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chroniques de pourpre 2

  • CHRONIQUES DE POURPRE 750 : KR'TNT ! 750 : PRETTY THINGS / AFTER GEOGRAPHY / GREG DULLI + AFGHAN WHIGS / MOLOTOVS / ROBYN HITCHCOCK / ZHED / SULJAN STEVENS / LONGFALLBOOTS / EDDY MITCHELL

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 750

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    08 / 10 / 2026

    PRETTY THINGS / AFTER GEOGRAPHY

    GREG DULLI + AFGHAN WHIGS / MOLOTOVS

    ROBYN HITCHCOCK / ZHED

      SULJAN STEVENS  / LONGFALLBOOTS

     EDDY MITCHELL

      

     

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images

     

     

    The One-offs

     - Pretties for you

             C’est un peu comme si d’un côté t’avais les gentils (Brian Wilson, les Kinks, les Beatles et leurs jolies chansons) et de l’autre t’avais les méchants, c’est-à-dire les Troggs, Les Pretty Things, et un tout petit peu plus tard, l’horrible Edgar Broughton. Pas de problème, tu les aimais tous, les gentils et les méchants. Un jour t’écoutais les gentils, et le lendemain, t’écoutais les méchants. Le seul critère était celui de la qualité, et donc de l’intemporabilité des cuts. «Strawberry Fields Forever» et «Baron Saturday» survivront à toutes les modes et à toutes les époques. Pareil pour «Wild Thing» et «Do It Again». Pareil pour «Out Demons Out»  et «Waterloo Sunset». On trouve des exemples à la pelle. Il suffit juste de ne pas se gourer quand on ramasse des disques pour les ramener à la maison. Soixante ans plus tard, on finit par réaliser que c’est un gros boulot que de ne pas se gourer.

             Bon d’accord, c’est un peu simpliste de distinguer les gentils des méchants, mais c’est une façon comme une autre de ramener le projecteur sur la particularité des Pretties, car ils sont à la fois des gentils et des méchants. «Come See Me» d’un côté et «In The Rain» de l’autre ? L’absolute protozozo-sound de «Buzz The Jerk» d’un côté, et les envolées magiques de «Rip-Off Train» de l’autre ? Non, car c’est le même esprit. Ceux qui connaissent bien les Beatles diront la même chose : «Helter Skelter» et «Strawberry Fields Forever», même esprit.

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             À l’époque, t’aimais pas trop SF Sorrow, car on perdait les Pretties de «Rosalyn» et «Don’t Bring Me Down», mais sur l’album t’avais cette pure merveille de groove menaçant qui renouait avec la première époque sur Fontana, un groove menaçant qu’on retrouvera ensuite dans Parachute via «Cries From The Midnight Circus». Pour les vieux obsédés des Pretties, «Baron Saturday» est une pièce de choix, un rendez-vous à ne pas manquer, une clef de voûte dans l’histoire de l’underground britannique, aussi mirifiquement centrale que le «Do It» des Pink Fairies ou encore le «Screwed Up» de Mick Farren. C’est Dick Taylor qui le chante - Ow Baron Saturday/ Sorrow he’ll show you games to play - Dick Taylor introduit le fameux Baron Samedi du culte vaudou comme les Stones on introduit le diable avec let me please introduce myself. On est dans le même esprit, dans l’exemplarité du satanisme huysmanien, Dick Taylor invoque l’esprit de la mort et de la résurrection, il flirte avec le mythe de Marie Laveau et des cimetières de la Nouvelle Orleans, Dick Taylor EST le Baron Samedi, coiffé d’un haut de forme, il porte des lunettes noires dont un verre est cassé et du coton dans les narines. Sa femme s’appelle maman Brigitte, elle aussi prêtresse Vaudou. Les Pretties nous entraînent dans le Midnight Circus des cimetières voodoo, c’est une fabuleuse plongée dans la nuit des temps qui nous amène aux origines de l’esclavage dans le golfe de Guinée, et bien au-delà, dans une sorte de vortex de l’inconscient collectif.

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             S’il est un groupe habilité à jouer avec de genre de fréquentation, c’est bien les Pretties.  Il existe un clip dans les archives de l’INA qui nous montre les Pretties sur scène à l’époque. Il faut toujours remonter à l’époque. Il faut rester précis. Il faut boire à la source. Si tu veux voir les Pretties, vois-les là. Filmés en caméra libre. Le mec fait le tour des Pretties qui groovent comme des pros. Dick Taylor chante d’une voix rauque. Il sait poser sa voix. Il pèse sur ses syllabes, ow, Baron Saturday, il porte de grandes lunettes à verres teintés et un foulard noué autour du cou. Il gratte une belle demi-caisse E 335 rouge, et là mon gars, t’as l’un des guitaristes les plus prestigieux d’Angleterre. On répète ça à chaque fois, mais c’est important de le répéter, car les gens n’ont toujours pas compris.

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             Phil May reste à distance. Pas de problème. C’est un mec qui a les idées larges. Il sait laisser le micro quand il faut. Il se contente de faire les chœurs. L’autre grosse particularité du Baron, c’est qu’on a deux mecs au beurre : Twink à la batterie et John Povey aux percus. On disait alors de Twink qu’il en faisait trop. Mais là, il passe bien. Il bat sec et net. Le groove semble vouloir illustrer les ténèbres de l’underground britannique, oh Baron Saturday let him steal your mind away et ça explose pendant les chœurs, comme si les Beatles se joignaient à eux pour le Xcept for baron Saturday/ Your life was cool/ Good senses rule/ Throw your life away - Ce refrain fait l’effet d’un bulldozer qui défonce l’underground, et là t’entends Phil May dans ses grandes œuvres. Les Pretties n’ont jamais été aussi énormes, l’ombre qu’ils portent sur l’histoire du rock est réelle.

             Tu ne seras pas surpris de constater qu’à la fin de ta vie, tu n’as dans ton réseau d’amis que des inconditionnels, et principalement des inconditionnels des Pretties. Grande fierté.

    Signé : Cazengler, ugly thing

    Pretty Things. Baron Saturday/Loneliest Person. Columbia 1969

     

     

    L’avenir du rock

     - Histoire-géo

             Si vous demandiez à l’avenir du rock pourquoi il continue à vivre au lieu de se suicider, il vous répondrait un truc du genre :

             — Par simple curiosité.

             Eh oui, la vie est pleine de surprises. Et il ajouterait ceci, en guise de corollaire :

             — Seul le destin peut se montrer cruel. Certainement pas la vie.

             Perdu dans ses pensées, il franchit le dernier col des Black Mountains et se dirige vers un flanc boisé. C’est là, sous les basses branches des pins enneigés que Jeremiah Johnson passe généralement l’hiver. L’avenir du rock scrute les environs et repère enfin le filet de fumée d’un bivouac. Il talonne sa mule et se dirige vers le filet de fumée. L’avenir du rock est sûr de lui, car à part Jeremiah Johnson, plus personne ne bivouaque dans les montagnes du Colorado. C’est complètement dépassé. Même les Crows se font livrer des pizzas.

             L’avenir du rock attache sa mule et vient s’asseoir près du feu. Embroché au-dessus des flammes, un petit lapin dégage une agréable odeur de chair calcinée. Le nez dans les pages d’un grand atlas, Jeremiah Johnson ne dit rien. L’avenir du rock n’ose pas le déranger. Bizarre. D’habitude, Jeremiah Johnson lui propose une cuisse de lapin brûlé, mais là, rien. Pas un mot. Alors il tousse pour signaler sa présence. Jeremiah Johnson grommelle :

             — C’est pas le moment de me péter les couilles, avenir du rock. Je révise.

             — Quoi ?

             — Je passe mon bac au mois de juin, alors fais-moi pas chier.

             Soudain, un Crow apparaît derrière un sapin et tire une flèche dans le dos de Jeremiah Johnson.

             — Stong !

             Jeremiah Johnson ne bronche pas.

             — On vient encore de vous tirer une flèche dans le dos, Jeremiah Johnson. Voulez-vous que je vous l’ôte ?

             — After Geography.

     

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             Un groupe de première partie qui te bluffe, ça ne court pas les rues. On t’avait déjà dit le plus grand bien d’After Geography, mais t’étais loin d’imaginer qu’ils étaient aussi bons. Oui, vraiment bons. À se pincer, tellement t’y crois pas. T’as des phrases du style «c’est quoi ce délire ?» qui te viennent en tête dès le premier cut. Ils n’en finissent plus de te surprendre. Et pourtant, t’en as deux qui ont l’air de porter des maillots de foot. Coup de pot, c’est pas ceux de l’équipe de France. Comme t’y connais rien en fucking foot, tu ne sais pas ce que sont ces maillots, mais tu vois très vite que le chanteur/guitariste a des airs de rock star, il va et il vient sur scène avec sa

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    Gibson rouge et il mène le bal avec un effarant brio. Fantastique allure ! Il s’appelle Julien Méret. Son acolyte Nicolas Baud n’est pas en reste : il gratte des bassmatics endiablés et prend quelques cuts au chant. Bonne voix. On sent le mec investi à 100%, peut-être même un peu trop. Il est sans doute le McCartney du groupe. Il va même taper trois cuts assis au piano, histoire de montrer qu’il n’est pas manchot au plan composital évolué. Tout ça est soutenu par une petite gonzesse qui bat un sacré bon

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    beurre, et un quatrième larron, là-bas au fond, qui gratte tout ce qu’il faut sur sa Strato. Gros niveau général. Les cuts sont tous excellents, franchement, tu ne t’ennuies pas une seule seconde. Zéro déchet. Ils n’en finissent plus d’épater la galerie, tout est très dynamique, très pop, très puissant, très bon esprit, plein d’énergie, c’est même incroyable pour un groupe français. Mais attention, ça monte encore d’un cran (le dernier cran possible) lorsqu’ils tapent des harmonies vocales à quatre voix sur «Hear Me Out» et là ils t’emmènent au firmament. T’en connais beaucoup des groupes capables de te shooter la cervelle à coups d’harmonies vocales à quatre voix ? Ça se

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    compte sur les doigts d’une main. CSN& Y, pour commencer. Puis les Hollies, les Beach Boys et les Four Seasons. On pourrait bien sûr ajouter les Lemon Twigs, mais me souviens plus si les frères D’Addario le font à quatre voix. Il faudra vérifier au mois d’octobre. Les After sont du niveau des gens qu’on vient de citer. 

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             Raid éclair et main basse sur les albums au merch. Caramel Room date de 2023.

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    Ils appellent ça un EP, C’est un mini-album six titres, très californien dans l’esprit. On pense bien sûr aux early Three Dog Night, au temps où ils traînaient avec Brian Wilson. Deux bombes sur l’EP/mini : d’abord «Blitz Party» et son vrai swagger de pop californienne. On se croirait sur le premier Buffalo Springfield, même panache, mêmes riffs insidieux à la Stylish Stills, et sur la tard, ça monte bien en neige. Puis «Bright Morning» en B, une Beautiful Song qui se glisse délicieusement sous ta peau.

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             Et encore trois bombes sur A Hundred Mixed Emotions paru l’an dernier : le fameux «Hear Me Out» qui nous a tellement sonné les cloches en concert. Fantastique clameur d’harmonics. Merveille incommensurable ! Les deux autres bombes sont «Feel Alive» et «A Certain Elation». Pas surprenant qu’ils finissent leur set avec ces trois chefs-d’œuvre. Dans «Feel Alive» on a un fondu enchaîné de pop subliminale. Tu cherches les influences, mais ces mecs semblent devoir se situer au-delà des influences. L’altitude est tout simplement celle d’A Wizard A True Star. On entend les harmonies vocales du paradis sur «A Certain Elation», le dernier cut du set. Ils se hissent avec ça au sommet du genre, plus vers Todd Rundgren que vers Brian Wilson. Il faut aussi saluer le morceau titre qu’ils tartinent au paradis. Ils flirtent avec le génie pop de Big Star. Ces mecs nous gavent de pop comme des oies. Ils gorgent «She’s Magnetic» de Sunshine Pop et swinguent «Gemma» à outrance. On n’en finirait plus.

    Signé : Cazengler, geografucked up

    After Geography. Le 106. Rouen (76). 18 septembre 2026

    After Geography. Caramel Room. Dangerhouse 2023

    After Geography. A Hundred Mixed Emotions. Dangerhouse 2025

     

     

    L’avenir du rock

    - Hello Dulli, mon joli Dulli

    (Part Four)

            À force d’errer dans le désert, on finit atteindre un stade avancé de légèreté intellectuelle, c’est en tous les cas la conclusion à laquelle parvient l’avenir du rock au terme de plusieurs décennies d’errance. Son sport favori consiste désormais à se forger des certitudes. Que peut-on bien forger d’autre que des certitudes, en plein cœur du désert ? Ça paraît con, dit comme ça, et pourtant, rien n’est plus vrai que cette certitude. Aussi loin que porte son regard, l’avenir du rock ne voit plus que vérité et liberté de croire. Il s’octroie généreusement cette fantastique liberté de croire. Il aimerait bien pouvoir mesurer l’extraordinaire évolution de sa pensée... Il parle même d’élévation de sa pensée. Il se marre lorsqu’il repense aux années noires, lorsqu’il errait sans but, terrifié par l’idée du néant, et accusant Dieu de l’avoir fourré dans ce guêpier.

             — Ahhh qu’est-ce que je pouvais être con, lâche-t-il dans un grand soupir.

             À présent, tout paraît beaucoup plus simple, plus fluide, il ne compte plus ses pas, il oublie de penser à la soif, le doux accès à la vérité lui donne des ailes, le transfigure, il se sent même transporté, allégé, débarrassé de tout ce qui sert à rien, pas de besoins, pas de libido, pas d’angoisses, pas de regrets, il n’est plus qu’un petit sac d’os lancé sur le chemin de la vérité et il avance, mu par une nouvelle énergie qui ne vient pas du soleil, mais de sa cervelle desséchée et comme lavée de tous les péchés. L’idée même d’une cervelle lavée le fait marrer, alors il s’arrête un moment pour rigoler de bon cœur, il s’esclaffe comme un gai luron en vadrouille, il se bat les cuisses, il en pleure de rire, il lève les bras au ciel et remercie Dieu de l’avoir paumé dans le désert, et il repart de plus belle en forgeant de nouvelles certitudes. Il s’extasie tellement qu’il les pond à la chaîne :

             — La joie de vivre n’est pas un but, mais un Dulli !

             Alors il saute de joie ! Il en pond aussitôt un autre :

             — Quand c’est Dulli, c’est Dulli.

             

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             Il a raison, l’avenir du rock : quand c’est Dulli, c’est Dulli. Comme tout le monde, le joli Dulli a pris un coup de vieux, mais sa prestance est intacte. Si on écoute Soft Control avant de le retrouver sur scène, on ne pourra que s’en féliciter. Dès «Jungle Roux», on retrouve ce chant  extrême aux avant-postes, et tout le poids du monde avec des chœurs de louves. Qualifions ça de démesure sous contrôle. Joli Dulli tombe ensuite

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     à bras raccourcis sur «House Of I». Woahhhh quel carnage ! - Watch the doggy take the bone/ Till another comes along/ Singin’ - Et les chœurs font doo doo doo. On ne croirait pas que l’heavy «Duvateen» puisse s’envoler, et pourtant si, car les Whigs sont des démons, des aeroplanes à la Box Tops - All besause of me/ What’s it gonna be - On tombe sous le charme de «My Lover», et soudain un killer solo de fuzz de l’Ohio fracasse ton rêve érotique. Joli Dulli fait son Jonathan Donahue pour lancer «The Deepest Part Of The Darkest Shadow», puis il muscle son chant pour tartiner son closer as the sun defines the hour/ Steps into the dream - Il bourre ensuite l’heavy «Mariah Luster» de trompettes de la renommée et ça explose en bouquets de printemps noir : cut intersidéral et prod du diable. Joli Dulli cultive le génie des climats comme le montre encore «Memphis, Texas» - I’m out of my head/ Over you - qu’il chauffe cette fois à coups d’harp. Il vise l’incommensurable. Il monte encore bien sa neige avec «A Simulation» and a Sugar-y guitarbuzz - One of my most existential songs - Puis ça s’envole ! Tout est assez extrême chez Joli Dulli.

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             Et sur scène, c’est quatre fois pire ! Mille fois pire ! Il toise les dieux et chante avec la prestance et le tonnerre vocal d’un empereur de l’antiquité. Il déploie son pouvoir de cut en cut et atteint des paroxysmes avec le «Gentlemen» tiré de l’album du même nom, et plus loin, avec «Fountain & Fairfax», tiré aussi de cet album. Joli Dulli construit son momentum et tout explose en bouquets de power-harmonies. Joli Dulli est

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    le roi des climats extrêmes, il hisse ses cuts aussi haut qu’il le peut, il arrache ses machines du sol, il génère des énergies jusque-là inconnues, bien aidé par Christopher Thorn, petit et chapeauté, qui gratte les poux du diable, puis un autre brillant guitariste, Rick Nelson, et le vieux John Curley à la basse. C’est forcément une grosse équipe.

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             Il n’existe que deux autres shouters capables de lever une telle marée : Frank Black et, bien sûr, Mark Lanegan, le vieux complice de Joli Dulli dans Gutter Twins. Tous ceux qui ont vu le concert des Gutter Twins à la Maroquiqui en 2008 en sont restés flabbergasted. Cette association de deux shouters mélodistes extrêmes reste un cas unique dans l’histoire du rock. Joli Dulli, Lanegan et Frank Black sont de toute évidence les meilleurs chanteurs américains. Et là, sur la scène du Trabendo, Joli Dulli bat tous les records d’excellence, de présence, de power vocal, de qualité compositale, fuck si t’aimes entendre des vraies compos, alors écoute Joli Dulli. Le problème, c’est qu’en France, on l’a enfermé dans le bocal «indé». Pareil pour Frank Black, alors que ces deux mecs-là échappent à toute catégorisation. Ce sont des artistes puissants qui bâtissent une œuvre à l’échelle d’une vie, d’une part, et d’autre part, ils n’ont jamais fait aucune concession aux modes. Tu ne les prendras jamais la main dans le sac.

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             Dans Uncut, une certaine Sharon O’Connell tente de définir l’art suprême des Whigs avec ses petits bras et ses petites jambes : «Few rock bands have inhabited a space where drama, self-assertion et fervent dreaming fuse, for so long and with such sustained intensity.» Elle sort au moins un mot clé : intensité. Et, ahanant, elle ajoute ça

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    : «It seems Dulli still imagines burning it all to hell and making for the horizon.» Pas facile de décrire les tendances extrémistes d’un artiste aussi puissant que Joli Dulli. On éprouve une sorte de compassion en la voyant s’escrimer. Pourquoi ? Parce qu’on vient tout juste de s’y casser les dents. Joli Dulli est un titan, et seul un titan comme Victor Hugo peut décrire un titan.

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    ( Photo tirée de l'article de Mojo : The Afghan Whigs en 1993

    Steve Earle, Greg Dulli, Ricck McCalleem, John Curley )

             Keith Cameron dispose de 6 pages dans Mojo pour décrire le titan. En bon journaliste expérimenté, il ferre son lecteur avec un bel hameçon : l’incident qui survint dans un club d’Austin, Texas, en 1998, et qui faillit bien coûter la vie à Joli Dulli. La presse avait parlé d’une bagarre, mais Dulli rectifie le tir : deux mecs l’ont frappé dans le dos et lui ont fracturé le crâne et les côtes. Bim bam boum. Sept jours de coma. La cause de cette agression ? Dulli raconte qu’il est entré dans ce club d’Austin accompagné de deux blackos et ça n’a pas plus à deux rednecks locaux qui ont traité les blackos de sales nègres. Dulli a demandé çà ce qu’on les fasse sortir du club, mais ils sont revenus et se sont planqués pour choper Dulli et le frapper. Au sortir du coma, Dulli avait perdu la mémoire et il a dû réapprendre ses chansons. Les Whigs venaient d’enregistrer le punk-soul-R&B gumbo de 1965 à la Nouvelle Orleans. Ils se positionnaient déjà comme des misfits, dans le 90s US alt-rock boom. Puis ils sont passés à la vitesse supérieure avec le garage noir de Gentlemen, and the grandiose cinematic melodramas of Black Love. C’est bien de rappeler que tous ces albums sont d’une rare intensité.

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             Deux mois après sa sortie de l’hosto, Joli Dulli était de retour sur scène. Il raconte ensuite le split des Whigs en 2001 et son nouveau départ avec les Twilight Singers et une descente aux enfers à la Nouvelle Orleans - I walked the razor’s edge down there - Il ne pensait qu’à se foutre en l’air - I did it all. Too much was not enough - et il ajoute ça qui tue les mouches : «I think I liked it as much as I liked the drugs - the drama.»

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             Il dit avoir lu Fear And Laughing à 11 ans, poussé par sa mère, puis Junky et Naked Lunch.  Puis il lit Creem et s’abreuve des paroles de Keef et le Lou Reed. Il quitte l’université de Cincinnati pour aller bosser à Los Angeles chez Tower Records. L’idée était de rencontrer ses idoles, alors il rencontre Tom Waits, Lemmy et Joey Ramone. De retour à Cincinnati, Joli Dulli rencontre John Curley qui va devenir la bassman des Whigs, et qu’on a vu sur scène au Trabendo l’autre soir. Se joignent à eux Steve Earle (beurre) et Rick McCollum (poux). Pour se mettre en jambes, les Whigs tapent une cover du «Psychedelic Shack» des Temptations. Pourquoi Afghan Whigs ? - We were looking for something that sounded dangerous, incongruous and memorable - Leurs principales influences sont Hüsker Dü, Prince, les Damned et O.V. Wright. Cameron appelle ça un «brush with conformity». Et pouf, ils signent sur Sub Pop. Dulli : «I did not reinvent the wheel, but I did make somthing that was different from our peers.»

    Signé : Cazengler, Salvatorve Duli

    Afghan Whigs. Le Trabendo. Paris XIXe. 21 septembre 2026

    Afghan Whigs. Soft Control. Royal Cream/BMG 2026

    Keith Cameron : That’s how strong my love is. Mojo # 395 - October 2026

    Sharon O’Connell : The Afghan Whigs/Soft Control. Uncut # 355 - September 2026

     

     

    In Mod We Trust

     - Le cocktail des Molotovs

     

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             Pas de chance pour les Molotovs : c’est un public de pépères qui les accueille au club. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Matthew Cartlidge paraît tellement énervé. À Londres les Molotovs joueraient devant un public de young Mods qui auraient garé leurs scooters devant la salle. Zéro scoot sur le parking du 106. Et zéro young Mod dans les premiers rangs. Rien que des smartphones. Et les clowns. Le plus difficile, c’est de s’habituer au spectacle des clowns qui filment des vidéos qui ne servent à rien. Les Anglais ont un très beau mot pour décrire ce phénomène : numb. 

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             Par contre, Matthew Cartlidge est loin d’être numb. Matthew Cartlidge superstar ! Eh oui, ce young Mod semble descendre de l’Olympe des Mods. Il reprend des tics de ce gros branleur de Paul Weller, mais sa stature le rapproche plus de Billy Sullivan, le young Mod des Spitfires : carrure de la carcasse, tifs péroxydés, Ricken on fire, refrains hymniques, et recherche permanente de la confrontation. Chez lui, ça a l’air

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    existentiel. On retrouve la rage du Jimmy de Quadrophenia. On aurait tendance à l’oublier : les young Mods ont toujours eu le diable dans le corps et la rage au ventre. Il faut se souvenir de l’early Pete Townshend. Quand ça claque, ça claque ! Hope I’ll die before I get old ! Prends ton scoot, fonce sur la falaise et saute dans le vide !

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             Pour mettre un tel numéro de Mod craze au point, on sait qu’il y a des années de travail acharné. Un mec comme Matthew Cartlidge cultive la Mod craze - son et look - et peu de gens en Angleterre sont capables de le faire aussi bien. Ses compos passent toutes les unes après les autres comme des lettres à la poste, «Join Us» te culbute le bobinard, «Get A Life» t’envoie au firmament de la Mod craze, ses solos nettoient les tranchées, il transpire abondamment, il y va au slam bam thank you mam !, ce mec est littéralement indiscutable, il postule pour la déification.

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             Par contre, la frangine en fait trop. Elle porte des collants troués et passe son temps à grimacer bêtement pour faire bander les photographes. Elle gratte elle aussi une Ricken. Par moments, on se dit qu’il faudrait la faire piquer. Son frère tape dans la qualité et elle, pas du tout. Mais apparemment, ça fait partie de leur show et du buzz : gros mélange de qualité viscérale et de vulgarité extrême. On comprend que certains amateurs éclairés soient excédés ou sceptiques. Et bien sûr, derrière, t’as un petit mec du calibre de Terry Chimes qui bat le beurre du diable.

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             Dans son cockney à l’emporte-pièce, Matthew Cartlidge explique qu’il a chopé un cold et annonce qu’il va écourter le show. Alors qu’on s’attend à le voir cracher ses poumons, il repart de plus belle et éclate la Mod craze au Sénégal. Il finit par remercier les petits vieux de la Normandie for coming out tonight.

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             Le Wasted On Youth des Molotovs est un petit chef-d’œuvre de Mod craze. Dès «Get A Life», t’es dedans, ça claque au vent de London Town. Complètement radical. Avec «Nothing Keeps Her Away», ils vont plus sur l’early Bowie. Tu sens un léger courant de fraîcheur. Et ça repart en pure Mode craze avec le morceau titre, ça sonne comme de la petite niaque exacerbée mais ça se charge en cours de route et ça bascule dans l’excès de Mod craze avec un killer solo parfaitement outrancier. Et là tu fais quoi ? Tu fais wow ! Encore un cut bien chargé de la barcasse Mod : «Geraldine». Le mec a cette largeur d’esprit et ça continue sur la même voie royale avec «Newsflash». Il stompe encore bien sa craze avec «Rhythm On Yourself». Matthew Cartlidge a une voix plus généreuse que Paul Weller. Son refrain est magique et il gratte une envolée de killer flashy guitar à la Ronson. C’est dire si ce mec est complet. Tout aussi terrific, voilà «Popstar», Mod craze extrémiste. Et ce fantastique album s’achève avec un «Today’s Gonna Be Our Day» saturé d’orgue, saturé de génie sonique, saturé de swirling Mod craze.

    Signé : Cazengler, Molotorve

    Molotovs. Le 106. Rouen (76). 30 septembre 2026

    Molotovs. Wasted On Youth. Marshall Records 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     -Robyn des bois

    (Part Two)

     

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             Et voilà que Mojo tend son micro à Robyn Hitchcock pour le fameux ‘Mojo Interview’.Faut-il en déduire que Robyn des bois entre dans la cour des grands ? La réponse est comme toujours dans la question, mais Robyn des bois prend soin de brouiller les pistes en puisant dans le surnaturel. D’où les allusions du chapô : «Silly or serious? Sober or psychedelic? Or all of the above?» Rien de tel pour susciter l’attention d’un lecteur affamé d’anticonformisme. Robyn des bois semble être un sérieux client. Rien qu’avec cette phrase sortie, on le situe : «I was never going to be a Sting-type figure.» Ouf ! Merci Robyn des bois !

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             Pour une fois, le Mojo Interview prend des allures spectaculaires. Robyn des bois commence par raconter que son père Raymond a écrit Percy, l’histoire d’un homme qui s’est fait greffer a dead man’s cock, c’est-à-dire une bite. Dans l’esprit de Robyn des bois, tout repose sur l’idée - My role model - being Raymond - was ‘a man sits by himself in a room and has ideas’ - Devenu ado, Robyn flashe sur Bob Dylan, «and that gave me an idea of what kind of ideas I might like to have. Then in my late teens I discovered Syd Barrett, and that gave me a sense of what those ideas might sound like.» Ça s’appelle avoir de la suite dans les idées. Par contre, sa mère aurait préféré qu’il devienne plus «academic» et qu’il écrive des witty articles pour The Observer, «instead of being a kind of louche troubadour». Il est même sûr que sa mère suit ce qu’il fait et qu’elle se tord les mains de désespoir. Espiègle, il s’empresse d’ajouter que sa mère l’a élevé pour qu’il soit le centre de l’univers, ce qui est assez réussi, mais il a aussi hérité du penchant de son père «for being off the one side of things», et c’est là qu’il dit qu’il n’aurait jamais pu devenir un genre de Sting. Bravo !

             Quand on le branche sur l’acide, il répond que ça ne l’intéresse pas plus que ça - I don’t think I need hallucinations. Sometimes, I just feel I am one - Voilà, au moins, comme ça c’est clair.  Et puis au détour d’une fanfaronnade, il révèle qu’il est Asperger à 75% - My mind runs away down its own canyons.

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             Il fait 7 ans de bad luck avec les Soft Boys et décide en 1984 et partir en solo. Et bizarrement, ça marche aux États-Unis. Pas du tout en Angleterre. Il se sent plus américain qu’anglais. D’ailleurs, il s’est installé à Nashville avec une Australienne. Il pense que les Américains le voyaient à travers le prisme Beatles/Monthy Python, par contre les Anglais le voyaient plus à travers le prisme Syd Barrett - ‘Oh he sounds like Syd Barrett, but he’s not really mad. I think he’s a clever fake’. People thought that I was a joker or a faker.

             En attendant, le faker écrit des books et enregistre des palanquées d’albums. Pas la peine d’essayer de le suivre à la trace, c’est trop épuisant pour le porte-monnaie.

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             En 1990, Robyn des bois attaquait son parcours en solitaire avec Eye. On s’y ennuie un  peu, sauf si on en pince pour les coups d’acou. On sauve cependant trois cuts, dont deux hommages à Bob Dylan : «Linctus House» (bourré de poux enchantés, il chante ça au doux du doux et t’as l’une des plus belles parties de poux d’Angleterre). Et «Clean Steve», qu’il emmène en mode protest. On le sent obsédé par Dylan. Il débite son poème fleuve au story telling de clean Steve is shooting video/ With the guy next door’s best friend. Il est encore plus dylanesque que le roi. Et plus loin, il fait son Ziggy avec un «Satellite» qui doit tout au Transformer. Il flirte avec le Satellite Of Love. Sacré Robyn !

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             Il récidive 6 ans plus tard avec Mossy Liquor. Il y gratte quasiment tout à coups d’acou, notamment «The Devil’s Radio». Il chante sur deux niveaux de feeling et crée la surprise. Avec «Alright Yeah», il montre qu’il est capable de partir en coupe réglée de big time. Son tempo ruisselle d’arpèges. Il peut sonner comme un crack épouvantable. Appelons ça une belle démonstration de force. Il ramène un son plein comme un œuf sur «Beautiful Queen». T’adhères vite fait au parti. Son son dégouline tellement d’arpèges que ça frise la magie pure. Son truc, c’est la finesse. Il n’est jamais sorti de 1967. Il amène «De Chirico Street» au jazz de quiproquo, coco. Il croque la vie à pleines dents. Tout est très dense sur cet album. Tu n’en sors pas indemne.  

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             On retrouve pas mal de cuts de Mossy sur Moss Elixir paru la même année : «Alright Yeah» (où il sonne comme Dean Wareham sur canapé d’arpèges à la Lou), «De Chirico Street» (qui sonne comme un cut barré de Syd Barrett), pareil pour «Trilobite», pur coup de Syd, et puis «The Devil’s Radio» qu’il chante encore sur deux registres au power pur, on a là le grand hit de Robyn des bois. Il passe au boogie avec «Cool Bug Rumble», mais avec du son.

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              Tu vas trouver un sacré coup de génie sur Love From London : «End Of Time». Il revient à son cher heavy stomp de 1967 et ça devient sérieux. Il sait remonter sa pente, il sait combler ses lacunes et polir son chinois, Robyn des bois est un fin stratège. Il y va au take me/ I’m ready for the end of time. Sur ce coup-là, il a l’ampleur d’une amplitude et la hauteur d’un géant, il ramène toutes les saveurs du grand art de John Lennon. Dans «Stupefied», il sonne encore comme John Lennon, mais il va plus sur «Yer Blues» - There’s an answer to it all/ But you’re mystifying Me - Belle drug song. Encore une belle énormité avec «Fix You» où il enfonce son clou d’I’m Feeling. Globalement, Robyn des bois a du son. Pas ta voix préférée, mais tu restes assis pour l’écouter chanter. Il collectionne les cuts faiblards, c’est dommage. Dans «Devil On A String», il finit en disant qu’il écoute les Three Degrees. Il est très Guided By Voices sur «Strawberry Dress». Il fait sa pop dans son coin à l’advienne-que-pourra, rien à cirer du qu’en dira-t-on, et pourtant tu l’écoutes attentivement, c’est dire l’ampleur de ton besoin d’affection. Avec «Death & Love», il déploie ses ailes et cherche l’ampleur sidérale, c’est pas loin - So be wise with me honey.

