KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 750
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
08 / 10 / 2026
PRETTY THINGS / AFTER GEOGRAPHY
GREG DULLI + AFGHAN WHIGS / MOLOTOVS
ROBYN HITCHCOCK / ZHED
SULJAN STEVENS / LONGFALLBOOTS
EDDY MITCHELL
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Livraisons 318 – 729 sur :
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Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images
The One-offs
- Pretties for you
C’est un peu comme si d’un côté t’avais les gentils (Brian Wilson, les Kinks, les Beatles et leurs jolies chansons) et de l’autre t’avais les méchants, c’est-à-dire les Troggs, Les Pretty Things, et un tout petit peu plus tard, l’horrible Edgar Broughton. Pas de problème, tu les aimais tous, les gentils et les méchants. Un jour t’écoutais les gentils, et le lendemain, t’écoutais les méchants. Le seul critère était celui de la qualité, et donc de l’intemporabilité des cuts. «Strawberry Fields Forever» et «Baron Saturday» survivront à toutes les modes et à toutes les époques. Pareil pour «Wild Thing» et «Do It Again». Pareil pour «Out Demons Out» et «Waterloo Sunset». On trouve des exemples à la pelle. Il suffit juste de ne pas se gourer quand on ramasse des disques pour les ramener à la maison. Soixante ans plus tard, on finit par réaliser que c’est un gros boulot que de ne pas se gourer.
Bon d’accord, c’est un peu simpliste de distinguer les gentils des méchants, mais c’est une façon comme une autre de ramener le projecteur sur la particularité des Pretties, car ils sont à la fois des gentils et des méchants. «Come See Me» d’un côté et «In The Rain» de l’autre ? L’absolute protozozo-sound de «Buzz The Jerk» d’un côté, et les envolées magiques de «Rip-Off Train» de l’autre ? Non, car c’est le même esprit. Ceux qui connaissent bien les Beatles diront la même chose : «Helter Skelter» et «Strawberry Fields Forever», même esprit.

À l’époque, t’aimais pas trop SF Sorrow, car on perdait les Pretties de «Rosalyn» et «Don’t Bring Me Down», mais sur l’album t’avais cette pure merveille de groove menaçant qui renouait avec la première époque sur Fontana, un groove menaçant qu’on retrouvera ensuite dans Parachute via «Cries From The Midnight Circus». Pour les vieux obsédés des Pretties, «Baron Saturday» est une pièce de choix, un rendez-vous à ne pas manquer, une clef de voûte dans l’histoire de l’underground britannique, aussi mirifiquement centrale que le «Do It» des Pink Fairies ou encore le «Screwed Up» de Mick Farren. C’est Dick Taylor qui le chante - Ow Baron Saturday/ Sorrow he’ll show you games to play - Dick Taylor introduit le fameux Baron Samedi du culte vaudou comme les Stones on introduit le diable avec let me please introduce myself. On est dans le même esprit, dans l’exemplarité du satanisme huysmanien, Dick Taylor invoque l’esprit de la mort et de la résurrection, il flirte avec le mythe de Marie Laveau et des cimetières de la Nouvelle Orleans, Dick Taylor EST le Baron Samedi, coiffé d’un haut de forme, il porte des lunettes noires dont un verre est cassé et du coton dans les narines. Sa femme s’appelle maman Brigitte, elle aussi prêtresse Vaudou. Les Pretties nous entraînent dans le Midnight Circus des cimetières voodoo, c’est une fabuleuse plongée dans la nuit des temps qui nous amène aux origines de l’esclavage dans le golfe de Guinée, et bien au-delà, dans une sorte de vortex de l’inconscient collectif.

S’il est un groupe habilité à jouer avec de genre de fréquentation, c’est bien les Pretties. Il existe un clip dans les archives de l’INA qui nous montre les Pretties sur scène à l’époque. Il faut toujours remonter à l’époque. Il faut rester précis. Il faut boire à la source. Si tu veux voir les Pretties, vois-les là. Filmés en caméra libre. Le mec fait le tour des Pretties qui groovent comme des pros. Dick Taylor chante d’une voix rauque. Il sait poser sa voix. Il pèse sur ses syllabes, ow, Baron Saturday, il porte de grandes lunettes à verres teintés et un foulard noué autour du cou. Il gratte une belle demi-caisse E 335 rouge, et là mon gars, t’as l’un des guitaristes les plus prestigieux d’Angleterre. On répète ça à chaque fois, mais c’est important de le répéter, car les gens n’ont toujours pas compris.

Phil May reste à distance. Pas de problème. C’est un mec qui a les idées larges. Il sait laisser le micro quand il faut. Il se contente de faire les chœurs. L’autre grosse particularité du Baron, c’est qu’on a deux mecs au beurre : Twink à la batterie et John Povey aux percus. On disait alors de Twink qu’il en faisait trop. Mais là, il passe bien. Il bat sec et net. Le groove semble vouloir illustrer les ténèbres de l’underground britannique, oh Baron Saturday let him steal your mind away et ça explose pendant les chœurs, comme si les Beatles se joignaient à eux pour le Xcept for baron Saturday/ Your life was cool/ Good senses rule/ Throw your life away - Ce refrain fait l’effet d’un bulldozer qui défonce l’underground, et là t’entends Phil May dans ses grandes œuvres. Les Pretties n’ont jamais été aussi énormes, l’ombre qu’ils portent sur l’histoire du rock est réelle.
Tu ne seras pas surpris de constater qu’à la fin de ta vie, tu n’as dans ton réseau d’amis que des inconditionnels, et principalement des inconditionnels des Pretties. Grande fierté.
Signé : Cazengler, ugly thing
Pretty Things. Baron Saturday/Loneliest Person. Columbia 1969
L’avenir du rock
- Histoire-géo
Si vous demandiez à l’avenir du rock pourquoi il continue à vivre au lieu de se suicider, il vous répondrait un truc du genre :
— Par simple curiosité.
Eh oui, la vie est pleine de surprises. Et il ajouterait ceci, en guise de corollaire :
— Seul le destin peut se montrer cruel. Certainement pas la vie.
Perdu dans ses pensées, il franchit le dernier col des Black Mountains et se dirige vers un flanc boisé. C’est là, sous les basses branches des pins enneigés que Jeremiah Johnson passe généralement l’hiver. L’avenir du rock scrute les environs et repère enfin le filet de fumée d’un bivouac. Il talonne sa mule et se dirige vers le filet de fumée. L’avenir du rock est sûr de lui, car à part Jeremiah Johnson, plus personne ne bivouaque dans les montagnes du Colorado. C’est complètement dépassé. Même les Crows se font livrer des pizzas.
L’avenir du rock attache sa mule et vient s’asseoir près du feu. Embroché au-dessus des flammes, un petit lapin dégage une agréable odeur de chair calcinée. Le nez dans les pages d’un grand atlas, Jeremiah Johnson ne dit rien. L’avenir du rock n’ose pas le déranger. Bizarre. D’habitude, Jeremiah Johnson lui propose une cuisse de lapin brûlé, mais là, rien. Pas un mot. Alors il tousse pour signaler sa présence. Jeremiah Johnson grommelle :
— C’est pas le moment de me péter les couilles, avenir du rock. Je révise.
— Quoi ?
— Je passe mon bac au mois de juin, alors fais-moi pas chier.
Soudain, un Crow apparaît derrière un sapin et tire une flèche dans le dos de Jeremiah Johnson.
— Stong !
Jeremiah Johnson ne bronche pas.
— On vient encore de vous tirer une flèche dans le dos, Jeremiah Johnson. Voulez-vous que je vous l’ôte ?
— After Geography.

Un groupe de première partie qui te bluffe, ça ne court pas les rues. On t’avait déjà dit le plus grand bien d’After Geography, mais t’étais loin d’imaginer qu’ils étaient aussi bons. Oui, vraiment bons. À se pincer, tellement t’y crois pas. T’as des phrases du style «c’est quoi ce délire ?» qui te viennent en tête dès le premier cut. Ils n’en finissent plus de te surprendre. Et pourtant, t’en as deux qui ont l’air de porter des maillots de foot. Coup de pot, c’est pas ceux de l’équipe de France. Comme t’y connais rien en fucking foot, tu ne sais pas ce que sont ces maillots, mais tu vois très vite que le chanteur/guitariste a des airs de rock star, il va et il vient sur scène avec sa

Gibson rouge et il mène le bal avec un effarant brio. Fantastique allure ! Il s’appelle Julien Méret. Son acolyte Nicolas Baud n’est pas en reste : il gratte des bassmatics endiablés et prend quelques cuts au chant. Bonne voix. On sent le mec investi à 100%, peut-être même un peu trop. Il est sans doute le McCartney du groupe. Il va même taper trois cuts assis au piano, histoire de montrer qu’il n’est pas manchot au plan composital évolué. Tout ça est soutenu par une petite gonzesse qui bat un sacré bon

beurre, et un quatrième larron, là-bas au fond, qui gratte tout ce qu’il faut sur sa Strato. Gros niveau général. Les cuts sont tous excellents, franchement, tu ne t’ennuies pas une seule seconde. Zéro déchet. Ils n’en finissent plus d’épater la galerie, tout est très dynamique, très pop, très puissant, très bon esprit, plein d’énergie, c’est même incroyable pour un groupe français. Mais attention, ça monte encore d’un cran (le dernier cran possible) lorsqu’ils tapent des harmonies vocales à quatre voix sur «Hear Me Out» et là ils t’emmènent au firmament. T’en connais beaucoup des groupes capables de te shooter la cervelle à coups d’harmonies vocales à quatre voix ? Ça se

compte sur les doigts d’une main. CSN& Y, pour commencer. Puis les Hollies, les Beach Boys et les Four Seasons. On pourrait bien sûr ajouter les Lemon Twigs, mais me souviens plus si les frères D’Addario le font à quatre voix. Il faudra vérifier au mois d’octobre. Les After sont du niveau des gens qu’on vient de citer.

Raid éclair et main basse sur les albums au merch. Caramel Room date de 2023.

Ils appellent ça un EP, C’est un mini-album six titres, très californien dans l’esprit. On pense bien sûr aux early Three Dog Night, au temps où ils traînaient avec Brian Wilson. Deux bombes sur l’EP/mini : d’abord «Blitz Party» et son vrai swagger de pop californienne. On se croirait sur le premier Buffalo Springfield, même panache, mêmes riffs insidieux à la Stylish Stills, et sur la tard, ça monte bien en neige. Puis «Bright Morning» en B, une Beautiful Song qui se glisse délicieusement sous ta peau.

