KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 734
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
30 / 04 / 2026
SHAMROCKS / COSMIC PSYCHOS
BODY HORROR
MATTHEWS SWEET & SUSANNA HOFFS
MAVIS STAPPLES
KASSI VALAZZA / MEMORANDUM
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The One-offs
- Et les Shamrocks pompaient

Parmi tous les cuts qu’on adorait gratter sur une gratte, l’un des chouchous est resté le «Cadillac» des Shamrocks. Tu peux le gratter en petite cocote et guetter le moment de lâcher le fameux My baby drew up in a brand new/.../ Cadillac, il faut bien détacher le Cadillac pour faire claque le tchCa ! Faut presque le cracher. TchCa ! Et c’est là que tu fermes les yeux et que tu commences à le cocoter avec les épaules. Tu répètes ta petite phrase en montant d’un ton dans l’exaspération, tu grattes ta cocote plus sèchement, tu bats les cordes et tu reprends ta voix de fiotte atrabilaire pour moduler au mieux le she ain’t never, tu respires, ever ever, respiration, et tu lâches le comin’ back en claquant le tchco d’une manière aussi ordurière que possible. Au bout de ces trois phrases, t’es déjà en transe. C’est l’apanage des grands cuts. Dès le premier tour, t’es inféodé à vie.

Alors tu repars pour le second tour et tu fais gaffe de bien éteindre le babeh de Baby/ baby baby please, et comme t’es un gros con de Français, tu fais comme les Suédois des Shamrocks, tu passes le please en pliiiiiiise, c’est pas grave, ça donne un p’tit côté exotique. Puis t’arrives avec ton Can’t you see/ I’m on my bended knees, tu fais gaffe de bien avaler le k de knees pour que ça fasse bien anglais, et tu te prépares à donner le coup de grâce en descendant d’un ton dans ta voix de fiotte pour placer au mieux My heart’sss cold/ I fink it’s gonna freeze, tu pinces bien le f de fink et là t’atteins des sommets de véracité proto-punky. À tel point que t’as du mal à cacher ta fierté. T’es vraiment sûr que ta mouture colle bien à la réalité. Bon, tu laisses tomber le solo, de toute façon t’as jamais su les jouer et ça ne t’intéresse pas d’apprendre à les jouer. T’as juste trouvé les licks d’Ivy quand on devait faire El Cramped à trois, faute de guitariste, ils n’étaient pas compliqués, et tu pouvais les gratter sur la basse fuzz, pas de problème, ça passait comme une lettre à la poste, puis quand Karim est arrivé, on jouait les licks en double, ce qui amenait encore de la profondeur à ces cuts géniaux que sont «Garbage Man» et «Ultra Twist».

C’est la fin du solo et tu reprends la cocote de Cadillac, avec encore plus de déhanché dans les épaules, tu grattes ta cocote plus lourde, plus sourde, sur une seule corde, t’as pas besoin de ramener tout le bordel, et t’amorces avec un beau Well my baby drew up..., fuck comme ça sonne bien ! Ce cut est idéal pour faire monter la sève, et tu enchaînes avec un beau Ouaissss my babeh drew up... t’écrase bien le babeh dans l’œuf, tu recraches bien ta tchCadillac, tu la prends entre la langue et le palais en jetant l’épaule droite à l’arrière, et tu chies doucement le she ain’t nevah, petit blanc sec, nevah, blanc sec, tchComing back ! Et tu lances l’hallali à coup d’I said babe babe babe pliiiiiiiiise !, tu la supplies au can’t you see I’m on my bended nees, tu prends le my heart’ssss cold de l’intérieur du menton pour lui donner une profondeur caverneuse et tu finis en faisant friser le freeze d’I fink it’s fonna freezzzzze. Ah tu peux être fier de toi ! T’as piqué ta petite crise. Le plus marrant dans toute cette histoire, c’est que tu la piques environ une fois par an depuis cinquante ans. Ça te prend chaque fois comme une envie de pisser, alors tu sors le 45 tours de la caisse et ta gratte, ou ta basse, ça dépend de l’humeur.

Parlons-en du 45 tours ! C’est au Monop qu’on avait barboté l’EP français sur Polydor. On les voit tous les quatre sous un parapluie. À l’époque, on considérait cet EP comme l’EP parfait. Aucun souvenir des trois autres cuts. C’est même probable qu’on ne les ait jamais écoutés. C’est le sort réservé aux grands EPs : t’écoutais l’hit et le reste, basta. Puis évidemment un gros malin s’est cru autorisé à faire main basse sur une partie de cette collection patiemment accumulée à peu de frais. L’EP des Shamrocks a disparu, avec d’autres perles comme le tribute des Who pour les Stones («The Last Time»). Suis tombé un peu plus tard sur une copie de «Cadillac», mais

c’était l’horrible pochette verte en papier. Jusqu’au jour où le copain Albert, qui tenait boutique en ville, sortit de derrière son comptoir l’EP des Shamrocks flambant neuf. Voyant que je devenais subitement nerveux, il me le céda, moyennant un p’tit billet. L’objet n’est pas rare, on peut le choper aujourd’hui sur Discogs pour un billet de quinze, mais pour les ceusses qui ont grandi avec, le Cadillac des Shamrocks reste l’un des joyaux de la couronne.

Il existe une autre version mythique de «Cadilac» : celle de Vince Taylor qui est plus rapide, plus sauvage et qui s’appelle «Brand New Cadillac». À l’origine un Parlophone de 1959 devenu intouchable et heureusement réédité en 1976 par Ted Carroll sur Chiswick : deuxième Chiswick single. Ted Carroll déclarait alors que «Brand New Cadillac» était le meilleur single rock de l’histoire du rock, et il avait diablement raison.

Signé : Cazengler, Shame rock
Shamrocks. Cadillac. International Polydor Production 1966
L’avenir du rock
- Cosmic Trip
(Part Three)
Dans le désert, il faut savoir se préparer à tout. L’avenir du rock croit avoir du métier depuis qu’il erre en long et en large, mais il doit bien admettre qu’en certaines occasions, il n’est encore qu’un enfant de chœur. Voici pourquoi.
C’est un jour comme les autres, bien brûlant et assez peinard côté interactions sociales. Il croise habituellement des erreurs classiques qui comme lui poursuivent leur petit bonhomme de chemin sans créer de troubles sociaux. Se dessine au loin une silhouette. Elle ondule dans l’air brûlant et approche. Avant même d’avoir engagé la conversation, l’avenir du rock sent d’instinct qu’il va y avoir un problème. Vêtu de noir, sec comme un olivier, l’inconnu affiche une gueule d’empeigne. Pour faire baisser la tension, l’avenir du rock lève son chapeau et s’exclame gaiement :
— Bonjour monsieur Courbet !
L’inconnu se crispe et fusille l’avenir du rock du regard :
— Rrrrrrrahhhhhhhhhh ! Psycho !
C’est quoi ce bordel, se demande l’avenir du rock. Il est complètement taré ce Sonic là...
— Vous n’aimez pas Courbet ? C’est pourtant un naturaliste intéressant...
— Rrrrrrrahhhhhhhhhh ! Psycho !
L’avenir du rock se dit qu’il va falloir mettre la pédale douce, car ce dingue est capable de lui sauter dessus.
— Je pensais vous être agréable en évoquant cette délicieuse toile printanière dont la lumière n’est pas sans rappeler celle de ce brave désert, n’est-il pas vrai ?
— Rrrrrrrahhhhhhhhhh ! Psycho !
Bien que très abîmé intellectuellement, l’avenir du rock comprend qu’il ne tirera rien de plus de cet individu. Aussi décide-t-il de jouer le tout pour le tout en le snobant :
— Coco t’es complètement dépassé avec ton Psycho ! Passe donc à la suite avec les Cosmic Psychos !

Le dernier Cosmic en date s’appelle I Really Like Beer. C’est un épouvantable passage obligé, une vraie merveille de trash-Cosmic. C’est John McKeering, aka Mad Macka, qui vole le show avec ses incendies à répétition. Dès «I Like Beer», t’es au sommet du genre Cosmic. Ce digue de Mad Macka gratte du Williamson sur le pire des beats endiablés. Et ça repart à la volée avec «10 Can Trip». Ils n’en démordent pas.

