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CHRONIQUES DE POURPRE 732 : KR'TNT ! 732 : ESTHER PHILLIPS / ELLAH A THAUN / MAVIS STAPLES / DARTS / CHRISSIE HYNDE / ELIZA STARK AND THE DAPPERS / CULT OF OCCULT / GREEN CARNATION

KR’TNT !

KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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LIVRAISON 732

A ROCKLIT PRODUCTION

SINCE 2009

FB : KR’TNT KR’TNT

16 / 04 / 2026

 

 

ESTHER PHILLIPS / ELLAH A THAUN

MAVIS STAPLES / DARTS / CHRISSIE HYNDE

ELIZA STARK AND THE DAPPERS

CULT OF OCCULT   / GREEN CARNATION

 

 

 

SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :

Sur Chroniques de Pourpre : livraisons 318 – 729

http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/archive/2026/03/22/chroniques-de-pourpre-729-kr-tnt-729-jean-francois-jacq-irre-6588837.html

Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

http ://kr’tnt.hautetfort.com/

 

 

The One-offs

- Esther promise

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         Esther Phillips s’est retrouvée au point de jonction de deux phénomènes culturels des années soixante : les surboums et Atlantic. Le trio de tête des labels de r’n’b américains comprenait Stax, Motown et Atlantic. En 1967, l’Atlantic boss Ahmet Ertegun et son bras droit Jerry Wexler eurent l’idée de lancer la collection de compilations de singles : Formidable Rhythm And Blues. Idée géniale, car ces albums proposaient d’une part la crème de la crème d’Atlantic (qui était encore un pur label de musique noire), et d’autre part, t’avais sur chaque album une face lente et une face rapide. Il y eut douze volumes en tout. Taillés sur mesure pour les surboums, ces albums devinrent l’outil de base. La musique noire n’a jamais été aussi sexuelle qu’à cette époque.

         Pour tous les ceusses qui ont vécu la fin des sixties comme il faut, le mot surboum figurait parmi les mots clés. T’y allais pour jerker dans la cave, mais aussi pour les fabuleuses séances libidinales de froti-frotah, et bien sûr, le DJ ne se cassait pas la tête, il passait une face entière de Formidable Rhythm And Blues, alors tu collais ton ventre contre celui de la petite gonzesse qui avait accepté de danser et tu sentais bien qu’elle adorait sentir ton érection. Ces contacts ne trompaient pas. Rouler des pelles à rallonges sur fond de Percy Sledge et de Jimmy Hughes, c’était vraiment ce qui pouvait t’arriver de mieux dans la vie. Tu buvais la vie. Ton corps vivait. Tu te fondais dans un autre corps. Tu vivais un moment d’éternité. Quand les jerks reprenaient, tu la regardais et tu lisais dans ses yeux la réponse à la question que t’avais même pas besoin de poser. Alors on montait à l’étage tous les deux chercher une chambre. Fuck, toutes les chambres étaient prises. Ça baisait partout. L’envie devenait pressante. Il faisait trop froid pour aller baiser dans le jardin. Ne restait plus qu’une solution : les gogues. Occupé ! Fallait attendre. Alors on se roulait encore d’immenses pelles pour maintenir la pression. La porte s’ouvrait enfin, on s’engouffrait. Fuck, le mec avait vomi partout, mais bon on s’en foutait, elle s’attaquait déjà à ta braguette, elle était encore plus excitée que toi. La puissance du désir féminin dépassait tout ce que t’avais pu imaginer. 

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         Les souvenirs des Formidable Rhythm And Blues restent indéfectiblement liés à de délicieux souvenirs érotiques. Cette conjonction du sexe et du r’n’b était l’expression parfaite de l’essence même de cette musique qui cultivait et magnifiait le désir, mille fois plus que le rock des blancs, qui traitait plus facilement de la frustration. La fin de «Try A Little Tenderness» est une parfaite éjaculation. Seul un artiste noir peut atteindre ce paroxysme. De la même façon que Midas transformait tout ce qu’il touchait en or, l’artiste noir transforme le désir sexuel en art.

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         On connaissait bien les volumes des Formidable Rhythm And Blues, oh pas tout, mais on en possédait deux ou trois, à l’époque. On les écoutait avec Jean-Yves, surtout les faces rapides, on flashait sur Clarence Carter, sur le «Tighteen Up» d’Archie Bell & The Drells, sur Don Covay, sur Sam & Dave, bien sûr, mais on flashait comme des bêtes sur le «Cheater Man» d’Esther Phillips.

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         Plus tard, lors de ces échanges téléphoniques nocturnes qui pouvaient durer plusieurs heures, on évoquait parfois les cuts qui nous avaient le plus marqués, et Jean-Yves revenait sur Esther Phillips, avec cette façon qu’il avait de lâcher dans un râle : «Ah, Cheater Man». Il exprimait une antique vénération. Comment pouvait-on résister à «Cheater Man» ? Comment pouvait-on résister à la puissance du désir féminin ? Esther Phillips attaquait son Cheater Man d’une voix fabuleusement vrillée, elle swinguait son yeah dans l’élan et matelassait son couplet de tendresse black, elle avait quelque chose d’unique, de fabuleusement transgressif, elle chantait pointu, elle semblait tellement mystérieuse, elle chevrotait sur le beat, et ses yeah te broyaient le cœur, elle avait plus de sensualité que les Supremes, les Vandellas et toutes les autres Soul Sisters de l’époque, elle chantait avec un gras particulier, presque juvénile, mais en même temps, un gras de junk, qui n’était pas sans rappeler le junk divin de Billie Holiday, t’avais cet incroyable mélange de candeur et de sensualité trouble, tout ça porté par le son Atlantic, certainement new-yorkais, on n’a jamais cherché à savoir. On sait que Wicked Pickett est allé enregistrer chez Stax et à Muscle Shoals, mais pour Esther Phillips, on ne sait pas. Et on s’en fout. Au contraire des grands artistes Motown ou Stax, Esther Phillips ne se distinguait pas par un son, elle se distinguait par un style, un mélange capiteux de fragilité et de sensualité. Esther Phillips est restée pour des mecs comme Jean-Yves et moi l’artiste black parfaite, la reine de la nuit. Plus tard, on a creusé pour découvrir qu’elle était junkie et pas destinée à faire des vieux os, et ça n’a fait que la rendre encore plus légendaire à nos yeux. Destin qu’elle partagea avec Billie Holiday et Edith Piaf.

Signé : Cazengler, Esthor Burma

Esther Phillips. Cheater Man. Sur Formidable Rhythm And Blues Vol.3. Atlantic 1967

 

 

L’avenir du rock

- Le tonnerre d’Ellah A Thaun

         Le printemps arrive et l’avenir de rock décide d’aller faire une petite balade sur la côte. C’est une espèce de tradition en Normandie. Direction les plages du débarquement et un petit crochet par Utah Beach, histoire de voir si ce vieux crabe de général Mitchoum est encore en service, 80 piges après la bataille. Le seul qui n’est pas au courant de la victoire, c’est bien sûr le général Mitchoum, qui pour une raison qui n’appartient qu’à lui seul, continue d’attendre les renforts. L’avenir du rock arrive derrière le bloc de béton où se planque le général Mitchoum depuis 80 ans. Wouah ! L’avenir du rock s’attendait à tout sauf à ça : le vieux crabe est accroupi en train de chier une épouvantable colique, prrrrrrrrr prrrrrrrrrr, tout en essayant de gueuler dans son talkie walkie tout rouillé :

         — Chhhhrrrrr ! Chrrrrrrrr !

         Il n’a plus de voix. Il aura passé 80 ans à appeler des renforts. Ses efforts sont couverts par une pétarade dégueulasse, prrrrrrrrr prrrrrrrrrr, digne de celle que dépote Screamin’ Jay Hawkins dans «Conspitation Blues», sauf que là, c’est pour de vrai. L’avenir du rock se pince le nez. Pouahhhh ! C’est un désastre écologique ! Voilà ce qui t’arrive si tu te nourris de puces de mer. L’avenir du rock est écœuré, lui qui était venu tout guilleret pour chercher l’inspiration. Mitchoum continue de gueuler dans son talkie walkie tout rouillé :

         — Chhhhrrrrr ! Help-chrrrrrrrr ! Help-chrrrrrrrr !

         Il lève la tête et voit l’avenir du rock. Il attrape son Browning et tire.

         — Click !

         Heureusement, il n’a plus de munitions.

         — Calmez-vous, général Mitchoum, chuis pas un boche ! Chuis l’avenir du rock. Vous voulez du papier cul ? J’en ai dans la Twingotte !

         — Chhhhrrrrr ! Help-chrrrrrrrr ! Help-chrrrrrrrr !

         L’avenir du rock observe ce vieux déchet avec compassion. Sera-t-il encore là l’an prochain avec sa colique et son talkie-walkie rouillé ? On verra bien. Tout a une fin, surtout les bonnes choses. En attendant, l’avenir du rock sent son petit cœur balancer entre l’aphone et l’A Thaun.

 

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         Elle s’appelle Ellah A Thaun. Un bon copain nous a expliqué que ce nom à consonance intrigante était une anagramme de Nathanaëlle, et qu’Ellah est une transwoman. Alors on ouvre grand les yeux, car on sait qu’il va se passer quelque chose d’extra-ordinaire.

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         En 2021, on est allé avec une copine à Douarnenez, au Festival des Minorités, et on se souvient en particulier d’un film tourné avec des moyens ridicules par un trans grec : Athènes by night, avec les passes et des plans dans les bars. Le trans était venu présenter son film et on avait sous les yeux une réelle superstar : longs cheveux blonds, accent grec des bas-fonds et un certain côté nothing-to-lose. Ellah A Thaun, c’est pareil : une réelle superstar. Pas blonde mais brune.