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             Si tu veux crever d’ennui, écoute The Man Upstairs.  Ah c’est sûr, Robyn des bois gratte bien ses coups d’acou, il adore les poux secs et tu sais dès l’abord qu’il ne va rien se passer. Il gratte des grosses harmoniques qui luisent dans la nuit comme l’un de ces bijoux rares qu’observe des Esseintes dans À Rebours. T’attends Godot. Tu vas l’attendre longtemps. C’est le principe de ce genre d’album. Tout ici est gratté à l’ongle sec. On perd le Syd. Robyn de bois fait son petit biz, celui qui ne sert à rien. Tu vas devoir attendre «Somebody To Break Your Heart» pour avoir enfin du son et des coups d’harp. Il attaque son cut aux cordes graves. C’est un vrai festival d’ongles secs. Mais le reste replonge dans l’inertie. Quand tu arrives à la fin avec «Recalling The Truth», tu t’endors - Rrrrrron pssssschiiiii - C’est le bruit que tu fais quand tu décroches - Rrrrrron pssssschiiiii - Il est content le Robyn, car Joe Boyd produit son album ennuyeux, de la même façon qu’il produisait les albums ennuyeux d’Incredible String Band. Un seul truc marrant sur cet album : la photo de Robyn des bois avec ses grosses lunettes montées à l’envers sur son nez.

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              Le Yep Roc sans titre de 2017 est un fantastique album, doté en plus d’une fantastique pochette. Robyn des bois pose avec son chat et claque au beau milieu de l’album un «Detective Mindhorn» en tous points remarquable, comme irradié de solaces d’arpèges scintillants, il vire de bord en plein déroulé, avec un beat qui se veut demented, les arpèges te désagrègent, et Robyn des bois atteint les cimes de la modernité. Il a du son dès l’intro du what I want d’«I Want To Tell You About What I Want». Eh oui, ça sonne comme un hit intercontinental. Il vire heavy Beatlemania sous-jacente avec «Virginia Woolf» et on se prosterne un peu plus loin devant l’inexorable «Mad Shelley’s Letterbox». C’est bourré de son, c’est même du très haut de gamme britannique, il y injecte encore de la Beatlemania. Il se dirige vers la sortie avec «Time Coast», et redevient assez heavy sur la psychedelia. Big time de British psychedelia, avec tous les tenants de l’aboutissant, notamment les accords psychédéliques. Il en abuse.

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              Globalement, Shufflemania! est un brave petit album. Il faut juste s’habituer à la voix pincée de Robyn des bois. Il a un son de cavalcade qui déclenche vite ton assentiment. On le voit se prendre pour un heavy Lou Reed («The Inner Life Of Scorpio»). Il finit par te convaincre, car sa présence est réelle. Il sait aussi se montrer doux («The Feathering Serpent God») avec cependant un drive dans le ton de la voix. Tu le suis. Et t’es bien récompensé avec «Midnight Tram To Nowhere». Comme son nom l’indique, c’est du big Tram sound. Il a tout : l’harp, le groove, le spirit. Il groove dans l’abysse du Noir avec «Noirier Than Noir». C’est même assez extralucide. Quelle extraordinaire présence artistique ! Cut après cut, il crée son monde, sans jamais viser la gloire. Et voilà la cerise sur le gâtö : «The Sir Tommy Shovell» : il va droit sur les Who ! On sent chez lui une réelle volonté de monter en neige. Son Shovell explose en plein dans les chœurs des Who ! What a brio !  

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             Dans le Part One, on a chanté les louanges de son premier book, 1967 - How I Got There And Why I Never Left - A Memoir. Chantons maintenant celles de son deuxième book, Stranded In The Future, qu’accompagnent un nouvel album (The Confuser) et un concert Aux Trois Baudets, auquel on ne pourra pas assister pour cause de doublon stratégique : le même soir, les Lemon Twigs se produisent à la Cigale, alors t’es baisé. Restent le book et l’album pour se consoler.

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             The Confuser est une petite merveille. On y dénombre pas moins de 5 coups de génie, à commencer par «I Am This Thing», monté sur un heavy beat bien énervé - Tic toc/ I love to rock - Ça bat sec derrière Robyn des bois. Il sait rocker un boat. Ça rocke de plus belle avec «Yesterday’s Rain». Il n’en finit plus de rocker son boat de Nevers, avec cette fois des accents de Stonesy. T’as un bassmatic ultra-dynamique, derrière. Cocktail du diable ! Même un balladif comme «Breathless» te percute la calebasse de plein fouet. Il shoote tout le power de Sherwood dans le cul de son cut. Final éblouissant ! Et il faut voir comme ça groove dans «Building From The Ruins». Ces mecs sont des diables. Robyn des bois sonne comme Dr John. Il fait ensuite du Thunderclap Newman d’hold me tight avec «The Vanishing Kind». Et t’as encore une belle ligne de basse traversière. Robyn des bois a tous les talents, comme le montre encore «How To Feel Alright» : le sucre, la pop, les poux, il a même les ouh ouh de la Stonesy. Il pique sa petite crise Dylanesque avec «Monday For Me» - Hungry for sunday/ Monday for me/ oh yeah - Robyn des bois est un artiste fabuleusement accompli.

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             Stranded In The Future se présente comme un petit book sympa qui tient bien en main : ni trop lourd, ni trop léger, juste ce qu’il faut. Pour booster le plaisir de lire, l’éditeur a choisi un beau bouffant ivoire, et tartiné au long cours de deux cent pages la prose sibylline de Robyn des bois, tout en réussissant à établir ce très bel équilibre justif/interlignage qui donne des ailes à l’œil. On lit donc avec allégresse, et comme Robyn des bois n’est pas avare de fantaisie, on se croit permis de trouver ce petit book génial. C’est aussi bête que ça. L’affaire se corse très vite, car dès les premières pages, Robyn des bois évoque la silhouette d’un mystérieux Mr. B. On met à peine quelques secondes à réaliser qu’il s’agit de Syd Barrett, qui, pour lui comme pour nous, reste une obsession. Il évoque le mystérieux Mr B vivant seul inside these mansion appartments, retiré du monde, des responsabilités et des projets, recevant des royalties et achetant des guitares, which he kept in their hard cases in his dark, smoky apartment, en sortant une de temps en temps pour la contempler avant de la ranger sans en jouer, et quand il constatait qu’il en avait trop, il en donnait une ou deux aux concierges, Mr Reynolds and Mr Chisholm. Robyn des bois sait faire régner le mystère. Il passe en mode Dada pour conclure son premier chapitre, avouant qu’il avait essayé de rencontrer Mr B dans succès - He was known to mistrust strangers - on one occasion, he’d allegedly bitten somebody’s hand when they were trying to offer him a ham sandwich - Et voilà le travail.

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             Encore plus Dada, ça : un dialogue étrange entre l’auteur et sa fiancée, Mrs C.

             — Why would you put tea in a hat box, Robyn? Mrs C doesn’t get it.

             — Oh I don’t mean the tea itself - just the word ‘tea’. That could fit in a hat box, easily.

             — But I don’t understand: how can you put a word in a box?

             — Well... I ponder for a moment: Box is a word, isn’t it? So all you’re doing is leaving one word inside another.

             — Who takes sugar?

             — Oh no thanks, Gordy.

             — Sugar, I murmur. That’s a square word.

             Dada a bon dos. Dada a toujours bon dos. C’est le principe de Dada.

             Plus loin, il sort ça qui vaut son petit pesant d’or du Rhin : «My idea of chatting up a girl consists of getting very smashed and then reciting Captain Beefheart’s ‘Neon Maere Dream Of A Octafish’ into one of the luckless damsel’s ears while the disco plays loudly in the other. No wonder I have limited success with females.» Comme dirait Duchamp face à l’échiquier, the tower is played.

             L’autre grand épisode Dada se déroule à la page 130. Des voisins se sont plaints du bruit que font les Soft Boys en répète, alors la mairie envoie The Health & Safety Man enquêter chez Robyn des bois. Ça donne ça :

             — Your neighbours over the road say that you have an extremely nosy music band playing here every evening.

             — A nosy music band?

             — I beg your pardon - I can’t read my own writing.

             He seems impartial, just doing his job. He lacks the primitive streaks that petty officials often have.

             — An extremely noisy music, er, music band, I meant to say.

             This breaks the ice, and I risk another excursion into humour.

             — It’s nothing to do with our noses then?

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    ( Alfred Jarry)

             En plus, Robyn le dessine. Il saupoudre son récit de petits portraits en médaillons, dans un style que n’aurait pas désavoué Félix Vallotton. Comme Bob Dylan avec Chronicles, Robyn des bois fait de la littérature. Stranded In The Furure entre dans la caste des classiques littéraires lunatiques.

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             Il avoue aussi faire les choses bien malgré lui, notamment ses chansons - My songs were unlikely to get very far in the world outside - aussi cherche-t-il des titres que personne d’autre n’utiliserait, et il cite des exemples, «Give Me A Spanner Ralph», «I Wanna Be An Anglepoise Lamp» et «Where Are The Prawns», le Spanner était une clé de douze ou de quatorze, et les Prawns étant des crevettes. On peut difficilement faire plus Dada que ça. On présente Robyn des bois comme un Surréaliste. Grave erreur. C’est un Dada pur. Comme chacun sait, André Béton et les Surréalistes ont usurpé le trône Dada.

             Le plan le plus Dada du book est certainement la séance de drague de Mrs C. Dixit Robyn des bois : «We sit on another bench and I explain that I took up smoking so I could learn to inhale hashish. She looks at me mystified.

             — Well, that’s a funny way to enjoy yourself.

             Mrs C. is obviously not a groover. I wonder what her record collection is like. She continues:

             — I mean, why do you need to get stoned, as you call it? Does it make you happy?

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             Un peu plus tard, Robyn des bois et Mrs C sont au festival de l’île de Wight et Mrs C raconte à Robyn qu’elle s’est rasé les poils pubiens parce qu’elle trouvait ça horrible, et Robyn d’ajouter : «I light my tightly rolled cigarette. It’s a satisfying inhalation though it won’t get me stoned. Down below Jimi Hendrix is taking the stage.» Son down below sonne exactement comme le «meanwhile back in the jungle» des Dolls.

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             Ce n’est pas avec Mrs C qu’il va connaître les joies du sexe, mais avec Medusa, pour une expérience «more riveting than watching Bob Dylan from half a mile away at the Isle of Wight Festival». Et il ajoute ça qui dit tout ce qu’il faut savoir sur le sexe : «Sex is greater than we are; you can never really get a perspective on it. Like God is to be the faithful, it engulfs us, creates us, and along with its colleague Death, helps us in and out of this life. And sex is a surefire way of forgetting, for a while, about your own inevitable death.» Dada s’accomplit et se transforme en statue de sel littéraire. Dada t’envoie au tapis. Dada is dead, vive Dada !

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             Il rend aussi hommage à Martin Carthy, my favourire folk performer - He stands transfixed by the music that comes from his guitar, and sways along with it. He tunes down his guitar into his own unfathomable configuration of notes, and plays the instrument in a way that’s so tasty it’s edible - Robyn des bois ajoute que Bob Dylan a rencontré Martin Carthy pendant l’hiver 1962 et qu’ensemble, ils ont démoli un piano pour se chauffer. Et à la différence de Mr B et de Dylan, Martin Carthy est accessible - He’s a very positive role model.

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             Et comme les Soft Boys déboulent dans le rond du projecteur en 1977, ils sont confrontés au punk anglais - What is punk? To me it’s best defined by what it doesn’t have: melodic vocals, harmonies, guitar solos, and any kind of mercy. Listening to it makes me feel like I’m being repreatedly hit in the face by a muddy football - Et bien sûr, il estime que les Soft Boys sont plus «nihilistic than the punks themselves. We are, however, terminally middle class and this is currently out of fashion. Worse, we reek of education.» Et il revient invariablement à son obsession pour Mr B, via Rondo Hadley, le front man d’Afterlife, qui lui confie un secret : Il existe des inédits de Mr B. Robyn des bois se pétrifie. Mais Rondo le rassure : «I mean, they might not be the greatest songs, as songs go...» Il allume sa clope et poursuit : «But... nonetheless?» Et pour faire durer le plaisir, il ajoute une sorte de corollaire : «But if you think of them as the man unloading his head, so to speak, they’re just brillant little... gems, you know what I mean?» Robyn des bois avoue en avoir la chair de poule, «it’s as if I’ve discovered that my house has a whole extra storey uptairs that I never knew about.» Mais c’est pas tout. Robyn des bois rencontre dans la foulée le music publisher Rupert Fennel. Celui-ci aurait rencontré Mr B, alors Robyn des bois lui demande à quoi il ressemble, et Fennel répond, embarrassé : «Now? Oh dear God: now he’s... well last time I saw him, he’d become the opposite of himself.»

             — The opposite?

             My coffee is on hold below my chin.

             La conversation se déroule et Rupert machin finit par avouer que Mr B ressemble aujourd’hui à un «fat roadie, dressed from a jumble sale, watching TV and living on junk food.» Tragique.

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             Robyn des bois rappelle qu’au début, les Soft Boys étaient un groupe de reprises. Ils tapaient d’énormes classiques, «Waiting For The Man», le «We Gotta Get Out Of This Place» des Animals, pas mal de Beatlemania avec «Rain, «Dear Prudence» et le fameux «Everybody’s Got Something To Hide Except Me & My Monkey» que reprend aussi Jim Jones, et l’«I’ll Be True To You» des Hollies. Et parmi ses solos de guitare préférés, il cite celui de Robertson sur la version live du «Just Like Tom Thumb’s Blues» de Bob Dylan, et l’Ostrich guitar de Lou Reed sur «Run Run Run». Il rappelle en outre que ‘Soft Boys’ est un amalgame de The Soft Machine et de The Wild Boys, deux titres de William Burroughs - In my mind, we would be an extensiuon of Jim Morrison’s vision of the Doors as ‘erotic politicians’. We would be twisted and exciting - Il ajoute que les Soft Boys sont «very loud, playing a kind of prog-folk-metal that encases my compositions like batter around a frying cod» - il parle de la morue qu’on enfarine pour la friture - «Our music is intricate, uptight and manic; Mr A/B is in there, along with Captain Beefheart and others stars of my record collection. The Beach Boys make their own contributon to our harmonies too, when they’re not driven off-key by our howling guitars. The Beatles are never far away, althought in the late 1970s they are out of fashion.» Il se moque des fashions, bien sûr. Quand les Soft Boys jouent dans le Nord de l’Angleterre, personne n’applaudit et t’as forcément un mec qui gueule : «Fuck off back to London, yer cunts!» Robyn des bois comprend qu’outside of their native Cambridge - la ville où s’est retiré le mystérieux Mr B - les Soft Boys «don’t attract or connect with an audience.»

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             C’est l’occasion ou jamais de replonger dans les albums des Soft Boys. Ils sont assez tarabiscotés, ce qui explique en partie le fait qu’ils soient pour ainsi dire passés à la trappe de Père Ubu. Tu ne sauves que deux cuts sur A Can Of Bees : «The Pigworker», et l’effarante cover de «Cold Turkey». Le Pigworker est assez tordu, mais dans le bon sens du terme. Ça gratte énormément de poux anglais, là-dedans, ce qui paraît logique vu que le groupe comprend deux cakes des poux : Robyn des bois et Kimberley Rew. Ils se régalent avec le «Cold Turkey» de John Lennon et Robyn des bois y va au can’t see no sky/ Feeling so heavy/ So is my head. C’est monté sur un énorme bassmatic. Seul défaut : Robyn des bois ne pousse pas les hurlements de la version originale. Le reste de l’album flirte avec le numéro de cirque. Ces mecs sont des surdoués, capables de faux pas, comme ce «Leppe & The Jooves» qui sonne comme du Talking Heads. Quel groupe étrange ! Ils adorent se tirer une balle dans le pied. On regagne la sortie avec un «Ugly Nora» assez wild, vraiment attaqué à la racine du Diddley Beat, et parfumé d’un soupçon de jungle fever. Hardi moussaillons ! 

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             On considère généralement Underwater Moonlight comme un album culte. Deux cuts vont dans ce sens : «Old Pervert» et «The Queen Of Eyes». On entend des échos hendrixiens dans le Pervert. Belle attaque en règle, tout est gratté au sang. «The Queen Of Eyes» sonne comme un cut des Byrds, ambiance de rêve et arpèges de Ricken. On se régale aussi d’«I Wanna Destroy You», une big fast pop élégiaque, avec Kimberly Rew derrière, sur sa Strato. C’est à la fois fin et puissant, infiniment raffiné. Mais pas d’hit. Que dalle. Sur cet album, tout est travaillé aux éclats de poux suburbains et Matthew Seligman fait des miracles sur sa basse. C’est une pop vivace et argentée, fraîche comme un gardon togolais. Ils tentent le coup, cut après cut, mais ça ne te monte pas au cerveau. C’est autre chose. Rew fait des siennes. On attend Godot. Trop poppy. Trop pas ça. 

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             Pas mal de choses extrêmement intéressantes sur Invisible Hits, à commencer par ce «Wey Wey Hep Up Hole» attaqué au Diddley Beat psychedelic. Quel hommage au plus Bo des Bos ! Le lead des Soft Boys est un dingue, on ne sait pas si c’est Robyn des bois ou Kimberly Rew, en tous les cas il fait des ravages dans «Have A Heart Betty (I’m Not Fireproof)». Il a cette élégance athlétique qui lui permet de sauter partout. On trouve encore du guitarring halluciné dans «The Asking Tree», le lead rentre bien dans la couenne du lard, ça ne fait pas un pli. Quelle fine lame ! On se régale encore de «When I Was A Kid» car très weirdy weird, et cette façon de redémarrer le cut relève du coup de génie. Il y a deux versions sur le CD, et à la réécoute, on pense au Pere Ubu des débuts, et même à Television. C’est très axé, au sens de l’axe, bien sûr. Ils font du gros boogie rock avec «Rock ‘N’ Roll Toilet», mais c’est avec «Love Poisoning» qu’ils raflent la mise, car voilà encore une dérive guitaristique de génie, ça louvoie à deux grattes, l’une en arpèges du diable et l’autre en solo du diable, ça fait donc deux diables pour le prix d’un. On assiste encore à une belle envolée de pop-rock avec «Empty Girl». Les Soft Boys sont brillants, ce que vient encore confirmer «He’s A Reptile» et ses belles explosions de joie dionysiaque. Robyn des bois remonte dans le chant comme Patti Smith. Cette énormité relève de l’espèce sonnante et trébuchante. On se passionne pour les Soft Boys.

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             Si tu veux te souvenir d’un cut de Nextdoorland, ce sera probablement «Strings». Ce cut insidieux louvoie sous le boisseau, flirtant outrageusement avec le génie, ça s’arrête et ça redémarre avec un délicieux rebondi de basse. Tu assistes alors à une extension du domaine de la turlutte. Les Soft Boys sont les rois du weirdy weird, et le bassmatic avance en crabe. C’est plutôt hallucinant de ferveur désinhibée. Les autres cuts sont pour la plupart très sophistiqués, troussés à la hussarde de Robyn des bois. Il exploite son joli fonds de commerce de guitares anglaises. Les Soft Boys sortent du bois de Sherwood avec «Inprotected» monté sur un fast beat athlétique. Robyn des bois repart de plus belle avec «Sudden Town» - Yeah ! This is the sudden town - Il sait embarquer son monde. Le cut repose sur la qualité des arpèges. Arpèges encore avec «La Charité», mais cette fois plus psyché, c’est bien tenu en laisse et bien mené de main de maître, on sent l’emprise parfaite, ce cut insidieux ne fait pas un pli, Robyn des bois y va au I couldn’t waste time/ Looking for the charité - Ce sont bien les arpèges du diable Vauvert qu’on entend ici.  

    Signé : Cazengler, Robynet

    Soft Boys. A Can Of Bees. Two Crabs Universal 1979 

    Soft Boys. Underwater Moonlight. Armageddon Records 1980 

    Soft Boys. Invisible Hits. Midnight Music 1983 

    Soft Boys. Nextdoorland. Matador 2002

    Robyn Hitchcock. Eye. Twin/Tone Records 1990

    Robyn Hitchcock. Mossy Liquor. Warner Bros. Records 1996   

    Robyn Hitchcock. Moss Elixir. Warner Bros. Records 1996     

    Robyn Hitchcock. Love From London. Yep Roc Records 2013

    Robyn Hitchcock. The Man Upstairs. Yep Roc Records 2014

    Robyn Hitchcock. Robyn Hitchcock. Yep Roc Records 2017  

    Robyn Hitchcock. Shufflemania!. Tiny Ghost Records 2022 

    Robyn Hitchcock. The Confuser. Tiny Ghost 2026 

    Robyn Hitchcock. Stranded In The Future. Constable 2026

    Victoria Segal : The Mojo interview. Mojo # 394 - September 2026

     

     

    *

             J’avais décidé de vous faire peur, une terrible histoire de zombies apocalyptiques, manque de chance pour vous, vous en auriez été quitte pour une ou deux petites frayeurs nocturnes. Peut-être même un petit pipi au lit, ce qui est toujours vexant si par hasard vous n’étiez pas seul ! Au dernier moment, tout chaud, tout explosif, un truc qui va vous faire regretter vos cauchemars les plus atroces.

    ARIA NEL PETTO

     ZHED

    (Solium Records / Septembre 2026)

    Solium Records, ils sont domiciliés en douce France, nous offre sa propre définition de lui-même, en quelques mots, difficile de faire davantage définitif : ‘’TERRORIST ORGANIZATION //////////////////////////// Netlabel bringing the HEAT’’. Rappelions que Solium signifie ‘’Trône’’ en sonore et implacable langue cicéronienne. Il est à craindre que lorsque Solium se sera emparé du trône du monde, le monde lui-même sera devenu une organisation terroriste. A moins que cela ne se soit déjà produit et qu’aucun des nombreux services de sécurité chargés tout autour du globe de notre protection ne s’en soit déjà aperçu… A moins que ce ne soit ces services de sécurité qui seraient en train de nous faire accroire qu’ils…

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    L’artefact n’est pas un disque mais une K7, les véritables cassettes au trésor que l’underground de l’underground aime à utiliser, un format fragile qui transfère au message l’idée que sa transmission est d’autant plus précieuse qu’il peut être irrémédiablement perdu dès que la bande se rompt ou refuse d’avancer. Un objet qui se passe facilement de la main à la main quasi incognito ce qui lui confère une aura de clandestinité romantique.

    Rien de plus beau que la fièvre romantique mais voici quelques précisons, nous les traduisons et les recopions in extenso, ces propos risquent d’agir comme une douche froide. Très vite le gros mot est lâché, celui que beaucoup emploient tel un exorcisme protecteur ou un tantra magique pour repousser l’innommable et vainement essayer de s’en défendre : ‘’ Alors, de quoi traite cet album ? Eh bien, la première chose que nous dit Zhed, c’est qu’il s’agit d’un « album politique ». Nous estimons qu’il est plus important que jamais que l’art s’engage politiquement. Qu’on aime ou non, la scène dite « apolitique » dissimule souvent des positions très problématiques ; il est donc crucial pour nous (chez Solium Records) d’affirmer notre antifascisme et notre soutien au mouvement. L’idée de cet album est née « de l’angoisse liée à l’époque que nous traversons et du rejet de tout ce qui nous entoure : du génocide de populations entières à la violence des forces de l’ordre réprimant toute forme de contestation, en passant par des nations soumises au capitalisme au nom de l’argent ». L’album constitue à la fois un rejet de ce système et « un appel à l’union, à tisser des liens pour faire front contre ceux qui le perpétuent ».’’  Clair et net !

    Zedh n’est pas un groupe mais un one-man-band. Sans doute vaudrait-il mieux dire un Do-It-Noise-Myself. Un activiste musical antifasciste vraisemblablement anarchisant. Artiste et Collectif sont des mots qui ne vont pas toujours très bien ensemble.

    Chiasso  est une ville, dans laquelle réside Zhed, de moins de dix mille habitants, sise dans le Tessin, toute proche de l’Italie. Comme par hasard l’actrice Shivabel Coeurnoir (1985-2021) d’origine israélienne, nommée dès le premier titre de l’opu,s est morte d’une insuffisance cardiaque à Chiasso. Détail d’importance, voir plus loin, elle est enterrée dans le cimetière de la ville.  Marc Klammer acteur allemand (1977 – 2024 ) a tourné en 2023 dans son dernier film Death March to Chiasso une séquence hommagiale dans laquelle il se rend sur la tombe de Shivabel. Ces quelques lignes, très succinctes, ne sont pas sans évoquer les Elégies de Duino de Rainer Maria Rilke… Actrice  underground Shivabel a traversé une dizaine de films à connotations fortement dramatiques, érotiques, horrifiques…

    Petites précisions avant d’ouvrir nos récepteurs auditifs : L'album a été enregistré dans une maison-studio jouxtant les chantiers ferroviaires de Chiasso, un environnement post-industriel peuplé de trains de maintenance hors d'usage, de résonances métalliques et de bruits mécaniques. Certains de ces sons ont été captés et intégrés directement à l'album. Le cimetière de Chiasso, situé à proximité, a lui aussi pris place dans le paysage émotionnel du disque.

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    Todesmarch – Shivabel and Marc :  (Todesmarch : Marche funèbre) : bourdonnements, crépuscule des dieux, arrêt, coups sur la porte, est-ce celle qui ouvre sur la mort ou celle qui donne accès à la vie, une plainte s’élève, peut-être les morts veulent-ils revenir, que savons-nous de l’insondable mystère, ceux qui sont morts ne seraient-ils pas encore vivants puisqu’ils vivent encore à l’intérieur de nous, peut-être sommes-nous ceux qui marchons à leur place puisqu’ils sont incapables de se déplacer, la mort n’a-telle pas sécuriser ses œufs dans le nid de notre cerveau afin que les morts puissent poursuivre leur envol d’une autre manière, selon une autre matière dont nous serions les géniteurs. Horror Suitcase – Viva Palestina : ce qui est sûr c’est que nous sommes d’étranges porteurs de valises, il semble même qu’elles soient emplies de rumeurs insatiables, quels sont ces gratouillements, n’y aurait-il pas tout un peuple à l’intérieur qui grésille aux encoignures de notre portatif cercueil capitonné que nous emportons partout avec nous, à moins que ce ne soit lui qui nous trimballe partout avec lui, afin que nous visitions les endroits que nous ne connaissons pas encore, la dramaturgie est simple, des coups répétés calmement sans précipitation, du bruit autour venu d’on ne sait où, qui s’accroche, qui se superpose, un essaim de mouches qui n’en finit pas de se poser et de s’envoler sur un cadavre à croire que quelque chose dérange ces insectes thanatophériques, à moins que ce ne soient des torrents de larmes qui coulent des yeux des morts. Aucune grandiloquence, aucun déluge de bombes, plutôt le gazouillement des gazaouis qui s’obstinent à survivre dans la mort. Leur dernier message, selon lequel nous aussi ne serions déjà morts de n’avoir pas su stopper le massacre. JackGunDrum – Antimilitarist Action : au milieu des combats, harmonies imitatives, roulement des tambours de combats, sirènes d’alertes, le monde se doit d’entendre ce qu’il refuse d’écouter, les autruches enfouissent leurs têtes dans le sable non pas pour ne pas voir le danger, mais pour ne pas entendre les résonnances qui se courent sur la cage parabolique de vos os, signes avant-coureurs de la guerre qui arrive, qui a déjà commencé, dont les préparatifs s’accumulent… Tortura – Alekos and Alfred : torture

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    sur celui-ci ou celui-là, pas de cris, point de hurlements, juste du son continu, contenu pas très fort, des machines fonctionnelles qui accomplissent leur honnête travail, sans effort, l’on se croirait dans un cabinet de dentiste sans personne dedans, c’est alors que s’élève quelque chose qui ressemblerait à du bruit beau, une phonation lyrique du plus bel effet, pas de panique c’est juste de la souffrance humaine qui volette dans la cage. Andare via : Suitcase Version : lorsque l’on emporte sa valise avec soi, papier de soie, ce n’est pas nécessairement pour partir en vacances, d’ailleurs ces crapotements ne sont pas très agréables même si bientôt ils sont enrobés dans un étrange cocon phonique, assez suave, presque chloroformique, un engourdissement d’autant plus inquiétant qu’il se prétendrait rassurant, l’on a emprunté un chemin, pas désagréable pour trois francs six sous, mais où nous mène-t-il au juste, méfions-nous des chemins pavés des meilleures intentions, ne voilà-t-il pas que le doute s’appesantit, il ne plane plus, il appuie fermement sur la plaie de l’âme qui suppure de plus en plus fort, aux moments les plus délicats les corps ne sécrètent-ils pas de l’endomorphine, le médicament miracle qui résout tous les problèmes et même toutes les problématiques. Wittgenstein Feat Nullaconta :  Nullaconta, mot à mot : ‘’rien n’est important’’ est un artiste bruitiste qui s’inscrit dans la même veine artistique que Zhed. Ce qui ne l’empêche pas de crier haut et fort son désespoir. Les nihilistes sont souvent des désespérés. Ils proclament le rien mais l’on comprend vite que cette affirmation de l’insignification du monde les bouleverse et les révolte. (Totto Nero = totalement noir, une des dernières œuvres de Nullaconta, est à mettre en relation avec le véritable nom de famille de Shivabel : Negrisolo qui signifie du noir seulement). Mais que vient faire le philosophe viennois auprès de notre crieur public. ‘’Ce dont on ne peut pas parler il faut le taire’’ a proclamé très jeune, dès la fin de son Tractatus Logicus, Wittgenstein, Zhed se contente de faire de la musique, il laisse parler Nullaconta, se contentant de lui fournir un fond musical peu violent. Mallarmé ne disait-il pas que la poésie devait reprendre son bien à la  musique… Interferenza – Suitcase Version : ce n’est donc pas vraiment un hasard si survient au morceau suivant cette notion d’interférence, entre la musique et le bruit du monde, entre la vie et la mort, entre l’artiste et le monde. (Notons qu’un des films tournés par Shivabel, Inferno Veneziano, une sombre histoire de vampires, personnages par excellence qui entretiennent un rapport très étroit avec la vie et la mort, s’en vient lui aussi interférer à sa manière avec ce titre, sans parler du livre de Viana Conti Interferenze Veneziane (2022) consacré à vingt-et-un artistes peintres…) : le genre de grésillement lorsque deux stations de radio-interfèrent si abruptement que vous ne pouvez saisir ni un fragment de l’une et même pas le pépiement de l’autre, vous avez beau affûter vos oreilles au taille-crayon, vous n’entendez rien, excusez-nous notre honneur, voici quelques hurlements et ce que l’on pourrait qualifier de tirs de barrage d’un quarteron de mitrailleuses lourdes, d’ailleurs ça se calme, l’on veut vraisemblablement suggérer que l’on pourrait entendre quelques voix humaines qui tenteraient de délivrer un ultime message de survie à la future Humanité, mais nous faisons-là preuve d’une trop grande bonne volonté, ce n’est même plus du bruit, un soubassement sonore, une espèce de caviardage phonique de ce que vous ne devriez pas entendre… entendre du bruit dans le bruit du monde est-ce vraiment entendre… l’est sympa Zhed laisse durer son bruit de fond de bombardiers furtifs qui se dirigent vers vous pour que vous ayez le temps de dérouler le tapis rouge de votre sang sous les bombes qui vous sont destinées, tiens la communication s’améliore, l’on perçoit quelques murmures vocaliques, zut c’est que nous sommes déjà dans le morceau suivant.  Mai – Suitcase Version : (Non ce n’est pas le joli mois de mai ou le printemps des peuples, c’est que dans la langue de Dante Alghierri ‘’Mai’’ signifie ‘’jamais’’) : est-ce pour cela que la piste sanglante se teinte d’une certaine tristesse pour ne pas dire d’un chagrin hémoglobinesque, silence vite remplacé par le halètement poussif d’un train, c’est vrai que l’on est très près d’une gare, très près d’un cimetière, un convoi qui s’enfonce dans la nuit et le brouillard, la première station desservie ne s’appellerait-elle pas Dachau, pas de texte ou d’écritoire pour l’affirmer, mais lorsque l’on entame une marche funèbre n’est-il pas normal d’avoir quelques doutes quant à sa destination finale. Le convoi ne paraît pas prendre la tangente, un conseil si vous trouvez une ouverture, dépêchez-vous de la prendre il n’est pas toujours dangereux de se sporgersi par la dernière fenêtre ouverte. Le train roule lentement. Il n’est pas pressé. Il arrivera toujours trop tôt. Il siffle dans la nuit. Comprenez l’avertissement. Vous ne vous doutez peut-être pas mais une place vous est réservée. Dites-vous que ce morceau qui épouse le rythme d’une berceuse est un appel sans équivoque à la révolte. Quelques bruits indistincts de paroles humaines. Vraisemblablement trop tardives.

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             J’aurais dû commencer par la traduction du titre de l’album : Un peu d’air dans la poitrine. Certes ce n’est pas encore respirer à pleins poumons l’air pur de nos montagnes, mais c’est certainement ultra-optimisme par rapport au contenu de l’album. Pour la pochette, l’artwork est de Nadia Hadie Oubari, une artiste digitale italienne, photographe ayant de profondes accointances avec la scène rock.  Son univers glauque et noir (est-ce vraiment une surprise) est à explorer. Il s’agit d’un fragment d’une photo par laquelle Zhed se présente. Un torse pileux mais surtout cette robe, nous dirons d’invisibilité, de celles qui sont là pour rendre les corps encore plus visibles, des fils électriques agrémentés d’électrodes pour mesurer la force de votre cœur, à moins que ce ne soit des boutons dont on revêt les corps des suppliciés pour leur infliger la torture électrique qu’ils méritent, je ne peux pourtant pas m’empêcher de penser à ces scapulaires que les croyants portent sous leurs vêtements et à la déclaration de Schivabel : Sacrifice is nothing other than the production of sacred things. Le sacrifice n’est pas autre chose que la production de choses sacrées…

             Art et politique sont les deux mamelles auxquelles s’abreuve Zhed. Une attitude assez rare et courageuse.

