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AU HASARD DHÔTELLIEN ( 23 ) HENRI THOMAS

AU HASARD DHÔTELLIEN ( 23)

...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

2021

 

Première fois que je lis un livre d'Henri Thomas. Dans le Cahier N° 12 de La Route inconnue, association des amis d'André Dhôtel consacré à la correspondance qu'échangèrent les deux écrivains durant quarante-sept longues années, Philippe Blondeau et Patrice Bougon, président de la Société Henri Thomas insistent sur l'amitié qui lia les deux hommes. Tous deux partageaient une certaine vision de la littérature, détachée des outrances surréalistes et formalistes. Toutefois leur écriture d'une continuité toute classique ne leur interdit jamais de s'aventurer dans ce que nous nommons les sentes obscures.

LE PROMONTOIRE

HENRI THOMAS

( Gallimard / 1961 )

L'occasion fait le larron, le livre était dans la bibliothèque depuis plusieurs années, comme quelques centaines d'autres, achetés, entassés, attendant vainement leur heure... S'inscrivant pleinement dans mes lectures dhôtelliennes...

Etrange roman. Le début est déroutant, inintéressant au possible. Le Narrateur ressemble à un existentialiste mal dans sa peau. Ce qui relève d'une pure logique. Nous sommes en Corse, dans un hôtel. Un écrivain qui ne veut pas écrire, sans revenus, vit de traductions qui lui pèsent. Sa femme, sa petite fille. Elle finira par partir pour se réfugier dans sa famille. Le voici seul avec lui-même. Enfin presque. Le village est là. Population fruste que l'on qualifiera de provinciale, avec tout le mépris que l'on peut mettre en ce mot, quand on lui donne le sens d'arriérée.

Jusque là tout va bien. A peu près. Survie d'un intellectuel parmi les sauvages. Seul contre tous. Plus grave : seul contre lui-même. Rongé par son propre doute. A perdu toute confiance en lui-même. Seul sans le sou. Seul dépossédé de lui-même. Terrible loi de la nature, les forts triomphent des faibles. N'est plus qu'une marionnette, les autres font de lui ce qu'ils veulent. Manipulation cousue de fil blanc, il est le premier à s'en apercevoir, mais il admet cet état de fait puisqu'il comprend qu'il le comprend...

L'a sa théorie sur sa situation, il n'existe pas, il est comme les morts. Sa conviction est renforcée par le fait qu'il s'est retrouvé à creuser une tombe. De quoi se plaindrait-il, n'a-t-il pas maintenant un rôle social, il est le préposé aux tâches subalternes du village. Il ne l'a pas choisi, mais il l'a accepté.

Le roman fonctionne par pli et repli. Nous avons présenté le premier lé. Voici le deuxième. Qui efface en s'y superposant le premier. Le village si tranquille qui ne semble confronté qu'à l'afflux d'un tourisme ''de masse'' recèle son mystère. La mort de Diane, jeune fille de dix-huit ans suicidée ou assassinée sur la plage... Tout le monde se tait, sauf deux prêtres qui se livrent à une guéguerre au sujet de la croix qui doit ou qui ne doit pas orner sa tombe. Deux camps, mais ces affaires se règlent dans le silence.

Troisième lé. Maintenant qu'il a trouvé sa place dans une communauté humaine il a décidé de rester dans le village, ne lui reste plus qu'à déclarer à sa femme qui est venue le chercher qu'il ne partira pas. Il doit le lui dire dans l'heure qui arrive. Trop tard, elle s'est noyée et est morte sur la plage où Diane s'est suicidée ou a été suicidée... Tout est bien qui finit bien. En quelque sorte.

Aurait voulu être écrivain. Sera berger. Il n'y a pas de sot métier, et si vous y trouvez une plénitude qui vous faisait défaut jusqu'à lors, pourquoi s'en priver. Reste que dans l'histoire, quelqu'un n'y trouve point son bonheur. Le lecteur. La faute au troisième lé qui lui embrouille la bobinette. Notre Narrateur se dirige vers sa lumière, le lecteur y voit de moins en moins.