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         Au départ, t’as du mal à entrer dans le set. Pour une raison X, tu passes à travers les deux premiers cuts. Et puis soudain, ça se met en route comme une énorme machine d’assaut. Trois guitares, un mec au fond qui bat un beurre du diable, et derrière, une petite Aurore aux claviers. Et quand on dit une énorme machine de guerre, c’est encore très en-deçà de la réalité. Les Anglais ont un mot pour décrire ce qui se passe à ce moment-là sur scène : onslaught. Un vrai carnage, le plus bénéfique qui soit. T’as l’impression qu’ils reprennent tout à zéro. Ellah A Thaun et ses amis font trembler les colonnes du club. Tu l’observes et diable comme elle est belle. Les cuts somptueux se succèdent. Ils développent une réelle identité sonique, ce qui fait que tu ne peux les

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 comparer à personne, sauf peut-être aux Mary Chain, pour ce qui est de la masse volumique du power, ça te tombe littéralement dessus, mais leur son va encore plus loin, bien plus loin, les trois grattes déversent un déluge d’accords bien grungy. Ils overdrivent dans l’overwhelming permanent. Ils grattent d’énormes vagues qui t’emportent. T’as l’impression d’assister à une sorte de messe de la fin des temps. Les gens qui ont assisté aux grands concerst du Velvet ont dû ressentir la même chose : messe de la fin des temps. On dit que le Velvet jouait très fort. Le Velvet transgressait. Il te paraîtrait naturel que ce soit la fin de tout avec le dernier cut de leur set. Comme le Velvet, ils transgressent. Leur set est tellement intense, tellement parfait, tellement brûlant, tellement in the face, tellement définitif, tellement inspiré, tellement schizoïde, tellement no sell out, tellement  faramineux que, bien sûr, tu ne vas pas supporter le groupe qui passe après eux. Monter sur scène après Ellah A Thaun, ça n’a tout simplement pas de sens.

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         Attention, la page Discogs d’Ellah A Thaun est bien remplie. T’en ramasses deux au merch : Arcane Major Deux et The Seminal Record Of Ellah A Thaun.

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         Si tu attaques par le deuxième, tu vas vite tomber sur «1999», un cut dense et concassé. Comme ce sont des spécialistes de l’envol, on attend l’envol. En attendant, elle screame sa chique. Solide clameur, cut beau et puissant, fin explosive : te voilà exalté. En A, t’as encore «Bonfire Rehearsal» et son ambiance Velvet. Et là t’assistes encore à une fantastique percée des lignes. En B, «Teratone» t’envoûte. Elle chante ça à la grande ambiguë. Encore plus envoûtant, voilà «When I Was A Vampire» et ses lyrics chargés de sens - Friends & enemies/ They just dont’ die.

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         Sur Arcane Major Deux, t’as quelques bonnes raisons de jubiler, à commencer par «Telepathine», attaqué à la bonne franquette, eh oh ! Son unique, power pur et gros climat. Tu retrouves la magie du set. Tout est puissant et atmosphérique sur cet album, tout est profond et enchanté. Les cuts basculent souvent dans la folie pure. Même la petite pop en lousdé de «Sentimental Brat» passe bien. À la fin de «The Flesh Fortress», Ellah A Thaun ramène les accords du Velvet, ça bascule dans la folie et là tu dis oui. «Hellbound» s’arrache magnifiquement du sol et la surprise vient de «Sister Sister», une pop délurée du plus bel effet, qui finit en hommage à Brian Wilson avec des échos de «Good Vibrations». Ça te stunne. Alors stay stuned !

Signé : Cazengler, Thaunifié

Ellah A Thaun. Le 106. Rouen (76). 20 mars 2026

Ellah A Thaun. Arcane Major Deux. Doktor Spare Records 2022

Ellah A Thaun. The Seminal Record Of Ellah A Thaun. Howlin’ Banana Records 2025

 

 

Wizards & True Stars

- Mavis serre la vis

(Part Two)

 

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         Bien sûr, Mavis Staples nous renvoie directement à l’âge d’or de Stax et aux Staple Singers. Mais les vraies racines de cette famille extraordinaire plongent dans le gospel. Pops Staples éleva ses trois filles, Mavis, Cleotha, Yvonne, et son fils Pervis dans la meilleure tradition du gospel. Avant de venir s’installer dans le Sud pour enregistrer leurs Soul blasters, les Staple Singers enregistrèrent une palanquée d’albums de gospel pour Vee-Jay, Riverside Records et Epic. Ils firent partie de cette caste d’artistes noirs réclamés un peu partout dans les églises américaines.

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         Il est conseillé de lire l’extraordinaire bio que Greg Knot leur consacre : I’ll Take You There. Mavis Staples, The Staple Singers, And The Music That Shaped The Civil Right Era, car on voit ces personnages légendaires s’animer au fil des pages et devenir incroyablement familiers. La famille Staples, c’est un peu la même histoire de rêve que la famille Franklin : dans les deux cas, le père avait autour de lui des enfants extraordinairement doués.

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         Comme beaucoup de ses congénères, Roebuck Staples démarre dans une plantation et croise le chemin de Wolf et de Charlie Patton. Puis il monte à Chicago pour y chercher une vie meilleure. En descendant du bus, en 1936, il se sent complètement paumé. C’est l’hiver. Il trouve du boulot aux abattoirs - in the House of Blood - Puis Pops fait venir sa famille, achète une guitare à 7 dollars, rassemble ses enfants dans le salon et leur attribue à chacun une note qu’il joue sur un accord en mi. Mavis avait le baryton. Pops forme le groupe et ils vont chanter ici et là, dans des églises. Et ça marche ! Concerts dans tout le pays et contrats discographiques. Pops conduit la bagnole. Chaque week-end, ils descendent dans le Sud et vont jusqu’en Californie. Quand il montre à sa femme qu’il gagne plus d’argent qu’en travaillant à l’aciérie, sa femme lui dit qu’il faut continuer. Lorsque Pervis atteint la puberté et que sa voix change, Mavis prend le lead. Pops développe sur sa guitare un style qui va le rendre légendaire. Il rappelle qu’il fut le premier à entrer dans une église avec une guitare électrique. Elvis adorait le son de sa guitare, sa réverb et ses riffs qui étaient reconnaissables entre tous. Pops jouait au trémolo sur un vieux Fender Twin et son trémolo était au pied. Et comme il a commencé par apprendre à jouer le blues, son son s’y enracine d’office.

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         En plus de son don musical, Pops est un expert en relations humaines. Il n’a que des amis. On ne lui connaît aucun ennemi. Pops est une sorte de héros américain.

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         Évidemment, ils chantent du gospel et à l’époque les grosses stars du gospel sont Sam Cooke et Mahalia Jackson. Quand Sam Cooke se mit à faire de la pop parce que le marché l’y obligeait, Pops refusa net de suivre la même voie. Aretha suivit elle aussi cette voie de la pop, avec la bénédiction de son père le pasteur. C’est aussi à cette époque que Pops prit Bobby Womack sous son aile - Pops was like my dad.

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         Et voilà que Bob Dylan tombe amoureux de Mavis ! Il est d’abord fasciné par le son de Pops. Quand on présente Dylan aux Staples, Pops n’en revient pas de voir que ce freluquet connaît leurs chansons !  Mavis : « We were just schocked that this little white boy knew our stuff ! ». Dylan, les Staples et Johnny Cash voyagent un peu ensemble et la proximité ne fait pas de cadeaux. Dylan déclare sa flamme, il en parle à Pops qui lui dit de s’adresser directement à Mavis - Don’t tell me, tell Mavis ! - Mais elle décline l’offre. Elle sait que Dylan fricote déjà à droite et à gauche. En 1969, elle arrêta de le fréquenter. Dylan voyait en effet Joan Baez et Judy Collins.

         Les Staples croiseront aussi le chemin de Curtis Mayfield et d’autres géants comme Steve Cropper et David Hood, au fil des périodes discographiques qui vont les conduire de Riverside, à Chicago, jusqu’à Stax, en passant par Epic.

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         On aurait tort de prendre ces disques de gospel à la légère. Comme chez Sister Rosetta Tharpe, on y fait des découvertes sidérantes. Ils tartinaient de la bondieuserie à tire-larigot, c’est sûr, mais Pops jouait sur sa guitare comme un wild cat. Alliez l’énergie fantastique du gospel à un son de guitare bien sauvage et vous obtiendrez une bombe. Charly a édité en 1986 une espèce de compile gospel intitulée Pray On et là-dessus on trouve tout ce qu’on aime : du gospel joué en rock’n’roll (« Going Away », Pops claque son riff derrière les chœurs), du twang (« Uncloudy Day »), de la Soul (« I Know I Got A Religion », incroyable pétarade identitaire, absolument miraculeuse de feeling), du country-rock swampy (« Somebody Saved Me »), du Memphis sound (« Let’s Go Home », monté au beat choo-choo du train qui fonce), du précurseur (« This May Be The Last Time » chanté à deux voix et pompé par les Stones qui en feront « The Last Time »), du blues de cabane (« I Had A Dream », franchement fabuleux) et « Calling Me » pour finir, un hit de 1955.

         Et toute la discographie des Staple Singers va se maintenir à un très haut niveau. L’esprit de famille nourrit leur incroyable cohésion, comme ce fut aussi le cas dans la famille de Bobby Womack et chez les Ramones. Cette cohésion explique leur longévité et la constance de leur niveau qualitatif. Chaque album des Staple Singers est un bonheur pour qui aime la Soul bien foutue, les chœurs inspirés et le beat dressé vers l’avenir.

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         Si on ne se plonge pas dans des albums aussi inspirés que Swing Low Sweet Charriot et Swing Low parus sur Riverside en 1961, on passe complètement à côté d’un gros chapitre de l’Americana. On trouve sur ces deux albums des véritables coups de génie. À commencer par « I’m So Glad », pièce de gospel fantastique relayée par un vrai festival de clap-hands, certainement les meilleurs d’Amérique. Avec « Going Away », Pops invente le gospel rock, magnifiquement amené au riff de guitare et bien soutenu à la charley. Quelle modernité ! Et puis il y a ce terrible « Don’t Knock » monté à la pression des chœurs fidèles.