    Damie Chad.

     

     

    *

             Difficile de m’endormir cette nuit, l’est vrai que j’ai un problème, je le tourne et je le retourne dans ma tête. Pourquoi dans le premier tome de son roman Alexandre le Grand, qui vient juste de sortir, son auteur Héraklès Citharède a-t-il quelque peu passé sous silence les limites de l’intimité des rapports, nous parlons d’amitié grecque, entre Alexandre et son ami Héphestion.  Evidemment ce sont les implications politiques de ce choix de l’écrivain qui donnent accès à une compréhension davantage métapolitique de la geste d’Alexandre qui me passionnent. Je crains que cela ne vous intéresse que fort modérément. Pas moi, aussi ce matin me suis-je levé de bonne heure pour me livrer à quelques recherches historiales sur le personnage d’Héphestion. Nous sommes loin des thématiques habituelles de blogue. Oui, toutefois une courte notule m’indique que l’un des textes d’un morceau d’un certain chanteur de folk dont j’ignore tout, fait une allusion au personnage d’Héphestion. Je ne connais pas le chanteur, mais je connais Héphestion. Donc je cours.

    MYSTERY OF LOVE

    SULJAN STEVENS

    Je dois être le dernier des pèquenots à n’avoir jamais entendu ce morceau. D’abord parce qu’il fait partie de la bande-son d’un film à la fois culte et grand public Appelle-Moi Par Ton Nom, (Call Me By Your Name), réalisé en 2017 par Luca Guadagnino.

    Honte sur moi, Suljan  Stevens, sa disco est sur discogs, né en 1975, a déjà sorti vingt albums.  Pour ceux qui aiment les médailles en chocolat Mystery of Love a été nommée pour l’Oscar  de la Meilleure Chanson Originale de l’année 2018… Il est temps de l’écouter. Avant que l’attente de ce Mystery ne déclenche chez moi une hystérie.

    Toutefois avant de l’écouter nous regarderons :

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    Mystery of Love (From "Call Me By Your Name" Soundtrack) : l’est sûr que pour une bande-son la chanson n’enlève rien aux images, un morceau qui coule comme de l’eau, ni trop froide, ni trop chaude, à la température de votre corps, elle ne retient en rien votre attention, vous zieutez avec une complaisance certaine les belles images. Le film ne raconte pas un été torride, mais le désir d’un été torride, sachez faire la différence, un jeune adolescent et un jeune adulte, l’ado joue le rôle de la suavité grecque, l’homme jeune de la virilité romaine, six semaines à s’épier, l’air de rien et l’air de tout, z’auraient pu mettre sans s’éparpiller quelques photos sépia, à la place nous avons des fragments de statues antiques, éphébie à la folie, un monde parfait, une famille prévenante, de belles adolescentes galbées… pas non plus un fragment de paradis malgré la pomme cueillie à la branche de la première image. La beauté des corps encor dans les décors. Ce n’est pas que ça se terminera mal. Ce n’est pas que ça se terminera bien. C’est que ça se terminera.

             Nous avons vu la chanson : nous allons l’entendre, il faut bien l’écouter puisque nous n’avons pas vu Héphestion.

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    Mystery of love : c’est exactement le même morceau mais ici les images ne supervisent pas vos yeux, par contre vous avez l’impression que dans le studio l’on a laissé un robinet d’eau ouvert. Ou un poisson rouge qui fait des bulles dans son vocal. Derrière le flot qui se déverse dans l’évier vous percevez assez mal la voix du chanteur. Vous pouvez définir sa music comme de l’electronica folk, d’où ces sonorités de gouttes de pluie qui tombent sur la surface d’un étang. Très romantique. Multi-instrumentiste il possède aussi une formation classique, sur ce morceau il alterne, guitare, banjo, mandoline, piano, on aurait tendance à penser que la partie électronique de la bande-son imiterait les notes d’un banjo, vous n’êtes pas obligé de me croire.  Par contre vous confirmerez à la première écoute que l’on n’entend guère le vocal. Non, ce n’est pas un défaut subit de votre chaîne, c’est voulu, c’est fait exprès. C’est ici que nous faisons un pas vers Héphestion. Une chanson d’amour comme l’indique le titre. Oui mais une chanson d’amour triste. L’amour s’en est allé. Cela arrive souvent. Rien de mystérieux en cet évènement ajouterez-vous. Ben si, le mystère c’est que quand l’amour est parti, parfois l’on reste amoureux. D’où cette voix en retrait. L’absence est un mal absolu mais l’évoquer est encore une manière de perpétuer l’amour. Mélancolie voilée, chagrin en même temps destructeur et réparateur. C’est au milieu du morceau qu’apparaît Héphestion, en deux vers assez synthétiques : ‘’ Like Haesphestion, who died / Alexander’s Lover’’. Pourquoi Héphestion ? Parce qu’Alexandre ! Est-on tenté de répondre. Officiellement c’est en octobre 2023 que Sulfan a fait son coming out en reconnaissant publiquement ce que tout le monde savait que son ami Evans Richardson décédé quelques mois plus tôt était son compagnon. Une manière assez délicate d’affirmer aux yeux de tous son homosexualité.

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             Notons toutefois qu’au moment de la sortie en 2018 de morceau il existait déjà une démo de ce même morceau qui remontait à 2015 : l’on reconnaît la chanson, c’est à peu près la même orchestration, la voix légèrement plus forte, mais la vidéo est accompagnée de vidéos familiales, la mention d’Héphestion et d’Alexandre est déjà présente, mais la fêlure à laquelle la chanson fait appel semble remonter à des moments cruciaux remontant à l’enfance…  Mais alors pourquoi cette allusion aux deux compagnons héroïques. Sans doute faut-il l’entendre en tant que cette opération magique dite d’incrustation, des pierres précieuses que l’on tisse dans la trame même d’un tissu, faute de pouvoir les ensacher dans la peau humaine, si l’un des deux amants meurt l’autre ne tardera pas à le suivre. Une antique pratique dorienne dont le Bataillon Sacré de Thèbes demeure le dernier exemple. Héphestion mourut en octobre 1924, Alexandre en juin 323, soit neuf mois après, comme s’il était nécessaire que le survivant attende une gestation de neuf mois pour naître à la mort.

             Le plus étrange est que Sulfan n’a jamais renié une inscription chrétienne. Choisir un seul dieu est toujours facile. S’inscrire dans la conjonction de deux héros paraît nettement moins reposant. Davantage périlleux.

    Damie Chad.

     

     

    *

             Nous affirment qu’ils viennent du milieu de l’United Kingdom, z’ont un nom à dormir dehors, comme il pleut souvent en Angleterre j’en ai déduit la raison de cette étrange appellation, puisque l’on est au rayon méchanceté, profitons pour affirmer que leur pochette ne correspond pas à ce que l’on attend d’un disque de rock. Bref ils avaient tout pour que je ne m’intéressasse point à eux. Encore une fois le Démon de la Perversité cher à Edgar Poe a dû me tapoter l’épaule : ‘’ Regarde, Damie avec ce goût dépravé qui te distingue du reste de l’Humanité, tu vas y prendre du plaisir.’’

    WORLD OF THIEVES

    LONGFALLBOOTS

    (Bandcamp  / Août 2026)

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             Pour la couve, je ne renonce en rien à mes appréhensions, à elle seule cette pochette est une condamnation sans équivoque de la Modernité. Peut-on faire plus laid ? Si vous répondez oui, abstenez-vous de suivre la lecture de cette chro. Peut-être veulent-ils nous signifier que notre civilisation correspond à l’éclosion de sa propre déchetterie. Bon, maintenant convenons qu’il ne faut pas confondre l’œuf avec le serpent qui est lové à l’intérieur. Le monde offre plein de surprises. Le leur est apparemment envahi de personnages de mauvais alois, preuve qu’eux aussi posent un regard plutôt sévère sur la réalité contemporaine.

             Un vieux groupe, leur premier opus remonte à 2012, ne sont apparemment ni des adeptes d’un productivisme échevelé, ni des stakhanovistes compulsifs puisque l’avant-dernier remonte à sept ans.

    Alex :   guitar, vox / Ben : drum, box / Jess : bass, vox.

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    Almost always :  avec le bruit qu’ils font, ne vous demandez pas pourquoi vous avez l’impression que vous avez les tympans qui flottent dans vos oreilles, ne vous offusquez point de leur besoin d’hurler comme des sourds que personne n’entend, du coup ils cassent leur tintamarre, le brisent, le fragmentent, c’est hallucinant comment deux secondes de silence rendent les hallucinations phoniques directement branchées sur vos méninges encore plus insupportables. Commençons par le commencement : le groupe se réveille. Ont-ils vraiment dormi pendant sept ans, nous parlent-ils d’une longue dormition sacrée, ou viennent-ils juste d’ouvrir les yeux comme (presque) tous les jours. Dans les deux cas la résultante  conséquentielle est la même chose : ne vaudrait-il pas mieux en finir une bonne fois pour toutes et se trancher la gorge pour ne plus avoir à supporter ce monde de fous. D’ailleurs eux aussi se livrent-ils pas à toutes les inconséquences, non seulement ils font du bruit à réveiller tout un immeuble mais au dernier moment, par une suprême lâcheté ils n’achèvent pas leur geste final, ils s’accordent une journée de plus. Alors que chaque harakiri intempestif équivaudrait pour notre planète à une bouche en moins à nourrir. Ceci n’est pas un raisonnement eschatologique mais un précepte écologique. Through the  noise : la suave mollesse de cette intro guitarique est un havre de paix, bien sûr ils refont un peu de bruit, c’est pour montrer l’intensité du sentiment, car c’est une chanson d’amour, car oui l’amour est-là, enfin il est là et il n’est pas là, dans notre modernité parfois tout se passe sur les réseaux, il est des corps à corps plus lointains moins satisfaisant que certains autres. Mais enfin, faire un peu semblant n’est-ce pas déjà œuvrer à quelque chose de positif. L’appel de la chair n’est pas exactement la chair de l’appel. Machina Obscurata : le pire est toujours certain pourquoi ce son un peu voilé, comme s’il n’était pas produit par un instrument de musique actionné par un musicien de chair et d’os mais une machine automatique fabriquée pour saucissonner juste ce son, c’est le morceau le plus long, il avance lentement  mais sûrement, comme une machine sympathique qui ne se presse pas pour nous laisser le temps de réfléchir, à moins que ce ne soient nous qui sommes des machines, alors que nous croyions être des individus, comme vous et moi, et que ce sont les machines qui vivent pour nous, c’est le moment de ressortir Shakespeare, et son fameux to be or not to be, si nous sommes encore, où sommes-nous, ou simplement peut-être ne sommes-nous pas ? parce que la machine nous a mis sous pause, ce n’est que lorsqu’elle remet le contact que nous jouons le rôle d’humains qui se réveillent au petit matin,  sommes-nous alors simplement différents de la machine parce que nous avons, pour combien de temps encore, conscience d’avoir été fabriqués par une machine… La première partie de ce morceau est une longue prise de conscience, mais la deuxième est une longue supplication, ce n’est pas un moment de révolte prométhéenne, la délivrance ne peut être accordée que par la machine elle-même, la machine n’est pas une machine humaine qui aurait été fabriquée par les hommes, mais ce serait la machine qui se serait ajoutée, qui se serait transformée en divinité, son nom est cité :  Héphaïstos !

             Nous comprenons enfin la portée du titre de cet EP, notre monde est un monde de voleurs, mais qui a été volé, est-ce l’’Homme, est-ce le Dieu, ou est-ce la Machine. Est-ce que chacun a été à son tour le voleur de l’un ou des deux autres…

             Cela peut ressembler à un conte horrifique. Si vous écoutez la radio, la télé ou les réseaux la même histoire vous est racontée, l’on parle d’IA qui est en train de devenir sa propre maîtresse, qui nous échappe, qui est en train de devenir l’incontrôlable maîtresse du genre humain. L’histoire n’est pas nouvelle, Villiers de l’Isle-Adam nous l’a déjà racontée dans son roman L’Eve Future. Nos bottes de pluie d’automne se sont peut-être inspirées de jeux-vidéos, qu’importe, les rêves des hommes depuis des millénaires sont toujours plus grands, plus forts, plus puissants que les hommes qui les engendrent.

             En trois morceaux de bruit et en moins de dix-neuf minutes LonfFallBoots nous confie sa version de l’éternel scénario.  Nous y prenons beaucoup de plaisir. Ne serions-nous pas un peu inconséquents…

    Damie Chad.

     

     

    PIONNIERS DU ROCK

    EDDY MITCHELL

    (Icônes françaises / Septembre 2026)

                   C’est une série de vidéos, ils en rajoutent toutes les semaines, ils sont en train d’atteindre la cinquantaine, consacrées aux idoles françaises, beaucoup d’artistes de cinémas, quelques chanteurs. Le principe est simple Quels sont vos cinq ceci ou vos cinq cela préférés ? Un bidule à l’économie. L’artiste n’est pas filmé, vous entendez sa voix, ou celle reconstituée par l’IA, ce n’est pas qu’il faille se méfier de tout, c’est qu’il vaut mieux, en ce bas-monde, douter des apparences. Bref vous avez une voix qui parle d’un tel et pendant qu’il déblatère sur ce zigue-pâteux quelconque, vous avez quelques photos du zigue pâteux en question qui défilent et reviennent à plusieurs reprises, même pas dans l’ordre chronologique, même pas en rapport avec des épisodes facilement reconnaissables sur lequel l’interviewé s’attarde quelques instants.  Bref un bricolage, un montage d’interviewes différentes, l’on ne prend même pas la peine de fignoler les décrochages…

             Mais pour une fois une question (presque) intelligente posée à Eddy Mitchell, le pape (j’essaie de coller à l’actualité) du rock français : A 84 ans Eddy Mitchell Révèle les Cinq plus Grandes Rockstars qu’il ait jamais connues. Le terme rockstar n’est pas exact puisque Eddy nous présente quatre pionniers du rock.

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             Le père Eddy se hâte de mettre les ponts sur les i majuscules. Nous parle d’un temps où ses Chaussettes n’étaient pas encor noires, l’est un gamin qui s’appelle Claude et qui collectionne les disques de rock. Une denrée rare et précieuse à l’époque. Fallait se lever tôt pour se mettre en chasse. L’idée ne lui serait jamais entrée dans le ciboulot à cette époque qu’un jour il rencontrerait ces espèces d’extra-terrestres venus de la lointaine planète Amérique…

             Il commence fort, le Killer en personne, une invraisemblable personnalité, z’aviez intérêt à faire gaffe à ce que vous mouftiez en sa présence, l’avait l’œil vif, et l’on ne savait jamais comment il allait réagir. Il suffisait qu’il se radine quelque part pour que l’horloge du rock’n’roll se mette à tourner, à toute vitesse, autour de lui, Jerry avait toujours une arme sur lui, Eddy ne la ramenait pas, faisait toujours gaffe à l’endroit où Jerry Lou la posait, on ne rigolait pas en présence de Jerry Lou. Une attitude de seigneur, et quand il abaissait ses deux mains sur le clavier de son piano c’est alors que l’on prenait conscience de sa stature, de son importance, Jerry régnait par la seule force de son talent. De son génie.

    Little Richard. Un feeling tout autre. Little Richard ne vous impressionnait pas, il vous boostait, il vous propulsait au plus haut de vos rêves d’adolescent. Cette intensité, cette énergie, et ces cris qu’il poussait, il rugissait comme un tigre, il brisait par sa seule présence les barrières du zoo social, un fauve en liberté, éclats de rire et de folie à chaque instant, l’était dans sa vie comme vous auriez toujours souhaité être dans cette existence étriquée et rabotée qui était votre lot quotidien. Little Richard était la preuve que tout était possible. Il suffisait de vouloir. Il vous inculquait la grande leçon de la vie : vivre, c’est simplement oser vivre.

    Chuck Berry. Mitchell précise. Un gars à part. Ne faites pas ami-ami avec lui. Il a beaucoup moins besoin de vous que vous de lui. Il est le rock’n’roll. Il le sait. Il se suffit à lui-même. Mitchell sait tout ce qu’il lui doit, comment au cours de sa carrière, dans les moments de décroche, le retour à Chuck lui aura été salutaire. Pas de frime chez Chuck. A quoi cela lui servirait-il ! Chuck n’est pas une boussole. Il est la vague et l’océan qui le portent. Avant de comprendre, essayez d’abord d’être vous-même. Ne pensez pas à réussir au niveau de Chuck. Simplement essayez.

    Gene Vincent. Eddy se répète, à l’âge où il collectionnait les disques de ces dieux du rock, l’idée de former un groupe, de devenir chanteur, de faire carrière n’avait pas encore pénétré son esprit. Peut-être les évènements, le hasard, les rencontres auraient pu l’emmener à ne jamais devenir Eddy Mitchell… mais il y a une chose indubitable dont il a toujours été sûr, depuis le jour où il a entendu Be Bop A Lula, à l’instant même il a changé, il est devenu lui-même, la voix de Gene a en quelque sorte formaté son existence, il a compris la vie, la souffrance, les coups durs et la volonté de survivre coûte que coûte,  quelle que soit l’existence qui l’attendrait mais dont désormais il saurait s’emparer.

    La cinquième rockstar n’est pas américaine. C’est Jean-Philippe, son ami du tout début, son frère d’armes, Johnny Hallyday… Une autre histoire, qui est en train de prendre l’eau, déjà un noyé, l’autre pas très en forme,… Qui a commencé il y a longtemps, en Amérique… au temps des pionniers…

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 749 : KR'TNT ! 749 : THE PHANTOM / MAXWELL FARRINGTON / ROLLING STONES / BARNEY HOSKYNS / MORTUARY CAVE / DICK RIVERS / JOAN BAEZ

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 749

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    01/ 10 / 2026

     

     THE PHANTOM / MAXWELL FARRINGTON

    ROLLING STONES / DOOM GONG

    BARNEY HOSKYNS / MORTUARY CAVE  

    DICK RIVERS  / JOAN BAEZ

     

     

    SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :

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    http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images

     

     

      

    The One-offs

     - Phantom of paradise

             Sur son parcours, le fan de rock tombe parfois sur une grosse pierre plate. Il s’arrête et se pose la question philosophique : «À quoi peut bien servir une grosse pierre plate, sinon à être soulevée ?». Alors le fan de rock s’agenouille et la soulève.

             T’as déjà soulevé une grosse pierre plate au bord d’un chemin ? Donc tu sais. Tu soulèves et tu découvres un monde grouillant. Comme tu déranges le monde grouillant, il s’affole. Quand on soulève la pierre plate sous laquelle tu vis ta vie d’invertébré, tu t’affoles aussi. C’est normal.

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             Revenons au rock et à nos chères métaphores. La première grosse pierre plate s’appelait Nuggets. Dans la chronologie, elle se situe en 1972. En la soulevant, tu découvrais l’univers grouillant du garage-punk américain des sixties. Cinquante ans plus tard, tu l’explores encore. Tu t’es jeté sur les plus «accessibles», Shadows Of Knight, Standells, Seeds, 13th Floor Elevators, Chocolate Watchband, Electric Prunes, puis t’es allé de loin en loin sur Sagittarius, les Mojo Men, les Cryan Shames et tout le reste de la bande, et ça t’a catapulté vers des tas d’autres groupes, puis vers des séries de compiles, les Peebles, les Back From The Grave, et les Rubble, et vers les coffrets, le Nuggets extended, le Nuggets des héritiers, le Nuggets des Anglais, le Nuggets de la planète Mars, le Nuggets du futur, le Nuggets de l’asile de fous, le Nuggets de prends-moi-pour-un-con, c’est devenu tentaculaire, ça a tourné au bal des balais de Mickey dans Fantasia, ça t’a dépassé, ça t’a ruiné, t’as vendu ta baraque et ton âme pour continuer de financer cette boulimie de Nuggets, et aujourd’hui ça continue, après les albums, les coffrets, et tout ce bordel, il te faut les 45 tours, alors ça repart de plus belle. Ta langue pend encore plus bas, tu passes tes journées sur Discogs et tu fais rentrer 60 à 80 disks par mois dans ta baraque de fou. Plutôt que de soigner ta petite pathologie, tu l’entretiens. Tu l’aimes bien. Elle est là depuis le début. Elle s’appelle la curiosité. La curiosité n’est pas seulement un vilain défaut : c’est surtout un formidable moteur. Vroarrrr ! 

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             L’autre grosse pierre plate s’appelle les Cramps. Même topo que Nuggets. Si tu soulèves, t’es baisé. Comme Stanley et Livingstone, Lux Interior a exploré un continent, via sa passion pour les singles de garage-punk et de rockabilly, plus tout le reste, mais on ne va pas rentrer dans les détails, nous avons des spécialistes qui le feront bien mieux. La grande force de Lux est d’avoir ramené à la surface, en réinterprétant leurs cuts, des fabuleux artistes, ce qu’on appelle par ici des ‘rockabs sauvages’, dont les plus connus sont Hazil Adkins, les Trashmen, Jack Scott, Dwight Pullen et le fantastique «Sunglasses After Dark», Bill Allen & The Back Beats, Randy Alvey & The Green Fuzz, sans oublier le «Strychnine» des Sonics, le «Primitive» des Groupies, le «Crusher» des Novas, Kip Tyler & the Flips. Et, grosse petite cerise sur le gâtö : The Phantom.

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             Le plus dingue de tous est bien sûr The Phantom, avec «Love Me», ce cut échappé de l’asile de fous. La version de Lux est magnifique, mais on ne peut pas résister à l’envie d’écouter l’original sur Dot. Et là tu retournes sous la pierre plate grouiller avec les autres dingos dans les ténèbres de l’underground qui restent, encore à ce jour, la plus belle réserve de vie du rock, car c’est là que tout se joue, que tout vit et que tout meurt, certainement pas dans les lumières de la ville ou sur les sentiers de la gloire. «Love Me» cause à l’animal qui est en toi. C’est un single fulgurant d’une somptueuse brutalité, on y entend les pires screams de l’univers, c’est l’un des sommets du rock, on y goûte l’insurpassable grandeur de la folie lorsqu’elle devient de l’art, et cinquante ans plus tard, tu ne parviens toujours pas à mesurer l’étendue de cette folie, tellement elle te fascine. Rrrrrraaaaaaaaaaaahhhhh ! T’es prévenu dès l’intro. Le scream est toujours aussi pur, aussi glaçant, aussi profond, tu le sens dans tes chairs et tu l’accueilles à bras ouverts. C’est un concentré d’exultation extrême, personne ne peut oser chanter après The Phantom, et t’as cette frénésie de killer solo en plein milieu. Tu ne sais pas comment ça tient debout. Il halète comme s’il éjaculait dans son pantalon. T’es au bout du bout. Chaque fois qu’on l’écoute, on pense à la tête qu’a dû tirer Lux quand il a découvert cette bombe. Tu peux chercher partout, il n’existe rien de plus extrême, de plus edgy, de plus hot-as-hell, de plus wild-as-fuck que ce truc qui menace à tout moment de s’écrouler. Et pourtant, on en connaît tous des tonnes des cuts qui menacent de s’écrouler en route, mais aucun de ceux qu’on voudra bien citer n’arrivera jamais à la cheville de «Love Me». Absolument aucun. Il y a tellement d’écho sur sa voix qu’on se croirait chez Uncle Sam avec un Elvis qui aurait avalé un bocal d’amphètes, et plus tu l’écoutes, plus t’es éberlué par le killer solo flash qui renvoie toute la bande des autres killers au vestiaire.

     Signé : Cazengler, The Phantoche

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    The Phantom. Love Me/Whisper Your Love. Dot Records 1960

     

     

    L’avenir du rock

    - Farrington en fait des tonnes

    (Part Two)

             L’avenir du rock le voit arriver de loin, l’autre cinglé de Stanley. Fuck ! Dans le désert, c’est compliqué d’éviter les gens qu’on ne veut pas voir. Au moins, en ville, on peut tourner vite fait à droite dans une ruelle pour éviter de croiser l’indésirable, mais là, dans l’immensité de cette platitude, c’est impossible. Ah putain, se dit l’avenir du rock, manquait plus que lui ! Pas possible d’être tranquille, même en plein cœur du désert ! Quand t’as de la chance, tu croises un mec tous les 30 du mois, et faut que ça tombe sur cet abruti ! Quelle poisse ! Alors qu’il est encore à bonne distance, l’avenir du rock le voit accélérer le pas. Il sait exactement ce qui va se passer. Stanley va lui demander pour la centième fois s’il a vu Livingstone. L’avenir du rock ne peut plus le supporter. L’idée lui traverse soudain l’esprit de repartir en marche arrière, histoire de faire croire à l’autre débile qu’il a une hallucination. Alors il s’arrête et repart en marche arrière. Au loin, Stanley s’arrête un moment puis il se met à courir. Ah l’enfoiré ! L’avenir du rock essaye de courir en marche arrière, mais c’est pas facile. Essaye et tu verras, c’est même casse-gueule. Et c’est vraiment pas le moment de se vautrer. Au loin, Stanley accélère. Une idée jaillit soudain dans le cerveau ébranlé de l’avenir du rock :

             — Et si je me transformais en baobab ?

             Ah quelle bonne idée ! L’avenir du rock s’arrête et prend la position du poirier, sur la tête, avec les pieds en l’air. Comme le poirier est impossible dans le désert, c’est forcément un baobab. Qui irait adresser la parole à un baobab ? Personne. Stanley arrive, tout essoufflé. Il porte son casque colonial, sa saharienne, son gros short en coton crème, ses godasses de rando et de grosses chaussettes en laine. Il soulève son casque et s’éponge le front avec sa manche. Puis il se penche vers le baobab, l’examine un moment, ne semble pas bien comprendre, et soudain il sourit :

             — Ah vous avez bien failli m’avoir, avenir du rock. J’allais vous prendre pour un baobab.

             Et paf, il pose sa question débile :

             — Je cherche désespérément Livingstone, l’auriez-vous croisé ces derniers temps ?

             Excédé, l’avenir du rock lui rétorque d’une voix aigre :

             — Au lieu de chercher votre fucking Livingston, cherchez plutôt Farrington !

     

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             Maxwell Farrington arrive sur scène coiffé comme un page florentin. Il a rajeuni de vingt ans. On se prépare, car il fait partie des artistes dont on attend des miracles. On l’a déjà vu à l’œuvre en 2021, et depuis, on le suit à la trace. Eh oui, on adore les miracles. Avis aux amateurs.

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             Pas de batterie. À gauche, juste un mec assis derrière des claviers. De l’autre côté, le Super-homard gratte ses coups d’acou et balance ses petites vannes entre deux cuts. Et au milieu danse le plus libre des crooners, le mec le plus mal fringué du monde, l’anti-star/ange de félicité, le groover aux pieds ailés, sans doute l’artiste le moins attiré par la gloire et la frime, mais surtout la meilleure voix qu’on ait entendue depuis Sanford Clark et Lee Hazlewood. C’est du très gros niveau. Fasciné par les vraies voix, Totor aurait adoré produire Maxwell Farrington, comme il a produit Dion et Leonard Cohen, John Lennon et George Harrison, Bill Medley et Bobby Hatfield.

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             Maxwell Farrington va même taper une petite reprise de Frank Sinatra, histoire de faire baver les connaisseurs. Le seul défaut du set serait peut-être la boîte à rythme, mais on finit par l’oublier, on finit aussi par oublier l’omniprésence du Super-homard. Maxwell Farrington est tellement bon. Il a la carrure d’une superstar. Il danse et vit ses chansons, il incarne la liberté de ton, il flirte en permanence avec Dada. S’il ne se dématérialise pas, c’est pour la seule et unique raison que son talent le Nietzsche dans sa niche, il croone donc il est, il incarne l’excès de l’ecce homo, il chante par-delà le bien, le mal et les montagnes, il tient l’humain-trop-humain par la main, il t’offre sur un plateau d’argent le gai savoir-vivre, il joue avec la généalogie de la morue. Maxwell

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    Farrington est l’homme des cimes, le Yéti de l’Olympe. Il te donne le vertige quand il s’élève, au détour du without TV de «Two Hopeless Lovers». T’en frémis encore le lendemain.

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             Le nouvel album de Maxwell Farrington & Le Superhomard s’appelle Window Tax. On tombe aussitôt sous le charme de «Brussel Sprouts». Maxwell Farrington devrait s’appeler Maxwell l’enchanteur. Il crée son monde, il se promène dans le son avec une classe intersidérale. Mais on sent que l’orchestration est trop forte. Ça cogne avec un chant qui réclame de la légèreté. Le coup de génie de l’album est le duo d’enfer Maxwell & Lily Buchanan dans «Do Da Da Da». Il arrive au like the sun obscures the moon et là tu te pâmes. Plus loin, il revient avec the baby bouzoukis below Bach and Beethoven et tu assistes au pur genius de balancement - There’s a party I’d like to go/ I know it’s late/ There’s no mistake - Maxwell l’enchanteur ! Il sait poser sa voix, comme Lee Hazlewood et Sanford Clark. Dans «Supermarket», il est obsédé par le fill the hole et il s’envole à la fin sur That would make me smile. On s’éprend encore du désenchantement de «The Architect» - How long does it take to exist - et on assiste à la fantastique dérive intercontinentale de «Fish & Chips» - Like poetry almost rhymes/ There’s a space I put your name/ Next to mine - Flash encore sur le puissant groove de «Gap Year». Encore un hit - Understanding how it shapes your soul/ The serenading really takes its toll - Magie pure !

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             En 2021, Maxwell Farrington sort un album sans titre, et une belle repro de toile abstraite orne la pochette. Il chante dans un français d’extrême délicatesse purpurine («Je Préférerais»), il swingue sa samba balinaise à la pointe de la glotte. Il reste dans une ambiance de légèreté farringtonienne pour «Weather» et pose son croon sur un canapé de softy softah extrêmement moelleux pour «Norway». Tout ici est bercé au vent des îles. On pourrait ressortir Baudelaire et son Là, tout n’est qu’ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté. Ou enore l’Il patinait merveilleusement de Paul Verlaine. Il semble que ce soit le crédo farringtonien. Il farringtone encore en B avec «If It Were Paper» et si avec «Homme Terrestre», on croit trouver le nouveau Lee Hazlewood, c’est raté. Il faut attendre la fin de la B et l’excellent «Stay @ Home» pour frémir. Farrington pose enfin sa voix sur un canapé d’heavy groove, et cette fois, c’est l’heavy groove du paradis.

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             L’année suivante Maxwell Farrington & Le Superhomard réapparaissent avec I Had It All. Il chante sa stance avec prestance, il fait son Lee dès le morceau titre d’ouverture de balda. Il sait se situer à la surface du son. Il devient impérieux avec «Burning». Disons que Farrington est l’un des grands chanteurs de notre époque, il montre une belle insistance. On le voit monter sa mélodie chant au sommet du lard avec beaucoup de tact. «A polka dot dress for my donna !» : ça sonne bien dans la bouche de Farrington. Il chante «Donna» à la seigneuriale, avec l’élégance d’un Stuart Staples. Et puis bien sûr, «Two Hopeless Lovers» nous rendra tous dingues. Mais vraiment dingues.

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             Impossible de faire l’impasse sur Yuletide & I’ll Tide With Yann. Pourquoi ? Parce qu’«Auld Lang Sync» (puissante énormité). Parce que «Feel My Nose» (heavy croon dadaïste supérieur). Parce qu’«Our Treasures Are Warm» (où l’on entend crooner un crooner de génie). Parce que l’heavy pop de «Santa & His Leg Of Ham» à la Waterboys. Parce que le country blues de «Paul Kelly Wants His Gravy Back», où il yodelle comme s’il venait du Kentucky. Parce que «The Whispering Snowman», ce fabuleux mid-tempo qu’il chante d’une voix tellement mure. Et parce que bien sûr «Dogs Howling From The Sky», cette heavy pop swinguée au xylo. Élégance suprême.

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             Quatre merveilles intersidérales se nichent sur Please Wait, à commencer par «The Boat» - The tide goes out in a silken dress - Totor aurait fait un carton avec Maxwell. Il chante comme un prince. Il chauffe son horizon. C’est wagnérien, grandiose, loin de tout. Dans «Plat Du Jour»; il bricole une fantastique apothéose de maybe there’s a way to look within. «Hexagon» est plus dansant. Maxwell adorait le danser sur scène - By way of Mexico/ They land in Tahiti - On s’effare encore de la fantastique clameur de «Beggin’s Not My Business» et de l’I’ll cry for all your sorrows/ I’ll cry for all your good. On flashe encore sur «Topinambur», un petit chef-d’œuvre de songwriting - When we’re on that boulevard/ With our heads up in the stars over here/ And our eyes engaged/ Towards a future clear and bright - et il chute sur ces trois vers miraculeux - When we focus on everything that’s wrong/ We can call out and cry/ Why aren’t we dancing tonight? - On suit Maxwell Farrington les yeux fermés. C’est un phare dans la nuit des temps.

