tes mains. Et quand tu vas l’écouter, ça sera encore pire, car c’est l’un des singles les plus déments de notre époque, Carl aspire son hiccup, il arrache son baby I’m gone à la Charlie Feathers, c’est d’une portée incommensurable, t’as là toute la grandeur du rockab, il pique sa crise de baby I’m gone, c’est fulgurant, tu prends ça entre les deux yeux, c’est encore pire que sur scène, et t’as le solo de rockab en piqué, boom, et ça repart au beat salace, c’est un vrai carnage ! Carl n’en finit plus de revenir à coups d’I’m gone, il s’en arrache la glotte, ce Big Daddy O est enragé. C’est un chef-d’œuvre de rockab sauvage. L’un des plus purs dans le genre.  

     Signé : Cazengler, (mais où est donc) ornicarl ?

    Carl & The Rhythm Allstars. I Am Gone/Slipped My Mouth. Wild Records Unknown

     

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    Rockabilly boogie

    - Onie soit qui mal y pense

     

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             Onie Wheeler est une très grosse poissecaille. Tu le repères vite fait sur That’ll Flat Git It Vol. 22, 25 et 49: Rockabilly From The Vaults Of Columbia Records, et sur That’ll Flat Git It Vol. 17: Rockabilly From The Vaults Of Sun Records. Colin Escott signe les liners d’Onie’s Bop, un beau Bear de 1991. Il commence par dire d’Onie qu’il ne doit rien à personne - He had a quirky individualistic style - Et quel style, les amis ! Onie a croisé Elvis, Hank Snow, George Jones, mais il est resté inconnu. Bad luck, nous dit l’Escott. Pas d’interview. Il est resté dans l’ombre. Onie est un mec du Missouri. Famille de 13 enfants. Il sert dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre Mondiale et en 1945, il gagne un petit concours. Onie adore Ernest Tubb. Puis il va faire comme tous les autres : tourner inlassablement. Arkansas, Illinois. En 1953, Onie enregistre

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    son premier petit hit, «Run ‘Em Off», et derrière, t’as Alden J Nelson qui gratte des poux d’acier trempé. L’Escott parle de «works of uncompromising beauty». Il a raison, l’Escott. Et puis t’as cette voix, «Onie’s low pitched vocals complemented by bass strings runs from A.J. Nelson.» On frémit à l’écoute de «When We All Get There», ce slow

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    rockab country violonné avec le killer Alden J. Nelson derrière - With the Nelson brothers beside him and rock & roll just barely on the horizon, Onie couldn’t put a foot wrong - Eh oui, t’entends chanter une superstar. Pour l’Escott, the early recordings are the truly great recordings. En 1955, Onie se retrouve en tournée avec Elvis. En 1956, il

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    enregistre «Onie’s Bop», claqué au solide slap de swing. Onie est un virtuose du wa doo dee dop. En 1957 il devient a real wild cat avec ce «Going Back To The City» bien

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    fouetté du slap, et on retrouve ce chanteur extraordinaire sur «Steppin’ Out». Quel enchantement ! Onie aime bien le rockab et Elvis, mais il en pince vraiment pour la stone country music. Puis son manager Charlie Terrell le laisse tomber - I was looking

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    for bigger things - En 1957, Onie va chez Sun enregistrer «Jump Right Out Of This Jukebox», country mais deep voice. Le single ne sortira qu’en 1959 ! Il trouve le tempo trop rapide. L’Escott ne sait pas pourquoi Uncle Sam a bloqué le single. Il pense qu’Uncle Sam était trop occupé à sauver la carrière de Jerry Lee. En 1958, Onie s’installe en Californie pour essayer de relancer sa carrière. Il bosse comme ouvrier dans des usines. Puis il revient au Missouri. En 1961, Bob Neal reprend contact avec lui et lui demande de venir s’installer à Nashville, mais le deal avec Neal tombe à l’eau, alors Onie cherche un job. Tous les plans sont foireux : t’as ce mec super doué et personne n’est capable de l’aider à percer. Tu prends la compile Onie’s Bop et t’écoutes

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    l’heavy rockab de «Wanna Hold My Baby». Onie chante comme un super crack. T’as encore «A Booger Gonna Getcha» attaqué au pur slap, et plus loin, «Long Gone», soft rockab de classe supérieure. Tu ne te lasses pas d’entendre ce chanteur extraordinaire claquer son «Steppin’ Out». Il est nettement plus rock & roll avec «That’s All» et avec «Cut it Out», il fait du country rockab : slap + violon + voix de crack. Nouvelle explosion de joie avec «Closing Time», fabuleux shoot d’honky tonk sourd. Alors après tout le monde s’interroge : pourquoi Onie n’a pas éclaté au grand jour ? A.J. Nelson explique qu’Onie ne voulait pas vendre son cul. Charlie Terrell dit que son «songwriting was too far ahead of its time. His best material was written ten years too soon.»

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             T’es assez fier de rapatrier John’ Been Shuckin’ My Corn, un Onie Records de 1973. T’as Onie sur la pochette avec sa gueule de superstar. Et ça part en trombe avec le morceau titre, un heavy country-bop de deep voice. Onie est l’un des meilleurs, pas de doute. L’album est très country, mais la voix est riche et Onie te file des frissons. «Run Em Off» sonne comme du pur country bop bourré de chaleur humaine. Et t’as le fast bop d’«Onie’s Bop». Incroyable vélocité du strut !  T’es pas venu pour rien.

             Signé : Cazngler, Oniegaud

    Onie Wheeler. Onie’s Bop. Bear Family Records 1991

    Onie Wheeler. John’ Been Shuckin’ My Corn. Onie Records 1973

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    Onie Wheeler. Something New And Something Old. Brylen Records 1982

     

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    L’avenir du rock

    - DeRobert valent mieux qu’un

     

             Bernard Pavot bourre sa pipe. C’est bon signe. Il se tourne vers la caméra et salue les téléspectatrices et les téléspectateurs.

             — Ce soir, nous avons l’honneur de recevoir Jean Cocktail, Hervé Buzin, l’avenir du rock et... comment vous appelez-vous déjà ?

             — Boule ! Et lui à côté, c’est Bill !

             — Boule & Bill alors ?

             — Tu l’as dit bouffi !

             — Bienvenue à tous dans Apostroumph !

             Il tire une longue bouffée sur sa pipe, souffle trois nuages comme Popeye, et se tourne vers Jean Cocktail qui est étalé dans son fauteuil, les bras pendants, comme une pieuvre désenchantée :

             — Cher Jean Cocktail, depuis que vous avez fini de repeindre votre putain d’église, à quoi vous occupez-vous ?

             — Je ne lis plus qu’un seul ouvrage, voyez-vous...

             — Et quel est-il ?

             — Le grand Larousse. Car voyez-vous, un chef-d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre...

             — Ah comme c’est intéressant. Et vous, Boule & Bill, vous plongez-vous à l’instar de Jean Cocktail dans les pages voluptueuses du grand Larousse ?

             — Non !, répondent-ils en cœur.

             — Voulez-vous développer votre pensée ?

             — J’plonge pas dans les pages !, lance Bill d’une voix de roquet.

             — Et pourquoi ne plongez-vous pas dans les pages, Bill ?

             — Passe que c’est gratuit sur Amazon !

             Bernard Pavot se tourne vers Hervé Buzin et lui demande s’il plonge lui aussi dans les pages du grand Larousse.

             — Nous je préfère le p’tit Robert !

             Boule et Bill re-clament en cœur que c’est gratuit sur Amazon.

             — Et vous avenir du rock, de quel côté penche votre cœur ? Larousse ? P’tit Robert ?

             — Ni l’un ni l’autre. Plutôt du côté de DeRobert.

     

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             Encore une bonne surprise. Les genres de concert qu’il ne fallait pas rater : DeRobert & The Half-Truths. DeRobert est un black solide surmonté d’une petite touffe de dreadlocks. Il porte un costard noir et semble souffrir d’une jambe beaucoup trop arquée. Il propose un set de Soul rentre-dedans, bien punchy, un set de boxeur black, il arrache sa Soul du sol en permanence et va systématiquement rivaliser d’extrême Black Power avec James Brown, notamment sur «Take Me Out Of The Dark». Voilà, tout est dit. Si tu veux ta dose d’hard funk, va voir DeRobert sur scène.