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         Sur Swing Low, on tombe sur « I’ve Been Scorned », un blues de gospel qui talk about travel. On y entend les fantastiques exhalaisons de Pops, le groover céleste. Il tape au meilleur du mood de gospel side by side with my Lord. L’autre énormité se niche en B : « Good News ». On y retrouve le beat du gospel batch et Pops chante, bien chauffé par les chœurs des filles, oh il chante les louanges de Jésus. Il enchaîne ça avec une fantastique chanson de train, « Let’s Go Home ». C’est aussi sur cet album que se trouve « This May Be The Last Time », qui soit-disant inspira Keef pour « The Last Time », mais il faut avoir une sacrée oreille pour déceler la moindre trace du riff des Stones dans ce chant de gospel.

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         L’autre album de gospel pur qu’il convient d’écouter est le fabuleux The Twenty-Fifth Day Of December réédité en 2007. On pense entendre un chant de Noël avec « The Virgin Mary Had One Son » et on se retrouve avec un heavy blues extraordinairement duveteux. « Go Tell It On The Mountain » reste du pur gospel d’espérance et derrière, Pops fait les chœurs d’une voix doucement incisive et juste. Quand Pops chante « Joy To The World », il chante de la country, mais il ramène en plus de l’énergie et des clap-hands. Avec « Holy Unto The World », on renoue avec le pur Pops qui envoie les filles à l’assaut. Il met tout le turbo de l’heavy gospel et ça devient vite sexy. Les voix vibrillonnent dans l’éclat du soir d’été, et une grosse basse vient muscler tout ça. Voilà la preuve de l’existence d’un dieu du gospel. Ces gens-là savent rendre hommage aux églises en bois des vieux comtés et Pops en profite pour placer ses retours de génie. Il prend ensuite les rennes de « The Savior Is Born ». Il le prend surtout à la légère, de sa belle voix de miel. Sur sa guitare, il joue du rock. Ainsi va la vie et tout le reste de cet album superbe. Les filles noient « No Room At The Inn » dans un océan de classe alors que bat le beat sourd abdominal. Le disque se termine avec un « Silent Night » effarant d’accordance, car les trois sisters et Pops chantent à l’unisson. On se croirait chez Walt Disney alors que tombent les flocons.

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         Hammer And Nails est l’un des grands albums du siècle passé. Dès le morceau titre, on est à l’église pour swinguer avec les Staples. Mavis chante d’un côté, Cleotha et Pervis de l’autre. Elles swinguent l’incroyable délié du son et Pops gratte sa Jaguar au beau milieu. C’est Pops qui attaque « Everybody Will Be Happy », avec les claphands du paradis c’est swingué à la claque, ils doublent au huitième de temps pénultième, c’est infernal, ils nous en bouchent encore un coin. Plus loin se trouve « Great Day » encore un coup de Jarnac vibrant de feeling. C’est Cleotha qui chante d’un timbre étrangement neutralisé, comme intériorisé et ça claque des mains, Pops joue comme un punk. Quelle niaque ! En B, Mavis reprend le lead sur « I’m Willing » et les autres font les chœurs du paradis. Le cut est en deux parties, visitées par la réverb de Pops qui groove comme un diable sous le regard bienveillant de Dieu, et ça continue avec « Do You Know Him », encore une leçon de swing avec la réverb en fond de toile. Admirables personnages que ces gens-là. Ils défient pas mal de choses, à commencer par la modernité. Avec « A Dying Man’s Plea », Pops chante le blues. Il se souvient du Deep South et ils terminent avec « New Home », un groove plus funéraire, lourd, lent et bon, gorgé de feeling chaud, celui de Mavis. 

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         Encore un coup de génie sur This Land avec « Gamblin’ Man ». Pops et les filles duettent comme des dingues et montent au trémolo du grand épitome. Pops relance « This Land » magnifiquement - This land is my land/ From California to the New York Island - Puis Pops demande aux filles : Gimme that, alors elles envoient la purée d’« Old Time Religion ». On entend aussi Mavis swinguer le gospel à la soul motion dans « Twelve Gates To The City ». Elle reste une magnifique Soul Sister d’église en bois. En B, ils tournent « Didn’t It Rain » en rockab, et derrière bat le grand Al Duncan. Encore une pièce de premier choix avec « Let That Liar Alone » - Get its trouble, font les chœurs magiques. Pops chante le fameux « Cottonfields » qui dans ce contexte paraît un peu louche et on revient au gospel de Soul pure avec « Motherless Children » que Pops prend au harnais, suivi par des vagues de chœurs terribles. On retrouve la plupart de ces morceaux extraordinaires remastérisés sur Use What You Got, un album édité par Fantasy en 1973.

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         Freedom Highway est leur premier album sur Epic. Il vient d’être réédité sous sa forme complète. C’est donc un double album avec l’intro et l’outro de Pops qui en profite pour raconter des histoires et dire à quel point Mavis was a ugly baby. C’est enregistré live dans une église de Chicago. Ils tapent dans tous les classiques du gospel, « Oh When The Saints », « We Shall Overcome » et pour la première fois, on s’ennuie un peu. Ça n’a pas la pêche des deux albums qu’Aretha a enregistrés elle aussi dans des églises. On se réveille un peu au moment de « Freedom Highway » qui swingue comme un hit de r’n’b, car c’est incroyablement rythmé. On trouve en B un très beau « What You Gonna Do » joué au heavy groove. Al Duncan et Phil Upchurch accompagnent les Staples, et justement on entend ce démon de Phil enfiler un solo de basse dans l’incroyable « He’s Alright ».

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         Énorme album qu’Amen paru en 1965. Au moins cinq coups de génie, là-dedans. Dès « More Than A Hammer And Nail », on entend la belle guitare de Pops. Mavis mène le bal des anges et des crucifiés, et chauffe le final à l’extrême. Pops chante « My Jesus Is All » comme un Soul Brother. Il chante avec une voix d’une incroyable portée et Mavis vient prendre le relais. Ils tapent la fantastique pioche d’accroche de « This Train » que Pops embarque au beat ferroviaire. On tombe encore des nues à cause de « Praying Time » que Mavis prend à la magistrale, devenant du coup une chanteuse de Soul mystique. En B, ça barde, notamment avec « As An Eagle Stirreth Her Nest », pur gospel batch familial qui débouche sur la transe de gospel - Come on down one more time - Et le festival se poursuit avec « Do Something For Yourself », une admirable pièce de groove. Ça se termine avec « Amen ». Pops sait réveiller les démons d’un chant religieux. Il lève des troupes au rythme d’un tambour militaire. C’est spectaculaire. Quelle chance avait Mavis d’avoir hallelujahté avec un génie comme Pops. 

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         Why sort l’année suivante et c’est à nouveau la fête au village. Pops chante « Why (Am I Treated So Bad) » en mode heavy groove. Le groove des Staples est l’un des plus beaux du monde, ne l’oublions pas. Pops le coule au doux avec un vrai son de Jaguar. On en goûte chaque seconde tellement c’est bon. Et hop, voilà du pur gospel avec « King Of The Kings » - Understand the power my Lord - C’est vrai qu’ils rockent le gospel, Pops joue du country punk. Encore un pur bonheur que ce « Step Aside » pourri de feeling et joué au slow blues avec des faux airs de Mississippi downbeat. Et Pops fait son step ah-side. Fin de face enchantée avec « What Are They Doing », effarante pièce de gospel soul. Pops mène le bal, comme il l’a toujours fait dans sa vie, et derrière ça jive à la vie à la mort. De l’autre côté, ça repart de plus belle avec « I’ve Been Scared ». Pops a déjà les riffs de Creedence, incroyable mais vrai ! Il fait de l’heavy blues avec des chœurs d’artichaut - I’ve been touched - Il ramène le rootsy mississippique mais avec l’énergie brute du gospel batch et le train des clap-hands. Pure démence de la partance. Cette énergie du gospel est toujours là pour « I’m Gonna Tell God », un incroyable démêlé d’action christique. Pops mène le bal de God.

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         Pray On regorge de trésors et ça commence avec « It’s Been A Change » que Pops attaque à la guitare rockab du strumming de picking mississippique. Stupéfiant ! C’est monté sur un vrai beat de jerk. Quelque chose de caverneux remonte du cut, ça sent bon la crypte des anciens comploteurs de la chrétienté. Aussi énorme, voilà « Wish I Was Answered », embarqué au Popsy swing léger. C’est même carrément psychédélique. Eh oui, en est en 68, Mavis devient folle, elle chante à pleine voix éraillée, c’est dingue ce qu’ils sont bons ! Fin de face groovy avec « When Was Jesus Born ». Pops conduit ça dignement et filles hissent la gospellisation des choses au sommet du lard fumant. De l’autre côté, on tombe sur le morceau titre que Mavis chauffe à outrance. C’est l’énergie d’église de Chicago à gogo. Et ils repartent de plus belle avec « Glory Glory Hallelujah », Pops envoie les glory glory en bon maître de cérémonie. Pas de meilleur gospel que celui-là. Pas la peine de chercher dans la Pampa. Il y a tout le beat du r’n’b dans ce gospel batch. Ils finissent avec une reprise du « John Brown » de Dylan. C’est admirable de tendresse consentante. Pops ramène tout son Mississippi et les filles font les ooooh-oooh du train. Oh my God...

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         Trois merveilles résident pour l’éternité sur For What It’s Worth, un album produit par Larry Williams qui met la rythmique plus en avant. Pops prend « Father Let Me Ride » au lead et c’est tout de suite vibrant de feeling. Il chante le blues du Mississippi. Pops mène toujours le bal en B avec « In The Light Of The World ». Il agit avec l’autorité d’un chef africain, il mord bien sur le répondant des filles, il reste devant et débite son fabuleux boniment, alors les filles chantent à contre-temps au point que tout se chevauche à la pure délibérade. Encore une magnifique épopée de Pops avec « Good News » qui referme la marche. I got a home et les filles font la cuisine derrière, c’est pas compliqué. Pops nous roule tout ça dans la farine avec son feeling d’homme doux. Ils font aussi une bonne version du cut des Buffalo Springfield qui donne son titre à l’album, c’est chanté à la transe énergétique du meilleur gospel batch et claqué aux clap-hands désynchro. Quel swing ! Son « He » est aussi bien sonné aux coups de réverb. Encore un album à ranger dans l’étagère des classiques.

