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  • CHRONIQUES DE POURPRE 734 : KR'TNT ! 734 : SHAMROCKS / COSMIC PSYCHOS / BODY HORROR / MATTHEWS SWEET & SUSANNA HOFFS / MAVIS STAPLES / KASSI VALAZZA / MEMORANDUM

     KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 734

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    30 / 04 / 2026

     

     

    SHAMROCKS / COSMIC PSYCHOS

    BODY HORROR 

    MATTHEWS SWEET & SUSANNA HOFFS

    MAVIS STAPPLES

    KASSI VALAZZA / MEMORANDUM   

     

     

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    The One-offs

     - Et les Shamrocks pompaient

     

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             Parmi tous les cuts qu’on adorait gratter sur une gratte, l’un des chouchous est resté le «Cadillac» des Shamrocks. Tu peux le gratter en petite cocote et guetter le moment de lâcher le fameux My baby drew up in a brand new/.../ Cadillac, il faut bien détacher le Cadillac pour faire claque le tchCa ! Faut presque le cracher. TchCa ! Et c’est là que tu fermes les yeux et que tu commences à le cocoter avec les épaules. Tu répètes ta petite phrase en montant d’un ton dans l’exaspération, tu grattes ta cocote plus sèchement, tu bats les cordes et tu reprends ta voix de fiotte atrabilaire pour moduler au mieux le she ain’t never, tu respires, ever ever, respiration, et tu lâches le comin’ back en claquant le tchco d’une manière aussi ordurière que possible. Au bout de ces trois phrases, t’es déjà en transe. C’est l’apanage des grands cuts. Dès le premier tour, t’es inféodé à vie.

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             Alors tu repars pour le second tour et tu fais gaffe de bien éteindre le babeh de Baby/ baby  baby please, et comme t’es un gros con de Français, tu fais comme les Suédois des Shamrocks, tu passes le please en pliiiiiiise, c’est pas grave, ça donne un p’tit côté exotique. Puis t’arrives avec ton Can’t you see/ I’m on my bended knees, tu fais gaffe de bien avaler le k de knees pour que ça fasse bien anglais, et tu te prépares à donner le coup de grâce en descendant d’un ton dans ta voix de fiotte pour placer au mieux My heart’sss cold/ I fink it’s gonna freeze, tu pinces bien le f de fink et là t’atteins des sommets de véracité proto-punky. À tel point que t’as du mal à cacher ta fierté. T’es vraiment sûr que ta mouture colle bien à la réalité. Bon, tu laisses tomber le solo, de toute façon t’as jamais su les jouer et ça ne t’intéresse pas d’apprendre à les jouer. T’as juste trouvé les licks d’Ivy quand on devait faire El Cramped à trois, faute de guitariste, ils n’étaient pas compliqués, et tu pouvais les gratter sur la basse fuzz, pas de problème, ça passait comme une lettre à la poste, puis quand Karim est arrivé, on jouait les licks en double, ce qui amenait encore de la profondeur à ces cuts géniaux que sont «Garbage Man» et «Ultra Twist».

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             C’est la fin du solo et tu reprends la cocote de Cadillac, avec encore plus de déhanché dans les épaules, tu grattes ta cocote plus lourde, plus sourde, sur une seule corde, t’as pas besoin de ramener tout le bordel, et t’amorces avec un beau Well my baby drew up..., fuck comme ça sonne bien ! Ce cut est idéal pour faire monter la sève, et tu enchaînes avec un beau Ouaissss my babeh drew up... t’écrase bien le babeh dans l’œuf, tu recraches bien ta tchCadillac, tu la prends entre la langue et le palais en jetant l’épaule droite à l’arrière, et tu chies doucement le she ain’t nevah, petit blanc sec, nevah, blanc sec, tchComing back ! Et tu lances l’hallali à coup d’I said babe babe babe pliiiiiiiiise !, tu la supplies au can’t you see I’m on my bended nees, tu prends le my heart’ssss cold de l’intérieur du menton pour lui donner une profondeur caverneuse et tu finis en faisant friser le freeze d’I fink it’s fonna freezzzzze. Ah tu peux être fier de toi ! T’as piqué ta petite crise. Le plus marrant dans toute cette histoire, c’est que tu la piques environ une fois par an depuis cinquante ans. Ça te prend chaque fois comme une envie de pisser, alors tu sors le 45 tours de la caisse et ta gratte, ou ta basse, ça dépend de l’humeur.

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             Parlons-en du 45 tours ! C’est au Monop qu’on avait barboté l’EP français sur Polydor. On les voit tous les quatre sous un parapluie. À l’époque, on considérait cet EP comme l’EP parfait. Aucun souvenir des trois autres cuts. C’est même probable qu’on ne les ait jamais écoutés. C’est le sort réservé aux grands EPs : t’écoutais l’hit et le reste, basta. Puis évidemment un gros malin s’est cru autorisé à faire main basse sur une partie de cette collection patiemment accumulée à peu de frais. L’EP des Shamrocks a disparu, avec d’autres perles comme le tribute des Who pour les Stones («The Last Time»). Suis tombé un peu plus tard sur une copie de «Cadillac», mais

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    c’était l’horrible pochette verte en papier. Jusqu’au jour où le copain Albert, qui tenait boutique en ville, sortit de derrière son comptoir l’EP des Shamrocks flambant neuf. Voyant que je devenais subitement nerveux, il me le céda, moyennant un p’tit billet. L’objet n’est pas rare, on peut le choper aujourd’hui sur Discogs pour un billet de quinze, mais pour les ceusses qui ont grandi avec, le Cadillac des Shamrocks reste l’un des joyaux de la couronne.

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             Il existe une autre version mythique de «Cadilac» : celle de Vince Taylor qui est plus rapide, plus sauvage et qui s’appelle «Brand New Cadillac». À l’origine un Parlophone de 1959 devenu intouchable et heureusement réédité en 1976 par Ted Carroll sur Chiswick : deuxième Chiswick single. Ted Carroll déclarait alors que «Brand New Cadillac» était le meilleur single rock de l’histoire du rock, et il avait diablement raison.

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    Signé : Cazengler, Shame rock

    Shamrocks. Cadillac. International Polydor Production 1966

     

     

    L’avenir du rock

     - Cosmic Trip

    (Part Three)

             Dans le désert, il faut savoir se préparer à tout. L’avenir du rock croit avoir du métier depuis qu’il erre en long et en large, mais il doit bien admettre qu’en certaines occasions, il n’est encore qu’un enfant de chœur. Voici pourquoi.

             C’est un jour comme les autres, bien brûlant et assez peinard côté interactions sociales. Il croise habituellement des erreurs classiques qui comme lui poursuivent leur petit bonhomme de chemin sans créer de troubles sociaux. Se dessine au loin une silhouette. Elle ondule dans l’air brûlant et approche. Avant même d’avoir engagé la conversation, l’avenir du rock sent d’instinct qu’il va y avoir un problème. Vêtu de noir, sec comme un olivier, l’inconnu affiche une gueule d’empeigne. Pour faire baisser la tension, l’avenir du rock lève son chapeau et s’exclame gaiement :

             — Bonjour monsieur Courbet !

             L’inconnu se crispe et fusille l’avenir du rock du regard :

             — Rrrrrrrahhhhhhhhhh ! Psycho !

             C’est quoi ce bordel, se demande l’avenir du rock. Il est complètement taré ce Sonic là...

             — Vous n’aimez pas Courbet ? C’est pourtant un naturaliste intéressant...

             — Rrrrrrrahhhhhhhhhh ! Psycho !

             L’avenir du rock se dit qu’il va falloir mettre la pédale douce, car ce dingue est capable de lui sauter dessus.

             — Je pensais vous être agréable en évoquant cette délicieuse toile printanière dont la lumière n’est pas sans rappeler celle de ce brave désert, n’est-il pas vrai ?

             — Rrrrrrrahhhhhhhhhh ! Psycho !

             Bien que très abîmé intellectuellement, l’avenir du rock comprend qu’il ne tirera rien de plus de cet individu. Aussi décide-t-il de jouer le tout pour le tout en le snobant :

             — Coco t’es complètement dépassé avec ton Psycho ! Passe donc à la suite avec les Cosmic Psychos !

     

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             Le dernier Cosmic en date s’appelle I Really Like Beer. C’est un épouvantable passage obligé, une vraie merveille de trash-Cosmic. C’est John McKeering, aka Mad Macka, qui vole le show avec ses incendies à répétition. Dès «I Like Beer», t’es au sommet du genre Cosmic. Ce digue de Mad Macka gratte du Williamson sur le pire des beats endiablés. Et ça repart à la volée avec «10 Can Trip». Ils n’en démordent pas.

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    Ross Knight tient lui aussi la dragée haute du Punk’s Not Dead. Le Mad claque encore son kilo de killer dans «This Could Be The Best Beer Of My Life». C’est la cavalcade de la fin du monde, la pire de toutes. Seuls les Cosmic sont aujourd’hui capables de balancer une telle dégelée. Suprême attaque encore avec «Fly In My Shed», tout est monté au max, surtout la disto de ce dingue de Mad. Il arrose toute la plaine. Et paf, le Ross attaque «Do It Again» - I shoudah not rockah anymoh - mais il y retourne et l’autre dingue de Mad claque son solo d’exaction terminale. Sur «15 Footer», il est encore pire que Ron Asheton. Tous les cuts sont embrasés, avec des solos qui transpercent les blindages. Il se pourrait bien que cet album des Pyschos soit déjà un classique. Ils tapent du pur proto-punk avec «Don’t Feed Me Jelly», mais du proto dézingué à la tronçonneuse du Mad. T’as la disto la plus crade du monde. Et cet album faramineux se termine avec «I Really Really Really Like Beer», un rockalama qu’on croirait chanté par Lemmy, mais Ross Knight enfonce le clou de la Beer. C’est Lemmy avec le power des Cosmic Elephants, c’est d’une violence sonique inégalée, avec le Mad en filigrane permanent, il joue tout le saint-frusquin terminal, ça donne un rock d’apothéose définitive, ces deux mecs sacrent le printemps de Stravinsky Krakatoa et l’expurgent dans la stratosphère. Ils jouent à en crever, ils finiront par faire une overdose de beer.

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             Et sur scène, c’est encore pire. Même cirque qu’au Petit Bain en juin de l’an passé, mais avec un nouveau batteur et les cuts du nouvel album. Le Mad s’est rasé la barbe et il gratte une Les Paul noire. Et pouf, ça démarre à l’ancienne avec «Pub» tiré de Go The Hack et «Nice Day To Go To The Pub» tiré de Glorious Bastards. Autant le dire tout de suite : c’est explosif ! Ils te rentrent dedans ! Les Cosmic ratiboisent tout, ils incarnent à la perfection le mythe du power trio et ils ont les compos. Tout est arraché du sol, tout est cramé jusqu’à la racine, le vieux Ross crache sa chique et gratte ses cordes avec la main droite à l’envers. Comment fait-il pour tenir une heure entière à ce rythme ? Dieu seul le sait. Une vraie fournaise ! Bon d’accord, il a une bonne constitution, on disait la même chose de Lemmy, mais quand même. T’as

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    quarante ans de garage-punk et de conso gargantuesque de bière, alors ça tire forcément sur la paillasse. En attendant, les Cosmic foncent dans la plaine, tout est carré, en feu, dévastateur, héroïque, en place, puissant, lourd de sens, ça t’onslaughte et ça te flabbergaste, ça t’awsome et ça te mayhemme, ça t’ouille-ouille-ouille et ça t’octopousse dans les orties, ça te coupe véritablement la chique de voir ces deux vieux vétérans de toutes les guerres allumer la gueule d’un set, bien épaulés par leur nouveau batteur qui est un peu le roi des mimiques. Ils tapent l’effarant «Rip ‘N’ Dig» et le morceau titre de Go The Hack. Il faut dire que leurs deux premiers albums sont des modèles du genre. Le vieux Ross demande s’il y a des couples heureux dans la salle et il les prévient en rigolant que ça turn to shit, et pouf, «Toothbrush» ! Ils te roulent dessus avec le bulldozer du nouvel album, «Don’t Feed Me Jelly», «10 Can Trip» et bien sûr le morceau titre, «I Really Like Beer», et pour finir, ils replongent dans les deux premier albums avec «Lost Cause» et le très moqueur «David Lee Roth». Te voilà une fois de plus ébahi. T’adore ça.

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    Signé : Cazengler, Cosmic troupier

    Cosmic Psychos. Le Fury Défendu. Rouen (76). 18 avril 2026

    Cosmic Psychos. I Really Like Beer. Subway Records 2025

     

     

    Horror boréale

     

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             Certains concerts jouent un rôle particulier : ce sont les concerts déstabilisateurs. Ceux qui te contraignent à changer de cap. T’as un certain âge et certains goûts, et tu pars beaucoup moins à l’aventure. C’est une erreur. Avec sa culture du clash des machines, Body Horror te donne un avant-goût d’une scène anglaise que tu ne connais pas, l’House-transgénique, la pire dégelée de freakout orgasmique qu’ait jamais wharehousé l’Angleterre, un post-punk explosif monté sur un beat de cœur d’acier. Ces

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    quatre mecs sont des London devils, et celui du centre s’appelle Gethyn Thomas, un petit bonhomme qui est en fait une boule de nerfs, un mec capable de se désarticuler en plein élan, et tu régales à le voir sauter partout avec sa guitare. C’est l’un des plus spectaculaires Marsupilamis de l’histoire du rock anglais. Il s’est teint la moitié des cheveux en blond et dans sa façon de parler aux gens et à ses copains, il semble sortir tout droit d’un roman de Dickens. Fascinant kiddie boy ! Leur son est balayé par des vents indus dignes d’un David Lynch sous amphètes. On ne peut comparer Body Horror à aucun autre groupe, car leurs tempêtes de freakout sont ultra-violentes ! Au début du set, tu te dis que tu vas aller boire une bière vite fait au bar, mais tu restes et à la fin du set, t’en veux encore. Ils t’ont retourné comme une crêpe. T’es même prêt à retourner les voir la semaine prochaine, s’ils passent dans le coin. Par contre, pas de disk. C’est aussi bien. Aucun disk ne peut contenir l’ultra-violence de leurs attaques. C’est un groupe à voir sur scène.   

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    Signé : Cazengler, Boudin Horror

    Body Horror. Le 106. Rouen (76). 8 avril 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Sweet jam (Part One)

    — Dites-nous, avenir du rock, qui chouchoutez-vous ces temps-ci ?

             — Sweet !

             — Ah, les fiers glamsters du Ballroom Blitz ?

             — Non Sweet !

             — Sweet Soul Music ?

             — Non Sweet !

             — Sweet Inspirations ?

             — Non Sweet !

             — Là, vous commencez sérieusement à nous fatiguer, avenir du rock. S’agit-il de Sweet Little Sixteen ?

             — Non Sweet !

             — Sweet Jane ?

             — Non Sweet !

             — Sweet dans les idées ?

             — Non Sweet !

             — Sweet au prochain numéro ?

             — Non Sweet !

             — Tout de Sweet ou jamais ?

             — Autant vous prévenir tout de suite : vous en aurez marre avant moi. Sweet !

     

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             Eh oui, l’avenir du rock n’a jamais eu autant de Sweet dans les idées qu’avec Matthew Sweet. Les trois volumes de covers qu’ont enregistrés Matthew Sweet & Susanna Hoffs sont, disons-le franchement, un modèle du genre. Les covers bien foutues constituent l’un des accès les plus directs au paradis. Et si leur cover du «Warmth Of The Sun» figure sur la compile Do It Again! The Songs Of Brian Wilson, ce n’est pas un hasard, my sweet Balthasar.

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             On la retrouve sur Under The Covers Vol. 1, un Shout! Factory de 2006 qui est aussi une vraie caverne d’Ali-Baba. C’est même la première cover que t’écoutes quand tu chopes cette caverne d’Ali-Baba. Avec «The Warmth Of The Sun», t’es dans la magie maximale, Sweet o my Sweet fait le Beach, c’est exceptionnel d’élévation, t’es dans l’inaccessible étoile. Ali-Baba encore avec deux covers de Neil Young, «Cinnamon Girl» (We both love Neil to the extreme - Big beat, Richard Lloyd is on fire, ça explose de power) et «Everybody Knows This Is Nowhere» (downhome kick assness, ils tapent ça aussi au heavy beat avec des harmonies vocales de rêve). Ce mec Sweet o my Sweet est un magicien, il sait faire l’Anglais, comme le montre sa cover de «The Kids Are Alright». Il fait les Who mieux que les Who - I don’t mind - En plein dans l’œil du cyclope ! Tout est claqué largement au-dessus du niveau. Rick Menck de Velvet Crush bat le beurre partout. Si tu veux écouter des albums de covers, c’est là : les trois volumes d’Under The Covers. T’as quinze cuts et tous sont magiques, sans exception. Même quand ils tapent dans un Left Banke dont on n’a rien à foutre («She May Call You Up Tonight»), ou le «Run To Me» des Bee Gees. Dommage qu’ils n’aient pas tapé dans «I Started A Joke» ou «Massachusetts». Ah les goûts et les couleurs ! Toujours la même histoire ! Par contre ils tapent encore dans le mille magique avec le badah badadah des Mamas & The Papas. Cover de «Monday Monday» plus vraie que nature - So good/ So good to me - Hommage aux Beatles avec «Your Bird Can Sing». C’est littéralement claqué d’éclat Beatlemaniaque. Sweet o my Sweet y gratte les poux du diable. Ils restent chez les géants avec «It’s All Over Now Baby Blue». T’as Van Dyke Parks à l’orgue. Dans les liners, on lit ça : «Bob. Sid wants to be you. Susie wants to be with you. Enough said.» Sid c’est Sweet, et Susie, Susanna. Cover stellaire en plein dans l’œil dylanesque. Ils tapent plus loin dans Love avec «Alone Again Or» - We love Love - Alors ils l’entreprennent à l’espagnolade dénaturée. Ils grattent à deux : Ivan Julian et Greg Leisz. T’en reviens pas d’entendre ça. Ils tapent aussi une cover du «Different Drum» de Michael Nesmith. Hit californien fondamental. C’est même stupéfiant d’éclat. Susanna chante. Elle tape la cover de Linda machin au temps des Stone Poneys, mais c’est la version de Nez qu’il faut écouter. Et puis voilà encore un hommage suprême : «Sunday Morning». T’entends encore Ivan Julian et Greg Leisz. Susanna fait sa Lou. Cover miraculeusement parfaite.

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             Ali-Baba encore avec Under The Covers Vol. 2. Tiens on va commencer par les deux covers de Todd Rundgren, «Hello It’s Me» et «Couldn’t I Just Tell You». Sweet o my Sweet le dit clairement dans ses liners : «Todd is God Ok!».  Il rentre dans le chou du Todd avec une facilité déconcertante. Susanna fait rôtir la merguez de «Couldn’t I Just Tell You» en enfer. C’est une chef d’œuvre de fondue pop. Ils duettent comme des cakes. Autre hommage déterminant : le «Back Of A Car» d’Alex Chilton. Sweet o my Sweet retrouve le secret des arpèges du diable - Is this another song about sex?, se demande-t-il - Susanna se tape le «Willin’» de Little Feat. Et lui se tape l’«Here Comes My Girl» de Tom Petty, c’est de bonne guerre, after all, la descente d’organe d’Here comes my girl est exceptionnelle. Sweet o my Sweet est un transformateur. Il transforme la pop du p’tit Petty en Or du Rhin. Il sonne comme le roi George dans le «Bell Bottom Blues» de Derek & The Dominos. Pur génie sonique. Et son «All The Young Dudes» est bien plus arrosé que celui de Mott. Un certain Peter Phillips y fait l’Ariel Bender. Cette mouture se situe bien au-delà de la puissance. Sweet o my Sweet explose le plafond de verre. Susanna fait sa Carly Simon avec une somptueuse mouture d’«You’re So Vain». Elle est dessus, chaude et chaleureuse, et ils duettent encore une fois comme des cakes. Susanna chante comme un oriflamme. Ils tapent aussi dans le Dead avec une mirifique cover de «Sugar Magnolia». Fabuleuse allure, avec de la pedal steel. Puis ils tapent dans les Raspeberries avec «Go All The Way» - THE Eric Carmen, nous dit Sweet o my Sweet dans ses liners du diable. Pure magie ! C’est un hymne. Avec «Gimme Some Truth», Sweet o my Sweet se fond dans le génie de John Lennon de toutes ses forces. C’est wild de pénétration. Il mêle sa bave à celle de Lennon et ça donne une cover historique, écrasante. Ça monte encore d’un cran avec «Maggie May». Susanna fait sa Rod. Pur genius de back at school. T’es ravagé de frissons et de stole my heart/ But I love you anyway. Ils terminent avec l’«Everything I Own» de David Gates, forcément un hit énorme, puis le «Beware Of Darkness» du roi George - Our favorite Beatle - avec Dhani Harrison dans le studio - Watch out now - Pur jur royal. C’est un album d’une qualité éperdue. 