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     Ce blackos est un démon, un Soul Brother de très haut vol, il brûle les étapes, il brûle la ville, il se brûle les ailes, il screame à brûle-pourpoint, il brûle en enfer, son truc, c’est l’hot-as-hell, le burn-baby-burn, même ses morceaux lents groovent entre tes reins. Ça faisait longtemps que t’avais pas autant vibré. Tout est bien, tous les cuts te sonnent les cloches. Tu te demandes comment un black aussi puissamment doué peut être aussi peu connu. DeRobert a l’étoffe d’une superstar, et en plus, il a les compos.

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             Derrière il a un batteur blanc capable de battre l’hard funk. Le genre de mec qui ne ressemble à rien, mais quand tu le vois jouer, tu lui donnes le bon dieu sans confession. À  sa gauche, DeRobert a sa section de cuivres (trompette et sax), et à sa droite, sa section d’assaut, gratte/basse. Et là attention... Ces deux blancs dansent d’un pied sur l’autre pendant tout le set. On ne voyait ça que dans les Revues des géants de la Soul. Et tu vois le bassman rivaliser de wild-as-fuckisme avec Bootsy Collins. Soudain on le reconnaît !

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             David Guy, le plus gros voleur de show de la planète, le bassmatiqueur du diable. Il  accompagnait Quinn DeVeaux ici même en 2024. David Guy bassmatique en pète-sec des six doigts, c’est-à-dire quatre + deux, sur sa basse Gretsch. Il se permet des luxes insensés, il tagadate des triplettes de Belleville et meuble ses interstices de transitions fulgurantes. David Guy fait partie du gang des pires voleurs de shows, avec Dale Jennings d’Orgone, qu’on vu agir derrière Say She She. À côté de David Guy, un autre petit blanc danse et gratte ses poux sur une demi-caisse Gibson, il est encore plus possédé que DeRobert et David Guy réunis, c’est incroyable comme ces mecs font le show : t’as deux fabuleux virtuoses en roue libre qui te ramènent la folie des Famous Flames sur scène. T’es complètement flabbergasté. Le guitariste casse une corde et change de gratte. Pendant qu’il s’accorde, DeRobert fait un petit discours : «Fuck Trump! Fuck Ice!» Et bien sûr il reçoit une ovation. On se dit sur le moment que tout n’est pas complètement foutu et que la résistance s’organise contre les nazis.  

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             Tu ramasses les deux albums au merch. Et tu retrouves tout l’hard funk du set sur Soul In A Digital World, à commencer par le fabuleux «Take Me Out Of The Dark». C’est en plein James Brown. Les Half Truths sonnent comme les JB’s. DeRobert chante le funk comme un dieu. Funk encore avec «Workin’», awite folks ! Cut de rappel sur scène, fabuleux déroulé de cuivres, c’est l’hard funk de rêve. Même chose avec «Too Short», c’est gratté à la pointe de la modernité du funk, t’as toute la clameur du Black Power, avec les déboulades de basse ! Avec «The Joy», DeRobert Superstar tape un fabuleux groove d’entre-deux. Te voilà au paradis, ça groove entre tes reins. T’es vraiment effaré par le niveau de ce blackos. S’ensuit un puissant instro, «Poor Man Walk». Visité par la grâce. Back to l’hard funk avec «Too Busy». Pas de problème. Big funk-out encore avec «The Dole» - I got no money/ I got no food - suivi d’un heavy groove exceptionnel, «The Feel». Il te groove ça jusqu’à l’oss de l’ass.

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             Ce démon de DeRobert attaque I’m Tryin’ en mode hard gospel, il prêche et ça chauffe, il travaille ça à la dépouille, et plus loin il passe sans ciller en mode heavy groove de Soul avec «Ooo Wee». Soul funk de rang princier ! Merveilleux DeRobert ! Il fait aussi de la pop de Soul («The Dole Pt 2»), il est à l’aise dans tous les genres. Il repart en mode hard funk avec «The Speech». Fabuleux funkster ! - I gotta speak my mind - Il sonne comme une superstar. T’as pas d’autre mot possible. Encore un groove de funk génial avec «Goin’ Places», et t’as les petits accords funky dans le fond du son. Comme James Brown, il sait taper dans l’heavy groove : «Do It Alone» a le même poids qu’un hit de James Brown. Puis il va sur le terrain de Barry White avec «Please Shine On Me». Il tape là dans le sunshine groove. Retour en fanfare à James Brown avec «Write A Letter». Collé à la suite d’I’m Tryin, t’as un bout de Beg Me, avec notamment le morceau titre qui est un classique de dancing Soul, mais côté gros popotin. DeRobert ? Soul Brother définitif.

    Signé : Cazengler, qu’a pas deux roberts

    DeRobert & The Half-Truths. Le 106. Rouen (76). 21 mars 2026

    DeRobert & The Half-Truths. Soul In A Digital World. G.E.D. Soul Records 2010

    DeRobert & The Half-Truths. I’m Tryin’. G.E.D. Soul Records 2014

     

     

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    L’avenir du rock

     - How to make a Monsterwatch

             Ça se passe au bar, comme d’habitude. L’avenir du rock croit qu’il va siffler sa 25 Jupi peinard, manque de pot, Boule et Bill déboulent.

             — Alors Boule, tu déboules ? Et toi, Bill, toujours aussi débile ?

             — Ah t’aime bien les petits jeux de mots à la mormoille, avenir du froc. Pas trop dur pour ta p’tite cervelle bouffée aux monstermites ?

             — Ben l’un dans l’autre, j’m’onster pas trop mal...

             — On te trouve quand même vachement monster à terre, avenir du croque...

             — Oh ça va, j’évite de monstergiverser.

             — C’est monsternant ! T’as toujours l’air de monsterrasser les obstacles !

             — J’m’arrange toujours pour que ça s’monstermine bien. Pas la peine de monstériser les choses.

             — Quand tu déballes te petites monstergiversations, on sait jamais si tu te fous de notre gueule ou pas...

             — Vous vous monsterisez trop sur mes propos, tous les deux. Chuis pas aussi monstérieux que vous le croyez.

             — C’est quoi le secret de ta monsternité, avenir du flop ?

             — Monsterwatch !

     

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             On descend à la cave voir Monsterwatch de Seattle. T’es pas déçu. C’est assez brut de décoffrage. Sont quatre : un guitar slinger dédouané, un bassman grondant dans son coin, une locomotive humaine de type Dave Grohl derrière les fûts, et devant, un petit mec en veston et lunettes noires qui a décidé de rocker le boat avec une niaque bien de chez lui. Pacific Northwest, baby ! Et ces mecs tapent bien dans le tas, ils tapent

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     bien dans le mille, ils tapent bien dans le dur, ils ne s’accordent pas beaucoup de répit, ils enfoncent leur clou à bras raccourcis, c’est un rock extrêmement physique, très percutant. Ils font même un cut demetend à deux basses, tu vas de surprise en surprise, mais tu sais que la résonance de la cave joue pour beaucoup dans le trouble que t’éprouves. T’as des groupes comme celui-là qui flashent bien dans l’instant et dans le

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    chaos du son, car ça te passe tout simplement sous la peau et tu cales le battement de ton cœur sur celui du Grohl qui tape comme un sourd sur ses fûts. Lui c’est pas tchack-poum, mais tchack-boom ! Au final, t’as encore une heure de sec et net à méditer. T’as passé un bon moment. Plus les groupes sont sans prétention et meilleurs ils sont. Ils débarquent, deliver the goods et puis s’en vont. T’y a vu que du feu, et c’est très bien comme ça.

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             Tu ramasses l’album Head au merch. Le p’tit road manager est content d’en vendre. On est au moins quatre à faire la queue. Fantastique album ! Encore plus balèze que le set. Tu retrouves aussitôt «Animal Cookies» et l’énorme tatapoum du clone de Grohl. C’est un cut de batteur. Et le mec au chant est un bon. Il s’appelle John Spinney et le clone de Grohl s’appelle David Cubine. Au chant, Spinney insiste lourdement. Il attaque «My Life Is Dumb» au ouhh!. C’est blasté dans les règles. Tout est ultra joué, plein comme un œuf. C’est avec «Big Sin» que tout s’éclaire : ils tapent en plein Killing Joke ! Ça t’avait échappé lors du set. Exactement le même power ! Avec le même raw à la surface. Son incroyablement dense. «Installation Method» vient confirmer le parallèle avec Killing Joke : c’est la même énergie, le cut est monté sur des poux à la Geordie Walker et Spinney persiste dans l’insistance inflammatoire à la Jazz Coleman. Ils bouclent leur balda avec «Epipherine Takeout», une fabuleuse surenchère à la Killing Joke, pulsée au beat de Seattle. C’est monstrueux de Monsterwatching ! Ils s’enracinent dans le Joke en B avec «Know Sleep», le clone de Grohl n’en finit plus de taper dans le dur («Relative») et ils ont encore la main plus lourde avec «Alright Now». Beat, chant, riff-raff, tout est démesurément lourd de sens. Voilà la suite du Pandemonium.  

