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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 6

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 10 ) CAHIER ARTS ET ARTISTES.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 10 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    ANDRE DHÔTHEL

    ARTS & ARTISTES

    ( Cahier André Dhôtel N° 15 / 2017 )

    André Dhôtel n'a pas témoigné aux plasticiens – employons ce vilain mot issu de notre modernité – le même intérêt qu'aux écrivains. Il ne s'est pas inscrit dans la grande tradition d'un Baudelaire, d'un Mallarmé, d'un Apollinaire. Il n'a jamais prétendu être le compagnon de route, sans même parler d'une cause à défendre, d'un mouvement artistique novateur. Cet homme né en 1900 aurait pu s'engager dans la croisade de l'art moderne. Il a vécu en dehors de tout ce tumulte.

    Peut-être était-il trop près de la nature pour s'intéresser à sa représentation. Une autre explication qui vaut ce qu'elle vaut : si Dhôtel a manifesté un intérêt certain à l'aventure Dada, sans jamais se revendiquer du dadaïsme, il s'est détourné du surréalisme. Il y a chez Dhôtel – même s'il s'en défend - un petit côté anarchiste qui s'est trouvé en sympathie avec le chamboule-tout dadaïste, la prise du pouvoir surréaliste a dû lui apparaître – ce qu'elle a été – pour une remise en ordre, l'institution culturelle de nouvelles valeurs. Le stupéfiant image de Breton, n'était-ce pas le retour à la revalorisation peu iconoclaste de la représentation classique. Cette cassure dada-surréalisme n'est-elle pas d'ailleurs le prologue annonciateur du drame qui se déploiera tout au long du vingtième siècle, la récupération de l'émulsion révolutionnaire par le pouvoir politique.

    Dhôtel ne professe aucune théorie généraliste quant au déploiement de l'art de son temps. Ce Cahier 15 en apporte la preuve évidente. Dhôtel ne court pas après les artistes, ni ne les précède d'ailleurs. Des rencontres. Suscitées par d'autres. Sa réputation d'écrivain connu et puis reconnu n'y est pas pour rien. Avoir la signature ( et un texte ! ) de Dhôtel sur un carton d'invitation ou de présentation d'une exposition vous posait un artiste.

    Ce qui n'a pas empêché Dhôtel d'accéder à la gloire iconographique. A l'instigation de Jean Paulhan, qui fidèle à la grande tradition dix-neuviémiste a maintenu un dialogue entre littérature et peinture, André Dhôtel fera partie de la série des quarante portraits d'écrivains de son temps brossés par Jean Dubuffet. Son Dhôtel nuancé d'abricot est présenté par le Centre Pompidou dans sa recollection des cent chef-d'œuvres du musée. Qu'en dire, si ce n'est que le but de l'art brut n'est pas de flatter le modèle, tout poseur vit aux dépends de celui qui le portraitise, Dubuffet a dû beaucoup s'amuser à se payer la bobine de ses victimes. L'ensemble nous évoquerait plutôt, toute proportion gardée, Les quarante médaillons de l'Académie de Barbey d'Aurevilly pour qui il n'y avait pas de mal à dire du mal de ses illustres contemporains. Dhôtel n'en fut pas offusqué, il avait pour habitude de porter un regard distrait et compatissant sur le monde qui l'entourait.

    Le témoignage de Michel Gillet qui ouvre le recueil est impressionnant. Ce sculpteur qui deviendra son ami nous parle de la grande simplicité de Dhôtel. L'homme n'aimait guère les chichis et les protocoles. C'est en silence et dans sa propre solitude qu'il se confronte aux œuvres qui encombrent l'atelier. Gillet est un créateur, pas un paraphraseur a épiloguer sur son '' travail''. L'œuvre se suffit à elle-même et parle pour elle. La même attitude que l'écrivain vis-à-vis de ses livres. Grande leçon mallarméenne que le Livre ne se commente pas, qu'il se perçoit dans le seul rapport qu'il entretient avec l'univers. Une fois polie, et rendue à une forme primordiale, la bille de bois ne se préoccupe plus du sculpteur. Michel Gillet et André Dhôtel préfèreront courir après les champignons que doctement déblatérer sans fin sur les mérites de leur génialité...