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             Under The Covers Vol. 3 est nettement moins Ali-Baba. C’est même une petite arnaque. Tu ne sauves qu’une seule cover, celle du «Kid» des Pretenders. Susanna fait sa Chrissie et elle colle bien au papier. T’entends une bassline de rêve : il s’appelle Dennis Taylor. Ça groove dans la couenne du mythe. C’est même presque meilleur que l’original. Rick Menck te bat ça sec et Susanna fait bien son sucre, woo-ohh ! À l’extrême rigueur, tu sauves aussi la cover du «Girl’s Talk» de Dave Edmunds, mais la qualité des choix baisse nettement. C’est bien qu’ils rendent hommage à Dave Edmunds, mais c’est une compo de Costello. Susanna s’y colle, elle est royale sur ce coup-là. T’as la féminité US bien balancée. Avec ce volume 3, Sweet o my Sweet tape en fait dans le ventre mou du rock US avec REM, les Go Go’s, Tom Petty. Ça pue le rock FM. Il préfère taper un obscur débris des Db’s plutôt que d’attaquer un Dwight Twilley Band. Cette grosse power pop est sympa (le mot qu’on sort quand on ne sait pas quoi dire), mais ça n’arrivera jamais à la cheville de Todd ou d’Eric Carmen. Sweet o my Sweet et Susanna gaspillent de la salive sur des cuts médiocres («Free Fallin’» de Tom Petty, «The Bulrushes» des Bongos, et le plus insupportable, «Our Lips Are Sealed» des Go Go’s). Ils continuent à s’enliser en tapant dans les Smith («How Soon Is Now») Déjà, les Smith c’est pas terrible, alors une cover, t’imagines le désastre. Encore pire : «More Than This» de Roxy. Elle fait sa Bryan Ferry, c’est une catastrophe. Ils tapent dans la pire époque de Ferry Roxy, l’époque putassière. Leur cover du «Towers Of London» d’XTC peine à jouir. Déjà, le cut n’avait rien dans la culotte, alors t’imagine le bobine de la cover. Puis ils tapent une cover du «Killing Moon» d’Echo & the Bunnymen. Ils trouvent ça beau. Quelle dégringolade ! On est passé du sommet (Brian Wilson, Todd Rundgren) aux bas-fonds. Ainsi va la vie.

    Signé : Cazengler, Matthew Suie

    Matthew Sweet & Susanna Hoffs. Under The Covers Vol. 1. Shout! Factory 2006

    Matthew Sweet & Susanna Hoffs. Under The Covers Vol. 2. Shout! Factory 2009

    Matthew Sweet & Susanna Hoffs. Under The Covers Vol. 3. Shout! Factory 2013

     

    Wizards & True Stars

     - Mavis serre la vis

    (Part Four)

     

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             Mavis attaque sa carrière solo en 1969 avec Mavis Staples. Elle porte une étoile

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    argentée sur le front. Elle attaque avec « Until I Met You », une belle Soul de Broadway. Une basse à tête chercheuse la suit fidèlement. Il s’agit bien évidemment de David Hood. Retour au Stax Sound avec « Sweet Things You Do ». Steve Cropper veille au grain. Mavis tape dans le dur avec « You’re Driving Me (To The Arms Of A Stranger) ». Bassman Hood ergote derrière. Mavis règne sans partage. Elle tape dans le « Security » de Solomon Burke. Cette merveilleuse garce titille ses syllabes. Elle tape aussi dans le « Son Of A Preacher Man » d’Aretha. Attention, voilà « Chained » ! - Hey hey hey babe come back home - Mavis lance l’assaut. Crop gratte ça à la vie à la mort.

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             Un an plus tard, sort son deuxième album solo Only For The Lonely. Sur la pochette, on ne voit que son œil maquillé. Il faut attendre le slow fatal « Since I Fell For You » pour retrouver la grande Mavis, celle des balladifs élégiaques. Pure merveille d’élévation casuistique. Elle démarre ensuite « What Happened To The Real Me » en bas de la côte et  remonte frapper à coups redoublés aux portes d’airain. Édifiant ! On dirait du Jacques Brel ! Elle campe sur ses positions avec « Don’t Change Me Now » et nous régale d’un slowy slowah trompeté. Retour à la Soul de basse ronde avec « That’s The Way Love Is ». Le riff avance tout seul en dansant sur ses pieds et il devient tout bonnement le groove le plus joyeux et le plus libre du monde.

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             En 1977, Mavis chante sur la BO d’un film qui s’intitule A Piece of The Action. L’ouverture du bal se fait avec « Chocolate City », une belle édulcoration funkoïde. C’est l’âge d’or du funk seventies. « Orientation » est un énorme jerk de cave. C’est même un jerk de cave de punk, là où tous les délinquants dansent jusqu’à l’aube dans la fumée et le chaos des coups de reins. C’est le jerk des origines, le beat des profondeurs. Par contre, le morceau titre de l’album est un groove bien élevé. Mavis sait tenir sa boutique, même avec des violons dans l’air. Elle nous sort le meilleur groove de satin blanc.

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             Elle se retrouve en 1979 à Muscle Shoals avec Jerry Wexler pour enregistrer Oh What A Feeling. Ça commence par de la diskö, mais une belle diskö, celle des jours heureux. Puis elle revient au boogie avec « Let Love Come Between Us ». On sent la grosse équipe derrière Mavis, David Hood et toute la bande. Il faut attendre la B et « If I Can’t Have You » pour renouer avec le bon groove de Muscle Shoals - Han Han - Mavis le pousse pour qu’il avance. C’est le groove tendancieux par excellence, gratté sur deux notes en demi-teinte.

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             La pochette de Time Waits For No One n’inspire pas confiance, même si Mavis y est particulièrement séduisante. Raison pour laquelle cet album s’est retrouvé dans les bacs à soldes. Prince qui a produit l’album voulait absolument Mavis, comme Sly Stone avant lui. Prince était alors le roi du monde et on ne pouvait rien lui refuser. Quand elle le rencontra, elle craqua. Il était trop beau. Prince avoua qu’il était fasciné par elle. Ils firent donc cet album. Au dos de la pochette, Mavis se fend d’un texte terrible à propos de son père : « I’ve been very fortunate to have the world’s eldest teenager for a dad. ». On croit entendre de la diskö, mais non, c’est le funk de Prince. Sur « Interesting », il bat le beurre. Il nous emmène sur la planète funk.  « Come Home » est un groove à la Womack. Les choses prennent une tournure encore plus sérieuse avec « Jaguar », pur Prince, gros beat funky, joliment troussé et bien bâti. Le son de Prince reste très original et ne se mélange pas au petit peuple. Prince aura tenté de moderniser le funk. On tombe sur « Train » en  B, monté sur un beau beat. Mavis n’a plus qu’à se laisser porter. C’est cuivré, bien ficelé et radieux. On tombe ensuite sur un merveilleux hommage aux vieux héros de la Soul, « The Old Songs » - Learning how to do the chachacha/ Back when Sam Cooke was hot/ Twisting the night away - Impressionnant, sensible et en plein dans le mille. 

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             Que trouve-t-on sur The Voice paru en 1993 ? Quelques énormités, bien sûr. À commencer par « House In Order » qui sonne comme un hit de Sly Stone. Monté sur un beat rentre-dedans. On retrouve le grand rumble de Sly, celui de « Dance To The Music ». On appelle ça un rouleau compresseur - Hear me tell the two of you to go to HE double L/ And if you’re feeling froggy leap ! - Mavis nous fait avec « You Will Be Moved » le coup du cut qui explose au troisième tour. On tombe plus loin sur un groove extraordinaire, « The Undertaker », qu’elle prend par les cornes - Mercy ! Calling mercy ! - Elle chante avec le même harsh que James Brown - Don’t go with the crack/ You might never come back - Elle met en garde, elle essaye de sauver le peuple noir - Mercy mercy - Elle refait sa James Brown avec « Melody Cool ». Solo de trompette à la Miles Davis. Tout est absolument dément sur cet album. Encore un groove des enfers avec « Kain’t Turn Back » qu’elle chante en mode hip hop new-yorkais. Elle reste à la pointe du combat. C’est dingue comme les blacks savent faire des disques !

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             Nouvel album en 1994 : Mavis Staples. « Failing In Love », sonne comme un gros groove bien martelé. Elle le met aussitôt en extension. Elle sait forer un tunnel sous le Mont Blanc. Puis elle tape dans un funk de zone B intitulé « Show Me ». C’est excellent car monté à chaud, frappé à l’enclume. Elle y va ! Mavis écartèle les Ravaillacs, elle bouscule les barricades. Elle gargouille tellement d’énergie que son funk fait du sur-place.  Encore un shoot de funk universaliste avec « It Only Happened ». Elle frise le Marvin. On sent que le gospel remonte en elle. Puis elle nous fait le coup de la diskö de la mortadelle avec « Holding On To Your Love  . Elle explose la pauvre diskö et du coup, ça devient un hit énorme. Derrière elle, les mecs jouent comme des diables. Un vrai carnage ! Même chose pour « So What You Started », joué à la vie à la mort. 

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             Elle enregistre Have A Little Faith en 2004. Elle rend une nouvelle fois hommage à son père avec « Pops Recipe », et derrière elle, ça roule en mode funky-booty - Respect ! Humanity ! Oh Pops ! Talk about a recipe ! - On n’en finira plus de danser avec les Staples. Mavis ramène toute l’énergie du gospel dans «  A Dying Man’s Plea ». On observe sa photo sur la pochette tout en l’écoutant chanter et on admire sa beauté, son regard prenant. Attention à « I Wanna Thank You », car c’est un  groove rampant. Mavis perpétue la tradition du Staples Sound, une Soul lumineuses. Coup de génie encore avec « I Still Believe In You ». Mavis shake le shook mieux que personne. Elle règne sur la planète funk. Elle prend « At The End Of The Day » au bas de l’intimisme. « There’s A Devil On The Loose » sonne comme une petite java superbe et tentaculaire. Et on retrouve cette tendance au corporatisme qui caractérisait si bien les Staples avec « In Times Like These », un balladif ambitieux qu’elle embarque au paeadis - Everybody ! Everybody ! - et ça explose ! 

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             En 2007, elle sort We’ll Never Turn Back. Sur les douze titres, sept sont des hits. La fête commence avec « Down To Mississippi », une compo de JB Lenoir. Ry Cooder l’accompagne. Mavis injecte toute la grandeur du gospel dans son cut - Down in Mississippi where I was born/ Where I come from - Elle sublime les témoignages - All the old ladies started up in there - Et Ry gratte sa mandoline. « Eyes On The Prize » est monté sur un beat tribal et elle revient au fleuve des origines avec « In The Mississippi River ». Elle no-no-no-note au long cours et nous plonge dans le génie du groove. On sent le ressac du fleuve. Mavis revient au gospel avec  « On My Way » - I asked my sister come go with me/ I’m on my way -  L’art ancien par excellence. Avec « 99 And 1/2 », elle monte au front sur un beat étrange. Ry fait un drôle de cirque que Mavis développe comme un hit des sixties - Freedom now ! - C’est embarqué à la transe. Le petit riff chinois de Ry court toujours. Dans « My Own Eyes », elle raconte son enfance - I was just a little girl - et rend hommage a son Pops - Keep together with your brothers & sisters/ Alright Pops ! - Elle revient à l’énergie du gospel pour chanter « Turn Me Around ». Et avec le morceau titre, elle affirme qu’elle ne retournera jamais sa veste.

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             Ah, il existe un album live de Mavis, Hope At The Hideout paru en 2008 où on retrouve une version énorme de « This Little Light Of Mine ». Elle y chauffe le gospel et tape dans la transe pure. Elle reprend aussi le vieux hit des Buffalo Spingfield, « For What It’s Worth » - Stop that sound everybody was going down - Avec « Eyes On The Prize », elle sert à son public un heavy blues au gras double. C’est là qu’on découvre ce fabuleux guitariste : Rick Holmstrom. Yvonne Staple chante dans les chœurs. C’est énorme ! Mavis reste dans l’heavy blues pour « Down In Mississippi » - where I was born - mais avec « Waiting For My Child », elle en fait trop. Elle reprend sa respiration comme une grosse baleine essoufflée. C’est intolérable de la part d’une Soul Sister. Repends ton souffle discrètement, camarade ! On a aussi une version de « Freedom Highway » jouée groove des Staples. Fabuleuse section rythmique ! Mavis la prend au chant musclé et dans les chœurs, il y a tout le gospel du monde. Rick Holmstrom gratte ses accords en réverb. Elle présente plus loin « Will The Circle Be Unbroken » - The very first song that Pops taught us - Dans le salon, Sister Cleo, Yvonne, brother Pervis and me, and the rest is history !

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             Jeff Tweedy tombe sous le charme de Mavis et produit en 2010 You Are Not Alone. Encore un big album, un de plus. Elle attaque en mode gospel avec « Don’t Knock », et un mec slappe une stand-up derrière. Les chœurs lâchent des oh yeah rapides. Mavis connaît bien le système. Elle a fait ça tout sa vie. Avec « Downward Road », elle ressort un vieux coucou de Pops pour inventer le gospel garage. Elle en fait du gospel bound for glory, elle chante devant comme lancée au galop, en vraie Mavis, la petite reine des Staples, elle sort son meilleur timbre fêlé et toute sa niaque de gamine. Elle est complètement démente, elle en rajoute toujours, elle gueule et ça barde ! Elle chante ensuite « In Christ There Is No East No West » en mode country-rock éclairé. C’est Tweedy qui arrange, et ça reste étrangement neutre. Il faut attendre « I Belong To The Band » du Reverend Gary Davis pour renouer avec le beat de Gévaudan. Elle relance l’assaut. Elle revient sans cesse à son vieux gospel - Hallejuhah ! Hallejuhaha ! - Elle lui botte le booty. Pur jus de r’n’b primitif au parfum de gospel. Tu veux danser à l’église ? Alors vas voir Mavis. Le « Last Train » d’Allen Toussaint est joué aux baguettes, elle choo-choote et rassemble tous les trains en gare. Ça bascule dans la Stonesy. On se croirait dans « Gimme Shelter » ! « Only The Lord Knows » sonne comme du gospel éléphantesque. Jeff Tweedy gratte ça sur sa gratte ultra-saturée et jette dans le gospel un peu de diablerie. Il gratte même carrément en fuzz. Sa purée fume dans l’église. Ils chantent « We’re Gonna Make It » à deux et c’est beaucoup trop rock dans l’approche. Mavis sonne comme une pute du rock. On sent les limites de ce genre de collaboration. Tweedy est moins respectueux que Ry Cooder qui associait Mavis à ses ré-arrangements de chants traditionnels. Ce n’est pas le cas de Tweedy qui de toute façon cherche un son trop rock qui n’a plus rien à voir avec le monde magique des Staples.

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             Mavis dédie son album One True Vine à sa sœur Cleotha - In loving memory of my sister Cleotha « Cleedi » Staples - Jeff Tweedy produit à nouveau l’album. Mavis attaque avec un gospel pur, « Holy Ghost » et elle enfonce son coin dans la porte de Dieu. Elle frise la démence de douce surtension. Elle tape dans le « Can You Get For That » de George Clinton, épaulée par des grattes et un gros beat des enfers. Mavis va chercher le gospel au plus profond d’elle-même. Denny Gerrard fait le baryton derrière Mavis. Il fait des renvois à la manière d’Ike. Toutes les énergies du peuple noir sont là. Puis Tweedy lui fait chanter du Nick Lowe. Ça n’a strictement aucun intérêt. On revient au gospel avec « What Are They Doing In Heaven Today ». Mavis joue bien sa carte et déverse ses vieilles bondieuseries. Mais Tweedy s’arroge encore tout le tremblement des arrangements. C’est horrible ! Quelle prétention ! Ce mec est incapable de s’effacer devant Mavis. Même chose pour « Sow Good Seeds » - Everybody/ On the mountain/ In the valley - Tweedy tape encore dans le domaine public. Mais pour qui se prend-il ? En chantant le gospel avec Mavis, s’achète-t-il une bonne conduite ? Besoin de crédibilité ? Retour au r’n’b avec « Like The Things About Me ». Ouf on respire. C’est du Pops. Du vrai gospel batch et Mavis reprend espoir, on la retrouve pure et dure. Mais Tweedy lui fait chanter d’autres cochonneries, alors on sort fâché de cet album.

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             Don’t Change Me Now pourrait bien être la compile du diable. C’est sorti sur Ace en 1988 et ça recouvre trois décennies de chaud bouillant mavissien. Ouverture des festivités avec « Ready For The Heartbreak », un groove de gros popotin à la Aretha. Elle l’embarque directement au paradis des jukes avec une aisance terrifiante. C’est du gros bougé des bras, on jerke d’évidence. Mavis sait driver le jive de juke, pas de problème, elle sait mener le jeu. Encore du haut de gamme avec « Sweet Thing You Do ». Il faut se faire à cette idée : Mavis ne sait pas faire autre chose que du haut de gamme. Elle jerke le r’n’b mieux que toutes les autres, elle a ça dans la peau. En écoutant « You’re Driving Me (To The Arms Of A Stranger) », on réalise qu’elle est capable de transformer le plus mièvre des balladifs en caverne d’Ali-Baba. Quelle poigne ! Tout repose sur son souffle et son énergie. Encore de la pure jute de juke avec « The Chokin’ Kind ». Jerk de première main. Te voilà au paradis des jukes. Encore du brut avec « A House Is Not A Home ». Mavis fait comme les autres, elle tape dans le brut. Elle décolle facilement, Attention, il ne faut pas la prendre pour une blanche ! Elle sait négocier un virage à 200 à l’heure et accélérer au bon moment. Elle sait surtout développer une puissance expressive teintée de génie gospellique. Et voilà qu’elle tape dans « Security ». On a tout, les trompettes et les funky guitars. Ce standard d’Otis déjà repris par Solomon Burke, les Saints et Doctor Feelgood n’a plus de secret pour personne. Mavis s’en sort évidemment avec tous les honneurs - Ouuuh baby - Elle shooke le shake du cut comme il faut. Attention avec « Pick Up The Pieces » ! Elle lui saute à la gorge, le mord et ne le lâche pas. C’est un groove de r’n’b complètement dément - I don’t wanna lose you baby - Arrange-toi avec ça - Gotta look to pick up the pieces baby - Là, on est dans l’intelligence du r’n’b. « Chains Of Love » est un blues nocturne dément - I’m your prisoner/ Tell me what you’re gonna do - Mavis tape un peu plus loin dans un beau cut de Brook Benton, « Endlessly ». Elle l’anime avec toute l’énergie du gospel. Elle ramène toute sa science dans la compo de Brook et elle l’élève. Ça devient un hymne. Mavis le monte étape par étape, avec une aisance insolente. Elle pulvérise Broadway, sa façon de balancer oh my love en dit long sur l’ampleur de son génie. Mavis sait donner du temps au temps d’un cut. Elle donne la pleine mesure de son génie. Des petits chœurs féminins lui viennent en aide - Oh my soul - Démence d’attaque pour « You’re The Fool », elle tape ça d’un ton terrible. C’est du très gros niveau, elle se fêle la voix et bat tous les records de charme incendiaire. Encore une merveille absolue avec « Since I Fell For You », beau et terriblement lent, un slow maléfique, un absolu de beauté, c’est même le slow ultime, indicible et inspiré, d’une grandeur extravagante et Mavis se dresse dans le crépuscule comme une géante. Avec « What Happened To The Real Me », elle fait tout simplement trembler le monde, tellement elle chante d’autorité. Et puis elle rejoint Bobby et Marvin au paradis du groove en chantant « It Makes Me Wanna Cry ». Voilà encore une merveille à la fois élégante et explosive, du pur génie.  Elle dispose du génie le plus volatile, le plus absolu, le plus humain - It makes me wanna cry sometimes.