    Signé : Cazengler, roulé dans la Farrington

    Maxwell Farrington. Le 106. Rouen (76). 18 septembre 2026

    Maxwell Farrington. Maxwell Farrington. Beast Records 2021

    Maxwell Farrington & Le Superhomard. I Had It All. Talitres Records 2022

    Maxwell Farrington. Yuletide & I’ll Tide With Yann. Lipton Park 2022

    Maxwell Farrington & Le Superhomard. Please Wait. Talitres 2024

    Maxwell Farrington & Le Superhomard. Window Tax. Talitres 2026

    Concert Délicieuse Récidive

     

     

    Wizards & True Stars

     - Keep on Rolling (Stones)

     

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             On a déjà exploré le Grand Œuvre des Rolling Stones sous des angles divers : via Brian Jones (‘Il faut sauver le soldat Brian’, Part One, Part Two et Part Three), via Ronnie Wood (‘Knock on Wood’), via un ‘Stunning Stones’ pour saluer leur apogée en 1964, et via Charlie Watts, quand il a cassé sa pipe en bois (‘J’ai la Watts qui s’dilate’, Part One, et un Part Two qui nous a donné l’occasion de re-passer au peigne fin tout le Grand Œuvre des Stones, assis derrière la batterie de Charlie Watts, et c’est pas du tout le même éclairage). Et puis nous reprendrons le pèlerinage via quelques ‘One-offs’ ici et là, car souviens-toi, humble mortel, que les Rolling Stones furent un fantastique singles band.

             Mais comme les Stones reviennent dans l’actu avec un nouvel album et leurs bobines de vieux pépères en couvertures des magazines britanniques, on va en profiter pour remettre les pendules au carré.

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             On aurait très bien pu le faire en 2023, quand est paru Hackney Diamonds. On s’est posé la question à l’époque : faut-il l’écouter ? Oui, bien sûr. L’album est même assez stupéfiant. Tu vas de surprise en surprise. Andrew Watt le produit, et Steve Jordan bat le beurre. Il joue heavy et met du poids dans la balance. Avec «Get Close», on se croirait sur Sticky Fingers. Keef regratte son vieux riff de «Can’t You Hear Me Knocking». Incroyable ! Les Stones font encore de la Stonesy. Et là, mon gars, tu tends bien l’oreille. En même temps, tu t’interroges. Quel sens ça peut avoir aujourd’hui ? C’est un peu comme si les Stones se sentaient obligés d’enregistrer un nouvel album et toi de l’écouter. À quoi ça rime ? Eh bien, t’as la réponse avec «Get Close». Les Stones rockent le boat. C’est tout ce qu’ils savent faire, rocker the boat. C’est à l’échelle d’une vie. Et s’ils sont encore capables de rocker comme des cakes, alors tu t’inclines respectueusement. D’autant plus qu’arrive «Bite My Head Off», l’hardcore des Stones, bien chargé de take me down, et là tu reprends ta carte au parti. Keef te fait un break de congestion massive, suivi d’une contrepèterie sublime d’excelsior parégorique. Alors te voilà On the Hook. On retrouve de la Stonesy dans «Mess It Up». On les reconnaît immédiatement, dès les premières mesures. Le rock, c’est eux. Steve Jordan lance l’heavy beat de «Live By The Sword» et ça groove aux accords glam ! On se croirait chez T. Rex ! C’est Keef qui chante «Tell Me Straight» et ça prend aussitôt une dimension mythique. Fabuleux ! Il a toujours cette voix de tell me straight. Puis ils bourrent la dinde de «Sweet Sounds Of Heaven», ils savent injecter du power dans un simple balladif pour en faire un hit tentaculaire. Le Jag qu’on n’aime pas duette avec Lady Gaga qu’on n’aime pas non plus, mais c’est beau. Ils terminent avec leur point de départ : le «Rolling Stone Blues» de Muddy. Ils bouclent la boucle. Et là tu dis amen.

             Il est aujourd’hui de bon ton de cracher sur les Stones. C’est comme de cracher les Beatles. Ça vient en général des clowns, c’est-à-dire ceux qui n’ont rien compris au film. Mais RIEN. Tu les entends pérorer au bar après les concerts, et c’est un désastre. La voix du néant. Des smartphones à deux pattes.

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             Bon c’est vrai que les Stones ne font rien pour arranger les choses. Ils ramènent leurs bobines de pépères gâteux en couverture de Mojo et d’Uncut. Le plus abîmé des trois, c’est Ron Wood, surtout sur l’une d’Uncut, son visage se renfrogne, se creuse, ses yeux rapetissent, on voit le vieillard qui se teint les cheveux. Au moins Keef est beaucoup à l’aise avec son air de Pirate des Caraïbes et ses grandes oreilles. On ne pense toujours rien de bien du Jag. RIEN. Sur l’une de Mojo, il s’est fait une tête d’éternel étudiant, et sur celle d’Uncut, il rit gras comme un trafiquant d’esclaves. C’est pas maintenant qu’on va se mettre à l’apprécier. Depuis l’élimination de Brian Jones, tout repose sur Keef. Les autres sont une sorte de déco. Pour faire les Stones, il faut être cinq, alors Keef a de la déco. Le talent, c’est lui. La pertinence, c’est lui. La longévité, c’est encore lui. Les Stones c’est lui, alors que les Rolling Stones, c’était Brian Jones.

             Si on lit ces deux gros articles (11 pages dans Mojo et 11 pages dans Uncut), c’est pour écouter ce que nous dit Keef. Avec John Lydon, il est l’interviewé le plus captivant et le plus pertinent de l’histoire du rock.

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             Dans Uncut, Michael Bonner commence par rappeler que lorsqu’ils descendent dans un hôtel en ville, les Stones réservent tout un étage. Cette vieille habitude remonte aux années 70 : ça permet de gérer la logistique et les touring parties. T’as des gardes du corps à toutes les portes d’ascenseurs et les couloirs fourmillent de journalistes qu’on convoie comme du bétail de pièce en pièce pour les interviews. Les Stones sont à Londres pour la parution de leur 25e album, et ils donnent des interviews. Ils ont déjà convié la presse à New York, dans des conditions similaires, une semaine auparavant. Keef n’est pas encore arrivé à Londres : il attend la naissance de sa première arrière-petite fille. On apprend dans l’article que Foreign Tongues a été enregistré à Chiswick, west London, en quatre semaines, quickly, «with everyone in the room.» Les Stones n’ont rien perdu de leur «well-timed, high-impact gesture». Il faut se souvenir qu’ils n’avaient rien enregistré pendant vingt ans : leur dernier album, A Bigger Bang, datait de 2005. Les stones continuent de se diversifier : punk, country, four-on-the-floor songs. Comme le dit si bien Keef : «It’s the Rolling Stones. It’s all you get.»

             Uncut avait réussi à choper Keef à New York un peu plus tôt. Keef rappelle son attachement aux studios : «You have to play rooms almost like an instrument, to get a feel from them.» Il dit que c’est un gros boulot que de trouver les «Stones-friendly rooms» : «It’s like putting an old coat: comfortable.» Il rappelle que Some Girls fut enregistré à Paris, alors que l’album ne parle que de New York experiences. Et il ajoute : «‘Rough & Twisted’, that’ll do.»

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             Keef finit quand même par évoquer Darryl Jones et Steve Jordan, les deux black Stones  : «Steve was the guy that Charlie wanted to take the stool if he wasn’t there. There was a great mutual respect between those two that you can’t buy.» On entend encore Charlie sur Hackney Diamonds. En plus de la nouvelle section rythmique, les Stones ont embauché Robert Smith sur deux cuts («Divine Intervention» et «Never Wanna Lose You»). On retrouve aussi Stevie Winwood. Keef le connaît depuis qu’il a 15 ans. Keef rappelle aussi qu’il reste pas mal de cuts des Stones en réserve : «Some Of Us» date de Dirty Work - There’s still so much in the can from those days - Alors il en ressort un de temps en temps, et ça marche.

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             C’est Ron Wood qui aborde la question des solos. Keef préfère gratter ses riffs - The riff makes the song. Anybody can play the solo - Il laisse les solos à Wood qui lui dit : «Keith, I’m not sure about that», et Keef lui rétorque : «I’m the cake. You’re just the icing.» Oh merci Keef ! Et Keef d’ajouter qu’un groupe c’est un body : les Stones savent respirer et exhaler en même temps - You won’t get this in the gym, man.

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             Comme sur Hackney Diamonds, ils finissent avec une cover d’un standard du blues, le «Beautilful Delilah» de Chucky Chuckah. Keef : «To do that sort of thing, you really need your Mick Jagger. That’s the great thing about recording: you got it.» - Le Bonner s’épanche : «It’s also very poignant, because it is you and Mick together, and you’re the last surviving original Stones.» Keef reprend la balle au bond en lance l’une de ces vérités qui font sa grandeur spirituelle : «I never think about that when Mick and I are just sort of plunking away. Then I understand later. It’s the connections in the grander scheme of things, isn’t it?». Il croasse de rire, et ajoute : «What can a poor boy do?».

             Questionné sur la longévité des Stones et leurs 25 albums, Keef  répond que l’humour est toujours là - There’s a sense of continuity, which is a rare thing in this world. I relish it and treasure it. And you know, although guys are dropping by the wayside, I love Mick’s enthusiasm. He’s my best mate in many ways - Et puis au détour d’un saut de ligne, on réalise que le p’tit dernier, Ronnie Wood, est dans les Stones depuis 50 ans. Eh oui, Black & Blue date de 1976. L’occasion est trop belle pour Woody de résumer les Stones : «The spirit of the band has remained exactly the same. Same sense of humour, the same vibe, same challenge, same creativity and striving for the same effect, which is a magic that comes out of the air.» Les Stones naviguent désormais très haut, comme Dylan et McCartney. Par contre, Keef ne sait pas trop si les Stones vont repartir en tournée. Il avoue «some wear and tear», Il envisage plutôt a residency somewhere. Et Woody le philosophe d’ajouter : «We’re not getting any younger. None of us are getting out of here alive.» Keef est plus prosaïque : «Is it still exciting? Yeah, it’ll be exciting until something inside me says, ‘That’s that.’» Et Keef de conclure : «It’s still a bit mind-boggling, even at this age.»   

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             Dans Mojo, Will Hodgkinson rencontre Keef à l’Hit Factory de Manhattan. L’Hodge rappelle que Steve Jordan battait déjà le beurre pour Keef au temps des Xpensive Winos. Et au passage, on apprend qu’Andrew Watt, le new superfan producer, n’a que 32 ans. L’Hodge parle de Foreing Tongues comme d’un «21st century meeting of Exile On Main Street (the essence of Keith) and Some Girls (the most ‘Mick’ of all the Stones’ classics).» Parmi les invités, on compte Stevie Winwood, McCartney sur un balladif et Robert Smith. Un Smith qui se baladait au Metropolis Studio de Chiswick pour rencontrer Andrew Watt et le Jag profita de l’occasion pour l’inviter à se rendre utile sur une session. Choix bizarre. C’est comme si les Cramps avaient invité Bauhaus.

             Keef aborde assez tôt dans l’article le sujet des tournées. Il avoue avoir de l’arthrose dans les doigts. Donc ça va devenir très compliqué, comme ça le fut pour Auguste Renoir.

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             Autre sujet compliqué : Andrew Loog Oldham. Le Jag l’expédie vite fait : «He was a great publicist but he was not a steady hand, wasn’t a person who knew how to manage people or make money off touring. We made absolutely nothing back then.» Le Jag ne voit que le profit. Keef voit les choses différemment. La légende veut que le Loog ait enfermé Keef et le Jag dans une pièce pour qu’ils composent. Keef : «I was never expecting to become a songwriter. It only happened because of the sheer force of the business, to put it crudely.» Keef détaille son point de vue : «I thought writing songs was on another plane, another level. Then I found out that if you worked at it you hear melodies, you catch a phrase, and maybe songwriting is simply about being really quick. (...) So thank you Andrew Loog Oldham for that, even though he was doing it for himself... because we all needed the money.»

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             Jetant un coup d’œil sur sa carrière et sur tous les rebondissements, Keef soupire : «You learn a lot from being famous because of all the crap you’re dealing with.» Il a par exemple découvert à quel point les autorités étaient corrompues - Eventually, they got fed up with planting drugs on us and moved on - Et il ajoute ça qui en dit long sur son sang-froid : «There’s nothing like being chased by Scotland Yard to get the juices flowing.» Il évoque plus loin sa vieille compagne Anita Pallenberg : «Oh yeah, she could swear in five languages.» Elle était extrêmement cultivée et donnait son avis à Keef sur les cuts qu’il composait. «That’s shit!» - Oh right, I’ll give it up then. Those women, Marianne and Anita... amazing people. You don’t know how.

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             C’est Woody qui évoque son prédécesseur Mick Taylor, qui se plaignait d’être maltraité par les Stones. Comme Bill Wyman d’ailleurs, qui se plaignait qu’on ne prît pas ses compos au sérieux, alors Keef lui balançait : «Well if you had written a decent tune, we would have played it.» Le seul crédit que récupère Ronnie Wood est celui d’avoir sauvé les Stones : Keef et le Jag ne se parlaient plus, alors Woody réussit à monter le plan d’un rendez-vous téléphonique. Il parvient à convaincre les deux cocos qui ne voulaient plus se parler. La Jag accepte à contre-cœur et dit à Woody : «Okay but I don’t see any future in it.» Et ça a marché. Au bout de 5 minutes, ils rigolaient tous les deux comme des bossus et se balançaient des trucs du genre : «Mais je n’ai jamais dit ça sur toi !». Woody est fier : «So yes, I am the glue of the band.»

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             Alors on écoute Foreign Tongues. Dès «Rough & Twisted», on retrouve le vieux boogie rock de la Stonesy, et la frappe lourde de Steve Jordan. Mais c’est à peine si tu peux supporter d’entendre le Jag ramener sa grande gueule de trafiquant d’esclaves. Et c’est ça qui va poser un problème sur tout l’album, à deux exceptions près : «Mr Charm» et «Divine Intervention». Keef riffe hard son Mr Charm et ça part en mode Stonesy - Call me Mr Charm - Toujours du riff de Keef sur «Divine Intervention» : t’as la Stonesy, fine et rapide. Ils tentent le coup du blaster avec «Hit Me In The Head», bien chargé de la barcasse, mais ils vont trop loin, c’est un blast de vieux pépères. Sur «Never Wanna Love You», on retrouve la basse de «Miss You». Pas terrible. Ça vire rock à la mode. C’est curieux que Keef se soit prêté à ça, même si les chœurs sont superbes. Et puis ça commence à dérailler sérieusement avec «Jealous Lover» : le Jag fait son Curtis Mayfield. Pauvre crêpe ! On ne le supporte plus, lui et ses fucking mélopifs. Il est d’une vulgarité sans nom, sa voix ne passe plus. Elle ruine l’album. C’est Keef qui va le sauver avec «Some Of Us». Là on passe à la vérité des Stones. Et c’est la raison pour laquelle on écoute chaque nouvel album des Stones : entendre LE Kut de Keef. C’est un rituel qui dure depuis «You Got The Silver», sur Let It Bleed en 1969. C’est Keef qui amène la magie dans les Stones. Il déclenche chaque fois l’éclair de la Stonesy. C’est comme s’il fallait ne garder que lui, au final. Au chant, il est à l’aise sur son mid-rempo. Il porte tout le poids des Stones sur ses épaules -  Some of us on our knees - C’est là que tu fais la différence avec la vulgarité du Jag - Cause we all need a little loving/ You pull the heart right out of me/ You know that we can’t have everything - C’est explosif ! Laisse tomber le reste. Keef te plonge dans l’essence du rock.

    Signé : Cazengler, Rolling Scum

    Rolling Stones. Hackney Diamonds. Polydor Records 2023

    Rolling Stones. Foreign Tongues. Polydor Records 2026

    Michael Bonner : Can’t be satisfied. Uncut # 354 - August 2026

    Will Hodgkinson : You can always get what you want. Mojo # 393 - August 2026

     

    Doom Gong gang

     

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             Doom Gong ? Jamais entendu parler. Gong tout court, oui, mais pas Doom Gong. On descend donc à la cave se faire Braincrusher le bobinard. Par sécurité, on a jeté un œil vite fait sur  Discogs : ils ont enregistré trois albums et on les qualifie ainsi : «7-piece Denim psych amalgam», ce qui est original. Viennent de Louisville, Kentucky. Sont en tournée mondiale avec des dates à la pelle, dont une dans la cave.

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             Pouf les voilà. Sont sept sur scène dont deux ou trois au fond qu’on voit pas bien. Tapis dans l’ombre. Deux batteries, au milieu un mec sympa sur sa strato et à sa droite et un big bassman. Bon contact avec le public. Et le mec sympa annonce la couleur : «Let’s rock !». Et paf, ça part ! Mais ça part pour de vrai avec la locomotive des deux mecs au beurre qui frappent en souplesse, avec cette intelligence du beat qui caractérise les batteurs de jazz. En une minute, t’es déjà scié. Vraiment scié des tibias.

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    D’où sortent ces surdoués ? Le mec sympa mène la danse. Il n’a rien d’une rock star, mais les rock stars devraient venir le voir gratter et chanter, et prendre des notes, car ce mec est non seulement sympa, mais il est brillant, il mène son bal en faisant des grimaces de gamin rigolo, et comme un Anglais surpris par un phénomène surnaturel, tu t’exclames : «What the fuck !». Eh oui, t’en vois pas des tonnes des groupes de ce niveau capables de jouer avec une telle intensité, leurs montées en puissance sont faramineuses, magnifiques, intenses, des modèles du genre, tu sais plus où t’as déjà vu ça, mais peut-être que t’as jamais vu ça, car ça bat des tas de records, des records du monde, des records de splendeur, des records de cohésion, des records de modernité, ça bat tout ce que tu veux, et ce n’est que le premier cut. Alors tu sors ton adjectif préféré

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    : flabbergasted. T’est complètement flabbergasted, cloué à la porte de l’église, tu prends ta carte au parti, t’es d’accord avec eux, t’en finis plus d’admirer leur fluidité et leur aisance, les deux batteurs ne semblent fournir aucun effort et pourtant, ça file à travers la plaine à une allure ahurissante. Doom Gong propose une pop alerte et vive, une pop de caractère qui peut parfois flirter avec le prog massif, mais ça reste toujours extrêmement jouissif, ça te parle, et ça te plaît. Ça correspond exactement à l’idée que tu fais du concert d’un groupe que tu ne connais pas. Tu savoures chaque seconde de cette révélation.

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             Ils n’ont qu’un seul album au merch, le deuxième, Megagong. Tu l’écoutes dès le lendemain, sachant que tu ne vas pas retrouver le bruit et la fureur du concert. Par contre, tu retrouves leur énergie. Tu renoues avec ce sentiment d’une somptueuse vélocité aérienne. «Never Crossed My Mind» sonne comme un doux groove du Kentucky propulsé aux deux beurres légers et combinés. Le son est nettement plus atmosphérique que sur scène. Ils continuent d’exploiter leur veine de groove du Kentucky avec «Shadow Of Doubt», c’est bien smooth et drivé de main de maître sous le boisseau. Ils utilisent toutes les résonances de la pop. C’est un son très anglais, très Belle & Sebastian. La pureté de leur son est indicible. «The Future Is A Choice» sonne comme une belle flambée de pop anglaise, et ils bouclent leur balda avec une petite explosion de vie, «The Perilous Rise», un cut extravagant de vitalité. La B est nettement plus brutale, ils attaquent avec un «Annihilator» gorgé de blast, abreuvé d’horreur sonique. Ils ont tous les vices et toutes les vertus. Il y a du King Crimson chez Doom Gong. Le morceau titre sonne comme un beau blast du Kentucky. Ils cultivent la virtuosité du doom. Leurs tempêtes sont joyeuses. Ils peuvent virer prog ultra-dynamique, avec des pointes de vitesse ahurissantes. Ah on peut dire qu’ils savent lever des tempêtes soniques. 

    Signé : Cazengler, Doom Cong

    Doom Gong. Le Trois Pièces. Rouen (76). 1er juillet 2026

    Doom Gong. Megagong. Romanus Records 2025

    Concert Braincrushing

     

     

    Wizards & True Stars

     - Hoskyns deep

    (Part One)

     

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             Si on entre dans l’univers de Barney Hoskyns par la grande porte, c’est-à-dire Say It One Time For The Heartbreaked: Country Soul In The American South, on entre dans l’univers d’un auteur extraordinairement documenté, au moins autant que peut l’être Bob Stanley, un autre Britannique. Comme Stanley, l’Hoskyns fonctionne par rasades, d’abord historiques, puis sociologiques, et puis critiques. L’édition 1998 de cette somme consacrée à la Country Soul est un paperback de 220 pages, mais ce sont des pages d’une rare densité, au point qu’il faut s’y reprendre à deux fois pour avaler certaines pages, pas tant à cause du style, mais à cause de l’extrême densité de la masse volumique. L’Hoskyns est un auteur pugnace, s’il bourre sa bouche à feu, c’est à outrance. Il passe au peigne fin toute cette scène devenue mythique, qui va de New Orleans à Muscle Shoals, en passant par Memphis et Nashville. Les pages grouillent littéralement d’informations biographiques et discographiques. Du coup, tu ressors des trésors de l’étagère et tu élèves des piles d’écoute, car tu te dis dans ta tête de fou que tu vas tout redécouvrir à la lumière des louanges de l’Hoskyns, notamment les highlights du book : James Carr, Arthur Alexander, Percy Sledge et Joe Tex. Il faut voir de quelle façon l’Hoskyns les encense. Mais t’as aussi tous les autres, notamment le blancs : Dan Penn, Huey P. Meaux, Chips Moman et Stan Lewis. 

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             L’Hoskyns commence par poser son postulat : «In the main, a black voice is the more emotive instrument - The fuller, stronger sound.» L’Hoskyns commence par étudier l’aspect sociologique de la Country Soul. Quand, dit-il, on demanda au manager blanc d’Otis Redding Phil Walden s’il y aurait un jour un nouvel Otis, Walden répondit : «No, I don’t think things will ever be that rural again.» Il pointe aussi la différence entre la Soul du Nord (Motown) et celle du Sud (Memphis) : «Motown was the victory of Diana Ross over Aretha Franklin, of Lionel Richie over Al Green, of glitz and glamour over grits’n’gravy.» Puis, il vole naturellement dans les plumes de l’esclavage - Comment une institution aussi odieuse et barbare que l’esclavage a pu survivre plus de deux siècles ? C’est un fait qui nous dépasserait si nous n’avions pas eu le génocide des juifs à titre de comparaison. Comment des blancs ont-ils pu haïr et craindre les noirs au point de les lyncher ? Ce qui est encore plus stupéfiant, c’est de constater que les noirs n’ont jamais refusé de travailler avec les blancs, et plus stupéfiant encore, on constate que des gens peuvent subir autant d’oppression et trouver quand même une place dans la société - L’Hoskyns rappelle encore que les premiers noirs sont arrivés en Amérique en 1619, un an avant les pilgrims qui venaient d’Angleterre. On les considérait comme des animaux sans pensées ni sentiments. Le trafic d’esclaves a commencé en Nouvelle Angleterre, poursuit l’Hoskyns, et en 1661, le premier des Codes Noirs a donné à l’esclavage un caractère institutionnel. Chaque fois qu’on rentre dans cette sombre histoire, on ressent de la nausée. Les rednecks n’avaient rien à envier aux nazis.

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    Mayflower / Bateau des Pilgrim Fathers

             Puis la vie va suivre son cours. Aux XVIIIe et XIXe siècles, les esclaves vont injecter leur énergie dans la musique de l’Église protestante. C’est le début de ce que l’Hoskyns appelle the African vocal improvisation, c’est-à-dire la plus grande révolution humaine de tous les temps, l’avènement via l’église de la musique noire : gospel, puis blues et Soul, et donc le parent pauvre de tout ça, le rock blanc. Mais ça n’empêche pas que le nègre va rester jusqu’à aujourd’hui le bouc émissaire des blancs du Sud. Entre la fin de la Guerre de Sécession en 1865 et l’entrée en guerre des États-Unis en 1941, il y a eu, rappelle l’Hoskyns, 4 000 lynchages dans le Sud, avec une pointe dans les trente dernières années du XIXe siècle. 4 000 lynchages !

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             Puis l’Hoskyns commence à fouiller les racines de la Country Soul et il remonte aux prodigieux Dixie Hummingbirds (Ira Tucker) et aux Five Blind Boys Of Mississippi, the real progenitors of the Southern Soul singer. On tourne la page et sur qui qu’on tombe ? Hank Williams, le plus black des blancs : «Starting out at fourteen as a backwoods gospel Roy Acuff-imitator, Hank gradually developped an inimitable vocal style that had all the rawness and pinched animal pain of Robert Johnson.» Quel bel hommage ! De là, l’Hoskyns glisse naturellement dans le rockabilly, qu’il source dans le country boogie et qui fut inévitablement remplacé par «the most dynamic hybrid of black and white styles yet - rockabilly.» L’Hoskyns développe : «To the acoustic textural base of country music, rockabilly added the drums and biting lead guitar of rhythm and blues, creating a radical bastard offspring of hillbilly sound which was to change the entire nature of youth entertainment.» Et paf, l’Hoskyns déboîte sans clignotant et fonce dans le tas : «The first Elvis Presley records - one side R&B, the other country - are almost too perfect, too symetrical an expression of this racial and stylistic coupling.» Et pouf, droit sur Uncle Sam et Harmonica Frank Floyd, le «white man with the Negro feel» : avec un harmo enfoncé dans un coin de la bouche, il chantait de l’autre coin «in a heavily negroid style.» Un Uncle Sam visionnaire qui est persuadé qu’il y a du Black talent à la pelle à Memphis, au point de transformer «an old radiator shop into a primitive studio, the Memphis Recording Service.» Elvis 1954 ! - The breathless inventiveness of his vocals, heightened by Phillips’s amazing echo teschnique, is like nothing hillbilly music had ever produced - Elvis s’est nourri de cracks du jump-blues comme Wynonie Harris et Roy Brown, dont il va reprendre le «Good Rocking Tonight». Et voilà qu’arrive un autre crack du boom-hue : Carl Perkins : «I like to do John Lee Hooker songs Bill Monroe-style. Blues with a country beat.» Et pourtant, Carl démarre chez Sun en mode «pure honky-tonk songs in the standard post-Hank Williams style.» En 1956, il pond «Blue Suede Shoes» - the first major rockabilly hit - «and Carl had become the quintessential dixie-fried rock’n’roll cat.»

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             L’Hoskyns embraye aussi sec sur un autre chapitre explosif : ‘Fats and Chuck’ : «Domino et Berry sont peut-être les deux exemples les plus évidents de deux black rock’n’roll stars qui ont beaucoup emprunté à la country music blanche, redressant ainsi l’équilibre qu’avait abîmé the rockabilly theft of R&B.» Puis l’Hoskyns rappelle que «Maybeline» est adapté de l’«Ida Red» de Bob Wills, mais en mode «uptempo transposition with crude blues beat and guitar.» Sur la pochette de son premier album, Chuck est qualifié de «rock-a-billy troubadour» et ses classic songs «are pure countryfied rock’n’roll.»

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             L’Hoskyns passe ensuite à un autre géant, Bobby Blue Bland - Bland himself sits at a kind of crossroads of blues, gospel and country music that makes him as much a godfather to Southern Soul as Ray Charles or James Brown - Bobby Blue enregistrait sur Duke, un label racheté par l’«half-caste club-owner and reputed gangster» Don Robey, dont le ‘protégé’ n’est autre que Clarence Gatemouth Brown. C’est sur Peacock, l’ancien label de Robey, qu’enregistraient les superstars du Southern gospel, the Dixie Hummingbirds, the Sensational Nightingales et the Five Blind Boys Of Mississippi. Et l’Hoskyns de rappeler l’essentiel : James Brown fut influencé by screaming Archie Brownlee of The Five Blind Boys, Wilson Pickett by barking Julius Cheeks of the Sensational Nightingales et Al Green by the sweet falsetto of Claude Jeter in the Swan Silvertoned. Et voilà pour les roots. Bien joué Hoskyns !

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             Et de là, il passe à Gatemouth Brown : «We didn’t play zydeco - the Negro version of cajun. We played real cajun and bluegrass, because Daddy was raised by a Caucasian and my mother spoke French.» Le pauvre Gate fut coincé pendant 20 ans par son contrat avec Duke-Peacock, et fut exploité jusqu’en 1964. Puis Gate va connaître le succès en Europe avec son mix d’«innumerable black and white styles into what John D. Loudermilk calls ‘white-hot, red-neck, blue-grass music from a red-hot, blue-collar black man.’»

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             Et voilà un blanc : Dan Penn qui écoutait de la black avant d’avoir entendu Elvis - Penn is the original redneck soulman, the secret hero of Peter Guralnick’s book Sweet Soul Music - C’est lui qui portait le flambeau du R&B chez les blancs de Muscle Shoals. Pour Dan, «the blacks did the foreground and the whites did the background. Country, c’est sûr, mais le chanteur black la transformait en rhythm & blues - Dan : «White people, y’know, the just ain’t as hip as blacks, never was and never are gonna be, but you put ‘em in there and they pull some of that slick and hipness offa the blacks. They put some realness in there, like real earth, and just surrounded those blacks with it.» Dan et Spoon carburent aux amphètes pour composer, two or three songs a night. Ils vont parfois dans une bagnole ou dans un parc. Donnie Fritts rappelle que tous ces mecs, Spoon, Dan et lui, n’aimaient pas la country, mais elle filtrait quand même. Le Penn rend hommage à Aretha : «She’s so slick, she’s way up in the stratosphre somewhere.»

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             L’Hoskyns coince aussi Ralph Bass, chez King, à Cincinnati. C’est lui qui entend James Brown chanter «Please Please Please» dans un club et qui le signe on the spot. L’Hoskyns voit Bass comme a crucial figure, un précurseur de Wexler. En 1960, Bass va chez Chess et signe Etta James. Il produit aussi les legendary bluesmen de Chess. L’Hoskyns saute sur un autre précurseur, Johnny Otis, le découvreur d’Etta James et d’Esther Phillips. Il produit aussi T-Bone Walker, Lowell Fulson et Charles Brown. Il n’est pas devenu membre de la Negro community parce qu’il a épousé une black, dit-il, «I became what I am because as a child I reacted to the way of life, the special vitality, the atmosphere of the black community. I cannot think of myself as white.» Rappelons que Johnny Otis est d’ascendance grecque. Et de là, l’Hoskyns saute sur un autre précurseur, Johnny Vincent, d’ascendance italienne, qui en 1952 était l’éclaireur d’Art Rupe dans le Sud pour Specialty, puis en s’installant à New Orleans, il monta Ace Records et signa des pointures du calibre d’Earl King et d’Huey Piano Smith.

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             Et tu arrives au chapitre ‘Memphis Stew’ avec Chips Moman. Chips commence tôt : à 14 ans, il accompagne Warren Smith puis les Brunette Brothers. Il débarque en 1957 et Californie et découvre le Gold Star studio, «and the first time I heard Stan Ross working on echo there I knew that that was what I wanted to do.» C’est Chips qui monte l’un des premiers groupes mixtes, the Triumphs, avec un très jeune Booker T, et Floyd Newman on baritone sax. Il y aura ensuite les Royal Spades, avec Charlie Freeman, Don Nix et Packy Axton, un Freeman que va remplacer un blanc-bec du Missouri, Steve Cropper. Les Royal Spades vont devenir les Mar-Kays, mais Packy et Crop vont se fritter, alors Crop s’en va. Packy pourrait bien être la cause du départ de Chips de Stax, en 1962. Quand Chips quitte le Stax boat, c’est Crop qui prend la relève. Au même moment, Quinton Claunch fusionne la country et la Soul in a brillant harmony, avec notamment James Carr. Après avoir quitté Stax, Chips est allé à Nashville bosser avec Buddy Killen, mais ça n’a pas débouché, aussi est-il rentré à Memphis pour monter l’American studio. Mais comme il n’a pas un rond, il bosse pour Goldwax pour 20 $ and a bottle of whisky, jusqu’au moment où il en a marre - And the next time Goldwax wanted me to cut Jame Carr, I said it would cost ‘em $5,000. What’s more, they paid it. And that was «Dark End Of The Street» - Quinton Claunch rappelle qu’il était difficile de discuter avec James Carr - He was a real religious-type person - mais il tapait aussi de la dope. Carr était catatonic en studio et Chips demandait à Dan Penn de chanter à sa place. Après la fin de Goldwax en 1970, Claunch décroche un contrat pour James Carr chez Capitol, de quoi le mettre à l’abri pour le restant de ses jours, «but he ended up in jail in Florida. It was cryin’ shame to see that much talent go down the drain.»