    Les rencontres de Dhôtel avec ses illustrateurs semblent être fortuites. L'on peut aussi parler d'une stratégie délibérée du hasard. Dhôtel ne se comporte-t-il pas dans la vie, comme ses héros dans ses romans, partir sans but, se laisser guider par les embranchements des chemins, tôt ou tard, ce qui devra se produire se produira. Un chien qui batifole dans l'herbe finit par mettre le museau sur la piste qu'il ne cherchait même pas mais qui l'attendait sur son errance désordonnée.

    Le lecteur n'a qu'à se comporter pareillement dans ce livre à l'iconographie très riche - La Route Inconnue nous offre même des reproductions couleur – qu'y a-il de commun entre tous ces artistes que Dhôtel a remarqués, ou qui l'ont approché, linogravures, peintures, sculptures, caricatures, autant d'approches divergentes, tantôt réalistes, tantôt oniriques, mais qui toutes se croisent en un point de fuite inconstant... l'énigmatique dhôtellien qui a beaucoup écrit pour cacher dans les halliers de ses romans une révélation inédite des transparences du monde.

    Pour ma part j'élirai ce dessin inspiré de Jacky Redon illustrant un article de Claudine Jardin in Le Figaro Littéraire du 23 mars 1974, sur Le couvent des pinsons, un des romans les plus captivants de Dhôtel, enté selon la langue prophétique des oiseaux, dévoilant un Dhôtel ésotérique des plus palpitants, cette figure de barde, le chien amical devant, mais le corbeau sur l'épaule lui susurrant l'on ne sait quoi à l'oreille, nous sommes entre Edgar Poe et légende odinique. Que révèle ce volatile, le passé ou le futur de quelle fantasque tragédie.

    Un dernier conseil pour ceux qui ne veulent pas déchoir de leur quiétude. Feuilleter le livre mais ne pas s'arrêter, ne pas s'alanguir sur une image. Par exemple ce bronze poli de Michel Gillet, pourquoi s'élance-t-il si haut, sans titre est-il spécifié, est-ce une aile d'oiseau ou un chapeau d'oiselle, sans titre est-il annoncé, mais voici que le monde dhôtellien attire à lui toutes ces représentations et leur octroie une signification indélébile. Doit-on comprendre cent titres comme autant d'incertitudes du hasard.

    Dans une dernière partie intitulée Dans les romans... Il vaut mieux se fier à Dhôtel qu'à ses dessins, dans Plus que l'espace, Histoire d'un fonctionnaire et d'un dessin chinois Emmanuel d'Yvoire, nous rappelle l'article critique que le jeune et velléitaire Florent Delorme n'écrira jamais sur... les oiseaux de Braque. Lorsque d'Yvoire braque les yeux sur un roman de Dhôtel, il ne nous interdit pas d'y voir les espaces séparés qui cernent les êtres... Il fracture ainsi la porte qui permet de ne pas se perdre dans la tour d'ivoire dhôtellienne.

    Florent Simonet se livre dans Léopold Péruvat, street artist à une longue analyse d'un des derniers romans de Dhôtel, Des trottoirs et des fleurs, paru en 1981. Livre qui relate les amours - les, parce que dans ce roman le grand amour se fragmente en plusieurs éclats – à tel point que l'on en oublierait que toute l'action est rythmée par les dessins que le dénommé Léopold réalise à la craie sur les trottoirs de sa ville. Œuvres périssables par nature, qui révèlent un garçon doué mais qui ne se donnera jamais les moyens d'accomplir sa vocation d'artiste. Le héros dhôtellien vise davantage la médiocrité que la réussite sociale... Florent Simonet démontre avec brio que chaque dessin entrepris par Florent n'influe peut-être pas sur son destin mais sur ses rencontres. Un tableau final récapitule son analyse. Le livre ne se termine, si l'on réfléchit bien, ni bien, ni mal. Nous rajouterons ceci : d'abord que ce roman n'est pas sans présenter d'étranges correspondances avec La prose pour des Esseintes, le prénom de Pulchérie est des plus flagrants, il est d'autres échos plus subtils mais très significatifs. De fait le roman est la réponse d'André Dhôtel à Un coup de dés n'abolira jamais le hasard, toujours de Mallarmé, que nous rencontrons dans tous les interstices de l'œuvre dhôtellienne, interrogation désespérée du poëte quant à l'efficience du geste de l'œuvre littéraire, ici picturale, sur l'univers. Dans ce roman André Dhôtel se montre terriblement optimiste puisque le soleil répond aux soleils dessinés par notre street artist.