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             Toujours avec Tweedy dans les parages, Mavis enregistre Your Good Fortune, un EP quatre titres bien sanglé. Le morceau titre sonne comme un groove insistant plein d’écho. Elle passe au groove plus léger avec « Fight ». Elle pulse avec l’élégance d’une reine de Nubie et s’arrange d’un groove aux consonances étranges, digne de ceux du p’tit Bobby. Sacrée Mavis, elle renoue avec le jive du fleuve que lui enseigna jadis Pops. Voilà encore un cut terrible, ramassé aux grosses nappes d’orchestration. Aw Lord have mercy on my soul, clame-t-elle dans « See That My Grave Is Kept Clean ».

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             Livin’ On A High Note paraît en 2016. Tweedy est dégagé et Mavis revient à un son pur r’n’b. Ouf ! Elle attaque avec un « Take Us Back » merveilleusement groovy et un son de rêve. C’est admirable de blackitude. Elle chante « If It’s A Light » avec la passion de Saint-Mathieu, elle se situe dans la cuisine de l’élévation apostolique. On retrouve enfin cette prodigieuse surdouée de la Soul. Elle revient aux basslines bien grasses et au groove de base avec « Action » et élève encore le débat avec « High Note », un mid-tempo d’envolée prévisible, chanté avec la puissance pénultième des années staplées, tout le feeling du gospel se fond dans le groove de la pop black et ça devient énorme. Ça sonne comme un hit planétaire. Chose curieuse, on pense aussi aux Stones. Elle enfile les cuts comme des perles de r’n’b, « Don’t Cry » qu’elle chante du menton et « Tomorrow » cuivré comme au temps de Stax. On a aussi un « One Love » gratté à la sourde par M. Ward et Mavis retrouve ses marques avec « Jesus Lay Down Beside Me », accompagnée par Rick Holmstrom.  Voilà les deux hommes clés : M Ward et Rick Holmstrom.

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             Manque de pot, Tweddy revient sur If All I Was Was Black. On lit même son nom sur la pochette. Alors on prie pour la mémoire de Pops. Et ce qu’on redoutait se produit : Tweedy sort un son beaucoup trop blanc pour Mavis. Mavis serait-elle domestiquée par ces blancs affamés de reconnaissance ? Quelle horreur ! Avec « Little Bit », on se croirait chez les Back Keys. Mavis ramène sa hargne, et les filles envoient des chœurs dignes de ceux qu’on entendait au fond des soutes des négriers. Il n’est pas certain que Tweedy rende service à Mavis avec un tel parti-pris sonique. Mavis reprend du poil de la bête avec le morceau titre, une sorte de r’n’b joyeux, gonna love. Elle tape là au cœur du jerk de juke, elle le sublime à coups de réflexes sixties. Elle reprend toutes les étapes du jerk, and it’s time ! Elle porte le flambeau, mais un horrible solo vient ruiner ses efforts. Avec les cuts suivants, la pauvre Mavis se voit contrainte de chanter du rock de blancs et ça pose un sacré problème. Comme si Tweedy n’avait rien compris. Mavis chante une sorte de mauvais rock FM. L’album prend une tournure tragique. On prie pour qu’elle s’en sorte. Le problème, c’est qu’elle chante les compos de Tweedy. C’est une véritable arnaque. Tout est mauvais, mal foutu, la voix géniale de Mavis ne colle pas avec ce pâté de foie. Ça se dégrade encore avec « Peaceful Dream ». Tweedy embarque Mavis dans un blues pompé. Comment ce blanc ose-t-il signer un pompage de vieux nègres des champs ? On patauge dans l’horreur. Mavis co-signe « No Time For Cryin » et un faible espoir se met à luire. Car voilà un heavy r’n’b solide et bienvenu - We’ve got work to do - Mavis revient à son cher militantisme - No time for tears - mais les guitares blanches bouffent le cut. Il faudrait celle de Pops, ici. Ce son est une injure à la grandeur du peuple noir. Mavis leur arrache le cut des mains et tisonne son so much work to do, alors cet imbécile de Tweedy ramène des guitares du Velvet qui n’ont strictement rien à voir. Quel gâchis ! Elle tente de sauver l’album avec « Build A Bridge » et renoue avec l’over the mountain d’antan. Tweedy ose co-signer le gospel « We Got High », et avec « Try Harder », ils reviennent au rock blanc. On ne comprend pas que Mavis se soit prêtée à ça. Il est arrivé la même aventure à Bettye LaVette qui se plaignait qu’on la fît chanter du rock de blancs. Et puis avec « All Over Again », Tweedy se prend pour Skip James. C’est l’horreur ! Cette concoction ne sent pas bon. Ça manque totalement de crédibilité. Tweedy tente de se faire passer pour ce qu’il n’est pas, pour un virtuose de cabane branlante, mais pour ça, il faut avoir travaillé toute sa vie pour des nèfles. Tweedy est tout le contraire de cette culture, il est une sorte de carpetbagger claptonien. Il s’accapare des choses qui ne lui appartiennent pas. Quelle honte !

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             Mavis revient dans l’actu de 2019 à trois reprises : un Live In London, puis un We Get By produit par Ben Harper (et ça change tout) et enfin un concert inespéré à Paris. Le Live In London vaut son pesant d’or. La foule claque des mains, ça veut dire ce que ça veut dire. Mavis impose un sacré pathos de deep history sur le monde moderne. Elle crochète son « Love & Trust » à la vieille arrache de Chicago. On la voit travailler ses cuts sous le boisseau, elle fait du Wolf avec « Who Told You That » et Rick Holmstrom joue si sec ! Hank you ! Elle fait un duo d’enfer avec un nommé Donny Gerrard dans « Slippey People ». Mavis est déchaînée, ils shakent à deux tout le shook du monde. La température monte violemment avec « Take Us Back ». Mavis ne fait que la Soul extraordinaire. Elle jette toutes ses forces dans la bataille. Elle atteint au génie avec « No Time For Cryin’ ». Elle retrouve sa fantastique énergie primitive. Le public stompe le beat - No time for tears/ We’ve got work to do - C’est l’appel au réveil, le grand message de Pops. Message d’autant plus beau qu’il est politique. Elle monte la transe au maximum -  All over the world/ It’s a mean old world we’re living in - On reste dans le génie interprétatif avec « Can You Get To That ». Mavis nous habitue au confort de l’heavy doom. À sa façon, elle démonte la gueule du groove. Quel sens du punch ! Donny Gerrard fait le wanna know de baryton. Puis Mavis se coule sous la peau du groove pour interpréter « Let’s Do It Again ». Elle devient littéralement magique, sometimes it rains, elle groove à gogo - Let’s do it in the morning/ Sweet lovin’ - Le baryton vient caresser le groove entre les cuisses et ça devient spectaculaire. Elle explose la salle. À la fin, elle se marre - I feel like a butter finger - C’est une reine et la salle explose. Elle rend hommage à Curtis Mayfield avec une sweet cover de « Dedicated». Elle sait de quoi elle parle. Elle monte là-haut sur la montagne comme Aretha dans «We’re Gonna Make It », mais en plus guttural. Elle devient folle à la fin du set avec « Happy Birthday » et « Touch A Hand » -  Make some noise ! - Elle allume comme une dingue. Make some noise ! Trop tard. Personne ne peut plus rien pour elle.

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             Brad Cook produit Sad And Beautiful World. Elle attaque son «Chicago» à la grosse tension, avec le sorcier Rick Holmstrom sur sa lead guitar. Mavis a du monde derrière elle : Brad Cook on bass, MJ Lenderman (le mec de Wednesday) et Bonnie Raitt dans les backings. «Beautiful Strangers» sonne incroyablement bien - Oh my Lawd carry me home - Elle ramène son vieux gospel. Elle plonge aussi dans l’r’n’b avec «Human Mind» - Gawd bless the human mind - Ça pourrait presque sonner comme une Beautiful Song. Mavis a gardé sa niaque de jeune blackette, comme le montre «Godspeed». Elle a du free et du banjo. Et ça repart au prêche-pour-des-prunes avec «We Got To Have Peace». La paix n’est pas de ce monde. Mavis livre des combats d’arrière-garde. Elle fait de la Deep Soul avec «Satisfied Mind» et du classic Staples Singers avec «Everybody needs Love». On tourne en rond.  

    Signé : Cazengler, Mavicelard

    Mavis Staples. Mavis Staples. Volt 1969

    Mavis Staples. Only For The Lonely. Volt 1970

    Mavis Staples. A Piece Of The Action. Curtom 1977

    Mavis Staples. Oh What A Feeling. Warner Bros Records 1979

    Mavis Staples. Time Waits For No One. Paisley Park 1989

    Mavis Staples. The Voice. Paisley Park 1993

    Mavis Staples. Mavis Staples. HDH Records 1994

    Mavis Staples. Have A Little Faith. Alligator Records 2004

    Mavis Staples. We’ll Never Turn Back. Anti- 2007

    Mavis Staples. Live. Hope At The Hideout. Anti- 2008

    Mavis Staples. You Are Not Alone. Anti- 2010

    Mavis Staples. One True Vine. Anti- 2013

    Mavis Staples. Your Good Fortune. Anti- 2015

    Mavis Staples. Don’t Change Me Now. Ace 1988

    Mavis Staples. Livin’ On A High Note. Anti- 2016

    Mavis Staples. If All I Was Was Black. Anti- 2017

    Mavis Staples. Live In London. Anti- 2019

    Mavis Staples. Sad And Beautiful World. Anti- 2025

     

    *

             Ça me turlupinait depuis un moment. Depuis le 22 janvier 2026 exactement puisque vous voulez tout savoir. Dans la livraison 720 des Chroniques de pourpre, j’avais rédigé quelques pages, élogieuses, sur Kassi Valazza. Des vidéos enregistrées en public. Oui mais un regret me taraudait, elle a déjà sorti quatre albums et un quatre-titres, le dernier est sorti en mai 2025, mais c’est le précédent sorti en 2023  qui m’attirait. Sans l’avoir écouté.

    KASSI

    VALAZZA

    KNOWS

    NOTHING

    (Full ad Gravy Records / Mai 2023)

    Z31664COUVEvalazza.jpg

    Une belle pochette. Difficile de faire davantage country–idyllique, pleine nature, au premier plan une jeune femme assise au milieu d’un champ d’herbe folles et de fleur sauvages, presque une image médiévale de belle Dame, mais pas sans mercy, avec une guitare. L’on n’est pas au paradis, mais presque, dans une certaine Amérique fantasmée en cliché d’Epinal.

    Soyons franc, ce qui m’a intrigué c’est le titre, Kassi Vaza knows nothing, socratique en diable. Que veut-elle dire, qu’elle ne connaît rien, qu’elle ne sait rien… Difficile de la croire. Et pourquoi ces yeux fermés. Certes si vous refusez de voir le monde, vous ne pouvez rien apprendre. Ou alors c’est que vous apercevez, des choses, des ombres, qui   sont invisibles à la plupart d’entre nous.

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    Jay Cobb Anderson : guitare et basse électriques / Tyler Thompson : drums / Sydney Nash : organ, piano, cornet, guitare acoustique 12 cordes, basses / Lewi Longmire : piano, basse électrique, fiddle, pedal steel guitar, trompette, vocal / Taylor Kingman : vocals, basse électrique, guitare électrique, pedal steel guitar, guitare acoustique /  Kassi Valazza : vocal, guitare acoustique, guitare acoustique guitare 12 cordes.  

    Room in the city : pas de fausse route, pléthore instrumentale, for sure, mais si vous imaginez les envolées lyriques d’un orchestre philharmonico-folk, vous êtes dans le faux. Taisez-vous et tendez l’oreille, ce n’est pas le genre de la maison Valazza. Kassi pose sa voix, c’est quasi tout. De temps en temps un instrument essaie de se faire entendre, ici par exemple la pedal steel, je ne voudrais pas jouer le méchant, mais ils ne seraient pas là, l’on ne s’en apercevrait pas, car Kassy pose sa voix et cela suffit. Ce n’est pas qu’elle en fait trop, c’est que l’on a l’impression qu’elle en fait le moins possible, pas une seule fioriture, pas de montée abrupte dans les aigus, pas de descente folle dans les graves, une route plane, mais chaque mot posé juste à sa place et à la place juste. Le pire c’est qu’elle pose des mots simples. Nul besoin d’être agrégé d’anglais pour comprendre, toutefois attention, l’écriture est elliptique, à chaque couplet le décor change, mais elle ne le dit pas, vous comprenez ainsi pourquoi elle chante les yeux fermés, tout se passe dans sa tête, Kassi fait semblant de chanter, elle pense à haute voix. C’est un peu le mystère de la chambre jaune cher aux lecteurs de Gaston Leroux, où est-elle au juste, dans la chambre ou dehors dans la présence du passé, ou dans l’absence de la réalité. En bonne américaine, dans sa voiture, mais conduit-elle pour retrouver son passé ou s’en éloigner, en tout cas, ce qui est certain, elle évoque le ciel bleu, vous ne le voyez pas, pourtant vous êtes en train de vous enfoncer dans le blues de l’existence. Rapture : vous avez une espèce de cliquet qui résonne toutes les trois secondes, sans doute pour que vous ne relâchiez point votre attention, elle conte, sans se presser, close en elle-même, parle-t-elle d’avant, de maintenant, d’après ou plutôt de déjà, c’est un peu comme si vous suciez un gros bonbon de cyanure, une espèce de médicament long playing comme il est écrit sur les boîtes pour indiquer que leur effet durera durant vingt-quatre heures, prenez garde, celui-ci vous empoisonnera toute votre vie, peut-être parce que vous regrettez de l’avoir pris, ou refuser de l’avaler. Les rêves qui vous ravissent sont aussi dangereux que ceux que vous ne menez pas à terme. La route qui mène les moutons à l’abattoir est aussi belle que celle qui les ramène à la bergerie. Nos existences nous tuent lentement, mais sommes-nous vraiment pressés. Corners : Kassi semble davantage

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    présente dans son chant que dans les deux morceaux précédents, le rythme, ce mot est trop fort, le tangage légèrement accentué, ce n’est pas un hasard, elle se dévoile un peu plus, elle vous traîne dans les coins les plus sombres de son cerveau, dans les chambres obscures que d’habitude l’on cache, elle parle de son intimité, de son rapport difficile aux hommes, de ses contradictions, elle aime mais elle est incapable de rester aux côtés de celui qu’elle a choisi, il lui faut partir, il n’est peut-être pas parfait, elle aussi tout de même possède un gros défaut, celui de ne pas  être heureuse même à un-demi millimètre du bonheur. Qui ne saurait être fou comme le proclame Jean Giono. Watching planes go by : elle a un peu trop parlé d’elle-même dans le morceau précédent alors elle parle de Michael, les instrus en profitent pour faire les beaux, et ils sont diantrement bons, un festival de sonorités, mais Michael blessé aux pieds s’ennuie, il regarde les avions passer, que d’ennui les instruments font naufrage, le monde court à vau-l’eau, tout semble perdu… très belles images poétiques de galions naufragés, alors Kassi s’empare de la roue du vocal, elle raconte l’impossible, la basse fait la roue, courage elle revient, elle court vers toi Mickael… sans doute un de ces récits phantasmatiques que l’on se raconte lorsque la vie ne nous satisfait pas, l’on se donne le beau rôle, l’on sauve l’’Humanité en sauvant un seul être humain, mais l’on n’y croit guère, puisque l’on ne s’est pas sauvé soi-même… Splendide.  Song for a season : cette fois les instruments fondent en larmes, de toutes les musiques du monde la country est celle qui sait le mieux pleurer, quittons ces oiseuses généralités, une chanson d’amour pour employer une expression galvaudée, une chanson d’incertitude, l’on doute de soi, l’on doute de l’autre, ce que qu’Heisenberg a théorisé en Principe pour la mesure des atomes peut aussi s’appliquer pour les cœurs humains. Maintenant Kassi doute surtout d’elle-même. Elle refait sans foi le même puzzle, il lui manque toujours une pièce : celle qui la représente. Ecoutez le bruissement de la trompette qui annonce le pire. Long way from home : les Amerloques toujours sur les routes, celles de Kassi sont surtout intérieures, elle rumine, le morceau avance lentement, elle règle ses comptes, elle refait le film, le même scénario, mais l’ordre du montage change la donne, elle aimerait être encore plus cruelle, elle a beau bouleverser l’ordre des séquences, elle tourne en rond comme un loup dans sa cage. Il n’en sortira pas. Il n’est pas dans la cage, la cage est en elle. Canyon lines : une chanson pour sortir de soi, le portrait d’une femme, quel

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    hasard, chronique des gens aussi malheureux qu’elle, les instrus sur la pointe des pieds, peut-être parce qu’ils n’en savent rien, rappelez-vous le titre de l’album, même au plus profond de soi que sait-on de soi-même, quant à la connaissance des autres, n’en sait-on pas encore moins. Un portrait, chaque note comme un pointillé noisique du dessin, quant à la voix elle ne tient pas le crayon, elle se contente de regarder. Les canyons alignés les à la suite des autres ne sont-ils pas comme des lignes de vers qui fuient dans la même direction mais qui ne se rejoignent jamais. Smile : on ne vous la fait plus, vous vous attendez encore à une chanson triste, vous avez raison. Toutefois je dirais plutôt désabusée. Si vous ne me croyez pas regardez la vidéo, elle a une large entaille rouge sur le visage, de grosses lèvres rutilantes de clown, les musicos non plus ne font pas les rigolos, ils ne sont pas fadas ils vous jouent le country pas fade du tout, mais en mode fado à la saudade portugaise. Il est parti. Elle était bien avec lui. N’a pas fait d’efforts pour le retenir. Chacun son chemin. Le sien est de solitude et de non- accomplissement. Welcome song : frôlements de guitare, Kassi chante l’incomplétude de son âme, cette impossibilité d’ouvrir une porte, de s’ouvrir à l’autre, la voix lasse vous enlace, l’idée ne vous viendrait pas de la plaindre, d’ailleurs quelques étincelles de guitares vous donnent raison, elle est la prisonnière de son propre cercle, comme Pénélope quand elle détruit dans sa nuit ce qu’elle construit le jour, c’est pour rester seule, mais elle n’attend pas le retour d’Ulysse qu’elle a laissé partir. Elle règne dans le cercle de son manquement à vivre hors d’elle-même. Wildageeses : une reprise de Michael Hurley, activiste folk, compositeur, fanzineur, dessinateur né en 1941, mort en avril 2025, faut écouter sa version parue en 2009, toute de nonchalance pour agreste et la comparer avec le drame absolu qu’en fait Kassi Valazza. Certes l’on retrouve le balancement agréable de l’original, mais elle ne nous rabat pas les oreilles de la leçon écologique du patriarche Hurley qui nous susurre qu’il faut laisser les oies sauvages en liberté, non elle se présente comme l’oie apprivoisée qui s’est enfuie pour rejoindre la vie sauvage… ne tentez pas de la retenir, c’est sa nature qui la pousse à partir, à ne pas rester dans le nid douillet qui voudrait l’accueillir.

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             Rien d’exceptionnel dans cet album, aucune luxuriance, aucun appel du pied, aucune flagornerie, Kassi Valazza ne triche pas. Sa voix sans effet de glotte, son instrumentation peu encombrante, ce qu’elle raconte n’est en rien singulier, des millions d’êtres humains partagent de semblables non-interactions avec eux-mêmes et les autres… Rien de flashant, pourtant l’ensemble est fascinant, porteur d’une authenticité hallucinante. Pensez au Sphinx la nouvelle d’Edgar Poe, il suffit de regarder un insecte de près pour apercevoir un monstre. Autrement dit une chose qui ressemble à ce que vous portez au plus profond de vous.

             Née en Arizona, basée à Portland dans l’Oregon, son nom est souvent associé à celui de Joni Mitchell, de Sandy Dennis, de Karen Dalton…  

    Damie Chad.

     

     

    *

             De nombreux groupes de rock français, tous genres confondus, s’expriment en anglais, cette amorce ne désire soulever aucune oiseuse discussion. Chacun agit à sa guise. Je ne pose aucune pétition de principe envers un groupe français qui chanterait en serbo-croate. Maintenant j’avoue que parmi mes farfouillements dans les nouveautés – parfois elles m’emmènent à des exhumations de plusieurs décennies – lorsqu’il s’avère qu’une formation est issue de douce France, est-ce un atavisme pavlovnien auto-conscientisé, même si à première vue elle ne me dit rien qui vaille, je me fais un devoir de tendre une oreille vers l’opus proposé. Mais en le cas précis qui nous préoccupe si le blaze du groupe aurait pu être adopté par n’importe quel combo de n’importe quelle nationalité, les trois mots du titre de l’album, m’ont salement titillé le cervelet. J’étais sûr de tenir une bonne piste. Je n’ai pas été déçu. En plus ‘’ils’’ ne sont même pas français ! Attention c’est une longue histoire.

