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AU HASARD DHÔTELLIEN ( 22 ) CLARA MOHAMMED-FOUCAULT

AU HASARD DHÔTELLIEN ( 22 )

...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

2021

 

Dans cette série Au hasard dhôtellien nous nous sommes donnés pour but de chroniquer, au hasard de nos lectures, de nos trouvailles, de nos rencontres, les œuvres d'André Dhôtel, celles d'écrivains qui ont connu Dhôtel, certains de près, d'autres de plus loin, des ouvrages qui lui sont consacrés, et de contemporains qui pour différentes raisons manifestent un intérêt pour André Dhôtel, même si leurs textes ne portent trace d'aucune mention d'André Dhôtel. Nous avons rencontré Clara Mohammed-Foucault, lors de l'assemblée générale de l'Association La Route Inconnue du 09 Octobre 2021 aux Archives Départementales de Charleville-Mézières. Quel plaisir de recevoir de sa part dans la boîte à lettres, son recueil de poèmes écrit en français.

SOUPIRS DU RECIF

CLARA MOHAMMED-FOUCAULT

( Editions Les poètes Français / 2016 )

En français, qui n'est pas sa langue maternelle, à la maison elle parlait le Bodhpouri variante de l'hindi, et un créole à base de français et d'anglais qui permettait de communiquer aux diasporas venues d'Inde et d'Afrique sur les deux îles qui forment la République de Trinité-et-Tobago, au large du Vénézuela, indépendante mais dans l'orbe britannique du commonwealth... C'est à l'école que Clara apprendra le pur anglais, et le français. Son père, instituteur, lui permet de lire dès onze ans ce qu'elle veut dans sa bibliothèque constituée des grands classiques des littératures française et anglaise. Elle sera une élève douée, préparant en France une thèse sur André Malraux, étudie ensuite les relations internationales au Centre des Hautes Etudes pour l'Afrique et l'Asie, enseignera la littérature française à Naïrobi, en 1981 elle entame une longue carrière de fonctionnaire internationale dans l'agence des Nations Unies au Bureau International du Travail... Elle rédige de nombreux rapports et projets... elle écrit aussi du théâtre et de la poésie, le tout en anglais. Elle sera la première stupéfaite de se surprendre à écrire de la poésie en français, c'est ce qu'elle avoue, toutefois cela ne nous étonne guère vu la facilité avec laquelle nous l'avons entendue s'exprimer en notre langue.

Son recueil Soupirs du récif comme tout écueil qui se respecte est traître. A première vue, mer étale, rien de plus classique, des vers sagement alignés et regroupés au cordeau en des strophes savamment rimées. Pour établir une comparaison avec un auteur qui nous est cher, comparés à cette ordonnance les vers fuyants d'André Dhôtel sont des bombes anarchistes déposées aux pieds de notre prosodie. A vue d'œil cela vous a des airs d'alexandrins rédigés par une élève sage et disciplinée. Contentez-vous de ces premières constatations, passez votre chemin sans vous attarder, vous éviterez ainsi bien des voies d'eau d'incertitudes à colmater.

Et toc, vous voici sur l'étoc. Tant pis fallait nous écouter. L'est vrai que les premiers poèmes paraissent de lecture facile, et plouf vous butez sur une racine, un terme de botanique qui nécessite des connaissances pointues. Tiens, elle est comme Dhôtel, remarquez-vous, elle s'y connaît, elle n'effleure pas la flore, n'en déduisez pas comme Vital Heurtebize dans sa préface que notre auteur aime la nature, d'abord parce que vous n'auriez pas tort, ensuite parce que vous passeriez à côté de l'essentiel.

Clara Mohammed-Foucault nous tend un sacré piège. Vous lisez et vous comprenez. Vous arrivez à la dernière page, vous avez terminé le livre. Tout fier. C'est lorsque vous refermez la couverture et que vous croyez en avoir fini que surgit la question insidieuse. Au fait qu'est-ce qu'elle veut dire ? Que veut-elle nous signifier ?

Soyons abrupt. Elle nous a avertis. Récif, c'est clair, net et précis, le genre d'ustensile fait pour disloquer la quille des bateaux, vous vous y êtes cassé le nez. Ne vous en prenez qu'à vous. Machine arrière toute, ne soyez pas l'imbécile qui regarde la lune et pas le doigt qui la montre. Vous avez carrément joué à saute-mouton avec le mot soupirs.

Evidemment un soupir c'est plus impalpable qu'un rocher. Comme un malheur ne vient jamais seul, il n'y en pas un, mais plusieurs. Le S du pluriel vous invite à méditer. Elle soupire après quoi au juste ? Clara, nous vous en prions, soyez claire !