Et encore trois bombes sur A Hundred Mixed Emotions paru l’an dernier : le fameux «Hear Me Out» qui nous a tellement sonné les cloches en concert. Fantastique clameur d’harmonics. Merveille incommensurable ! Les deux autres bombes sont «Feel Alive» et «A Certain Elation». Pas surprenant qu’ils finissent leur set avec ces trois chefs-d’œuvre. Dans «Feel Alive» on a un fondu enchaîné de pop subliminale. Tu cherches les influences, mais ces mecs semblent devoir se situer au-delà des influences. L’altitude est tout simplement celle d’A Wizard A True Star. On entend les harmonies vocales du paradis sur «A Certain Elation», le dernier cut du set. Ils se hissent avec ça au sommet du genre, plus vers Todd Rundgren que vers Brian Wilson. Il faut aussi saluer le morceau titre qu’ils tartinent au paradis. Ils flirtent avec le génie pop de Big Star. Ces mecs nous gavent de pop comme des oies. Ils gorgent «She’s Magnetic» de Sunshine Pop et swinguent «Gemma» à outrance. On n’en finirait plus.
Signé : Cazengler, geografucked up
After Geography. Le 106. Rouen (76). 18 septembre 2026
After Geography. Caramel Room. Dangerhouse 2023
After Geography. A Hundred Mixed Emotions. Dangerhouse 2025
L’avenir du rock
- Hello Dulli, mon joli Dulli
(Part Four)
À force d’errer dans le désert, on finit atteindre un stade avancé de légèreté intellectuelle, c’est en tous les cas la conclusion à laquelle parvient l’avenir du rock au terme de plusieurs décennies d’errance. Son sport favori consiste désormais à se forger des certitudes. Que peut-on bien forger d’autre que des certitudes, en plein cœur du désert ? Ça paraît con, dit comme ça, et pourtant, rien n’est plus vrai que cette certitude. Aussi loin que porte son regard, l’avenir du rock ne voit plus que vérité et liberté de croire. Il s’octroie généreusement cette fantastique liberté de croire. Il aimerait bien pouvoir mesurer l’extraordinaire évolution de sa pensée... Il parle même d’élévation de sa pensée. Il se marre lorsqu’il repense aux années noires, lorsqu’il errait sans but, terrifié par l’idée du néant, et accusant Dieu de l’avoir fourré dans ce guêpier.
— Ahhh qu’est-ce que je pouvais être con, lâche-t-il dans un grand soupir.
À présent, tout paraît beaucoup plus simple, plus fluide, il ne compte plus ses pas, il oublie de penser à la soif, le doux accès à la vérité lui donne des ailes, le transfigure, il se sent même transporté, allégé, débarrassé de tout ce qui sert à rien, pas de besoins, pas de libido, pas d’angoisses, pas de regrets, il n’est plus qu’un petit sac d’os lancé sur le chemin de la vérité et il avance, mu par une nouvelle énergie qui ne vient pas du soleil, mais de sa cervelle desséchée et comme lavée de tous les péchés. L’idée même d’une cervelle lavée le fait marrer, alors il s’arrête un moment pour rigoler de bon cœur, il s’esclaffe comme un gai luron en vadrouille, il se bat les cuisses, il en pleure de rire, il lève les bras au ciel et remercie Dieu de l’avoir paumé dans le désert, et il repart de plus belle en forgeant de nouvelles certitudes. Il s’extasie tellement qu’il les pond à la chaîne :
— La joie de vivre n’est pas un but, mais un Dulli !
Alors il saute de joie ! Il en pond aussitôt un autre :
— Quand c’est Dulli, c’est Dulli.

Il a raison, l’avenir du rock : quand c’est Dulli, c’est Dulli. Comme tout le monde, le joli Dulli a pris un coup de vieux, mais sa prestance est intacte. Si on écoute Soft Control avant de le retrouver sur scène, on ne pourra que s’en féliciter. Dès «Jungle Roux», on retrouve ce chant extrême aux avant-postes, et tout le poids du monde avec des chœurs de louves. Qualifions ça de démesure sous contrôle. Joli Dulli tombe ensuite

à bras raccourcis sur «House Of I». Woahhhh quel carnage ! - Watch the doggy take the bone/ Till another comes along/ Singin’ - Et les chœurs font doo doo doo. On ne croirait pas que l’heavy «Duvateen» puisse s’envoler, et pourtant si, car les Whigs sont des démons, des aeroplanes à la Box Tops - All besause of me/ What’s it gonna be - On tombe sous le charme de «My Lover», et soudain un killer solo de fuzz de l’Ohio fracasse ton rêve érotique. Joli Dulli fait son Jonathan Donahue pour lancer «The Deepest Part Of The Darkest Shadow», puis il muscle son chant pour tartiner son closer as the sun defines the hour/ Steps into the dream - Il bourre ensuite l’heavy «Mariah Luster» de trompettes de la renommée et ça explose en bouquets de printemps noir : cut intersidéral et prod du diable. Joli Dulli cultive le génie des climats comme le montre encore «Memphis, Texas» - I’m out of my head/ Over you - qu’il chauffe cette fois à coups d’harp. Il vise l’incommensurable. Il monte encore bien sa neige avec «A Simulation» and a Sugar-y guitarbuzz - One of my most existential songs - Puis ça s’envole ! Tout est assez extrême chez Joli Dulli.

Et sur scène, c’est quatre fois pire ! Mille fois pire ! Il toise les dieux et chante avec la prestance et le tonnerre vocal d’un empereur de l’antiquité. Il déploie son pouvoir de cut en cut et atteint des paroxysmes avec le «Gentlemen» tiré de l’album du même nom, et plus loin, avec «Fountain & Fairfax», tiré aussi de cet album. Joli Dulli construit son momentum et tout explose en bouquets de power-harmonies. Joli Dulli est

le roi des climats extrêmes, il hisse ses cuts aussi haut qu’il le peut, il arrache ses machines du sol, il génère des énergies jusque-là inconnues, bien aidé par Christopher Thorn, petit et chapeauté, qui gratte les poux du diable, puis un autre brillant guitariste, Rick Nelson, et le vieux John Curley à la basse. C’est forcément une grosse équipe.

Il n’existe que deux autres shouters capables de lever une telle marée : Frank Black et, bien sûr, Mark Lanegan, le vieux complice de Joli Dulli dans Gutter Twins. Tous ceux qui ont vu le concert des Gutter Twins à la Maroquiqui en 2008 en sont restés flabbergasted. Cette association de deux shouters mélodistes extrêmes reste un cas unique dans l’histoire du rock. Joli Dulli, Lanegan et Frank Black sont de toute évidence les meilleurs chanteurs américains. Et là, sur la scène du Trabendo, Joli Dulli bat tous les records d’excellence, de présence, de power vocal, de qualité compositale, fuck si t’aimes entendre des vraies compos, alors écoute Joli Dulli. Le problème, c’est qu’en France, on l’a enfermé dans le bocal «indé». Pareil pour Frank Black, alors que ces deux mecs-là échappent à toute catégorisation. Ce sont des artistes puissants qui bâtissent une œuvre à l’échelle d’une vie, d’une part, et d’autre part, ils n’ont jamais fait aucune concession aux modes. Tu ne les prendras jamais la main dans le sac.

Dans Uncut, une certaine Sharon O’Connell tente de définir l’art suprême des Whigs avec ses petits bras et ses petites jambes : «Few rock bands have inhabited a space where drama, self-assertion et fervent dreaming fuse, for so long and with such sustained intensity.» Elle sort au moins un mot clé : intensité. Et, ahanant, elle ajoute ça

: «It seems Dulli still imagines burning it all to hell and making for the horizon.» Pas facile de décrire les tendances extrémistes d’un artiste aussi puissant que Joli Dulli. On éprouve une sorte de compassion en la voyant s’escrimer. Pourquoi ? Parce qu’on vient tout juste de s’y casser les dents. Joli Dulli est un titan, et seul un titan comme Victor Hugo peut décrire un titan.

( Photo tirée de l'article de Mojo : The Afghan Whigs en 1993
Steve Earle, Greg Dulli, Ricck McCalleem, John Curley )
Keith Cameron dispose de 6 pages dans Mojo pour décrire le titan. En bon journaliste expérimenté, il ferre son lecteur avec un bel hameçon : l’incident qui survint dans un club d’Austin, Texas, en 1998, et qui faillit bien coûter la vie à Joli Dulli. La presse avait parlé d’une bagarre, mais Dulli rectifie le tir : deux mecs l’ont frappé dans le dos et lui ont fracturé le crâne et les côtes. Bim bam boum. Sept jours de coma. La cause de cette agression ? Dulli raconte qu’il est entré dans ce club d’Austin accompagné de deux blackos et ça n’a pas plus à deux rednecks locaux qui ont traité les blackos de sales nègres. Dulli a demandé çà ce qu’on les fasse sortir du club, mais ils sont revenus et se sont planqués pour choper Dulli et le frapper. Au sortir du coma, Dulli avait perdu la mémoire et il a dû réapprendre ses chansons. Les Whigs venaient d’enregistrer le punk-soul-R&B gumbo de 1965 à la Nouvelle Orleans. Ils se positionnaient déjà comme des misfits, dans le 90s US alt-rock boom. Puis ils sont passés à la vitesse supérieure avec le garage noir de Gentlemen, and the grandiose cinematic melodramas of Black Love. C’est bien de rappeler que tous ces albums sont d’une rare intensité.

Deux mois après sa sortie de l’hosto, Joli Dulli était de retour sur scène. Il raconte ensuite le split des Whigs en 2001 et son nouveau départ avec les Twilight Singers et une descente aux enfers à la Nouvelle Orleans - I walked the razor’s edge down there - Il ne pensait qu’à se foutre en l’air - I did it all. Too much was not enough - et il ajoute ça qui tue les mouches : «I think I liked it as much as I liked the drugs - the drama.»