    ENROBEE, POUR TOUJOURS

    MEMORANDUM

    (Bandcamp / Avril 2026)

             Je ne savais rien de ce que j’allais trouver, mais il y avait cette virgule. Il aurait été écrit ‘’Enrobée depuis toujours’’ j’eusse fait la moue. Comment ne pas penser au chef-d’œuvre d’Alexandre Mathis : Maryan Lamour dans le Béton, énorme roman de 680 pages, qui clôt le vingtième siècle - celui qui commence par Marcel Proust, continue par Louis-Ferdinand Céline, culmine et se calcine en Jean Parvuleco – paru en, ceci ne saurait être un hasard, 1999. Quittons le roman, cette virgule nous fait indubitablement basculer sur les parois vertigineuses de la poésie.

             Partons du principe que nous considérons au bas mot la poésie comme l’effusion lyrique d’un ‘’ je’’ aventuré dans le chaos de son propre moi et du monde. Facile de déterminer le nom de ce ‘’je’’ dans la liste des membres de Memorandum. Nous faisons tout de suite une croix sur : Eetu Hernesmaa : keyboards, orchestration / pour nous focaliser sur : Alice Simard : all composition, vocals, guitars, lyrics and orchestration.

             Memorandum n’est qu’une des multiples implications d’Alice Simard. Je ne saurais résister à en donner la liste, dont je ne me porte pas garant de son exhaustivité : Aerodermatis, Blossom, Chiliasm, Codex Crudelitas, Coffret de Bijoux, Crasse intraveineuse, Decarnata, Eveniath, Filesharemaiden, In nake, she mended, Luminiesce, Lunam Niveis, Onchocerciasis Esophagogastroduodenumscopy, Plaguelin, Quantum Oscillations, R’luhh, Rorigore, Shiny Mawile, The Unsightly Deep, Tunicam Frondibus, Turpitude, v0000 0000000000, Vitrified Entity, Vomitarium, Zapomnienie… J’invite le lecteur à se laisser bercer par l’entassement de tous ces mots, mine de rien nous sommes au seuil et au cœur du mystère phénoménal de l’écriture poétique, quand la puissance magique du vocable, sa vibration élocutoire, influe sur le sens du mot, ne dit-on pas que la force de la gravité inflige à l’espace sa courbure. Comme si une chose ne pouvait être qu’elle-même mais en tant que la propre conséquence qu’elle exerce sur elle-même. Nous sommes au point répulsif de rencontre  zénithal et nadirien de la musique et de la poésie.

             Je reviendrai plus loin sur la couve due à Carrion Blossom.

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    Entourée de mes poèmes de douleur, je m’oublie : l’on est surpris, où est-elle, où est la douleur, dernière question cruciale où sont les poèmes, tout au plus une ligne ‘’ exilée de ma propre demeure par moi-même je suis désolée entourée de me poèmes de douleur je m'oublie ’’, il suffit de comprendre de remettre les évènements auxquels nous nous ne sommes pas conviés à leur place, le titre n’est pas une annonce de ce qui est en train d’avoir lieu, mais l’expression du lieu une fois que ce qui a eu lieu a déjà eu lieu, c’est un peu comme si je vous racontais un conte qui commencerait par ‘’il était une fois’’ et si vous attendez la suite c’est que vous n’avez pas compris que l’histoire a déjà eu lieu et qu’il ne sert à rien de la raconter, car vous n’y pouvez rien, elle est déjà terminée, rien ne sert d’épiloguer stupidement voire de se lancer dans d’infinies glossolalies qui n’apporteront rien. Il n’y a donc rien, s’exclameront les esprits positifs, si à la toute fin, elle vous susurre le minimum de ce qu’elle peut dire, cette ligne et demie en italique que je vous ai charitablement retranscrite en  début du commentaire de morceau. J’emploie ce mot de commentaire en référence à Alphonse de Lamartine qui a jugé bon de refaire paraître ses Méditations Poétiques, chacune des pièces étant suivie d’un commentaire en prose. Car si Lamartine adjoignit à ses vers  quelques lignes de prose, ici Alice Simard enferme ses fragments poétiques dans un coffret précieux, non pas de santal à la manière de Charles Cros, mais de musique. Parlons donc de cette musique, ce qui est relativement stupide car à l’encontre du poème la musique ne dit rien, elle évoque ce qui a eu lieu sans nous révéler ce qui a eu lieu. Généralement l’on se retranche derrière une formule toute faite, toute creuse, l’on dit sans oublier le trémolo grandiloquent dans la voix : la musique n’est-elle pas l’art de l’Indicible… D’ailleurs n’y a-t-il pas un peu de grandiloquence dans le début de ce mouvement, ces chœurs grondant, cette lenteur abbatiale et ces espèces de glapissements de guivre alanguie, tout un décorum, une atmosphère, le décor du chagrin, des coulées de piano pour nous dire que le temps inexorable avance alors que l’on reste figé dans une présence qui n’existe plus qu’en nous, nous nageons en plénitude funérale, en une espèce de doom dominant, l’on pense à Chopin et au chatoiement strial du pinceau vert herbé d’Ophélie, le tableau de John Everett Millais, une musique que l’on écoute pas puisqu’elle ne raconte rien, mais qui se contemple. Enrobée, pour toujours : pièce centrale du triptyque, qui a donné son titre à l’album. Non pas la même musique, mais la musique même, plus lourde, une chappe de plomb lyrique, avec un pianoti dont les notes s’immiscent davantage en vous, car c’est lorsque l’on referme son propre cercueil de chagrin sur soi-même que les yeux s’attardent sur le dernier rayon de lune, une des manières de ne pas s’ensevelir en soi, la musique vrille, se tasse sur elle-même, se cloportise, se tait, avant de s’éveiller au soleil des autres, que l’on pourrait aussi appeler le soleil des morts, ou plutôt des mortes, beauté de cet orgue funéraire, un keyboard qui se saborde, car l’on n’échappe pas à son époque, même lorsque l’on se retranche en soi-même, Alice Simard en tant qu’être féminin, en tant qu’incertitude féminine qui se rassure, en reliant sa souffrance à celle de toutes les femmes, une guitare s’alanguit en long solo solitaire,   proclame de par son silence l’évidence féministe : ‘’observant les femmes autour de moi, la souffrance est partagée, plastifiées pour toujours en tristesse’’. Il est vrai que notre unicité n’est jamais totalement unique. Les cieux éteints : le titre ne laisse présager rien de bon, la batterie avance à pas lourds et à cymbales déclinantes, les chœurs reviennent peut-être pour soulager la solitude de ce cœur qui s’éteint. Troisième pièce du triptyque. Nous avons eu deux premières pièces endeuillées, en ce stade ultime il ne reste plus que la mort. L’on s’y dirige, non pas sans bruit car l’amplification orchestrale fait le gros dos comme la grenouille qui se voulait plus grosse que le bœuf, que croyez-vous qui arriva, elle en creva, donc plus de musique. Ne reste plus que quelques clinquements battériaux et une corde de basse qui s’éternise en elle-même, manière de prolonger le chagrin comme l’on rajoute des rallonges à la table en espérant que les invités qui ne sont pas venus reviendront, ce qui ne manque pas d’arriver en une espèce de cohue musicale, qui se calme, les chœurs, de fait un growl intumescent, lancent un dernier appel, qu’ils s’adressent à eux-mêmes ou à personne, épouvantable un hurlement, que se passe-t-il, en quoi un chagrin d’amour peut-il se métamorphoser, en lui-même ou en quelque chose de plus grand que lui, incompréhensible à lui-même. Car le néant ne serait-il pas l’autre nom d’une certaine plénitude qui n’est autre que l’unicité du tout… longeant l'éternelle rivière de mon amour, les cieux s'éteignent mes mains deviennent des étoiles et je ne me reconnais plus…       

             Je n’aime pas spécialement le style de Carrion Blossom. Que je stigmatise en moi-même de l’appellation ‘’ nouveau japonais enfantin’’. Mais ce jugement m’appartient, je ne demande à personne de le partager.  Selon moi une nouvelle manière de réintégrer le mythe de la princesse allégorique de soi-même que portent nombre de petites filles, en les images d’une lubricité du désir féminin assumée en le meurtre du prince charmant. Une fois que le Dieu est mort, l’Homme tous sexes confondus se retrouve seul. Et ne sais plus trop quoi faire de l’autre en quelque sorte surnuméraire.

             Cet opus est de toute merveille. Normal quand on s’appelle Alice. M’a donné envie d’en savoir davantage.

    L’ISOLEMENT DISTINCT

    (Bandcamp / 01 – 01 – 2025)

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             Lorsque j’ai aperçu la pochette, sans avoir vraiment visualisé ce qu’elle représentait, s’est imposée à moi la sensation d’une coquille d’œuf, plus ou moins fracassée, il n’en est rien, de fait un bâtiment en ruine. Peut-être un corps de logis reste-t-il encore squattable, sinon un paysage paisible, au premier plan coule une rivière. Nous ne savons rien de ce qui a emmené à l’écroulement de ce qui fut autrefois un château. Nul besoin d’ouvrir un livre d’histoire féodale. Cette enceinte seigneuriale n’est que le symbole de l’état d’une âme humaine. De cette fragilité dont nous sommes constitués.

             Evidemment quand on pense aux luxuriances rouges de la pochette précédente l’on pourrait penser que celle-ci correspondrait à la seconde étape, à l’œuvre au blanc du parcours alchimique. Cette hypothèse est-elle validable. En tout cas, il nous faut être prudent, alchimique ou pas, nos chroniques inversent le processus de création. Un peu comme si l’on rembobinait une bobine de film et que nous serions en train d’avoir des éclats de ce qui a eu lieu, avant que le lieu ne soit plus que sa propre béance indéchiffrable.

             Nous retrouvons exactement la même formation qu’au volet pour nous précédent, postérieur selon la progression des artistes.

    Alice Simard: composition, lyrics, vocal, guitars et orchestration /
    Eetu Hernesmaa: orchestration, performance, keyboard, drums, bass, Mixage, mastering / The Popu : flûte sur Fées.

             Avant de nous mettre à l’écoute de l’opus, peut-être serait-il bon de nous demander en quoi un isolement serait-il distinct, à moins qu’il ne faille comprendre distinctif. S’agit-il de s’isoler des autres pour n’être plus semblable à la grande agglutination des individus communs, ou peut-être veut-on sous-entendre que lorsque l’on s’isole de soi-même, l’on se distingue de soi-même en le sens où l’on se sépare de ce que l’on est. Je ne les avais pas encore déchiffrés, mais de visu la longueur des titres m’a fait sourire. Non pas parce que ce serait un simple procédé comique, mais parce que j’ai pensé au roman de Laurence Sterne judicieusement nommé : Vie et Opinions de Tristram Shandy qui parle de tout et de n’importe quoi et si peu de la vie et des opinions du sieur Tristram Chandy… comme si Laurence Sterne s’était livré à une dissociation du roman formel avec le contenu du roman lui-même, soit à une dissociation de Laurence Sterne avec lui-même en se dissociant lui-même de Tristram Shandy. Bouffonneries littéraires contrepèteront les esprits rationnels qui n’auraient aucun rapport avec les trois volets de Memorandum, ce qui nous permet de rappeler qu’un mémorandum sert à se remémorer quelque chose qui n’est plus que par son absence, et pour faire un lien direct, Tristram qui signifie tumulte s’est mué en tristesse dans le roman de chevalerie Tritan et Iseult.  Or  Enrobée, pour toujours   nous conte bien d’une extrême désolation, exprimée selon un tumulte musical.  Le titre du premier morceau ne pourra que conforter cette lecture.

             Puisque nous avons déjà fait référence à Alphonse de Lamartine, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que l’un des poèmes les plus célèbres de notre poëte se nomme : L’isolement.

    Le décès inévitable de ma volonté d'être d'un masque nécrotique et inaltérable (je ressens les épines affreuses de l'oracle me transperçant le cœur rosacé) : vrilles torsadées d’orgue rouillé, lenteur exaspérante, le vocal comme issu d’une corne de licorne exsangue, une guitare se la joue à l’espagnole pour souligner que l’on n’est pas loin de la mise à mort. La seule chose qui peut mourir n’est-ce pas la volonté de soi-même à vouloir être soi-même, lorsque vous perdez l’infatuation de jouer le rôle que vous vous étiez imparti, il ne reste plus qu’à verser des larmes sur votre viduité. Lorsque l’on n’arrive au bout de soi-même ne prenons-nous pas conscience qu’au bout du bout, il ne reste que le bout qui se confond avec le lieu dans lequel on a été et dans lequel on n’est plus. ‘’Détestation de la cage humaine dégoutante, nécrotique et inaltérable, je gémis de mon catafalque mental. J'arracherais mon esprit. Absence de but et de réflexion, j'exècre mon crâne jusqu'à mes jambes. M'effondrant de pitoyables larmes. Dans l’enrobé de soi-même l’on subsiste toujours lorsque l’on n’y est plus. Les immenses portes crachent d'une haine sordide envers mes tentatives innombrables d'alléger ma détresse exécrable : comme un tintement de clef sur l’airain des portes des Enfers, qui ne veulent pas s’ouvrir, à force de vouloir mourir à soi-même, il serait donc impossible de mourir tout bonnement, comme tout un chacun, comme n’importe quel mortel, mais n’en suis-je pas digne pour m’être un peu trop dissociée de ma mortalité constitutionnelle, me voici condamnée à vivre hors de ces Enfers… ‘’ Pronfondément seule et sale, les portes géantes sont dégoutées de moi. Suite à nombreux essais pathétiques de me prostituer aux demandes des barrières ultimes, je cède à la mélancholie souillée de regrets.’’ … pauvre Eurydice expulsée du lieu de son repos pour l’éternité, je me suis si profondément éloignée de moi-même, à l’image d’une prostituée qui se donne à tout un chacun, ou simplement à un seul Autre, sortir de soi pour entrer dans la mort, ne serait-ce pas trop facile, certaines âmes d’exception ne doivent-elles pas subir l’annihilation de leur présence dans le seul fait de leur propre volonté à ne plus être dans le lieu unique de leur présence. Fées : gouttelettes de rosée, instrumental, claquettes rebondissantes, qui sont ces fées qui tout compte fées malgré leur talons de cristal ne s’en déplacent pas moins en une atmosphère sonique grandiloquente, qui ne tarde pas à s’apaiser car peut-être n’ont-elles pas besoin de bruit, encore qu’elles en rajoutent une couche, car les idées idéennes que l’on porte dans notre tête parfois se cognent aux entournures, dès lors elles saignent et sont dures à transporter, pesantes comme des armoires normandes qui n’ont pas leur place dans le deux-pièces-cuisine de notre esprit, trop exigu pour leur beauté irradiante. Ne vaudrait-il pas mieux qu’elles s’enfuissent sur leurs talons de verre, un peu comme un rêve qui s’évanouit. Dans mon nid de crasse, d'une méditation empoisonnée, je rêve d'un encombrement de cramoisi (les lames de mon esprit me font lamenter, dans mon faux abri de nocivité) : les idées parties, restent les pensées. Sachez faire la différence. Surtout que maintenant les pensées roulent dans votre tête, elles tournent sur elles-mêmes, et elles tournent en rond, vous êtes un Sisyphe débarrassé de son dur labeur, elles se déplacent toute seule, vous les aider un tout petit peu en répétant, en psalmodiant toujours la même phrase, la zique vous nique, elle se fait belle chatoyance, chaque instrument fait de son mieux, une joie malsaine, un lion qui rugit dans l’arène faute de victimes à dévorer, la victime c’est vous, éclopé de vos pensées de douleurs, une sarabande effroyable, la batterie mène le bal de la folie, les pierres s’amoncèlent sur vous, comme si elles construisaient votre hypogée, votre tombeau de pierre, tout s’arrête l’orgue vous joue un petit refrain, pardon une queue de requiem. Dans votre tombeau, certes mais vous savez au moins où vous êtes puisque vous parcourez le chemin à l’envers. Ne l’oubliez pas, vous êtes dans l’Enrobée, pour toujours… dans mon nid de crasse, mes pensées m'envahissent sans invitation…

    MENHIRS… AFFRES

    ( Bandcamp / 27 – 06 – 2021)

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    Les Menhirs appellent la pierre. Il y en a bien quelques-uns disséminés dans la couve signée par Maria Rask Grau, mais elle a employé l’aquarelle, son imprécision, sa fluidité, son inconstance, peut-être a-t-elle préféré évoquer le donjon noir des affres dans lesquelles l’individu se confine solitairement en ses souffrances, une vaste demeure bourgeoise, par les ouvertures closes on peut y entrevoir de vieilles scènes fantomatiques, peut-être d’enfance…

    Il est vrai que cette couve n’est pas étrangère à l’esthétique du jeu-vidéo : Middle-earthtm shadow of mordor inspiré de l’univers de Tolkien, la référence au second livre du Seigneur des Anneaux intitulé Les deux tours est explicite. Nous ne nous engagerons pas plus avant en cette direction.

    L’inexplicable pigment de la voûte céleste (Décrit d'un contexte nihiliste et privé de vue) :  nous voici donc à l’origine de ce qui a eu lieu le growl comme grognement tellurique primal, d’un loup solitaire retranché en ses blessures,  l’orchestration prend son temps, ne sommes-nous pas au commencement, où ce que l’on veut nous faire accroire comme début d’une chose qui existe déjà depuis des siècles, d’ailleurs tout se calme, reste quelques poignées de notes parsemées, comme si leur rareté essayait d’évoquer le bleu du ciel, encore est-il regardé depuis le bas, depuis l’incarnation matricielle, ici tout est symbole, opérativité alchimique, la bande-son se traîne, finit par se brouiller avant de grogner encore dans sa tanière mentale, néanmoins aucune révélation, la bête a beau hurler, la guitare venir la renforcer, une seule solution, se recueillir devant les lyrics et tenter de percer la luminosité de leur mystère : ’’ Incapable de vision, se débarrassant d'une exuvie mercurielle, l'entité frivole, mais vive, rôde l'éther. Les tours enveloppées de fleurs, représentant l'absence d'éternité et d'aide céleste. Le ciel est doté d'une couleur inexplicable. Le ciel est doté d'une couleur inexplicable. Le ciel est doté d'une couleur inexplicable. Travail de longue patience, de longue sapience. Entrevoir le désir d’une mue. Ne plus être soi, abandonner sa bêtise superficielle, accomplir la fusion des quatre éléments avec sa passivité féminine, tout dépend de l’opératrice, pour devenir, acquérir l’éther suprême, l’endosser, se revêtir de la tunique de Nessus et ne plus ressentir ses propres  faiblesses. Se souvenir que si l’athanor, lieu de la métamorphose, signifie tour, une étymologique issue de la langue des oiseaux nous permet de comprendre que cette tour qui s’élève vers le ciel est le symbole de ce que l’on se doit d’atteindre l’or de ce qui est a-thana, hors de la mort, immortel. Mais il est difficile de se hausser jusqu’au haut du ciel, si tu ne viens pas au ciel, le ciel tombera sur toi. Excellente relecture de la nouvelle : La couleur tombée du ciel de Lovecraft. Ce sur quoi nous ne parvenons pas malgré tous nos efforts à étendre notre emprise, nous essayons de nous excuser de cet échec en disant que notre impuissance est de l’ordre de l’inexplicable. ...Et les piliers de moi-même m'érodent : un moteur qui tousse avant de repartir, la louve growle de plus belle, elle grogne contre l’os de l’inexplicable qui refuse de se laisser briser. Elle enrage, elle essaie encore, les grincements deviennent-ils plus lourds, plus violents, pour celer, occulter son échec, une guitare klaxonne sur deux temps comme un gyrophare des pompiers qui se pressent en vain vers le lieu accidentel de l’échec, ils n’y parviendront jamais, que pourraient-ils faire de plus, demi-tour le bruit de bus de la camionnette des derniers secours inutiles s’estompe dans le lointain. Fraction de silence. Ultime et désespérant essai.  Ambiance dramatique, l’on rajoute du son, en vain, la musique boite comme une boîte à musique  à jouer sa ritournelle, la louve peu résiliente growle, le tempo se traîne, le temps aussi puisque l’on n’a pas réussi à l’abolir. Fuite sonique sans précédent, la mer du désir de sa propre volonté se retire. Loin, très loin. La louve growle encore, elle entre et se couche en sa tanière, en la propre cage de son impuissance, bourdonnement de mouche géante qui s’acharne sur un cadavre, non l’immortalité n’a pas triomphé mais la mort non plus, on remballe à coup de pelles sur le pot les débris avec lesquels l’on se hâte de bâtir une ultime barrière de protection, une gangue de sauvegarde. Devant les immortels monolithes, la réflection de l'être résonne comme de nombreux carillons. Tellement neutres qu'ils évoquent l'angoisse, une transe. L'absence de discernement se rends apparent, la teinture absconse se montre énormément tumultueuse. Le rythme turbulent, perpétuel des cieux m'enveloppe d'une fine couche de mercure. Incessant... Ce qui devait apporter joie, signification d’Iseult, s’ouvre et se termine dans un grand enrobage de tristesse. Tristan. Avec en plus permutation des sexes et des rôles.