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             Chips poursuit Stax en justice et réussit à récupérer 3 000 $ pour fiancer son American studio. Il s’associe avec Seymour Rosenberg, l’avocat qui a gagné le procès, et qui sera plus tard le manager de Charlie Rich. Ça commence à prendre forme en 1965, mais Chips bosse encore un peu pour Goldwax et il doit aussi aller faire des sessions pour Joe Tex à Nashville. Il monte un house band avec Reggie Young, Bobby Wood, Bobby Emmons, Mike Leech, Tommy Cogbill et Gene Chrisman, les fameux Memphis Boys. Chips et Cogbill vont ensemble à Muscle Shoals en 1966 jouer pour Wilson Pickett et Aretha. Chips : «Jerry Wexler knew me from the early days at Stax. That’s how come we ended up in Muscle Shoals.» Chips est un mec qui attire les talents. Il a commencé par décrocher Dan et Spoon de Rick Hall, puis il a transformé American en virtual pop factory. Il attire aussi Bobby Womack qui est venu à Memphis enregistrer son premier album pour Minit, et qui est resté chez American en tant que session guitarist. Robert Palmer décrit une scène d’antho à Toto : «Musicians would show up for scheduled sessions to find Moman, who looked and talked like a country sheriff, and Womack, meticulously reassembling the recording machine, testing connections, and lazily talking shop. ‘I oughta be ready by the middle of next week’, Moman would drawl, while Womack grinned in disbelief.» Puis bien sûr, il y a l’épisode Elvis, un King que Chips va produire : «Elvis wasn’t the world’s greatest singer, but he had a sound and that’s all that’s important.» L’Hoskyns ajoute qu’«it was the meeting of two redneck hepcats reared on black music.» Chips : «When I told him he was off pitch on certain notes, his whole entourage would nearly faint.» But, ajoute l’Hoskyns, «From Elvis In Memphis was his best album in ages.» On y trouve le fameux «Suspicious Minds» avec les Sweet Inspirations en guise de backing. Chips dit aussi qu’il ne pensait jamais aux ventes quand il enregistrait - The only thing I’ve ever thought about is amusing myself with what comes out of the speakers - Et il ajoute plus loin : «There’s only two kinds of music, and that’s good and bad.»

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             Pour attaquer le chapitre Muscle Shoals, l’Hoskyns se fend d’un petit jeu de mots : ‘Muscle Soul’. Ça démarre avec Clarence Carter qui rappelle un truc essentiel du point de vue d’un black : «Muscle Shoals was something to get used to», c’est-à-dire qu’il fallait s’y habituer - I had always played with black folks. But the whites had a way of playing that was different, and I took it as an apportunity to learn something. And hell, they knew about watermelons too ! - C’est en 1958 que Rick Hall et Billy Sherrill monte FAME, ‘Florence Alabama Music Enterprises’ et ils publient le «She Wanna Rock» d’Arthur Alexander. Puis les associés vont se fatiguer de l’arrogance d’Hall. Ils se barrent et Hall garde le nom. Dan Penn : «I remember Rick Hall walkin’ the streets of Florence with a piece of paper in his pocket that had ‘Fame Music’ written on it. I thought he was kinda nuts.» Nuts ? En 1961, Hall enregistrer le «You Better Move On» d’Arthur Alexander - It sounded like a backwoods version of Ben E. King singing with the Drifters, a hillbilly ‘Save The Last Dance For Me’. Arthur’s voice suggested the Little Willie John of ‘Let Them Talk’ gone country - Ça sort sur Dot et Hall ramasse 10 000 $ avec lesquels il achète le Fame studio at 603 East Avalon Avenue, qui existe toujours aujourd’hui. Puis c’est à nouveau le succès avec le «Steal Away» de Jimmy Hugues. L’Hall monte son label Fame car «Steal Away» n’intéresse personne. Il en fait presser 500 ex, les fourre dans le coffre de sa bagnole, et avec Dan, ils foncent à Memphis, New Orleans, Mobile, partout dans le Sud, ils le refourguent à toutes les stations de radio. Les blacks sont très réceptifs à cette démarche. Rick Hall : «For years, most people thought I was black until they met me.»

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             C’est grâce à Rick Hall que «When A Man Loves A Woman» est sorti sur Atlantic. Quin Ivy qui a découvert Percy Sledge indique qu’en concert, le public de Percy est blanc - They’re white country people, almost  exclusively - On ne le booke que dans «les Texas beer joints and honky-tonks, real redneck dives, and we’ve been selling out, the people have been goin’ nuts. And that’s people from nineteen to fifty, people who were making out to ‘When A Man Loves A Woman’ and people who were conceived to it.» C’est le succès de Percy qui inaugure la relation de Wexler avec Muscle Shoals.

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             L’Hoskyns décrit dans le détail la première session d’enregistrement de Wicked Pickett à Muscle Shoals - Lead guitarist was Chips Moman (brought down by Jerry Wexler himself), who had a knack of coming up with licks that, in Hall’s words, ‘you’d damn near have to build the whole session around.’ - Même cirque pour Aretha - She needed a bit of Southern home cooking - Et l’Hoskyns d’exulter : «And all the Fame band did that day was bring the uptown diva back to her Southern gospel roots. The tight, humid shack sound of ‘I never Loved A Man(The Way I Love You)’ is the most perfect record she ever did.» Et l’Hoskyns d’encenser les «brillantly spiky guitar fills» de Chips. Il célèbre aussi la session d’enregistrement new-yorkaise de «Do Right Woman Do Right Man» - Never again would Aretha sing against such a downhome backcloth - just piano, bass and drums and Chip’s acoustic guitar.

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             Ça continue de grouiller de talents à Muscle Shoals : Laura Lee, Millie Jackson, Candi Staton, et Wexler envoie là-bas des stars comme Brook Benton, King Curtis, Don Covay et Lou Johnson qui y enregistre son Sweet Southern Soul LP. Puis après une embrouille avec l’Hall, Wexler va rompre la relation avec Fame. Pour remplacer Dan et Spoon qui sont partis chez Chips à Memphis, l’Hall embauche George Jackson. Puis il monte un nouveau house band avec David Hood. Mais l’Hall a la poisse : son nouveau house band se barre (Hood/Johnson/Beckett/Hawkins), alors il doit en former un autre. Les Swampers montent leur studio, et Wexler leur envoie des clients. Des tonnes de clients.

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             L’Hoskyns salue d’autres superstars : Joe Simon, puis Johnny Adams - His voice was a highly disciplined instrument, capable of amazing ranges - but always tautly controlled - Johnny Adams enregistre avec d’autres super cracks : Wardell Quezergue et Huey P. Meaux.

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             En 1961, on alerte Buddy Killen : on lui dit d’aller écouter un black singer who went by the name of Joe Tex. Quand Killen le voit, il le trouve habillé en cowboy, «and knew that he had found a star.» Joe Tex va rester avec son manager Buddy Killen jusqu’à la fin, en août 1982. Ensemble, ils ont développé un style unique que l’Hoskyns qualifie de Texan pop-country. Tex : «All the things that sold for me I didn’t think would.» Il n’aime pas «Show Me», l’un de ses plus gros hits - I wrote it in about three our four minutes in the studio, which is why it’s so repetitous. It was just to fill up an album - L’Hoskyns salue aussi Bobby Hebb et Dobbie Gray.

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             Pouf, on passe à Meaux dont Richard Parker qualifie le style de «Country-Texan-Mexican-Louisiana-Black-White-Rhythm’n’Blues-Western-Rock’n’roll-Slow-dancin- Jukebox songs» : l’éclectisme parfait. Après son service militaire dans les années 50, Meaux ouvre un barbershop in Winnie, au Sud du Texas. Puis il va produire des tas d’artistes : T-Bone Walker, Johnny Copeland, Roy Head, Doug Sahm et Johnny Winter. Et surtout Barbara Lynn - She had one of the finest voices in all of Southern Soul, a warm, velvety-smooth alto (not unlike that of Irma Thomas) - Meaux l’a découverte dans les back-up de Goldwax, et pour sa première session, il l’emmène enregistrer chez Cosimo à la Nouvelle Orleans. Elle y enregistre son premier hit en 1962 : «You’ll Lose A Good Thing». Puis Meaux va connaître des démêlés avec la justice et passer un peu plus d’un an au trou. Il retrouvera le succès avec Freddy Fender et «Before The Next Teardrop Falls», et l’extraordinaire album de Jerry Lee, Southern Roots - With Southern Roots, Fender’s were the best records Huey produced in the 70s - Le dernier gros succès d’Huey P. Meaux fut la version cajun de «My Toot Toot» par Rockin’ Sidney en 1985.

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             Et puis voilà Stan Lewis qui est disquaire à Shreveport, Lousiana : il fait un one-top distribution point et un mail-order house spécialisé en R&B. Leonard le renard et Art Rupe le font bosser comme talent-scout dans le coin : il signe Hayrider Slim Whitman pour Specialty et Dale ‘Suzie Q’ Hawkins pour Chess. Well done Stan ! Il attire pas mal de monde dans sa boutique : «Jerry Lee Lewis even came to me from nearby Ferriday when he was thirteen. I turned him down.» Elvis va même jouer dans sa boutique - Elvis would come in my shop and check out my stock of R&B records, which was probably the best in the world at the time - Puis il monte son label, Jewel. Son premier artiste n’est autre que Bobby ’See You Later Alligator’ Charles, un Cajun qui avait déjà enregistré sur Chess et Imperial, and had now gone country. Puis il va lancer d’autres labels, Paula et Ronn. Avec Jewel, il se recentre sur les bluemen comme Lightning Hopkins et Lowell Fulson. Avec Paula il se recentre sur les pop acts comme John Fred & His Playboys et Joe Stampley & His Uniques. Sur Ronn, il se recentre sur Ted Taylor, «the spine-chilling falsetto man who’d been produced by Billy Sherrill in Nashville.» Stan Lewis va enregistrer pas mal de trucs à Muscle Shoals - Muscle Shoals was the sound - Chez Stan Lewis on trouve aussi Toussaint McCall, Barbara West et Little Johnny Taylor.

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             L’autre grosse enseigne de la Southern country Soul, c’est bien sûr Malaco, qui a récupéré des tas de laissés-pour-compte, des artistes considérables qui n’avaient plus de contrats : Denise LaSalle, Benny Latimore, Little Milton, Johnnie Taylor et Bobby Bland ! Malaco connaît son heure de gloire en 1970, en engageant Wardell Quezergue qui produit King Floyd et Jean Knight, «in that one weekend», se marre Wolf Stephenson, «we cut records that sold about five million copies.» Tommy Couch pense que Malaco a gardé l’esprit du son d’early Chips Moman et de Rick Hall. «Muscle Shoals was the real country-black sound», ajoute Stewart Madison, «we’re blacker than that, and yet our rhythm section is still three whites and two blacks.» The country-Soul sound of old. 

             Tout va s’arrêter brutalement, comme l’indique Wexler : «How did Southern sound lose its momentum? I dunno, but I just knew in my bones that it was gonna happen, and quickly. I mean, we had Joe Tex, Arthur Conley, Wilson Pickett, Solomon Burke, the Sweet Inspirations, Sam & Dave, King Curtis, the most incredible roster... and in one year, it was all gone. Stopped, ran into a wall.»

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             En 1971, Rick Hall est élu dans le Billboard ‘Producer of the Year’. Rick Hall ouvre un studio à Memphis, mais ça tombe au pire moment : Stax se casse la gueule, Chips ferme American pour aller s’installer à Atlanta. Engagé par l’Hall, Mickey Buckins tente le soup avec Travis Wammack, mais ça ne marche pas. L’Hall découvre qu’on peut se faire du blé dans la pop, alors il laisse tomber la Soul. Il lâche Candi Station qui signe sur Warners. Clarence Carte se barre à Los Angeles et signe sur ABC, and that was that. Terminé pour l’Hall, il a perdu ses poules aux œufs d’or.

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             Et puis Wexler monte une version de Muscle Shoals in the tropical Memphis, à Miami. Il achète le studio Criteria et bosse avec son vieux complice Tom Dowd. Et c’est là que jouent les Dixie Flyers de Jim Dickinson, qui sont en fait le nucleus du Stan Kessler’s band at the Sam Phillips studio. C’est Wexler qui les baptise Dixie Flyers, «a white combo Lelan Rogers had used for Silver Fox sessions on Betty LaVette.» L’aventure Dixie Flyers s’arrête brutalement avec l’overdose de Charlie Freeman, that was really the end of it. Wexler : «They were the last of the great in-house rhythm sections.»

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    Al Bell

             L’Hoskyns revient sur le déclin de Stax. Al Bell fait des choix artistiques assez singuliers : pour faire évoluer le son de Stax, il engage Don Davis, un producteur de Detroit. Al veut qu’il produise des «‘Detroit records’, not nigger music», dit Dickinson. Puis le Prophète Isaac sort Hot Buttered Soul, qui devient le missing link entre les productions de Norman Whitfield pour Motown and the heavy-breathing epics of Barry White in the 70s. Al Bell veut étendre l’empire de Stax, aussi signe-t-il des «terrible white rock groups like Southwest S.O.B and Knowbody Else to its Hip subsidiary.» L’horreur ! Tous les malheureux qui ont rapatrié le Knowbody Else savent de quoi on parle.

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             Wexler salue aussi Eddie Hinton, «thought of as a wonderboy.» Il le voyait devenir une superstar. Hélas, drink & drugs sont entrés dans la danse et hop, terminé. À dégager. Pity.

    Signé : Cazengler, Borné Hoskyns

    Barney Hoskyns. Say It One Time For The Heartbreaked: Country Soul In The American South. Bloomsbury 1998

     

    *

    C’est étrange, il est des personnes qui sont capables de tout. D’être ce qu’elles sont et d’être ce qu’elles ne sont pas. Si vous recherchez quelques renseignements sur Janet  Carmichael il n’est pas difficile d’en trouver. D’abord vous piquez une crise de jalousie. Comment se fait-il que certains individus soient exceptionnellement plus doués que moi, en dessin. Peintre animalière, bref une magicienne, capable de vous portraiturer un animal en quelques coups de crayons. Elle capture notamment les oiseaux sur une feuille de papier, de leurs becs cruels ils vous piqueraient les yeux si vous cédiez aux vertiges de la beauté, résistez  aux attirances, sachez rester au bord de la feuille sans franchir la frontière fragile qui sépare la représentation de la réalité.

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             Oui mais voilà, j’ai vu la couve de cet opus, l’histoire d’un passage, celui de la vie à la mort, tableau virgilien de Karon menant sa barque mortuaire sous les voûtes de l’Achéron, j’ai cherché le nom de l’artiste et je suis tombé sur cette célébration de la vie sauvage. Cette immense volière de papier, et je me suis demandé si artistiquement accorder l’immortalité à un animal ne serait pas en même temps lui conférer une espèce de mort, ne niche-t-elle pas telle un oiseau de mauvais augure pas au cœur lettral (pour ne pas écrire l’êtral) du mot immortalité, graphique… D’où cette facilité de passer de l’oiseau arrêté à jamais en plein vol, à ce dessin infernal.

             Pour ceux qui n’aiment point ce genre de verbiage et aiment à se rattacher aux rameaux de la concrétude des choses sensibles, nous leur conseillerons de regarder le nom de famille du bassiste et d’en tirer les logiques conséquences idoines.

    DARKNESS ECHOES

    MORTUARY CAVE

             (Bandcamp / Septembre 2026)

    Le groupe provient de la British Columbia sise à l’extrême-Ouest du Canada. Capitale Vancouver. Nous en profitons pour saluer Marie Desjardin, amie lointaine dont on attend le prochain roman avec impatience. Ses trois membres ont participé à nombre d’autres formations.

    Dave Hardy : guitar, vocal /  Shane Carmichael : bass, vocals / Kay Smith : drums, vocals

    Hell’s judgement : beauté sans égale de cette intro, facile de déclarer que l’on monte dans la barque de Karon, encore faut-il trouver la bande-son qui vous emporte à jamais sur les flots morbides, attention la déception vous guette, dès la première note la symphonie vous embarque majestueuse, grandiose, funérale, vous voici parti pour une éternité sans fin enveloppé dans l’ouate mortuaire, vous n’avez jamais été aussi bien de votre vie, et plouf douche froide, le voyage ne dure qu’une minute, par Hermès psychopompe pourquoi n'ont-ils pas transformé ce minuscule laps de temps infinitésimal en un long mouvement symphonique qui ne s’arrêterait que lorsque la barque fatidique aurait abordé au rivage de l’absolu. Endless ride : par bonheur une basse basse sombre et élastique ménage une heureuse transition, derrière elle gronde une menace kaotique jusqu’à ce que rugisse en sourdine un effroyable glou-glou vocalique,  transformation vous chevauchez une moto fantastique, elle ne roule pas vraiment vite, peut-être parce que, partie intégrante du mouvement de cette course folle, vous ne vous rendez pas compte de sa vitesse, vous mettez un certain temps à prendre conscience que l’étrange bitume sur lequel vous roulez n’est autre que le serpent infini du temps, la route sur laquelle vous foncez se dirige vers Satan, peut-être Satan est-il cette route-même qui ne mène jamais à lui puisqu’elle vous rapproche sans cesse de lui. Death dealer commandments : la batterie prend le commandement la basse renforce sa monture, puisque vous n’atteindrez jamais le cœur de Satan, retour à son extrême périphérique, coups de fouets lancinants d’une guitare, le moteur de votre machine gronde encore plus fort, il vous emporte et vous ramène au point de départ, au moment où vous perdez la vie par lequel vous entrez dans la mort, par le suicide ou par la violence, que vous soyez votre propre bourreau ou victime d’un exécuteur, vous n’échappez pas à la loi, qu’elle soit intime ou extime, elle vous condamne à descendre dans les Enfers. Ritual instinct : méfions-nous, la musique est encore plus sombre, nous

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    sommes pourtant chez les vivants, des vivants voués à leur terrible solitude, pour la première fois la basse devient consolante, elle vous explique le grondement vocal est presque un chuchotement qui se colle à votre oreille et vous révèle que vous n’êtes qu’une infime partie du troupeau humain voué à la mort, que toute l’histoire humaine n’est qu’un long processus culturel qui vous induit à devenir en votre âme et conscience que vous n’êtes qu’un animal promis à la mort, peut-être même ne mourrez-vous que parce que tous ceux qui vous ont précédé ont accepté de participer à cet étrange rituel qui vous porte à mourir, qui s’est si consubstantiellement substitué à votre propre nature d’être vivant, qu’il est devenu votre instinct de mort.   Brain melter : son prégnant, la basse s’est introduite dans votre cerveau, elle fouille vos tripes cervicales, vous connaissez le grand tourment, celui de l’acceptation, vous refusez de tout votre être, pour la première fois l’on entend vos cris distinctement, vos hurlements de terreurs, le renard de la mort s’est introduit dans le poulailler de vos pensées, votre raison glapit, résistez c’est le moment ultime, celui de l’acceptation à tout ce qui vous détruira à ce qui vous transformera en votre propre absence, une main s’empare de vos neurones, elle les enserre, les presse, les réduit en magma liquide, alors vous abdiquez votre potentialité d’être vivant, vous acceptez de mourir. Que dire de plus : rien. Le disque est terminé. Il est inutile d’en rajouter quelque chose. Il n’est pas de retour en arrière possible.

             Ce disque est d’autant plus diabolique qu’il vous ramène enarrière, qu’il débute par votre entrée dans le monde de la mort et qu’il se termine au moment exact où vous acceptez de vous-même de rentrer dans le monde de la mort. Il est conçu comme un ouroboros négatif, il est par excellence le serpent noir de la mort.

             Terribles implications métaphysiques. Nous voici au moment précis  où le reptile mord et mort sa propre queue. Nous ne résistons pas au jeu de mot : ce n’est pas merveilleux, c’est mortveilleux. En moins de trente minutes Mortuary Cave vous retourne la crêpe de la méditation nietzschéenne en la transformant en l’éternel retour de la mort. De la crêpe au crêpe.

             Prodigieux.

    Damie Chad.

     

     

    *

             J’avais prévu une chro sur Joan Baez, elle était prête, mais je l’ai remisée au frigidaire, pour une autre fois un jour où je serais en manque de copie. C’est que hier soir j’ai visionné : Dick Rivers, l’histoire méconnue d’une légende méconnue sur la chaîne YT Portraits du Monde. Méconnue, méconnue ils parlent pour eux, enfin il est vrai que l’on ne sait pas tout, tenez, moi par exemple je n’ai accordé qu’un coup d’œil et d’oreille sur son album paru en 2008, j’étais sur d’autres sentiers, mes sentes obscures, sa réalisation est évoquée en trois minutes, l’ensemble n’atteint pas les soixante minutes alors qu’il aurait fallu trois heures, ce matin levé aux aurores, je m’attelle à ma tâche. Dick n’attend pas. Moi non plus.

    L’HOMME SANS ÂGE

    DICK RIVERS

    (Mouche Records, EMI / 2008)

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             Un album. Un vrai, pas une collection de douze chansons, avec unité de ton : rien de moins que le London Symphonic Orchestra en arrière-fond, unité de lieu :  dans la tête du héros si nous pouvons nous permettre de qualifier ainsi l’homme sans visage, unité de temps : temporalité humaine. Un seul auteur-compositeur : Joseph d’Anvers. Il a notamment composé aussi pour Bashung, enregistré quatre albums, publié trois livres, né en 1976 il est aujourd’hui un musicien confirmé  dans le  monde audio-visuel français. C’est lui qui a tenu à ce que le disque soit enregistré aux RAK Studios fondés en 1976 à Londres par Mickie Most qui produisit dans les années soixante les  Animals et les Yardbirds…

    Marc Sheridan : guitares, harmonies vocales / Henri Bacon : contrebasse/ Larry Ciencia : batterie, percussions / Joseph d’Anvers : harmonica, harmonies vocales / Marion Benoist : harmonies vocales.

             Dick Rivers né en 1946 est proche de ses soixante-deux années lorsqu’il enregistre  L’Homme sans âge. Joseph d’Anvers naquit trente années plus tard en 1976. Si d’Anvers est encore jeune, Dick est-il l’homme sans âge… Peut-être la couve de son dernier album Rivers (2014), nous ne comptons pas le live paru en 2018, peut-elle nous aider à répondre.

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             Si la couve de Rivers est belle celle de L’Homme sans âge est pharamineuse. Une véritable œuvre d’art, due à Jérôme Macé, hors de tout rapport avec le chanteur Dick Rivers, combien existe-t-il de clichés qui ait su saisir la solitude et le désespoir de l’homme moderne. La photo est parfaite. L’homme seul dans un monde géométriquement anguleux, qui s’y frotte s’y pique, s’y écorche, et s’y blesse, le nom et le titre de l’album comme jetés comme par dépit sur le trottoir, n’est-ce pas le lieu où l’on dépose les poubelles. Et puis ce reflet, ce n’est pas un rai réconfortant de soleil mais un faisceau électrique, sans âme, sans chaleur, froid comme un frigidaire, qui le fiche dans un parallélogramme goudronné, l’enferme dans la prémonition de son futur cadavre gisant dans sa tombe. Dis-moi ce que tu vois dans ton reflet, si ce n’est toi, c’est la mort… Il est peu d’objectifs qui ait su fixer l’immobilité erratique d’un sujet avec une telle objectivité. L’homme face à son destin quand le destin n’est plus là. Tristesse absolue.

             Il existe plusieurs photos de Dick Rivers par Jérôme Macé.

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    L’homme sans âge : l’on a l’impression de voir l’homme de la photo marcher, il pourrait être vous, ou alors c’est vous qui êtes lui, d’ailleurs c’est vous qui déambulez, votre tête opine puisqu’elle marque le rythme lourd et lent, il raconte sa vie, il ne dit pas tout, il suggère, le récit est rempli de trous, mais au travers des mailles du filet vous reconnaissez une existence, facile de la reconstituer, puisque c’est la vôtre, l’homme n’a aucun besoin de s’attarder sur les détails, il a joué, il a perdu, voici l’essentiel, c’est fou comme la voix de Dick si flexible colle à son dire, il est lui et il est vous, sa voix n’est pas sombre mais elle assombrit le monde, elle est la seule lumière fluette et tremblante qui vous mène vers la fin de ce film dont on n’entrevoit que la fin est proclamée et programmée alors qu’elle n’arrive jamais.  Ce premier morceau est un chef-d’œuvre. Louons la parfaite écriture de Joseph d’Anvers.  Réussira-t-il, ce bel auteur  à se maintenir jusqu’au dernier morceau  à une  à  telle hauteur. Par-delà les plaines : faites-gaffe, au mot plaine vous pensez aux westerns et aux grandes chevauchées, d’ailleurs le rythme n’est-il pas plus allègre, ce n’est pas parce que le tranchant de la guillotine est entrain de glisser entre ses rainures qu’il faut penser que tant qu’elle est en train de glisser jusque-là tout va bien, Joseph d’Anvers vous fait le coup du couperet qui vous coupe le cou sans préavis. Salaud de Dick avec la berceuse de sa voix, il vous trompe du tout au tout, avec son timbre teinté de nostalgie vaporeuse, pour un peu vous inviterez la première femme que vous rencontrerez à danser avec vous une valse sur le rythme chaloupé… ne fermez pas les yeux, ne rêvez pas, vous allez prendre une bonne leçon de nihilisme, de celles dont personne ne se relève. Sur le toit du monde : rien qu’au titre vous pensez que vous allez prendre l’air, respirer à pleins poumons, mais pourquoi Dick endosse-t-il cette voix de celui qui a tout vu, tout lu, tout vécu, surtout surtout des épisodes pas très beaux, et qui malgré tout s’en est relevé, un petit rythme country, l’ambiance parfaite pour écouter le vieux sage vous asséner la leçon de la vie,  ce n’est pas qu’elle va être interminable, non même pas longue, c’est lorsque Dick a lu ce texte proposé par Joseph d’Anvers qu’il a décidé de lui proposer de composer un album entier, quant à l’enseignement qui vous relèverait le secret du monde, vous vous en passerez, le vieux sachem se contente d’une seule phrase, il la répètera à n’en plus finir, il n’a rien de grandiloquent à dire, il se contente d’une remarque personnelle désabusée, la leçon est simple si vous lisez la Comédie Humaine de Balzac vous en tirerez la conclusion qu’il vaut mieux être seul que mal entouré, si vous ne désirez pas vous fader les cinquante titres du cher Honoré, je vous refile la phrase attribuée à  Schopenhauer : Plus je connais les hommes plus je préfère mon chien. Les braves : l’on connaît Dick et son amour de l’Amérique mythique, va sûrement nous parler d’un farouche guerrier Commanche lancé au grand galop dans les prairies en feu, pas du tout, soyons logique, lorsque l’on n’aime pas les hommes l’on se renferme en soi, à part que cette fois-ci c’est le soi qui est enfermé dans une cage, en prison, d’ailleurs il s’évade, non il ne scie pas les barreaux de sa cellule, il s’envole sur les ailes du rêve, les braves s’en sortent toujours, la mélodie est amère, la voix de Dick tremble comme les feuilles qui frôlent les branches d’un arbre que l’enfermé ne verra jamais. Une mélodie pas très bluesy, et pourtant plus poisseuse que le blues le plus désespéré. La première heure : l’intro comme une sonnerie de réveil, vous croyez avoir atteint le noir le plus sombre au morceau précédent, Joseph d’Anvers a trempé sa plume dans l’eau du Styx, voici l’homme qui ne peut s’échapper de lui-même qu’en échappant à ce qui  lui est le plus cher, incapable de rester au flanc d’une amante, il s’enfuit au petit matin, il croise des fantômes brisés qui lui ressemblent, il est dans son monde, il marchera désespérément seul car il lui faut encore arracher les herbes folles de son cœur pour se retrouver en lui-même, en sa solitude. Attache-moi : enfin une chanson d’amour, une musique vive, un rythme qui trotte gentiment et le Dick qui se lance dans une déclaration d’amour, pourquoi cette contrebasse qui gémit doucement, non ce n’est pas une déclaration, mais une prière, une supplication, une objurgation, pour comprendre il suffit de réécouter le morceau précédent, il repartira, elle ne le retiendra pas. Mon homme : le morceau que l’on n’attend pas, le plus mystérieux, le plus orchestral, toutes les dix secondes l’instrumentation brille d’un feu nouveau, quel est cet homme dont la voix fervente de Dick chante les qualités, quel est ce héros inconnu, pense-t-il à son père, à moins qu’il n’exalte le portrait de ce qu’il a été, de ce qu’il n’est pas. Les bras des femmes : tout va mieux, la chanson ronronne, un hymne à la femme, aux femmes qui l’ont accueilli, l’homme solitaire n’est plus seul, le problème c’est que c’est nous qui nous ennuyons, le bonheur des autres n’est pas vraiment marrant, l’on a hâte de quitter ce morceau. Bien-sûr ce sont les faux bonheurs que l’on se raconte pour s’accrocher aux herbes hautes qui fleurissent aux bords des abîmes. La voie des anges : l’homme, la femme et les anges quelle gradation, si ça continue l’on va finir au paradis, point du tout, revoici notre lonesome fugitive cowboy, n’a même pas un Jolly Jumper pour lui tenir compagnie, plus country tu meurs, bonjour la pedal steel guitar, en attendant de mourir il marche dans sa solitude, dans sa propre solitude, celle dans laquelle il se sent le plus en accord avec lui-même, quant aux anges, ils ne sont pas là, ils l’attendent, il sait qu’il marche vers la mort, et c’est là qu’il les rencontrera. Lola (veut la lune) : il n’est pas seul, mais elle est comme lui, une âme sœur qui dérive d’homme en homme, d’amant en amant, qui continue son chemin d’infortune, elle est son alter-égo, son double féminin, si par hasard il ne l’a pas rencontrée, il en a rencontré tant d’autres qui lui ressemblaient, les chemins qui se croisent ne convergent pas. La voix de Dick attentive et comme détachée. Il chante comme Elvis chanterait s’il chantait en français. Je reviens : retour au bercail, le cheval fourbu qui n’a pas trouvé qu’ailleurs l’herbe était plus verte et qui s’en retourne à l’écurie, la voix de Dick marche sur la pointe des pieds, sa voix est comme une promesse, n’empêche que la musique est lourde, l’homme revient à la femme comme la rivière à son lit. Gagner l’horizon : il est revenu certes, mais elle ne l’attendait plus, alors il s’en va, il ne reprend plus sa marche solitaire, il noiera son chagrin et sa haine dans la rivière ( la moindre des choses quand on se nomme Rivers) la voix est douce et lasse la musique, le voyage s’achève, peut-être dans l’ultime image de son agonie ? reverra-t-il le petit garçon qui voyait plus haut que l’horizon….

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             Joseph d’Anvers a eu le courage de finir son texte sur un suicide. Dick était assez lucide pour savoir que les radios ne feraient jamais d’un tel album la pierre de touche de leur programmation.  Chaque morceau est à écouter comme un fragment, une réminiscence de l’existence de notre solitaire.

             De toute la discographie de Dick je ne vois qu’un album qui lui soit prémonitoire, L’Interrogation ? paru en 1969. 

             Cet Homme sans visage est magnifique il ressemble à un bijou funéraire, à ces pectoraux d’obsidienne noir dont on décorait la poitrine des intrépides guerriers morts au combat. Car chacun poursuit son propre combat. Jusqu’à la mort.

             Un album immortel.

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    Damie Chad.

     

    *

            Le book a traîné durant trois semaines sur la banquette arrière de la voiture, l’a moisi quelque temps sur le bureau, de guerre lasse je m’en suis emparé pour lui faire un sort, l’a eu de la chance, la défection de l’ordi m’a laissé du temps pour lire, alors j’ai ouvert l’air dégoûté, pourtant il n’y  avait personne qui me braquait un revolver sur la tempe. Oui, vu de loin ça ressemblait à une hagiographie pour fans transis.   

    Par contre j’ai vite ressorti la chro du frigo, un petit séjour à l’hôpital, ne vous affolez pas les rockers sont immortels, m’a grignoté quelques heures…

    JOAN BAEZ

    NICOLE LOGNEY / PIERRE GRUNDMANN

    (Bréa Editions / 1981)

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             Diable (Vauvert, comme disait Gérard de Nerval), rédigé voici presque un demi-siècle. Je ne connais point ses auteurs : Nicole Logney a participé à la fondation de Femmes Actuelles, non ce n’est pas un magazine de rock ‘n’ roll, elle  s’est aussi  occupée des Editions Bréa. Quant à Pierre Grundmann romancier il est reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes de l’Australie en laquelle il a résidé dix années. J’ignore leur position politique. En règle générale je ne m’occupe guère de ce genre d’opinion chez les artistes, et mes amis, à moins qu’ils ne les revendiquent stupidement. Oui mais cet ouvrage dont à première vue j’avais décidé qu’il était destiné aux fans transis est un véritable brûlot politique.

    L’est sûr que publié en 1980 ce livre a dû être mis en chantier au moins sur la fin des seventies, années particulièrement chaudes. Ceci n’est pas une allusion au changement climatique. Joan Baez a été une chanteuse particulièrement engagée, elle a pris moulte positions politiques et s’est violemment opposé au gouvernement de son pays. Les lecteurs intéressés par la renaissance du folk dans les années soixante ne trouveront dans cet ouvrage ni étude structurelle, ni révélations fracassantes ou croustillantes.

    Hormis une couverture ratée, une photo pleine-tête retravaillée de Joan mélodramatiquement angoissée, le livre est une réussite esthétique. Larges photographies, souvent pleines, voire doubles, pages, la matité des noirs inocule davantage de blancheur à la sapidité des blancs. C’est beau en soi-même, ce qui est déjà essentiel, mais surtout ça s’accorde autant avec la noirceur du monde à laquelle s’affronte Joan, qu’avec l’innocence candide de l’épure spartiate du mode de vie revendiquée par la star.   