Il dit avoir lu Fear And Laughing à 11 ans, poussé par sa mère, puis Junky et Naked Lunch. Puis il lit Creem et s’abreuve des paroles de Keef et le Lou Reed. Il quitte l’université de Cincinnati pour aller bosser à Los Angeles chez Tower Records. L’idée était de rencontrer ses idoles, alors il rencontre Tom Waits, Lemmy et Joey Ramone. De retour à Cincinnati, Joli Dulli rencontre John Curley qui va devenir la bassman des Whigs, et qu’on a vu sur scène au Trabendo l’autre soir. Se joignent à eux Steve Earle (beurre) et Rick McCollum (poux). Pour se mettre en jambes, les Whigs tapent une cover du «Psychedelic Shack» des Temptations. Pourquoi Afghan Whigs ? - We were looking for something that sounded dangerous, incongruous and memorable - Leurs principales influences sont Hüsker Dü, Prince, les Damned et O.V. Wright. Cameron appelle ça un «brush with conformity». Et pouf, ils signent sur Sub Pop. Dulli : «I did not reinvent the wheel, but I did make somthing that was different from our peers.»
Signé : Cazengler, Salvatorve Duli
Afghan Whigs. Le Trabendo. Paris XIXe. 21 septembre 2026
Afghan Whigs. Soft Control. Royal Cream/BMG 2026
Keith Cameron : That’s how strong my love is. Mojo # 395 - October 2026
Sharon O’Connell : The Afghan Whigs/Soft Control. Uncut # 355 - September 2026
In Mod We Trust
- Le cocktail des Molotovs

Pas de chance pour les Molotovs : c’est un public de pépères qui les accueille au club. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Matthew Cartlidge paraît tellement énervé. À Londres les Molotovs joueraient devant un public de young Mods qui auraient garé leurs scooters devant la salle. Zéro scoot sur le parking du 106. Et zéro young Mod dans les premiers rangs. Rien que des smartphones. Et les clowns. Le plus difficile, c’est de s’habituer au spectacle des clowns qui filment des vidéos qui ne servent à rien. Les Anglais ont un très beau mot pour décrire ce phénomène : numb.

Par contre, Matthew Cartlidge est loin d’être numb. Matthew Cartlidge superstar ! Eh oui, ce young Mod semble descendre de l’Olympe des Mods. Il reprend des tics de ce gros branleur de Paul Weller, mais sa stature le rapproche plus de Billy Sullivan, le young Mod des Spitfires : carrure de la carcasse, tifs péroxydés, Ricken on fire, refrains hymniques, et recherche permanente de la confrontation. Chez lui, ça a l’air

existentiel. On retrouve la rage du Jimmy de Quadrophenia. On aurait tendance à l’oublier : les young Mods ont toujours eu le diable dans le corps et la rage au ventre. Il faut se souvenir de l’early Pete Townshend. Quand ça claque, ça claque ! Hope I’ll die before I get old ! Prends ton scoot, fonce sur la falaise et saute dans le vide !

Pour mettre un tel numéro de Mod craze au point, on sait qu’il y a des années de travail acharné. Un mec comme Matthew Cartlidge cultive la Mod craze - son et look - et peu de gens en Angleterre sont capables de le faire aussi bien. Ses compos passent toutes les unes après les autres comme des lettres à la poste, «Join Us» te culbute le bobinard, «Get A Life» t’envoie au firmament de la Mod craze, ses solos nettoient les tranchées, il transpire abondamment, il y va au slam bam thank you mam !, ce mec est littéralement indiscutable, il postule pour la déification.

Par contre, la frangine en fait trop. Elle porte des collants troués et passe son temps à grimacer bêtement pour faire bander les photographes. Elle gratte elle aussi une Ricken. Par moments, on se dit qu’il faudrait la faire piquer. Son frère tape dans la qualité et elle, pas du tout. Mais apparemment, ça fait partie de leur show et du buzz : gros mélange de qualité viscérale et de vulgarité extrême. On comprend que certains amateurs éclairés soient excédés ou sceptiques. Et bien sûr, derrière, t’as un petit mec du calibre de Terry Chimes qui bat le beurre du diable.

Dans son cockney à l’emporte-pièce, Matthew Cartlidge explique qu’il a chopé un cold et annonce qu’il va écourter le show. Alors qu’on s’attend à le voir cracher ses poumons, il repart de plus belle et éclate la Mod craze au Sénégal. Il finit par remercier les petits vieux de la Normandie for coming out tonight.

Le Wasted On Youth des Molotovs est un petit chef-d’œuvre de Mod craze. Dès «Get A Life», t’es dedans, ça claque au vent de London Town. Complètement radical. Avec «Nothing Keeps Her Away», ils vont plus sur l’early Bowie. Tu sens un léger courant de fraîcheur. Et ça repart en pure Mode craze avec le morceau titre, ça sonne comme de la petite niaque exacerbée mais ça se charge en cours de route et ça bascule dans l’excès de Mod craze avec un killer solo parfaitement outrancier. Et là tu fais quoi ? Tu fais wow ! Encore un cut bien chargé de la barcasse Mod : «Geraldine». Le mec a cette largeur d’esprit et ça continue sur la même voie royale avec «Newsflash». Il stompe encore bien sa craze avec «Rhythm On Yourself». Matthew Cartlidge a une voix plus généreuse que Paul Weller. Son refrain est magique et il gratte une envolée de killer flashy guitar à la Ronson. C’est dire si ce mec est complet. Tout aussi terrific, voilà «Popstar», Mod craze extrémiste. Et ce fantastique album s’achève avec un «Today’s Gonna Be Our Day» saturé d’orgue, saturé de génie sonique, saturé de swirling Mod craze.
Signé : Cazengler, Molotorve
Molotovs. Le 106. Rouen (76). 30 septembre 2026
Molotovs. Wasted On Youth. Marshall Records 2026
Wizards & True Stars
-Robyn des bois
(Part Two)

Et voilà que Mojo tend son micro à Robyn Hitchcock pour le fameux ‘Mojo Interview’.Faut-il en déduire que Robyn des bois entre dans la cour des grands ? La réponse est comme toujours dans la question, mais Robyn des bois prend soin de brouiller les pistes en puisant dans le surnaturel. D’où les allusions du chapô : «Silly or serious? Sober or psychedelic? Or all of the above?» Rien de tel pour susciter l’attention d’un lecteur affamé d’anticonformisme. Robyn des bois semble être un sérieux client. Rien qu’avec cette phrase sortie, on le situe : «I was never going to be a Sting-type figure.» Ouf ! Merci Robyn des bois !

Pour une fois, le Mojo Interview prend des allures spectaculaires. Robyn des bois commence par raconter que son père Raymond a écrit Percy, l’histoire d’un homme qui s’est fait greffer a dead man’s cock, c’est-à-dire une bite. Dans l’esprit de Robyn des bois, tout repose sur l’idée - My role model - being Raymond - was ‘a man sits by himself in a room and has ideas’ - Devenu ado, Robyn flashe sur Bob Dylan, «and that gave me an idea of what kind of ideas I might like to have. Then in my late teens I discovered Syd Barrett, and that gave me a sense of what those ideas might sound like.» Ça s’appelle avoir de la suite dans les idées. Par contre, sa mère aurait préféré qu’il devienne plus «academic» et qu’il écrive des witty articles pour The Observer, «instead of being a kind of louche troubadour». Il est même sûr que sa mère suit ce qu’il fait et qu’elle se tord les mains de désespoir. Espiègle, il s’empresse d’ajouter que sa mère l’a élevé pour qu’il soit le centre de l’univers, ce qui est assez réussi, mais il a aussi hérité du penchant de son père «for being off the one side of things», et c’est là qu’il dit qu’il n’aurait jamais pu devenir un genre de Sting. Bravo !
Quand on le branche sur l’acide, il répond que ça ne l’intéresse pas plus que ça - I don’t think I need hallucinations. Sometimes, I just feel I am one - Voilà, au moins, comme ça c’est clair. Et puis au détour d’une fanfaronnade, il révèle qu’il est Asperger à 75% - My mind runs away down its own canyons.

Il fait 7 ans de bad luck avec les Soft Boys et décide en 1984 et partir en solo. Et bizarrement, ça marche aux États-Unis. Pas du tout en Angleterre. Il se sent plus américain qu’anglais. D’ailleurs, il s’est installé à Nashville avec une Australienne. Il pense que les Américains le voyaient à travers le prisme Beatles/Monthy Python, par contre les Anglais le voyaient plus à travers le prisme Syd Barrett - ‘Oh he sounds like Syd Barrett, but he’s not really mad. I think he’s a clever fake’. People thought that I was a joker or a faker.
En attendant, le faker écrit des books et enregistre des palanquées d’albums. Pas la peine d’essayer de le suivre à la trace, c’est trop épuisant pour le porte-monnaie.

En 1990, Robyn des bois attaquait son parcours en solitaire avec Eye. On s’y ennuie un peu, sauf si on en pince pour les coups d’acou. On sauve cependant trois cuts, dont deux hommages à Bob Dylan : «Linctus House» (bourré de poux enchantés, il chante ça au doux du doux et t’as l’une des plus belles parties de poux d’Angleterre). Et «Clean Steve», qu’il emmène en mode protest. On le sent obsédé par Dylan. Il débite son poème fleuve au story telling de clean Steve is shooting video/ With the guy next door’s best friend. Il est encore plus dylanesque que le roi. Et plus loin, il fait son Ziggy avec un «Satellite» qui doit tout au Transformer. Il flirte avec le Satellite Of Love. Sacré Robyn !

Il récidive 6 ans plus tard avec Mossy Liquor. Il y gratte quasiment tout à coups d’acou, notamment «The Devil’s Radio». Il chante sur deux niveaux de feeling et crée la surprise. Avec «Alright Yeah», il montre qu’il est capable de partir en coupe réglée de big time. Son tempo ruisselle d’arpèges. Il peut sonner comme un crack épouvantable. Appelons ça une belle démonstration de force. Il ramène un son plein comme un œuf sur «Beautiful Queen». T’adhères vite fait au parti. Son son dégouline tellement d’arpèges que ça frise la magie pure. Son truc, c’est la finesse. Il n’est jamais sorti de 1967. Il amène «De Chirico Street» au jazz de quiproquo, coco. Il croque la vie à pleines dents. Tout est très dense sur cet album. Tu n’en sors pas indemne.

On retrouve pas mal de cuts de Mossy sur Moss Elixir paru la même année : «Alright Yeah» (où il sonne comme Dean Wareham sur canapé d’arpèges à la Lou), «De Chirico Street» (qui sonne comme un cut barré de Syd Barrett), pareil pour «Trilobite», pur coup de Syd, et puis «The Devil’s Radio» qu’il chante encore sur deux registres au power pur, on a là le grand hit de Robyn des bois. Il passe au boogie avec «Cool Bug Rumble», mais avec du son.