Ross Knight tient lui aussi la dragée haute du Punk’s Not Dead. Le Mad claque encore son kilo de killer dans «This Could Be The Best Beer Of My Life». C’est la cavalcade de la fin du monde, la pire de toutes. Seuls les Cosmic sont aujourd’hui capables de balancer une telle dégelée. Suprême attaque encore avec «Fly In My Shed», tout est monté au max, surtout la disto de ce dingue de Mad. Il arrose toute la plaine. Et paf, le Ross attaque «Do It Again» - I shoudah not rockah anymoh - mais il y retourne et l’autre dingue de Mad claque son solo d’exaction terminale. Sur «15 Footer», il est encore pire que Ron Asheton. Tous les cuts sont embrasés, avec des solos qui transpercent les blindages. Il se pourrait bien que cet album des Pyschos soit déjà un classique. Ils tapent du pur proto-punk avec «Don’t Feed Me Jelly», mais du proto dézingué à la tronçonneuse du Mad. T’as la disto la plus crade du monde. Et cet album faramineux se termine avec «I Really Really Really Like Beer», un rockalama qu’on croirait chanté par Lemmy, mais Ross Knight enfonce le clou de la Beer. C’est Lemmy avec le power des Cosmic Elephants, c’est d’une violence sonique inégalée, avec le Mad en filigrane permanent, il joue tout le saint-frusquin terminal, ça donne un rock d’apothéose définitive, ces deux mecs sacrent le printemps de Stravinsky Krakatoa et l’expurgent dans la stratosphère. Ils jouent à en crever, ils finiront par faire une overdose de beer.

Et sur scène, c’est encore pire. Même cirque qu’au Petit Bain en juin de l’an passé, mais avec un nouveau batteur et les cuts du nouvel album. Le Mad s’est rasé la barbe et il gratte une Les Paul noire. Et pouf, ça démarre à l’ancienne avec «Pub» tiré de Go The Hack et «Nice Day To Go To The Pub» tiré de Glorious Bastards. Autant le dire tout de suite : c’est explosif ! Ils te rentrent dedans ! Les Cosmic ratiboisent tout, ils incarnent à la perfection le mythe du power trio et ils ont les compos. Tout est arraché du sol, tout est cramé jusqu’à la racine, le vieux Ross crache sa chique et gratte ses cordes avec la main droite à l’envers. Comment fait-il pour tenir une heure entière à ce rythme ? Dieu seul le sait. Une vraie fournaise ! Bon d’accord, il a une bonne constitution, on disait la même chose de Lemmy, mais quand même. T’as

quarante ans de garage-punk et de conso gargantuesque de bière, alors ça tire forcément sur la paillasse. En attendant, les Cosmic foncent dans la plaine, tout est carré, en feu, dévastateur, héroïque, en place, puissant, lourd de sens, ça t’onslaughte et ça te flabbergaste, ça t’awsome et ça te mayhemme, ça t’ouille-ouille-ouille et ça t’octopousse dans les orties, ça te coupe véritablement la chique de voir ces deux vieux vétérans de toutes les guerres allumer la gueule d’un set, bien épaulés par leur nouveau batteur qui est un peu le roi des mimiques. Ils tapent l’effarant «Rip ‘N’ Dig» et le morceau titre de Go The Hack. Il faut dire que leurs deux premiers albums sont des modèles du genre. Le vieux Ross demande s’il y a des couples heureux dans la salle et il les prévient en rigolant que ça turn to shit, et pouf, «Toothbrush» ! Ils te roulent dessus avec le bulldozer du nouvel album, «Don’t Feed Me Jelly», «10 Can Trip» et bien sûr le morceau titre, «I Really Like Beer», et pour finir, ils replongent dans les deux premier albums avec «Lost Cause» et le très moqueur «David Lee Roth». Te voilà une fois de plus ébahi. T’adore ça.

Signé : Cazengler, Cosmic troupier
Cosmic Psychos. Le Fury Défendu. Rouen (76). 18 avril 2026
Cosmic Psychos. I Really Like Beer. Subway Records 2025
Horror boréale

Certains concerts jouent un rôle particulier : ce sont les concerts déstabilisateurs. Ceux qui te contraignent à changer de cap. T’as un certain âge et certains goûts, et tu pars beaucoup moins à l’aventure. C’est une erreur. Avec sa culture du clash des machines, Body Horror te donne un avant-goût d’une scène anglaise que tu ne connais pas, l’House-transgénique, la pire dégelée de freakout orgasmique qu’ait jamais wharehousé l’Angleterre, un post-punk explosif monté sur un beat de cœur d’acier. Ces

quatre mecs sont des London devils, et celui du centre s’appelle Gethyn Thomas, un petit bonhomme qui est en fait une boule de nerfs, un mec capable de se désarticuler en plein élan, et tu régales à le voir sauter partout avec sa guitare. C’est l’un des plus spectaculaires Marsupilamis de l’histoire du rock anglais. Il s’est teint la moitié des cheveux en blond et dans sa façon de parler aux gens et à ses copains, il semble sortir tout droit d’un roman de Dickens. Fascinant kiddie boy ! Leur son est balayé par des vents indus dignes d’un David Lynch sous amphètes. On ne peut comparer Body Horror à aucun autre groupe, car leurs tempêtes de freakout sont ultra-violentes ! Au début du set, tu te dis que tu vas aller boire une bière vite fait au bar, mais tu restes et à la fin du set, t’en veux encore. Ils t’ont retourné comme une crêpe. T’es même prêt à retourner les voir la semaine prochaine, s’ils passent dans le coin. Par contre, pas de disk. C’est aussi bien. Aucun disk ne peut contenir l’ultra-violence de leurs attaques. C’est un groupe à voir sur scène.

Signé : Cazengler, Boudin Horror
Body Horror. Le 106. Rouen (76). 8 avril 2026
L’avenir du rock
- Sweet jam (Part One)
— Dites-nous, avenir du rock, qui chouchoutez-vous ces temps-ci ?
— Sweet !
— Ah, les fiers glamsters du Ballroom Blitz ?
— Non Sweet !
— Sweet Soul Music ?
— Non Sweet !
— Sweet Inspirations ?
— Non Sweet !
— Là, vous commencez sérieusement à nous fatiguer, avenir du rock. S’agit-il de Sweet Little Sixteen ?
— Non Sweet !
— Sweet Jane ?
— Non Sweet !
— Sweet dans les idées ?
— Non Sweet !
— Sweet au prochain numéro ?
— Non Sweet !
— Tout de Sweet ou jamais ?
— Autant vous prévenir tout de suite : vous en aurez marre avant moi. Sweet !

Eh oui, l’avenir du rock n’a jamais eu autant de Sweet dans les idées qu’avec Matthew Sweet. Les trois volumes de covers qu’ont enregistrés Matthew Sweet & Susanna Hoffs sont, disons-le franchement, un modèle du genre. Les covers bien foutues constituent l’un des accès les plus directs au paradis. Et si leur cover du «Warmth Of The Sun» figure sur la compile Do It Again! The Songs Of Brian Wilson, ce n’est pas un hasard, my sweet Balthasar.