    Le livre débute par une longue interview réalisée au domicile de la chanteuse en Californie, coupée de commentaires éclairants les propos de Joan. Baez raconte son intérieur, nos commentateurs en rajoutent une couche sur la sobriété de l’ameublement, Baez se complaît à décrire la simplicité de ses habitudes et la modestie, toute relative reconnaît-elle, de son mode de vie. Sympa si vous voulez, mais aussi ennuyant que des collègues de travail qui vantent les charmes de leur appartement.  

    Il ne s’agit pas d’une simple description mais d’un discours idéologique. Qui pèse de tout son poids quand elle parle de sa famille. Certes elle n’est pas née dans l’upper-class richissime, une mère aimante et protectrice, un père d’origine étrangère qui a tenu à vivre selon ses idées et ses croyances. Les Baez n’ont jamais vécu dans la pauvreté. Moyenne bourgeoisie de gauche éclairée.

    Sans surprise Joan s’est solidement et spirituellement implantée dans ce terreau natif.  Comme toute sa génération elle a été baignée par le vent de révolte qui a soufflé sur la jeunesse occidentale. Contrairement à l’Europe, dont les jeunes ont bénéficié d’une culture beaucoup plus politisée et d’une déchristianisation assez profonde de leur société, leurs homologues d’outre-Atlantique ont vécu dans une civilisation baignée dans un christianisme diffus mais prégnant. Ce n’est pas tout à fait la même chose de séparer la société en exploités et exploiteurs que de la séparer en riches et en pauvres. Dans le premier cas vous parlez de lutte de classes, dans le deuxième de liberté et de non-violence. Pas de hasard si Joan Baez s’est revendiquée de  Gandhi...    

    La guerre du Vietnam a traumatisé la jeunesse américaine. Quitter le bien-être de l’american way of life pour aller massacrer un peuple dont ils n’avaient rien à faire, ou pire se faire tuer dans une rizière, ne correspondait en rien à la doucereuse et bien-pensante moraline inculquée par les parents et les professeurs dans les écoles. 

    Maintenant il faut avouer que Joan Baez a mis ses idées en pratique. Contre la guerre du Vietnam, elle n’a pas hésité à rejoindre Hanoï sous les bombardements. Certes fidèle à son pacifisme, elle n’est pas allée se battre  fusil à la main contre les GI’s. Remarquons que perso je n’y serais pas allé non plus.  Baez a exulté lors de la victoire des Vietcongs.

    C’est après que les choses se sont gâtées. Des centaines de milliers de vietnamiens libérés de la tutelle américaine ont fui la férule communiste. Reconnaissons que Baez fut l’une des premières à tirer la sonnette d’alarme sur le sort de ces boat-peoples que peu de pays acceptaient d’accueillir. Ne soyons pas dupes, les nations capitalistes ont saisi l’occasion pour vilipender les pays communistes qui retenaient de force leur population. Joan Baez n’élude pas non plus cette contradiction : comment un pays qui subit une oppression devient-il à son tour oppresseur… Ele ne répond pas à la question en la posant autrement : par exemple : comment une action pacifiste se résout-elle par un recours à la  violence… Ce qui la mettrait face à ses propres contradictions.

    Joan Baez confond binarité conséquentielle et dialectique politique.  Que faire ? demandait Lénine. La révolution répondait-il. Trop violente lui aurait objecté Baez. Faute de mieux Joan décide de soutenir les actions de l’Institut Humanitas, sis en Californie, il œuvre à distribuer éducation, culture, santé et nourriture au travers du monde. Je ne voudrais pas être méchant mais heureusement que les malheureux existent afin de soulager (symboliquement s’entend-il, il ne faudrait pas que cela coûte trop cher) la bonne conscience des riches… Joan Baez donne de l’argent et assure gratuitement de nombreux concerts en faveur d’Humanitas chaque fois que l’organisation fait appel à sa générosité.

    Les dernières pages présentent, heureuse initiative, les paroles anglais / français de cinq morceaux de Joan. Suivis d’une discographie sommaire : juste les titres des albums. Notons que l’on assiste tout au long du livre à son parcours musical. Nous ne retiendrons que cet aveu que beaucoup aimeraient faire : elle a chanté naturellement, sans avoir besoin d’apprendre, en pleine possession de sa voix dès le premier instant où elle s’est retrouvée devant le  public. Très vite elle est devenue une vedette. Une dernière mise au point : contrairement à ce que certainsequi n’ont pas vécu cette époque pourraient ne point accroire à Pointe-à-Pître c’est elle qui a propulsé Dylan vers la notoriété grand-public et non l’inverse…

    Dans cette rapide chronique nous n’avons entrevu que l’action politique de Joan Baez afin de ne pas nous éloigner de la volonté la plus signifiante de ses auteurs. Ce qui permet au livre d’être encore aujourd’hui  directement branché sur une époque révolue.

    Entre parenthèses l’idéologie sous-christianiste qui affleure chez Joan Baez est un peu similaire à celle qui perce dans bien des déclarations tardives de Patti Smith.

    Les temps ont changé. Pratiquement un demi-siècle plus tard l’on peut déclarer que Joan Baez est restée fidèle à elle-même. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde !

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 748 : KR'TNT ! 748 : DMZ / MONO MANN + LYRES / CODEX SERAFINI / WILD BILLY CHILDISH / WILSON PICKETT / WHO / LAURIE / ANDERSON / AUTOPSIED / LAKETIA BENJAMIN

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 748

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    24 / 09 / 2026

     

    DMZ / MONO MANN + LYRES / CODEX SERAFINI

    WILD BILLY CHILDISH / WILSON PICKETT

    WHO / LAURIE ANDERSON

    AUTOSPIED / LAKECIA BENJAMIN

     

     

    SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :

    http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/

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    Livraisons 318 – 729 sur :

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images

     

     

     

    The One-offs

     - DMZ comme Zorro

             On ne s’était pas revus depuis des lustres. Vingt ans peut-être. En montant les marches jusqu’au deuxième étage, il a levé les yeux et m’a fixé un moment du regard, comme s’il voulait déchiffrer un souvenir. Il n’avait pas changé. Toujours ces yeux clairs de clair-voyant et sa frange sur le front, comme aux beaux jours de sa période Brian Jones. Jean-Yves faisait partie des gens dont on vit la fréquentation comme un privilège. On n’en finissait plus de mesurer la chance qu’on avait de le connaître. On partageait exactement les mêmes passions. On avait traversé ensemble les années de braise, c’est-à-dire 1967, 1968 et 1969, avec un bon disquaire, dans une petite ville de province qui s’appelle Caen et qui avait pour belle particularité d’avoir été reconstruite après les bombardements en pierre de Caen, c’est-à-dire une pierre calcaire d’un joli blanc/jaune clair, aussi les rues du quartier où nous vivions étaient-elles lumineuses. L’ambiance concourait grandement au sentiment diffus que nous éprouvions d’une réelle modernité. Modernité urbaine et modernité de Sharon Tandy & Les Fleur De Lys, le cocktail s’avérait irrésistible. On était formatés.

             Jean-Yves eut la chance de continuer à vivre à Caen. Pas nous. Délocalisation, comme on le dit aujourd’hui des industries. Direction Rouen/Elbeuf, l’antithèse de Caen, un coin où les gens décident d’aller mal, un coin où les gens écoutent Death In June, Christian Death, et les groupes gothiques. Et bien sûr, les gens vont de plus en plus mal. Ils s’extasient des horribles ruelles étroites et humides du vieux Rouen. Rien ne va bien dans cette ville pourrie, ni les gens, ni les rues. Et encore moins les disquaires. À la fin de l’adolescence, on devient plus mobile et on commence à voyager. Direction Londres, le meilleur antidote à ce cauchemar psychomoteur qu’était devenue la vie dans cette fucking Haute-Normandie.

             Le contact avec Jean-Yves fut rétabli par téléphone. On demandait alors un numéro aux renseignements et on l’obtenait. Le cours des conversations reprit tout doucement. Jean-Yves écoutait pas mal de trucs, principalement des compiles Ace, et allait très peu aux concerts. Il avait quitté la ville pour s’installer tout près, à la campagne. Il privilégiait sa vie de famille. Il avait opté pour la tranquillité. Impossible de le décider à prendre la route pour voir un groupe en concert, à Rouen ou à Paris. Jusqu’au jour où on lui fit ce que Don Corleone appelle «une proposition qu’on ne peut pas refuser». Les Pretty Things...

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             Le concert eut lieu en 2005 dans un endroit qui existe encore aujourd’hui et qui s’appelle la Traverse. C’est à cette occasion qu’on se revit physiquement, comme indiqué plus haut. Les réflexes d’antan revinrent automatiquement. La passion pour le rock relève d’une certaine animalité, et nous n’avons pas besoin de l’expliquer : elle s’impose. Donc apéro, apéro, apéro, puis direction la Traverse, à vingt bornes de Rouen. On en charge deux ou trois à l’arrière de Twingo et roule-ma-poule. Bref, on arrive bien rôtis, on nous sert encore des pintes, et on se retrouve tous les deux au pied de la scène au moment où Phil May attaque «Midnight To Six, Man», alors Jean-Yves se transforme en robot du Swinging London, les bras tendus devant lui. Toujours une longueur d’avance ! Alors on imite ses gestes et voilà deux robots hors de contrôle au pied de l’un des groupes anglais les plus légendaires. La suite fut une sorte de black-out. En rejoignant la deux fois deux voies, un mec assis à l’arrière croassa : «Fais gaffe, t’es pas sur la bonne voie.» Pardon. Heureusement, le muret qui sépare les voies n’était pas très haut et la Twingo put l’enjamber. 

             Lendemain de cuite pas très glorieux, mais bon, à l’époque nous avions tous l’habitude. Jean-Yves devait retrouver sa Mini pour rentrer à Caen, mais il eut droit à une petite rasade de «nouveautés». Il restait bien sûr à l’affût, mais pas trop. Il faut se souvenir que dans les années 2000, le revival garage battait son plein et dans le tas, il avait opté pour Anton Newcombe et Joel Gion, du Brian Jonestown Massacre. On lui fit écouter des trucs, mais sans trop insister. Et puis vint le moment décisif.

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             — Tu te souviens de DMZ ?

             Bof. Rien de plus. 

             — Alors, ‘coute ça, comme disait le mec de Buis.

             Un seul cut : «Don’t Jump Me Mother» sur l’album de DMZ paru en 1977 sur Sire. Grosse cocote, l’outrance du whaoouh et ce riff qui pue la stoogerie, et là, t’as un monde qui se crée sous le boisseau, un monde de rock primitif et atrocement abrasif. Il est resté sans voix. Sans doute est-ce la seule fois où c’est arrivé. 

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    Signé : Cazengler, DMZ comme Zinzin

    DMZ. Don’t Jump Me Mother (In DMZ). Sire 1977

     

     

    Wizards & True Stars

     - Mono Mann en stéréo

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             Pour tout savoir de Mono Mann Conolly, le chanteur de DMZ, le plus simple est de se replonger dans les anciens numéros de Dig It!, le zine toulousain qui sut garder vingt ans durant le bon cap. Il faut relire l’interview de Mono Mann que mena Gildas (Hello Gildas), mais aussi les fabuleuses rubriques ‘JJ Says’ que signait Jacques (Hello Jacques) : JJ Rassler (l’un des deux guitaristes de DMZ) racontait ses mémoires et Jacques les traduisait pour Dig It!.

             Mono Mann vient de casser sa pipe an bois, aussi allons-nous tous nous recueillir autour de son souvenir. Avec Willie Loco Alexander, Jonathan Richaman et John Felice, Mono Mann fit partie de l’aristocratie de la scène rock de Boston. On ne peut rien imaginer de plus légendaires que ces mecs- là. 

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             Dans Shindig!, Tim Stegall consacre six pages à ceux qu’il surnomme les Boys from nowhere.  Pour situer DMZ, Stegall ne fait pas dans la dentelle : «No one better translated the fuzz’n’Farfisa-laden snottiness of ‘60s American garage-rock à la Seeds and Standells to the feral blast of early ‘70s New York Doll/Stooges proto-punk.» Mono Mann se dit fan des Blues Magoos à 10 ans, mais aussi des Castaways. Et bien sûr, au cœur de tout ça, on retrouve l’incontournable Nuggets. C’est Mono Mann qui branche JJ Rasler et les autres sur les Sonics, les Groovies et tout le bataclan. Très vite, on trouve DMZ sur le Live At The Rat et sur leur premier Bomp! EP.

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             JJ Rasler et Peter Greenberg ont monté DMZ (Demilitarized Zone) en 1976. Mono Mann est le deuxième chanteur du groupe. Stegall jongle avec les superlatifs pour tenter de décrire la fureur de DMZ sur scène. Pandemonium ! Grit and grunge ! Quand Greg Shaw reçoit une démo de DMZ, il déboule aussitôt à Boston. Leur progression fut fulgurante, se souvient JJ Rassler : The Rat, l’EP Bomp!, et maintenant Sire. Stein les signe sur Sire. Comme le dit si bien Stegall, ils sont prêts à enregistrer leur «30-megaton rock’n’roll album». Mais ils vont devoir poireauter. Beaucoup poireauter. De l’été 1977 (parution du Bomp! EP) jusqu’à février 78, soit sept mois à attendre. En attendant ils répètent. Mais ils répètent trop. Sire ne veut pas des producteurs que propose DMZ, ni Richard Robinson, ni Dave Edmunds. Sire les fout dans les pattes de Flo & Eddie ! Quoi ? Stein leur demande d’enregistrer une bande de pré-production pour donner une idée du son à Flo & Eddie. C’est cette bande que retrouve JJ Rasler 35 ans plus tard et qui sort aujourd’hui sur Crypt. En février 78 Stein les envoie (enfin) enregistrer dans un studio de Long Island. Mais c’est un hiver terrible et DMZ se retrouve dans un studio coupé du monde, with no coffee, no cigarettes. Ils n’ont qu’un jambon à bouloter et trois jours à dormir par terre. 

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             Les 5 mecs de DMZ avaient toutes les qualités et tous les défauts des groupes garage-punk de l’époque, capables du pire comme du meilleur. Ressortez l’album Sire de l’étagère pour vous rafraîchir la mémoire : «Bad Attitude» est un hommage aux Stooges, riffé in the flesh, joué à la bonne insistance, têtu comme une mule, très bloqué du beat. Ça frise le génie bourricot. Et si on ne doit garder qu’un seul titre de DMZ, c’est bien sûr «Don’t Jump Me Mother», l’archétype de l’harsh demented ! L’apologie du jump d’harsh. Chef-d’œuvre apoplectique, tapé au scream d’oooohhh, une vraie merveille de tension malveillante avec du oh! Understand?. Mono Mann chevauche bien le Boston beat. Ils rendent aussi un bel hommage aux Sonics avec une reprise de «Cinderella». Dommage que Mono Mann n’ait pas les épaules de Gerry Roslie. Quant au reste de l’album, on peut l’oublier. Même la reprise de «Out Of Our Tree». Elle n’est pas aussi bigorneuse que le Don’t Jump Me. Mieux vaut écouter l’original des Wailers. Le problème de DMZ est qu’ils ont trop de cuts rock’n’roll qui ne servent à rien. Stegall indique en outre que leur Sire record failed to capture their explosive live mania. Pity ! 

             Greenberg qualifie l’album de fiasco. Mono Mann pense qu’un nouveau mixage aurait pu sauver l’album. On compare le son de l’album à celui d’une roulette de dentiste. Greenberg est le premier à quitter le groupe. Puis Sire les vire quelques mois plus tard. Allez hop, à dégager. 

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             C’est Voxx qui publie Relics en 1981, année de l’élection de François Mitterrand. L’album est nettement plus solide que le sans titre paru sur Sire. On y trouve un «Busy Man» monté sur les accords du «No Fun» des Stooges. Mono Mann se fend aussi d’une cover de «You’re Gonna Miss Me» bien gutsy. Il ne mégote pas sur le raw. Il sait recréer le Texas Power et prend son Miss Me à bras le corps. Mais c’est avec «When I Get Off» qu’il casse la baraque. Il s’en étrangle de rage et ça coule comme un long fleuve trankill, bien sûr. Il sait faire monter sa sauce et Peter Greenberg entretient le suspense avec une grosse cocote bostonienne qui finit par virer stomp. La B n’est pas bonne. On flashe toutefois sur «Guilty Child» : le cut est un peu plan-plan mais le solo du p’tit Greenberg ne l’est pas. C’est même un killer solo flash d’antho à Toto. Il faut atteindre le bout de la B pour trouver une reprise du «Barracuda» des Standells jouée à la cisaille impartiale. Mono Mann chante son don’t you mess with me à la clairette de Boston et les chœurs sont exacts au rendez-vous.

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             Sur Lost Studio Sessions 1978, on entend la fameuse bande de pré-production évoquée plus haut, enregistrée avant le blizzard et le mix foireux. Stegall : «Just five men in a room, detonating.» Effectivement, ça détonate. Ils tapent dans la Stoogerie avec «Bad Attitude». On se croirait sur Fun House. Mono Mann y va à l’ain’t no crime. Il fait bien son Iggy. En B, on flashe sur «When I Get Off/Destroyer», car monté sur le modèle de «Don’t Jump Me Mother», ils amènent ça à l’insidieuse malodorante, ils déroulent, ça baigne dans la folie Méricourt, c’est inflammable et perverti, sans foi ni loi. Leur raison d’être est le groove délinquant. C’est vrai que le son de cette session sauvée des eaux n’a rien à voir avec le son de l’album Sire. Ils tapent une fantastique cover d’«He’s Waiting». Bel hommage aux Sonics. Nouveau chef-d’œuvre de trash-punk : «I Don’t Know When To Stop» : fantastique quadrature de la stature. 

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             Après DMZ, Mono Mann monte les Lyres.

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             Le premier album des Lyres s’appelle On Fyre. On y trouve deux belles énormités, à commencer par «Don’t Give It Up Now», chanté à l’excédée et pas loin du legendary «Dont Jump Me Mother». Mono Mann sait créer sa petite frénésie et dérouler de l’énervement. Ça s’énerve même tout seul. Le batteur des Lyres s’appelle Paul Murphy. Retenez bien ce nom. L’autre gros coup de l’album s’appelle «I Really Want You Right Now». C’est là dans l’insistance que Mono Mann devient excellent. Il ne lâche pas son os. En B, il fait une petite version poignante du «Tired Of Waiting» des Kinks. On le voit ensuite capter l’attention avec «Dolly». Mono Mann sait aussi claquer un pathos dans le claquos. Il est important de savoir que Mono Mann est un fan de Dave Davies, raison pour laquelle on trouve une version de «Love Me Till The Sun Shines» sur l’album. Mono Mann ajoute que ce cut fut la B-side de «Death of A Clown». Il avoue aussi un faible pour «Creepy Jean». Mono Mann affirme que toute grande collection de disques commence et s’achève avec les Kinks. Dans les années 70, il s’est jeté comme pas mal de compatriotes sur les grands albums des Kinks qui valaient déjà la peau des fesses chez les disquaires américains.

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             S’ensuit Lyres Lyres, deux ans plus tard, mais le groupe perd de la vitesse. L’album est nettement plus faible que le précédent. Mono Mann injecte du nothing to lose dans «Not Looking Back», il a des beaux chœurs de lads derrière, mais ça ne suffit pas à en faire un hit. Il fait avec «You’ll Never Do It Baby» du garage classique et sans histoire, qui nous vient des Boots. Il retrouve son allure avec une cover des Alarm Clocks, «My Reasons To Complain». Il tient bien son rock en laisse. Il attaque sa B avec «How Do You Know». Il joue sur la résonance du beat. Il en cultive même la science. Mais c’est avec cette belle dérive de psychedelia intitulée «Stormy» qu’il sauve l’album. Il s’agirait d’un cut des obscurs Jesters Of Newport. «Stormy» révèle un goût du délire jusque-là inconnu chez Mono Mann. On trouve aussi sur l’album deux reprises ratées des Outsiders, «Teach Me To Forget You» et «I Love Her Still I Always Will». Mono Mann dit adorer les Outsiders et avoir étudié le chant de Wally Tax. Dommage qu’il n’ait pas choisi les bonnes chansons des Outsiders.

     

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             Chez Munster, on fait bien les choses : la réédition d’A Promise Is A Promise s’accompagne du Family Tree des Lyres et cet album correspond à la treizième mouture du groupe. On note aussi la présence de Stiv Bators sur «He’s A Heart-W» et Jack Hickey nous régale de belles guitares. Puis Mono Mann retrouve ses vieilles routines d’hits gaga d’antho à tata avec «On Fyre». Tout est bien senti, sur cet album, bien foutu, bien fute fute, et même funky dans «Every Man For Himself». Le Family Tree éclaire bien le génie instable de Mono Mann et son sens aigu de l’énergie souterraine. Il sait aussi faire de l’heavy balladif à la Reigning Sound, comme le montre «Feel Good». C’est torride, mais pour de bonnes raisons, et soutenu à l’orgue balloche, un peu à la Augie Meyers. Wally Tax vient duetter avec Mono Mann sur «Touch». On se croirait chez les Them, c’est le gaga mythique with Tax in tow. En B, Mono Mann rend hommage aux Sonics avec une version live de «Witch» et profite de l’énorme «Knock My Socks Off» pour renouer avec le beat sauvage de «Don’t Jump Me Mother». Big binarisme intentionnel ! Mono Mann donne au gaga ses lettres de noblesse. C’est fin et violent sans l’être, un brin stoogy, car il ramène dans le chant des accents de «Dirt». Encore un sacré son et une belle présence incandescente dans «Running Through The Night». On y sent une réelle dimension artistique. Ceux qui s’intéressent à Mono Mann savent pourquoi ils le font. Nouveau shoot Mono Manniaque avec «She’s Got Eyes That Tell Lies», garage pop alambiqué d’ambition certaine. Il cherche sa voie tout en veillant au grain et une belle basse gronde dans le cortex du son. On reste dans la belle ambiance avec l’excellent «Jagged Time Lapse». Mono Mann crée les conditions de ses ambitions, il élève son art gaga assez haut dans la hiérarchie et fait bien revenir le lard de sa matière. 

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             Dans le quatre pages qui accompagne la red d’A Prosmise, Mono Mann dit à Lenny Helsing sa passion pour le garage sixties et notamment le deuxième album des Blues Magoos. Il raconte que l’arrivée du premier album des Stooges en 1969 changea sa vie et qu’il était difficile de trouver à Boston les disques des Deviants et des Pretty Things. Il flashe aussi au jour de l’an 1968 sur le premier album de Red Crayola et notamment «Hurricane Fighter Plane». Il dit surtout sa passion du son mono et met le mono mix du premier album de Steppenwolf au-dessus de tout. Puis il indique s’être passionné pour le freakbeat dans les années 80 et vante les mérites de l’album Fontana de Dave Dee Dozy Beaky Mick & Tich. Lors d’un séjour à Paris, chez Stiv & Carolyn, Stiv et lui se découvrent une passion commune pour Dave Dee Dozy Beaky Mick & Tich, notamment pour «Here’s A Heart», et là ils font le serment de l’enregistrer. C’est cette version qui fait l’ouverture du balda. Mono Mann se passionne aussi pour John’s Children dont il collectionne les originaux. Dave Bass qui battait le beurre par intermittence dans Lyres rappelle que Mono Mann voulait que tout soit parfait dans son groupe, il le dirigeait comme on dirige un orchestre. Il faisait répéter chaque musicien indépendamment jusqu’à ce que sa partie soit parfaite.

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             Attention, le Live At Cantones 1982 est de mauvaise qualité, mais en même temps, il se laisse écouter. On y voit Peter Greenberg faire des siennes dans un «Lily» monté sur un drumbeat explosif de Paul Murphy. Sur scène, les Lyres cèdent facilement à la facilité et jouent du mauvais rock’n’roll.

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             C’est Crypt qui récupère la lanterne rouge avec The Early Years. 1979 to 1983, une espèce de Best Of qui propose aussi le set de Cantones. Ça démarre en trombe avec cette belle cover des Kinks, «Never Met A Girl Like You Before», atrocement punkish et noyée de son. Mono Mann est un fou qui fout le souk. Il enchaîne avec un «Soapy» joué au meilleur groove de garage bostonien. Mono Mann est un excellent ramoneur de cheminée, comme le montre «Gonna Find A New Love». C’est un peu comme s’il écrivait les lettres de noblesse du garage. Il a un ton, une authenticité. Son «I Really Want You Right Now» sent bon le garage primitif et les eaux troubles. Fabuleuse présence Mono Manniaque, son côté psychotique fait le sel de la terre, il monte son truc en neige et entre dans la légende. Il n’arrête jamais, même quand le cut est fini, il continue. Avec «Nobody But Me», ils jouent leur va-tout en mode boogie-rock embarqué. Back to the furiosa del sol avec «Busy Body». Ces mecs sont des fous et le plus fou d’entre-eux est Mono Mann. «What A Girl Can’t Do» reste dans la veine du big Boston rock, du pur jus de juke. Mais le coup de génie c’est «How Do You Know», un hit embarqué au petit gratté de guitare. Wild à souhait. Tout ça accompagné de liners de Tim Warren.

    Signé : Cazengler, Monoculteur

    Jeff Mono Mann Conolly. Disparu le 31 juillet 2026

    DMZ. DMZ. Sire 1978

    DMZ. Relics. Voxx Records 1981

    DMZ. Lost Studio Sessions 1978. Crypt Records 2026

    Lyres. On Fyre. Ace Of Hearts Records 1984

    Lyres. Lyres Lyres. Ace Of Hearts Records 1986

    Lyres. A Promise Is A Promise. Ace Of Hearts Records 1988  

    Lyres. Live At Cantones 1982. Munster Records 2011

    Lyres. The Early Years. 1979 to 1983. Crypt Records 1994

    Tim Stegall : Boys from nowhere. Shindig! # 174 - April 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Serafini c’est pas fini

    (Part Two)

             Bernard Pavot bourre sa pipe et souhaite la bienvenue à ses vingt millions de téléspectatrices et téléspectateurs. Puis il se tourne mollement vers l’avenir du rock :

             — La France se demande s’il vous arrive de chanter sous la douche, avenir du rock...

             — Oui, comme tout le monde...

             — Serait-ce indiscret de vous demander ce que vous chantez ?

             — La Lutte Serafinale !

             — Vous n’avez rien perdu de votre panache militant !

             Dans le studio, les gens applaudissent.

             — Mais il m’arrive aussi de chanter «The Serafinal Solution», ce vieux tube underground de Pere Ubu.

             Et il se met à psalmodier, en tapant du pied pour marquer le beat :

             — I don’t need a cure/ I don’t need a cure/ I need a Serafinal solution !

             Les gens applaudissent de plus belle. Bernard Pavot attend le retour au calme pour poser la question suivante :

             — Et quel serait pour vous l’aboutissement Serafinal de votre prestigieuse carrière, avenir du rock ?

             — Participer à une Serafinale de la Coupe du Monde ! Mais je saurais me contenter d’un huitième de Serafinale. La vie voyez-vous nous apprend à modérer nos ambitions.

             — Faites pas le Serafinaud, avenir du rock, tout le monde sait bien que vous méprisez le ballon rond. Soyons sérieux. Abordons un sujet qui vous tient à cœur : la Serafinalité de la vie... Quelle est-elle, selon vous ?

             — Oh c’est simple ! Codex Serafini !

     

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             Eh oui, l’avenir du rock ne raconte pas que des conneries. Un deuxième concert de Codex Serafini sonne comme une sorte de Serafinalité du rock. Car t’as tout là-dedans : le blow, le blew et le blown ! Ça te blow le blew, et ils montent leur biz avec les moyens du bord, quasiment rien : des grooves de basse en La et des coups d’hot sax à la Nik Turner. Et pour couronner le tout, ils ont derrière eux le meilleur batteur

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    d’Angleterre. Ou la meilleure batteuse, on n’a pas osé poser la question, des fois que le sujet soit sensible. Mais quelle frappe et quelle célérité et quelle justesse et quel sens du drive et quelle dynamique propulsive ! Dans son coin, l’hot sax fout le feu quand il veut, il joue en franc-tireur : c’est le Capitaine Conan du psychout so far-out - Tu vois mon vieux Norbert quand il faut aller à la « riflette » avec mes gars, j’y vais le premier avec le sax entre les dents - Et Coan d’ajouter, en tapant du poing sur le bar : «Le rock, il y a ceux qui l’ont fait et ceux qui l’ont gagné !»

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             Non seulement ils arrivent sur scène vêtus de toges rouges, mais ils préservent soigneusement leur anonymat. Ils nous font croire qu’ils viennent de Saturne et on les croit. Au point qu’en plein set, on les soupçonne d’être dotés de pouvoirs extra-terrestres, car oui, quand ils mettent le turbo, ils arrachent facilement un cut du sol, et t’as les murailles de la cave qui frétillent. Comme ils refusent de décliner leurs noms saturniens, alors on les a baptisés : Dave Brick à la basse et Nik Ta Mère Turner à l’hot sax. Au beurre, t’as Meilleur-batteur/batteuse-in-the-UK, et t’as la petite gonzesse au chant, Ice Scream. C’est donc un groupe sans guitare. Un groupe qui flirte avec la perfection. Ils ont du souffle et ça ne court pas les rues. Ils vont jouer un peu moins d’une heure, c’est le dernier concert d’une petite tournée européenne, et tu sens qu’ils tirent la langue. Mais diable, comme ça joue ! Dave Brick se surprend parfois à danser sur son groove. Ils sortent tous les quatre un son épais qui n’en finit plus de redire la grandeur du rock psychédélique anglais.

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             Mother Give Your Children Sanity t’attend au merch et te tend les bras. Tu l’écoutes aussi sec et tu tombes sur un «Pity Them For Giving Life» saturé de bassmatic. T’es défenestré d’avance. Ah les Codex savent mettre en œuvre, ils savent

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    monter leur biz en neige, et ça donne une belle dégelée extra-sensorielle. Et voilà le «Cause & Effect» qu’on entend dans le set, monté sur un groove de basse conquérant, et soudain, Ice Scream prend le pouvoir. Wow ! C’est monté sur l’heavy beat de tes rêves inavouables, terrific de fonce-dans-le-tas ! Ça pulse dans les colonnes du temple. Ice Scream ramène bien sa fraise. Ça bascule dans le génius fondamentalus avec le sax à la traînasse de la rascasse. Et sur le tard arrive une nouvelle flambée de violence, ça grimpe dans les crans, ils connaissent tous les secrets de la Sainte-Barbe. «Alpha Sista With The Heel To The Mouth First» sonne comme de l’hard nut entreprenant, têtu comme une bourrique orientale, monté sur un beat obtus comme un obus, oblong comme un oblat au long cours. Ils touillent leur soupe aux choux et arrosent le tout d’hot sax. Ça bat sec, et même très sec sur «Mother Give Your Children Sanity». C’est un démon qui bat le beurre, ça groove le jazz des toges. Le fouetté de caisse claire est un modèle du genre. Ils se dirigent vers la sortie avec le big time out de «Marching Like A Toad». L’hot sax vient te couiner dans les oreilles et ça bat à la remote control, ça groove au bassmatic Serafini. Ils n’en finissent plus de t’éberluer, ça explose au coin du bois Serafini, l’hot sax se met en rogne et ça tue les mouches. Ce cut foncièrement puissant te dévore le foie, avec ses explosions d’exhalaisons incongrues, c’est pire que tout, le sax rôde comme un serpent à la surface d’une mer de feu.

    Signé : Cazengler, Codex Sépafini

    Codex Serafini. Le Trois Pièces. Rouen (76). 16 septembre 2026

    Codex Serafini. Mother Give Your Children Sanity. Echodelik Records 2025

    Concert Braincrushing

     

     

    Wizards & True Stars

     - Le rock à Billy

     (Part Eleven)

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             En 2026, Big Billy ressort deux de ses atouts majeurs : Thee Headcoats et Thee Headcoatees. Les deux albums sont d’une véracité Childishienne remarquable.

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             T’as cinq bombes sur le Man Trap des Headcoatees, dont quatre covers. À commencer par le «KKK Took My Baby Away» des Ramones. Ludella le plie en quatre. Elle l’explose au never got back. Elle fracasse plus loin le «Paint It Black» des Stones, sur un fabuleux tatapoum de Bruce Brand. En B, Kyra la punk explose le «Walking On My Grave» de Dead Moon. Ah comme elle est bonne, la Belge ! Dernière cover de choc : «The Money Will Roll Right In» de Fang. Fantastique déboulade ! Kyra drive ça comme une pro. L’hit de l’album est un cut de Big Billy, «I Can’t Find Pleasure» que Kyra emmène en enfer, avec les accords garage de son ex Big Billy. On entend Bongo Debbie chanter «Signals Of Love», mais ce n’est pas du tout la même voix. Et Holly Golightly ramène son petit sucre vieillissant sur «The Double Axe» et fait à peine illusion. Kyra et Ludella sont les cracks de la bande.