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         En 1968, les Staples tapent dans les reprises pour l’album What The World Needs Now Is Love, à commencer par le morceau titre déjà retapissé par tout ce que la terre compte de génies. Mavis l’entreprend avec son chien de Chicago. Mais on sent que ce n’est pas son terrain de prédilection. Il faut attendre « Don’t Let Nobody Turn You Around » pour retrouver Pops et sa traînarderie somptueuse. Pops rend hommage à Dylan et enrichit considérablement le cut au country picking. Mavis prend « I Wonder Why » au heavy blues - They use shooting people - et elle bénéficie de chœurs extraordinaires qui font I wonder why. Elle passe au r’n’b avec « Let’s Get Together » qui vaut tous les hits de Stax (ils ne sont pas encore sur Stax). En B, ils tapent dans Dylan avec Hard Rain que Pops prend en charge et on retrouve le gospel batch déterminant avec « Downward Road ». On sent qu’il y a toute une vie de passion dans cette chanson. Attention, il existe un album des Staples qui reprend quasiment les même titres : Tell it Like It Is.

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         C’est la fin de la période Epic et le début de la période magique Stax. Pops et ses filles inventent le gospel Stax pour Soul Folk In Action. Rien d’aussi évident que les Staples sur Stax. Steve Cropper n’a que 26 ans quand il commence à travailler avec Pops et les filles. Crop a la même idée du son que Pops - Pops and I hit it off. Guitar was meant to be simple, not flashy - Ils démarrent avec de fameux r’n’b de gospel qu’est « We’ve Got To Get Ourselves Together ». Crop et Duck Dunn sont de la partie et ça s’entend. Encore du pur jus de r’n’b avec « Top Of The Mountain » que Mavis conduit au sommet du top of the top de la Soul Stax. Plus loin, elle chauffe admirablement « Long Walk To DC », bien relayée par le chœur des sisters - Ouuuh yeah - Encore un terrible gospel batch, baby. Dans « People My people », Pops fait les chœurs et ça met le feu à ce pur jus de r’n’b à la Crop. C’est un must du stock Stax. Derrière, Duck Dunn poinçonne les lilas comme un bon samaritain et il remonte par la jambe du pantalon. C’est chanté à l’accord clair, une vraie bénédiction pour l’oreille du lapin blanc. Puis Pops nous chante « This Year ». En vérité, je vous le dis, mes frères et mes sœurs, c’est lui la bête. Il chante vraiment comme le plus doux des démons. En prime, il lance ses filles à l’assaut du groove.  

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         Énorme album que ce We’ll Get Over paru en 1969. On pourrait presque dire ça de tous les albums des Staples, c’est bien là le problème. On se damnerait pour « Give A Damn », un groove de r’n’b qui s’élève au-dessus d’une mer de violonnades. C’est puissant et chanté over the rainbow. S’ensuit une reprise terrible de l’« Everyday People » de Sly Stone. Duck Dunn et Crop font toujours partie de l’aventure et ça s’entend. Voilà une magnifique cover stompée au beat de basse par Duck Dunn qui tape même un solo. « The End Of Our Road » est un pur jus de r’n’b en mode Aretha et Duck Dunn joue devant dans le mix. On l’entend gratter toutes ses notes et ramener des trucs de bas de manche. Les Staples en rajoutent six couches de génie vocal, Mavis en tête. Cocktail détonnant ! « Solon Bushi » est une belle pièce de pop exotique. On se croirait en Indonésie. C’est absolument extraordinaire de vitalité kitschy. On reste dans l’énormité avec « The Challenge ». Mavis œuvre avec une insistance qui tue les mouches, ouuuh cha cha. Le morceau titre est un gospel d’attaque frontale que Mavis prend avec humilité, alors que « Games People Play » est un gospel des enfers destiné aux jukes du Vatican. Ils passent à la pop avec « A Wednesday In Your Garden », une pure énormité. Ils bouclent cet album fulminant avec une chanson politique, « When Will We Be Paid » - for the work we’ve done - C’est de la revendication logique - We worked this country ! - Des millions de nègres ont bossé à l’œil. Alors Mavis revendique avec toute l’énergie du désespoir du peuple noir - We have given our sweat and our tears - Elle a raison, personne n’osera dire le contraire.

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         The Staple Swingers paru en 1971 est probablement le meilleur album des Staples, celui qui les rendit vraiment célèbres. On pourrait même ajouter qu’il s’agit là de l’un des plus grands albums du XXe siècle. Ils l’enregistrèrent à Muscle Shoals et Terry Manning le mixa au studio Ardent, à Memphis. « This Is A Perfect World » ouvre le bal de cet album terrible avec une Soul à souffler les perruques. Voilà un cut dément, trapu et pulsé à la fois. Elles chantent ça à la patate chaude. Mavis nous emmène en enfer, mais ce n’est rien à côté de ce qui suit. « You’ve Got To Earn It » renoue avec le groove, mais un groove spécial, puisque sonné à la trompette. À se damner pour l’éternité ! Ce cut soûle et les Staples flirtent une fois de plus avec le génie universel. Les trompettes soufflent dans le cou du cut, et ça tourne à l’indécence tellement ça dégouline de modernité. Ça commence ensuite à chauffer pour de bon avec « Little Boy » - Round and round - Puis Mavis prend « How Do You Move A Mountain » entre pointes. Elle ramène le gospel dans la pop. S’ensuivent d’autres cuts de génie, comme par exemple « I’m A Lover » que Pops attaque à la glotte douce et au petit chant d’incisives - Love ! That’s love yeah yeah - Pops se sent porté par la puissance des filles et on atteint une sorte de sommet d’absolue pureté mélodique qui va bien au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Voilà où se niche le génie des Staple Singers. « Love Is Plentiful » se veut aussi infernal, monté sur une cavalcade de r’n’b puissante et dévastatrice. Pops et les filles redeviennent le temps d’un cut les rois de la soul américaine. Ils rivalisent de classe avec Sly Stone. Leur groove dévaste tout et Mavis mène le bal. S’ensuit une autre merveille : « Heavy Makes You Happy ». Les Staples l’explosent en plein vol. Pops envoie la réplique et on retombe dans la tourmente. Avec ses répliques assassines, cet enfoiré de Pops injecte du génie dans un cut déjà brûlant.

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         Quelques énormités se tapissent dans l’ombre du grand Be Altitude. Respect Yourself paru en 1972. Dans son livre Greg Kot y consacre tout un chapitre, prenant le temps de décrire l’atmosphère à Muscle Shoals, les relations entre les Staples et les Swampers, et comment se construit un disque magique - Take the sheet off your face boy it’s a brand new day - C’est Al Bell qui préférait enregistrer les Staples à Muscle Shoals, le son y était meilleur qu’au studio Stax - The vocals dictated the rhythm - Comme par exemple « This World », puissante pulsation contemplatrice. La Soul des Staples jerke le contexte avec une sorte de pogne maracassière. La Soul des Staples reste d’une indicible fraîcheur. « Respect Yourself » est bien sûr l’hit du disk. C’est un chef-d’œuvre de groove couleuvrier, une véritable avancée dans le temps, pire encore, la montée d’une chose dans la jambe du pantalon, puis le groove s’enroule et devient universaliste. C’est le groove de Pops et des filles, ils se mettent au niveau de Nelson Mandela et de Gandhi. On sent chez eux une fantastique dévotion au dévolu. Ce hit intemporel est signé Sir Mack Rice qui engueula Al Bell au départ car il n’aimait pas le son, puis il finit par s’y habituer. Les Staples tapent aussi dans une compo de Don Covey, « This Old Town », imprégnée de gospel. En B, ils se mettent carrément à sonner comme le Temptations avec « We The People ». On assiste médusé à l’enchevêtrement des registres et des envolées du beat. Ils chantent à tour de rôle et confèrent à leur enfer une puissante dynamique. On peut dire que ça rôtit. On assiste aussi à la montée en puissance de Mavis dans « I’m Just Another Soldier ». Elle sait driver la fougue des Staple Singers. Elle Staple dans le mille avec l’énergie fondamentale du gospel. Mavis règne sur la soul comme Aretha, qui vient elle aussi du gospel.

Signé : Cazengler, Mavicelard

Staple Singers. Pray On. Charly Records 1986

Staple Singers. Swing Low Sweet Charriot. Vee Jay Records 1961

Staple Singers. Swing Low. Vee Jay Records 1961

Staple Singers. The Twenty-Fith Day Of December. Riverside Records 1962

Staple Singers. Hammer And Nails. Riverside Records 1962

Staple Singers. This Land. Riverside Records 1963

Staple Singers. Amen. Epic 1965

Staple Singers. Freedom Highway. Epic 1965

Staple Singers. Why. Epic 1966

Staple Singers. For What It’s Worth. Epic 1967

Staple Singers. What The World Needs Now Is Love. Epic 1968

Staple Singers. Pray On. Epic 1968

Staple Singers. Soul Folk In Action. Stax 1968

Staple Singers. We’ll Get Over. Stax 1969

Staple Singers. The Staple Swingers. Stax 1971

Staple Singers. Be Altitude. Respect Yourself. Stax 1972

Greg Knot. I’ll Take You There. Mavis Staples, The Staple Singers, And The Music That Shaped The Civil Right Era. Scribner 2014

 

 

L’avenir du rock

 - She Darts it right

(Part Four)

         Chaque fois qu’il revient faire un tour dans les montagnes du Colorado, l’avenir du rock sait qu’il va être surpris. Voilà pourquoi il y retourne régulièrement. Pour lui, c’est une façon de se ressourcer. Il retrouve Jeremiah Johnson à l’endroit habituel, près du cadavre gelé de Jack la Hachette.

         — J’vous ai amené un p’tit cadeau, Jeremiah... Un rasoir électrique, comme ça, vous n’êtes plus obligé de vous raser la barbe avec cet horrible Bowie knife !

         — C’est bien gentil à vous, avenir du rock, mais ya pas d’prise dans l’coin...

         — Aw shit ! J’y avais pas pensé ! Navré, vraiment navré... Vous savez, j’ai pas l’air comme ça, mais je suis très tête en l’air. 

         — Vous faites pas d’mouron, avenir du rock. J’vais filer l’rasoir électrique aux Crows. Y sont tellement cons qu’y vont essayer de se raser avec, même s’il zont pas de barbe ! Ha ha ha !