    Les ultimes photographies de Philippe Délépine, ouvrent les Ardennes sur un infini. A regarder pour risquer de s'y perdre.

    André Murcie. ( Novembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 9 ) CAHIER DHÔTEL LECTEUR.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 9 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    L'on ne parlera jamais assez du travail accompli par l'Association La Route Inconnue pour la préservation – le statut de la littérature est à ce point en déshérence en notre pays que le terme n'est pas trop fort - de l'œuvre d'André Dhôtel. Les Cahiers et le Bulletin régulièrement édités mettent à jour de multiples écrits oubliés et inédits et permettent de découvrir l'un des romanciers les plus curieux et fascinants du siècle précédent.

    DHÔTEL LECTEUR

    CHOIX DE TEXTES CRITIQUES

        ( Cahiers André Dhôtel N° 11 / Déc. 2013 / La Route Inconnue )

    André Dhôtel a rédigé, parallèlement à son œuvre de romancier et de poëte de nombreux articles de critique littéraire. Encore ce terme, qui s'est chargé depuis un siècle d'une insupportable prétention scientifique, est-il à moduler, il conviendrait mieux d'employer le terme d'attentionnement littéraire. Dhôtel attire l'attention sur des livres, s'il répond aux nécessités circonstancielles qui ponctuent l'activité éditoriale ou les disparitions de certains collègues, avant tout il pratique la recension amicale et spirituelle. La bibliographie sise en fin de volume répertorie plus de cent cinquante textes critiques. Ce Cahier met l'accent sur trente écrivains. Une courte présentation dues aux scrupuleuses et savantes plumes de Philippe Blondeau, Roland Frankart et Emmanuel d'Yvoire, permettent d'en situer les circonstances rédactionnelles mais surtout d'aiguiser et de nourrir la curiosité des lecteurs quant à des auteurs qui parfois ne sont plus que des noms un tant soit peu effacés dans une oublieuse mémoire collective.

    Une première constatation s'impose en lisant ces articles. Le romancier Dhôtel cache bien son jeu. Ses héros se débattent dans un quotidien peu reluisant et s'ils débouchent dans des sentiers de rêveries nervaliennes cela semble dû à un hasard des plus fortuits qui ne saurait être porté au crédit d'une volition obstinée. Il n'est pas de manière plus absolue de cacher une chose que de la dévoiler totalement, généralement lorsque l'on s'y trouve confronté, l'on n'y croit pas, l'on détourne le regard, l'on cherche ailleurs. L'on parle ainsi de la transparence du style dhôtellien. Souvent avec une nuance péjorative. Comment et pourquoi ce type se permet-il d'écrire cette prose si limpide, certes miroitante, mais qui manque tout de même de profondeur.

    Cette réunion de textes critiques permet avant tout de se rendre compte de la solidité des connaissances dhôtelliennes. Ce pluriel est par trop scolaire. Cela sent son professeur. Remplaçons-le par son singulier. Connaissance. Une véritable weltansschaung. Au sens romantique allemand du terme. Dhôtel ne parle pas depuis ses goûts et ses couleurs, il possède une pensée propre et procède de celle-ci, cela ne saurait nous étonner venant de la part d'un professeur de philosophie. Une pensée que nous répétons solide et bien arrêtée, mais dont il tait la présence. Il s'est abstenu de la mettre par écrit. L'échec de l'écriture de La Littérature et du hasard l'a échaudé. Il s'est même défendu d'y faire la moindre allusion dans ses romans. Sauf dans le tout dernier, mais si prudemment qu'il est très possible ne pas le remarquer.

    Pourquoi Dhôtel a-t-il adopté cette stratégie de non-mise en avant, de scellement, de cèlement, de cet aspect de sa personnalité. L'on évoque sa modestie. L'individu n'était pas pédant. Avait-il peur de froisser en se prévalant d'une dextérité intellectuelle un peu au-dessus de la moyenne. Pour notre part nous répondrons qu'il ne jugeait pas essentielle une telle capacité, s'il a développé le versant romanesque de son œuvre c'est parce qu'au-delà de la connaissance logique il accordait la première place à l'expérience. A cette faculté de passer une certaine ligne du réel, de mettre les pieds dans le cristal de la rêverie, celle-ci n'étant pas une songerie phantasmatique qui consiste à caresser indéfiniment des idées qui vous font du bien mais le franchissement existentiel d'une limite dangereuse, l'entrée dans une zone interdite par l'horreur éthérique qu'elle induit.