             Cet album est à comprendre comme la mise en mots et en musique d’un tumulte tragique. Nous encourageons le lecteur à reparcourir ce chemin que nous avons effectué à reculons, à le reprendre à l’endroit. Peut-être serez-vous ainsi en cet endroit si tragique plus près du drame et du lieu.

             Memorandum nous offre avant tout une œuvre poétique. Qui résonne d’échos multiples. Nous n’avons pris le temps que d’en susciter quelques-uns. Par exemple les lyrics de ce premier volet de l’œuvre  sont à lire en ouvrant L’Azur de Stéphane Mallarmé. Contrairement à ce pensent les gens, une montagne n’offre que quatre faces nord.

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             Alice Simard est canadienne. Québec.  Mais elle est beaucoup plus que cela. Poëte.

    Damie Chad.

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 732 : KR'TNT ! 732 : ESTHER PHILLIPS / ELLAH A THAUN / MAVIS STAPLES / DARTS / CHRISSIE HYNDE / ELIZA STARK AND THE DAPPERS / CULT OF OCCULT / GREEN CARNATION

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 732

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    16 / 04 / 2026

     

     

    ESTHER PHILLIPS / ELLAH A THAUN

    MAVIS STAPLES / DARTS / CHRISSIE HYNDE

    ELIZA STARK AND THE DAPPERS

    CULT OF OCCULT   / GREEN CARNATION

     

     

     

    SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

    - Esther promise

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             Esther Phillips s’est retrouvée au point de jonction de deux phénomènes culturels des années soixante : les surboums et Atlantic. Le trio de tête des labels de r’n’b américains comprenait Stax, Motown et Atlantic. En 1967, l’Atlantic boss Ahmet Ertegun et son bras droit Jerry Wexler eurent l’idée de lancer la collection de compilations de singles : Formidable Rhythm And Blues. Idée géniale, car ces albums proposaient d’une part la crème de la crème d’Atlantic (qui était encore un pur label de musique noire), et d’autre part, t’avais sur chaque album une face lente et une face rapide. Il y eut douze volumes en tout. Taillés sur mesure pour les surboums, ces albums devinrent l’outil de base. La musique noire n’a jamais été aussi sexuelle qu’à cette époque.

             Pour tous les ceusses qui ont vécu la fin des sixties comme il faut, le mot surboum figurait parmi les mots clés. T’y allais pour jerker dans la cave, mais aussi pour les fabuleuses séances libidinales de froti-frotah, et bien sûr, le DJ ne se cassait pas la tête, il passait une face entière de Formidable Rhythm And Blues, alors tu collais ton ventre contre celui de la petite gonzesse qui avait accepté de danser et tu sentais bien qu’elle adorait sentir ton érection. Ces contacts ne trompaient pas. Rouler des pelles à rallonges sur fond de Percy Sledge et de Jimmy Hughes, c’était vraiment ce qui pouvait t’arriver de mieux dans la vie. Tu buvais la vie. Ton corps vivait. Tu te fondais dans un autre corps. Tu vivais un moment d’éternité. Quand les jerks reprenaient, tu la regardais et tu lisais dans ses yeux la réponse à la question que t’avais même pas besoin de poser. Alors on montait à l’étage tous les deux chercher une chambre. Fuck, toutes les chambres étaient prises. Ça baisait partout. L’envie devenait pressante. Il faisait trop froid pour aller baiser dans le jardin. Ne restait plus qu’une solution : les gogues. Occupé ! Fallait attendre. Alors on se roulait encore d’immenses pelles pour maintenir la pression. La porte s’ouvrait enfin, on s’engouffrait. Fuck, le mec avait vomi partout, mais bon on s’en foutait, elle s’attaquait déjà à ta braguette, elle était encore plus excitée que toi. La puissance du désir féminin dépassait tout ce que t’avais pu imaginer. 

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             Les souvenirs des Formidable Rhythm And Blues restent indéfectiblement liés à de délicieux souvenirs érotiques. Cette conjonction du sexe et du r’n’b était l’expression parfaite de l’essence même de cette musique qui cultivait et magnifiait le désir, mille fois plus que le rock des blancs, qui traitait plus facilement de la frustration. La fin de «Try A Little Tenderness» est une parfaite éjaculation. Seul un artiste noir peut atteindre ce paroxysme. De la même façon que Midas transformait tout ce qu’il touchait en or, l’artiste noir transforme le désir sexuel en art.

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             On connaissait bien les volumes des Formidable Rhythm And Blues, oh pas tout, mais on en possédait deux ou trois, à l’époque. On les écoutait avec Jean-Yves, surtout les faces rapides, on flashait sur Clarence Carter, sur le «Tighteen Up» d’Archie Bell & The Drells, sur Don Covay, sur Sam & Dave, bien sûr, mais on flashait comme des bêtes sur le «Cheater Man» d’Esther Phillips.

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             Plus tard, lors de ces échanges téléphoniques nocturnes qui pouvaient durer plusieurs heures, on évoquait parfois les cuts qui nous avaient le plus marqués, et Jean-Yves revenait sur Esther Phillips, avec cette façon qu’il avait de lâcher dans un râle : «Ah, Cheater Man». Il exprimait une antique vénération. Comment pouvait-on résister à «Cheater Man» ? Comment pouvait-on résister à la puissance du désir féminin ? Esther Phillips attaquait son Cheater Man d’une voix fabuleusement vrillée, elle swinguait son yeah dans l’élan et matelassait son couplet de tendresse black, elle avait quelque chose d’unique, de fabuleusement transgressif, elle chantait pointu, elle semblait tellement mystérieuse, elle chevrotait sur le beat, et ses yeah te broyaient le cœur, elle avait plus de sensualité que les Supremes, les Vandellas et toutes les autres Soul Sisters de l’époque, elle chantait avec un gras particulier, presque juvénile, mais en même temps, un gras de junk, qui n’était pas sans rappeler le junk divin de Billie Holiday, t’avais cet incroyable mélange de candeur et de sensualité trouble, tout ça porté par le son Atlantic, certainement new-yorkais, on n’a jamais cherché à savoir. On sait que Wicked Pickett est allé enregistrer chez Stax et à Muscle Shoals, mais pour Esther Phillips, on ne sait pas. Et on s’en fout. Au contraire des grands artistes Motown ou Stax, Esther Phillips ne se distinguait pas par un son, elle se distinguait par un style, un mélange capiteux de fragilité et de sensualité. Esther Phillips est restée pour des mecs comme Jean-Yves et moi l’artiste black parfaite, la reine de la nuit. Plus tard, on a creusé pour découvrir qu’elle était junkie et pas destinée à faire des vieux os, et ça n’a fait que la rendre encore plus légendaire à nos yeux. Destin qu’elle partagea avec Billie Holiday et Edith Piaf.

    Signé : Cazengler, Esthor Burma

    Esther Phillips. Cheater Man. Sur Formidable Rhythm And Blues Vol.3. Atlantic 1967

     

     

    L’avenir du rock

    - Le tonnerre d’Ellah A Thaun

             Le printemps arrive et l’avenir de rock décide d’aller faire une petite balade sur la côte. C’est une espèce de tradition en Normandie. Direction les plages du débarquement et un petit crochet par Utah Beach, histoire de voir si ce vieux crabe de général Mitchoum est encore en service, 80 piges après la bataille. Le seul qui n’est pas au courant de la victoire, c’est bien sûr le général Mitchoum, qui pour une raison qui n’appartient qu’à lui seul, continue d’attendre les renforts. L’avenir du rock arrive derrière le bloc de béton où se planque le général Mitchoum depuis 80 ans. Wouah ! L’avenir du rock s’attendait à tout sauf à ça : le vieux crabe est accroupi en train de chier une épouvantable colique, prrrrrrrrr prrrrrrrrrr, tout en essayant de gueuler dans son talkie walkie tout rouillé :

             — Chhhhrrrrr ! Chrrrrrrrr !

             Il n’a plus de voix. Il aura passé 80 ans à appeler des renforts. Ses efforts sont couverts par une pétarade dégueulasse, prrrrrrrrr prrrrrrrrrr, digne de celle que dépote Screamin’ Jay Hawkins dans «Conspitation Blues», sauf que là, c’est pour de vrai. L’avenir du rock se pince le nez. Pouahhhh ! C’est un désastre écologique ! Voilà ce qui t’arrive si tu te nourris de puces de mer. L’avenir du rock est écœuré, lui qui était venu tout guilleret pour chercher l’inspiration. Mitchoum continue de gueuler dans son talkie walkie tout rouillé :

             — Chhhhrrrrr ! Help-chrrrrrrrr ! Help-chrrrrrrrr !

             Il lève la tête et voit l’avenir du rock. Il attrape son Browning et tire.

             — Click !

             Heureusement, il n’a plus de munitions.

             — Calmez-vous, général Mitchoum, chuis pas un boche ! Chuis l’avenir du rock. Vous voulez du papier cul ? J’en ai dans la Twingotte !

             — Chhhhrrrrr ! Help-chrrrrrrrr ! Help-chrrrrrrrr !

             L’avenir du rock observe ce vieux déchet avec compassion. Sera-t-il encore là l’an prochain avec sa colique et son talkie-walkie rouillé ? On verra bien. Tout a une fin, surtout les bonnes choses. En attendant, l’avenir du rock sent son petit cœur balancer entre l’aphone et l’A Thaun.

     

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             Elle s’appelle Ellah A Thaun. Un bon copain nous a expliqué que ce nom à consonance intrigante était une anagramme de Nathanaëlle, et qu’Ellah est une transwoman. Alors on ouvre grand les yeux, car on sait qu’il va se passer quelque chose d’extra-ordinaire.

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             En 2021, on est allé avec une copine à Douarnenez, au Festival des Minorités, et on se souvient en particulier d’un film tourné avec des moyens ridicules par un trans grec : Athènes by night, avec les passes et des plans dans les bars. Le trans était venu présenter son film et on avait sous les yeux une réelle superstar : longs cheveux blonds, accent grec des bas-fonds et un certain côté nothing-to-lose. Ellah A Thaun, c’est pareil : une réelle superstar. Pas blonde mais brune.

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             Au départ, t’as du mal à entrer dans le set. Pour une raison X, tu passes à travers les deux premiers cuts. Et puis soudain, ça se met en route comme une énorme machine d’assaut. Trois guitares, un mec au fond qui bat un beurre du diable, et derrière, une petite Aurore aux claviers. Et quand on dit une énorme machine de guerre, c’est encore très en-deçà de la réalité. Les Anglais ont un mot pour décrire ce qui se passe à ce moment-là sur scène : onslaught. Un vrai carnage, le plus bénéfique qui soit. T’as l’impression qu’ils reprennent tout à zéro. Ellah A Thaun et ses amis font trembler les colonnes du club. Tu l’observes et diable comme elle est belle. Les cuts somptueux se succèdent. Ils développent une réelle identité sonique, ce qui fait que tu ne peux les

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     comparer à personne, sauf peut-être aux Mary Chain, pour ce qui est de la masse volumique du power, ça te tombe littéralement dessus, mais leur son va encore plus loin, bien plus loin, les trois grattes déversent un déluge d’accords bien grungy. Ils overdrivent dans l’overwhelming permanent. Ils grattent d’énormes vagues qui t’emportent. T’as l’impression d’assister à une sorte de messe de la fin des temps. Les gens qui ont assisté aux grands concerst du Velvet ont dû ressentir la même chose : messe de la fin des temps. On dit que le Velvet jouait très fort. Le Velvet transgressait. Il te paraîtrait naturel que ce soit la fin de tout avec le dernier cut de leur set. Comme le Velvet, ils transgressent. Leur set est tellement intense, tellement parfait, tellement brûlant, tellement in the face, tellement définitif, tellement inspiré, tellement schizoïde, tellement no sell out, tellement  faramineux que, bien sûr, tu ne vas pas supporter le groupe qui passe après eux. Monter sur scène après Ellah A Thaun, ça n’a tout simplement pas de sens.

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             Attention, la page Discogs d’Ellah A Thaun est bien remplie. T’en ramasses deux au merch : Arcane Major Deux et The Seminal Record Of Ellah A Thaun.

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             Si tu attaques par le deuxième, tu vas vite tomber sur «1999», un cut dense et concassé. Comme ce sont des spécialistes de l’envol, on attend l’envol. En attendant, elle screame sa chique. Solide clameur, cut beau et puissant, fin explosive : te voilà exalté. En A, t’as encore «Bonfire Rehearsal» et son ambiance Velvet. Et là t’assistes encore à une fantastique percée des lignes. En B, «Teratone» t’envoûte. Elle chante ça à la grande ambiguë. Encore plus envoûtant, voilà «When I Was A Vampire» et ses lyrics chargés de sens - Friends & enemies/ They just dont’ die.

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             Sur Arcane Major Deux, t’as quelques bonnes raisons de jubiler, à commencer par «Telepathine», attaqué à la bonne franquette, eh oh ! Son unique, power pur et gros climat. Tu retrouves la magie du set. Tout est puissant et atmosphérique sur cet album, tout est profond et enchanté. Les cuts basculent souvent dans la folie pure. Même la petite pop en lousdé de «Sentimental Brat» passe bien. À la fin de «The Flesh Fortress», Ellah A Thaun ramène les accords du Velvet, ça bascule dans la folie et là tu dis oui. «Hellbound» s’arrache magnifiquement du sol et la surprise vient de «Sister Sister», une pop délurée du plus bel effet, qui finit en hommage à Brian Wilson avec des échos de «Good Vibrations». Ça te stunne. Alors stay stuned !

    Signé : Cazengler, Thaunifié

    Ellah A Thaun. Le 106. Rouen (76). 20 mars 2026

    Ellah A Thaun. Arcane Major Deux. Doktor Spare Records 2022

    Ellah A Thaun. The Seminal Record Of Ellah A Thaun. Howlin’ Banana Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Mavis serre la vis

    (Part Two)

     

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             Bien sûr, Mavis Staples nous renvoie directement à l’âge d’or de Stax et aux Staple Singers. Mais les vraies racines de cette famille extraordinaire plongent dans le gospel. Pops Staples éleva ses trois filles, Mavis, Cleotha, Yvonne, et son fils Pervis dans la meilleure tradition du gospel. Avant de venir s’installer dans le Sud pour enregistrer leurs Soul blasters, les Staple Singers enregistrèrent une palanquée d’albums de gospel pour Vee-Jay, Riverside Records et Epic. Ils firent partie de cette caste d’artistes noirs réclamés un peu partout dans les églises américaines.

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             Il est conseillé de lire l’extraordinaire bio que Greg Knot leur consacre : I’ll Take You There. Mavis Staples, The Staple Singers, And The Music That Shaped The Civil Right Era, car on voit ces personnages légendaires s’animer au fil des pages et devenir incroyablement familiers. La famille Staples, c’est un peu la même histoire de rêve que la famille Franklin : dans les deux cas, le père avait autour de lui des enfants extraordinairement doués.

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             Comme beaucoup de ses congénères, Roebuck Staples démarre dans une plantation et croise le chemin de Wolf et de Charlie Patton. Puis il monte à Chicago pour y chercher une vie meilleure. En descendant du bus, en 1936, il se sent complètement paumé. C’est l’hiver. Il trouve du boulot aux abattoirs - in the House of Blood - Puis Pops fait venir sa famille, achète une guitare à 7 dollars, rassemble ses enfants dans le salon et leur attribue à chacun une note qu’il joue sur un accord en mi. Mavis avait le baryton. Pops forme le groupe et ils vont chanter ici et là, dans des églises. Et ça marche ! Concerts dans tout le pays et contrats discographiques. Pops conduit la bagnole. Chaque week-end, ils descendent dans le Sud et vont jusqu’en Californie. Quand il montre à sa femme qu’il gagne plus d’argent qu’en travaillant à l’aciérie, sa femme lui dit qu’il faut continuer. Lorsque Pervis atteint la puberté et que sa voix change, Mavis prend le lead. Pops développe sur sa guitare un style qui va le rendre légendaire. Il rappelle qu’il fut le premier à entrer dans une église avec une guitare électrique. Elvis adorait le son de sa guitare, sa réverb et ses riffs qui étaient reconnaissables entre tous. Pops jouait au trémolo sur un vieux Fender Twin et son trémolo était au pied. Et comme il a commencé par apprendre à jouer le blues, son son s’y enracine d’office.

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             En plus de son don musical, Pops est un expert en relations humaines. Il n’a que des amis. On ne lui connaît aucun ennemi. Pops est une sorte de héros américain.

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             Évidemment, ils chantent du gospel et à l’époque les grosses stars du gospel sont Sam Cooke et Mahalia Jackson. Quand Sam Cooke se mit à faire de la pop parce que le marché l’y obligeait, Pops refusa net de suivre la même voie. Aretha suivit elle aussi cette voie de la pop, avec la bénédiction de son père le pasteur. C’est aussi à cette époque que Pops prit Bobby Womack sous son aile - Pops was like my dad.

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             Et voilà que Bob Dylan tombe amoureux de Mavis ! Il est d’abord fasciné par le son de Pops. Quand on présente Dylan aux Staples, Pops n’en revient pas de voir que ce freluquet connaît leurs chansons !  Mavis : « We were just schocked that this little white boy knew our stuff ! ». Dylan, les Staples et Johnny Cash voyagent un peu ensemble et la proximité ne fait pas de cadeaux. Dylan déclare sa flamme, il en parle à Pops qui lui dit de s’adresser directement à Mavis - Don’t tell me, tell Mavis ! - Mais elle décline l’offre. Elle sait que Dylan fricote déjà à droite et à gauche. En 1969, elle arrêta de le fréquenter. Dylan voyait en effet Joan Baez et Judy Collins.

             Les Staples croiseront aussi le chemin de Curtis Mayfield et d’autres géants comme Steve Cropper et David Hood, au fil des périodes discographiques qui vont les conduire de Riverside, à Chicago, jusqu’à Stax, en passant par Epic.

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             On aurait tort de prendre ces disques de gospel à la légère. Comme chez Sister Rosetta Tharpe, on y fait des découvertes sidérantes. Ils tartinaient de la bondieuserie à tire-larigot, c’est sûr, mais Pops jouait sur sa guitare comme un wild cat. Alliez l’énergie fantastique du gospel à un son de guitare bien sauvage et vous obtiendrez une bombe. Charly a édité en 1986 une espèce de compile gospel intitulée Pray On et là-dessus on trouve tout ce qu’on aime : du gospel joué en rock’n’roll (« Going Away », Pops claque son riff derrière les chœurs), du twang (« Uncloudy Day »), de la Soul (« I Know I Got A Religion », incroyable pétarade identitaire, absolument miraculeuse de feeling), du country-rock swampy (« Somebody Saved Me »), du Memphis sound (« Let’s Go Home », monté au beat choo-choo du train qui fonce), du précurseur (« This May Be The Last Time » chanté à deux voix et pompé par les Stones qui en feront « The Last Time »), du blues de cabane (« I Had A Dream », franchement fabuleux) et « Calling Me » pour finir, un hit de 1955.

             Et toute la discographie des Staple Singers va se maintenir à un très haut niveau. L’esprit de famille nourrit leur incroyable cohésion, comme ce fut aussi le cas dans la famille de Bobby Womack et chez les Ramones. Cette cohésion explique leur longévité et la constance de leur niveau qualitatif. Chaque album des Staple Singers est un bonheur pour qui aime la Soul bien foutue, les chœurs inspirés et le beat dressé vers l’avenir.