         Nos deux amis rigolent de bon cœur. Les larmes aux yeux, l’avenir du rock reprend :

         — Vous zêtes toujours aussi dur avec les Crows, Jeremiah. Depuis tout ce temps, vous ne croyez pas qu’il serait temps de fraterniser et d’enterrer l’hache de guerre ?

         — Y veulent pas trop. C’est pas leur truc d’enterrer l’hache. Zont besoin de me tirer des flèches dans le dos. Pour ceux, c’est une question de survie existentielle.

         — J’allais justement vous poser la question. Les flèches sont toutes petites, maintenant. Y font des économies sur le bois des flèches ?

         — Non pas du tout. Zont trouvé un nouveau jeu. Y m’attachent à un arbre et y m’tirent des fléchettes dans l’dos !

         — Vous voulez dire des darts, comme dans les pub anglais ?

         — Exactly sir ! They play Darts !

         — Zont bon goût les Crows ! 

 

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         Si tu veux passer un bon moment, vas voir les Darts sur scène. Tiens, ça tombe bien, elles sont en ville, tu peux même y aller en chaussons. Tu connais leur cuisine par cœur, mais ça marche à tous les coups. Comme si Nicole Laurenne avait réussi à transcender le vieux garage d’orgue que plus personne ne peut plus encaisser, celui des Fuzztones et des autres tenants de ce vieil aboutissant. Elle parvient à redonner un peu d’éclat à ce genre éculé par tant d’abus. L’été dernier à Binic, les Darts sont passées comme une lettre à la poste, en plein après-midi. Ce soir au Fury, elles jouent dans de meilleures conditions. Pour elles, c’est un jeu d’enfant que de rocker le boat d’un petit club. On appelle ça le professionnalisme. Nicole Laurenne y met sa touche, une touche qu’on pourrait qualifier de passion. Elle paraît tellement sincère dans sa démarche !

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         Bon d’accord, comme on peine à sanctifier, on ne peut pas s’empêcher d’ironiser, et pourtant, sur le coup, on vibre pour de vrai, même si ça reste exactement le même show, celui qu’on a décrit plusieurs fois en faisant semblant d’y croire, ou pour être plus précis, en y croyant un peu mais pas tant que ça. T’auras pas de frissons en écoutant les Darts, mais tu vas taper du pied et secouer mollement la tête. T’auras pas

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de mélodie en écho dans la tête les jours suivants, t’auras juste des images de la petite guitariste Rebecca Davidson, perchée sur de hautes jambes gainées de noir et appliquée à gratter sa Gretsch. En fait, c’est elle qui donne du jus et qui d’une certaine façon vole le show. Nicole est bien gentille, mais la star des Darts, c’est la touchy Rebecca Davidson. Elle sort un son qui te hante la cervelle, la Gretsch bien jouée, c’est tout de même très particulier. On pense bien sûr à Ivy. T’as ce son en forme de fantôme sonique qui traverse tout, et qui dilue les graisses de l’orgue. C’est un son de niaque, un son acide, un son vampire qui semble traverser les siècles, elle le maîtrise avec une effarante économie de moyens et de gestes, elle fait preuve d’une infernale précision, comme si elle savait doser son alchimie au micro-gramme près. C’est elle qui amène la magie, elle joue fort, mais elle ne couvre pas les autres, elle a, comme on le dit des grosses bagnoles de sport, des chevaux sous le pied, et elle sait s’en servir. Alors tu ne la quittes plus des yeux. Elle reste dans son coin et veille sur le destin des Darts. Elle sort littéralement les Darts de la routine.  Elle réinjecte de l’excitation dans ce vieux garage d’orgue usé jusqu’à la corde.

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         Elles tapent des nouveaux cuts, ceux du nouvel album, Halloween Love Songs, à commencer par «Apocalypse» et son attaque à la MC5, repris à l’orgue et (sur le disk) à la basse fuzz. Sur scène, Lindsay Scarey n’a pas la basse fuzz, elle joue plus gras. Elle gronde dans le son. Toutes les dynamiques sont là, et ça marche. Elles enchaînent avec un «Zombies In The Metro» bien classique et idéal pour la scène, suivi de «Vampires In Love», bien noyé d’orgue. Tu te fais avoir à chaque fois. Parmi les nouveaux cuts, t’as aussi «Midnight Creep» bien chargé de la barcasse. Le pire, c’est que c’est bon. Sur l’album, les cuts ont encore plus de résonance. Le son est plein comme un œuf. Autre cut imparable : «The Devil Made Me Dot It» et son intro garage sixties, repris aussi sec à l’orgue et à la basse fuzz. C’est imparable. Les Darts t’embobinent encore avec «Darkness» et t’assistes à l’incroyable déballage d’«Up In My Soul». Elle retapent aussi des vieux coucous comme «Get Spooky» et «Pour Another» que les gens finissent par connaître.

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         Bizarrement, elles ne jouent pas les deux meilleurs cuts d’Halloween Love Songs : «Blood Run Gold» (un fast one bien drivé) et surtout «Dream Ghost», qui est le coup de génie de l’album, doté d’une niaque extravagante, avec la basse fuzz in tow. Le coup de génie du set est l’hommage qu’elles rendent à Lou Reed, avec une version Dartsy de «Vicious». Et là tu vois Rebecca Davidson faire sa Ronno avec un panache qui n’appartient qu’à elle.

Signé : Cazengler, Dirt

Darts. Le Fury Défendu. Rouen (76). 29 mars 2026

Darts. Halloween Love Songs. Adrenalin Fix Music 2026

 

 

Wizards & True Stars

 - Chrissie & chuchotements

 (Part Two)

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         Belle actu sur Chrissie Hynde : six pages d’interview dans Mojo et un bel album de duos. Par qui qu’on commence ? L’interview, bien sûr.

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         Pour mettre l’interviewer Doyle dans l’ambiance, elle commence par pointer une photo de Sid Vicious et croasse : «I gave Sid that lock.» Elle adore rappeler qu’elle a toujours joué dans la cour des grands. C’est pas non plus n’importe où qu’elle donne l’interview : ça se passe dans la boutique de Joe Corré, the Light House. Corré est le fils de Westwood et McLaren, pour lesquels l’Hyndie a bossé dans les early seventies. Elle rappelle ensuite qu’elle a duetté en 1994 avec Sinatra sur son dernier albums, Duets II, ce qui la conduit tout naturellement au Duets Special qu’elle vient d’enregistrer avec une palanquée de cakes et de cakettes.

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         Doyle attaque justement avec Debbie Harry, qui duette sur un cut de Duets Special. L’Hyndie ne la connaît pas plus que ça. L’Harry, c’est New York, et les Pretenders c’est Londres. Elles ont fini par tourner ensemble en Australie et l’Hyndie dit la respecter, car elle n’a jamais abusé de son charme - She never did the sort of soft porn thing - Bon bref, on s’en fout de Blondie. Par contre, elle se rappelle bien que les Beatles ont changé sa vie - I was Beatles fan number one -  Elle a adoré les sixties, The Stones, everything. Elle se souvient aussi d’un concert de CS&N assez récent à l’Albert Hall qu’elle a dû abréger car elle était prise d’un fou rire à voir tous ces vieux chanter «Guinnevere» en chœur. Doyle la branche ensuite sur la série Pistol et l’Hyndie dit qu’elle n’a pas pu regarder ça, «Because that was definitely not the way it was». Comme son personnage apparaît dans la série, l’Hyndie a dû rencontrer Boyle, le réalisateur, et la gonzesse qui l’incarne. Elle explique que Boyle a trafiqué l’histoire des Pistols et fait de L’Hyndie la cinquième Pistol, ce qu’elle n’était pas. Mais elle ne veut pas enfoncer Boyle. Elle n’est pas aussi féroce que John Lyndon qui à l’époque avait volé dans les plumes de cette grosse arnaque.

         L’interview se termine avec d’autres news : l’Hyndie a trois albums en route, un nouveau Pretenders, un album enregistré avec des Brésiliens et un nouveau jazz-flavored album avec The Valve Bone Woe Ensemble. Miam miam.

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         T’as quelques grosses surprises sur Duets Special qu’elle vient de faire paraître : à commencer par le «Me & Mrs Jones» de Billy Paul qu’elle tape en duo avec KD Lang. C’est puissant et ça te fout des frissons. L’Hyndie jette toute sa chaleur humaine dans le groove de Gamble & Huff - We got a thing/ Goin’ on - Elle monte bien le thing et fait descendre le goin’ on d’une octave. Tu sens que tu viens d’entrer sur le territoire d’un disk important. Aussitôt après, t’as le duo du siècle : une cover du «Can’t Help Falling In Love» d’Elvis, avec ni plus ni moins que Lanegan. C’est elle qui attaque et Lanegan entre à la suite d’une voix d’ange des bas-fonds. Fascinant ! T’as là deux des plus grandes voix de l’histoire du rock, tous mots bien pesés. Et ça continue avec un autre duo du siècle : l’Hyndie + Lucinda Williams. Elles tapent le «Sway» des Stones. Lu attaque à la désaille fondamentale et ça chante à l’extrême traînasse de la rascasse. Tu t’ébroues dans l’écume des jours. T’es au paradis. Pas de meilleure conjonction possible ! Et puis ça va commencer à dégénérer. Le choix des duettistes va ensuite laisser à désirer. Elle fait venir Dave Gahan, oui, le mec de Depeche Mode, pour duetter avec elle sur le «Dolphins» de Fred Neil. Il est mauvais. C’est elle qui sauve le Dolphins du naufrage. Elle parvient à groover son sometimes I wonder if you sometimes think of me. Ça continue de s’embourber avec l’«Every Little Bit Hurts» de Brenda Holloway, et puis voilà l’«I’m Not In Love» de 10cc qu’elle duette avec une certaine Brandon Flowaers : elle semble très autoritaire, mais quand l’Hyndie arrive dans le couplet, ça se met à sonner. Elle duette avec Debbie Harry sur «Try To Sleep». Catastrophique ! C’est même pathétique. Cette pauvre Debbie n’a jamais eu de voix. La plupart des invités et des invitées de l’Hyndie ne servent à rien. Ça ne te rappelle rien ? Oui, l’album des duos de Jerry Lee, Last Man Standing, où tous ces gros branleurs sont venus se vautrer en croyant pouvoir duetter avec Jerry Lee. Ça se termine avec «(You’re My) Soul & Inspiration» de Barry Mann & Cynthia Weil que l’Hyndie duette avec devinez-qui... Oui, l’Auerbach ! Il ose ramener sa fraise dans cette histoire. Pauvre crêpe ! Ils essayent de refaire tous les deux la fin du «You’ve Lost That Lovin’ Feelin’» des Righteous Brothers, mais la pauvre crêpe braille un ‘baby’ complètement raplapla. T’as vraiment des super-cloches sur cet album, comme sur l’album de Jerry Lee. Ces pauvres cloches s’y ridiculisent pour l’éternité. Les seuls qui passeront à la postérité avec l’Hyndie sont bien sûr Lanegan et Lucinda Williams. Le conseil qu’on pourrait donner à l’Hyndie serait celui-ci : entoure-toi mieux. Fuis les super-cloches et les incapables.

