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AU HASARD DHÔTELLIEN ( 11 ) CAHIER NATURE.

AU HASARD DHÔTELLIEN ( 11 )

...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

2020

ANDRE DHÔTHEL

CAHIER NATURE

( Cahier André Dhôtel N° 13 / 2015 )

La nature buissonne à foison dans les écrits de Dhôtel. Riche idée de l'Association La Route Inconnue de consacrer un de ses Cahier(s) qui mêle textes rares et quelques études empreintes d'un cheminement tout dhôtellien à la présence de celle-ci dans son œuvre. Dhôtel était un fervent botaniste, la Nouvelle Flore de Bonier à portée de main, les notes manuscrites de ses propres observations reproduites en début de volume témoignent de sa passion. Dans une courte étude sur les motifs floraux tels qu'ils apparaissent dans L'honorable Monsieur Jacques et L'azur Patrick Pluen dégage une première problématique, celle de l'emploi dans ses deux romans d'une floralie naturelle toute décorative et d'une autre, de par sa sauvagerie ouverte sur quelque prescience innommée d'une dimension autre, étrangère à notre monde.

Suivent toute une série de chroniques établies par André Dhôtel se rapportant à des livres composés par des scientifiques, il ne s'agit plus de s'extasier devant le spectacle de la nature, voire de la création, mais de se pencher sur elle, selon l'œil aguerri d'un entomologiste, d'un botaniste, d'un ornithologue et, grand dada de Dhôtel, d'un mycologue. Dhôtel s'interroge et s'enthousiasme, insectes et plantes développent des particularités – exemple les pétales colorées des fleurs – qui ne leur servent à rien pour croître, se développer et perpétuer l'espèce. Ou alors tout au contraire ils instaurent des stratégies qui leur permettent de se défendre de dangers dont ils ne peuvent avoir conscience. Devons-nous remercier le hasard à leur place. Ce serait-là œuvre intellectuelle de ratiocinations typiquement humaines, qui se révèlent parfois extrêmement pertinentes mais totalement étrangères aux sujets de leurs études. Et qui n'expliquent pas tout, notamment cette profusion de solutions élaborées par des êtres non-pensants et oui-instinctifs à des problèmes qu'ils ne se sont jamais posés. Dhôtel pense à des instants ( instemps ) parqués les uns à côté des autres, totalement indépendants. La nature en tant qu'un invraisemblable micmac. Qui fonctionne. Parce que se côtoient de fait deux ordres distincts – conviendrait-il d'employer le terme de règnes, dans l'un règneraient les Dieux et dans l'autre le hasard - le physique et le métaphysique, absolument différents et imperméables l'un à l'autre mais dont l'existence du second explicite les incohérences du premier. Une discussion entre Georges Becker, Patrick Reumaux et André Dhôtel, se révèle passionnante, un roman n'est-il pas aussi inutile que la corolle d'une rose !

Quatre pages prodigieuses de Florent Simonet, une courte, mais très dense analyse du roman La route inconnue, sur deux points très précis, qui se révèle essentielle quant à la manière dont Dhôtel construit ses romans, nous évoquerons l'art de la marqueterie qui consiste à mêler en les disposant les unes à côté des autres des plaquettes de bois d'essences différentes et de former à partir de leurs unicités respectives un semblant d'ordre ou de beauté.

Dans L'homme et la nature (1978 ), Dhôtel livre un texte qui dans sa première partie pourrait être écrit aujourd'hui par un militant écologique en lutte contre les poisons phyto-sanitaires, la seconde partie révèle le pur Dhôtel, une explication de ce concept de sauvagerie auquel Dhôtel se réfère continuellement sans mentionner son existence conceptuelle : est sauvagerie ce qui appartient à une logique naturelle, ce que la logique humaine ne peut saisir que très maladroitement.

Un texte de Patrick Reumaux clôt la première partie du Cahier intitulée Dhôtel naturaliste. L'ami Reumaux déteste les clichés, son portrait de Dhôtel, traversé d'anecdotes savoureuses, Dhôtel en voleur de poules et poëte raté – l'on pense à l'apostrophe de Mallarmé à Camille Mauclair – nous dévoile un Dhôtel secret retranché dans le vol de ses volatiles métaphysiques qui ont fui au loin...