Tu vas trouver un sacré coup de génie sur Love From London : «End Of Time». Il revient à son cher heavy stomp de 1967 et ça devient sérieux. Il sait remonter sa pente, il sait combler ses lacunes et polir son chinois, Robyn des bois est un fin stratège. Il y va au take me/ I’m ready for the end of time. Sur ce coup-là, il a l’ampleur d’une amplitude et la hauteur d’un géant, il ramène toutes les saveurs du grand art de John Lennon. Dans «Stupefied», il sonne encore comme John Lennon, mais il va plus sur «Yer Blues» - There’s an answer to it all/ But you’re mystifying Me - Belle drug song. Encore une belle énormité avec «Fix You» où il enfonce son clou d’I’m Feeling. Globalement, Robyn des bois a du son. Pas ta voix préférée, mais tu restes assis pour l’écouter chanter. Il collectionne les cuts faiblards, c’est dommage. Dans «Devil On A String», il finit en disant qu’il écoute les Three Degrees. Il est très Guided By Voices sur «Strawberry Dress». Il fait sa pop dans son coin à l’advienne-que-pourra, rien à cirer du qu’en dira-t-on, et pourtant tu l’écoutes attentivement, c’est dire l’ampleur de ton besoin d’affection. Avec «Death & Love», il déploie ses ailes et cherche l’ampleur sidérale, c’est pas loin - So be wise with me honey.

Si tu veux crever d’ennui, écoute The Man Upstairs. Ah c’est sûr, Robyn des bois gratte bien ses coups d’acou, il adore les poux secs et tu sais dès l’abord qu’il ne va rien se passer. Il gratte des grosses harmoniques qui luisent dans la nuit comme l’un de ces bijoux rares qu’observe des Esseintes dans À Rebours. T’attends Godot. Tu vas l’attendre longtemps. C’est le principe de ce genre d’album. Tout ici est gratté à l’ongle sec. On perd le Syd. Robyn de bois fait son petit biz, celui qui ne sert à rien. Tu vas devoir attendre «Somebody To Break Your Heart» pour avoir enfin du son et des coups d’harp. Il attaque son cut aux cordes graves. C’est un vrai festival d’ongles secs. Mais le reste replonge dans l’inertie. Quand tu arrives à la fin avec «Recalling The Truth», tu t’endors - Rrrrrron pssssschiiiii - C’est le bruit que tu fais quand tu décroches - Rrrrrron pssssschiiiii - Il est content le Robyn, car Joe Boyd produit son album ennuyeux, de la même façon qu’il produisait les albums ennuyeux d’Incredible String Band. Un seul truc marrant sur cet album : la photo de Robyn des bois avec ses grosses lunettes montées à l’envers sur son nez.

Le Yep Roc sans titre de 2017 est un fantastique album, doté en plus d’une fantastique pochette. Robyn des bois pose avec son chat et claque au beau milieu de l’album un «Detective Mindhorn» en tous points remarquable, comme irradié de solaces d’arpèges scintillants, il vire de bord en plein déroulé, avec un beat qui se veut demented, les arpèges te désagrègent, et Robyn des bois atteint les cimes de la modernité. Il a du son dès l’intro du what I want d’«I Want To Tell You About What I Want». Eh oui, ça sonne comme un hit intercontinental. Il vire heavy Beatlemania sous-jacente avec «Virginia Woolf» et on se prosterne un peu plus loin devant l’inexorable «Mad Shelley’s Letterbox». C’est bourré de son, c’est même du très haut de gamme britannique, il y injecte encore de la Beatlemania. Il se dirige vers la sortie avec «Time Coast», et redevient assez heavy sur la psychedelia. Big time de British psychedelia, avec tous les tenants de l’aboutissant, notamment les accords psychédéliques. Il en abuse.

Globalement, Shufflemania! est un brave petit album. Il faut juste s’habituer à la voix pincée de Robyn des bois. Il a un son de cavalcade qui déclenche vite ton assentiment. On le voit se prendre pour un heavy Lou Reed («The Inner Life Of Scorpio»). Il finit par te convaincre, car sa présence est réelle. Il sait aussi se montrer doux («The Feathering Serpent God») avec cependant un drive dans le ton de la voix. Tu le suis. Et t’es bien récompensé avec «Midnight Tram To Nowhere». Comme son nom l’indique, c’est du big Tram sound. Il a tout : l’harp, le groove, le spirit. Il groove dans l’abysse du Noir avec «Noirier Than Noir». C’est même assez extralucide. Quelle extraordinaire présence artistique ! Cut après cut, il crée son monde, sans jamais viser la gloire. Et voilà la cerise sur le gâtö : «The Sir Tommy Shovell» : il va droit sur les Who ! On sent chez lui une réelle volonté de monter en neige. Son Shovell explose en plein dans les chœurs des Who ! What a brio !

Dans le Part One, on a chanté les louanges de son premier book, 1967 - How I Got There And Why I Never Left - A Memoir. Chantons maintenant celles de son deuxième book, Stranded In The Future, qu’accompagnent un nouvel album (The Confuser) et un concert Aux Trois Baudets, auquel on ne pourra pas assister pour cause de doublon stratégique : le même soir, les Lemon Twigs se produisent à la Cigale, alors t’es baisé. Restent le book et l’album pour se consoler.

The Confuser est une petite merveille. On y dénombre pas moins de 5 coups de génie, à commencer par «I Am This Thing», monté sur un heavy beat bien énervé - Tic toc/ I love to rock - Ça bat sec derrière Robyn des bois. Il sait rocker un boat. Ça rocke de plus belle avec «Yesterday’s Rain». Il n’en finit plus de rocker son boat de Nevers, avec cette fois des accents de Stonesy. T’as un bassmatic ultra-dynamique, derrière. Cocktail du diable ! Même un balladif comme «Breathless» te percute la calebasse de plein fouet. Il shoote tout le power de Sherwood dans le cul de son cut. Final éblouissant ! Et il faut voir comme ça groove dans «Building From The Ruins». Ces mecs sont des diables. Robyn des bois sonne comme Dr John. Il fait ensuite du Thunderclap Newman d’hold me tight avec «The Vanishing Kind». Et t’as encore une belle ligne de basse traversière. Robyn des bois a tous les talents, comme le montre encore «How To Feel Alright» : le sucre, la pop, les poux, il a même les ouh ouh de la Stonesy. Il pique sa petite crise Dylanesque avec «Monday For Me» - Hungry for sunday/ Monday for me/ oh yeah - Robyn des bois est un artiste fabuleusement accompli.

Stranded In The Future se présente comme un petit book sympa qui tient bien en main : ni trop lourd, ni trop léger, juste ce qu’il faut. Pour booster le plaisir de lire, l’éditeur a choisi un beau bouffant ivoire, et tartiné au long cours de deux cent pages la prose sibylline de Robyn des bois, tout en réussissant à établir ce très bel équilibre justif/interlignage qui donne des ailes à l’œil. On lit donc avec allégresse, et comme Robyn des bois n’est pas avare de fantaisie, on se croit permis de trouver ce petit book génial. C’est aussi bête que ça. L’affaire se corse très vite, car dès les premières pages, Robyn des bois évoque la silhouette d’un mystérieux Mr. B. On met à peine quelques secondes à réaliser qu’il s’agit de Syd Barrett, qui, pour lui comme pour nous, reste une obsession. Il évoque le mystérieux Mr B vivant seul inside these mansion appartments, retiré du monde, des responsabilités et des projets, recevant des royalties et achetant des guitares, which he kept in their hard cases in his dark, smoky apartment, en sortant une de temps en temps pour la contempler avant de la ranger sans en jouer, et quand il constatait qu’il en avait trop, il en donnait une ou deux aux concierges, Mr Reynolds and Mr Chisholm. Robyn des bois sait faire régner le mystère. Il passe en mode Dada pour conclure son premier chapitre, avouant qu’il avait essayé de rencontrer Mr B dans succès - He was known to mistrust strangers - on one occasion, he’d allegedly bitten somebody’s hand when they were trying to offer him a ham sandwich - Et voilà le travail.

Encore plus Dada, ça : un dialogue étrange entre l’auteur et sa fiancée, Mrs C.
— Why would you put tea in a hat box, Robyn? Mrs C doesn’t get it.
— Oh I don’t mean the tea itself - just the word ‘tea’. That could fit in a hat box, easily.
— But I don’t understand: how can you put a word in a box?
— Well... I ponder for a moment: Box is a word, isn’t it? So all you’re doing is leaving one word inside another.
— Who takes sugar?
— Oh no thanks, Gordy.
— Sugar, I murmur. That’s a square word.
Dada a bon dos. Dada a toujours bon dos. C’est le principe de Dada.
Plus loin, il sort ça qui vaut son petit pesant d’or du Rhin : «My idea of chatting up a girl consists of getting very smashed and then reciting Captain Beefheart’s ‘Neon Maere Dream Of A Octafish’ into one of the luckless damsel’s ears while the disco plays loudly in the other. No wonder I have limited success with females.» Comme dirait Duchamp face à l’échiquier, the tower is played.
L’autre grand épisode Dada se déroule à la page 130. Des voisins se sont plaints du bruit que font les Soft Boys en répète, alors la mairie envoie The Health & Safety Man enquêter chez Robyn des bois. Ça donne ça :
— Your neighbours over the road say that you have an extremely nosy music band playing here every evening.
— A nosy music band?
— I beg your pardon - I can’t read my own writing.
He seems impartial, just doing his job. He lacks the primitive streaks that petty officials often have.
— An extremely noisy music, er, music band, I meant to say.
This breaks the ice, and I risk another excursion into humour.
— It’s nothing to do with our noses then?

( Alfred Jarry)
En plus, Robyn le dessine. Il saupoudre son récit de petits portraits en médaillons, dans un style que n’aurait pas désavoué Félix Vallotton. Comme Bob Dylan avec Chronicles, Robyn des bois fait de la littérature. Stranded In The Furure entre dans la caste des classiques littéraires lunatiques.

Il avoue aussi faire les choses bien malgré lui, notamment ses chansons - My songs were unlikely to get very far in the world outside - aussi cherche-t-il des titres que personne d’autre n’utiliserait, et il cite des exemples, «Give Me A Spanner Ralph», «I Wanna Be An Anglepoise Lamp» et «Where Are The Prawns», le Spanner était une clé de douze ou de quatorze, et les Prawns étant des crevettes. On peut difficilement faire plus Dada que ça. On présente Robyn des bois comme un Surréaliste. Grave erreur. C’est un Dada pur. Comme chacun sait, André Béton et les Surréalistes ont usurpé le trône Dada.
Le plan le plus Dada du book est certainement la séance de drague de Mrs C. Dixit Robyn des bois : «We sit on another bench and I explain that I took up smoking so I could learn to inhale hashish. She looks at me mystified.
— Well, that’s a funny way to enjoy yourself.
Mrs C. is obviously not a groover. I wonder what her record collection is like. She continues:
— I mean, why do you need to get stoned, as you call it? Does it make you happy?