On la retrouve sur Under The Covers Vol. 1, un Shout! Factory de 2006 qui est aussi une vraie caverne d’Ali-Baba. C’est même la première cover que t’écoutes quand tu chopes cette caverne d’Ali-Baba. Avec «The Warmth Of The Sun», t’es dans la magie maximale, Sweet o my Sweet fait le Beach, c’est exceptionnel d’élévation, t’es dans l’inaccessible étoile. Ali-Baba encore avec deux covers de Neil Young, «Cinnamon Girl» (We both love Neil to the extreme - Big beat, Richard Lloyd is on fire, ça explose de power) et «Everybody Knows This Is Nowhere» (downhome kick assness, ils tapent ça aussi au heavy beat avec des harmonies vocales de rêve). Ce mec Sweet o my Sweet est un magicien, il sait faire l’Anglais, comme le montre sa cover de «The Kids Are Alright». Il fait les Who mieux que les Who - I don’t mind - En plein dans l’œil du cyclope ! Tout est claqué largement au-dessus du niveau. Rick Menck de Velvet Crush bat le beurre partout. Si tu veux écouter des albums de covers, c’est là : les trois volumes d’Under The Covers. T’as quinze cuts et tous sont magiques, sans exception. Même quand ils tapent dans un Left Banke dont on n’a rien à foutre («She May Call You Up Tonight»), ou le «Run To Me» des Bee Gees. Dommage qu’ils n’aient pas tapé dans «I Started A Joke» ou «Massachusetts». Ah les goûts et les couleurs ! Toujours la même histoire ! Par contre ils tapent encore dans le mille magique avec le badah badadah des Mamas & The Papas. Cover de «Monday Monday» plus vraie que nature - So good/ So good to me - Hommage aux Beatles avec «Your Bird Can Sing». C’est littéralement claqué d’éclat Beatlemaniaque. Sweet o my Sweet y gratte les poux du diable. Ils restent chez les géants avec «It’s All Over Now Baby Blue». T’as Van Dyke Parks à l’orgue. Dans les liners, on lit ça : «Bob. Sid wants to be you. Susie wants to be with you. Enough said.» Sid c’est Sweet, et Susie, Susanna. Cover stellaire en plein dans l’œil dylanesque. Ils tapent plus loin dans Love avec «Alone Again Or» - We love Love - Alors ils l’entreprennent à l’espagnolade dénaturée. Ils grattent à deux : Ivan Julian et Greg Leisz. T’en reviens pas d’entendre ça. Ils tapent aussi une cover du «Different Drum» de Michael Nesmith. Hit californien fondamental. C’est même stupéfiant d’éclat. Susanna chante. Elle tape la cover de Linda machin au temps des Stone Poneys, mais c’est la version de Nez qu’il faut écouter. Et puis voilà encore un hommage suprême : «Sunday Morning». T’entends encore Ivan Julian et Greg Leisz. Susanna fait sa Lou. Cover miraculeusement parfaite.

Ali-Baba encore avec Under The Covers Vol. 2. Tiens on va commencer par les deux covers de Todd Rundgren, «Hello It’s Me» et «Couldn’t I Just Tell You». Sweet o my Sweet le dit clairement dans ses liners : «Todd is God Ok!». Il rentre dans le chou du Todd avec une facilité déconcertante. Susanna fait rôtir la merguez de «Couldn’t I Just Tell You» en enfer. C’est une chef d’œuvre de fondue pop. Ils duettent comme des cakes. Autre hommage déterminant : le «Back Of A Car» d’Alex Chilton. Sweet o my Sweet retrouve le secret des arpèges du diable - Is this another song about sex?, se demande-t-il - Susanna se tape le «Willin’» de Little Feat. Et lui se tape l’«Here Comes My Girl» de Tom Petty, c’est de bonne guerre, after all, la descente d’organe d’Here comes my girl est exceptionnelle. Sweet o my Sweet est un transformateur. Il transforme la pop du p’tit Petty en Or du Rhin. Il sonne comme le roi George dans le «Bell Bottom Blues» de Derek & The Dominos. Pur génie sonique. Et son «All The Young Dudes» est bien plus arrosé que celui de Mott. Un certain Peter Phillips y fait l’Ariel Bender. Cette mouture se situe bien au-delà de la puissance. Sweet o my Sweet explose le plafond de verre. Susanna fait sa Carly Simon avec une somptueuse mouture d’«You’re So Vain». Elle est dessus, chaude et chaleureuse, et ils duettent encore une fois comme des cakes. Susanna chante comme un oriflamme. Ils tapent aussi dans le Dead avec une mirifique cover de «Sugar Magnolia». Fabuleuse allure, avec de la pedal steel. Puis ils tapent dans les Raspeberries avec «Go All The Way» - THE Eric Carmen, nous dit Sweet o my Sweet dans ses liners du diable. Pure magie ! C’est un hymne. Avec «Gimme Some Truth», Sweet o my Sweet se fond dans le génie de John Lennon de toutes ses forces. C’est wild de pénétration. Il mêle sa bave à celle de Lennon et ça donne une cover historique, écrasante. Ça monte encore d’un cran avec «Maggie May». Susanna fait sa Rod. Pur genius de back at school. T’es ravagé de frissons et de stole my heart/ But I love you anyway. Ils terminent avec l’«Everything I Own» de David Gates, forcément un hit énorme, puis le «Beware Of Darkness» du roi George - Our favorite Beatle - avec Dhani Harrison dans le studio - Watch out now - Pur jur royal. C’est un album d’une qualité éperdue.

Under The Covers Vol. 3 est nettement moins Ali-Baba. C’est même une petite arnaque. Tu ne sauves qu’une seule cover, celle du «Kid» des Pretenders. Susanna fait sa Chrissie et elle colle bien au papier. T’entends une bassline de rêve : il s’appelle Dennis Taylor. Ça groove dans la couenne du mythe. C’est même presque meilleur que l’original. Rick Menck te bat ça sec et Susanna fait bien son sucre, woo-ohh ! À l’extrême rigueur, tu sauves aussi la cover du «Girl’s Talk» de Dave Edmunds, mais la qualité des choix baisse nettement. C’est bien qu’ils rendent hommage à Dave Edmunds, mais c’est une compo de Costello. Susanna s’y colle, elle est royale sur ce coup-là. T’as la féminité US bien balancée. Avec ce volume 3, Sweet o my Sweet tape en fait dans le ventre mou du rock US avec REM, les Go Go’s, Tom Petty. Ça pue le rock FM. Il préfère taper un obscur débris des Db’s plutôt que d’attaquer un Dwight Twilley Band. Cette grosse power pop est sympa (le mot qu’on sort quand on ne sait pas quoi dire), mais ça n’arrivera jamais à la cheville de Todd ou d’Eric Carmen. Sweet o my Sweet et Susanna gaspillent de la salive sur des cuts médiocres («Free Fallin’» de Tom Petty, «The Bulrushes» des Bongos, et le plus insupportable, «Our Lips Are Sealed» des Go Go’s). Ils continuent à s’enliser en tapant dans les Smith («How Soon Is Now») Déjà, les Smith c’est pas terrible, alors une cover, t’imagines le désastre. Encore pire : «More Than This» de Roxy. Elle fait sa Bryan Ferry, c’est une catastrophe. Ils tapent dans la pire époque de Ferry Roxy, l’époque putassière. Leur cover du «Towers Of London» d’XTC peine à jouir. Déjà, le cut n’avait rien dans la culotte, alors t’imagine le bobine de la cover. Puis ils tapent une cover du «Killing Moon» d’Echo & the Bunnymen. Ils trouvent ça beau. Quelle dégringolade ! On est passé du sommet (Brian Wilson, Todd Rundgren) aux bas-fonds. Ainsi va la vie.
Signé : Cazengler, Matthew Suie
Matthew Sweet & Susanna Hoffs. Under The Covers Vol. 1. Shout! Factory 2006
Matthew Sweet & Susanna Hoffs. Under The Covers Vol. 2. Shout! Factory 2009
Matthew Sweet & Susanna Hoffs. Under The Covers Vol. 3. Shout! Factory 2013
Wizards & True Stars
- Mavis serre la vis
(Part Four)

Mavis attaque sa carrière solo en 1969 avec Mavis Staples. Elle porte une étoile

argentée sur le front. Elle attaque avec « Until I Met You », une belle Soul de Broadway. Une basse à tête chercheuse la suit fidèlement. Il s’agit bien évidemment de David Hood. Retour au Stax Sound avec « Sweet Things You Do ». Steve Cropper veille au grain. Mavis tape dans le dur avec « You’re Driving Me (To The Arms Of A Stranger) ». Bassman Hood ergote derrière. Mavis règne sans partage. Elle tape dans le « Security » de Solomon Burke. Cette merveilleuse garce titille ses syllabes. Elle tape aussi dans le « Son Of A Preacher Man » d’Aretha. Attention, voilà « Chained » ! - Hey hey hey babe come back home - Mavis lance l’assaut. Crop gratte ça à la vie à la mort.

Un an plus tard, sort son deuxième album solo Only For The Lonely. Sur la pochette, on ne voit que son œil maquillé. Il faut attendre le slow fatal « Since I Fell For You » pour retrouver la grande Mavis, celle des balladifs élégiaques. Pure merveille d’élévation casuistique. Elle démarre ensuite « What Happened To The Real Me » en bas de la côte et remonte frapper à coups redoublés aux portes d’airain. Édifiant ! On dirait du Jacques Brel ! Elle campe sur ses positions avec « Don’t Change Me Now » et nous régale d’un slowy slowah trompeté. Retour à la Soul de basse ronde avec « That’s The Way Love Is ». Le riff avance tout seul en dansant sur ses pieds et il devient tout bonnement le groove le plus joyeux et le plus libre du monde.