D'abord cette étrange manière de donner un titre qui reprend un détail pas plus important que les mille autres du poème. Mille autres dont l'adjonction forment le poème. Est-ce un avertissement au lecteur pour l'inciter à reconstituer un puzzle mental savamment celé dans le recueil, le conforter dans son intuition qu'une simple lecture ne suffit pas qu'il faut résister au plaisir de ce tourbillon de mots et tenter de retrouver le schème ordinal qui prélude à leur dispersion...

Au départ une histoire d'amour banale. Il est parti. Où, pourquoi, comment, cela n'est jamais explicité. D'ailleurs est-il vraiment parti ? Serait-ce d'ailleurs une véritable idylle ? Ne serait-ce pas davantage ? Un désir d'idylle. Et si l'on y regarde de plus près, n'est-ce pas l'attente de ce retour impossible qui importe. L'espoir fait vivre certes, mais la désespérance n'est-elle pas ici le germe initial de cette poésie rendue possible par la présence de ce vide fiché au cœur du monde par une âme de poëte. Qui ainsi peut donner libre cours à toutes ces imaginations, tantôt l'amant est loin, tantôt il est proche, tantôt il se rapproche, tantôt sa venue est certaine, tantôt du domaine du possible, tantôt incertaine, tantôt palpable, la prisonnière ne peut jamais aller plus loin que les maillons de la chaîne qu'elle a forgée, tout comme un rêve qui ne s'enfuit jamais et qui revient toujours nicher dans l'ère natale du rêveur éveillé, le fauconnier ne lâche-t-il pas son faucon parce qu'il est sûr de son retour sur son poing. De départ.

Clara Mohammed-Foucault nous dévoile sa géographie intime, de brume, de marécages, de bois, ce sont des lieux de désolation, de mystère, et d'attente, mais l'orbe de ses préférences s'élargit et nous entraîne dans la ronde folle des richesses du monde, des friandises de l'enfance aux fabuleuses histoires des preux chevaliers, des paysages écartelés de couleur d'écarlate aux profondeur des sombres cavernes. Le gerfaut du songe ne se pose pas. Il vole sans fin.

A tel point que le lecteur s'interroge, où, quand, comment cela finira-t-il ? Ce cœur d'amante insatiable laissera-t-elle le vautour de ce délicieux cauchemar lui dévorer le cœur pour que sa peine fantasmatique ne s'apaise jamais. Il semble que oui. Il semble que non. L'antépénultième poème, Les Insoumis relate une rencontre, une date inscrite dans l'écorce même du poème permet d'entrevoir vaguement les aléas historiaux, les voici enfin par le hasard de nouveau réunis, mais la réalité n'est pas aussi belle que le rêve, l'amante s'enfuit.

Dans Sarabande le dernier poème, le jeu du rendez-vous illusoire recommence, sur le tapis vert printanier de la roulette russe du désespoir, l'assurance de la perte est délicieuse, l'on peut rejouer la partie infiniment, tant que l'on peut miser l'on n'a jamais tout à fait perdu, surtout si l'on est plus qu'une ombre qui volète, à mettre en relation avec cet ophélien reflet doré de Parmi les tanches deuxième poème sur les eaux du marais.

A moins qu'il n'y ait une troisième solution, que l'Amante ne survive plus que dans le regret qui s'en vient hanter l'âme de l'amant. Le lecteur reconstitue le puzzle selon ses envies. Le rêve n'est-il pas le récif, et les soupirs ne proviennent-ils pas de ceux qui n'ont pas su le saisir. Songez aux soupirs nervaliens del desdichado. Ou desdichada.

Clara Mohammed-Foucault nous offre un recueil d'attente, de refus, d'ombre, une tragédie qui se pare de la chatoyance du monde, qui dans un premier temps vous agrippe et vous retient, vous oblige à vous livrer à une lecture incertaine, à regarder derrière les mots, à les déplacer, à leur faire dire ce qu'ils taisent, à ne pas se fier à leur apparence. Un magnifique ouvrage de poëte qui en soixante-dix pages a su créer un univers qui se suffit à lui-même. Une œuvre close sur elle-même qui n'en rayonne pas moins, et attire le lecteur tel le chant des Syrènes entraînait les hardis navigateurs vers les récifs...

Cette émanation envoûtante est exprimée dès la couverture par une reproduction de Félicie Gisler dont la mystérieuse beauté intrigue et captive les regards.

André Murcie. ( Novembre 2021 )

 

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