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             Si on ne se plonge pas dans des albums aussi inspirés que Swing Low Sweet Charriot et Swing Low parus sur Riverside en 1961, on passe complètement à côté d’un gros chapitre de l’Americana. On trouve sur ces deux albums des véritables coups de génie. À commencer par « I’m So Glad », pièce de gospel fantastique relayée par un vrai festival de clap-hands, certainement les meilleurs d’Amérique. Avec « Going Away », Pops invente le gospel rock, magnifiquement amené au riff de guitare et bien soutenu à la charley. Quelle modernité ! Et puis il y a ce terrible « Don’t Knock » monté à la pression des chœurs fidèles.

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             Sur Swing Low, on tombe sur « I’ve Been Scorned », un blues de gospel qui talk about travel. On y entend les fantastiques exhalaisons de Pops, le groover céleste. Il tape au meilleur du mood de gospel side by side with my Lord. L’autre énormité se niche en B : « Good News ». On y retrouve le beat du gospel batch et Pops chante, bien chauffé par les chœurs des filles, oh il chante les louanges de Jésus. Il enchaîne ça avec une fantastique chanson de train, « Let’s Go Home ». C’est aussi sur cet album que se trouve « This May Be The Last Time », qui soit-disant inspira Keef pour « The Last Time », mais il faut avoir une sacrée oreille pour déceler la moindre trace du riff des Stones dans ce chant de gospel.

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             L’autre album de gospel pur qu’il convient d’écouter est le fabuleux The Twenty-Fifth Day Of December réédité en 2007. On pense entendre un chant de Noël avec « The Virgin Mary Had One Son » et on se retrouve avec un heavy blues extraordinairement duveteux. « Go Tell It On The Mountain » reste du pur gospel d’espérance et derrière, Pops fait les chœurs d’une voix doucement incisive et juste. Quand Pops chante « Joy To The World », il chante de la country, mais il ramène en plus de l’énergie et des clap-hands. Avec « Holy Unto The World », on renoue avec le pur Pops qui envoie les filles à l’assaut. Il met tout le turbo de l’heavy gospel et ça devient vite sexy. Les voix vibrillonnent dans l’éclat du soir d’été, et une grosse basse vient muscler tout ça. Voilà la preuve de l’existence d’un dieu du gospel. Ces gens-là savent rendre hommage aux églises en bois des vieux comtés et Pops en profite pour placer ses retours de génie. Il prend ensuite les rennes de « The Savior Is Born ». Il le prend surtout à la légère, de sa belle voix de miel. Sur sa guitare, il joue du rock. Ainsi va la vie et tout le reste de cet album superbe. Les filles noient « No Room At The Inn » dans un océan de classe alors que bat le beat sourd abdominal. Le disque se termine avec un « Silent Night » effarant d’accordance, car les trois sisters et Pops chantent à l’unisson. On se croirait chez Walt Disney alors que tombent les flocons.

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             Hammer And Nails est l’un des grands albums du siècle passé. Dès le morceau titre, on est à l’église pour swinguer avec les Staples. Mavis chante d’un côté, Cleotha et Pervis de l’autre. Elles swinguent l’incroyable délié du son et Pops gratte sa Jaguar au beau milieu. C’est Pops qui attaque « Everybody Will Be Happy », avec les claphands du paradis c’est swingué à la claque, ils doublent au huitième de temps pénultième, c’est infernal, ils nous en bouchent encore un coin. Plus loin se trouve « Great Day » encore un coup de Jarnac vibrant de feeling. C’est Cleotha qui chante d’un timbre étrangement neutralisé, comme intériorisé et ça claque des mains, Pops joue comme un punk. Quelle niaque ! En B, Mavis reprend le lead sur « I’m Willing » et les autres font les chœurs du paradis. Le cut est en deux parties, visitées par la réverb de Pops qui groove comme un diable sous le regard bienveillant de Dieu, et ça continue avec « Do You Know Him », encore une leçon de swing avec la réverb en fond de toile. Admirables personnages que ces gens-là. Ils défient pas mal de choses, à commencer par la modernité. Avec « A Dying Man’s Plea », Pops chante le blues. Il se souvient du Deep South et ils terminent avec « New Home », un groove plus funéraire, lourd, lent et bon, gorgé de feeling chaud, celui de Mavis. 

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             Encore un coup de génie sur This Land avec « Gamblin’ Man ». Pops et les filles duettent comme des dingues et montent au trémolo du grand épitome. Pops relance « This Land » magnifiquement - This land is my land/ From California to the New York Island - Puis Pops demande aux filles : Gimme that, alors elles envoient la purée d’« Old Time Religion ». On entend aussi Mavis swinguer le gospel à la soul motion dans « Twelve Gates To The City ». Elle reste une magnifique Soul Sister d’église en bois. En B, ils tournent « Didn’t It Rain » en rockab, et derrière bat le grand Al Duncan. Encore une pièce de premier choix avec « Let That Liar Alone » - Get its trouble, font les chœurs magiques. Pops chante le fameux « Cottonfields » qui dans ce contexte paraît un peu louche et on revient au gospel de Soul pure avec « Motherless Children » que Pops prend au harnais, suivi par des vagues de chœurs terribles. On retrouve la plupart de ces morceaux extraordinaires remastérisés sur Use What You Got, un album édité par Fantasy en 1973.

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             Freedom Highway est leur premier album sur Epic. Il vient d’être réédité sous sa forme complète. C’est donc un double album avec l’intro et l’outro de Pops qui en profite pour raconter des histoires et dire à quel point Mavis was a ugly baby. C’est enregistré live dans une église de Chicago. Ils tapent dans tous les classiques du gospel, « Oh When The Saints », « We Shall Overcome » et pour la première fois, on s’ennuie un peu. Ça n’a pas la pêche des deux albums qu’Aretha a enregistrés elle aussi dans des églises. On se réveille un peu au moment de « Freedom Highway » qui swingue comme un hit de r’n’b, car c’est incroyablement rythmé. On trouve en B un très beau « What You Gonna Do » joué au heavy groove. Al Duncan et Phil Upchurch accompagnent les Staples, et justement on entend ce démon de Phil enfiler un solo de basse dans l’incroyable « He’s Alright ».

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             Énorme album qu’Amen paru en 1965. Au moins cinq coups de génie, là-dedans. Dès « More Than A Hammer And Nail », on entend la belle guitare de Pops. Mavis mène le bal des anges et des crucifiés, et chauffe le final à l’extrême. Pops chante « My Jesus Is All » comme un Soul Brother. Il chante avec une voix d’une incroyable portée et Mavis vient prendre le relais. Ils tapent la fantastique pioche d’accroche de « This Train » que Pops embarque au beat ferroviaire. On tombe encore des nues à cause de « Praying Time » que Mavis prend à la magistrale, devenant du coup une chanteuse de Soul mystique. En B, ça barde, notamment avec « As An Eagle Stirreth Her Nest », pur gospel batch familial qui débouche sur la transe de gospel - Come on down one more time - Et le festival se poursuit avec « Do Something For Yourself », une admirable pièce de groove. Ça se termine avec « Amen ». Pops sait réveiller les démons d’un chant religieux. Il lève des troupes au rythme d’un tambour militaire. C’est spectaculaire. Quelle chance avait Mavis d’avoir hallelujahté avec un génie comme Pops. 

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             Why sort l’année suivante et c’est à nouveau la fête au village. Pops chante « Why (Am I Treated So Bad) » en mode heavy groove. Le groove des Staples est l’un des plus beaux du monde, ne l’oublions pas. Pops le coule au doux avec un vrai son de Jaguar. On en goûte chaque seconde tellement c’est bon. Et hop, voilà du pur gospel avec « King Of The Kings » - Understand the power my Lord - C’est vrai qu’ils rockent le gospel, Pops joue du country punk. Encore un pur bonheur que ce « Step Aside » pourri de feeling et joué au slow blues avec des faux airs de Mississippi downbeat. Et Pops fait son step ah-side. Fin de face enchantée avec « What Are They Doing », effarante pièce de gospel soul. Pops mène le bal, comme il l’a toujours fait dans sa vie, et derrière ça jive à la vie à la mort. De l’autre côté, ça repart de plus belle avec « I’ve Been Scared ». Pops a déjà les riffs de Creedence, incroyable mais vrai ! Il fait de l’heavy blues avec des chœurs d’artichaut - I’ve been touched - Il ramène le rootsy mississippique mais avec l’énergie brute du gospel batch et le train des clap-hands. Pure démence de la partance. Cette énergie du gospel est toujours là pour « I’m Gonna Tell God », un incroyable démêlé d’action christique. Pops mène le bal de God.

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             Pray On regorge de trésors et ça commence avec « It’s Been A Change » que Pops attaque à la guitare rockab du strumming de picking mississippique. Stupéfiant ! C’est monté sur un vrai beat de jerk. Quelque chose de caverneux remonte du cut, ça sent bon la crypte des anciens comploteurs de la chrétienté. Aussi énorme, voilà « Wish I Was Answered », embarqué au Popsy swing léger. C’est même carrément psychédélique. Eh oui, en est en 68, Mavis devient folle, elle chante à pleine voix éraillée, c’est dingue ce qu’ils sont bons ! Fin de face groovy avec « When Was Jesus Born ». Pops conduit ça dignement et filles hissent la gospellisation des choses au sommet du lard fumant. De l’autre côté, on tombe sur le morceau titre que Mavis chauffe à outrance. C’est l’énergie d’église de Chicago à gogo. Et ils repartent de plus belle avec « Glory Glory Hallelujah », Pops envoie les glory glory en bon maître de cérémonie. Pas de meilleur gospel que celui-là. Pas la peine de chercher dans la Pampa. Il y a tout le beat du r’n’b dans ce gospel batch. Ils finissent avec une reprise du « John Brown » de Dylan. C’est admirable de tendresse consentante. Pops ramène tout son Mississippi et les filles font les ooooh-oooh du train. Oh my God...

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             Trois merveilles résident pour l’éternité sur For What It’s Worth, un album produit par Larry Williams qui met la rythmique plus en avant. Pops prend « Father Let Me Ride » au lead et c’est tout de suite vibrant de feeling. Il chante le blues du Mississippi. Pops mène toujours le bal en B avec « In The Light Of The World ». Il agit avec l’autorité d’un chef africain, il mord bien sur le répondant des filles, il reste devant et débite son fabuleux boniment, alors les filles chantent à contre-temps au point que tout se chevauche à la pure délibérade. Encore une magnifique épopée de Pops avec « Good News » qui referme la marche. I got a home et les filles font la cuisine derrière, c’est pas compliqué. Pops nous roule tout ça dans la farine avec son feeling d’homme doux. Ils font aussi une bonne version du cut des Buffalo Springfield qui donne son titre à l’album, c’est chanté à la transe énergétique du meilleur gospel batch et claqué aux clap-hands désynchro. Quel swing ! Son « He » est aussi bien sonné aux coups de réverb. Encore un album à ranger dans l’étagère des classiques.

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             En 1968, les Staples tapent dans les reprises pour l’album What The World Needs Now Is Love, à commencer par le morceau titre déjà retapissé par tout ce que la terre compte de génies. Mavis l’entreprend avec son chien de Chicago. Mais on sent que ce n’est pas son terrain de prédilection. Il faut attendre « Don’t Let Nobody Turn You Around » pour retrouver Pops et sa traînarderie somptueuse. Pops rend hommage à Dylan et enrichit considérablement le cut au country picking. Mavis prend « I Wonder Why » au heavy blues - They use shooting people - et elle bénéficie de chœurs extraordinaires qui font I wonder why. Elle passe au r’n’b avec « Let’s Get Together » qui vaut tous les hits de Stax (ils ne sont pas encore sur Stax). En B, ils tapent dans Dylan avec Hard Rain que Pops prend en charge et on retrouve le gospel batch déterminant avec « Downward Road ». On sent qu’il y a toute une vie de passion dans cette chanson. Attention, il existe un album des Staples qui reprend quasiment les même titres : Tell it Like It Is.

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             C’est la fin de la période Epic et le début de la période magique Stax. Pops et ses filles inventent le gospel Stax pour Soul Folk In Action. Rien d’aussi évident que les Staples sur Stax. Steve Cropper n’a que 26 ans quand il commence à travailler avec Pops et les filles. Crop a la même idée du son que Pops - Pops and I hit it off. Guitar was meant to be simple, not flashy - Ils démarrent avec de fameux r’n’b de gospel qu’est « We’ve Got To Get Ourselves Together ». Crop et Duck Dunn sont de la partie et ça s’entend. Encore du pur jus de r’n’b avec « Top Of The Mountain » que Mavis conduit au sommet du top of the top de la Soul Stax. Plus loin, elle chauffe admirablement « Long Walk To DC », bien relayée par le chœur des sisters - Ouuuh yeah - Encore un terrible gospel batch, baby. Dans « People My people », Pops fait les chœurs et ça met le feu à ce pur jus de r’n’b à la Crop. C’est un must du stock Stax. Derrière, Duck Dunn poinçonne les lilas comme un bon samaritain et il remonte par la jambe du pantalon. C’est chanté à l’accord clair, une vraie bénédiction pour l’oreille du lapin blanc. Puis Pops nous chante « This Year ». En vérité, je vous le dis, mes frères et mes sœurs, c’est lui la bête. Il chante vraiment comme le plus doux des démons. En prime, il lance ses filles à l’assaut du groove.  

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             Énorme album que ce We’ll Get Over paru en 1969. On pourrait presque dire ça de tous les albums des Staples, c’est bien là le problème. On se damnerait pour « Give A Damn », un groove de r’n’b qui s’élève au-dessus d’une mer de violonnades. C’est puissant et chanté over the rainbow. S’ensuit une reprise terrible de l’« Everyday People » de Sly Stone. Duck Dunn et Crop font toujours partie de l’aventure et ça s’entend. Voilà une magnifique cover stompée au beat de basse par Duck Dunn qui tape même un solo. « The End Of Our Road » est un pur jus de r’n’b en mode Aretha et Duck Dunn joue devant dans le mix. On l’entend gratter toutes ses notes et ramener des trucs de bas de manche. Les Staples en rajoutent six couches de génie vocal, Mavis en tête. Cocktail détonnant ! « Solon Bushi » est une belle pièce de pop exotique. On se croirait en Indonésie. C’est absolument extraordinaire de vitalité kitschy. On reste dans l’énormité avec « The Challenge ». Mavis œuvre avec une insistance qui tue les mouches, ouuuh cha cha. Le morceau titre est un gospel d’attaque frontale que Mavis prend avec humilité, alors que « Games People Play » est un gospel des enfers destiné aux jukes du Vatican. Ils passent à la pop avec « A Wednesday In Your Garden », une pure énormité. Ils bouclent cet album fulminant avec une chanson politique, « When Will We Be Paid » - for the work we’ve done - C’est de la revendication logique - We worked this country ! - Des millions de nègres ont bossé à l’œil. Alors Mavis revendique avec toute l’énergie du désespoir du peuple noir - We have given our sweat and our tears - Elle a raison, personne n’osera dire le contraire.

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             The Staple Swingers paru en 1971 est probablement le meilleur album des Staples, celui qui les rendit vraiment célèbres. On pourrait même ajouter qu’il s’agit là de l’un des plus grands albums du XXe siècle. Ils l’enregistrèrent à Muscle Shoals et Terry Manning le mixa au studio Ardent, à Memphis. « This Is A Perfect World » ouvre le bal de cet album terrible avec une Soul à souffler les perruques. Voilà un cut dément, trapu et pulsé à la fois. Elles chantent ça à la patate chaude. Mavis nous emmène en enfer, mais ce n’est rien à côté de ce qui suit. « You’ve Got To Earn It » renoue avec le groove, mais un groove spécial, puisque sonné à la trompette. À se damner pour l’éternité ! Ce cut soûle et les Staples flirtent une fois de plus avec le génie universel. Les trompettes soufflent dans le cou du cut, et ça tourne à l’indécence tellement ça dégouline de modernité. Ça commence ensuite à chauffer pour de bon avec « Little Boy » - Round and round - Puis Mavis prend « How Do You Move A Mountain » entre pointes. Elle ramène le gospel dans la pop. S’ensuivent d’autres cuts de génie, comme par exemple « I’m A Lover » que Pops attaque à la glotte douce et au petit chant d’incisives - Love ! That’s love yeah yeah - Pops se sent porté par la puissance des filles et on atteint une sorte de sommet d’absolue pureté mélodique qui va bien au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Voilà où se niche le génie des Staple Singers. « Love Is Plentiful » se veut aussi infernal, monté sur une cavalcade de r’n’b puissante et dévastatrice. Pops et les filles redeviennent le temps d’un cut les rois de la soul américaine. Ils rivalisent de classe avec Sly Stone. Leur groove dévaste tout et Mavis mène le bal. S’ensuit une autre merveille : « Heavy Makes You Happy ». Les Staples l’explosent en plein vol. Pops envoie la réplique et on retombe dans la tourmente. Avec ses répliques assassines, cet enfoiré de Pops injecte du génie dans un cut déjà brûlant.

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             Quelques énormités se tapissent dans l’ombre du grand Be Altitude. Respect Yourself paru en 1972. Dans son livre Greg Kot y consacre tout un chapitre, prenant le temps de décrire l’atmosphère à Muscle Shoals, les relations entre les Staples et les Swampers, et comment se construit un disque magique - Take the sheet off your face boy it’s a brand new day - C’est Al Bell qui préférait enregistrer les Staples à Muscle Shoals, le son y était meilleur qu’au studio Stax - The vocals dictated the rhythm - Comme par exemple « This World », puissante pulsation contemplatrice. La Soul des Staples jerke le contexte avec une sorte de pogne maracassière. La Soul des Staples reste d’une indicible fraîcheur. « Respect Yourself » est bien sûr l’hit du disk. C’est un chef-d’œuvre de groove couleuvrier, une véritable avancée dans le temps, pire encore, la montée d’une chose dans la jambe du pantalon, puis le groove s’enroule et devient universaliste. C’est le groove de Pops et des filles, ils se mettent au niveau de Nelson Mandela et de Gandhi. On sent chez eux une fantastique dévotion au dévolu. Ce hit intemporel est signé Sir Mack Rice qui engueula Al Bell au départ car il n’aimait pas le son, puis il finit par s’y habituer. Les Staples tapent aussi dans une compo de Don Covey, « This Old Town », imprégnée de gospel. En B, ils se mettent carrément à sonner comme le Temptations avec « We The People ». On assiste médusé à l’enchevêtrement des registres et des envolées du beat. Ils chantent à tour de rôle et confèrent à leur enfer une puissante dynamique. On peut dire que ça rôtit. On assiste aussi à la montée en puissance de Mavis dans « I’m Just Another Soldier ». Elle sait driver la fougue des Staple Singers. Elle Staple dans le mille avec l’énergie fondamentale du gospel. Mavis règne sur la soul comme Aretha, qui vient elle aussi du gospel.

    Signé : Cazengler, Mavicelard

    Staple Singers. Pray On. Charly Records 1986

    Staple Singers. Swing Low Sweet Charriot. Vee Jay Records 1961

    Staple Singers. Swing Low. Vee Jay Records 1961

    Staple Singers. The Twenty-Fith Day Of December. Riverside Records 1962

    Staple Singers. Hammer And Nails. Riverside Records 1962

    Staple Singers. This Land. Riverside Records 1963

    Staple Singers. Amen. Epic 1965

    Staple Singers. Freedom Highway. Epic 1965

    Staple Singers. Why. Epic 1966

    Staple Singers. For What It’s Worth. Epic 1967

    Staple Singers. What The World Needs Now Is Love. Epic 1968

    Staple Singers. Pray On. Epic 1968

    Staple Singers. Soul Folk In Action. Stax 1968

    Staple Singers. We’ll Get Over. Stax 1969

    Staple Singers. The Staple Swingers. Stax 1971

    Staple Singers. Be Altitude. Respect Yourself. Stax 1972

    Greg Knot. I’ll Take You There. Mavis Staples, The Staple Singers, And The Music That Shaped The Civil Right Era. Scribner 2014

     

     

    L’avenir du rock

     - She Darts it right

    (Part Four)

             Chaque fois qu’il revient faire un tour dans les montagnes du Colorado, l’avenir du rock sait qu’il va être surpris. Voilà pourquoi il y retourne régulièrement. Pour lui, c’est une façon de se ressourcer. Il retrouve Jeremiah Johnson à l’endroit habituel, près du cadavre gelé de Jack la Hachette.