En 1977, Mavis chante sur la BO d’un film qui s’intitule A Piece of The Action. L’ouverture du bal se fait avec « Chocolate City », une belle édulcoration funkoïde. C’est l’âge d’or du funk seventies. « Orientation » est un énorme jerk de cave. C’est même un jerk de cave de punk, là où tous les délinquants dansent jusqu’à l’aube dans la fumée et le chaos des coups de reins. C’est le jerk des origines, le beat des profondeurs. Par contre, le morceau titre de l’album est un groove bien élevé. Mavis sait tenir sa boutique, même avec des violons dans l’air. Elle nous sort le meilleur groove de satin blanc.

Elle se retrouve en 1979 à Muscle Shoals avec Jerry Wexler pour enregistrer Oh What A Feeling. Ça commence par de la diskö, mais une belle diskö, celle des jours heureux. Puis elle revient au boogie avec « Let Love Come Between Us ». On sent la grosse équipe derrière Mavis, David Hood et toute la bande. Il faut attendre la B et « If I Can’t Have You » pour renouer avec le bon groove de Muscle Shoals - Han Han - Mavis le pousse pour qu’il avance. C’est le groove tendancieux par excellence, gratté sur deux notes en demi-teinte.

La pochette de Time Waits For No One n’inspire pas confiance, même si Mavis y est particulièrement séduisante. Raison pour laquelle cet album s’est retrouvé dans les bacs à soldes. Prince qui a produit l’album voulait absolument Mavis, comme Sly Stone avant lui. Prince était alors le roi du monde et on ne pouvait rien lui refuser. Quand elle le rencontra, elle craqua. Il était trop beau. Prince avoua qu’il était fasciné par elle. Ils firent donc cet album. Au dos de la pochette, Mavis se fend d’un texte terrible à propos de son père : « I’ve been very fortunate to have the world’s eldest teenager for a dad. ». On croit entendre de la diskö, mais non, c’est le funk de Prince. Sur « Interesting », il bat le beurre. Il nous emmène sur la planète funk. « Come Home » est un groove à la Womack. Les choses prennent une tournure encore plus sérieuse avec « Jaguar », pur Prince, gros beat funky, joliment troussé et bien bâti. Le son de Prince reste très original et ne se mélange pas au petit peuple. Prince aura tenté de moderniser le funk. On tombe sur « Train » en B, monté sur un beau beat. Mavis n’a plus qu’à se laisser porter. C’est cuivré, bien ficelé et radieux. On tombe ensuite sur un merveilleux hommage aux vieux héros de la Soul, « The Old Songs » - Learning how to do the chachacha/ Back when Sam Cooke was hot/ Twisting the night away - Impressionnant, sensible et en plein dans le mille.

Que trouve-t-on sur The Voice paru en 1993 ? Quelques énormités, bien sûr. À commencer par « House In Order » qui sonne comme un hit de Sly Stone. Monté sur un beat rentre-dedans. On retrouve le grand rumble de Sly, celui de « Dance To The Music ». On appelle ça un rouleau compresseur - Hear me tell the two of you to go to HE double L/ And if you’re feeling froggy leap ! - Mavis nous fait avec « You Will Be Moved » le coup du cut qui explose au troisième tour. On tombe plus loin sur un groove extraordinaire, « The Undertaker », qu’elle prend par les cornes - Mercy ! Calling mercy ! - Elle chante avec le même harsh que James Brown - Don’t go with the crack/ You might never come back - Elle met en garde, elle essaye de sauver le peuple noir - Mercy mercy - Elle refait sa James Brown avec « Melody Cool ». Solo de trompette à la Miles Davis. Tout est absolument dément sur cet album. Encore un groove des enfers avec « Kain’t Turn Back » qu’elle chante en mode hip hop new-yorkais. Elle reste à la pointe du combat. C’est dingue comme les blacks savent faire des disques !

Nouvel album en 1994 : Mavis Staples. « Failing In Love », sonne comme un gros groove bien martelé. Elle le met aussitôt en extension. Elle sait forer un tunnel sous le Mont Blanc. Puis elle tape dans un funk de zone B intitulé « Show Me ». C’est excellent car monté à chaud, frappé à l’enclume. Elle y va ! Mavis écartèle les Ravaillacs, elle bouscule les barricades. Elle gargouille tellement d’énergie que son funk fait du sur-place. Encore un shoot de funk universaliste avec « It Only Happened ». Elle frise le Marvin. On sent que le gospel remonte en elle. Puis elle nous fait le coup de la diskö de la mortadelle avec « Holding On To Your Love . Elle explose la pauvre diskö et du coup, ça devient un hit énorme. Derrière elle, les mecs jouent comme des diables. Un vrai carnage ! Même chose pour « So What You Started », joué à la vie à la mort.

Elle enregistre Have A Little Faith en 2004. Elle rend une nouvelle fois hommage à son père avec « Pops Recipe », et derrière elle, ça roule en mode funky-booty - Respect ! Humanity ! Oh Pops ! Talk about a recipe ! - On n’en finira plus de danser avec les Staples. Mavis ramène toute l’énergie du gospel dans « A Dying Man’s Plea ». On observe sa photo sur la pochette tout en l’écoutant chanter et on admire sa beauté, son regard prenant. Attention à « I Wanna Thank You », car c’est un groove rampant. Mavis perpétue la tradition du Staples Sound, une Soul lumineuses. Coup de génie encore avec « I Still Believe In You ». Mavis shake le shook mieux que personne. Elle règne sur la planète funk. Elle prend « At The End Of The Day » au bas de l’intimisme. « There’s A Devil On The Loose » sonne comme une petite java superbe et tentaculaire. Et on retrouve cette tendance au corporatisme qui caractérisait si bien les Staples avec « In Times Like These », un balladif ambitieux qu’elle embarque au paeadis - Everybody ! Everybody ! - et ça explose !

En 2007, elle sort We’ll Never Turn Back. Sur les douze titres, sept sont des hits. La fête commence avec « Down To Mississippi », une compo de JB Lenoir. Ry Cooder l’accompagne. Mavis injecte toute la grandeur du gospel dans son cut - Down in Mississippi where I was born/ Where I come from - Elle sublime les témoignages - All the old ladies started up in there - Et Ry gratte sa mandoline. « Eyes On The Prize » est monté sur un beat tribal et elle revient au fleuve des origines avec « In The Mississippi River ». Elle no-no-no-note au long cours et nous plonge dans le génie du groove. On sent le ressac du fleuve. Mavis revient au gospel avec « On My Way » - I asked my sister come go with me/ I’m on my way - L’art ancien par excellence. Avec « 99 And 1/2 », elle monte au front sur un beat étrange. Ry fait un drôle de cirque que Mavis développe comme un hit des sixties - Freedom now ! - C’est embarqué à la transe. Le petit riff chinois de Ry court toujours. Dans « My Own Eyes », elle raconte son enfance - I was just a little girl - et rend hommage a son Pops - Keep together with your brothers & sisters/ Alright Pops ! - Elle revient à l’énergie du gospel pour chanter « Turn Me Around ». Et avec le morceau titre, elle affirme qu’elle ne retournera jamais sa veste.

Ah, il existe un album live de Mavis, Hope At The Hideout paru en 2008 où on retrouve une version énorme de « This Little Light Of Mine ». Elle y chauffe le gospel et tape dans la transe pure. Elle reprend aussi le vieux hit des Buffalo Spingfield, « For What It’s Worth » - Stop that sound everybody was going down - Avec « Eyes On The Prize », elle sert à son public un heavy blues au gras double. C’est là qu’on découvre ce fabuleux guitariste : Rick Holmstrom. Yvonne Staple chante dans les chœurs. C’est énorme ! Mavis reste dans l’heavy blues pour « Down In Mississippi » - where I was born - mais avec « Waiting For My Child », elle en fait trop. Elle reprend sa respiration comme une grosse baleine essoufflée. C’est intolérable de la part d’une Soul Sister. Repends ton souffle discrètement, camarade ! On a aussi une version de « Freedom Highway » jouée groove des Staples. Fabuleuse section rythmique ! Mavis la prend au chant musclé et dans les chœurs, il y a tout le gospel du monde. Rick Holmstrom gratte ses accords en réverb. Elle présente plus loin « Will The Circle Be Unbroken » - The very first song that Pops taught us - Dans le salon, Sister Cleo, Yvonne, brother Pervis and me, and the rest is history !