Une longue étude de Patrick Bluen pose une problématique essentielle à partir de Mircéa Eliade que pour notre part nous traduirons par ce que Raymond Abellio a synthétisé sous le concept métaphysico-historial de dévoilement de l'ésotérisme, cette idée que la littérature retrouve et déchiffre les structures et la grille de fonctionnement du rapport de l'homme au monde que les canaux habituels de l'ésotérisme occidental n'assument plus. Mircéa Eliade parle des dimensions conjointes et séparées du sacré et du profane, ce qui est sûr c'est que Dhôtel a bâti son œuvre sur une intense réflexion poético-philosophique.

Ce Cahier est décidément concocté avec intelligence, si Patrick Bluen évoque les intercessions rituelles du monde sacré et du monde profane, dans son article suivant Philippe Blondeau reprend sa réflexion suscitée par l'édition du manuscrit de La littérature et du hasard approfondissant la manifestation de ces conjonctions sous le signe du hasard qui se dévoilent en tant que signes. Signes qui ne signifient rien d'autre que leur propre présence, dont la littérature dhôtellienne s'acharne à traquer les occurrences. Sans aller beaucoup plus loin que sa mise armoriale en abîme dans le récit anecdotique. Ce qui est déjà beaucoup.

Michel Lamart se livre à une profonde introspection du Mont Damion, que certains ravaleraient à une fantaisie proche de la littérature enfantine. L'on y trouve le méchant loup et le chat diabolique des contes fantastiques, ainsi que l'image d'une fille qui représentera au moins deux filles, plus deux filles charnelles. Ce Mont Damion ne serait-il pas un double du Mont Analogue de Daumal. Où l'on voit que le stupéfiant image de Breton tient plus de l'Epinal que de la secrète analogie qui unit l'homme à l'animal, et à cet autre animal sauvage, qu'est selon Dhôtel, la jeune fille, qui n'est peut-être après tout qu'une image mentale.

Nils Blanchard explore le pays auquel on arrive bien un jour dans Le ciel du faubourg. Il pose une seule question mais primordiale : que veut dire cette croix auréolée d'aubépine au cœur de ce hameau abandonné au centre du paradis perdu, retrouvé par hasard. Mais il faut bien, si l'instant du paradis a existé, qu'il existe toujours. Allez faire coïncider cette vue zénonienne de l'espace-temps dhôtellien, avec l'idée théorique d'une salvation christique universelle du chrétien Dhôtel. Quel besoin y aurait-il de sauver ce qui n'est jamais mort, ce qui a toujours subsisté.

Dernière participation, celle d'Emmanuel d'Yvoire qui explore Des trottoirs et des fleurs, exploration continuée dans le Cahier 15, nous parle du fouillis du monde, celui de la nature et ici précisément celui des objets entassés dans un magasin de brocante. Il évoque '' l'incohérence du monde'' chère aux descriptions de Dhôtel, mais n'en finit pas moins son trop court article sur le surgissement de l'infini, il emploie le mot d'épouvante, il se débrouille tout de même pour terminer son paragraphe sur le mot paradis. A croire que les lecteurs les plus perspicaces de Dhôtel suivent une même sente dans l'entrelacement des mille sentiers parcourus et ouverts par notre écrivain.

Le Cahier est entrecoupé de textes de Dhôtel aujourd'hui peu accessibles, le lecteur a ainsi l'occasion de s'apercevoir que si notre scripteur est capable de se perdre dans des myriades foisonnantes de détails, il n' a pas d'égal pour décrire de vastes paysages et régions géologiques.

Nous n'avons pas cité toutes les participations, aucun ne démérite. Ainsi l'évocation de Germaine Beaumont d'une délicieuse et amicale écriture dhôtellienne, celle aussi de Marie-Hélène Boblet qui tente au-travers de son analyse de La rhétorique fabuleuse de percer les mystères des soubassements métaphysiques raisonnés de l'écriture fabuloscopique de Dhôtel.

Ce Cahier que j'avais abordé avec une certaine appréhension, ma peur de rester à un simple niveau descriptif du déploiement de la physis en tant que spectacle, et non en tant que physis, s'est vite évanouie. Nous avons ici affaire à une des meilleures voies de pénétration au cœur de l'entreprise littéraire d'André Dhôtel.

( André Murcie. Novembre 2020. )

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