    Signé : Cazengler, munsterwatch

    Monsterwatch. Le Trois Pièces. Rouen (76). 16 mars 2026

    Monsterwatch. The Head. Killroom Records 2025

     

    *

    Wizards & True Stars

     - You can’t judge a Booker by looking at the cover

     (Part Two)

     

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             La saga de Booker T & The MG’s commence dès 1962 avec l’album Green Onions et sa pochette foireuse. Mais le morceau titre devient l’emblème du Stax Sound, par la seule puissance de son groove. Duck roule pour vous et derrière le copain Steve envoie de sacrés coups de Tele. Avec ce premier album, on entre aussi dans l’austère processus

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    des albums d’instros, comme dans le cas du James Taylor Quartet. Booker T & The MG’s sont des gens prolifiques, mais tellement bons qu’on les suit à la trace sans jamais rechigner. Duck réédite l’exploit de «Green Onions» avec «Mo’ Onions». Il nous sort là le smooth de rêve, un son qui va rester un modèle absolu. C’est Duck qui conditionne le rang des oignons. Le «Stranger On The Shore» qui ouvre le bal de la B sonne comme un groove miraculeux et on se régale encore plus de «One Who Really Loves You» car c’est joué dans la joie et la bonne humeur. Dès leur premier album, les MG’s sonnent comme le groupe idéal. Mais attention à l’austérité. C’est comme le cinéma muet, il faut s’habituer à l’idée de cette esthétique.

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             Deux ans plus tard, ils reviennent en force avec l’excellent Soul Dressing et sa belle pochette kitsch qui nous propose un Booker T cadré serré et frais comme un gardon du Mississippi. Ils nous sortent un «Big Train» monté sur un beat dévorant, le copain Steve casse du sucre sur le dos de sa Tele avec une niaque infernale et Booker T arrondit les angles à coups de B3. On retrouve leur fantastique énergie dans «Jellybread». Même power que celui de «Green Onions». Ils développent le cut au détour d’une boucle et le copain Steve joue au freakout de Memphis. Ils jouent aussi «Outrage» à la merveilleuse vélocité catégorielle. C’est du très haut niveau, pétri de qualités : fluidité, aisance et power. En B, on va tomber nécessairement sur «Mercy Mercy», énorme shoot de good time music emmené par un Booker T enthousiaste, une vraie merveille de légèreté et d’émancipation du peuple noir, même si le copain Steve joue comme un sale punk des bas fonds. Il faut aussi saluer Al Jackson qui bat si sec, notamment dans «Can’t Be Still». Celui-là ne traîne pas en chemin. C’est un sérieux client.

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             Et voilà qu’ils se payent une pochette classique pour And Now, qui paraît deux ans plus tard, en 1966. Ils y tapent une cover guillerette de «Working In The Coal Mine». Leur hommage à Lee Dorsey bat tous les records de finesse. Et ils sonnent très New Orleans avec un «Don’t Mess Up A Good Thing» monté sur le beat d’«High Heel Sneakers», mais avec un beau côté bastringue. Duck se paye la part du lion avec «Soul Jam». Il rôde dans le son et descend dans les bas étages. Ah il faut le voir pulser le beat, c’est un spectacle étonnant. Le copain Steve nous refait le coup du guitariste délinquant dans «One Mint Julep», un beau shuffle pulsé une fois encore par Duck la loco. Un vrai heartbeat ! Et Booker T renoue avec ses accointances dans une très belle version de «Summertime». Le round midnite, c’est son pré carré. 

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             Hip Hug-Her sort en 1967 sous une pochette très sixties. On se croirait dans Mademoiselle Âge Tendre. C’est un album très pépère. Au même titre que «Green Onions» (utilisé par Hubert pour son émission Dans Le Vent), le morceau titre fut utilisé comme générique d’émission de radio. Voyage dans le temps assuré. C’est un petit jerk bien apprêté qui s’habille chez Happening. Ce truc marche à tous les coups. Mais l’énergie n’est pas au rendez-vous. Ils nous groovent mollement un «Soul Sanction», comme s’ils malaxaient les fesses d’une fille qui ne veut pas. Ils font une version beaucoup trop acidulée du «Get Ready» de Smokey et sauvent l’album avec un «More» joliment hanté par l’un de ces thèmes mélodiques dont Booker T a le secret. C’est l’hymne des jours heureux. En B, ils saluent Felix Cavaliere avec une cover de «Groovin’». Booker T le joue avec délectation sur son grand orgue de cérémonie. 

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             En 1968, ils ne sortent pas moins le trois albums, le premier étant Doin’ Our Thing. Pochette très sixties, encore une fois, avec un groupe de jeunes gens photographiés au bord du fleuve. Les MG’s tapent dans le «You Don’t Love Me» connu comme le loup blanc de Willie Cobb et le groovent jusqu’à plus soif. Le copain Steve le joue en flux tendu. Par contre, ils foirent leur reprise de «The Beat Goes On» avec un son ingrat et dominateur. Ils tapent aussi un «Ode To Billie Joe» à la bonne torpeur académique. Cut idéal pour un mec comme Booker T qui adore napper les choses de la vie. Ils terminent cet album mi-figue mi-raisin avec un heavy groove de rêve éveillé, «Let’s Get Stoned», un groove de round midnite signé Ashford & Simpson, idéal pour le cat T.

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             Le deuxième album soixante-huitard s’appelle Soul Limbo. Rien de nouveau sous le soleil de Satan, nos quatre compères pondent de l’instro à la chaîne. Le morceau titre est un modèle de Memphis Sound énergétique, dignes des grandes heures de Green Onions. Al Jackson claque à plat et Duck se jette dans la furia del sol et joue au débotté. L’autre hit de l’album s’appelle «Be Young Be Foolish Be Happy», c’est une sorte de groove éberlué joué par des musiciens devenus fous. Booker T arrose tout ça de B3. On est à McLemore et ça roule ma poule. Ils punchent le diabolo du cortex dans la couenne du cut. Booker T fait encore des merveilles dans «La La Means I Love You» et la tension MGtique revient avec «Hang ‘Em High». Booker T nous roule ça dans sa farine et soudain ça démarre. On assiste à la naissance d’un shuffle, avec un Booker on the beat. Demented ! Ce qui distingue les MG’s du reste du monde, c’est leur raw power. On voit aussi Booker T noyer son «Born Under A Bad Sign» dans le pur jus de shuffle d’orgue. Par contre, ils en foirent deux et pas des moindres : «Eleanor Rigby» et «Foxy Lady», qui ne sont pas vraiment faits pour le B3.

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             Le troisième album soixante-huitard est la bande originale d’un film, Up Tight. C’est un album essentiel car c’est là que se trouve «Time Is Tight», le hit définitif des MG’s. La mélodie parfaite. L’un des sommets du Memphis Sound. Booker T le noie d’orgue et derrière, le copain Steve gratte comme un dingue. C’est avenir du monde, baby, l’ouverture définitive. Ces mecs visent l’apoplexie, c’est plein d’allant, radieux, le beat des jours heureux. Booker T, Steve, Duck et Al créent les conditions de la magie dans le bouclard de McLemore. On se régale aussi de «Children Don’t Get Weary», vieux groove de gospel que chante Judy Clay. C’est excellent et même beaucoup trop excellent. Booker T nous refait le coup du shuffle mirobolant avec «Thank’s Lament» et une intro qui fait rêver. N’oublions pas que Booker T est un puissant seigneur. C’est dans ce genre de cut que se joue le destin des Sixties. Au moins autant que dans les hits des Beatles. Tout repose sur le swing alerte de Booker T et sur la façon dont son copain Steve monte les cuts en neige.

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             En 1969 paraît The Booker T Set. On y trouve deux petits chefs-d’œuvre : leurs versions de «Lady Madonna» et de «Mrs Robinson». Duck prend Mrs Robinson au bas du manche et ça commence à swinguer en douceur et en profondeur. Booker T nage à la surface comme une crème anglaise. Étonnante qualité du groove. On se régale de cette basse si ronde. Duck se paye de belles descentes à contre-courant et nous régale du tact de son bassmatic. Ils font aussi un carton avec «The Horse» que le copain Steve gratte à la régalade. Sur cet album, les MG’s beefent un peu leur son et Booker T se répand jusqu’à l’horizon. Ils tapent aussi dans Burt avec «This Girl’s In Love With You». Le copain Steve joue en réverb et Booker T nappe en loucedé. Imparable. Et si mélodique. C’est beau à pleurer. Ils terminent sur une fantastique cover de l’«It’s Your Thing» des Isley Brothers. Mais ils sont trop pop pour le funk de Ronald. Ils ramènent cependant une belle dose de Southern niaque.