    Nous n'abordons pas ici le problème de la mystique chrétienne. Dhôtel n'a pas évité le sujet. Son Saint Benoît Joseph Labre en témoigne. Labre est en attente, il ne reçoit pas Dieu en lui. Se met-il même en posture d'accueil ? Ne s'en juge-t-il pas indigne. L'article final ( les textes sont classés par ordre alphabétique, mais parfois le hasard fait bien les choses ) consacré à Simone Weill est assez éloquent. Nous soulignons que dans cet écrit, Dhôtel cite Joë Bousquet. Pour ceux qui connaissent le prodigieux poëte expérimental que fut le poëte carcassonnais, la cause sera davantage entendue.

    Philippe Blondeau le remarque fort pertinemment dans son introduction. En fin de compte il semblerait que tous les écrivains dont Dhôtel évoque, soit l'ensemble de leur œuvre, soit un ouvrage particulier, soient tous de fervents dhôtelliens ! Ou du moins des Dhôtel qui s'ignorent. Ainsi certains romans qu'il présente semblent être des résumés de ses propres ouvrages. Il est évident qu'en parlant des autres Dhôtel ne parle que de lui. Peut-être même se trahit-il. Mais nous le pensons pas, lorsque l'on possède une pensée hégémonique ( qui couvre tous les champs du savoir ) le phénomène est inévitable. Lorsque nous désignons l'entièreté des champs du savoir, ceux-ci couvrent la reconnaissance de nos propres ignorances, mais aussi et surtout ( et surtout chez Dhôtel ) la prescience des champs de ce que Bousquet nommait les domaines d' in-connaissance.

    Un détour réflexif et subsidiaire s'impose ici. Existe-t-il en littérature un ''air du temps'', une mode des thématiques ( exemples parfaitement criant dans notre actualité ), une convergence de nécessités historiales ( personne ne saurait le nier ) , plus difficile à apprécier, et surtout à poser en leur êtralité, des noozones intellectuelles et spiritiques dans lesquelles convergent et s'agrègent les démarches de tout un essaim d'individus. L'on parle bien des familles de pensées qui réunissent – cela est patent à un strict niveau idéologique – des réactions similaires et des comportements idéatifs de grande proximité. Nous ne nous situons pas exactement à ce niveau, nous évoquons l'imbrication collectiviste pratiquement inconsciente ( chassez toute nuance psychanalytique de ce mot ) qui fait que des individus esseulés travaillent à la confection d'une espèce de toile d'araignée psychique – les indiens, les natifs d'Amérique, n'ont-ils pas mis au point le concept et l'objet adéquat au fonctionnement de la théorie des attrape-rêves – filets impalpables qui agissent à l'instar de tremplins invisibles qui permettront à certaines intelligences particulièrement pertinentes et douées d'un esprit créatif de rebondir plus haut que la moyenne.

    Reste maintenant à entrevoir une nouvelle hypothèse à la retenue que s'est imposée Dhôtel. Elle réside en un endroit très précis du déploiement de sa pensée, dans l'articulation qui soude pensée et religion, philosophie et croyance. Au moment exact où s'établit la rupture épistémologique entre logique aristotélicienne et foi. Credo quia absurdum est. Encore un vertigineux hasard si dans sa notice occasionnée par le décès de Camus, Dhôtel s'attarde longuement sur les propos tenus par le philosophe quant à sa répugnance à être catalogué selon l'unique notion d'absurde par laquelle on le définit, alors qu'elle ne serait pas consubstantielle à sa pensée ! Nous y voyons pour notre part la difficulté que la philosophie a à arracher les surgeons moyenâgeux de la pensée chrétienne... Mais ceci exigerait d'autres développements... Notons que la pensée de Jean Paulhan que Dhôtel considérait comme un maître, pensée toute matérialiste qui s'intéresse à une analyse du langage appliquée à la littérature, tout en faisant l'impasse sur ses applications philosophiques, en vient à buter contre sa propre sécheresse descriptive qui débouche sur presque rien, d'où la nécessité de la jambe de bois du salut par le christianisme... Dhôtel en a sûrement gardé un sentiment ( il ne s'en vante pas ) de mauvaise conscience philosophique.