Jeff Tweedy tombe sous le charme de Mavis et produit en 2010 You Are Not Alone. Encore un big album, un de plus. Elle attaque en mode gospel avec « Don’t Knock », et un mec slappe une stand-up derrière. Les chœurs lâchent des oh yeah rapides. Mavis connaît bien le système. Elle a fait ça tout sa vie. Avec « Downward Road », elle ressort un vieux coucou de Pops pour inventer le gospel garage. Elle en fait du gospel bound for glory, elle chante devant comme lancée au galop, en vraie Mavis, la petite reine des Staples, elle sort son meilleur timbre fêlé et toute sa niaque de gamine. Elle est complètement démente, elle en rajoute toujours, elle gueule et ça barde ! Elle chante ensuite « In Christ There Is No East No West » en mode country-rock éclairé. C’est Tweedy qui arrange, et ça reste étrangement neutre. Il faut attendre « I Belong To The Band » du Reverend Gary Davis pour renouer avec le beat de Gévaudan. Elle relance l’assaut. Elle revient sans cesse à son vieux gospel - Hallejuhah ! Hallejuhaha ! - Elle lui botte le booty. Pur jus de r’n’b primitif au parfum de gospel. Tu veux danser à l’église ? Alors vas voir Mavis. Le « Last Train » d’Allen Toussaint est joué aux baguettes, elle choo-choote et rassemble tous les trains en gare. Ça bascule dans la Stonesy. On se croirait dans « Gimme Shelter » ! « Only The Lord Knows » sonne comme du gospel éléphantesque. Jeff Tweedy gratte ça sur sa gratte ultra-saturée et jette dans le gospel un peu de diablerie. Il gratte même carrément en fuzz. Sa purée fume dans l’église. Ils chantent « We’re Gonna Make It » à deux et c’est beaucoup trop rock dans l’approche. Mavis sonne comme une pute du rock. On sent les limites de ce genre de collaboration. Tweedy est moins respectueux que Ry Cooder qui associait Mavis à ses ré-arrangements de chants traditionnels. Ce n’est pas le cas de Tweedy qui de toute façon cherche un son trop rock qui n’a plus rien à voir avec le monde magique des Staples.

Mavis dédie son album One True Vine à sa sœur Cleotha - In loving memory of my sister Cleotha « Cleedi » Staples - Jeff Tweedy produit à nouveau l’album. Mavis attaque avec un gospel pur, « Holy Ghost » et elle enfonce son coin dans la porte de Dieu. Elle frise la démence de douce surtension. Elle tape dans le « Can You Get For That » de George Clinton, épaulée par des grattes et un gros beat des enfers. Mavis va chercher le gospel au plus profond d’elle-même. Denny Gerrard fait le baryton derrière Mavis. Il fait des renvois à la manière d’Ike. Toutes les énergies du peuple noir sont là. Puis Tweedy lui fait chanter du Nick Lowe. Ça n’a strictement aucun intérêt. On revient au gospel avec « What Are They Doing In Heaven Today ». Mavis joue bien sa carte et déverse ses vieilles bondieuseries. Mais Tweedy s’arroge encore tout le tremblement des arrangements. C’est horrible ! Quelle prétention ! Ce mec est incapable de s’effacer devant Mavis. Même chose pour « Sow Good Seeds » - Everybody/ On the mountain/ In the valley - Tweedy tape encore dans le domaine public. Mais pour qui se prend-il ? En chantant le gospel avec Mavis, s’achète-t-il une bonne conduite ? Besoin de crédibilité ? Retour au r’n’b avec « Like The Things About Me ». Ouf on respire. C’est du Pops. Du vrai gospel batch et Mavis reprend espoir, on la retrouve pure et dure. Mais Tweedy lui fait chanter d’autres cochonneries, alors on sort fâché de cet album.

Don’t Change Me Now pourrait bien être la compile du diable. C’est sorti sur Ace en 1988 et ça recouvre trois décennies de chaud bouillant mavissien. Ouverture des festivités avec « Ready For The Heartbreak », un groove de gros popotin à la Aretha. Elle l’embarque directement au paradis des jukes avec une aisance terrifiante. C’est du gros bougé des bras, on jerke d’évidence. Mavis sait driver le jive de juke, pas de problème, elle sait mener le jeu. Encore du haut de gamme avec « Sweet Thing You Do ». Il faut se faire à cette idée : Mavis ne sait pas faire autre chose que du haut de gamme. Elle jerke le r’n’b mieux que toutes les autres, elle a ça dans la peau. En écoutant « You’re Driving Me (To The Arms Of A Stranger) », on réalise qu’elle est capable de transformer le plus mièvre des balladifs en caverne d’Ali-Baba. Quelle poigne ! Tout repose sur son souffle et son énergie. Encore de la pure jute de juke avec « The Chokin’ Kind ». Jerk de première main. Te voilà au paradis des jukes. Encore du brut avec « A House Is Not A Home ». Mavis fait comme les autres, elle tape dans le brut. Elle décolle facilement, Attention, il ne faut pas la prendre pour une blanche ! Elle sait négocier un virage à 200 à l’heure et accélérer au bon moment. Elle sait surtout développer une puissance expressive teintée de génie gospellique. Et voilà qu’elle tape dans « Security ». On a tout, les trompettes et les funky guitars. Ce standard d’Otis déjà repris par Solomon Burke, les Saints et Doctor Feelgood n’a plus de secret pour personne. Mavis s’en sort évidemment avec tous les honneurs - Ouuuh baby - Elle shooke le shake du cut comme il faut. Attention avec « Pick Up The Pieces » ! Elle lui saute à la gorge, le mord et ne le lâche pas. C’est un groove de r’n’b complètement dément - I don’t wanna lose you baby - Arrange-toi avec ça - Gotta look to pick up the pieces baby - Là, on est dans l’intelligence du r’n’b. « Chains Of Love » est un blues nocturne dément - I’m your prisoner/ Tell me what you’re gonna do - Mavis tape un peu plus loin dans un beau cut de Brook Benton, « Endlessly ». Elle l’anime avec toute l’énergie du gospel. Elle ramène toute sa science dans la compo de Brook et elle l’élève. Ça devient un hymne. Mavis le monte étape par étape, avec une aisance insolente. Elle pulvérise Broadway, sa façon de balancer oh my love en dit long sur l’ampleur de son génie. Mavis sait donner du temps au temps d’un cut. Elle donne la pleine mesure de son génie. Des petits chœurs féminins lui viennent en aide - Oh my soul - Démence d’attaque pour « You’re The Fool », elle tape ça d’un ton terrible. C’est du très gros niveau, elle se fêle la voix et bat tous les records de charme incendiaire. Encore une merveille absolue avec « Since I Fell For You », beau et terriblement lent, un slow maléfique, un absolu de beauté, c’est même le slow ultime, indicible et inspiré, d’une grandeur extravagante et Mavis se dresse dans le crépuscule comme une géante. Avec « What Happened To The Real Me », elle fait tout simplement trembler le monde, tellement elle chante d’autorité. Et puis elle rejoint Bobby et Marvin au paradis du groove en chantant « It Makes Me Wanna Cry ». Voilà encore une merveille à la fois élégante et explosive, du pur génie. Elle dispose du génie le plus volatile, le plus absolu, le plus humain - It makes me wanna cry sometimes.

Toujours avec Tweedy dans les parages, Mavis enregistre Your Good Fortune, un EP quatre titres bien sanglé. Le morceau titre sonne comme un groove insistant plein d’écho. Elle passe au groove plus léger avec « Fight ». Elle pulse avec l’élégance d’une reine de Nubie et s’arrange d’un groove aux consonances étranges, digne de ceux du p’tit Bobby. Sacrée Mavis, elle renoue avec le jive du fleuve que lui enseigna jadis Pops. Voilà encore un cut terrible, ramassé aux grosses nappes d’orchestration. Aw Lord have mercy on my soul, clame-t-elle dans « See That My Grave Is Kept Clean ».