Signé : Cazengler, Personality Chrissis

Chrissie Hynde & Pals. Duets Special. Parlophone 2025

Tom Doyle : Talk of the town. Mojo # 387 - Februrary 2026

 

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3B

TROYES - 10 / 04 / 2026

ELIZA STARK AND THE DAPPERS

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         Strict minimal. Peu de choses. Une grande contrebasse blanche. Aucun sticker. Une Gretsch blanche. Une batterie, l’on ne voit que la grosse caisse, d’autant plus blanche que sur la façade le lettrage noir et la goutte de sang d’une rose rouge non éclose en font ressortir l’incandescence de sa blancheur.  

         En attendant qu’ils arrivent, je rejoute une goutte de noir. Viennent du Montenegro. Le mont noir. Non ce n’est pas une ville, mais un pays. Situé sur la mer Adriatique qui ne lui offre qu’une courte façade maritime, le reste est constitué de montagnes et de vallées. Pendant longtemps le Montenegro a fait partie de la Yougoslavie. Donc un groupe monténégrin. Pas du tout. Viennent de Russie. De Saint-Pétersbourg. Se sont exilés lorsque la guerre a éclaté entre la Russie et l’Ukraine… Tiens, tiens, rockabilly et politique sont deux mots que l’on ne rencontre pas trop souvent associés.

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         Se mettent en place. Sobrement sans chichi. Dan et Eliza sont pratiquement côte à côte. Juste un étroit espace entre eux qui de tout le set permettra d’entrevoir Evgeny derrière sa batterie. N’en font pas des tonnes. Petits regards échangés et hop c’est parti. Un petit instrumental, pour se chauffer les doigts. C’est tout mignon, une espèce de sonorité slowack des années soixante mais trottiné à la manière des canters d’entraînement que l’on faisait endurer aux pouliches pour les mettre en forme pour deux heures plus tard les mettre au départ de la course. Evgeny s’arroge la part du lion, le plus âgé, une frappe lourde et en même temps très fluide. Dès le départ l’on saisit qu’il n’est pas là pour se faire oublier.

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         Faut dire qu’Eliza est d’emblée inoubliable. L’a du chien. D’ailleurs elle tient sa big mama en laisse, d’une poigne ferme. Ce soir elle emprunte un look à la Imelda May. Quelle classe ! Vous trouverez facilement des photos d’elle sur lesquelles elle arbore d’autres apparences. Toujours aussi belle, une grâce naturelle, une simplicité sans artifice. Elle attire les regards.

         Ils nous ont prévenu, un concert de hot rockabilly. On dit toujours ça. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Il aura fallu qu’elle assène trois coups seulement sur ses cordes, pour que l’on comprenne que ce n’était pas un mensonge. J’ai dit trois coups j’aurais mieux fait de parler d’avalanche. Elle slappe plus vite que son ombre, elle tient le rythme sans faillir, derrière avec son métronome sinueux nous permet de nous rendre compte de l’invariance rythmique et néanmoins kaotique de la Miss.

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         Si vous avez envie de griffonner une lettre d’encouragement au pauvre Dan auquel la Demoiselle ne laisserait aucun emplacement pour se servir de sa guitare, jetez le brouillon dans la corbeille à papier. Dan n’assure pas, il maîtrise, pas le genre de gars à s’affoler pour une tornade force dix, l’est toujours présent quand il faut et encore plus quand vous ne l’attendez pas, c’est un pointilliste, une note par ci, une note par-là, intervention adéquate à tous moments, l’est comme le gars qui vous fiche les banderilles sur le dos du taureau, mais dix fois sur un morceau de deux minutes il vous plante une estocade à immobiliser un troupeau de bisons lancé au grand galop. En plus souvent avant d’officier, il jette un regard complice à Eliza.

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         Je n’ai pas tout dit sur Eliza, certes elle slappe, comme assis tout tranquillou sur votre banquette vous regardez, par la fenêtre d’un train à grande vitesse, le paysage vous sauter au visage et disparaître instantanément pour se renouveler à chaque instant.  Elle slappe à mort et à vie, mais elle chante aussi. Chant champagne explosif, chant(-)illy à la nitroglycérine. Une voix implacable, des intonations coups de fouet sur les échines de la chiourme lors d’un combat naval, elle tire à boulets rouges, sans faillir, sans faiblir, un vocal d’airain, un glaive d’acier, un couperet de guillotine, étonnez-vous que le public ait perdu la tête à chaque fin de morceau !

         Ils alignent les morceaux comme au tir aux pigeons. Plein cœur de cible à tous les lancers. Sont époustouflants. Le rockabilly comme vous ne l’avez jamais entendu. Une épure. La netteté d’une Idée platonicienne. Surtout cette force, cette netteté, cette violence. Un rockabilly féroce. Une bête fauve qui vous fait l’offrande de la beauté pure de sa course au bout du soleil et de la nuit.

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         La prestance d’Eliza, oui, sa révoltante facilité, oui mais aussi le génie d’Evgeny, alors que ces deux compères jettent toute la gomme, lui en retrait, il module, il efface, ne vient pas du jazz pour rien, l’a la frappe serpentine, celle qui se sort de toutes les difficultés, passe au travers de tous les collets, qui ordonne sans effort, l’apporte en quelque sorte une présence tutélaire à tous les excès, il n’impose rien, il pose, il façonne, il amoindrit et il exhausse, il ne bétonne jamais, il apporte le liant  qui permet au Léviathan de respirer.

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         Dan dans la retenue. Dan dans le danger aussi. Il instille les vrilles qui déséquilibrent l’ensemble, et les cales qui permettent de ne pas basculer dans le n’importe quoi. Joue de sa guitare comme l’on instille dans une potion, la goutte mortelle ou l’élixir de longue vie.

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         Trois sets. Le premier comme un typhon qui déferle sur vous sans préavis. Un gigantesque serpent de mer qui vous entoure de ses anneaux, vous avale tout cru, et vous procure l’extase du rocker que vous avez toujours recherchée et jamais jusqu’à lors rencontrée. Torride. Inarrêtable. Vous jugez que le miracle dure depuis trop longtemps. Que cette fois c’est le dernier morceau, l’ultime flamboyance. Z’ alignent encore cinq titres aussi titanesques, puis encore cinq cerises sur le gâteau flambé au rhum. Ils arrêtent, avec regret. Promettent de revenir dans dix minutes.

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         Incroyable, mais vrai, dix minutes top chrono plus tard ils sont de retour. Pour ce deuxième set, ils déploient un autre éventail. Celui des reprises, à la moulinette rockab, cela va du Theese boots are made for walkin’, vous ne les aviez jamais vu se manier le train aussi rapidement, faut dire qu’avec ces High Heel Sneakers sur lesquels Eliza s’est hissée, nos pauvres bottes ont intérêt à ne pas faire piètre figure. Suivra un Johnny Be Goode, jamais entendu poussé à un tel maximum, le rockab ne respecte rien, même pas le rock’n’roll. Comparée à cette diablerie la moulinette punk se transforme en tortillard à crémaillère. D’ailleurs ils aligneront aussi un Never Can tell davantage cloué dans les normes chuckberryennes, mais avec de clous rouillés et tordus. Pour souhaiter un bon anniversaire à Brian Setzer l’on entendra Eliza pousser le miaou à bon escient… Faut croire qu’elle a dû réveiller les tous les matous du quartier. Car l’intermède précédant le troisième set sera plus long. Z’avez une foule de matous-vus qui font la queue pour avoir droit de prendre une photo avec la toute belle. Tant qu’il y aura des hommes comme disait le film…

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         Le troisième set renouera avec l’incandescence du premier. Petit aparté : dans la journée avant de partir j’ai jeté une oreille à That Look, le nouveau single des Stones, les Stones y font du Stone dans le style première mouture. Ce n’est pas mauvais, mais j’ai peur que personne ne se jette de joie par la fenêtre après l’avoir entendu. Ben, Eliza et ses carillonneurs nous ont offert une version de Paint it Black, un ravage, qui a mis le feu aux poudres, l’ensemble du 3 B plein comme un œuf de brontosaure s’est massé devant le groupe en hurlant de joie. Pour ma part vingt-quatre heures après je ne me suis pas encore remis de cette interprétation. Elle surpasse même celle d’Eric Burdon et ses sauvages Animals… La fin du set a été une véritable tuerie, je ne m’étends pas dessus car je ne voudrais pas être inculpé pour complicité de  meurtres collectifs en réunion.

         Un grand merci à Béatrice la patronne pour ce groupe exceptionnel que personne ne connaissait… mais comment a-t-elle fait pour le dénicher !

Damie Chad.

Photos : Eric Duchêne / Djamal Maklouf

 

*

        Comme promis nous revenons sur Cult of Occult, car le culte des choses cachées ressemble quelque peu à la non-existence des Dieux.

FIVE DEGREES OF INSANITY

CULT OF OCCULT

(Season of the Mist / 2016)

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         Ces deux visages sont-ils les pendants des deux masques du théâtre, l’un souriant représentant la comédie, l’autre mine atterrée symbole du drame. A part qu’ici, ils sont tous deux effrayant, le deuxième arborant une expression de méchanceté bien plus dure que celle exprimée par le premier déjà peu engageant. Les yeux se touchent comme des vases communicants, ils expriment cette idée de degrés, les barreaux d’une échelle n’appartiennent-ils pas à la même échelle.