    André Murcie. ( Novembre 2020. )

     

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 8 ) LA LITTERATURE ET LE HASARD.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 8 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    LA LITTERATURE ET LE HASARD

    ANDRE DHÔTEL

    ( Fata Morgana / Septembre 2015 )

    Entre 1942 et 1945, André Dhôtel assemble sur huit cahiers d'écolier et nombre de feuilles volantes un ouvrage théorique qui n'aboutira pas à partir desquels Philippe Blondeau s'est attelé à établir un texte cohérent afin de le présenter aux fervents lecteurs de Dhôtel. A lire cet ouvrage l'on comprend aisément pourquoi l'écrivain l'a abandonné en rase campagne. L'ensemble est décevant. Dhôtel reste trop près de son sujet ce qui est d'autant plus gênant qu'il a du mal à le définir clairement. Philippe Blondeau décrit avec précision les évènements qui ont dû le décider à se lancer dans cette aventure avortée. Sur la fin, sans doute l'auteur de Les rues dans l'aurore s'est-il aperçu qu'il traitait et cernait son sujet avec beaucoup plus de maîtrise dans ses romans que dans ses réflexions théoriques. Nous possédons notre explication de cet échec dhôtellien. Il nous semble résider en sa trop grande proximité avec la pensée de Jean Paulhan, et ce hiatus qui s'est installé entre les deux hommes, l'un qui n'était qu'un faiseur de rois ( littéraires ) à la pensée asséchée réduite aux artifices du langage et l'autre un véritable créateur porteur d'un monde intérieur et d'une véritable vision séminale. D'ailleurs dès le deuxième chapitre Dhôtel se hâte de dresser les prémices d'un roman à la Dhôtel, décor, personnages, héros. Il ne va guère plus loin, ce n'est guère le lieu, aussi se contente-t-il de revendiquer son droit à la paresse en tant que l'expression naturelle d'une chose à être ce qu'elle veut être.

    De la solitude de l'écrivain l'on passe au prolétariat des lecteurs. Pas une classe sociale unifiée, des individus, des solitaires en leur genre. Dhôtel se met pratiquement directement en scène pour l'occasion, avec un groupe de jeunes gens il part recueillir les réflexions d'un vieux sage, selon lequel l'enfant réagit sur des situations types qu'il peut revivre dans le jeu, si les situations sont stéréotypées, l'écriture l'est aussi. Il advient un moment où l'enfant-lecteur reconnaît à certaines expressions qu'il va débouler dans la scène qu'il abordera quelques pages après. Les dieux aussi ne sont que convention. Dhôtel introduit la notion de merveilleux qui est la preuve de l'existence du divin, car si les conventions littéraires peuvent le nommer, il faut que le merveilleux du divin agisse de lui-même dans la littérature et cette dernière, actée par le divin, est la preuve que le divin existe.

    Face au divin comment la littérature peut-elle marquer son indépendance tout en établissant la preuve de sa sujétion religieuse. Grâce au hasard. La manifestation du hasard est la double preuve souhaitée. Comment la manifestation d'un désordre indépendant du divin peut-il être la reconnaissance du divin ? L'aporie est redoutable. Dhôtel la contourne, chez lui la manifestation du hasard équivaut à une répétition d'improbables coïncidences, ce qui prouve bien que le hasard est en quelque sorte manipulé par le divin. Raisonnement empreint d'un certain tautologisme appliqué à lui-même.