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             Paru en 1970, McLemore Avenue reste un album très controversé. Les MG’s ont décidé de rentre hommage aux Beatles (d’où la pochette Abbey Road) sous forme de medleys entreprenants. Mais c’est un album qu’il faut écouter attentivement, car il s’y cache de sacrées merveilles, à commencer par cette version d’«Here Comes The Sun» noyée dans la masse. Duck le joue à l’insistance et ça sonne comme dans un rêve. Le groove de Memphis épouse la magie des Beatles sous le soleil exactement, et ils tombent dans l’heavy groove de «Come Together» qui du coup incarne d’une certaine façon l’élégance du Memphis Beat. Le copain Steve s’en paye une bonne tranche par dessus les grandes nappes de Booker T. Ces mecs sont merveilleux, ils restituent la magie de «Something» avec un son d’orgue Hammond qui ravive tous les espoirs. En B, on voit le copain Steve tailler un «She’s So Heavy» à la note sèche et un peu acide. Encore un cut idéal pour ces démons d’MG’s, rois du beat turgescent et du napping B3. Il faut voir Booker T napper tout ça. Un vrai dingue !

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             Melting Pot restera dans l’histoire de la Soul pour son morceau titre, porté au bassmatic par Duck et gratté funky par le copain Steve qui se met à porter la barbe. Ils deviennent les rois de l’anticipation, et bien sûr, Booker T s’en vient nous napper tout ça de B3. C’est à la fois magnifique et très dense, et pendant la longue virée du copain Steve, Duck maintient son bassmatic en état de steady rumble. Fabuleuse cohésion ! Booker T nous fait du round midnite à la Monk dans «Back Home» et ils bouclent l’A avec un «Fuquawi» infesté d’incursions intestines du voyou Steve. Il faut le voir rôder dans le quartier du groove, il renâcle dans l’ombre et renifle la morve de ses riffs malveillants. En B, ils nous refont le coup de l’instro des jours heureux avec «LA Jazz Song», une vraie régalade régalienne expurgée au pur jus de shuffle impénitent. 

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             En 1973 paraît un faux album des MG’s. Carson Whitsett remplace Booker T et Bobby Manuel le copain Steve. Fidèles au poste, Duck et Al veillent au grain. Si on écoute cet album, c’est uniquement pour entendre jouer Duck. On voit ces faux MG’s fondre comme beurre en broche dans «Black Side» et Duck bassmatique «Frustration» avec une niaque épouvantable.

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             On retrouve nos quatre MG’s sur Union Extended. Curieusement,  l’album paraît sur Stax en 1976, soit un an après la fin de Stax. Titre d’album d’autant plus curieux que la banque qui a fini par avoir la peau de Stax s’appelle the Union Planters Bank. Le hit de l’album s’appelle «Beale Street Revival». Duck l’embarque au violent drive de basse. Il reste l’un de ceux qu’il faut admirer, car il incarne mieux que personne l’énergie du Memphis beat. «Overton Park Sunrise» vaut aussi le détour car on a là une groove d’une très grande pureté, lumineux et bien intentionné. Duck l’habite. Il se fend plus loin d’un sacré «Duck Walk». On se croirait sur l’album de la maturité. Ils visitent encore les rues de Memphis avec l’excellent «Midnight On McLemore» joué à l’orientale. Duck fourbit un son de basse idéal, bien rond, bien sourd, la reine des aubaines. 

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             Comme la vie sur terre est injuste, les MG’s la quittent un an plus tard pour l’espace et vont sur Asylum enregistrer Universal Language. On les voit tous les quatre au dos de la pochette, le copain Steve s’est laissé pousser les cheveux et Willie Hall a remplacé Al Jackson qui s’est fait buter. Duck semble extrêmement mélancolique et Booker T prépare son envol avec un beau sourire. Ils groovent doucement sur cet album, la tension de Melting Pot leur fait défaut. Booker T cherche sa voie dans l’imbroglio des opportunités. Il réussit à trouver un thème intéressant pour ce «Last Tango In Memphis» qui ouvre le bal de la B. Mais l’album reste étrangement sage et même serein. Avec «MG’s Salsa», Booker T nous serine la cerise à l’eau de vie.

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             Trente-deux ans après leurs débuts, les MG’s se reforment pour accompagner Dylan et Neil Young. C’est là qu’ils décident d’enregistrer That’s The Way It Should Be. Pour remplacer Al Jackson, ils font appel à Steve Jordan, l’Xpensive Wino. Booker T nous claque le «Gotta Serve Somebody» de Bob Dylan d’un ton docte du haut de l’Hammond. C’est d’une classe effarante. Derrière lui, Duck pouette. On sent le boudiné de ses doigts sur les cordes. Il pouette sa came. Ces mecs sont des diables. Le «Slip Slidin’» d’ouverture du bal sonne comme un good timey groovytal superbe, une sorte de Memphis beat qui navigue en père peinard sur la grand mare des canards. Quelle allure ! Le copain Steve passe un solo à l’Atahualpa et Duck bourdonne son bassmatic comme un essaim de green hornets. On se sent tellement bien en compagnie des MG’s. Ils nous refont le coup des oignons avec «Mo Greens». Ils continuent de créer de la légende. Le copain Steve passe l’un de ces solos dont il a le secret et Booker T se fond une fois encore dans le move du groove. C’est l’apanage du Memphis beat. MG’s forever ! Ils tapent aussi dans l’excellent «Just My Imagination» de Barrett Strong et Norman Whitfield. Attention, ça groove en profondeur. Booker T est so sweeeeet, il enfile les annales comme des perles, il est so cherubic, so Hammond, so so so. Back to the big Memphis beat avec «Cruisin’», bien boppé au touch organ. C’est du T qui va loin, ce mecs descendent le canyon de groove à leurs risques et périls. Tout est là : les victuailles, le beat, le shit et le shot. Les MG’s gagnent à tous les coups, ils font «I Still Haven’t Found What I’m Looking For» de U2 à l’inspiratoire maximaliste, la pire qui soit. Leur formule est simple : une ligne mélodique soutenue par un gros beat turgescent. Les MG’s resteront dans l’histoire du rock l’une des équipes les plus attachantes.

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             Paru en 2003, Soul Men est une compile montée par Roger Armstrong, à partir de cuts inédits enregistrés durant les années soixante. Ce sont des reprises, ce que les MG’s appellent des hip hits d’un bel acabit. Booker T ne fait qu’une bouchée d’«Harlem Shuffle» et on assiste au grand retour du big Memphis beat avec «Hi Heel Sneakers». Ils jouent ça à la revancharde, ça ne vaut pas la version de Jerry Lee, c’est vrai, mais quand même. Les MG’s savent polir un chinois. Ils transplantent Motown à Memphis avec une redoutable version d’«I Was Made To Love Her», mais quand Booker T joue la mélodie, ça devient un peu tarte à la crème. Pareil avec «Wade In The Water». Un conseil, Booker, laisse ce truc à Graham Bond. Bon d’accord, ils s’en vont swinguer par dessus les toits et vont lever des lièvres, mais le shaking d’Al Jackson & Duck ne vaut pas celui de Jack & Ginger. Ils rendent un bel hommage aux Beatles avec «Day Tripper». Le copain Steve y passe un solo fiévreusement beatlemaniaque, et Duck rame derrière comme un galérien. Sacrés gaillards ! Encore un hommage de taille : «On A Saturday Night» d’Eddie Floyd. Ils nous swinguent ça jusqu’au bout de la nuit. Booker T balaye son clavier avec ferveur, ça dégouline de jus, c’est là que le génie des MG’s éclate au grand jour. Avec «Spoonful», ils sonnent comme des Anglais. Est-ce un compliment ? Oh weee baby ! Booker T rampe dans le groove comme Chick Churchill des Ten Years After. Les MG’s privilégient le côté épais et malsain du groove. Et le copain Steve y passe un solo de notes salaces. Duck a la main lourde dans «You’re So Fine» et le copain Steve ramène toute sa niaque dans le vieux «Raunchy» de Bill Justis. «Gimme Some Lovin’» est un choix idéal pour une équipe de fiers à bras comme les MG’s, Duck porte le beat à lui tout seul et l’un des sommets de cette compile est leur reprise du «Soul Man» composé par le Prophète Isaac & David Porter pour Sam & Dave, fabuleux shoot de B3 avec un Duck on fire. Quelle puissance ! S’il ne fallait conserver qu’un seul album des MG’s, ce serait probablement celui-ci. 