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         Nul besoin de se demander, le cadrage et les couleurs nous y obligent, si ce n’est pas un double clin d’œil à la célèbre pochette de In the court of the Crimson King de King Crimson. Rappelons que le disque est sorti en 1969 et que  la tête du roi pourpre est censée représenter l’homme (américain) schizoïde du vingtième siècle, partagée entre l’horreur de la guerre du Vietnam et le rêve hippie qui commence à s’effilocher…

         L’artwork est signé par Provoking Drama qui n’est autre que l’artiste Jeni Fitts, une œuvre aux portes de la folie. Qu’elle porte en elle et qu’elle essaie d’extérioriser par la peinture. Pensons à Gérard de Nerval et à Friedrich Hölderlin pour mesurer l’ampleur du combat qu’elle mène contre les structures étrangères du monde qui s’immiscent en elle.

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         Le titre est éloquent. Ces degrés d’insanité sont à comprendre comme les degrés d’une initiation. De la main gauche. Si nous avons choisi de traduire insanity par insanité et non par folie, c’est parce que la spécificité de ce terme en français induit une idée de jouissance à se vautrer dans les aspects les plus dégradants de la nature humaine.

Alchoholic : (avec un tel titre l’on ne s’étonnera pas que le groupe se fasse traiter d’alcoolique, toutefois il est nécessaire de le comprendre comme une  provocation mais aussi comme une  revendication affirmée, n’oublions pas  le nom du groupe, l’on ne mime pas les rituels.) : un bruit inaudible qui croît lentement, une batterie hésitante, titubante, cahotante, quelques coups de cymbales pour le corps qui penche, qui flanche, qui se déhanche, qui s’enclenche en dernier ressort dans sa démarche hésitante, le  gargouillis horrible de la voix, vomissures affleurantes, on croirait notre anti-héros prêt à s’effondrer dans les deux minutes qui viennent, mais non, il se reprend, un nouvel élan, un nouvel allant, son corps se cabre, se cambre, il assume, il assomme la foule de ses invectives, il manie l’invective, contre la vie et contre les autres, il ne boit pas pour oublier les problèmes qu’il n’a pas. Il boit pour oublier les autres, l’alcool comme une tour d’ivoire, une protection, un barrage contre le monde, le bruit décroît lentement jusqu’à devenir inaudible. Nihilistic : coups de gong tirebouchonné, la cérémonie peut commencer, grands coups de battoirs clinquants, la pièce est vide, les fidèles sont absents. Chant de haine martial. Si vous n’avez pas compris pourquoi je bois, voici l’explication, première stase : parce que je ne suis rien, je suis vide, comme vous d’ailleurs. Stase deux : mais vous ne le savez pas, vous ne voulez pas le savoir, vous vous prenez pour quelque chose, pour quelqu’un, mais vous êtes vide, la batterie plus forte, la basse fait le gros dos, une fois morts vous ne serez plus rien, déjà que vous n’êtes rien de votre vivant, vous êtes méprisables. Stase trois : le coup de couteau final : vous croyez en un être suprême, vous le priez, il n’existe pas. Les guitares bourdonnent comme des mouches sur un cadavre. Attention solo de batterie : des coups redoublés pour renverser des quilles de bois creuses, borborygmes de haine. Rien. Même plus de musique, c’est le coup de grâce, il éructe comme un pope russe ivre qui ne croit plus depuis longtemps à l’évangile, alors il vous donne l’absolution en grognassant la liste des commissions.  La baudruche crevée de Dieu en prend plein la gueule pour pas un rond. Misanthropic : une tornade sonique, on a compris qu’il ne s’aime pas et qu’il n’aime pas Dieu, mais si l’absence d’amour est une chose dont on se passe très bien, il est une chose que l’on chérit : la haine. La haine de l’autre. Un long passage battérial du genre enfoncez-vous ça dans la tête. Il vitupère. Il hait tout le monde, les hommes, les femmes, les jeunes et les vieux, la guitare grince comme un pendu à la grande vergue d’un bateau amiral. Elle insiste, elle vous refile un riff laminoir, et le vocal scande et danse comme un peau-rouge autour d’un poteau de torture, la haine est sans limite, il conspue l’humanité entière, le vocal chie sur vos têtes dans le vain espoir facétieux que vous sentiez la rose, l’a juste l’envie de tuer, de transpercer, d’écraser, de découper, de déchirer, la guitare vous fait un bruit de bombardier et de missiles glissant dans le ciel, apocalypse maintenant et toujours jusqu’à l’extinction de l’espèce humaine, une corde  de basse qui résonne comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase,  la haine n’a pas de fin, elle prend son temps, parfois elle brûle, parfois elle couve. Des œufs de haine. Les deux dernières minutes sont des bruits de forteresses volantes en mission pour recouvrir l’humanité d’un tapis de bombes.  Vous conviendrez qu’elle ne mérite pas mieux. Psychotic : machines, l’on se croirait dans une usine, imaginez la bande-son d’un cerveau qui fonctionne tout seul, sur lequel son propriétaire ne peut avoir une quelconque action modératrice. Un atelier qui marche tout seul. Cependant c’est le moment de la prise de conscience, le vocal s’estime malade, il est le premier à comprendre qu’il est possédé par l’idée de faire du mal, de tuer, de faire souffrir, sa plus grande jouissance serait d’assassiner le monde entier, il sait que c’est horrible, il ne peut s’en empêcher, il hurle de toutes ses forces comme un possédé. Par lui-même, sûrement, par sa propre haine, assurément mais aussi par Satan, bruit catastrophique c’est  Satan qui le lui ordonne, maintenant il peut s’amuser avec chacune de ses victimes, la torturer sadiquement, la faire souffrir lentement, je suis enfin habité par une passion, le monde a enfin un sens. J’exagère en écrivant que le morceau se termine par une joyeuse mélodie, mais enfin il y a aussi du vrai dans ce que je dis. Satanic : dernier stade, suprême degré, un son qui vient de loin, qui s’installe, qui occupe toute la place, le moment de l’inversion, la déclaration de guerre à Dieu, le monde est inversé, Satan est le Père et je suis le fils, je viens apporter la désolation, la destruction, l’humanité entière est condamnée à périr en d’atroces souffrances, en tortures dégoûtantes, vous avez un rire de cymbales qui vous fait froid dans le dos, le prophète déclare ses intentions, il conte son programme ligne par ligne, les légions de Satan se lancent sur leurs victimes, avec fureur mais sans se hâter, les coups pleuvent de partout,  l’on n’entend plus qu’un gargouillements de sang qui coule, matraquage grandiloquent, le Punisseur de l’engeance humaine donne ses ordres, nul ne doit en réchapper, tous doivent souffrir, les légions de Satan oeuvrent méthodiquement, le massacre dure longtemps, la batterie joue un peu la mouche du coche, la tuerie universelle ne se hâte pas, nul ne doit en réchapper, le vocal est en crise, il répète sans cesse les mêmes mots, les mêmes formules, un dernier riff compressif s’obstine, une vrille qui détruit tout ce qu’il reste de l’Humanité. Fin brutale. Travail achevé.

         Un opus créé pour déplaire. Cult Of Occult ne prend pas des pincettes. Z’emploient des tenailles rougies au feu pour vous faire entendre le sens des mots tout en vous écorchant les oreilles. Musicalement les esprits raffinés trouveront l’ensemble un tantinet répétitif. Ce n’est pas leur problème. Ne sont pas là pour mettre des guirlandes sur les cadavres.

         Si l’’Humanité est médiocre, si c’est un grand honneur que de l’éliminer, autant accomplir cette tâche sans attendre. La logique est imparable. Reste un problème : c’est que cette entreprise de saccage généralisé ne semble pas procurer à ce travailleur de l’horrible une grande jouissance. L’était plus heureux lorsqu’il était alcoolique que lorsqu’il obéit à son Père. Il maudissait ceux qui croyaient en Dieu, le voici devenu l’exécutant servile des basses œuvres de son patron. Il ne lui reste donc qu’à tuer son nouveau Dieu, autrement dit Satan. Ce qui entre parenthèses est accompli dans notre antérieure livraison 731 dans l’opus I Have no Name sorti voici quelques jours.

Preuve que Cult of  Occult construit pas à pas une œuvre qui ne cherche pas à tout prix le sensationnalisme. Le groupe joue une partie d’échecs avec lui-même et contre le monde. Ils ont pris le parti des noirs. Ne sont pas pour rien des partisans d’une vision occulte de l’univers. Chaque disque est à considérer comme une partie jouée. A chaque fois l’enjeu se modifie. Ne vous reste plus qu’à reprendre tous leurs disques et à méditer sur les contreparties.

Damie Chad.

 

*

         Quand j’ai vu le nom du groupe je me suis dit : tiens encore des écologistes, ensuite j’ai réfléchi, j’aurais dû commencer par-là, c’est quoi une carnation verte me suis-je demandé, poursuivant ma première impression j’ai décrété que ce devait être une touffe d’herbe, heureusement mon cerveau a revivifié la bougie de mon intelligence qui commençait à décliner, une carnation verte me suis-je écrié c’est la peau d’un mort, voici qui devenait diablement plus intéressant, j’ignorais que cette déduction était totalement fausse mais le reste de la pochette m’a convaincu…

A DARK POEM PART I

THE SHORES OF MELANCOLIA

GREEN CARNATION

(Season of the Mist / 2025)

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Merveilleuse pochette. Nous retrouvons Niklas Sundin qui a déjà signé, entre autres, deux couves pour Aephanemer (voir livraisons 705 du 09 / 10 / 2025 et 710 du 13 / 11 2025) que nous avons beaucoup aimées surtout celle de l’album World of Wilderness qui exprime si bien par son merveilleux équilibre le sentiment de la finitude apollinienne de la grécité antique. Tout autre époque pour ces Rivages de la Mélancolie dans lesquels se télescopent et la modernité de la bande dessinée et l’attrait de l’esthétique symboliste.