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             The Sherlock Holmes Rhythm N’ Beat Vernacular des Headcoats est surprenant de vitalité carnassière. Ça rue dans les brancards dès «And The Band Played Johnny B Goode». Niaque intacte sur «100 Yards Of Crash Barrier». Il claque sa diction sous sa moustache et fait du Dylan punk. Bel hommage à Bo avec une cover de «Dearest Darling», c’est brillant et sauvagement gratté. On retrouve aussi le «Goddess Tree» d’un album précédent. En B, il attaque «The Friends Of The Buff Medway Fancier Association» aux accords classiques - Good evening ladies & gentlemen - Il a les Headcoatees derrière et il gueule Rock’n’roll ! Punk rock ! Encore un vieux shoot de garage moderne avec «The Devil & God Entwined», le kilo de killer est servi brûlant. Encore un énorme killer au coin du cut dans «Sally Sensation». Il pousse son waouhhh vainqueur, comme il l’a fait toute sa vie. On croit qu’il va faiblir en fin de B... Pas du tout ! Il repart en mode heavy gaga avec «The Boy Who Mutilated Everybody’s Heart» et les vieux accords des Headcoats. T’as le meilleur gaga d’Angleterre. Il finit en mode Dylanex avec «Modern Terms Of Abuse».

             L’affiche Beatwave du vendredi annonce deux «mysterious bands». Bon d’accord. On est au p’tit restau turc situé à deux pas du Pig, on est un peu à la bourre et soudain, qui qu’on voit passer dans la rue ? Wild Billy Childish sous un chapeau de paille. On a la clé de l’énigme ! Incroyable. The Last Punk Standing ! On se dépêche d’avaler nos conneries de starters et on file au Pig. Lord Rochester joue en première partie. C’est donc une soirée prestigieuse. T’as les deux meilleurs groupes de garage anglais le même soir. Pas mal. Elle est pas belle, la vie ?

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             Big Billy monte sur scène avec Wolf et Nurse Juju. Il porte bien sûr son fameux headcoat en souvenir de Don Craine et des Downliners. Ses bras sont couverts de corbeaux tatoués, les fameux crows qu’on retrouve sur les bois gravés, notamment l’excellent ‘Man with crow’. Des crows qu’on retrouve sur le vieil album de Jack Ketch & the Crowmen. Big Billy porte un T-shirt MIC avec les deux quilles croisées, comme les deux tibias de la flibuste. Il n’est jamais très loin de cet univers sacré. Wolf porte lui aussi un headcoat. Et voilà, c’est parti mon coco, t’auras le meilleur set de l’année, enfin l’un des meilleurs, car t’as encore dans les yeux les trente-six chandelles de Jon Spencer, des Cowboys et de Jim Jones. Alors avec Big Billy, ça fera trente-sept. Il gratte sa gratte rouge, la Cadillac guitar, qu’il designa en 1999 et qui fut fabriquée à 13 exemplaires. On ne peut pas faire plus mythique. La p’tite Courette en possède une. Et sur sa Cadillac guitar, il gratte tout le saint-frusquin mythique en partant de «Troubled Times» - I need you girl/ To ease... My troubled mind - jusqu’au «Last Punk Standing» - Who’ll be the last punk/ Standing/ Who can give you/ Undertanding/ Of lost knowledge/ That you can’t apply - Et tu prends tout ça dans la barbe, mot sur mot, riff sur raff, t’auras jamais rien de mieux en la matière, et tu vois Nurse Juju gratter impassiblement son bassmatic en disto. T’as sous les yeux une sorte de couple idéal. Big

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    Billy étale à ses pieds ses lyrics, car il dit avoir un peu de mal à tout mémoriser, mais diable, il a encore du répondant. Big Billy n’est pas encore un vieillard. Quelle belle corpulence ! On sent bien la force de la nature. Même sa moustache s’est épaissie. Il démolit tout à coups de «Punk Rock Ist Nicht Tot», il multiplie les killer solos flash, il fait feu de tout bois, il s’appuie au mur tellement il titube de génie protozoaire, il mène encore le bal du rock anglais, avec une élégance et une abnégation qui n’en finissent plus de te bluffer. Comment un homme peut-il régner sur l’art moderne tout en restant aussi simple ? Big Billy, c’est le Gauguin du rock, le Rabelais du riff, le Buff de l’universalisme, le Caesar de son Mighty empire, et donc du tien, puisqu’il te l’offre en partage depuis cinquante ans, il est le Dregg des droogs que nous sommes tous, il est le grand Musician of the Billy Empire, il est là, tu peux prendre ce qu’il t’offre, alors prends-le, c’est fait pour ça. Ce qu’il propose va bien au-delà du concert de rock garage. C’est le l’art moderne, dans son expression la plus pure et la plus directe. Il est le Ketch du sketch, l’ice king for Crows, l’unbelievable Loveday Intention qui, t’en souvient-il, sonne un peu comme le couronnement d’une ‘carrière’ de folle intensité. Et pour donner le coup de grâce, il gratte de bam bam d’intro de «Fire», oui, celui de Jimi Hendrix, une cover qu’il tapait au temps des Buff Medways, qu’on eut l’immense privilège de voir jouer au Nouveau Casino. Graham Day bassmatiquait dans les Buff et ils portaient tous les trois ces belles vestes d’uniformes d’officiers de l’armée coloniale britannique. Nurse Juju simplifie la ligne de basse de Noel Redding, mais ça pulse bien quand même, surtout qu’ils jouent ça au débotté. Fantastique concert. Un ‘fantastique’ qu’il faut entendre au sens littéraire. Mélange supérieur d’effroi et de fascination. Ça te bloque la cervelle.

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             Et boom, voilà que vient de sortir l’House On Fire de Wild Billy Childish + CTMF. Encore un album qui va te clouer à la porte de l’église. 10 bombes sur 14 cuts. C’est de pire en pire. Uppercut dans le foie avec «The Magpie’s Flown». Big Billy ramène sa voix de vieil homme. Il enchaîne avec une énorme cover du «Shapes Of Things» des Yardbirds, montée sur la walking bass de Juju. Ah il faut avoir entendu, au moins une fois avant de mourir, l’intro sauvage de «Beneath Your Touch», et ça file ventre à terre, avec un Big Billy qui harangue les tonneaux de harengs. Puis t’as Juju qui fait un fantastique numéro de charme avec «Traces Of You», un heavy balladif CTMique. Joli sucre cherokee, elle a même des accents dylanesques. Juju récidive avec un «Untitled» qui sonne comme «All Along The Watchtower». En B, Big Billy gratte des accords gaga de «Keep Mojave Weird» et reste en mode rentre-dedans avec «Blues That Kills» - Wouuuahhh I’m singing the blues that kills - C’est Juju qui se colle au morceau titre, un mid-tempo d’une effarante élégance, monté sur les accords de Gloria. Comme le montre «Have You Seen The Devil?», les wouahhh de Big Billy restent les meilleurs wouahhh du monde, avec ceux des Sonics, et ses accélérations, propulsées par Wolf, restent aussi les plus foudroyantes avec celles des Sonics. Plus Big Billy vieillit et plus ses albums sont bons. Dans «Searching From The Losing Place», il fracasse son kilo de killer habituel. Stuff classique, mais avec tout le poids de sa légende. Inégalable !

             Pas question de faire l’impasse sur The Genius Of Billy Childish et Billy Childish Is Dead, deux DVD Cherry Red. À l’époque, on ramassait ces trucs-là chez Gibert, sur le Boulmich.

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             Le premier propose deux concerts : Milkshakes et Headcoats. Big Billy et Mickey Hamshire se partagent les duties au chant. C’est Mickey qui chante «Jezabel». Ils font aussi l’«I Want You» des Troggs, bien sec et net, et les killer solos de Mickey sont aussi ravageurs que les incursions intestines des Mescaleros. C’est encore lui qui prend «Please Don’t Tell My Baby» et le «Brand New Cadillac» final. Diable comme les Milkshakes étaient bons, avec leur straight rock’n’roll et le bon beurre de Bruce Brand. Un Bruce qu’on retrouve derrière Big Billy dans les Headcoats. Il porte une casquette de marin et une chemise à carreaux. Big Billy gratte une Vox Phantom, et ça rocke vite fait au Cricket de Liverpool avec «All My Feeling Denied», «Lie Detector», «Girl From 1962», ils sont passés en mode straight gaga-punk et Big Billy gratte sa Vox avec toute la niaque de son génie incommensurable. Il retape l’instro «Jack The Ripper» comme au temps des Milkshakes et passe en mode hard gaga à gogo avec «Just Like A Dog». Il ramone «Again And Again» à coups de torse. Big Billy est une magnifique rockstar en T-shirt blanc. Les Headcoats sont une sorte de perfection rock absolue, Bruce bat un beurre incroyablement souple et décontracté. Sur «Good Times Are Killing Me», il part en killer solo avec le torse jeté en arrière et les Headcoatees arrivent sur scène, alors c’est un vrai festival, avec Kyra, la plus punk des quatre, sur «Wild Man». Quelle folie ! Debbie chante «Meet Jacqueline» et Miss Ludella «Around Every Corner». Big Billy regagne la sortie avec le pur punk 77 d’«Action Time & Vision», puis un «Young Blood» zébré d’éclairs killer, suivi de l’impérissable I need you girl/ To ease... My troubel mind !

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             Encore mieux : le docu de Graham Bendel :  Billy Childish Is Dead. T’en as pour deux heures. C’est d’une rare densité, tellement le bonhomme Childish est dense. Pas mal d’intervenants, dont un certain Charles Thompson co-fondateur avec Big Billy des Stuckists, un mouvement artistique de protestation et de peinture figurative, autrement dit, d’agitprop. On y retrouve aussi Sexton Ming, Ella Guru et Wolf Howard. Mouvement fondé en 1999. Big Billy le quitte en 2001. C’est une sorte de pot-aux-roses. Un mec comme Big Billy ne tombe pas du ciel. Les interviews sont entrelardées de plans scéniques. On voit les Mighty Caesars sur scène en Belgique ! Puis les Buff Medways en 2002. Dans un bout d’interview, Big Billy affirme son indépendance. Comme Mark E. Smith, il refuse de participer. Et crack, voilà la période Van Gogh, et tout à coup, ça saute aux yeux : Big Billy est le sosie de Van Gogh. Et on voit ses autoportraits : pur jus de Van Gogh. Il fait même une expo en hommage à Van Gogh. Et crack, voilà les Headcoats sur scène au Texas en 1998. T’en prends plein la vue. Petit interlude à propos de l’incident ‘White Stripes’. Big Billy : «The White Stipes are not charismatic. That’s not an insult. That’s the truth». Et il retourne à son tableau. Et crack, les Milkshakes en 1984 ! Puis il se fout de la gueule de son ex Tracey Enim : «She’s the white Billy Childish» (lui se considère comme le black, culturellement parlant, elle n’est donc qu’une pâle copie). Et crack, il déclare encore : «I refuse to be famous.» Voilà Shane McGowan qui rend hommage aux Buff Medways : «They were The Beatles in Hamburg.» Chez lui, Big Billy gratte «All My Feeling Denied» en acou. Puis il raconte qu’il est persuadé d’avoir été, dans une vie antérieure, abattu en avion pendant la Seconde Guerre Mondiale. C’est la période Messerschmitt. Et on constate une fois encore à quel point le punk des Buff est immortel : «Girl From 1962» ! Et en Belgique, les Mighty Caesars tapent le «Neat Neat Neat» des Damned. 

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             On se régale à lire ‘An Audience With Billy Childish’, dans Uncut. Big Billy dit avoir adoré X-Ray Spex et les Jam en 1977. Puis c’est Russ Wilkins qui lui fait écouter Link Wray, John Lee Hooker, Muddy Waters, and that was that. Et crack, il ouvre une première brèche : «Quand j’ai découvert que la plupart des punk rockers étaient des fans de David Bowie, I was quite disgusted. Alors j’ai décidé de plonger dans les profondeurs de la musique, celles qui n’intéressaient personne and play to audience who were not interested. And we carried on trying to get rid of audiences!». Il dit aussi que les Beatles au Star Club de Hambourg étaient bien meilleurs que les Sex Pistols. Quand Rob Symmons le questionne sur la passion, Big Billy répond qu’il n’est pas vraiment passionné : «I’m commited.»

    Signé : Cazengler, Billy Chaudepisse 

    Wild Billy Childish. Beatwave. The Pig. Hastings (UK). 17 juillet 2026

    Thee Headcoatees. Man Trap. Damaged Goods 2025     

    Thee Headcoats. The Sherlock Holmes Rhythm N’ Beat Vernacular Damaged Goods 2025

    Wild Billy Childish + CTMF. House On Fire. Damaged Goods 2026

    The Genius Of Billy Childish. Cherry Red DVD 2004

    Graham Bendel. Billy Childish Is Dead. Cherry Red DVD 2005

    An Audience With Billy Childish. Uncut # 350 - Uncut 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Pickett c’est pas de la piquette

     (Part Three)

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             En 1972, Wilson Pickett doit renouveler son contrat avec Atlantic. Quand il voit qu’Atlantic verse des millions de dollars aux Rolling Stones, Pickett demande la même chose. Mais on lui répond que Warner Brothers a racheté Atlantic et donc, c’est eux qui décident. Ça fout Pickett en rogne. Il vient trouver Wexler et lui dit : «C’est avec toi que j’ai signé, pas avec Warner.» Et paf, il sort son flingue, et menace de descendre le premier connard qui va se pointer. Mais Wexler va lâcher Pickett. Fletcher : «A decade of making hit records together had come to an end. Loyalty for Wexler, as for Pickett: hard won, easily lost.» Pickett s’en va signer chez RCA - and he would regret his decision for the rest of his life - Eh oui, rien ne sera plus comme avant. Fletcher parle de «déclin artistique».

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             Comme Elvis avant lui, Wilson Pickett atterrit en 1973 chez RCA et va y enregistrer quatre albums, le premier s’appelant Mr Magic Man. La pochette n’inspire aucune confiance, car Pickett y prend un air un peu gnangnan, mais hâte-toi d’aller en B pour écouter «Sin Was The Blame» et tu verras Vesoul ! Fabuleuse attaque d’heavy funk ! C’mon Wicked ! C’est un véritable hit de raw r’n’b joué au treble de gratte. Pickett chauffe le cul du cut, won’t you help me ! Avec Little Richard, Wilson Pickett est le screamer définitif. Encore deux bombes en B : «I Can’t Let My True Love Slip Away» et « I Keep Walking Straight Ahead», énormes shoots de Soul ! Wilson Pickett donne toujours l’impression d’entrer en ville conquise, il a cette grandeur et ce port altier, cette majesté de screamer suprême. Rien qu’avec ces deux heavy romps de Black Power, Pickett reçoit l’absolution définitive. Il le faut le voir chevaucher son beat ! Fouette cocher ! Fletcher se moque de Pickett sur la pochette : «He looked like a ventroloquist’s dummy.»

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             Avec Miz Lena’s Boy, la panthère noire ne perd pas la main, car ça chauffe dès «Take A Closer Look At The Woman You’re With», un big shoot de raw n’n’b funké dans l’âme. Pickett swingue ses fantastiques relances à coups d’aooouhh ! Les autres énormités sont en B, par exemple ce «You Lay’d It On Me», vrai shagging de wild r’n’b. Avec Pickett, ça ne traîne pas, il te charge ça comme s’il chargeait la chaudière d’une loco qui fonce dans la nuit. Il monte ensuite «Why Don’t You Make Up Your Mind» sur le beat de Mustang Sally, alors forcément, ça lui donne de la vigueur. Il arrose tout de scream, et voilà, le tour est joué. Pickett reste le Raw Soul Brother # 1. Il fait aussi une version caraïbe de «Memphis Tennessee», jouée aux percus, avec un solo de sax. Son «Soft Soul Boogie Woogie» fait le dos rond et ondule au clair de la lune. Il revient ensuite à la Soul de Muscle Shoals avec «Help Me Make It Through The Night», c’est cuivré à gogo et bourré de Southern swagger, de piano et de rythme. On le voit aussi se battre pied à pied avec ses slowahs, comme par exemple «Never My Love» qu’il screame à la folie. Il chante même ses cuts plus classiques comme «Two Women And A Wife» jusqu’à la racine. Il les travaille tous au corps, il en épouse la moindre particule. Si on veut se faire une idée de ce que peut être le black inferno, la hot Soul des enfers, il faut écouter Pickett. Mais ce rabat-joie de Fletcher indique que pour la première fois, un album de Wilson Pickett n’entre pas dans l’American Top 200. Selon lui, l’idée du déclin se précise, alors que l’album est solide.

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             Retour aux pochettes sérieuses avec Pickett In The Pocket. Pickett joue au billard entouré de poulettes lubriques, et ça lui correspond mieux. Retour aussi au vrai son, car nous voilà à nouveau à Muscle Shoals avec Brad Shapiro. Pickett renoue avec son cher vieux raw dès «Iron It Out», une compo de George Jackson. Idéal pour un black panther comme Pickett. Tout sur cet album est tellement bardé de son que ça fait rêver. «Take A Look» vaut pour un heavy groove rampant hanté par les screams d’un screamer fou. Il fait encore un festival de scream dans «I Was Too Nice» et pouf, il tamponne le coquillard de la B avec «Take Your Pleasure Where You Find It». Il nous pulse sa Soul à la meilleure pulsion de Muscle. Voilà encore de l’hot raw chauffé à blanc et screamé à gogo. Joli shoot d’heavy Soul aussi que ce «Young Boy Blues». Globalement, ça nous donne un album de rêve, bardé de son, de chant, de cuivres et de Soul. Fletcher critique encore l’album, l’accusant de manquer de la précision rythmique des old days. On va se cotiser pour payer des coton-tiges à Fletcher.

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             Avec Join Me And Let’s Be Free, Pickett opte pour une pochette plus psychédélique. Mais qu’on se rassure, c’est un album de funky r’n’b, comme le montre «Let’s Make Love Right», bien raw dans le traitement et assez imparable d’un point de vue rock, joué à la wah dans l’épaisseur du son, un peu à la Sly Stone, très LA. Encore un fantastique shoot de funk avec «Smokin’ In The United Nations». Look-a-here ! C’est pulsé de frais, comme chez Sly Stone - There ain’t no more room in ly life/ For wasting time ! - Excellent ! Avec «Join Me And Let’s Be Free», Pickett tape dans la pop de Soul de Los Angeles. Un son plus pépère, un peu Soul rock des seventies, à l’image de la pochette. Pas de grosse surprise en B. On écoute «Good Times» sans ciller. C’est un groove rampant goody goody bien travaillé sous le boisseau. Pickett sait polir le chinois d’un beat. «Hyper Conciousness» se situe à la croisée des chemins, c’est-à-dire entre Sly et Ike. C’est bardé de son et de bonnes intentions. Tous ses géants de la Soul passent par le même impératif de survie musicale. On note aussi l’incroyable santé du boogaloo de «Bailin’ Hay On A Rainy Day». Superbe demonstration time de beat héroïque.

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             RCA paye rubis sur l’ongle. Pickett ironise : «RCA gave me millions of dollars and didn’t sell one fucking record.» RCA ne sait pas quoi faire de Pickett, de la même façon que Columbia ne savait pas comment vendre Aretha, affirme Dennis Coffey. C’est toute la différence avec Berry Gordy qui savait vendre ses artistes - Columbia and RCA never got it. They never knew how to work with funk and soul and stuff. RCA finit par dropper Pickett, qui tente de sauver la face en déclarant : «I wasted enough time with them. I was just taking their money.»

             En 1975, Pickett se retrouve à la rue. Fletcher : «The million-dollar deal for Wilson Pickett was a thing of the past.»

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             Et c’est là où Fletcher entre dans le chapitre ‘violence’. Il commence par citer des extraits du book de Louella Pickett-New, Don’t Let The Green Grass Fool You, et notamment les plans où Pickett cogne sa copine Dovie et son fils Michael, qui déclare : «Basically she had it worse than I did.» Elle prend plus de coups que lui. Dovie est obligée de porter des lunettes noires pour planquer ses deux yeux au beurre noir. Pickett va faire deux séjours au ballon. Puis à force de prendre des coups, elle finira par se barrer, au bout de 15 ans de vie commune - She has seen the good, the bad and the ugly.

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             En plein cœur de tout ce bordel, Pickett enregistre Chocolate Mountain qui pourrait bien être son plus bel album. Ça grouille littéralement d’énormités. S’il n’en reste qu’un, ce sera celui-là, oh-oh oh-oh ! Tu tombes de ta chaise dès «I’m Gonna Do It All Over». Fantastique attaque ! Pickett tape dans le tas, il shoote comme au temps de Mustang Sally, il râle son look it up à bon escient. Wow, le Black Power éclate au grand jour ! Et paf, il enchaîne avec une compo de son vieux copain Mack Rice, «Let Me Know», heavy slab de funk. Tout tient par le grain de la voix et le power du backing. Pickett sort victorieux de chaque combat. «Love Will Keep Us Together» est un hit de Don Kirshner, donc plus radio friendly, mais dans les pattes de Pickett, c’est admirable. Et voilà un «Sweet Water Jail» assez swingué du ciboulot et dûment caraïbisé. Une belle gratte rôde dans le lagon. Mais c’est en B que se trouve la pétaudière. «It’s Gonna Be Good» est du pur Pickett : infernal ! Chanté au raw de so good, so good baby. Il enchaîne avec une autre rasade d’heavy raw, «I’m Changed». Il l’ultra-chante au scream latent, c’est bardé de chœurs de folles et Pickett n’en finit plus de sur-screamer ses relances, alors t’as qu’à voir ! Une fois de plus, tout est parfait sur cet album : les chansons, la voix, les orchestrations et les chœurs d’hot blackettes. C’est Donnie Fritts qui signe «That Woman». Une pure merveille. Pickett l’emmène au raw dans les nappes montantes de violons. Il restera l’une des plus belles incarnations du Black Power. Il termine cet album qu’il faut bien qualifier de faramineux avec «Are You Ready», un shoot de gospel batch de Muscle Shoals. Explosif et bien screamé. Déclin artistique ? Tu rigoles, Fletcher !

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             Pickett fait un retour aux sources avec A Funky Situation, puisqu’enregistré à Muscle Shoals et produit par Rick Hall. Very big album et Pickett le sait, car il faut le voir danser en costard sur la pochette. Avec «Dance With Me», il donne le ton. Sapé comme un milord, il groove l’urbain en profondeur. Il porte une grosse gourmette en or et une monstrueuse chevalière, on le sent riche, au faîte de sa gloire. Son invitation à danser sonne comme la diskö des jours heureux. L’hit de l’album pourrait bien être «Hold On To Your Hiney», un shoot d’heavy Soul screamé dans la force de l’âge. Retourne la pochette et tu verras ce que veut dire la force de l’âge. L’autre hit est le morceau titre qui se trouve en B. Funky, comme son nom l’indique. Pickett tient bien son funk en laisse, il chante à la pure hargne, la black. Avec «She’s So Tight», il fait du big diskö-funk de Muscle Shoals et revient au r’n’b avec «Dance You Down». C’est gorgé de son, de percus et de cuivres. Pickett se sent chez lui, en Alabama. Il fait aussi une reprise du «Groovin’» des Young Rascals et revient au raw avec «Lay Me Like You Hate Me». Il porte son raw à bouts de bras. Pickett est un géant de la Soul dressé dans la nuit pour l’éternité. Hélas, il s’embrouille avec Jimmy Johnson qui mixe l’album. Il lui reproche d’être trop lent sur le mix : «If you don’t have that in my hands by tomorrow, I’m gonna kill you.» Les gens de Muscle Shoals vont arrêter de bosser avec Pickett pendant 25 ans. Jimmy Johnson n’en veut pas plus que ça à Pickett. Il sait que la coke n’arrange rien : «He was mean. He got meaner. And not just wicked, but mean.» C’est-à-dire malsain. Mais bon, c’est Pickett, l’un des plus grands artistes de tous les temps.

             Dans une interview accordée à Nick Kent, Pickett se plaint de la détérioration du son : «Cos you sure can’t get that ole gritty sound, that dirty, raunchy, punchy kind of sound that we got on those old sides.» Il ne supporte pas le son des années 80.

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             Il se retrouve sur EMI America avec un nouvel album : I Want You. La bouille luisante de Pickett apparaît en gros plan. C’est un son années 80, mais il réussit à chauffer sa Soul comme on chauffe une poule. Pickett joue la carte de la mode avec un certain panache, il faut bien l’avouer. Il fond son Black Power dans la chaleur de la nuit. On peut qualifier «Shameless» de Soul puissante, car Pickett reste dans les schémas classiques. Il rugit encore un peu de temps en temps. En B, il vire diskö-funk avec «Groove City». Get hot tonite, c’est cavalé ventre à terre, ça ne traîne pas avec un mec comme Pickett. Il aime bien voir les choses filer doux. Puis il finit par disparaître dans le son, comme le montre «Superstar». Il montre encore un peu les dents, mais ça ne sert à rien.

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             En 1981, année de l’élection de François Mitterrand, Pickett enregistre Right Track. Autant le dire tout de suite, c’est un album de diskö-funk, mais dans les pattes de Pickett, «Back To The Right Track» prend une sorte d’allure fondamentale. Il met autant de niaque à jerker son diskö-funk qu’à jerker son vieux raw d’antan. Tout l’album est extrêmement dansant et l’hit se trouve en B : «Don’t Underestimate The Power Of Love». Fantastique petit éclair de bonne guerre, slow dancing groove d’excellence parégorique. Fletcher indique que l’album est un désastre commercial. EMI America le droppe. Le voilà une fois de plus à la rue.

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             Pickett s’enfonce dans sa spirale de violence - The women often served as secretary, bedroom partner and punching bag - Elles passent toutes à la casserole : Karine Zein et sa fille Soumaya, puis Jean Marie Cusseaux, qui finit par porter plainte. C’est encore plus compliqué pour les musiciens qui l’accompagnent : on leur recommande de ne pas lever les yeux sur lui, «stay out of his face, don’t have anything to do with him.» Pickett trouve n’importe quel prétexte pour cogner. Il y a un mec que Pickett ne peut pas encadrer : c’est Sam Moore. Il ne rate jamais une occasion de lui sauter dessus. La seule qui lui tient tête, c’est Carla Thomas - She stood up to him.

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             En 1987, il finit par atterrir sur Motown pour enregistrer American Soul Man. Pickett sent tout de suite que c’est mal barré, car le producteur Margouleff utilise des synthés et les techniques des années 80. Alors Pickett décide foutre le souk dans la médina. Il demande un costard blanc pour le studio et une voiture avec chauffeur. Pour corser l’affaire, il arrive défoncé au studio. Margouleff lui dit qu’il ne peut pas être à la fois dans une party et dans un studio. Pickett fait bien sûr la sourde oreille. On écoute l’album avec, il faut bien l’avouer, une certaine délectation. Pickett reste une immense star. Il démarre avec une belle tenue de baraque de Soul, «A Thing Called Love». Il veille à son bon grain. D’ailleurs, la pochette indique qu’il atteint une certaine respectabilité. Mais ça se gâte très vite avec «When Your Heart Speaks». En fait, il joue la carte de la Soul progressiste. Comme Jerry Lee dans un autre domaine, Pickett chante son cœur de métier qui est la classe. Jerry Lee et lui sont de magnifiques stylistes et il ne faut pas sous-estimer les albums des périodes de vaches maigres. D’ailleurs «(I Wanna) Make Love To You» arrive à point nommé pour renforcer cette hypothèse, car oui, voilà un fantastique shoot de Soul soutenu à la wild electric guitar. Quel coup de swagger ! En B, il fait une version un peu popotin d’«In The Midnight Hour», mais bon, Pickett a tous les droits, surtout celui de bouffer son vieux Midnight Hour tout cru. Crounch crounch...

             Évidemment, les gens de Motown ont la trouille de Pickett. Ils n’attendent qu’une seule chose : qu’il se barre. Margouleff affirme que Pickett était devenu complètement alcoolique, mais il chantait toujours juste - He just wanted to be called an American soul Man, cause that’s what he was. Right out of the dirt, right out of the field, he was a real American Soul Man, one the few genuine articles, and with the wrinkles and stuff that came along with it.

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             Fletcher rapporte un incident qui a concerné un jeune bassman, Kevin Walker. Walker fait partie du backing-band de Pickett et un soir, Pickett le frappe alors qu’il n’a rien fait. Il l’accuse d’avoir baisé sa femme. Walker le prend mal et remonte dans sa chambre chercher de quoi faire une arme : il arrache la tringle du porte-serviette et descend affronter Pickett qui lui fonce dessus comme un taureau. Walker le frappe eu visage et lui pète l’os au-dessus de l’œil. Pouf, au tapis ! Direction l’hosto. Pickett sauve son œil et ne porte pas plainte. Kevin Walker ne jouera plus pour Pickett. Walker est ensuite recruté par Patti LaBelle, puis par Prince. Il va se forger une drôle de réputation, celle de best young bass player of American R&B. Pour couronner le tout, Motown droppe Pickett. Brisé, Pickett va rester dix ans au tapis, sans enregistrer.

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             C’est grâce à Margo Lewis qu’il va renaître de ses cendres. Margo Lewis est une ex Ginger & The Gingerbreads qui a monté son agence artistique. Elle représente déjà Bo Diddley, Eddie Kendricks et David Ruffin, rien que des cracks déclassés. L’autre événement qui va relancer la carrière de Pickett, c’est bien sûr le film culte The Commitments. Il y a dans le film une scène où Pickett est censé se trouver à l’arrière d’une limousine, à Dublin. Mais ce n’est pas lui. Par contre, il va monter sur scène pendant la tournée des Commitments aux États-Unis.

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             Nouvelle scène de violence avec Jean Cusseaux qui cette fois porte plainte et l’envoie au placard. Il n’est pas la seule Soul legend à se retrouver à l’ombre : En 1988, James Brown prend trois piges de placard pour délit de fuite. Ike Turner fait lui aussi des séjours au trou pour possession de cocaïne. Les addictions de Ray Charles, de Johnnie Taylor, d’Etta James et de Bobby Womack ne sont plus un secret pour personne. En 1996, c’est la nouvelle copine Elizabeth Trapp qui envoie Pickett au placard.

             Puis Fletcher fait entrer en scène le dernier sauveur de Pickett, Jon Tiven. Le Tiven en question bricole à Memphis avec Alex Chilton, Sir Mack Rice, Eddie Floyd, Don Covay et Arthur Alexander. Il produit aussi Syl Johnson, B.B. King et Donnie Fritts. C’est Mack Rice qui dit à Tiven d’entrer en contact avec Pickett. Tiven sait tout faire : composer, jouer, produire et il a des contacts dans l’industrie musicale.

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             Ils font l’album ensemble. Pickett veut Soul Survivor comme titre, mais le p’tit Bobby l’a déjà pris. Alors ce sera It’s Harder Now. C’est son dernier album et il date de 1999. Le gravel est là dès «Outskirts Of Town». Pickett charge bien sa chaudière, pas de problème. Il n’a rien perdu de ses habitudes. Soul Brother number one avec James Brown. Il explose ensuite «Taxi Love», le cut n’a aucun intérêt mais Pickett a de l’intérêt, il racle sa Soul et il passe sans coup férir à «What’s Under The Dress», groové dans la pire couenne de lard, il navigue au même niveau que James Brown sur ce coup-là, avec une animalité en plus. Il screame dans son pantalon. Et puis avec «Stomp», il fait du pur James Brown. Il s’en va ensuite staxer son «Soul Survivor». Il ultra-chante «It Ain’t Heavy». De toute façon, il ultra-chante le moindre de ses cuts. Il est le seigneur des annales. Black power all over. Il titille le sex boogie d’«All About Sex» aux tisons ardents et nous replonge dans l’heavy groove avec «Better HimThan Me», idéal pour une panthère noire comme Pickett. Il se coule dans l’ombre du groove. On sent la fantastique vibration de sa peau noire. Il est tellement à l’aise dans le groove de funk final («Stone Crazy World») qu’il rugit comme cette panthère qu’il n’a jamais cessé d’être. C’est Mick Rock qui signe la pochette. Pickett porte une $6,000 Prada silk jacket achetée exprès pour l’occasion. Typical Pickett.

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             À une époque, Crypt commercialisait un bootleg de Pickett, Live in Germany 1968. Le son est pourri, mais quelle clameur ! Ça explose dès «Everybody Needs Somebody To Love». Il allume, il tisonne, il touille sa braise. Live, il est encore plus démoniaque qu’en studio, il va dans une surenchère du scream. Quand on entend la version live de «Ninety Nine And A Half», on voit tout de suite la trilogie suprême : Pickett, Sam & Dave et James Brown. Cette horreur dévorante qu’est 99 1/2 est idéale pour chauffer la cabane en hiver. Et ce n’est rien à côté du «Mustang Sally» qui suit. Version explosive, le son est bourré du mou jusqu’à la nausée. Pickett screame à la surface ondoyante du chaos environnemental. C’est une version monolithique, d’un seul bloc, un peu lourde. En B, «Stagger Lee» se noie dans les cuivres. Il court après son Stagger Lee, c’est hyper soutenu et chauffé à blanc. On assiste médusé à une authentique charge de cavalerie dans «Funky Broadway». Le mec à la basse joue comme Bootsy Collins, tout est surchauffé, complètement culminé du Mont-Blanc, complètement déboîté sans clignotant, complètement ratiboisé de Boulogne, complètement Attilanisé de la Hune. S’ensuit un «Land Of Thousand Dances» encore plus despotique. Aucune once de démocratie là-dedans, Pickett règne en maître sur les steppes. Il nah nah nahte et hurle ses relances comme le wherewolf of London, ça cogne dans l’os du tibia, ça grouille de congas de Congo Square, ça va et ça vient entre tes reins, Lorelei des Trois Lumières.