    Signé : Cazengler, Bookair d’un con

    Booker T & The MG’s. Green Onions. Stax 1962

    Booker T & The MG’s. Soul Dressing. Stax 1964

    Booker T & The MG’s. And Now. Stax 1966

    Booker T & The MG’s. Hip Hug-Her. Stax 1967

    Booker T & The MG’s. Doin’ Our Thing. Stax 1968

    Booker T & The MG’s. Soul Limbo. Stax 1968

    Booker T & The MG’s. Up Tight. Stax 1968

    Booker T & The MG’s. The Booker T Set. Stax 1969

    Booker T & The MG’s. McLemore Avenue. Stax 1970

    Booker T & The MG’s. Melting Pot. Stax 1970

    The MG’s. Memphis Group. Stax 1973

    Booker T & The MG’s. Union Extended. Stax 1976

    Booker T & The MG’s. Universal Language. Asylum Records 1977

    Booker T & The MG’s. That’s The Way It Should Be. Columbia 1994

    Booker T & The MG’s. Soul Men. Stax 2003

     

    *

             Du chahut sous ma fenêtre, ce doit être encore mon fan-club de jeunes évaporées, je ne vais pas me déranger pour si peu, pourtant  cette fois les cris sont différents, ce n’est pas l’habituel ‘’Damie ! Damie !’’ sur l’air des lampions, je baisse un peu le volume de Pink Thunderbird de Gene Vincent, quel sacrifice ne ferais-je pas pour ces gourgandines, ma parole ce sont des cris d’horreur que j’entends, que se passe-t-il ! J’ouvre la porte, à l’encontre de leur habitude envahissante, elles sont toutes massées sur le trottoir d’en face, elles poussent des cris d’effroi, il y en a deux ou trois dont les joues ruissellent de larmes. Je m’apprête à traverser la rue, une clameur unanime retentit :

    _ Damie n’avance pas ! Par pitié, on a trop besoin de toi, on ne veut pas que tu meures !

    _ Demoiselles pour l’instant je suis encore vivant, expliquez-moi, que se passe-t-il ! Dites-moi tout, mais pas toutes en même temps, tiens, toi Maryline (c’est ma préférée, il ne faut surtout pas qu’elle le sache), parle calmement, je suis tout ouïe !

    _ On t’attendait Damie comme tous les matins pour avoir la chance de t’apercevoir, on était-là à côté de ta boite-à-lettres, par la fente on a regardé si tu avais du courrier pour te l’apporter, Gertrude a glissé un œil dans la fente, elle s’est presque évanouie, elle a crié qu’il y avait une grosse araignée noire dedans, elle a ajouté que c’était une mygale géante, on s’est moquée d’elle mais quand Isabelle a soulevé la fente, on a vu, une grosse patte de mygale toute noire qui dépassait et qui essayait de sortir, alors Damie on t’en supplie, n’ouvre pas, elle te mordra et tu mourras.

    Je ne m’étends pas sur les jérémiades et les supplications qui suivirent. D’un geste de la main j’obtiens un silence instantané. Un rocker n’a jamais peur, je m’approche d’un pas décidé, elles n’ont pas menti, ça remue là-dedans, par la fente j’aperçois un truc tout velu tout noir, sûrement un appendice de mygale, ou de tarentule, je ne m’y connais pas beaucoup en arachnides, mais la bestiole doit être assez grosse, comme je suis un rocker j’ouvre brutalement la porte, un truc tout noir me saute dans la main !

    _ Poisson d’avril Damie !!!

    _ Elles rigolent et se fichent de moi, le chaton s’est pelotonné entre mes deux paumes et ronronne aussi fort qu’un bi-moteur !

    _ Il est pour toi Damie, on l’a trouvé, on te le donne comme tu dis que tu es un cat, désormais vous serez deux !

    Elles éclatent de rire, excusez-moi d’être incorrect : elles se foutent ouvertement de ma poire !

    _ Demoiselles, je vous remercie pour le chaton, mais vous avez été bien imprudentes de l’enfermer dans cette boite, vous n’avez pas vu le crotale endormi tout au fond, il aurait pu vous piquer et vous seriez peut-être mortes à l’heure qu’il est !

    Elles poussent des cris d’horreur, elles me crient de fermer la boite, je n’obéis pas, les rockers n’ont jamais peur, je plonge la main et en retire le crotale.

    • Oh Damie, ce n’est pas un serpent, c’est une revue !!!
    • Non ce n’est pas une revue, c’est Rockabilly Génération News, sachez faire la différence, vos parents ne vous ont donc jamais appris qu’il n’y avait pas sur cette terre une calamité plus désastreuse que le Rockabilly ! Poison d’avril !

    ROCKABILLY GENERATION NEWS N° 37

    (AVRIL-MAI- JUIN 2026)

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             Tiens pour une fois on commencera par la fin. Le dos de couve. Toute cette magnificence ultra-flashy, la flamboyance rockabilly à l’état pur, à venir, car juste la juxtaposition de huit flyers d’annonce des festivals. Une esthétique qui vous épate les mirettes, en même temps un document à étudier soigneusement !

             Honneur aux dames ! D’abord dans la rubrique Les Racines de Jullien Bollinger. Je ne vous raconte pas quand ma féministe de fille m’a demandé si je connaissais Sister Rosetta Tharpe, convaincue que moi le rocker viriliste ne pouvait avoir eu vent  d’une telle inconnue. Des bonnes sœurs comme elle, j’en veux des couvents entiers. Elle risque d’avoir des problèmes avec la hiérarchie, une délurée, soi-disant une guitariste, elle tape dessus comme si elle clouait un cercueil pour réveiller le mort. Un être libre, hors des clous, qui a vécu comme elle voulait. Elle s’est battue pour la musique, pour son peuple et pour elle-même. Faites de même alors vous serez un homme. Pardon : une femme !

             Comme Joséphine Baker, elle aimait les guépards, mais elle Claudia Colonia elle en avait plusieurs qui la suivaient partout. Celui de Joséphine croquait les chats et les chiens de ses voisins, mais ceux de Claudia, ils ne pouvaient plus se tenir dès qu’ils étaient sur scène. Faut dire qu’elle donnait le mauvais exemple, son truc à elle c’était de rugir dès qu’elle voyait un micro. Le cirque Medrano à elle toute seule. Passait son temps à hurler, en plus d’être une femme elle chantait du rock. Des classiques, mais en français et en italien. Car oui incompréhension suprême elle était italienne ! Bref ceux qui n’avaient jamais entendu Sir Rosetta Tharpe ne comprenaient pas. Patrick Bruneau nous restitue en cinq pages, non pas la carrière, car chez elle la vie et sa carrière ne formaient qu’une seule existence.

             Lorsque Jerry Lou a passé le piano à gauche l’on n’était pas fiers, mais quelque part l’on se disait tant qu’il en reste un, l’époque fabuleuse des pionniers n’est pas tout à fait enterrée… Hayden Thompson nous a quittés le dernier jour de l’année dernière. Une carrière en pointillés. Fait partie de ces météorites de feu qui à la fin des années cinquante ont disparu, pierres oubliées depuis longtemps… lorsque l’avalanche rockabilly est revenue elles ont encore rougeoyé, de l’histoire du rockabilly Hayden Thompson aura participé à l’écriture des premières pages et partagé les agapes les plus tardives. Le début et la fin. L’essentiel et l’absolu.

             En rock dès que vous avez un américain, l’on ne tarde pas à rencontrer un anglais. Interview de Johnny Red chanteur de Johnny and the Jailbird, l’était en tant que spectateur à Wembley, l’était l’année dernière à Quimper avec les Rotten Rockers, une vie consacrée au rockabilly, à vingt-deux ans l’avait une allure extraordinaire avec ses cheveux longs et cette tignasse de mèche déjantée qui lui tombait sur le visage, qui n’est pas sans évoquer certaines photos de Jerry Lou. Lisez, surtout admirez la photo en page 7 (mais aussi celle page 35), l’homme qui a tout vécu, tout vu, qui sait tout, surtout ce que vous ne pourrez jamais connaître.