             — J’vous ai amené un p’tit cadeau, Jeremiah... Un rasoir électrique, comme ça, vous n’êtes plus obligé de vous raser la barbe avec cet horrible Bowie knife !

             — C’est bien gentil à vous, avenir du rock, mais ya pas d’prise dans l’coin...

             — Aw shit ! J’y avais pas pensé ! Navré, vraiment navré... Vous savez, j’ai pas l’air comme ça, mais je suis très tête en l’air. 

             — Vous faites pas d’mouron, avenir du rock. J’vais filer l’rasoir électrique aux Crows. Y sont tellement cons qu’y vont essayer de se raser avec, même s’il zont pas de barbe ! Ha ha ha !

             Nos deux amis rigolent de bon cœur. Les larmes aux yeux, l’avenir du rock reprend :

             — Vous zêtes toujours aussi dur avec les Crows, Jeremiah. Depuis tout ce temps, vous ne croyez pas qu’il serait temps de fraterniser et d’enterrer l’hache de guerre ?

             — Y veulent pas trop. C’est pas leur truc d’enterrer l’hache. Zont besoin de me tirer des flèches dans le dos. Pour ceux, c’est une question de survie existentielle.

             — J’allais justement vous poser la question. Les flèches sont toutes petites, maintenant. Y font des économies sur le bois des flèches ?

             — Non pas du tout. Zont trouvé un nouveau jeu. Y m’attachent à un arbre et y m’tirent des fléchettes dans l’dos !

             — Vous voulez dire des darts, comme dans les pub anglais ?

             — Exactly sir ! They play Darts !

             — Zont bon goût les Crows ! 

     

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             Si tu veux passer un bon moment, vas voir les Darts sur scène. Tiens, ça tombe bien, elles sont en ville, tu peux même y aller en chaussons. Tu connais leur cuisine par cœur, mais ça marche à tous les coups. Comme si Nicole Laurenne avait réussi à transcender le vieux garage d’orgue que plus personne ne peut plus encaisser, celui des Fuzztones et des autres tenants de ce vieil aboutissant. Elle parvient à redonner un peu d’éclat à ce genre éculé par tant d’abus. L’été dernier à Binic, les Darts sont passées comme une lettre à la poste, en plein après-midi. Ce soir au Fury, elles jouent dans de meilleures conditions. Pour elles, c’est un jeu d’enfant que de rocker le boat d’un petit club. On appelle ça le professionnalisme. Nicole Laurenne y met sa touche, une touche qu’on pourrait qualifier de passion. Elle paraît tellement sincère dans sa démarche !

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             Bon d’accord, comme on peine à sanctifier, on ne peut pas s’empêcher d’ironiser, et pourtant, sur le coup, on vibre pour de vrai, même si ça reste exactement le même show, celui qu’on a décrit plusieurs fois en faisant semblant d’y croire, ou pour être plus précis, en y croyant un peu mais pas tant que ça. T’auras pas de frissons en écoutant les Darts, mais tu vas taper du pied et secouer mollement la tête. T’auras pas

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    de mélodie en écho dans la tête les jours suivants, t’auras juste des images de la petite guitariste Rebecca Davidson, perchée sur de hautes jambes gainées de noir et appliquée à gratter sa Gretsch. En fait, c’est elle qui donne du jus et qui d’une certaine façon vole le show. Nicole est bien gentille, mais la star des Darts, c’est la touchy Rebecca Davidson. Elle sort un son qui te hante la cervelle, la Gretsch bien jouée, c’est tout de même très particulier. On pense bien sûr à Ivy. T’as ce son en forme de fantôme sonique qui traverse tout, et qui dilue les graisses de l’orgue. C’est un son de niaque, un son acide, un son vampire qui semble traverser les siècles, elle le maîtrise avec une effarante économie de moyens et de gestes, elle fait preuve d’une infernale précision, comme si elle savait doser son alchimie au micro-gramme près. C’est elle qui amène la magie, elle joue fort, mais elle ne couvre pas les autres, elle a, comme on le dit des grosses bagnoles de sport, des chevaux sous le pied, et elle sait s’en servir. Alors tu ne la quittes plus des yeux. Elle reste dans son coin et veille sur le destin des Darts. Elle sort littéralement les Darts de la routine.  Elle réinjecte de l’excitation dans ce vieux garage d’orgue usé jusqu’à la corde.

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             Elles tapent des nouveaux cuts, ceux du nouvel album, Halloween Love Songs, à commencer par «Apocalypse» et son attaque à la MC5, repris à l’orgue et (sur le disk) à la basse fuzz. Sur scène, Lindsay Scarey n’a pas la basse fuzz, elle joue plus gras. Elle gronde dans le son. Toutes les dynamiques sont là, et ça marche. Elles enchaînent avec un «Zombies In The Metro» bien classique et idéal pour la scène, suivi de «Vampires In Love», bien noyé d’orgue. Tu te fais avoir à chaque fois. Parmi les nouveaux cuts, t’as aussi «Midnight Creep» bien chargé de la barcasse. Le pire, c’est que c’est bon. Sur l’album, les cuts ont encore plus de résonance. Le son est plein comme un œuf. Autre cut imparable : «The Devil Made Me Dot It» et son intro garage sixties, repris aussi sec à l’orgue et à la basse fuzz. C’est imparable. Les Darts t’embobinent encore avec «Darkness» et t’assistes à l’incroyable déballage d’«Up In My Soul». Elle retapent aussi des vieux coucous comme «Get Spooky» et «Pour Another» que les gens finissent par connaître.

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             Bizarrement, elles ne jouent pas les deux meilleurs cuts d’Halloween Love Songs : «Blood Run Gold» (un fast one bien drivé) et surtout «Dream Ghost», qui est le coup de génie de l’album, doté d’une niaque extravagante, avec la basse fuzz in tow. Le coup de génie du set est l’hommage qu’elles rendent à Lou Reed, avec une version Dartsy de «Vicious». Et là tu vois Rebecca Davidson faire sa Ronno avec un panache qui n’appartient qu’à elle.

    Signé : Cazengler, Dirt

    Darts. Le Fury Défendu. Rouen (76). 29 mars 2026

    Darts. Halloween Love Songs. Adrenalin Fix Music 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Chrissie & chuchotements

     (Part Two)

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             Belle actu sur Chrissie Hynde : six pages d’interview dans Mojo et un bel album de duos. Par qui qu’on commence ? L’interview, bien sûr.

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             Pour mettre l’interviewer Doyle dans l’ambiance, elle commence par pointer une photo de Sid Vicious et croasse : «I gave Sid that lock.» Elle adore rappeler qu’elle a toujours joué dans la cour des grands. C’est pas non plus n’importe où qu’elle donne l’interview : ça se passe dans la boutique de Joe Corré, the Light House. Corré est le fils de Westwood et McLaren, pour lesquels l’Hyndie a bossé dans les early seventies. Elle rappelle ensuite qu’elle a duetté en 1994 avec Sinatra sur son dernier albums, Duets II, ce qui la conduit tout naturellement au Duets Special qu’elle vient d’enregistrer avec une palanquée de cakes et de cakettes.

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             Doyle attaque justement avec Debbie Harry, qui duette sur un cut de Duets Special. L’Hyndie ne la connaît pas plus que ça. L’Harry, c’est New York, et les Pretenders c’est Londres. Elles ont fini par tourner ensemble en Australie et l’Hyndie dit la respecter, car elle n’a jamais abusé de son charme - She never did the sort of soft porn thing - Bon bref, on s’en fout de Blondie. Par contre, elle se rappelle bien que les Beatles ont changé sa vie - I was Beatles fan number one -  Elle a adoré les sixties, The Stones, everything. Elle se souvient aussi d’un concert de CS&N assez récent à l’Albert Hall qu’elle a dû abréger car elle était prise d’un fou rire à voir tous ces vieux chanter «Guinnevere» en chœur. Doyle la branche ensuite sur la série Pistol et l’Hyndie dit qu’elle n’a pas pu regarder ça, «Because that was definitely not the way it was». Comme son personnage apparaît dans la série, l’Hyndie a dû rencontrer Boyle, le réalisateur, et la gonzesse qui l’incarne. Elle explique que Boyle a trafiqué l’histoire des Pistols et fait de L’Hyndie la cinquième Pistol, ce qu’elle n’était pas. Mais elle ne veut pas enfoncer Boyle. Elle n’est pas aussi féroce que John Lyndon qui à l’époque avait volé dans les plumes de cette grosse arnaque.

             L’interview se termine avec d’autres news : l’Hyndie a trois albums en route, un nouveau Pretenders, un album enregistré avec des Brésiliens et un nouveau jazz-flavored album avec The Valve Bone Woe Ensemble. Miam miam.

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             T’as quelques grosses surprises sur Duets Special qu’elle vient de faire paraître : à commencer par le «Me & Mrs Jones» de Billy Paul qu’elle tape en duo avec KD Lang. C’est puissant et ça te fout des frissons. L’Hyndie jette toute sa chaleur humaine dans le groove de Gamble & Huff - We got a thing/ Goin’ on - Elle monte bien le thing et fait descendre le goin’ on d’une octave. Tu sens que tu viens d’entrer sur le territoire d’un disk important. Aussitôt après, t’as le duo du siècle : une cover du «Can’t Help Falling In Love» d’Elvis, avec ni plus ni moins que Lanegan. C’est elle qui attaque et Lanegan entre à la suite d’une voix d’ange des bas-fonds. Fascinant ! T’as là deux des plus grandes voix de l’histoire du rock, tous mots bien pesés. Et ça continue avec un autre duo du siècle : l’Hyndie + Lucinda Williams. Elles tapent le «Sway» des Stones. Lu attaque à la désaille fondamentale et ça chante à l’extrême traînasse de la rascasse. Tu t’ébroues dans l’écume des jours. T’es au paradis. Pas de meilleure conjonction possible ! Et puis ça va commencer à dégénérer. Le choix des duettistes va ensuite laisser à désirer. Elle fait venir Dave Gahan, oui, le mec de Depeche Mode, pour duetter avec elle sur le «Dolphins» de Fred Neil. Il est mauvais. C’est elle qui sauve le Dolphins du naufrage. Elle parvient à groover son sometimes I wonder if you sometimes think of me. Ça continue de s’embourber avec l’«Every Little Bit Hurts» de Brenda Holloway, et puis voilà l’«I’m Not In Love» de 10cc qu’elle duette avec une certaine Brandon Flowaers : elle semble très autoritaire, mais quand l’Hyndie arrive dans le couplet, ça se met à sonner. Elle duette avec Debbie Harry sur «Try To Sleep». Catastrophique ! C’est même pathétique. Cette pauvre Debbie n’a jamais eu de voix. La plupart des invités et des invitées de l’Hyndie ne servent à rien. Ça ne te rappelle rien ? Oui, l’album des duos de Jerry Lee, Last Man Standing, où tous ces gros branleurs sont venus se vautrer en croyant pouvoir duetter avec Jerry Lee. Ça se termine avec «(You’re My) Soul & Inspiration» de Barry Mann & Cynthia Weil que l’Hyndie duette avec devinez-qui... Oui, l’Auerbach ! Il ose ramener sa fraise dans cette histoire. Pauvre crêpe ! Ils essayent de refaire tous les deux la fin du «You’ve Lost That Lovin’ Feelin’» des Righteous Brothers, mais la pauvre crêpe braille un ‘baby’ complètement raplapla. T’as vraiment des super-cloches sur cet album, comme sur l’album de Jerry Lee. Ces pauvres cloches s’y ridiculisent pour l’éternité. Les seuls qui passeront à la postérité avec l’Hyndie sont bien sûr Lanegan et Lucinda Williams. Le conseil qu’on pourrait donner à l’Hyndie serait celui-ci : entoure-toi mieux. Fuis les super-cloches et les incapables.

    Signé : Cazengler, Personality Chrissis

    Chrissie Hynde & Pals. Duets Special. Parlophone 2025

    Tom Doyle : Talk of the town. Mojo # 387 - Februrary 2026

     

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    3B

    TROYES - 10 / 04 / 2026

    ELIZA STARK AND THE DAPPERS

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             Strict minimal. Peu de choses. Une grande contrebasse blanche. Aucun sticker. Une Gretsch blanche. Une batterie, l’on ne voit que la grosse caisse, d’autant plus blanche que sur la façade le lettrage noir et la goutte de sang d’une rose rouge non éclose en font ressortir l’incandescence de sa blancheur.  

             En attendant qu’ils arrivent, je rejoute une goutte de noir. Viennent du Montenegro. Le mont noir. Non ce n’est pas une ville, mais un pays. Situé sur la mer Adriatique qui ne lui offre qu’une courte façade maritime, le reste est constitué de montagnes et de vallées. Pendant longtemps le Montenegro a fait partie de la Yougoslavie. Donc un groupe monténégrin. Pas du tout. Viennent de Russie. De Saint-Pétersbourg. Se sont exilés lorsque la guerre a éclaté entre la Russie et l’Ukraine… Tiens, tiens, rockabilly et politique sont deux mots que l’on ne rencontre pas trop souvent associés.

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             Se mettent en place. Sobrement sans chichi. Dan et Eliza sont pratiquement côte à côte. Juste un étroit espace entre eux qui de tout le set permettra d’entrevoir Evgeny derrière sa batterie. N’en font pas des tonnes. Petits regards échangés et hop c’est parti. Un petit instrumental, pour se chauffer les doigts. C’est tout mignon, une espèce de sonorité slowack des années soixante mais trottiné à la manière des canters d’entraînement que l’on faisait endurer aux pouliches pour les mettre en forme pour deux heures plus tard les mettre au départ de la course. Evgeny s’arroge la part du lion, le plus âgé, une frappe lourde et en même temps très fluide. Dès le départ l’on saisit qu’il n’est pas là pour se faire oublier.

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             Faut dire qu’Eliza est d’emblée inoubliable. L’a du chien. D’ailleurs elle tient sa big mama en laisse, d’une poigne ferme. Ce soir elle emprunte un look à la Imelda May. Quelle classe ! Vous trouverez facilement des photos d’elle sur lesquelles elle arbore d’autres apparences. Toujours aussi belle, une grâce naturelle, une simplicité sans artifice. Elle attire les regards.

             Ils nous ont prévenu, un concert de hot rockabilly. On dit toujours ça. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Il aura fallu qu’elle assène trois coups seulement sur ses cordes, pour que l’on comprenne que ce n’était pas un mensonge. J’ai dit trois coups j’aurais mieux fait de parler d’avalanche. Elle slappe plus vite que son ombre, elle tient le rythme sans faillir, derrière avec son métronome sinueux nous permet de nous rendre compte de l’invariance rythmique et néanmoins kaotique de la Miss.

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             Si vous avez envie de griffonner une lettre d’encouragement au pauvre Dan auquel la Demoiselle ne laisserait aucun emplacement pour se servir de sa guitare, jetez le brouillon dans la corbeille à papier. Dan n’assure pas, il maîtrise, pas le genre de gars à s’affoler pour une tornade force dix, l’est toujours présent quand il faut et encore plus quand vous ne l’attendez pas, c’est un pointilliste, une note par ci, une note par-là, intervention adéquate à tous moments, l’est comme le gars qui vous fiche les banderilles sur le dos du taureau, mais dix fois sur un morceau de deux minutes il vous plante une estocade à immobiliser un troupeau de bisons lancé au grand galop. En plus souvent avant d’officier, il jette un regard complice à Eliza.

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             Je n’ai pas tout dit sur Eliza, certes elle slappe, comme assis tout tranquillou sur votre banquette vous regardez, par la fenêtre d’un train à grande vitesse, le paysage vous sauter au visage et disparaître instantanément pour se renouveler à chaque instant.  Elle slappe à mort et à vie, mais elle chante aussi. Chant champagne explosif, chant(-)illy à la nitroglycérine. Une voix implacable, des intonations coups de fouet sur les échines de la chiourme lors d’un combat naval, elle tire à boulets rouges, sans faillir, sans faiblir, un vocal d’airain, un glaive d’acier, un couperet de guillotine, étonnez-vous que le public ait perdu la tête à chaque fin de morceau !

             Ils alignent les morceaux comme au tir aux pigeons. Plein cœur de cible à tous les lancers. Sont époustouflants. Le rockabilly comme vous ne l’avez jamais entendu. Une épure. La netteté d’une Idée platonicienne. Surtout cette force, cette netteté, cette violence. Un rockabilly féroce. Une bête fauve qui vous fait l’offrande de la beauté pure de sa course au bout du soleil et de la nuit.

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             La prestance d’Eliza, oui, sa révoltante facilité, oui mais aussi le génie d’Evgeny, alors que ces deux compères jettent toute la gomme, lui en retrait, il module, il efface, ne vient pas du jazz pour rien, l’a la frappe serpentine, celle qui se sort de toutes les difficultés, passe au travers de tous les collets, qui ordonne sans effort, l’apporte en quelque sorte une présence tutélaire à tous les excès, il n’impose rien, il pose, il façonne, il amoindrit et il exhausse, il ne bétonne jamais, il apporte le liant  qui permet au Léviathan de respirer.

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             Dan dans la retenue. Dan dans le danger aussi. Il instille les vrilles qui déséquilibrent l’ensemble, et les cales qui permettent de ne pas basculer dans le n’importe quoi. Joue de sa guitare comme l’on instille dans une potion, la goutte mortelle ou l’élixir de longue vie.

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             Trois sets. Le premier comme un typhon qui déferle sur vous sans préavis. Un gigantesque serpent de mer qui vous entoure de ses anneaux, vous avale tout cru, et vous procure l’extase du rocker que vous avez toujours recherchée et jamais jusqu’à lors rencontrée. Torride. Inarrêtable. Vous jugez que le miracle dure depuis trop longtemps. Que cette fois c’est le dernier morceau, l’ultime flamboyance. Z’ alignent encore cinq titres aussi titanesques, puis encore cinq cerises sur le gâteau flambé au rhum. Ils arrêtent, avec regret. Promettent de revenir dans dix minutes.

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             Incroyable, mais vrai, dix minutes top chrono plus tard ils sont de retour. Pour ce deuxième set, ils déploient un autre éventail. Celui des reprises, à la moulinette rockab, cela va du Theese boots are made for walkin’, vous ne les aviez jamais vu se manier le train aussi rapidement, faut dire qu’avec ces High Heel Sneakers sur lesquels Eliza s’est hissée, nos pauvres bottes ont intérêt à ne pas faire piètre figure. Suivra un Johnny Be Goode, jamais entendu poussé à un tel maximum, le rockab ne respecte rien, même pas le rock’n’roll. Comparée à cette diablerie la moulinette punk se transforme en tortillard à crémaillère. D’ailleurs ils aligneront aussi un Never Can tell davantage cloué dans les normes chuckberryennes, mais avec de clous rouillés et tordus. Pour souhaiter un bon anniversaire à Brian Setzer l’on entendra Eliza pousser le miaou à bon escient… Faut croire qu’elle a dû réveiller les tous les matous du quartier. Car l’intermède précédant le troisième set sera plus long. Z’avez une foule de matous-vus qui font la queue pour avoir droit de prendre une photo avec la toute belle. Tant qu’il y aura des hommes comme disait le film…

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             Le troisième set renouera avec l’incandescence du premier. Petit aparté : dans la journée avant de partir j’ai jeté une oreille à That Look, le nouveau single des Stones, les Stones y font du Stone dans le style première mouture. Ce n’est pas mauvais, mais j’ai peur que personne ne se jette de joie par la fenêtre après l’avoir entendu. Ben, Eliza et ses carillonneurs nous ont offert une version de Paint it Black, un ravage, qui a mis le feu aux poudres, l’ensemble du 3 B plein comme un œuf de brontosaure s’est massé devant le groupe en hurlant de joie. Pour ma part vingt-quatre heures après je ne me suis pas encore remis de cette interprétation. Elle surpasse même celle d’Eric Burdon et ses sauvages Animals… La fin du set a été une véritable tuerie, je ne m’étends pas dessus car je ne voudrais pas être inculpé pour complicité de  meurtres collectifs en réunion.

             Un grand merci à Béatrice la patronne pour ce groupe exceptionnel que personne ne connaissait… mais comment a-t-elle fait pour le dénicher !

    Damie Chad.

    Photos : Eric Duchêne / Djamal Maklouf

     

    *

            Comme promis nous revenons sur Cult of Occult, car le culte des choses cachées ressemble quelque peu à la non-existence des Dieux.