Livin’ On A High Note paraît en 2016. Tweedy est dégagé et Mavis revient à un son pur r’n’b. Ouf ! Elle attaque avec un « Take Us Back » merveilleusement groovy et un son de rêve. C’est admirable de blackitude. Elle chante « If It’s A Light » avec la passion de Saint-Mathieu, elle se situe dans la cuisine de l’élévation apostolique. On retrouve enfin cette prodigieuse surdouée de la Soul. Elle revient aux basslines bien grasses et au groove de base avec « Action » et élève encore le débat avec « High Note », un mid-tempo d’envolée prévisible, chanté avec la puissance pénultième des années staplées, tout le feeling du gospel se fond dans le groove de la pop black et ça devient énorme. Ça sonne comme un hit planétaire. Chose curieuse, on pense aussi aux Stones. Elle enfile les cuts comme des perles de r’n’b, « Don’t Cry » qu’elle chante du menton et « Tomorrow » cuivré comme au temps de Stax. On a aussi un « One Love » gratté à la sourde par M. Ward et Mavis retrouve ses marques avec « Jesus Lay Down Beside Me », accompagnée par Rick Holmstrom. Voilà les deux hommes clés : M Ward et Rick Holmstrom.

Manque de pot, Tweddy revient sur If All I Was Was Black. On lit même son nom sur la pochette. Alors on prie pour la mémoire de Pops. Et ce qu’on redoutait se produit : Tweedy sort un son beaucoup trop blanc pour Mavis. Mavis serait-elle domestiquée par ces blancs affamés de reconnaissance ? Quelle horreur ! Avec « Little Bit », on se croirait chez les Back Keys. Mavis ramène sa hargne, et les filles envoient des chœurs dignes de ceux qu’on entendait au fond des soutes des négriers. Il n’est pas certain que Tweedy rende service à Mavis avec un tel parti-pris sonique. Mavis reprend du poil de la bête avec le morceau titre, une sorte de r’n’b joyeux, gonna love. Elle tape là au cœur du jerk de juke, elle le sublime à coups de réflexes sixties. Elle reprend toutes les étapes du jerk, and it’s time ! Elle porte le flambeau, mais un horrible solo vient ruiner ses efforts. Avec les cuts suivants, la pauvre Mavis se voit contrainte de chanter du rock de blancs et ça pose un sacré problème. Comme si Tweedy n’avait rien compris. Mavis chante une sorte de mauvais rock FM. L’album prend une tournure tragique. On prie pour qu’elle s’en sorte. Le problème, c’est qu’elle chante les compos de Tweedy. C’est une véritable arnaque. Tout est mauvais, mal foutu, la voix géniale de Mavis ne colle pas avec ce pâté de foie. Ça se dégrade encore avec « Peaceful Dream ». Tweedy embarque Mavis dans un blues pompé. Comment ce blanc ose-t-il signer un pompage de vieux nègres des champs ? On patauge dans l’horreur. Mavis co-signe « No Time For Cryin » et un faible espoir se met à luire. Car voilà un heavy r’n’b solide et bienvenu - We’ve got work to do - Mavis revient à son cher militantisme - No time for tears - mais les guitares blanches bouffent le cut. Il faudrait celle de Pops, ici. Ce son est une injure à la grandeur du peuple noir. Mavis leur arrache le cut des mains et tisonne son so much work to do, alors cet imbécile de Tweedy ramène des guitares du Velvet qui n’ont strictement rien à voir. Quel gâchis ! Elle tente de sauver l’album avec « Build A Bridge » et renoue avec l’over the mountain d’antan. Tweedy ose co-signer le gospel « We Got High », et avec « Try Harder », ils reviennent au rock blanc. On ne comprend pas que Mavis se soit prêtée à ça. Il est arrivé la même aventure à Bettye LaVette qui se plaignait qu’on la fît chanter du rock de blancs. Et puis avec « All Over Again », Tweedy se prend pour Skip James. C’est l’horreur ! Cette concoction ne sent pas bon. Ça manque totalement de crédibilité. Tweedy tente de se faire passer pour ce qu’il n’est pas, pour un virtuose de cabane branlante, mais pour ça, il faut avoir travaillé toute sa vie pour des nèfles. Tweedy est tout le contraire de cette culture, il est une sorte de carpetbagger claptonien. Il s’accapare des choses qui ne lui appartiennent pas. Quelle honte !

Mavis revient dans l’actu de 2019 à trois reprises : un Live In London, puis un We Get By produit par Ben Harper (et ça change tout) et enfin un concert inespéré à Paris. Le Live In London vaut son pesant d’or. La foule claque des mains, ça veut dire ce que ça veut dire. Mavis impose un sacré pathos de deep history sur le monde moderne. Elle crochète son « Love & Trust » à la vieille arrache de Chicago. On la voit travailler ses cuts sous le boisseau, elle fait du Wolf avec « Who Told You That » et Rick Holmstrom joue si sec ! Hank you ! Elle fait un duo d’enfer avec un nommé Donny Gerrard dans « Slippey People ». Mavis est déchaînée, ils shakent à deux tout le shook du monde. La température monte violemment avec « Take Us Back ». Mavis ne fait que la Soul extraordinaire. Elle jette toutes ses forces dans la bataille. Elle atteint au génie avec « No Time For Cryin’ ». Elle retrouve sa fantastique énergie primitive. Le public stompe le beat - No time for tears/ We’ve got work to do - C’est l’appel au réveil, le grand message de Pops. Message d’autant plus beau qu’il est politique. Elle monte la transe au maximum - All over the world/ It’s a mean old world we’re living in - On reste dans le génie interprétatif avec « Can You Get To That ». Mavis nous habitue au confort de l’heavy doom. À sa façon, elle démonte la gueule du groove. Quel sens du punch ! Donny Gerrard fait le wanna know de baryton. Puis Mavis se coule sous la peau du groove pour interpréter « Let’s Do It Again ». Elle devient littéralement magique, sometimes it rains, elle groove à gogo - Let’s do it in the morning/ Sweet lovin’ - Le baryton vient caresser le groove entre les cuisses et ça devient spectaculaire. Elle explose la salle. À la fin, elle se marre - I feel like a butter finger - C’est une reine et la salle explose. Elle rend hommage à Curtis Mayfield avec une sweet cover de « Dedicated». Elle sait de quoi elle parle. Elle monte là-haut sur la montagne comme Aretha dans «We’re Gonna Make It », mais en plus guttural. Elle devient folle à la fin du set avec « Happy Birthday » et « Touch A Hand » - Make some noise ! - Elle allume comme une dingue. Make some noise ! Trop tard. Personne ne peut plus rien pour elle.

Brad Cook produit Sad And Beautiful World. Elle attaque son «Chicago» à la grosse tension, avec le sorcier Rick Holmstrom sur sa lead guitar. Mavis a du monde derrière elle : Brad Cook on bass, MJ Lenderman (le mec de Wednesday) et Bonnie Raitt dans les backings. «Beautiful Strangers» sonne incroyablement bien - Oh my Lawd carry me home - Elle ramène son vieux gospel. Elle plonge aussi dans l’r’n’b avec «Human Mind» - Gawd bless the human mind - Ça pourrait presque sonner comme une Beautiful Song. Mavis a gardé sa niaque de jeune blackette, comme le montre «Godspeed». Elle a du free et du banjo. Et ça repart au prêche-pour-des-prunes avec «We Got To Have Peace». La paix n’est pas de ce monde. Mavis livre des combats d’arrière-garde. Elle fait de la Deep Soul avec «Satisfied Mind» et du classic Staples Singers avec «Everybody needs Love». On tourne en rond.
Signé : Cazengler, Mavicelard
Mavis Staples. Mavis Staples. Volt 1969
Mavis Staples. Only For The Lonely. Volt 1970
Mavis Staples. A Piece Of The Action. Curtom 1977
Mavis Staples. Oh What A Feeling. Warner Bros Records 1979
Mavis Staples. Time Waits For No One. Paisley Park 1989
Mavis Staples. The Voice. Paisley Park 1993
Mavis Staples. Mavis Staples. HDH Records 1994
Mavis Staples. Have A Little Faith. Alligator Records 2004
Mavis Staples. We’ll Never Turn Back. Anti- 2007
Mavis Staples. Live. Hope At The Hideout. Anti- 2008
Mavis Staples. You Are Not Alone. Anti- 2010
Mavis Staples. One True Vine. Anti- 2013
Mavis Staples. Your Good Fortune. Anti- 2015
Mavis Staples. Don’t Change Me Now. Ace 1988
Mavis Staples. Livin’ On A High Note. Anti- 2016
Mavis Staples. If All I Was Was Black. Anti- 2017
Mavis Staples. Live In London. Anti- 2019
Mavis Staples. Sad And Beautiful World. Anti- 2025
*
Ça me turlupinait depuis un moment. Depuis le 22 janvier 2026 exactement puisque vous voulez tout savoir. Dans la livraison 720 des Chroniques de pourpre, j’avais rédigé quelques pages, élogieuses, sur Kassi Valazza. Des vidéos enregistrées en public. Oui mais un regret me taraudait, elle a déjà sorti quatre albums et un quatre-titres, le dernier est sorti en mai 2025, mais c’est le précédent sorti en 2023 qui m’attirait. Sans l’avoir écouté.
KASSI
VALAZZA
KNOWS
NOTHING
(Full ad Gravy Records / Mai 2023)