             Interview de Rico organisateur du Elsass Rockin’ Teds, l’on présente les groupes, je vous laisse les découvrir mais aussi avant les pépites sonores les pépètes trébuchantes, combien ça coûte, comment on amortit, pourvu que ça dure disait Letizia la mère de Napoléon… Changeons d’estrade,vingtième party du Rocking Gone, du beau monde, Sergio en profite pour nous offrir les Spunyboys on stage…

             Deux tristes nouvelles, après trente-cinq ans de bons et loyaux services Phil Haley and his Comets tire sa révérence… Le T-Becker Combo aussi, seulement cinq années d’existence, un son nouveau dans le rockabilly français mais Christophe Becker arrête les frais, la fatigue physique et morale aussi car il est difficile de continuer dans ce métier sans être soutenu par une structure qui mise sur vous…

             Bébert aussi arrête. La vie. Le chanteur des Forbans repose désormais auprès de sa mère. Les Forbans continuent. Sont rejoints par Lucky Will  il n’est pas possible d’arrêter cet équipage légendaire. Astrid son épouse tient à continuer le combat…

             En quarante-huit pages Rockabilly Génération News réussit  à raconter l’histoire du rockabilly depuis ses plus anciennes racines jusqu’aux surgeons indomptables des nouvelles et futures pousses, un miracle rock’n’rockab renouvelé à chaque nouveau numéro.

    Damie Chad.

    Editée par l’Association Rockabilly Generation News (1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 6 Euros + 5,24 de frais de port soit 11,24 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 40 Euros (Port Compris), chèque bancaire à l’ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal (cochez : Envoyer de l’argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that’s what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues… Et puis la collectionnite et l’archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l’impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents.

     

    *

    Chers lecteurs je reconnais que parfois je vous en fais voir de toutes les couleurs, surtout des teintes très sombres, que certaines chroniques plus noires que vos âmes doivent vous faire blêmir, souvent à la pensée de vos mines effarées et de vos profonds dégoûts mes lèvres esquissent un sourire sardonique et cruel, mais là c’est un peu le summum de l’horreur. Je l’avoue en toute humilité. Après l’écoute de cet album, j’ai pleuré, sur vous, sur le monde, et pire que cela, sur moi-même.

    I HAVE NO NAME

    CULT OF OCCULT

    (Autoproduction/ 31-03- 2026)

             Vous avez lu l’intro de Croco le Mytho, alors attendez-vous au pire. Chantent en anglais, mais sont français. Viennent de Lyon. Donc un groupe avec des arrêtes. Traînent une mauvaise réputation. Sont carrément traités d’alcooliques. Moi je n’ai rien contre ceux qui sacrifient à Dionysos.  Refusent les interviews ou répondent n’importe quoi. Les Beatles faisaient de même, mais on ne le leur a jamais reproché. Leur premier opus date de 2012. Je ne connaissais rien d’eux avant ce  cinquième album et treizième opus qui nous préoccupe. J’exagère, depuis plusieurs mois, je reluque une pochette d’album, je n’ai jamais eu le temps de m’attarder, je me promettais de le chroniquer un de ces jours, cette couve me parle. Ne riez pas si Dieu parle à certains pourquoi n’aurais-je pas moi aussi le droit d’entendre des voix. Je vous en recauserai dans notre livraison 732.

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             Comme par hasard, c’est la pochette de leur dernier disque qui m’a interpellé. Pas de nom. Pas de groupe. C’est qui ce géant nu, à première vue un bonhomme ou la marionnette de tous les dangers ? L’on pense à Frankenstein tapi contre la cloison d’une petite maison habitée par une simple famille, à les observer il prend conscience de l’humanité qu’il porte en lui, il sera chassé… Plutôt le golem cet être informe pétri de terre glaise, le brouillon biffé, le modèle raté qui permit à Dieu de créer Adam, non pas un simple monstre, mais la figure même de l’abomination, en deçà du Bien et du Mal. Je ne sais qui a commis ce chef-d’œuvre d’une force incroyable, un véritable prodige.

    Jean-Claude VanDoom : chant / Gary McDoom : bass /Johnny Kingdam : guitare / Rudy Alleyyoupacid : drums.

    I have no heart : grincement motorisé, nous connaissons ces entrées pseudo-noisiques qui prennent leur temps, idem aussi ces levers de rideau battériaux solennels qui annoncent l’apocalypse, mais ici il y a un truc différent : ce vomi de vocal qui peu à peu prend son envol, ô très lentement, parmi les efflanquées de cymbales  la guitare qui joue à la perceuse. Stop. Silence. Tapotements, le disque bascule, ce n’est plus tout à fait un groupe qui joue, ce n’est plus de la musique, même si elle est là, ce n’est pas tout-à-fait le vocal, mais le son et le sens des mots qui se transforment en une sorte de diction poétique, les instruments n'étant là que pour faire passer, agrémenter si possible, le message, l’être de la pochette parle, il est triste, il est seul, il est inutile de le prendre dans vos bras et de tenter de le consoler, il n’est pas vraiment triste, simplement accablé d’une lourdeur métaphysique insensée, ce n’est pas l’esprit qui se fait corps, c’est le corps qui est l’esprit de quelque chose d’innommable et d’abominable, un train, long convoi funèbre, s’approche de vous, il hurle, il vous hait, il vous tuera, une espèce de folie collective s’empare de lui tout seul, il est tout ce que n'êtes pas car il compte annihiler votre existence par sa seule présence. I have no limbs : il geint, il se plaint, il agonise, il délire, il est un corps sans membres mais aussi des membres sans corps, hurlement de transsubstantiation, vous ne voyez qu’un amas de chair sanglante, c’est que vous ne savez pas quoi faire, il exige, il supplie que vous le tuiez mais cette masse de glaise rougeâtre n’est que lui-même, elle n’est que son propre esprit, il est à un niveau d’être que vous n’atteindrez jamais, il dresse son propre tombeau, il creuse sa fosse avec d’autant plus de désespoir et de terreur qu’il sait que ce qu’il est ne pourra jamais mourir, ce n’est pas qu’il soit immortel c’est que sordidement il ne peut pas mourir, il roule sur-même, il râle, il n’est que la désincarnation de sa douleur à vivre que ce soit dans sa propre existence, que ce soit dans sa propre mort, ce sont vos oreilles qui contemplent cette agonie sans fin, et vous comprenez votre finitude humaine en la mesurant à l’infinitude inhumaine de celui qui n’est plus, dixit Heidegger, un être pour la mort, mais une chose sans nom qui désire le rien puisqu’il est le tout et que le tout ne peut rien désirer, une longue plainte déchirante qui exprime seulement le fait d’être, tout en n’étant pas, un Hamlett qui porte les deux postulations si ingénieusement mêlées qu’il ne peut être que cette agonie de musique funèbre, une voiture qui klaxonne dans la nuit, la portière ouverte abandonnée par son chauffeur. Vous ne trouverez pas de morceau plus éprouvant que celui-ci. Ce n’est pas parce qu’il s’arrête au bout de quinze minutes qu’il ne continue pas autre part, dans un coin perdu du monde. I have no companion : de quoi se plaint-

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    il ? De quoi a-t-il peur ? Est-ce que sa peur des hommes est sa seule possibilité de n’être plus. Il ne chante plus. Il psalmodie un poème sur un chaos de noise, il désire tant la mort qu’il appelle les hommes pour qu’ils le mettent à mort, ils répondent, sournoisement, pas trop fort, car ils ont peur alors que lui les implore de le découper en petits morceaux, en confettis d’abomination, la tension croît et devient insupportable. Arrêt fatal. I have no tongue : ils lui ont coupé la langue. Il a crié et puis la musique parle pour lui. Non il parle encore. De quoi se plaint-il, de parler alors qu’il n’a plus de langue, que de cris gargouillés pour quelqu’un qui est censé être muet, personne ne peut rien pour lui. En dernier recours il appelle Dieu et Dieu ne répond pas, alors il appelle Satan. I have no soul : il n’a plus d’âme puisqu’il l’a donnée à Satan, alors il descend en Enfer, il parcourt les couloirs ténébreux, il se rend auprès de son maître, il le cherche, il a du mal à le trouver, jeu de cymbales, guitares grinçantes et coupantes, qu’importe, il avance doucement mais il avance, enfin le voici, Satan pointe un doigt crochu et menaçant vers son serviteur, il a retrouvé sa langue, il ne parle pas il se définit, s’il est en cet étrange état c’est parce qu’il a déjà tué Dieu et que maintenant il va tuer Satan, coup de trompe, coup de trombe, paroxysme, souvenez-vous, il est l’abomination, il a tué le bien, il a tué le mal, le monde est fini, une basse vrombit dans le silence, plus rien n’existe, à part lui, il dirige ses pas vers les hommes,  il est le grand destructeur. Est-ce lui qui avance vers le monde ou est-ce le destin du monde qui vient à lui pour connaître son déclin terminal, les dernières minutes de ce morceau sont terribles, elles se situent au-delà de la vie et au-delà de la mort. Des concepts trop idéns et des notions trop abstraites pour être assimilés. I have no end : c’est la fin. La fin interminable. Il est ce qu’il est devenu et ce qu’il n’est plus. Dieu et le Diable en même temps. La souffrance de l’un et la douleur de l’autre, car comment pourraient-ils être heureux puisqu’ils ne sont plus, et puisqu’ils ne sont plus n’est-il pas devenu l’immortalité qu’ils étaient et qu’ils ne sont plus. Il glapit tel un renard pris à son propre collet dans le poulailler du monde. L’abomination est abominable pour les hommes, pour Dieu et pour le diable et pour lui, car comment l’abomination ne pourrait-elle  ne pas être abominable. Il se plaint, il geint avec encore plus de force sur le tapis de ronces noires de l’instrumentation morbide qu’il parcourt, il crie, il souffre, il souhaite se suicider mais il ne peut pas, ou alors c’est que sa vie est un suicide éternel, ainsi il ne saurait être que sa mort éternelle. La musique avance à coups de raffuts monstrueux, il crie comme si on l’écartelait. Minutes agoniques. J’en pressens beaucoup qui arrêteront le disque avant qu’il ne se termine. Peine perdue. Il poursuivra sa marche à leur côté sans qu’il s’en doute. L’abomination n’est-elle pas à leur image… Un feu qui brûle mais qui ne se consume pas. Une abomination infinie.