    FIVE DEGREES OF INSANITY

    CULT OF OCCULT

    (Season of the Mist / 2016)

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             Ces deux visages sont-ils les pendants des deux masques du théâtre, l’un souriant représentant la comédie, l’autre mine atterrée symbole du drame. A part qu’ici, ils sont tous deux effrayant, le deuxième arborant une expression de méchanceté bien plus dure que celle exprimée par le premier déjà peu engageant. Les yeux se touchent comme des vases communicants, ils expriment cette idée de degrés, les barreaux d’une échelle n’appartiennent-ils pas à la même échelle.

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             Nul besoin de se demander, le cadrage et les couleurs nous y obligent, si ce n’est pas un double clin d’œil à la célèbre pochette de In the court of the Crimson King de King Crimson. Rappelons que le disque est sorti en 1969 et que  la tête du roi pourpre est censée représenter l’homme (américain) schizoïde du vingtième siècle, partagée entre l’horreur de la guerre du Vietnam et le rêve hippie qui commence à s’effilocher…

             L’artwork est signé par Provoking Drama qui n’est autre que l’artiste Jeni Fitts, une œuvre aux portes de la folie. Qu’elle porte en elle et qu’elle essaie d’extérioriser par la peinture. Pensons à Gérard de Nerval et à Friedrich Hölderlin pour mesurer l’ampleur du combat qu’elle mène contre les structures étrangères du monde qui s’immiscent en elle.

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             Le titre est éloquent. Ces degrés d’insanité sont à comprendre comme les degrés d’une initiation. De la main gauche. Si nous avons choisi de traduire insanity par insanité et non par folie, c’est parce que la spécificité de ce terme en français induit une idée de jouissance à se vautrer dans les aspects les plus dégradants de la nature humaine.

    Alchoholic : (avec un tel titre l’on ne s’étonnera pas que le groupe se fasse traiter d’alcoolique, toutefois il est nécessaire de le comprendre comme une  provocation mais aussi comme une  revendication affirmée, n’oublions pas  le nom du groupe, l’on ne mime pas les rituels.) : un bruit inaudible qui croît lentement, une batterie hésitante, titubante, cahotante, quelques coups de cymbales pour le corps qui penche, qui flanche, qui se déhanche, qui s’enclenche en dernier ressort dans sa démarche hésitante, le  gargouillis horrible de la voix, vomissures affleurantes, on croirait notre anti-héros prêt à s’effondrer dans les deux minutes qui viennent, mais non, il se reprend, un nouvel élan, un nouvel allant, son corps se cabre, se cambre, il assume, il assomme la foule de ses invectives, il manie l’invective, contre la vie et contre les autres, il ne boit pas pour oublier les problèmes qu’il n’a pas. Il boit pour oublier les autres, l’alcool comme une tour d’ivoire, une protection, un barrage contre le monde, le bruit décroît lentement jusqu’à devenir inaudible. Nihilistic : coups de gong tirebouchonné, la cérémonie peut commencer, grands coups de battoirs clinquants, la pièce est vide, les fidèles sont absents. Chant de haine martial. Si vous n’avez pas compris pourquoi je bois, voici l’explication, première stase : parce que je ne suis rien, je suis vide, comme vous d’ailleurs. Stase deux : mais vous ne le savez pas, vous ne voulez pas le savoir, vous vous prenez pour quelque chose, pour quelqu’un, mais vous êtes vide, la batterie plus forte, la basse fait le gros dos, une fois morts vous ne serez plus rien, déjà que vous n’êtes rien de votre vivant, vous êtes méprisables. Stase trois : le coup de couteau final : vous croyez en un être suprême, vous le priez, il n’existe pas. Les guitares bourdonnent comme des mouches sur un cadavre. Attention solo de batterie : des coups redoublés pour renverser des quilles de bois creuses, borborygmes de haine. Rien. Même plus de musique, c’est le coup de grâce, il éructe comme un pope russe ivre qui ne croit plus depuis longtemps à l’évangile, alors il vous donne l’absolution en grognassant la liste des commissions.  La baudruche crevée de Dieu en prend plein la gueule pour pas un rond. Misanthropic : une tornade sonique, on a compris qu’il ne s’aime pas et qu’il n’aime pas Dieu, mais si l’absence d’amour est une chose dont on se passe très bien, il est une chose que l’on chérit : la haine. La haine de l’autre. Un long passage battérial du genre enfoncez-vous ça dans la tête. Il vitupère. Il hait tout le monde, les hommes, les femmes, les jeunes et les vieux, la guitare grince comme un pendu à la grande vergue d’un bateau amiral. Elle insiste, elle vous refile un riff laminoir, et le vocal scande et danse comme un peau-rouge autour d’un poteau de torture, la haine est sans limite, il conspue l’humanité entière, le vocal chie sur vos têtes dans le vain espoir facétieux que vous sentiez la rose, l’a juste l’envie de tuer, de transpercer, d’écraser, de découper, de déchirer, la guitare vous fait un bruit de bombardier et de missiles glissant dans le ciel, apocalypse maintenant et toujours jusqu’à l’extinction de l’espèce humaine, une corde  de basse qui résonne comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase,  la haine n’a pas de fin, elle prend son temps, parfois elle brûle, parfois elle couve. Des œufs de haine. Les deux dernières minutes sont des bruits de forteresses volantes en mission pour recouvrir l’humanité d’un tapis de bombes.  Vous conviendrez qu’elle ne mérite pas mieux. Psychotic : machines, l’on se croirait dans une usine, imaginez la bande-son d’un cerveau qui fonctionne tout seul, sur lequel son propriétaire ne peut avoir une quelconque action modératrice. Un atelier qui marche tout seul. Cependant c’est le moment de la prise de conscience, le vocal s’estime malade, il est le premier à comprendre qu’il est possédé par l’idée de faire du mal, de tuer, de faire souffrir, sa plus grande jouissance serait d’assassiner le monde entier, il sait que c’est horrible, il ne peut s’en empêcher, il hurle de toutes ses forces comme un possédé. Par lui-même, sûrement, par sa propre haine, assurément mais aussi par Satan, bruit catastrophique c’est  Satan qui le lui ordonne, maintenant il peut s’amuser avec chacune de ses victimes, la torturer sadiquement, la faire souffrir lentement, je suis enfin habité par une passion, le monde a enfin un sens. J’exagère en écrivant que le morceau se termine par une joyeuse mélodie, mais enfin il y a aussi du vrai dans ce que je dis. Satanic : dernier stade, suprême degré, un son qui vient de loin, qui s’installe, qui occupe toute la place, le moment de l’inversion, la déclaration de guerre à Dieu, le monde est inversé, Satan est le Père et je suis le fils, je viens apporter la désolation, la destruction, l’humanité entière est condamnée à périr en d’atroces souffrances, en tortures dégoûtantes, vous avez un rire de cymbales qui vous fait froid dans le dos, le prophète déclare ses intentions, il conte son programme ligne par ligne, les légions de Satan se lancent sur leurs victimes, avec fureur mais sans se hâter, les coups pleuvent de partout,  l’on n’entend plus qu’un gargouillements de sang qui coule, matraquage grandiloquent, le Punisseur de l’engeance humaine donne ses ordres, nul ne doit en réchapper, tous doivent souffrir, les légions de Satan oeuvrent méthodiquement, le massacre dure longtemps, la batterie joue un peu la mouche du coche, la tuerie universelle ne se hâte pas, nul ne doit en réchapper, le vocal est en crise, il répète sans cesse les mêmes mots, les mêmes formules, un dernier riff compressif s’obstine, une vrille qui détruit tout ce qu’il reste de l’Humanité. Fin brutale. Travail achevé.

             Un opus créé pour déplaire. Cult Of Occult ne prend pas des pincettes. Z’emploient des tenailles rougies au feu pour vous faire entendre le sens des mots tout en vous écorchant les oreilles. Musicalement les esprits raffinés trouveront l’ensemble un tantinet répétitif. Ce n’est pas leur problème. Ne sont pas là pour mettre des guirlandes sur les cadavres.

             Si l’’Humanité est médiocre, si c’est un grand honneur que de l’éliminer, autant accomplir cette tâche sans attendre. La logique est imparable. Reste un problème : c’est que cette entreprise de saccage généralisé ne semble pas procurer à ce travailleur de l’horrible une grande jouissance. L’était plus heureux lorsqu’il était alcoolique que lorsqu’il obéit à son Père. Il maudissait ceux qui croyaient en Dieu, le voici devenu l’exécutant servile des basses œuvres de son patron. Il ne lui reste donc qu’à tuer son nouveau Dieu, autrement dit Satan. Ce qui entre parenthèses est accompli dans notre antérieure livraison 731 dans l’opus I Have no Name sorti voici quelques jours.

    Preuve que Cult of  Occult construit pas à pas une œuvre qui ne cherche pas à tout prix le sensationnalisme. Le groupe joue une partie d’échecs avec lui-même et contre le monde. Ils ont pris le parti des noirs. Ne sont pas pour rien des partisans d’une vision occulte de l’univers. Chaque disque est à considérer comme une partie jouée. A chaque fois l’enjeu se modifie. Ne vous reste plus qu’à reprendre tous leurs disques et à méditer sur les contreparties.

    Damie Chad.

     

    *

             Quand j’ai vu le nom du groupe je me suis dit : tiens encore des écologistes, ensuite j’ai réfléchi, j’aurais dû commencer par-là, c’est quoi une carnation verte me suis-je demandé, poursuivant ma première impression j’ai décrété que ce devait être une touffe d’herbe, heureusement mon cerveau a revivifié la bougie de mon intelligence qui commençait à décliner, une carnation verte me suis-je écrié c’est la peau d’un mort, voici qui devenait diablement plus intéressant, j’ignorais que cette déduction était totalement fausse mais le reste de la pochette m’a convaincu…

    A DARK POEM PART I

    THE SHORES OF MELANCOLIA

    GREEN CARNATION

    (Season of the Mist / 2025)

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    Merveilleuse pochette. Nous retrouvons Niklas Sundin qui a déjà signé, entre autres, deux couves pour Aephanemer (voir livraisons 705 du 09 / 10 / 2025 et 710 du 13 / 11 2025) que nous avons beaucoup aimées surtout celle de l’album World of Wilderness qui exprime si bien par son merveilleux équilibre le sentiment de la finitude apollinienne de la grécité antique. Tout autre époque pour ces Rivages de la Mélancolie dans lesquels se télescopent et la modernité de la bande dessinée et l’attrait de l’esthétique symboliste.

    Il y aurait beaucoup de réflexions à mener quant à l’interprétation de cette antagoniste fusion entre la modernité de l’art de la BD et le mouvement pictural symboliste. La remise en cause de la suprématie de la clinquante imagerie du surréalisme s’est d’ailleurs en partie effectuée ces dernières décennies par le jeu de l’illustration des pochettes des trente-trois tours.  Face à une modernité angoissante il ne s’agit pas d’un retour timoré vers la vieillotterie d’images rassurantes mais l’expression logique du déploiement du rock’n’roll, art phonique enté sur la révolte du mouvement romantisme dont il est et l’ultime surgeon et une nouvelle semence.

    Green Carnation provient de Norvège. Il fait partie de ces groupes qui bénéficient d’une aura mythique quant à leur traitement du Metal dont ils ont expérimenté toutes les sentes. Toutes les traverses et tous les travers. Il a connu des temps d’arrêt et moult changements. Toute métamorphose nécessite des stations chrysalidaires. A Dark Poem est une trilogie ambitieuse, le troisième volet est à venir.

    Kjetil Nordhus : lead vocals, backing vocals / Stein Roger Sordal : bass, rhythm guitars, lead guitars, keyboards / Bjørn Harstad : lead guitars, effects  / Endre Kirkesola : keyboards, synthesizers, organs, effects /Jonathan Alejandro Perez : drums

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    As silence took you : un concept album. Tout de suite un parti pris. Le texte est privilégié par rapport à la musique. Attention de supers musicos mais qui servent une musique d’accompagnement. En contrepartie Kjetil Nordhus a intérêt à assurer. S’en tire bien. Le texte n’est pas des plus faciles. Commence par un mort.  Ce n’est pas le plus terrible. Un homme se penche sur son passé. Ce n’est pas le décès de la mère qui compte. Ce sont les mille morts qu’occasionnent les mille mots d’une maman qui jugeait son gamin durement. L’a fallu qu’il fasse avec, même si avec le temps il comprend qu’elle le mettait en garde contre la vie. Du pathos, mais si bien modulé, sans affectation que l’on se laisse prendre. La musique est au point, mais l’on aurait un orchestre symphonique à la place, s’en apercevrait-on… In your paradise : je vous rassure sur la vidéo il y a bien un orchestre de rock qui joue – même si par deux fois Ingrid Ose s’en vient jouer de la flûte traversière – l’on remarque la barbe grise de

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    Nordhus et cette étrange manière d’Alejandro Perez de se servir de son bras droit comme s’il était indépendant de son corps, pour le décor vous connaissez, c’est Gaza ou l’Europe dans deux ou trois ans, curieuse manière de décréter ces scènes de violence comme le paradis, mais soyez philosophe comme les paroles de la chanson, ces horreurs sont l’endroit où tu vis, profites-en bien, c’est le seul paradis dans lequel tu vivras, sois-en persuadé dans ta tête. Me, my enemy : z’y vont sur la pointe des pieds, mer calme et paisible, en plus ils partagent mon optimisme sur les années futures, la mort plane plus près de nous qu’on ne le pense, alors ils préparent une stratégie de survie, vos ennemis, leurs canons, leurs missiles, certes ils sont forts et dangereux, mais le plus grand de vos ennemis, c’est vous, c’est votre peur qui vous empêche de rire et de sourire à la vie même quand la mort s’approche, l’on n’est pas loin du concept d’amor fati ( Amour du destin) que Nietzsche a développé dans son œuvre, le fait que nous soyons mortels nous oblige à accepter la vie qu’elle soit bonne ou mauvaise. Riez, chantez, dansez. The slave that you are : entrée fracassante, la mort n’est pas sans cesse à nos trousses, pourquoi une telle hargne metallique alors que nous sommes dans notre petite vie pépère, dans notre niche écologique de survie, parce que tu es un esclave, avec une âme d’esclave, tu bosses et tu obéis, tu profites des miettes du Système, mais le système t’a déjà volé ton acceptation et ton âme. Ne te pose pas trop de question et n’en formule aucune. Surtout abstiens-toi de position politique… Une voix doucereuse vient te conseiller. Ecoute plutôt le fracas de la musique. The shores of melancholia : peut-être le plus beau morceau du disque parce que le plus énigmatique. Lyrique à souhait, c’était avant, quand Ophélie avait trouvé refuge dans les bras d’Hamlett, le temps a passé, Eros a estompé Arès, à moins que ce ne soit tout à fait le contraire, pour un temps, était-ce vraiment le bonheur, tant de soldats sont morts… Une histoire humaine parmi d’autres. Qu’en reste-t-il… Too close to the flame : le dernier morceau. Le bilan. Dans sa tête tout s’emmêle, en est-il lui-même conscient alors qu’il est en pleine introspection, elle (qui ?) n’est plus là, l’essaie de faire avec, se débat avec ses fantômes, mais le revenant le plus fantomatique n’est-ce pas lui-même… Un pied dans la vie. Un pied dans la mort. La sienne ou celle des autres. Etrangement l’accompagnement atteint à une dimension épique.

             Ces Dark Poems, comme leur qualificatif l’indique sont bien sombres. Si l’on vit : l’on survit. Et si l’on survit n’est-on pas déjà mort. Est-ce nous qui renonçons à la vie. Ou la vie qui renonce à la mort.

    A DARK POEM PART II

    SANGUIS

    GREEN CARNATION

    ( Season of the Mist / Avril 2026)

    Pochette choc. De Niklas Sundin. Le soleil est tombé sur la terre. Une minuscule goutte de sang si on compare la planétaire catastrophe de notre habitat à l’incommensurabilité du monde. Cette peccadille ne suffirait-elle pas à teindre le monde de notre vulnérabilité triomphante. Sommes-nous sûrs qu’elle ne se soit pas infiltrée en notre intérieur. D’ailleurs n’est-elle pas tombée de la lymphe de notre pensée…

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    Kjetil Nordhus : - vocals / Stein Roger Sordal : bass, rhythm guitars, lead guitars, keyboards / Endre Kirkesola : keyboards, synthesizers, organs, effects, backing vocals / Jonathan  Alejandro Perez : drums.
    Sanguis : étrange ce rythme un peu chinois pour débiter ce deuxième volet de la trilogie, ne dure pas très longtemps, ce premier morceau ressemble un peu à l’ouverture du premier opus, un accompagnement, un vocal imprime sa forme à la musique même lorsqu’il se tait, des montées et des descentes, une voix qui grinçonne un tantinet alors que les instrus nous la jouent générique, le thème identique, pas seulement axé sur la mère, cette fois la famille en entier, le père en prend pour son grade, violent, buveur… se dégage tout de même une espèce de sérénité, le paternel lui aussi trimballe ses propres valises, son exemple parce qu’il sera un contre-exemple pour le fils, aidera celui-ci à s’en sortir, tout compte fait sont tous dans la même galère. Sur la fin le son se froisse, un peu à la manière d’une âme blessée… Loneliness told, loneliness unfold : (Stein Roger Sordal : lead vocal) : une voix qui parle, est-ce soi-même ou un ami, vivre dans la crainte n’est pas possible, avoir le courage de surmonter ses anciennes douleurs, triste mélodie, une guitare et un simple chant, tu as le droit de te confronter à ton passé dans lequel tu t’enfermes, la solitude referme ses ailes sur toi, sans doute faut-il boire la coupe jusqu’à la lie. Sweet to the point of bitter : après la triste ballade, l’envol hésitant avec ses chutes et ses rebondissements, sans doute faut-il totalement intérioriser l’échec pour non pas s’en débarrasser mais s’en servir comme d’un trampoline pour rebondir et retomber, dix fois, cent fois, mais de plus en plus haut, ne pas partir dans la vie au grand galop, un trot fragile peut suffire, l’espoir fait vivre, ne se sent-il pas la force de faire admettre sa faiblesse à une autre âme, le rythme galope, le vocal s’enflamme et gagne en intensité. Faut prendre le temps d’écouter, l’accompagnement semble couler de source mais il épouse les émois de l’âme blessée qui s’automédicamente au plus près. Une subtilité instrumentale surprenante. I am in time : c’est parti, pour l’acceptation de soi, tout le passé, le présent et le futur, même si la voix tremble un peu, même si la musique semble parfois retenir son souffle dans la crainte d’éteindre cette soif de volonté, ce désir de vivre envers et contre tout, l’est maintenant dans la présence de son existence, pour les bons comme pour les mauvais moments, le chant accède à une plénitude d’acceptance étonnante. Fire in ice : le feu en soi, la glace aussi, se confronter aux autres, pour mieux se retrouver en soi-même, s’accepter tel que je suis, même si je ne sais pas trop où je me situe, la musique court, la voix implore, la basse rabat les bassesses, la voix s’élève, encore plus claire pour affirmer sa propre prégnance dans la nature, maintenant elle se gonfle de colère, elle ne croit plus qu’en elle-même, davantage qu’en lui-même, pas un héros, mais exemplaire. Triomphe du moi sur soi-même. Lunar tale : ( :+ Ingrid Ose : flûte) : métaphore, la voix traîne, comme un enfant qui veut persuader ses parents qu’il est devenu grand, le grand saut, la flûte d’Ise, les notes de piano, cette guitare grattée, le moment du grand partage, la grande résolution d’être soi jusqu’au bout de soi, ne plus regarder en arrière, étrange toutefois cet hymne au vouloir-vivre, sur une musique qui semble avoir du mal à s’agréger, que présage cette dichotomie, le meilleur ou le pire… Nous attendrons le troisième volet.

             J’avoue que je ne suis pas très sensible à cette musique, trop prog à mon avis. Quant à la thématique elle me paraît un peu trop souffreteuse. Résiliente pour lâcher la tarte à la crème de notre époque. L’ensemble n’a pas la force du Cri de Münch. Ce que je préfère dans ces deux opus ce sont les deux couves de Niklas Sundin.

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    Sanguis (Blood ties) : vidéo sortie en avant-première du premier titre de l’album. Toujours intéressant à regarder, celle de Paradise (voir plus haut) qui accompagnait le premier volet s’avère supérieure, presque hiératique. 

    Damie Chad.