Un peu plus tard, Robyn des bois et Mrs C sont au festival de l’île de Wight et Mrs C raconte à Robyn qu’elle s’est rasé les poils pubiens parce qu’elle trouvait ça horrible, et Robyn d’ajouter : «I light my tightly rolled cigarette. It’s a satisfying inhalation though it won’t get me stoned. Down below Jimi Hendrix is taking the stage.» Son down below sonne exactement comme le «meanwhile back in the jungle» des Dolls.

Ce n’est pas avec Mrs C qu’il va connaître les joies du sexe, mais avec Medusa, pour une expérience «more riveting than watching Bob Dylan from half a mile away at the Isle of Wight Festival». Et il ajoute ça qui dit tout ce qu’il faut savoir sur le sexe : «Sex is greater than we are; you can never really get a perspective on it. Like God is to be the faithful, it engulfs us, creates us, and along with its colleague Death, helps us in and out of this life. And sex is a surefire way of forgetting, for a while, about your own inevitable death.» Dada s’accomplit et se transforme en statue de sel littéraire. Dada t’envoie au tapis. Dada is dead, vive Dada !

Il rend aussi hommage à Martin Carthy, my favourire folk performer - He stands transfixed by the music that comes from his guitar, and sways along with it. He tunes down his guitar into his own unfathomable configuration of notes, and plays the instrument in a way that’s so tasty it’s edible - Robyn des bois ajoute que Bob Dylan a rencontré Martin Carthy pendant l’hiver 1962 et qu’ensemble, ils ont démoli un piano pour se chauffer. Et à la différence de Mr B et de Dylan, Martin Carthy est accessible - He’s a very positive role model.

Et comme les Soft Boys déboulent dans le rond du projecteur en 1977, ils sont confrontés au punk anglais - What is punk? To me it’s best defined by what it doesn’t have: melodic vocals, harmonies, guitar solos, and any kind of mercy. Listening to it makes me feel like I’m being repreatedly hit in the face by a muddy football - Et bien sûr, il estime que les Soft Boys sont plus «nihilistic than the punks themselves. We are, however, terminally middle class and this is currently out of fashion. Worse, we reek of education.» Et il revient invariablement à son obsession pour Mr B, via Rondo Hadley, le front man d’Afterlife, qui lui confie un secret : Il existe des inédits de Mr B. Robyn des bois se pétrifie. Mais Rondo le rassure : «I mean, they might not be the greatest songs, as songs go...» Il allume sa clope et poursuit : «But... nonetheless?» Et pour faire durer le plaisir, il ajoute une sorte de corollaire : «But if you think of them as the man unloading his head, so to speak, they’re just brillant little... gems, you know what I mean?» Robyn des bois avoue en avoir la chair de poule, «it’s as if I’ve discovered that my house has a whole extra storey uptairs that I never knew about.» Mais c’est pas tout. Robyn des bois rencontre dans la foulée le music publisher Rupert Fennel. Celui-ci aurait rencontré Mr B, alors Robyn des bois lui demande à quoi il ressemble, et Fennel répond, embarrassé : «Now? Oh dear God: now he’s... well last time I saw him, he’d become the opposite of himself.»
— The opposite?
My coffee is on hold below my chin.
La conversation se déroule et Rupert machin finit par avouer que Mr B ressemble aujourd’hui à un «fat roadie, dressed from a jumble sale, watching TV and living on junk food.» Tragique.

Robyn des bois rappelle qu’au début, les Soft Boys étaient un groupe de reprises. Ils tapaient d’énormes classiques, «Waiting For The Man», le «We Gotta Get Out Of This Place» des Animals, pas mal de Beatlemania avec «Rain, «Dear Prudence» et le fameux «Everybody’s Got Something To Hide Except Me & My Monkey» que reprend aussi Jim Jones, et l’«I’ll Be True To You» des Hollies. Et parmi ses solos de guitare préférés, il cite celui de Robertson sur la version live du «Just Like Tom Thumb’s Blues» de Bob Dylan, et l’Ostrich guitar de Lou Reed sur «Run Run Run». Il rappelle en outre que ‘Soft Boys’ est un amalgame de The Soft Machine et de The Wild Boys, deux titres de William Burroughs - In my mind, we would be an extensiuon of Jim Morrison’s vision of the Doors as ‘erotic politicians’. We would be twisted and exciting - Il ajoute que les Soft Boys sont «very loud, playing a kind of prog-folk-metal that encases my compositions like batter around a frying cod» - il parle de la morue qu’on enfarine pour la friture - «Our music is intricate, uptight and manic; Mr A/B is in there, along with Captain Beefheart and others stars of my record collection. The Beach Boys make their own contributon to our harmonies too, when they’re not driven off-key by our howling guitars. The Beatles are never far away, althought in the late 1970s they are out of fashion.» Il se moque des fashions, bien sûr. Quand les Soft Boys jouent dans le Nord de l’Angleterre, personne n’applaudit et t’as forcément un mec qui gueule : «Fuck off back to London, yer cunts!» Robyn des bois comprend qu’outside of their native Cambridge - la ville où s’est retiré le mystérieux Mr B - les Soft Boys «don’t attract or connect with an audience.»

C’est l’occasion ou jamais de replonger dans les albums des Soft Boys. Ils sont assez tarabiscotés, ce qui explique en partie le fait qu’ils soient pour ainsi dire passés à la trappe de Père Ubu. Tu ne sauves que deux cuts sur A Can Of Bees : «The Pigworker», et l’effarante cover de «Cold Turkey». Le Pigworker est assez tordu, mais dans le bon sens du terme. Ça gratte énormément de poux anglais, là-dedans, ce qui paraît logique vu que le groupe comprend deux cakes des poux : Robyn des bois et Kimberley Rew. Ils se régalent avec le «Cold Turkey» de John Lennon et Robyn des bois y va au can’t see no sky/ Feeling so heavy/ So is my head. C’est monté sur un énorme bassmatic. Seul défaut : Robyn des bois ne pousse pas les hurlements de la version originale. Le reste de l’album flirte avec le numéro de cirque. Ces mecs sont des surdoués, capables de faux pas, comme ce «Leppe & The Jooves» qui sonne comme du Talking Heads. Quel groupe étrange ! Ils adorent se tirer une balle dans le pied. On regagne la sortie avec un «Ugly Nora» assez wild, vraiment attaqué à la racine du Diddley Beat, et parfumé d’un soupçon de jungle fever. Hardi moussaillons !

On considère généralement Underwater Moonlight comme un album culte. Deux cuts vont dans ce sens : «Old Pervert» et «The Queen Of Eyes». On entend des échos hendrixiens dans le Pervert. Belle attaque en règle, tout est gratté au sang. «The Queen Of Eyes» sonne comme un cut des Byrds, ambiance de rêve et arpèges de Ricken. On se régale aussi d’«I Wanna Destroy You», une big fast pop élégiaque, avec Kimberly Rew derrière, sur sa Strato. C’est à la fois fin et puissant, infiniment raffiné. Mais pas d’hit. Que dalle. Sur cet album, tout est travaillé aux éclats de poux suburbains et Matthew Seligman fait des miracles sur sa basse. C’est une pop vivace et argentée, fraîche comme un gardon togolais. Ils tentent le coup, cut après cut, mais ça ne te monte pas au cerveau. C’est autre chose. Rew fait des siennes. On attend Godot. Trop poppy. Trop pas ça.

Pas mal de choses extrêmement intéressantes sur Invisible Hits, à commencer par ce «Wey Wey Hep Up Hole» attaqué au Diddley Beat psychedelic. Quel hommage au plus Bo des Bos ! Le lead des Soft Boys est un dingue, on ne sait pas si c’est Robyn des bois ou Kimberly Rew, en tous les cas il fait des ravages dans «Have A Heart Betty (I’m Not Fireproof)». Il a cette élégance athlétique qui lui permet de sauter partout. On trouve encore du guitarring halluciné dans «The Asking Tree», le lead rentre bien dans la couenne du lard, ça ne fait pas un pli. Quelle fine lame ! On se régale encore de «When I Was A Kid» car très weirdy weird, et cette façon de redémarrer le cut relève du coup de génie. Il y a deux versions sur le CD, et à la réécoute, on pense au Pere Ubu des débuts, et même à Television. C’est très axé, au sens de l’axe, bien sûr. Ils font du gros boogie rock avec «Rock ‘N’ Roll Toilet», mais c’est avec «Love Poisoning» qu’ils raflent la mise, car voilà encore une dérive guitaristique de génie, ça louvoie à deux grattes, l’une en arpèges du diable et l’autre en solo du diable, ça fait donc deux diables pour le prix d’un. On assiste encore à une belle envolée de pop-rock avec «Empty Girl». Les Soft Boys sont brillants, ce que vient encore confirmer «He’s A Reptile» et ses belles explosions de joie dionysiaque. Robyn des bois remonte dans le chant comme Patti Smith. Cette énormité relève de l’espèce sonnante et trébuchante. On se passionne pour les Soft Boys.