Il y aurait beaucoup de réflexions à mener quant à l’interprétation de cette antagoniste fusion entre la modernité de l’art de la BD et le mouvement pictural symboliste. La remise en cause de la suprématie de la clinquante imagerie du surréalisme s’est d’ailleurs en partie effectuée ces dernières décennies par le jeu de l’illustration des pochettes des trente-trois tours.  Face à une modernité angoissante il ne s’agit pas d’un retour timoré vers la vieillotterie d’images rassurantes mais l’expression logique du déploiement du rock’n’roll, art phonique enté sur la révolte du mouvement romantisme dont il est et l’ultime surgeon et une nouvelle semence.

Green Carnation provient de Norvège. Il fait partie de ces groupes qui bénéficient d’une aura mythique quant à leur traitement du Metal dont ils ont expérimenté toutes les sentes. Toutes les traverses et tous les travers. Il a connu des temps d’arrêt et moult changements. Toute métamorphose nécessite des stations chrysalidaires. A Dark Poem est une trilogie ambitieuse, le troisième volet est à venir.

Kjetil Nordhus : lead vocals, backing vocals / Stein Roger Sordal : bass, rhythm guitars, lead guitars, keyboards / Bjørn Harstad : lead guitars, effects  / Endre Kirkesola : keyboards, synthesizers, organs, effects /Jonathan Alejandro Perez : drums

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As silence took you : un concept album. Tout de suite un parti pris. Le texte est privilégié par rapport à la musique. Attention de supers musicos mais qui servent une musique d’accompagnement. En contrepartie Kjetil Nordhus a intérêt à assurer. S’en tire bien. Le texte n’est pas des plus faciles. Commence par un mort.  Ce n’est pas le plus terrible. Un homme se penche sur son passé. Ce n’est pas le décès de la mère qui compte. Ce sont les mille morts qu’occasionnent les mille mots d’une maman qui jugeait son gamin durement. L’a fallu qu’il fasse avec, même si avec le temps il comprend qu’elle le mettait en garde contre la vie. Du pathos, mais si bien modulé, sans affectation que l’on se laisse prendre. La musique est au point, mais l’on aurait un orchestre symphonique à la place, s’en apercevrait-on… In your paradise : je vous rassure sur la vidéo il y a bien un orchestre de rock qui joue – même si par deux fois Ingrid Ose s’en vient jouer de la flûte traversière – l’on remarque la barbe grise de

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Nordhus et cette étrange manière d’Alejandro Perez de se servir de son bras droit comme s’il était indépendant de son corps, pour le décor vous connaissez, c’est Gaza ou l’Europe dans deux ou trois ans, curieuse manière de décréter ces scènes de violence comme le paradis, mais soyez philosophe comme les paroles de la chanson, ces horreurs sont l’endroit où tu vis, profites-en bien, c’est le seul paradis dans lequel tu vivras, sois-en persuadé dans ta tête. Me, my enemy : z’y vont sur la pointe des pieds, mer calme et paisible, en plus ils partagent mon optimisme sur les années futures, la mort plane plus près de nous qu’on ne le pense, alors ils préparent une stratégie de survie, vos ennemis, leurs canons, leurs missiles, certes ils sont forts et dangereux, mais le plus grand de vos ennemis, c’est vous, c’est votre peur qui vous empêche de rire et de sourire à la vie même quand la mort s’approche, l’on n’est pas loin du concept d’amor fati ( Amour du destin) que Nietzsche a développé dans son œuvre, le fait que nous soyons mortels nous oblige à accepter la vie qu’elle soit bonne ou mauvaise. Riez, chantez, dansez. The slave that you are : entrée fracassante, la mort n’est pas sans cesse à nos trousses, pourquoi une telle hargne metallique alors que nous sommes dans notre petite vie pépère, dans notre niche écologique de survie, parce que tu es un esclave, avec une âme d’esclave, tu bosses et tu obéis, tu profites des miettes du Système, mais le système t’a déjà volé ton acceptation et ton âme. Ne te pose pas trop de question et n’en formule aucune. Surtout abstiens-toi de position politique… Une voix doucereuse vient te conseiller. Ecoute plutôt le fracas de la musique. The shores of melancholia : peut-être le plus beau morceau du disque parce que le plus énigmatique. Lyrique à souhait, c’était avant, quand Ophélie avait trouvé refuge dans les bras d’Hamlett, le temps a passé, Eros a estompé Arès, à moins que ce ne soit tout à fait le contraire, pour un temps, était-ce vraiment le bonheur, tant de soldats sont morts… Une histoire humaine parmi d’autres. Qu’en reste-t-il… Too close to the flame : le dernier morceau. Le bilan. Dans sa tête tout s’emmêle, en est-il lui-même conscient alors qu’il est en pleine introspection, elle (qui ?) n’est plus là, l’essaie de faire avec, se débat avec ses fantômes, mais le revenant le plus fantomatique n’est-ce pas lui-même… Un pied dans la vie. Un pied dans la mort. La sienne ou celle des autres. Etrangement l’accompagnement atteint à une dimension épique.

         Ces Dark Poems, comme leur qualificatif l’indique sont bien sombres. Si l’on vit : l’on survit. Et si l’on survit n’est-on pas déjà mort. Est-ce nous qui renonçons à la vie. Ou la vie qui renonce à la mort.

A DARK POEM PART II

SANGUIS

GREEN CARNATION

( Season of the Mist / Avril 2026)

Pochette choc. De Niklas Sundin. Le soleil est tombé sur la terre. Une minuscule goutte de sang si on compare la planétaire catastrophe de notre habitat à l’incommensurabilité du monde. Cette peccadille ne suffirait-elle pas à teindre le monde de notre vulnérabilité triomphante. Sommes-nous sûrs qu’elle ne se soit pas infiltrée en notre intérieur. D’ailleurs n’est-elle pas tombée de la lymphe de notre pensée…

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Kjetil Nordhus : - vocals / Stein Roger Sordal : bass, rhythm guitars, lead guitars, keyboards / Endre Kirkesola : keyboards, synthesizers, organs, effects, backing vocals / Jonathan  Alejandro Perez : drums.
Sanguis : étrange ce rythme un peu chinois pour débiter ce deuxième volet de la trilogie, ne dure pas très longtemps, ce premier morceau ressemble un peu à l’ouverture du premier opus, un accompagnement, un vocal imprime sa forme à la musique même lorsqu’il se tait, des montées et des descentes, une voix qui grinçonne un tantinet alors que les instrus nous la jouent générique, le thème identique, pas seulement axé sur la mère, cette fois la famille en entier, le père en prend pour son grade, violent, buveur… se dégage tout de même une espèce de sérénité, le paternel lui aussi trimballe ses propres valises, son exemple parce qu’il sera un contre-exemple pour le fils, aidera celui-ci à s’en sortir, tout compte fait sont tous dans la même galère. Sur la fin le son se froisse, un peu à la manière d’une âme blessée… Loneliness told, loneliness unfold : (Stein Roger Sordal : lead vocal) : une voix qui parle, est-ce soi-même ou un ami, vivre dans la crainte n’est pas possible, avoir le courage de surmonter ses anciennes douleurs, triste mélodie, une guitare et un simple chant, tu as le droit de te confronter à ton passé dans lequel tu t’enfermes, la solitude referme ses ailes sur toi, sans doute faut-il boire la coupe jusqu’à la lie. Sweet to the point of bitter : après la triste ballade, l’envol hésitant avec ses chutes et ses rebondissements, sans doute faut-il totalement intérioriser l’échec pour non pas s’en débarrasser mais s’en servir comme d’un trampoline pour rebondir et retomber, dix fois, cent fois, mais de plus en plus haut, ne pas partir dans la vie au grand galop, un trot fragile peut suffire, l’espoir fait vivre, ne se sent-il pas la force de faire admettre sa faiblesse à une autre âme, le rythme galope, le vocal s’enflamme et gagne en intensité. Faut prendre le temps d’écouter, l’accompagnement semble couler de source mais il épouse les émois de l’âme blessée qui s’automédicamente au plus près. Une subtilité instrumentale surprenante. I am in time : c’est parti, pour l’acceptation de soi, tout le passé, le présent et le futur, même si la voix tremble un peu, même si la musique semble parfois retenir son souffle dans la crainte d’éteindre cette soif de volonté, ce désir de vivre envers et contre tout, l’est maintenant dans la présence de son existence, pour les bons comme pour les mauvais moments, le chant accède à une plénitude d’acceptance étonnante. Fire in ice : le feu en soi, la glace aussi, se confronter aux autres, pour mieux se retrouver en soi-même, s’accepter tel que je suis, même si je ne sais pas trop où je me situe, la musique court, la voix implore, la basse rabat les bassesses, la voix s’élève, encore plus claire pour affirmer sa propre prégnance dans la nature, maintenant elle se gonfle de colère, elle ne croit plus qu’en elle-même, davantage qu’en lui-même, pas un héros, mais exemplaire. Triomphe du moi sur soi-même. Lunar tale : ( :+ Ingrid Ose : flûte) : métaphore, la voix traîne, comme un enfant qui veut persuader ses parents qu’il est devenu grand, le grand saut, la flûte d’Ise, les notes de piano, cette guitare grattée, le moment du grand partage, la grande résolution d’être soi jusqu’au bout de soi, ne plus regarder en arrière, étrange toutefois cet hymne au vouloir-vivre, sur une musique qui semble avoir du mal à s’agréger, que présage cette dichotomie, le meilleur ou le pire… Nous attendrons le troisième volet.

         J’avoue que je ne suis pas très sensible à cette musique, trop prog à mon avis. Quant à la thématique elle me paraît un peu trop souffreteuse. Résiliente pour lâcher la tarte à la crème de notre époque. L’ensemble n’a pas la force du Cri de Münch. Ce que je préfère dans ces deux opus ce sont les deux couves de Niklas Sundin.

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Sanguis (Blood ties) : vidéo sortie en avant-première du premier titre de l’album. Toujours intéressant à regarder, celle de Paradise (voir plus haut) qui accompagnait le premier volet s’avère supérieure, presque hiératique. 

Damie Chad.

 

 

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