Une belle pochette. Difficile de faire davantage country–idyllique, pleine nature, au premier plan une jeune femme assise au milieu d’un champ d’herbe folles et de fleur sauvages, presque une image médiévale de belle Dame, mais pas sans mercy, avec une guitare. L’on n’est pas au paradis, mais presque, dans une certaine Amérique fantasmée en cliché d’Epinal.
Soyons franc, ce qui m’a intrigué c’est le titre, Kassi Vaza knows nothing, socratique en diable. Que veut-elle dire, qu’elle ne connaît rien, qu’elle ne sait rien… Difficile de la croire. Et pourquoi ces yeux fermés. Certes si vous refusez de voir le monde, vous ne pouvez rien apprendre. Ou alors c’est que vous apercevez, des choses, des ombres, qui sont invisibles à la plupart d’entre nous.

Jay Cobb Anderson : guitare et basse électriques / Tyler Thompson : drums / Sydney Nash : organ, piano, cornet, guitare acoustique 12 cordes, basses / Lewi Longmire : piano, basse électrique, fiddle, pedal steel guitar, trompette, vocal / Taylor Kingman : vocals, basse électrique, guitare électrique, pedal steel guitar, guitare acoustique / Kassi Valazza : vocal, guitare acoustique, guitare acoustique guitare 12 cordes.
Room in the city : pas de fausse route, pléthore instrumentale, for sure, mais si vous imaginez les envolées lyriques d’un orchestre philharmonico-folk, vous êtes dans le faux. Taisez-vous et tendez l’oreille, ce n’est pas le genre de la maison Valazza. Kassi pose sa voix, c’est quasi tout. De temps en temps un instrument essaie de se faire entendre, ici par exemple la pedal steel, je ne voudrais pas jouer le méchant, mais ils ne seraient pas là, l’on ne s’en apercevrait pas, car Kassy pose sa voix et cela suffit. Ce n’est pas qu’elle en fait trop, c’est que l’on a l’impression qu’elle en fait le moins possible, pas une seule fioriture, pas de montée abrupte dans les aigus, pas de descente folle dans les graves, une route plane, mais chaque mot posé juste à sa place et à la place juste. Le pire c’est qu’elle pose des mots simples. Nul besoin d’être agrégé d’anglais pour comprendre, toutefois attention, l’écriture est elliptique, à chaque couplet le décor change, mais elle ne le dit pas, vous comprenez ainsi pourquoi elle chante les yeux fermés, tout se passe dans sa tête, Kassi fait semblant de chanter, elle pense à haute voix. C’est un peu le mystère de la chambre jaune cher aux lecteurs de Gaston Leroux, où est-elle au juste, dans la chambre ou dehors dans la présence du passé, ou dans l’absence de la réalité. En bonne américaine, dans sa voiture, mais conduit-elle pour retrouver son passé ou s’en éloigner, en tout cas, ce qui est certain, elle évoque le ciel bleu, vous ne le voyez pas, pourtant vous êtes en train de vous enfoncer dans le blues de l’existence. Rapture : vous avez une espèce de cliquet qui résonne toutes les trois secondes, sans doute pour que vous ne relâchiez point votre attention, elle conte, sans se presser, close en elle-même, parle-t-elle d’avant, de maintenant, d’après ou plutôt de déjà, c’est un peu comme si vous suciez un gros bonbon de cyanure, une espèce de médicament long playing comme il est écrit sur les boîtes pour indiquer que leur effet durera durant vingt-quatre heures, prenez garde, celui-ci vous empoisonnera toute votre vie, peut-être parce que vous regrettez de l’avoir pris, ou refuser de l’avaler. Les rêves qui vous ravissent sont aussi dangereux que ceux que vous ne menez pas à terme. La route qui mène les moutons à l’abattoir est aussi belle que celle qui les ramène à la bergerie. Nos existences nous tuent lentement, mais sommes-nous vraiment pressés. Corners : Kassi semble davantage

présente dans son chant que dans les deux morceaux précédents, le rythme, ce mot est trop fort, le tangage légèrement accentué, ce n’est pas un hasard, elle se dévoile un peu plus, elle vous traîne dans les coins les plus sombres de son cerveau, dans les chambres obscures que d’habitude l’on cache, elle parle de son intimité, de son rapport difficile aux hommes, de ses contradictions, elle aime mais elle est incapable de rester aux côtés de celui qu’elle a choisi, il lui faut partir, il n’est peut-être pas parfait, elle aussi tout de même possède un gros défaut, celui de ne pas être heureuse même à un-demi millimètre du bonheur. Qui ne saurait être fou comme le proclame Jean Giono. Watching planes go by : elle a un peu trop parlé d’elle-même dans le morceau précédent alors elle parle de Michael, les instrus en profitent pour faire les beaux, et ils sont diantrement bons, un festival de sonorités, mais Michael blessé aux pieds s’ennuie, il regarde les avions passer, que d’ennui les instruments font naufrage, le monde court à vau-l’eau, tout semble perdu… très belles images poétiques de galions naufragés, alors Kassi s’empare de la roue du vocal, elle raconte l’impossible, la basse fait la roue, courage elle revient, elle court vers toi Mickael… sans doute un de ces récits phantasmatiques que l’on se raconte lorsque la vie ne nous satisfait pas, l’on se donne le beau rôle, l’on sauve l’’Humanité en sauvant un seul être humain, mais l’on n’y croit guère, puisque l’on ne s’est pas sauvé soi-même… Splendide. Song for a season : cette fois les instruments fondent en larmes, de toutes les musiques du monde la country est celle qui sait le mieux pleurer, quittons ces oiseuses généralités, une chanson d’amour pour employer une expression galvaudée, une chanson d’incertitude, l’on doute de soi, l’on doute de l’autre, ce que qu’Heisenberg a théorisé en Principe pour la mesure des atomes peut aussi s’appliquer pour les cœurs humains. Maintenant Kassi doute surtout d’elle-même. Elle refait sans foi le même puzzle, il lui manque toujours une pièce : celle qui la représente. Ecoutez le bruissement de la trompette qui annonce le pire. Long way from home : les Amerloques toujours sur les routes, celles de Kassi sont surtout intérieures, elle rumine, le morceau avance lentement, elle règle ses comptes, elle refait le film, le même scénario, mais l’ordre du montage change la donne, elle aimerait être encore plus cruelle, elle a beau bouleverser l’ordre des séquences, elle tourne en rond comme un loup dans sa cage. Il n’en sortira pas. Il n’est pas dans la cage, la cage est en elle. Canyon lines : une chanson pour sortir de soi, le portrait d’une femme, quel