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             Ce disque d’une intensité abominable.

             Il vous sera difficile de trouver pire. Le malheur c’est que ceux que vous trouverez meilleurs : vous paraîtront pâlichons.

             Effroyable.

    Damie Chad.

     

    *

    Baudelaire a-t-il offert une  chatonne  à Théophile Gautier qui se dépêcha de donner un de ses petits à Théodore de Banville, lequel ne hâta de refourguer une petite boule noire à Stéphane Mallarmé qui fit cadeau à l’actrice Méry Laurent d’un exemplaire de la progéniture de Lilith, la suite de la généalogie se perd…  l’on peut rêver, la délicieuse Méry aimait les poëtes, elle fut surnommée en raison de ses préférences poétiques Toute la lyre… Tout le monde n’aime pas les chats, nous allons donc par pur esprit de contradiction changer de dimension.

    MARCH OF HANNIBAL

    LOXODONTA

    (Bandcamp / Mars 2026)

             Hannibal et ses éléphants, traversant les Alpes pour fondre sur Rome, un des plus beaux péplums en panavision technicolorée que l’Antiquité nous ait légué, en tant qu’amateur de tout ce qui touche à l’histoire de l’Imperium Romanum, je ne pouvais que tendre une oreille attentive à ce groupe. Français de surcroît. D’Aubagne. Située à quinze kilomètres de Marseille la ville de Marcel Pagnol qui avoisine les cinquante mille habitants ne devait être qu’une très modeste bourgade lorsque les éléphants du Carthaginois ont dû fouler ses prairies. J’ai parlé de groupe, vraisemblablement impressionné par l’intumescence volumique de nos pachydermes, ben non, voici un groupe formé par un seul homme : Simon Delgado. Depuis novembre 2022 l’a commis huit albums.

    Le dernier en date sorti en même temps que celui-ci se nomme : Wrath of Jagannâtha. Jagannâtha est un des avatars de Krishna le dieu suprême des Hindous. Jagannâtha représente la force incommensurable de Krishna, il est la symbolisation du dévoilement destinal irréversible de ce qui est, à qui rien ou personne ne saurait s’opposer. L’image de l’éléphant s’impose d’elle-même pour évoquer cette puissance. Très tôt les Indiens ont domestiqué les éléphants et l’ont utilisé comme monture de guerre. Terribles engins de calamités sanglantes. Pour remporter la bataille de l’Hydaspe Alexandre le Grand devra former un corps de volontaires qui seront chargés de se glisser sous les pattes de ses charmantes bestioles pour leur titiller le sexe de leurs lances. Fous de rage les éléphants se retourneront contre l’infanterie de Poros qui défendait son royaume…

    Revenons à Hannibal, les esprits curieux friands de lectures iconoclastes se pencheront avec intérêt sur le livre de Jean-Jacques Soulet, De Perthus au Rhône en 218 Av J.C. Hannibal sous le joug des gaulois Ibères. (Les Volsces nos pères). Nous voici au pied des Alpes. Il ne reste plus qu’à les passer.

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    L’on se serait attendu au tableau Hannibal traversant les Alpes à dos d’éléphant de Nicolas Poussin, Michel Delgado a choisi une œuvre tirée d’une suite de dessins intitulée Le passage des Alpes d’Alfred Rethel (1816 - 1859), peintre prussien qui mourut assez jeune atteint de démence. Un personnage typique du romantisme allemand, sa tombe en témoigne. Pourquoi a-t-il choisi ce sujet, est-ce en hommage à

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    son père qui fut un haut-fonctionnaire des départements du Rhin fondés par Napoléon. Bonaparte lui aussi traversa les Alpes non pas avec des éléphants mais avec des canons… Alors que je rédige cette chronique une notule, vieille de deux jours, sous un dessin d’Alfred Rethel m’apprend que l’examen scientifique d’un vieux crottin de cheval  apporterait la ‘’preuve’’ que le futur vainqueur de l’Italie aurait remonté la Durance pour franchir les Alpes, mettant ainsi ses pas dans ceux des éléphants d’Hannibal ainsi que le proposent plusieurs historiens antiques…

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    L’image de Rethel choisie est la transcription d’une scène célèbre tirée de l’ouvrage Ab Urbe Condita Libri de Tite-Live qui conte l’histoire de Rome depuis sa fondation, Hannibal désigne à ses troupes durement éprouvées par son périple alpin la plaine du Pô qui s’étend à leurs pieds…  Ne serait-il pas temps de mettre non pas nos pas mais nos oreilles sur les traces du redoutable Carthaginois…

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    Part I : Crossing the Alps : il existe sur YT une vidéo, une longue file  de loxodontas – mot latin qui désigne l’espèce des éléphants africains et signifie dent de travers – un tantinet étranges puisque ce sont des blindés en file serrée qui évoluent dans un bruit gigantesque mais au fur et à mesure qu’ils avancent se superposent sur l’écran les vers du poème Les Eléphants de Leconte de Lisle. Vous avez ici exactement la même chose sans les vers du poëte, sans les grosses bêtes et sans les chars, vous n’avez que le bruit titanesque, lent, sourd et lourd, tout au plus semble-t-il décroître très légèrement dans le dernier tiers du morceau, je n’en suis pas sûr, car lorsque un son extrêmement monotone se répète sans arrêt, c’est votre cerveau qui prend le commandement de votre ouïe et procrée des séquences plus ou moins différentes pour que le désespoir ne vous accable point… bref vous voici dans un film sans décor et sans personnages, saurez-vous apprécier ce merveilleux cadeau que Simon Delgado vous offre, quinze minutes de liberté totale pour la folle du logis, à vous de peindre le décor, d’imaginer des scènes, de réécrire l’Histoire et la légende, Tite-Live nous conte les alliances et les traîtrises des tribus gauloises, des flanc de montagne qui s’effondrent en emportant hommes et chevaux… arrêtez de vous prendre pour le centre du monde, donnons la parole, enfin prêtons-là, puisque nous allons parler pour Simon Delgado, selon moi, c’est un homme en proie à ce que Valéry appelait une idée fixe, il ne pense qu’aux éléphants, il les voit impavides, tête baissée, séparés des tourments des hommes et des tourbillons de l’Histoire, ils poursuivent ce chemin qu’on leur inflige, retirés en eux-mêmes, ils portent peut-être le destin du monde sur leur dos, cela ne leur fait ni chaud ni froid,  tout de même un peu froid  lorsque la neige les aveugle, lorsqu’ils glissent sur le névés, lorsque les rocs tranchants ensanglantent la plante de leurs pieds… ces éléphants enfermés dans leur masse rugueuse, sont plus forts que les hommes et leurs dieux réunis. Nihilisme humain, soleil de gloire animale. Part II : War against Rome :

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    nous étions avec les éléphants nous voici parmi les hommes. Pour la petite histoire, les Carthaginois perdirent seulement deux éléphants durant la traversée alpine, ils ne serviront que lors de la bataille de la Trebbie pour écraser les romains qui tentent de fuir, ce sera leur unique fait d’armes, dans les semaines qui suivent le froid les abattra plus sûrement que le glaive des romains, José Maria de Heredia a immortalisé la défaite de la Trebbia en un magnifique sonnet :

    On entendait au loin barrir un éléphant.
    Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
    Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
    Le piétinement sourd des légions en marche.