Si tu veux te souvenir d’un cut de Nextdoorland, ce sera probablement «Strings». Ce cut insidieux louvoie sous le boisseau, flirtant outrageusement avec le génie, ça s’arrête et ça redémarre avec un délicieux rebondi de basse. Tu assistes alors à une extension du domaine de la turlutte. Les Soft Boys sont les rois du weirdy weird, et le bassmatic avance en crabe. C’est plutôt hallucinant de ferveur désinhibée. Les autres cuts sont pour la plupart très sophistiqués, troussés à la hussarde de Robyn des bois. Il exploite son joli fonds de commerce de guitares anglaises. Les Soft Boys sortent du bois de Sherwood avec «Inprotected» monté sur un fast beat athlétique. Robyn des bois repart de plus belle avec «Sudden Town» - Yeah ! This is the sudden town - Il sait embarquer son monde. Le cut repose sur la qualité des arpèges. Arpèges encore avec «La Charité», mais cette fois plus psyché, c’est bien tenu en laisse et bien mené de main de maître, on sent l’emprise parfaite, ce cut insidieux ne fait pas un pli, Robyn des bois y va au I couldn’t waste time/ Looking for the charité - Ce sont bien les arpèges du diable Vauvert qu’on entend ici.
Signé : Cazengler, Robynet
Soft Boys. A Can Of Bees. Two Crabs Universal 1979
Soft Boys. Underwater Moonlight. Armageddon Records 1980
Soft Boys. Invisible Hits. Midnight Music 1983
Soft Boys. Nextdoorland. Matador 2002
Robyn Hitchcock. Eye. Twin/Tone Records 1990
Robyn Hitchcock. Mossy Liquor. Warner Bros. Records 1996
Robyn Hitchcock. Moss Elixir. Warner Bros. Records 1996
Robyn Hitchcock. Love From London. Yep Roc Records 2013
Robyn Hitchcock. The Man Upstairs. Yep Roc Records 2014
Robyn Hitchcock. Robyn Hitchcock. Yep Roc Records 2017
Robyn Hitchcock. Shufflemania!. Tiny Ghost Records 2022
Robyn Hitchcock. The Confuser. Tiny Ghost 2026
Robyn Hitchcock. Stranded In The Future. Constable 2026
Victoria Segal : The Mojo interview. Mojo # 394 - September 2026
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J’avais décidé de vous faire peur, une terrible histoire de zombies apocalyptiques, manque de chance pour vous, vous en auriez été quitte pour une ou deux petites frayeurs nocturnes. Peut-être même un petit pipi au lit, ce qui est toujours vexant si par hasard vous n’étiez pas seul ! Au dernier moment, tout chaud, tout explosif, un truc qui va vous faire regretter vos cauchemars les plus atroces.
ARIA NEL PETTO
ZHED
(Solium Records / Septembre 2026)
Solium Records, ils sont domiciliés en douce France, nous offre sa propre définition de lui-même, en quelques mots, difficile de faire davantage définitif : ‘’TERRORIST ORGANIZATION //////////////////////////// Netlabel bringing the HEAT’’. Rappelions que Solium signifie ‘’Trône’’ en sonore et implacable langue cicéronienne. Il est à craindre que lorsque Solium se sera emparé du trône du monde, le monde lui-même sera devenu une organisation terroriste. A moins que cela ne se soit déjà produit et qu’aucun des nombreux services de sécurité chargés tout autour du globe de notre protection ne s’en soit déjà aperçu… A moins que ce ne soit ces services de sécurité qui seraient en train de nous faire accroire qu’ils…

L’artefact n’est pas un disque mais une K7, les véritables cassettes au trésor que l’underground de l’underground aime à utiliser, un format fragile qui transfère au message l’idée que sa transmission est d’autant plus précieuse qu’il peut être irrémédiablement perdu dès que la bande se rompt ou refuse d’avancer. Un objet qui se passe facilement de la main à la main quasi incognito ce qui lui confère une aura de clandestinité romantique.
Rien de plus beau que la fièvre romantique mais voici quelques précisons, nous les traduisons et les recopions in extenso, ces propos risquent d’agir comme une douche froide. Très vite le gros mot est lâché, celui que beaucoup emploient tel un exorcisme protecteur ou un tantra magique pour repousser l’innommable et vainement essayer de s’en défendre : ‘’ Alors, de quoi traite cet album ? Eh bien, la première chose que nous dit Zhed, c’est qu’il s’agit d’un « album politique ». Nous estimons qu’il est plus important que jamais que l’art s’engage politiquement. Qu’on aime ou non, la scène dite « apolitique » dissimule souvent des positions très problématiques ; il est donc crucial pour nous (chez Solium Records) d’affirmer notre antifascisme et notre soutien au mouvement. L’idée de cet album est née « de l’angoisse liée à l’époque que nous traversons et du rejet de tout ce qui nous entoure : du génocide de populations entières à la violence des forces de l’ordre réprimant toute forme de contestation, en passant par des nations soumises au capitalisme au nom de l’argent ». L’album constitue à la fois un rejet de ce système et « un appel à l’union, à tisser des liens pour faire front contre ceux qui le perpétuent ».’’ Clair et net !
Zedh n’est pas un groupe mais un one-man-band. Sans doute vaudrait-il mieux dire un Do-It-Noise-Myself. Un activiste musical antifasciste vraisemblablement anarchisant. Artiste et Collectif sont des mots qui ne vont pas toujours très bien ensemble.
Chiasso est une ville, dans laquelle réside Zhed, de moins de dix mille habitants, sise dans le Tessin, toute proche de l’Italie. Comme par hasard l’actrice Shivabel Coeurnoir (1985-2021) d’origine israélienne, nommée dès le premier titre de l’opu,s est morte d’une insuffisance cardiaque à Chiasso. Détail d’importance, voir plus loin, elle est enterrée dans le cimetière de la ville. Marc Klammer acteur allemand (1977 – 2024 ) a tourné en 2023 dans son dernier film Death March to Chiasso une séquence hommagiale dans laquelle il se rend sur la tombe de Shivabel. Ces quelques lignes, très succinctes, ne sont pas sans évoquer les Elégies de Duino de Rainer Maria Rilke… Actrice underground Shivabel a traversé une dizaine de films à connotations fortement dramatiques, érotiques, horrifiques…
Petites précisions avant d’ouvrir nos récepteurs auditifs : L'album a été enregistré dans une maison-studio jouxtant les chantiers ferroviaires de Chiasso, un environnement post-industriel peuplé de trains de maintenance hors d'usage, de résonances métalliques et de bruits mécaniques. Certains de ces sons ont été captés et intégrés directement à l'album. Le cimetière de Chiasso, situé à proximité, a lui aussi pris place dans le paysage émotionnel du disque.

Todesmarch – Shivabel and Marc : (Todesmarch : Marche funèbre) : bourdonnements, crépuscule des dieux, arrêt, coups sur la porte, est-ce celle qui ouvre sur la mort ou celle qui donne accès à la vie, une plainte s’élève, peut-être les morts veulent-ils revenir, que savons-nous de l’insondable mystère, ceux qui sont morts ne seraient-ils pas encore vivants puisqu’ils vivent encore à l’intérieur de nous, peut-être sommes-nous ceux qui marchons à leur place puisqu’ils sont incapables de se déplacer, la mort n’a-telle pas sécuriser ses œufs dans le nid de notre cerveau afin que les morts puissent poursuivre leur envol d’une autre manière, selon une autre matière dont nous serions les géniteurs. Horror Suitcase – Viva Palestina : ce qui est sûr c’est que nous sommes d’étranges porteurs de valises, il semble même qu’elles soient emplies de rumeurs insatiables, quels sont ces gratouillements, n’y aurait-il pas tout un peuple à l’intérieur qui grésille aux encoignures de notre portatif cercueil capitonné que nous emportons partout avec nous, à moins que ce ne soit lui qui nous trimballe partout avec lui, afin que nous visitions les endroits que nous ne connaissons pas encore, la dramaturgie est simple, des coups répétés calmement sans précipitation, du bruit autour venu d’on ne sait où, qui s’accroche, qui se superpose, un essaim de mouches qui n’en finit pas de se poser et de s’envoler sur un cadavre à croire que quelque chose dérange ces insectes thanatophériques, à moins que ce ne soient des torrents de larmes qui coulent des yeux des morts. Aucune grandiloquence, aucun déluge de bombes, plutôt le gazouillement des gazaouis qui s’obstinent à survivre dans la mort. Leur dernier message, selon lequel nous aussi ne serions déjà morts de n’avoir pas su stopper le massacre. JackGunDrum – Antimilitarist Action : au milieu des combats, harmonies imitatives, roulement des tambours de combats, sirènes d’alertes, le monde se doit d’entendre ce qu’il refuse d’écouter, les autruches enfouissent leurs têtes dans le sable non pas pour ne pas voir le danger, mais pour ne pas entendre les résonnances qui se courent sur la cage parabolique de vos os, signes avant-coureurs de la guerre qui arrive, qui a déjà commencé, dont les préparatifs s’accumulent… Tortura – Alekos and Alfred : torture

sur celui-ci ou celui-là, pas de cris, point de hurlements, juste du son continu, contenu pas très fort, des machines fonctionnelles qui accomplissent leur honnête travail, sans effort, l’on se croirait dans un cabinet de dentiste sans personne dedans, c’est alors que s’élève quelque chose qui ressemblerait à du bruit beau, une phonation lyrique du plus bel effet, pas de panique c’est juste de la souffrance humaine qui volette dans la cage. Andare via : Suitcase Version : lorsque l’on emporte sa valise avec soi, papier de soie, ce n’est pas nécessairement pour partir en vacances, d’ailleurs ces crapotements ne sont pas très agréables même si bientôt ils sont enrobés dans un étrange cocon phonique, assez suave, presque chloroformique, un engourdissement d’autant plus inquiétant qu’il se prétendrait rassurant, l’on a emprunté un chemin, pas désagréable pour trois francs six sous, mais où nous mène-t-il au juste, méfions-nous des chemins pavés des meilleures intentions, ne voilà-t-il pas que le doute s’appesantit, il ne plane plus, il appuie fermement sur la plaie de l’âme qui suppure de plus en plus fort, aux moments les plus délicats les corps ne sécrètent-ils pas de l’endomorphine, le médicament miracle qui résout tous les problèmes et même toutes les problématiques. Wittgenstein Feat Nullaconta : Nullaconta, mot à mot : ‘’rien n’est important’’ est un artiste bruitiste qui s’inscrit dans la même veine artistique que Zhed. Ce qui ne l’empêche pas de crier haut et fort son désespoir. Les nihilistes sont souvent des désespérés. Ils proclament le rien mais l’on comprend vite que cette affirmation de l’insignification du monde les bouleverse et les révolte. (Totto Nero = totalement noir, une des dernières œuvres de Nullaconta, est à mettre en relation avec le véritable nom de famille de Shivabel : Negrisolo qui signifie du noir seulement). Mais que vient faire le philosophe viennois auprès de notre crieur public. ‘’Ce dont on ne peut pas parler il faut le taire’’ a proclamé très jeune, dès la fin de son Tractatus Logicus, Wittgenstein, Zhed se contente de faire de la musique, il laisse parler Nullaconta, se contentant de lui fournir un fond musical peu violent. Mallarmé ne disait-il pas que la poésie devait reprendre son bien à la musique… Interferenza – Suitcase Version : ce n’est donc pas vraiment un hasard si survient au morceau suivant cette notion d’interférence, entre la musique et le bruit du monde, entre la vie et la mort, entre l’artiste et le monde. (Notons qu’un des films tournés par Shivabel, Inferno Veneziano, une sombre histoire de vampires, personnages par excellence qui entretiennent un rapport très étroit avec la vie et la mort, s’en vient lui aussi interférer à sa manière avec ce titre, sans parler du livre de Viana Conti Interferenze Veneziane (2022) consacré à vingt-et-un artistes peintres…) : le genre de grésillement lorsque deux stations de radio-interfèrent si abruptement que vous ne pouvez saisir ni un fragment de l’une et même pas le pépiement de l’autre, vous avez beau affûter vos oreilles au taille-crayon, vous n’entendez rien, excusez-nous notre honneur, voici quelques hurlements et ce que l’on pourrait qualifier de tirs de barrage d’un quarteron de mitrailleuses lourdes, d’ailleurs ça se calme, l’on veut vraisemblablement suggérer que l’on pourrait entendre quelques voix humaines qui tenteraient de délivrer un ultime message de survie à la future Humanité, mais nous faisons-là preuve d’une trop grande bonne volonté, ce n’est même plus du bruit, un soubassement sonore, une espèce de caviardage phonique de ce que vous ne devriez pas entendre… entendre du bruit dans le bruit du monde est-ce vraiment entendre… l’est sympa Zhed laisse durer son bruit de fond de bombardiers furtifs qui se dirigent vers vous pour que vous ayez le temps de dérouler le tapis rouge de votre sang sous les bombes qui vous sont destinées, tiens la communication s’améliore, l’on perçoit quelques murmures vocaliques, zut c’est que nous sommes déjà dans le morceau suivant. Mai – Suitcase Version : (Non ce n’est pas le joli mois de mai ou le printemps des peuples, c’est que dans la langue de Dante Alghierri ‘’Mai’’ signifie ‘’jamais’’) : est-ce pour cela que la piste sanglante se teinte d’une certaine tristesse pour ne pas dire d’un chagrin hémoglobinesque, silence vite remplacé par le halètement poussif d’un train, c’est vrai que l’on est très près d’une gare, très près d’un cimetière, un convoi qui s’enfonce dans la nuit et le brouillard, la première station desservie ne s’appellerait-elle pas Dachau, pas de texte ou d’écritoire pour l’affirmer, mais lorsque l’on entame une marche funèbre n’est-il pas normal d’avoir quelques doutes quant à sa destination finale. Le convoi ne paraît pas prendre la tangente, un conseil si vous trouvez une ouverture, dépêchez-vous de la prendre il n’est pas toujours dangereux de se sporgersi par la dernière fenêtre ouverte. Le train roule lentement. Il n’est pas pressé. Il arrivera toujours trop tôt. Il siffle dans la nuit. Comprenez l’avertissement. Vous ne vous doutez peut-être pas mais une place vous est réservée. Dites-vous que ce morceau qui épouse le rythme d’une berceuse est un appel sans équivoque à la révolte. Quelques bruits indistincts de paroles humaines. Vraisemblablement trop tardives.