Cette histoire est si bizarre que ces coïncidences mortelles vous troublent. Le roman n'est-il pas un magnifique palindrome qui peut se lire à l'envers. Le meurtre de Diane n'est-il pas une représentation fictive de l'assassinat de sa femme par le Narrateur. Une histoire inventée qu'il se raconte à lui-même pour effacer la laideur de son crime. Il la glisse aussi au lecteur compréhensif ou naïf qui en devient ainsi son complice ou sa dupe. Choisissez votre camp.

Se la raconte à lui-même mais tout le village l'a entendue, et se tait. Parce que le discrédit apporté par ce genre de drame ne profiterait à personne. Peut-être ferait-il fuir les touristes, la nature humaine étant ce qu'elle est, elle risquerait de les amener poussés par une curiosité malsaine, qui chaque jour lui jetterait à la face leur passive complicité...

S'il se retrouve à creuser la fosse, n'est-ce pas le moyen d'enterrer au plus vite cette triste et scandaleuse affaire. Le fait que tout le monde se taise et ne pipe mot, n'est-ce pas parce qu'il a gagné la confiance du village lors de la mort de l'hôtelière qui serait la sœur de Diane. Et si Diane est morte d'elle-même ou un peu aidée par une âme compatissante était-ce parce qu'elle se savait condamnée à devenir aveugle. Quand on se tait, on ne veut pas voir, voilà une cécité bien symbolique...

Toutes ces hypothèses sembleront farfelues à beaucoup. Mais le meurtre de Diane n'est pas à sa bonne place. C'est elle qui meurt. Ne prenait-elle pas des bains entièrement nues. Avec pas mal de voyeurs du village qui se rinçaient l'œil derrière les buissons. De quoi offusquer la morale et pousser un justicier à la tuer. Mais ainsi le mythe est présenté selon son envers palindromique. Dans la légende rapportée par Ovide, ce n'est pas Diane dévoilée qui meurt mais Actéon, celui qui l'a vue nue.

Henry Thomas ressemble à ses villageois. Se tait. Expose les éléments – c'est sa croix de romancier de raconter une histoire - n'en dit que le minimum, mène sa barque avec dextérité, ménage le chou, la chèvre, et le loup. Serait-il peintre qu'il serait un maître du sfumato, l'est un as de la complexification à outrance des choses simples. Supprime des pièces du puzzle. Les garde dans sa poche. N'agit pas comme ses mauvais auteurs de romans policiers qui au dernier moment exhibent un indice confondant qu'ils avaient soigneusement occulté au lecteur. Non, Henri Thomas vous laisse sur votre ignorance. Soit vous gobez l'œuf dur que le Narrateur vous tend, coquille comprise, soit vous vous restez sur votre faim insatisfaite.

Le pire, c'est que l'on sent que ce n'est pas un truc de romancier, pour déstabiliser coûte que coûte le lecteur, Henri Thomas nous met en garde contre l'apparence de la réalité, elle s'impose à nous, si l'arbre est à gauche, il n'est pas à votre droite. Certes pour la simple raison que vous déterminez l'arbre selon l'angle qu'il forme avec vous. Ne soyez pas obtus, n'oubliez pas qu'il en forme un autre différent avec une autre personne. N'avait pas ses diplômes de philosophie pour rien. Même s'il ne se débat pas dans ce roman avec le principe de réalité mais avec celui de situation d'intersubjectivités ( le '' s'' n'est pas là au hasard ). N'a pas lu Husserl sans rien retenir.

Certes c'est un univers très différent de celui de Dhôtel, toutefois la complicité littéraire qui les a réunis n'est pas un caprice du destin, ont une vision oblique du monde. Le regardent peut-être comme vous, mais ne le décrivent pas ainsi. Un regard qui englobe les vivants et les morts. Ce qui est beaucoup plus inquiétant.

Je lirai d'autres livres d'Henri Thomas.

André Murcie. ( Novembre 2021 )

 

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