    La musique ne varie guère, certes au début on a l’impression d’entendre sonner trompes et buccins, le rythme est un peu moins lourd, peut-être s’éparpille-t-il mais par la suite la zique bruitiste reforme ses rangs, utilisons la métaphore guerrière, et marche un peu mécaniquement, les éléphants sont morts, inutile de faire un drame des cinquante mille romains tués à Cannes, et pourquoi parler de la suite, Hannibal qui n’ose s’emparer de Rome et qui acculé au fond de la botte italienne sera rappelé à Carthage… Tout cela c’est de la broutille, de la bêtise humaine dont il vaut mieux ne point déblatérer, sur laquelle il est inutile de s’arrêter,  mais ces animaux royaux emmêlés dans la folie humaine, ne sont-ce pas eux les véritables vainqueurs de cette épopée chryséléphantine pour reprendre un terme que les grecs employaient pour évoquer les statues les plus riches de leurs dieux les plus grands… Les éléphants sont morts, ils sont passés parmi les hommes et puis ils sont partis ailleurs :

    Aussi, pleins de courage et de lenteur ils passent
    Comme une ligne noire, au sable illimité ;
    Et le désert reprend son immobilité
    Quand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent.

    Ainsi écrivait Leconte de Lisle.

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    Tombeau de Leconte de Lisle

    Si vous n’aimes ni les éléphants, ni Leconte de Lisle ni la musique de Simon Delgado, je ne peux rien faire pour vous.         

    Damie Chad.

     

    *

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             L’est tout mince coincé entre deux mastodontes, une bicyclette entre deux poids-lourd, j’ai du mal à glisser mes doigts, vu sa minceur ce n’est pas Vagabonds, un de mes romans préférés, de Knut Hamsun, pourtant ce que je peux déchiffrer y ressemble, et puis cette couleur grise, je n’aime pas particulièrement cette teinte, mais en cet instant elle m’attire, quand j’aurais réussi à l’extraire je comprendrai : encore une fois mon flair de rocker ne m’a pas trahi. Diable une guitare en travers de la couve. Je ne l’ai pas encor ouvert, mais faites-moi confiance : ça pue le blues à plein nez, le limon empoisonné des crues du Mississippi !

    VAGABOND

    FRANCK BOUYSSE

    (La Manufacture de Livres / Editions Ecorces : 2016)

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    Je ne connais pas l’auteur mais déjà son nom sent la mouise. Un petit tour sur sa fiche wikipedia, je dois être le seul à ne pas avoir entendu parler de lui, l’a déjà écrit une vingtaine d’opus et  remporté à ce jour pas moins de dix prix littéraires. Ce doit être un homme heureux. Si ma déduction s’avère juste je serais content pour lui car à travers ce qui dégringole dans ces cent-vingt pages, il doit transporter en sa cabosse  une vision assez noire de l’humaine nature. Doit avoir toutefois un certain humour car intituler en ces années de féminisme exacerbé un roman Né d’aucune femme, indique qu’il porte sur notre société un regard, disons pour ne fâcher personne, pourvu d’une certaine obliquité.

    Revenons à notre vagabond, non il n’arpente pas les rives boueuses du Mississippi, nous sommes à Paris, si vous voulez une indication géographique plus précise, voici le seul pont fixe du récit : Rue des Martyrs. Une boîte de jazz. Pour le reste débrouillez-vous comme vous ne pouvez pas. Le récit ne vous en dira pas plus. Même pas le nom du héros : il ou l’homme. Même pas un anti-héros. Respirez, il ne joue pas du jazz, mais du blues. Un super guitariste. Dès la première page clignote le nom de Robert Johnson. Evidemment ce n’est pas Robert Johnson. L’est français. Le blues ne vous choisit la couleur de votre peau ni l’endroit où vous créchez pour vous tomber dessus. A moins que ce soit vous qui tombiez dedans. Nous reviendrons sur cette seconde hypothèse.

    Peut-être pas, car à le regarder déambuler dans les rues de Paris, vous vous dites qu’il y a plus urgent. Certes il joue comme un dieu mais il est au bout du rouleau. Peut-être pas une épave, un bateau prêt à sombrer. Presque une cloche. Remarquez quand il sonne l’angélus du blues, vous ne trouvez pas mieux. En attendant il crèche dans un hôtel miteux. Il décroche encore quelques contrats. Il a connu mieux, c’est sûr, où, quand, comment, faudrait le lui demander. Le problème c’est qu’il ne cause pas souvent. Certes il n’apprécie pas les êtres humains en général, mais c’est surtout qu’il est en grande conversation avec lui-même. Avec son passé, avec quelques fantômes.  Pour les détails, les explications, vous vous en passerez. Vous avez quand même la grande scène : le retour de la femme humaine. Non elle ne se jette pas dans ses bras. De toutes les manières vous seriez déçus si vous aviez une happy end, des embrassades voluptueuses… Donc ils passeront leur chemin. L’a mieux à faire. Par exemple jouer du blues.

    Une pensée suspicieuse commence à vous tournebouler, toutes ces pérégrinations sont-elles vraies… La littérature ment toujours. Faut bien que l’écrivain lance un os à ronger à son lecteur. Bien sûr qu’elles sont vraies puisque c’est écrit, oui mais notre héros les vit-il vraiment ou seulement dans sa tête. Ne se repasse-t-il pas des films dans son cabochon obscurci par l’alcool et la misère. Peut-être même qu’il les invente. Ce coup-ci c’est une idée encore plus embêtante qui vous assaille.

    Et si l’homme n’était pas lui ? Déjà qu’il n’est pas grand-chose se plaindront certains lecteurs. Montrez du doigt le blues à certains et ils ne voient que du bleu. L’on vous décrit un guitariste qui joue du blues et vous dites c’est l’histoire d’un guitariste qui joue du blues. Soyez davantage finauds, non ce n’est pas un guitariste qui joue du blues, c’est le blues qui joue d’un guitariste. Pourrait jouer d’un micro, ou d’un saxophone, mais si vous dites blues vous pensez guitare.

    Disons que notre guitariste de blues est juste une image, une métaphore du blues pour parler comme un professeur d’université. Objection votre honneur. Vous passez sous silence toute une partie du récit : par exemple quand il parle de son enfance, de ses parents, entre nous soit dit les rapports entre le père et la mère ce n’est pas très clair. Certainement du bleu sombre. Votre honneur, arrêtez de plaisanter. N’oubliez pas qu’il part revoir la maison de son enfance, et qu’il récupère une arme ! Oui c’est le côté Midnight Rambler du blues, vous savez on ne le crie pas sur les toits mais les premiers bluesmen se promenaient souvent avec un flingot au fond de leurs poches. Des amerloques, ne l’oubliez pas. Se déplaçaient souvent, la mort était souvent à leur côté, d’ailleurs cette femme qui s’approche et se dérobe, qui sent le jasmin, ne serait-ce pas la camarade camarde.

    Je suis d’accord avec vous, ne tue-t-il pas six innocents ! Tous les morts ne sont-ils pas innocents. Vous me semblez posséder une vision manichéenne de la vie, notre héros qui a-t-il tué au juste, une demi-douzaine d’innocents, ou lui-même, ce n’est pas très clair, tout cela ne se passe-t-il pas dans sa tête. Tout de même votre honneur un assassin ! Peut-être, peut-être pas. Il est peut-être déjà mort dès la première ligne du bouquin. Vous voyez ce qu’il y a de terrible dans ce livre, c’est que notre héros qu’il soit vivant ou qu’il soit mort, cela ne change rien. Vivant il vagabonde. Mort il vagabonde. D’ailleurs que voulez-vous que fasse d’autre un vagabond qu’il soir mort ou vivant.

    Votre honneur vous professez une vision très noire de la vie ! Oui mais un peu plus grise de la mort. De toutes les manières ce n’est pas noir c’est du blues !

    En résumé un beau bouquin sur le blues. Lecteurs précipitez-vous chez le libraire. Il n’y en aura pas pour tout monde. Tous en ligne, moi je compte un deux trois, voici le coup de feu pour le grand départ. Non ce n’est pas moi qui tiens le pistolet, c’est : Franck Bouysse.

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    Oui, je sais c’est la mouise, c’est le blues !

    Damie Chad.