J’aurais dû commencer par la traduction du titre de l’album : Un peu d’air dans la poitrine. Certes ce n’est pas encore respirer à pleins poumons l’air pur de nos montagnes, mais c’est certainement ultra-optimisme par rapport au contenu de l’album. Pour la pochette, l’artwork est de Nadia Hadie Oubari, une artiste digitale italienne, photographe ayant de profondes accointances avec la scène rock. Son univers glauque et noir (est-ce vraiment une surprise) est à explorer. Il s’agit d’un fragment d’une photo par laquelle Zhed se présente. Un torse pileux mais surtout cette robe, nous dirons d’invisibilité, de celles qui sont là pour rendre les corps encore plus visibles, des fils électriques agrémentés d’électrodes pour mesurer la force de votre cœur, à moins que ce ne soit des boutons dont on revêt les corps des suppliciés pour leur infliger la torture électrique qu’ils méritent, je ne peux pourtant pas m’empêcher de penser à ces scapulaires que les croyants portent sous leurs vêtements et à la déclaration de Schivabel : Sacrifice is nothing other than the production of sacred things. Le sacrifice n’est pas autre chose que la production de choses sacrées…
Art et politique sont les deux mamelles auxquelles s’abreuve Zhed. Une attitude assez rare et courageuse.
Damie Chad.
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Difficile de m’endormir cette nuit, l’est vrai que j’ai un problème, je le tourne et je le retourne dans ma tête. Pourquoi dans le premier tome de son roman Alexandre le Grand, qui vient juste de sortir, son auteur Héraklès Citharède a-t-il quelque peu passé sous silence les limites de l’intimité des rapports, nous parlons d’amitié grecque, entre Alexandre et son ami Héphestion. Evidemment ce sont les implications politiques de ce choix de l’écrivain qui donnent accès à une compréhension davantage métapolitique de la geste d’Alexandre qui me passionnent. Je crains que cela ne vous intéresse que fort modérément. Pas moi, aussi ce matin me suis-je levé de bonne heure pour me livrer à quelques recherches historiales sur le personnage d’Héphestion. Nous sommes loin des thématiques habituelles de blogue. Oui, toutefois une courte notule m’indique que l’un des textes d’un morceau d’un certain chanteur de folk dont j’ignore tout, fait une allusion au personnage d’Héphestion. Je ne connais pas le chanteur, mais je connais Héphestion. Donc je cours.
MYSTERY OF LOVE
SULJAN STEVENS
Je dois être le dernier des pèquenots à n’avoir jamais entendu ce morceau. D’abord parce qu’il fait partie de la bande-son d’un film à la fois culte et grand public Appelle-Moi Par Ton Nom, (Call Me By Your Name), réalisé en 2017 par Luca Guadagnino.
Honte sur moi, Suljan Stevens, sa disco est sur discogs, né en 1975, a déjà sorti vingt albums. Pour ceux qui aiment les médailles en chocolat Mystery of Love a été nommée pour l’Oscar de la Meilleure Chanson Originale de l’année 2018… Il est temps de l’écouter. Avant que l’attente de ce Mystery ne déclenche chez moi une hystérie.
Toutefois avant de l’écouter nous regarderons :

Mystery of Love (From "Call Me By Your Name" Soundtrack) : l’est sûr que pour une bande-son la chanson n’enlève rien aux images, un morceau qui coule comme de l’eau, ni trop froide, ni trop chaude, à la température de votre corps, elle ne retient en rien votre attention, vous zieutez avec une complaisance certaine les belles images. Le film ne raconte pas un été torride, mais le désir d’un été torride, sachez faire la différence, un jeune adolescent et un jeune adulte, l’ado joue le rôle de la suavité grecque, l’homme jeune de la virilité romaine, six semaines à s’épier, l’air de rien et l’air de tout, z’auraient pu mettre sans s’éparpiller quelques photos sépia, à la place nous avons des fragments de statues antiques, éphébie à la folie, un monde parfait, une famille prévenante, de belles adolescentes galbées… pas non plus un fragment de paradis malgré la pomme cueillie à la branche de la première image. La beauté des corps encor dans les décors. Ce n’est pas que ça se terminera mal. Ce n’est pas que ça se terminera bien. C’est que ça se terminera.
Nous avons vu la chanson : nous allons l’entendre, il faut bien l’écouter puisque nous n’avons pas vu Héphestion.

Mystery of love : c’est exactement le même morceau mais ici les images ne supervisent pas vos yeux, par contre vous avez l’impression que dans le studio l’on a laissé un robinet d’eau ouvert. Ou un poisson rouge qui fait des bulles dans son vocal. Derrière le flot qui se déverse dans l’évier vous percevez assez mal la voix du chanteur. Vous pouvez définir sa music comme de l’electronica folk, d’où ces sonorités de gouttes de pluie qui tombent sur la surface d’un étang. Très romantique. Multi-instrumentiste il possède aussi une formation classique, sur ce morceau il alterne, guitare, banjo, mandoline, piano, on aurait tendance à penser que la partie électronique de la bande-son imiterait les notes d’un banjo, vous n’êtes pas obligé de me croire. Par contre vous confirmerez à la première écoute que l’on n’entend guère le vocal. Non, ce n’est pas un défaut subit de votre chaîne, c’est voulu, c’est fait exprès. C’est ici que nous faisons un pas vers Héphestion. Une chanson d’amour comme l’indique le titre. Oui mais une chanson d’amour triste. L’amour s’en est allé. Cela arrive souvent. Rien de mystérieux en cet évènement ajouterez-vous. Ben si, le mystère c’est que quand l’amour est parti, parfois l’on reste amoureux. D’où cette voix en retrait. L’absence est un mal absolu mais l’évoquer est encore une manière de perpétuer l’amour. Mélancolie voilée, chagrin en même temps destructeur et réparateur. C’est au milieu du morceau qu’apparaît Héphestion, en deux vers assez synthétiques : ‘’ Like Haesphestion, who died / Alexander’s Lover’’. Pourquoi Héphestion ? Parce qu’Alexandre ! Est-on tenté de répondre. Officiellement c’est en octobre 2023 que Sulfan a fait son coming out en reconnaissant publiquement ce que tout le monde savait que son ami Evans Richardson décédé quelques mois plus tôt était son compagnon. Une manière assez délicate d’affirmer aux yeux de tous son homosexualité.

Notons toutefois qu’au moment de la sortie en 2018 de morceau il existait déjà une démo de ce même morceau qui remontait à 2015 : l’on reconnaît la chanson, c’est à peu près la même orchestration, la voix légèrement plus forte, mais la vidéo est accompagnée de vidéos familiales, la mention d’Héphestion et d’Alexandre est déjà présente, mais la fêlure à laquelle la chanson fait appel semble remonter à des moments cruciaux remontant à l’enfance… Mais alors pourquoi cette allusion aux deux compagnons héroïques. Sans doute faut-il l’entendre en tant que cette opération magique dite d’incrustation, des pierres précieuses que l’on tisse dans la trame même d’un tissu, faute de pouvoir les ensacher dans la peau humaine, si l’un des deux amants meurt l’autre ne tardera pas à le suivre. Une antique pratique dorienne dont le Bataillon Sacré de Thèbes demeure le dernier exemple. Héphestion mourut en octobre 1924, Alexandre en juin 323, soit neuf mois après, comme s’il était nécessaire que le survivant attende une gestation de neuf mois pour naître à la mort.
Le plus étrange est que Sulfan n’a jamais renié une inscription chrétienne. Choisir un seul dieu est toujours facile. S’inscrire dans la conjonction de deux héros paraît nettement moins reposant. Davantage périlleux.
Damie Chad.
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Nous affirment qu’ils viennent du milieu de l’United Kingdom, z’ont un nom à dormir dehors, comme il pleut souvent en Angleterre j’en ai déduit la raison de cette étrange appellation, puisque l’on est au rayon méchanceté, profitons pour affirmer que leur pochette ne correspond pas à ce que l’on attend d’un disque de rock. Bref ils avaient tout pour que je ne m’intéressasse point à eux. Encore une fois le Démon de la Perversité cher à Edgar Poe a dû me tapoter l’épaule : ‘’ Regarde, Damie avec ce goût dépravé qui te distingue du reste de l’Humanité, tu vas y prendre du plaisir.’’
WORLD OF THIEVES
LONGFALLBOOTS
(Bandcamp / Août 2026)

Pour la couve, je ne renonce en rien à mes appréhensions, à elle seule cette pochette est une condamnation sans équivoque de la Modernité. Peut-on faire plus laid ? Si vous répondez oui, abstenez-vous de suivre la lecture de cette chro. Peut-être veulent-ils nous signifier que notre civilisation correspond à l’éclosion de sa propre déchetterie. Bon, maintenant convenons qu’il ne faut pas confondre l’œuf avec le serpent qui est lové à l’intérieur. Le monde offre plein de surprises. Le leur est apparemment envahi de personnages de mauvais alois, preuve qu’eux aussi posent un regard plutôt sévère sur la réalité contemporaine.
Un vieux groupe, leur premier opus remonte à 2012, ne sont apparemment ni des adeptes d’un productivisme échevelé, ni des stakhanovistes compulsifs puisque l’avant-dernier remonte à sept ans.
Alex : guitar, vox / Ben : drum, box / Jess : bass, vox.