    Comment le hasard se manifeste-t-il dans la nature. Par le fait qu'il n'y a pas de finalité biologique. Tout être développe des possibilités sans savoir à quoi elles pourraient lui servir. Un jour ou l'autre une de ces nombreuses possibilités développées pour ainsi dire gratuitement permet une adaptation au réel qui deviendra en quelque sorte sa marque de fabrique. Ainsi Darwin explique-t-il que les espèces qui prédominent sont celles qui ont engendré des individus différents car elles sont capables de survivre, grâce à la permanence d'un certain nombre de sujets adaptables, par exemple à une nouvelle variation climatique. Dhôtel a manifestement lu le traité De L'âme d'Aristote, qui pose la liberté entéléchique de l'être à devenir ce qu'il veut être en dehors de toute cause divine. Dès lors Dhôtel effectue une superbe pirouette en envisageant la rencontre de deux hasards comme la preuve de la divinité du hasard. La nature est sans but ni providence. Son intrication est soumise au seul hasard. Celle-ci est une succession de miracles. Ces miracles ne proviennent pas du divin mais sont la preuve de la présence de ce divin.

    Comment concilier la liberté de l'individu et la loi divine. ( Dhôtel n'hésite pas à désigner le Dieu chrétien. ) L'homme ne possède que deux solutions à ce problème : la méthode qui consiste à mettre au point – pour les suivre - des lois explicatives, la magie qui admet que le hasard peut-être vaincu c'est-à-dire confirmé par des rituels totalement hasardeux et illogiques.

    Le problème c'est celui de l'écrivain et la rencontre hasardeuse avec son public. C'est ici que Dhôtel évoque Mallarmé, non pas le théoricien du Coup de dés, mais en tant que poëte et prosateur séparé de son public par la trop grande concentration de son écriture. Cette césure entre les écrivains et les lecteurs serait-elle la faute d'un langage quotidien corseté par une utilisation grammaticale et administrative qui éloigne les seconds des recherches des premiers. Dhôtel le romancier défend ici son pré carré et donne ainsi une explication à la transparence de son style. Il s'oppose aussi à un autre ardennais célèbre, ce Rimbaud anarchiste qui, par mépris des hommes acceptants les normes sociales et langagières, détruisit les formes séculaires de la poésie pour finir son existence en une vie qui ressemblait beaucoup à celle de ses contemporains qui avait motivé sa révolte. Un coup d'épée dans l'eau. Comment Rimbaud aurait-il pu être sauvé si ce n'est pas l'obtention de la grâce divine. Cette intervention divine serait l'anti-hasard littéraire et existentiel par excellence.

    Tout un chapitre consacré aux Fleurs de Tarbes ouvrage dans lequel Paulhan s'élève contre les écrivains qui s'affranchissent des règles communes de la stylistique, il leur préfére ceux qu'ils nomment les Rhétoriqueurs qui tendent à respecter les règles séculaires dans la démarche desquels s'inscrit Dhôtel. La question peut être résolue autrement : le langage excède la pensée, cela irriguera les tentatives expérimentales de la poésie formaliste.

    Avant-dernier chapitre : Le roman de la poésie : titre savoureux pour le poëte Dhôtel qui écrivit quarante romans et trois recueils de poésie ! Etrange parti-pris dhôtellien, qui se prétend mauvais poëte et qui plaide pour une espèce de poésie du pauvre à ras les pâquerettes, mais l'on sait que pour lui la moindre des pâquerettes est aussi importante que l'ensemble de la littérature. C'est quand l'assiette tombe que le jongleur lui octroie une importance qu'elle n'avait pas lorsqu'elle était soucoupe volante.

    Dernier chapitre : la littérature savante, car il faut en revenir à cette vérité élémentaire, même si Dhôtel s'est souvent proclamé auteur de seconde zone, son œuvre s'inscrit dans la littérature savante. Cet adjectif est à comprendre avec le sens qu'il prend dans l'expression chien savant. A croire qu'il n'y a pas de hasard ! D'ailleurs dans les derniers chapitres ce satané hasard se fait rare. Même si l'œuvre ne tient pas à ''déchirer l'azur''...

    Quatre pages de conclusion pour ne rien avancer de bien neuf. Là où se trouve la littérature se trouve aussi le hasard. Le lecteur n'en sait guère plus. Rassurons-le, Dhôtel pas davantage. Glisse sa dernière carte biseautée, l'intercession de dieu dont il a pris soin de nous éloigner durant toute sa démonstration. Mais comment valider le hasard s'il ne pouvait de temps en temps encocher la coïncidence d'une rencontre avec Dieu. Un geste suprême d'abolition du hasard mais en même temps sa reconnaissance éternelle. Car il en est ainsi, le hasard s'affirme et se nie en un seul acte.

    André Murcie. ( Novembre 2020. )