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             On retrouve Wicked Pickett dans le fantastique docu de D.A. Pennebacker, Only The Strong Survive. Ce docu est un passage obligé pour tout fan de Soul, car on y croise aussi Sam Moore, Rufus et Carla Thomas, le prophète Isaac, les Chi-lites, Jerry Butler, Mary Wilson et Ann Peebles. Pennebaker nous ressort le grand jeu avec quelques secondes de Sam & Dave en noir et blanc : «Soul Survivor», vertige, Stax ! Et Wilson Pickett. Toujours frais comme un gardon, inoxydable, Wicked Pickett se vante d’être le mec le mieux sapé du business. Claquer mille dollars pour une chemise ne le dérange pas. Il peut se permettre ce genre de cabotinage. Normal, puisqu’il est le roi des showmen. On lui demande si d’autres performers lui arrivent à la cheville, question hurlements. Il en connaît, ah oui, mais dans le gospel. «James Brown ?». Il se marre. Arf ! Arf ! Arf ! Il explique que James Brown chante avec ça. Il montre son gosier. Puis il explique que lui, Pickett, il chante avec ça. Il montre son ventre. Il peut tout se permettre. Il est mieux qu’un roi, c’est un dieu. On le voit live on stage quelque part aux USA en 2000 avec «Land Of Thousand Dances». Dément !   

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             On passe ensuite sur la banquette arrière d’une bagnole qui croise dans les rues de New York. Rescapé des sixties, Sam Moore raconte ses années de drogue, ses hôtels et ses deals, son hero et sa coke. «Comme Belushi», répond-il aux questions sur la nature de sa conso. Une blanche avec des cheveux tressés et perlés comme ceux de Stevie Wonder assise à côté de lui raconte à son tour comment elle lui a mis le grappin dessus et comment elle a réussi à chasser le diable en exerçant un contrôle absolu sur toutes les entrées et toutes les sorties de Sam. Puis on retrouve Mary Wilson, l’ex-Supreme. Elle claque «Love Child» et on danse avec elle. Elle bouge comme Aretha dans le restaurant des Blues Brothers. Quarante ans après l’apogée des Supremes, elle continue de briller au firmament. Grâce à elle, tout s’illumine : le rhythm & blues, c’est le groove du bonheur amoureux, le printemps de la vie éternelle. Mary fait bander la terre entière. Elle interprète ensuite le «Someday» de la Ross, dont se moque Wicked Pickett. Il raconte qu’elle était si laide, cette pauvre Ross, qu’en tournée, on la mettait au fond du camion pour ne pas la voir. Et il explose d’un rire carnassier.

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             On reste chez les têtes couronnées : après Mary Wilson, reine de Sabbath, voilà the crowned princess, Carla Thomas, fille du vrai roi de Memphis. Elle décrocha son premier hit à seize ans. Aujourd’hui, c’est une grosse dondon édentée avec des mâchoires caoutchouteuses et un chapeau de paille, mais quand elle envoie «B.A.B.Y», elle règne sur Memphis. Et puis voici la reine de Nubie, Ann Peebles, qui interprète un «Breaking Up Somebody’s Home» poisseux de swing. Et puis voilà les Chi-Lites avec «Have You Seen Her», suivi de Jerry Butler, qui fut lead singer des Impressions, Jerry a fait carrière dans la politique puisque le voilà préfet du Comté de Corck. Il chante «Only The Strong Survive». Sam Moore réapparaît sur scène pour un blues, puis il tombe la veste et refait à lui tout seul Sam & Dave. «Soul Man» ! Bouleversant ! Suivi par la caméra, il retourne en coulisse, épuisé, expliquant que ce n’est plus de son âge, et il ajoute : «Soul music is a feeling and you put a little emphasis on that feeling.»

             Wicked Pickett claque un «Midnight Hour» quasi fatal. Il fait monter une grosse black sur scène et danse avec elle, ventre à ventre. Et puis, quand le prophète Isaac attaque «Shaft», ton petit cœur bat la chamade et voyage à travers le temps.  

    Signé : Cazengler, Wilson Piqué (des vers)

    Wilson Pickett. Miz Lena’s Boy. RCA Victor 1973

    Wilson Pickett. Mr Magic Man. RCA Victor 1973

    Wilson Pickett. Pickett In The Pocket. RCA Victor 1974

    Wilson Pickett. Join Me And Let’s Be Free. RCA Victor 1975

    Wilson Pickett. Chocolate Mountain. Wicked Records 1976

    Wilson Pickett. A Funky Situation. Big Tree Records 1978

    Wilson Pickett. I Want You. EMI 1979

    Wilson Pickett. Right Track. EMI 1981

    Wilson Pickett. American Soul Man. Motown 1987

    Wilson Pickett. It’s Harder Now. Bullseye Blues & Jazz 1999

    Wilson Pickett Show. Live in Germany 1968. Crypt Records 2009

    D.A. Pennebacker. Only The Strong Survive. DVD 2002

    Tony Fletcher. In The Midnight Hour: The Life & Soul Of Wilson Pickett. Oxford University Press 2017

     

     

     

     

     

     

     

     

    *

    Débuter une liste est toujours facile, la continuer est plus difficile, si je pose les Rolling Stones en premier, quel autre groupedoit prendre la suite, limitons le terrain de jeu immediately, entre 62 et 68, en Angleterre bien sûr, inutile de se battre comme des chiffonniers, l’actualité éditoriale oblige à poser les Who.

    THE WHO

    COLLECTION ROCK&FOLK

    HORS-SERIE #37 / Juillet 2026

    EN COLLABORATION AVEC UNCUT

             Le principe est simple : ordre chronologique de sortie des albums. Dans l’analyse des opus sont disséminées quelques minimales notules critiques… Entre deux albums des interviewes d’époque des protagonistes patentés, de fait très vite ce sont des entretiens avec le seul Pete Twonshend, normal, c’est l’intello du groupe, la tête pensante, d’ailleurs il s’est chargé de rédiger  lui-même l’édito de présentation.

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             Une sacrée douche froide pour les esprits non avertis, super s’exclameront les têtes curieuses de la génération Z, celle qui est plus près de l’oméga que de l’aleph, un gros bouquin sur les Who, j’ignore qui ils sont en fait, mais ils ont une sacrée réputation, je vais lire ! Le Twonshend ne bombe pas le torse, il ne relate pas ses exploits, pas le genre fier-à-bras qui a tout fait, tout vu, tout vécu. Se contente d’exposer ses doutes, se questionne sur l’efficience présente de ce passé, donne l’impression non seulement qu’il n’y croit plus mais surtout qu’il n’y a jamais cru. Heureusement que la vie lui a épargné de de devenir un représentant de commerce payé au pourcentage ! Ses gosses n’auraient pas mangé à leur faim tous les jours !

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             Les débuts et les atermoiements du groupe sont passés sous silence, le book commence en fanfare.  My Generation. Ça tombe bien, ma génération a été emportée dans le flot torride de ce tsunami. Me souviens encore du transistor posé sur le frigo quand la trombe est survenue. Pour un auditeur, difficile de trouver mieux. Pire, difficile de faire mieux. Pour les créateurs. 

             Les Stones ont mis les pieds dans la fange du blues. Pour s’extraire des eaux glauques du Mississippi, z’ont pris leur temps. Sont passés au rock’n’roll doucement, mais sûrement. Les Who sont restés plantés dans la Tamise. Pas n’importe laquelle, ne sont pas remontés aux temps antédiluviens des années vingt et trente, ont opté pour la modernité. Z’ont été des Mods. Le problème quand on plonge dans l’actualité c’est qu’il faut suivre le courant pour se maintenir la tête hors de l’eau durant des lustres. Les Kinks réussiront mieux que. Parce qu’ils parlent des autres. Les Who eux parlent d’eux. Tout est dans le ‘’my’’ !

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             Les deux albums suivants, A Quick One, The Who Sell Out, essaient de ne pas répéter le premier. Moins de colère, déjà ils ont appris à se supporter, à ne pas être dans la surenchère individuelle. Les attitudes   s’affinent : Keith Moon chien fou dans un jeu de quille, John Enwistle musicalement déterminé à rester solitaire tout en restant solidaire, Roger Daltrey le plus conciliant, prêt à se couler dans tous les personnages, Townshend figure de proue. Davantage de mélodies, un peu plus d’humour. Ils ne se sont pas trouvés, mais ils se cherchent. Ils sont prêts à tout.

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             Je me souviens de m’être enfermé seul dans la buanderie. En Angleterre, les Who interprétaient pour la première fois Tommy, leur opéra rock, diffusion en direct, était-ce sur Europe 1, ou Inter, je ne sais plus, mais quelle envolée dans les oreilles. Townshend a trouvé la formule, l’a tué le ‘’je’’, l’a remplacé par l’’’Ego’’. Tommy le gars enfermé en lui-même, dans ses problèmes, dans ses souffrances, dans son autisme. Un adolescent, un inadapté, une victime, le propre roi de son royaume désolé, mais Tommy c’est aussi le crocodile dans son marigot qui avale  tous ceux qui passent pas trop loin de lui. Tout le monde se reconnaît dans Tommy, vous ne pouvez qu’être de son côté, vous avez envie de le protéger, de le défendre, vous êtes prêt à signer une pétition pour qu’on laisse la bestiole phagique en liberté bouffer ce qu’il veut. Succès planétaire.

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             Pour leur cinquième album, les Who tapent dans la facilité, quand tu es à sec d’idées un petit Live (ce sera) At Leeds, c’est reposant et les fans sont contents. Les Who sont un groupe de scène. De toutes les manières quand tu as Keith Moon à la batterie derrière toi t’a intérêt à assurer devant. Bref ils accouchent d’une tuerie, un ravage. Comme l’on ne prête qu’aux riches plus tard on les créditera de l’invention du hard. Perso, c’est l’album des Who que j’écoute le plus souvent.

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             Vous avez eu de la tonitruance pour le suivant Who’s Next vous aurez du synthé. Pas vraiment de la mélodie. Esthétique et violence. Même si vous n’y adhérez pas totalement, vous y revenez souvent. De retour à la fac le lendemain d’un concert, Won’t Get Fooled Again  a profondément choqué mes congénères, certains se demandent à haute voix s’ils n’ont pas été ‘’ victimes d’une agression fachiste’’. Non amateurs de Yes ce n’était que du rock’n’roll !

             Vous en avez pris plein les oreilles avec les deux disques précédents, bande d’égoïstes, infâmes jouisseurs, vous ne vous souvenez plus du petit mignon crocodile, le gentil morfalou, que vous avez laissé tout seul dans son marigot, ben il a fait une grosse bêtise, l’a encore avalé un gars, mais là attention, quelqu’un de célèbre, Pete Townshend son géniteur. Il lui a donné la vie et l’autre l’a tué.

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             Car le Pete, l’a son idée fixe, lui faut refaire un grand coup, pas un nouveau Live, pas une collection de bons tubes mis bout à bout sans véritable lien entre eux, veut une œuvre comme… comme Tommy ! oui mais cinq années se sont écoulées, les temps ont bien changé, la jeunesse aussi, les Mods ne sont plus à la mode, tant pis Tommy ne mourra jamais, enfin si, l’esprit Tommy survivra en Jimmy, le héros de Quadrophenia. Quadrophenia c’est Tommy mais un Tommy dark de chez dark, c’est la fin du rêve, le mouvement Mod est mort, il n’y a plus rien, pourquoi continuer à vivre, pourquoi survivre. L’album est le plus violent de tous les disques des Who, le plus sombre, le plus désespéré. Le plus fort. Un chef d’œuvre.

             Deux ans plus tard, à la cafétéria de la fac Serge sort de son sac The Who by Numbers, pas de problème le premier mec qui l’a acheté sur Toulouse c’est Serge, l’album passe de main en main, on n’en a pas écouté un morceau que déjà l’on sait qu’il est décevant. Il ne vaincra pas mais plus ennuyant : il ne convaincra pas.

             Un second truc inquiétant, quelques mois auparavant, on n’y avait pas trop fait gaffe, la sortie de Tommy, le film. Il ne s’agit pas de savoir si le film est un bon ou un mauvais signe. L’important se passe hors de la pellicule. C’est Townshend, une terrible addiction, bientôt il nous refourguera Tommy en version classique, en pièce de théâtre, en tout ce que vous voulez.  Townshend réfléchit un peu trop. Too old to rock’n’roll. Le surgissement du punk lui file un sacré coup de pied au cul. Il se sent dépassé. ‘’Sa génération’’ est hors-circuit. La nouvelle se détourne de lui. La suivante l’ignorera. Bientôt il n’existera plus.

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             Le cinéma prend la relève, des films se penchent sur le passé des Who, en 1979 ce sera The Kids are Allright, suprême justification du pourquoi l’on a existé… La même année sort Quadrophenia the Movie. Ces deux films sont le chant du cygne des Who. D’ailleurs les Who sont morts : Keith Moon est mort l’année précédente. Comment faire marcher une voiture quand elle n’a pas de moteur. Travaillant sur les rééditions des albums du groupe, Townshend écoutant les pistes de Keith trouve les mots justes, Keith se foutait du beat et de la mesure. Il avait une frappe symphonique. Il imposait l’avalanche et les autres se posaient dessus, comme les alcyons qui font leurs nids dans la tempête. Keith buvait. Bizarrement il était le membre le plus dépendant du groupe. Il s’accrochait au groupe comme la moule au rocher. Peut-être a-t-il pressenti la mort du groupe et est-il parti pour ne pas voir l’inéluctable.

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             Les Who ont survécu. Mais ceci est une autre histoire. Townshend a survécu en lui-même, avec difficulté… N’en finit pas de se regarder le nombril, de vieillir, de courir après sa jeunesse, un insatisfait attachant. Entwistle est parti discrètement en 2002, la musique l’a aidé à vivre et vraisemblablement à mourir. Dans toutes ces pages c’est Roger Daltrey qui tire son épingle du jeu, une plasticité étonnante, Daltrey n’était pas particulièrement Mod, il n’a jamais spontanément adhéré aux délires de son guitariste, mais il savait s’immiscer dans les personnages symboliques créés par Townshend, un véritable interprète prêt à endosser n’importe quel rôle.  

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             Quatre personnalités. Un groupe.

    Damie Chad.

     

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             Les vidéos défilent je cherche un truc sur Edgar Poe, mon œil gauche accroche sous l’extrême-gauche d’un rectangle coloré le nom de Laurie Anderson, ah oui la compagne de Lou Reed, je n’ai rien contre elle, je n’ai rien pour non plus, elle ne fait pas partie de mes préoccupations habituelles, je passe oui, mais mon œil droit accroche à droite  sur Waiting for the Barbarians. Un des titres les plus célèbres de Constantin Cavafy. Arrêt obligatoire.

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             Il s’agit d’une soirée du festival Archives du Désir organisée par la Fondation Onassis regroupant plusieurs artistes contemporains, Laurie Anderson clôture la soirée, le concert s’est déroulé en avril 2023, dans l’église gothique Saint-Thomas sur la Cinquième Avenue à Manhattan. Si vous voulez voir le concert en son entier choisissez la vidéo : ‘’Waiting for the Barbarians : Από τη Νέα Υόρκη στο Onassis’’. Pour ceux qui ne connaissent pas Cavafy les sous-titres en anglais permettent une première approche. Toutefois les traductions françaises facilement accessibles en librairie me paraissent d’une qualité supérieure.

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             Constantin Cavafy né en 1963 – 1933, n’a écrit durant toute son existence déroulée dans la ville d’Alexandrie qu’un livre unique, sobrement intitulé Poèmes. Ses courts poèmes n’excèdent jamais deux pages, ils n’évoquent que l’essentiel : la Grèce, la mort, le désir, le manquement des hommes. Il fait partie de cette génération de poëtes européens de grande amplitude  dont la vie a enjambé le dix-neuvième et le vingtième siècle tout comme : Rilke, Valéry, Yeats, Juan Jamon Jimenez…

    WAITING FOR THE BARBARIAN

    LAURIE ANDERSON

    Laurie Anderson : diction / Brooklyn Youth Choir, sous la direction de Dianne Berkun Menaker / The Knights : Ensemble musical Eric Jacobsen : Colin Jacobsen : directeur artistique et chef d’orchestre / Christina Courtin : directeur artistique et violon /  Mario Gotoh : violon alto /  Caitlin Sullivan : violoncelle / Andrew Trombley : basse / Jessica Han : Flûte : Alexandra Knoll :hautbois / Paul Cho : clarinette / Edward Burns : basson / Ian Sullivan : percussions / Kristi Shade : harpe / Mavrothi Kontanis : Guitare, bouzouki.

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             L’église est pleine comme un œuf de Pâques, lorsque la séquence  Anderson débute, Laurie est déjà au micro, elle annonce qu’elle va lire deux poèmes de Cavafy, En attendant les Barbares et Ithaque dont le thème commun est l’attente.  Pendant qu’elle résume en quelques mots les Barbares, nous en profitons pour la regarder, elle arbore une espèce de coupe punk, but chic, pas une crête plutôt un hérisson, elle est sanglée dans une espèce de veste d’aspect militaire, elle est prise d’assez près, l’on n’aperçoit qu’une partie du chœur une trentaine de jeunes vierges, nous le subodorons

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    puisque nous sommes dans une enceinte sacrée, nous avons toutefois du mal à confirmer notre propos, mais quel est ce bruit, ces gens qui jacassent doucement, ce sont nos gentes damoiselles, elles psalmodient, peut-être imitent-elles le peuple romain réunis autour des Sénateurs, silencieux en leurs toges cérémoniales… elle nous promet une fin surprenante, ce qui est dommage car elle déflore un peu le poème, sans préavis elle se lance dans la lecture du texte, il est constitué de questions posées par les curieux et des réponses apportées par ces gens qui savent toujours tout, mais peut-être aussi par le poëte qui voit au plus profond des choses, depuis un petit moment l’orchestre bourdonne de frottis de cordes, coup de percu, à proprement parler pas percutant, qui lance le rythme, les vers du poèmes sont alors proférés et répétés comme des mantras, montée sonore graduelle, l’on n’atteint aucune cime vertigineuse, c’est une lourde

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     menace qui plane,  jetons un coup d’œil au chef d’orchestre, l’est heureux au tout début il prenait sa pose romantique numéro quatre, mais maintenant il saisit la rythmique comme une occasion pour s’agiter, le stabilo rouge des violons émet une plainte funèbre, l’angoisse monte, Laurie récite, elle ne mime pas, ses gestes sont là pour suivre la rythmique, nul effet de manche, nous ne sommes pas dans un prétoire, lorsqu’elle évoque les toges scarlatinées des consuls, le chœur laisse échapper comme quelques gouttes de sang audible, pourtant l’on sent une ironie dans la voix de Laurie qui énumère les colifichets censés plaire aux Barbares, j’en profite pour donner mon avis, pourquoi avoir douze musiciens pour les entendre tapoter et tripoter leurs instruments,  ils ont dû m’entendre puisque les cordes déploient quelques arabesques orientalisantes, note noire des vents, changement de prise de vue, vue d’ensemble de la nef, la voix de Laurie met la pression, pas une tragédienne non plus, c’est que tout le monde rentre chez soi, le chœur se lamente, point de barbares, les barbares ne sont pas venus, qu’allons-nous devenir sans eux,  violon de Laurie funéral, les coins coupés

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     droits de son instrument sans aucune rondeur ne sont pas sans évoquer un cercueil… quelques gouttes d’eau claire s’échappent de la harpe, Laurie garde son violon et récite Ithaque, changement d’ambiance, si vous cherchez à atteindre votre Ithaque, ne vous pressez pas, Ithaque est peu de chose comparée aux merveilleuses aventures que vous vivrez en parcourant le chemin qui vous permettra d’y arriver. Une revisitation des aventures d’Ulysse à la mode de Cavafy, pour toucher à la nostalgie de Cavafy, lisez quelques pages de Naissance de l’Odyssée de Giono, exactement le même thème mais baignées de lumière et de joie ardente. Puis prenez un bout de l’orange au goût de cendre que vous tend Cavafy. Vous comprendrez mieux la nostalgie du violon de Laurie Anderson. Elle pause sa boîte à musique, sourit, applaudissements.

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    La cérémonie est terminée aurait déclaré Jim Morrison.

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    Invitation au voyage. Sous les lauriers d’Apollon.

    Damie Chad.

    P.S.: Cavafy ou Cavafis (dernière transcription à la mode). Perso je pense qu’un Y ce n’est pas mal pour un grec !

     

    *

             Parfois vous pensez que la vie est un long fleuve tranquille. Prenons un cas particulier le mien au hasard : tiens une chronique intéressante à écrire, un nouveau groupe, un cadavre sur la couve, un titre qui tout de suite vous annonce la couleur : black metal very darkly, j’écoute, une véritable tuerie phonique, pour les paroles à première lecture : de la petite bière.

             Hélas, le diable se niche dans le détail : en l’occurrence trois petites lignes insignifiantes. Un topo sur la souffrance du peuple russe. Normal c’est un groupe russe, mais une précision : ils n’évoqueront pas la Sibérie. En ma naïveté je pense que c’est une allusion au goulag soviétique. Je commets une erreur lourde de conséquences. Je ne crois pas en moi, disons en mes compétences linguistiques en langue anglaise, certes la traduction est évidente, par acquis de conscience je fais appel à un traducteur, je sursaute, je relis la notule, je n’y avais prêté aucune attention, il est vrai que deux mots comportent une majuscule,  moi dans ma tête j’avais compris les termes ‘’vieux croyants’’ comme la désignation des vieilles pensées idéologiques d’avant la révolution russe fin du dix-neuvième siècle – début du vingtième,  l’ignorance est la mère de tous les errements, wikipédia me sauve la mise, il y a bien eu un mouvement appelé Vieux Croyants en Russie qui remonte à la seconde moitié du seizième siècle.

             Pour mieux comprendre rappelons-nous que dans les années soixante en France catholique, le Concile Œcuménique Vatican II a tenté de moderniser le déroulement traditionnel de la messe. L’abandon du latin a offusqué nombre de catholiques, certains prêtres et évêques minoritaires n’ont plus reconnu le Pape… ce mouvement a fait quelque bruit et perdure encore dans l’indifférence générale de la population.…

             En Russie les conséquences ont été plus dramatiques : toute une partie des fidèles, qui ont été surnommés les Vieux chrétiens, ont refusé de suivre les remaniements de la liturgie orthodoxe. La situation ne s’est point déroulée de la même manière : l’Eglise Orthodoxe russe plus ou moins soutenue par les tsars qui se sont succédé au pouvoir a déclenché plusieurs vagues de persécutions qui ont amené plusieurs centaines de milliers d’opposants à périr sur des bûchers… à la manière de nos Cathares de Montségur, mais à une échelle beaucoup plus grande... Certains persécutés se sont volontairement réfugiés en Sibérie loin du pouvoir central. Au cours du vingtième siècle les Vieux Croyants et la hiérarchie de l’Eglise Orthodoxe se sont, sous la férule d’un gouvernement athée, bon gré mal gré, plus ou moins rapprochés… aujourd’hui ils ont signé la paix mais ne sont pas vraiment rabibochés…

             Des centaines d’articles sur le Net renseigneront les lecteurs soucieux d’en savoir plus. S’y mêlent petite foi et grande politique.

    THE VICTORY OF DEATH

    AUTOPSIED

    (Prachshkn Records/ Août 2026)

             Une couve froide comme la mort : un cadavre anonyme dans son cercueil, la photo date probablement du dix-neuvième siècle, ce n’est pas un mort quelconque mais la mort, dans toute sa froideur, dans toute son horreur, dans toute sa victoire.

    Plague : il ne s’agit pas ici de la Grande Peste qui a touché l’Europe en 1347 et 1352, mais la peste qui a ravagé Moscou en 1770-1771, soit pratiquement un siècle après les persécutions. Des émeutes populaires violentes se sont déroulées en septembre 71, les émeutiers s’en sont pris au Kremlin et aux monastères. Le morceau ne fait aucune allusion à ces manifestations dirigées contre les autorités orthodoxes tant religieuses que politiques… : phonation écrasante, qui vous plaque en vous-même, vous interdit de penser, d’avancer, un peu comme quand vous arrivez au bord d’un cercueil et que vous réalisez que vous ne pouvez plus effectuer un pas de plus, vous êtes devant une caisse pas plus d’une soixantaine de centimètres de profondeur et en même temps à  la limite ultime du bord d’un gouffre sans fond, ce cri n’est pas celui du mort qui passe la porte des enfers mais le vocal, une giboulée de glace qui vous conte les derniers instants de la maladie, la souffrance endurée, la douleur, le mal, les tremblements, les saignements, lorsque la batterie frappe vous ne savez plus si c’est sur les clous du cercueil, ou dans votre tête, maintenant vous réalisez que l’on n’évoque pas  un cas unique ou individuel, mais une épidémie, sans doute faut-il multiplier le zéro de la mort, par dix, par cent, par mille… Pestilence : peut-être n’avez-vous pas compris, peut-être vous êtes-vous confronté à un seul cadavre, les guitares sont aussi lourdes que sur le morceau précédent mais elles vous écrasent rythmiquement, la mort est partout, levez la tête, regardez partout, tout le monde y passe, les jeunes, les vieux, les enfants, le chant ressemble à un gouffre sans fond qui se déverse sur l’humanité entière, peut-être serez-vous épargné, n’empêche que vous êtes confronté à une horreur sans nom, de toutes les manières vous n’échapperez pas à sa présence, maintenant ou demain, le rythme s’accélère, à croire qu’il court devant vous pour vous enlever tout espoir de vous soustraire à sa serre, un jour ou l’autre, dans le restant de votre existence. Shadows : Que sont ces ombres, la sommation phonique est moins écrasante, elle se déplace lentement mais plus vite, qui sont ces ombres, serait-ce  le souvenir des horreurs qui défilent dans votre tête ou les âmes de morts qui quittent le cadavre, qui sont délivrées, qui sourient, qui se lancent en d’alertes cavalcades dans la quatrième dimension, tristes d’être mortes, joyeuses d’être mortes, elles se meuvent dans le noir ce qui ne vous empêche pas de voir, troisième œil ou imagination, la nuit les recouvre, les avale, elle ne vous les rendra plus. Vous êtes dans l’incertitude de la mort, parfois le son semble s’éloigner comme un moteur d’avion dans le lointain, parfois le monde s’emplit de clameurs, dans les deux cas, tout vous paraît insoutenable, un monde s’écarte de toi, calmement, dans lequel tu n’as plus accès… Imperishable : Tu es mort et tu n'es pas mort. La partition galope, elle a deux nouvelles à t’apporter, te rends-tu compte que tu es mort et qu’en même temps tu n’es pas mort, tu as perdu la vie et tous les ennuis qui te pourrissaient l’existence, la voix crie dans tes oreilles pour que tu comprennes, tu ne bouges plus mais tu n’es pas mort puisque enfin tu peux te reposer, car tu reposes en paix, tu n’es pas condamné à te morfondre sans fin, la mort est plus douce que tu ne le crois, elle t’éblouit et t’illumine, sans fin, sans fin, sans fin… la musique court sur son ère et sur l’ère de ton cercueil, peut-être dans ta mort danses-tu sur tes os et ton cercueil. Brouhaha sonorock, souffle de mort et souffle d’éternité. Autopsied : autopsie magnifiée ici ce n’est pas celle qui a cours sur les tables de dissection de la morgue, tu es bien mort dans ton cercueil, mais la mort est le résultat du pêché, tu reposes, tu as tout oublié même si ce qui est survenu est inscrit dans l’inéluctabilité de ton existence, pourquoi le magma sonore accélère-t-il ainsi, est-ce parce que la fin approche, oui l’on sait que tu es déjà mort, mais maintenant le couteau qui s’insinue en toi c’est la pesée de ton âme, nous ne saurons pas le résultat de l’opération, celui qui n’a pas de Nom la garde pour lui et pour toi, cela ne nous concerne pas, le rythme s’accélère, sans doute porte-t-il ton jugement, positif, négatif, l’on ne saura jamais, Celui qui officie et tient le scalpel garde le silence d’une tombe. N’empêche que la musique fait un bruit énorme. Jusqu’à la fin. Until the end.

             Même si l’opus est présenté comme une évocation du mouvement historial des Vieux chrétiens, le texte refuse de parler directement de cet épisode dramatique du fait religieux russe. Aucune description d’ensemble. Aucun détail. Nous assistons aux deux derniers jours de l’agonie, autrement dit : le moment de la mort, le tout début lorsque l’on est en train de s’éloigner du vivant. Ensuite voici le cadavre. Jamais il ne nous est dit que c’est celui d’un vieux croyant assassiné, c’est un mort, dans sa nudité de mort. Ne sommes-nous pas des êtres-pour-la-mort pour employer une expression typiquement heideggérienne. Quand au final le grand thanatonaute en chef survient, il n’est pas nommé. Est-ce pour signifier que la mort est plus importante que Dieu pour les vivants.

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             Je vous laisse répondre à cette question que certains trouveront difficile. Peut-être parce que la difficulté est en eux !

    Damie Chad.

     

    *

    Tu devrais l’écouter me dit Michel, il est des conseils amicaux qui sont des ordres, je tape son nom et plouf je tombe sur un endroit que j’aime bien, nous nous y retrouvons régulièrement pour écouter des artistes de la musique bluegrass, folk, country, mais cette fois c’est le Black Music Month, et le saxophone déboule déjà avant l’image.

    LAKECIA  BENJAMIN

    TINY DESK CONCERT

    (NRP Music / Juin 2024)

    Lakecia Benjamin : alto sax, lead vocals / Melodie Ray : vocals / Miki Hayama : keys / Oscar Perez : piano / Elias Bailey : bass  / E.J. Strickland : drums.

             Si je vous dis que les étagères du Tiny Disk sont encombrées, un sacré capharnaüm d’objets attendus et hérotéroclitement inattendus vous me croirez au premier regard, mais vous apprécierez mieux l’adjectif ‘’ tiny’’ quand vous visualiserez le minuscule espace encombré d’une batterie, de deux claviers, d’une contrebasse, et de cinq musiciens.  Amis rockers ne vous débinez pas, c’est du jazz, du jazz qui pousse les murs, qui poursuit son aventure hors des routes battues fussent-elles celles empruntées par Coltrane.

             Laketia Benjamin a connu des débuts difficiles, elle a pris très jeune l’habitude de monter sur scène sans y être invitée pour envoyer hors des clous un solo de saxophone aussi vif et incisif qu’un abordage de pirate. Elle a fini par être remarquée par Miss Eliott et Alicia Keys. Sur conseil d’une amie elle écoute un disque d’Alicia Coltrane, c’est alors qu’elle apprend l’existence d’un certain John Coltrane. Son troisième album s’intitule : Pursuance : The Coltrane. Les titres que nous allons écouter sont extraits de ses deux albums suivants Phoenix (2024) et Phoenix Reimagined (2025). Elle vient de sortir We dream cette année.

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    Phoenix Reimagined : une prestance de panthère noire, longue touffe de jais décalée, elle semble évadée d’un tableau doré de Klimt, entre ses mains son sax brille comme de l’or, elle vrille un solo, derrière l’orchestre semble ramper aussi dangereux qu’un cobra qui glisse dans l’herbe pour se rapprocher de sa proie, alors elle use de son alto altier comme d’un poignard qui s’abat à chacun de ses cris de coupere cuivrés. Let Go : elle crie de joie, elle sourit, le jour s’éclaire, toute joyeuse elle se présente, un mot pour ses musiciens, elle appelle Melodie Ray pour chanter avec elle. Elle se lance dans une espèce de spoken words rythmés qui dérive vers une sorte de flow dans lequel s’insinue le doux fredonnement de Melodie Ray, des paroles davantage fleur bleue tu meurs, l’orchestre est tapi par-dessous comme s’il méditait un mauvais coup, pas de bruit mais une pulsation âpre, la joie du gospel et avec le sourire enjôleur le rappel de l’évidence que c’est à toi d’être maître de ta vie, les musicos suivent le conseil se lancent dans une espèce de solo collectif, un feu de prairie qui dévore tout sans que tu y prennes garde, maintenant elle parle, à croire qu’elle se fout de ce qu’elle vient de dire, qu’elle est pressée d’en finir, elle hoche la tête, c’est pour que compreniez que c’est à vous de jouer. La balle est dans votre camp. Mercy :  le public bat des mains, le sax se balade sur cette houle tranquille, à petits coups brefs de pic-vert qui tape sans arrêt sur

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    l’écorce tendre du monde, Melodie chante en sourdine, la figure levée vers le ciel, maintenant Lakecia est seule dans la tour d’ivoire non pas de sa solitude mais de son continuum vital, Melodie la rejoint, et le combo l’accompagne dans son cheminement, bruissement de feuilles mortes et branches cassées. Trane : elle remercie le public et annonce le dernier morceau dédié à John et Alicia Coltrane, elle nous conseille de poursuivre nos propres rêves. Be bop sans lula, mais l’énergie première, syncopée, arque-boutée sur elle-même comme le scorpion qui s’inocule son propre poison puisque c’est le venin qui le maintient en vie tant qu’il n’est point mort, le sax fragmente le son, le combo essaie de boucher les trous de l’irréparable, le morceau bascule dans sa propre mort, le seul moyen pour lui de ne pas s’amenuiser et se dissoudre dans l’infini. Le sourire éclatant de Lakecia vous remercie. Vous l’emporterez comme une lampe de poche pour éclairer les nuits accaparatrices.

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    Damie Chad.