Almost always : avec le bruit qu’ils font, ne vous demandez pas pourquoi vous avez l’impression que vous avez les tympans qui flottent dans vos oreilles, ne vous offusquez point de leur besoin d’hurler comme des sourds que personne n’entend, du coup ils cassent leur tintamarre, le brisent, le fragmentent, c’est hallucinant comment deux secondes de silence rendent les hallucinations phoniques directement branchées sur vos méninges encore plus insupportables. Commençons par le commencement : le groupe se réveille. Ont-ils vraiment dormi pendant sept ans, nous parlent-ils d’une longue dormition sacrée, ou viennent-ils juste d’ouvrir les yeux comme (presque) tous les jours. Dans les deux cas la résultante conséquentielle est la même chose : ne vaudrait-il pas mieux en finir une bonne fois pour toutes et se trancher la gorge pour ne plus avoir à supporter ce monde de fous. D’ailleurs eux aussi se livrent-ils pas à toutes les inconséquences, non seulement ils font du bruit à réveiller tout un immeuble mais au dernier moment, par une suprême lâcheté ils n’achèvent pas leur geste final, ils s’accordent une journée de plus. Alors que chaque harakiri intempestif équivaudrait pour notre planète à une bouche en moins à nourrir. Ceci n’est pas un raisonnement eschatologique mais un précepte écologique. Through the noise : la suave mollesse de cette intro guitarique est un havre de paix, bien sûr ils refont un peu de bruit, c’est pour montrer l’intensité du sentiment, car c’est une chanson d’amour, car oui l’amour est-là, enfin il est là et il n’est pas là, dans notre modernité parfois tout se passe sur les réseaux, il est des corps à corps plus lointains moins satisfaisant que certains autres. Mais enfin, faire un peu semblant n’est-ce pas déjà œuvrer à quelque chose de positif. L’appel de la chair n’est pas exactement la chair de l’appel. Machina Obscurata : le pire est toujours certain pourquoi ce son un peu voilé, comme s’il n’était pas produit par un instrument de musique actionné par un musicien de chair et d’os mais une machine automatique fabriquée pour saucissonner juste ce son, c’est le morceau le plus long, il avance lentement mais sûrement, comme une machine sympathique qui ne se presse pas pour nous laisser le temps de réfléchir, à moins que ce ne soient nous qui sommes des machines, alors que nous croyions être des individus, comme vous et moi, et que ce sont les machines qui vivent pour nous, c’est le moment de ressortir Shakespeare, et son fameux to be or not to be, si nous sommes encore, où sommes-nous, ou simplement peut-être ne sommes-nous pas ? parce que la machine nous a mis sous pause, ce n’est que lorsqu’elle remet le contact que nous jouons le rôle d’humains qui se réveillent au petit matin, sommes-nous alors simplement différents de la machine parce que nous avons, pour combien de temps encore, conscience d’avoir été fabriqués par une machine… La première partie de ce morceau est une longue prise de conscience, mais la deuxième est une longue supplication, ce n’est pas un moment de révolte prométhéenne, la délivrance ne peut être accordée que par la machine elle-même, la machine n’est pas une machine humaine qui aurait été fabriquée par les hommes, mais ce serait la machine qui se serait ajoutée, qui se serait transformée en divinité, son nom est cité : Héphaïstos !
Nous comprenons enfin la portée du titre de cet EP, notre monde est un monde de voleurs, mais qui a été volé, est-ce l’’Homme, est-ce le Dieu, ou est-ce la Machine. Est-ce que chacun a été à son tour le voleur de l’un ou des deux autres…
Cela peut ressembler à un conte horrifique. Si vous écoutez la radio, la télé ou les réseaux la même histoire vous est racontée, l’on parle d’IA qui est en train de devenir sa propre maîtresse, qui nous échappe, qui est en train de devenir l’incontrôlable maîtresse du genre humain. L’histoire n’est pas nouvelle, Villiers de l’Isle-Adam nous l’a déjà racontée dans son roman L’Eve Future. Nos bottes de pluie d’automne se sont peut-être inspirées de jeux-vidéos, qu’importe, les rêves des hommes depuis des millénaires sont toujours plus grands, plus forts, plus puissants que les hommes qui les engendrent.
En trois morceaux de bruit et en moins de dix-neuf minutes LonfFallBoots nous confie sa version de l’éternel scénario. Nous y prenons beaucoup de plaisir. Ne serions-nous pas un peu inconséquents…
Damie Chad.
PIONNIERS DU ROCK
EDDY MITCHELL
(Icônes françaises / Septembre 2026)
C’est une série de vidéos, ils en rajoutent toutes les semaines, ils sont en train d’atteindre la cinquantaine, consacrées aux idoles françaises, beaucoup d’artistes de cinémas, quelques chanteurs. Le principe est simple Quels sont vos cinq ceci ou vos cinq cela préférés ? Un bidule à l’économie. L’artiste n’est pas filmé, vous entendez sa voix, ou celle reconstituée par l’IA, ce n’est pas qu’il faille se méfier de tout, c’est qu’il vaut mieux, en ce bas-monde, douter des apparences. Bref vous avez une voix qui parle d’un tel et pendant qu’il déblatère sur ce zigue-pâteux quelconque, vous avez quelques photos du zigue pâteux en question qui défilent et reviennent à plusieurs reprises, même pas dans l’ordre chronologique, même pas en rapport avec des épisodes facilement reconnaissables sur lequel l’interviewé s’attarde quelques instants. Bref un bricolage, un montage d’interviewes différentes, l’on ne prend même pas la peine de fignoler les décrochages…
Mais pour une fois une question (presque) intelligente posée à Eddy Mitchell, le pape (j’essaie de coller à l’actualité) du rock français : A 84 ans Eddy Mitchell Révèle les Cinq plus Grandes Rockstars qu’il ait jamais connues. Le terme rockstar n’est pas exact puisque Eddy nous présente quatre pionniers du rock.

Le père Eddy se hâte de mettre les ponts sur les i majuscules. Nous parle d’un temps où ses Chaussettes n’étaient pas encor noires, l’est un gamin qui s’appelle Claude et qui collectionne les disques de rock. Une denrée rare et précieuse à l’époque. Fallait se lever tôt pour se mettre en chasse. L’idée ne lui serait jamais entrée dans le ciboulot à cette époque qu’un jour il rencontrerait ces espèces d’extra-terrestres venus de la lointaine planète Amérique…
Il commence fort, le Killer en personne, une invraisemblable personnalité, z’aviez intérêt à faire gaffe à ce que vous mouftiez en sa présence, l’avait l’œil vif, et l’on ne savait jamais comment il allait réagir. Il suffisait qu’il se radine quelque part pour que l’horloge du rock’n’roll se mette à tourner, à toute vitesse, autour de lui, Jerry avait toujours une arme sur lui, Eddy ne la ramenait pas, faisait toujours gaffe à l’endroit où Jerry Lou la posait, on ne rigolait pas en présence de Jerry Lou. Une attitude de seigneur, et quand il abaissait ses deux mains sur le clavier de son piano c’est alors que l’on prenait conscience de sa stature, de son importance, Jerry régnait par la seule force de son talent. De son génie.
Little Richard. Un feeling tout autre. Little Richard ne vous impressionnait pas, il vous boostait, il vous propulsait au plus haut de vos rêves d’adolescent. Cette intensité, cette énergie, et ces cris qu’il poussait, il rugissait comme un tigre, il brisait par sa seule présence les barrières du zoo social, un fauve en liberté, éclats de rire et de folie à chaque instant, l’était dans sa vie comme vous auriez toujours souhaité être dans cette existence étriquée et rabotée qui était votre lot quotidien. Little Richard était la preuve que tout était possible. Il suffisait de vouloir. Il vous inculquait la grande leçon de la vie : vivre, c’est simplement oser vivre.
Chuck Berry. Mitchell précise. Un gars à part. Ne faites pas ami-ami avec lui. Il a beaucoup moins besoin de vous que vous de lui. Il est le rock’n’roll. Il le sait. Il se suffit à lui-même. Mitchell sait tout ce qu’il lui doit, comment au cours de sa carrière, dans les moments de décroche, le retour à Chuck lui aura été salutaire. Pas de frime chez Chuck. A quoi cela lui servirait-il ! Chuck n’est pas une boussole. Il est la vague et l’océan qui le portent. Avant de comprendre, essayez d’abord d’être vous-même. Ne pensez pas à réussir au niveau de Chuck. Simplement essayez.
Gene Vincent. Eddy se répète, à l’âge où il collectionnait les disques de ces dieux du rock, l’idée de former un groupe, de devenir chanteur, de faire carrière n’avait pas encore pénétré son esprit. Peut-être les évènements, le hasard, les rencontres auraient pu l’emmener à ne jamais devenir Eddy Mitchell… mais il y a une chose indubitable dont il a toujours été sûr, depuis le jour où il a entendu Be Bop A Lula, à l’instant même il a changé, il est devenu lui-même, la voix de Gene a en quelque sorte formaté son existence, il a compris la vie, la souffrance, les coups durs et la volonté de survivre coûte que coûte, quelle que soit l’existence qui l’attendrait mais dont désormais il saurait s’emparer.
La cinquième rockstar n’est pas américaine. C’est Jean-Philippe, son ami du tout début, son frère d’armes, Johnny Hallyday… Une autre histoire, qui est en train de prendre l’eau, déjà un noyé, l’autre pas très en forme,… Qui a commencé il y a longtemps, en Amérique… au temps des pionniers…
Damie Chad.








































































































