hasard, chronique des gens aussi malheureux qu’elle, les instrus sur la pointe des pieds, peut-être parce qu’ils n’en savent rien, rappelez-vous le titre de l’album, même au plus profond de soi que sait-on de soi-même, quant à la connaissance des autres, n’en sait-on pas encore moins. Un portrait, chaque note comme un pointillé noisique du dessin, quant à la voix elle ne tient pas le crayon, elle se contente de regarder. Les canyons alignés les à la suite des autres ne sont-ils pas comme des lignes de vers qui fuient dans la même direction mais qui ne se rejoignent jamais. Smile : on ne vous la fait plus, vous vous attendez encore à une chanson triste, vous avez raison. Toutefois je dirais plutôt désabusée. Si vous ne me croyez pas regardez la vidéo, elle a une large entaille rouge sur le visage, de grosses lèvres rutilantes de clown, les musicos non plus ne font pas les rigolos, ils ne sont pas fadas ils vous jouent le country pas fade du tout, mais en mode fado à la saudade portugaise. Il est parti. Elle était bien avec lui. N’a pas fait d’efforts pour le retenir. Chacun son chemin. Le sien est de solitude et de non- accomplissement. Welcome song : frôlements de guitare, Kassi chante l’incomplétude de son âme, cette impossibilité d’ouvrir une porte, de s’ouvrir à l’autre, la voix lasse vous enlace, l’idée ne vous viendrait pas de la plaindre, d’ailleurs quelques étincelles de guitares vous donnent raison, elle est la prisonnière de son propre cercle, comme Pénélope quand elle détruit dans sa nuit ce qu’elle construit le jour, c’est pour rester seule, mais elle n’attend pas le retour d’Ulysse qu’elle a laissé partir. Elle règne dans le cercle de son manquement à vivre hors d’elle-même. Wildageeses : une reprise de Michael Hurley, activiste folk, compositeur, fanzineur, dessinateur né en 1941, mort en avril 2025, faut écouter sa version parue en 2009, toute de nonchalance pour agreste et la comparer avec le drame absolu qu’en fait Kassi Valazza. Certes l’on retrouve le balancement agréable de l’original, mais elle ne nous rabat pas les oreilles de la leçon écologique du patriarche Hurley qui nous susurre qu’il faut laisser les oies sauvages en liberté, non elle se présente comme l’oie apprivoisée qui s’est enfuie pour rejoindre la vie sauvage… ne tentez pas de la retenir, c’est sa nature qui la pousse à partir, à ne pas rester dans le nid douillet qui voudrait l’accueillir.

Rien d’exceptionnel dans cet album, aucune luxuriance, aucun appel du pied, aucune flagornerie, Kassi Valazza ne triche pas. Sa voix sans effet de glotte, son instrumentation peu encombrante, ce qu’elle raconte n’est en rien singulier, des millions d’êtres humains partagent de semblables non-interactions avec eux-mêmes et les autres… Rien de flashant, pourtant l’ensemble est fascinant, porteur d’une authenticité hallucinante. Pensez au Sphinx la nouvelle d’Edgar Poe, il suffit de regarder un insecte de près pour apercevoir un monstre. Autrement dit une chose qui ressemble à ce que vous portez au plus profond de vous.
Née en Arizona, basée à Portland dans l’Oregon, son nom est souvent associé à celui de Joni Mitchell, de Sandy Dennis, de Karen Dalton…
Damie Chad.
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De nombreux groupes de rock français, tous genres confondus, s’expriment en anglais, cette amorce ne désire soulever aucune oiseuse discussion. Chacun agit à sa guise. Je ne pose aucune pétition de principe envers un groupe français qui chanterait en serbo-croate. Maintenant j’avoue que parmi mes farfouillements dans les nouveautés – parfois elles m’emmènent à des exhumations de plusieurs décennies – lorsqu’il s’avère qu’une formation est issue de douce France, est-ce un atavisme pavlovnien auto-conscientisé, même si à première vue elle ne me dit rien qui vaille, je me fais un devoir de tendre une oreille vers l’opus proposé. Mais en le cas précis qui nous préoccupe si le blaze du groupe aurait pu être adopté par n’importe quel combo de n’importe quelle nationalité, les trois mots du titre de l’album, m’ont salement titillé le cervelet. J’étais sûr de tenir une bonne piste. Je n’ai pas été déçu. En plus ‘’ils’’ ne sont même pas français ! Attention c’est une longue histoire.
ENROBEE, POUR TOUJOURS
MEMORANDUM
(Bandcamp / Avril 2026)
Je ne savais rien de ce que j’allais trouver, mais il y avait cette virgule. Il aurait été écrit ‘’Enrobée depuis toujours’’ j’eusse fait la moue. Comment ne pas penser au chef-d’œuvre d’Alexandre Mathis : Maryan Lamour dans le Béton, énorme roman de 680 pages, qui clôt le vingtième siècle - celui qui commence par Marcel Proust, continue par Louis-Ferdinand Céline, culmine et se calcine en Jean Parvuleco – paru en, ceci ne saurait être un hasard, 1999. Quittons le roman, cette virgule nous fait indubitablement basculer sur les parois vertigineuses de la poésie.
Partons du principe que nous considérons au bas mot la poésie comme l’effusion lyrique d’un ‘’ je’’ aventuré dans le chaos de son propre moi et du monde. Facile de déterminer le nom de ce ‘’je’’ dans la liste des membres de Memorandum. Nous faisons tout de suite une croix sur : Eetu Hernesmaa : keyboards, orchestration / pour nous focaliser sur : Alice Simard : all composition, vocals, guitars, lyrics and orchestration.
Memorandum n’est qu’une des multiples implications d’Alice Simard. Je ne saurais résister à en donner la liste, dont je ne me porte pas garant de son exhaustivité : Aerodermatis, Blossom, Chiliasm, Codex Crudelitas, Coffret de Bijoux, Crasse intraveineuse, Decarnata, Eveniath, Filesharemaiden, In nake, she mended, Luminiesce, Lunam Niveis, Onchocerciasis Esophagogastroduodenumscopy, Plaguelin, Quantum Oscillations, R’luhh, Rorigore, Shiny Mawile, The Unsightly Deep, Tunicam Frondibus, Turpitude, v0000 0000000000, Vitrified Entity, Vomitarium, Zapomnienie… J’invite le lecteur à se laisser bercer par l’entassement de tous ces mots, mine de rien nous sommes au seuil et au cœur du mystère phénoménal de l’écriture poétique, quand la puissance magique du vocable, sa vibration élocutoire, influe sur le sens du mot, ne dit-on pas que la force de la gravité inflige à l’espace sa courbure. Comme si une chose ne pouvait être qu’elle-même mais en tant que la propre conséquence qu’elle exerce sur elle-même. Nous sommes au point répulsif de rencontre zénithal et nadirien de la musique et de la poésie.
Je reviendrai plus loin sur la couve due à Carrion Blossom.

Entourée de mes poèmes de douleur, je m’oublie : l’on est surpris, où est-elle, où est la douleur, dernière question cruciale où sont les poèmes, tout au plus une ligne ‘’ exilée de ma propre demeure par moi-même je suis désolée entourée de me poèmes de douleur je m'oublie ’’, il suffit de comprendre de remettre les évènements auxquels nous nous ne sommes pas conviés à leur place, le titre n’est pas une annonce de ce qui est en train d’avoir lieu, mais l’expression du lieu une fois que ce qui a eu lieu a déjà eu lieu, c’est un peu comme si je vous racontais un conte qui commencerait par ‘’il était une fois’’ et si vous attendez la suite c’est que vous n’avez pas compris que l’histoire a déjà eu lieu et qu’il ne sert à rien de la raconter, car vous n’y pouvez rien, elle est déjà terminée, rien ne sert d’épiloguer stupidement voire de se lancer dans d’infinies glossolalies qui n’apporteront rien. Il n’y a donc rien, s’exclameront les esprits positifs, si à la toute fin, elle vous susurre le minimum de ce qu’elle peut dire, cette ligne et demie en italique que je vous ai charitablement retranscrite en début du commentaire de morceau. J’emploie ce mot de commentaire en référence à Alphonse de Lamartine qui a jugé bon de refaire paraître ses Méditations Poétiques, chacune des pièces étant suivie d’un commentaire en prose. Car si Lamartine adjoignit à ses vers quelques lignes de prose, ici Alice Simard enferme ses fragments poétiques dans un coffret précieux, non pas de santal à la manière de Charles Cros, mais de musique. Parlons donc de cette musique, ce qui est relativement stupide car à l’encontre du poème la musique ne dit rien, elle évoque ce qui a eu lieu sans nous révéler ce qui a eu lieu. Généralement l’on se retranche derrière une formule toute faite, toute creuse, l’on dit sans oublier le trémolo grandiloquent dans la voix : la musique n’est-elle pas l’art de l’Indicible… D’ailleurs n’y a-t-il pas un peu de grandiloquence dans le début de ce mouvement, ces chœurs grondant, cette lenteur abbatiale et ces espèces de glapissements de guivre alanguie, tout un décorum, une atmosphère, le décor du chagrin, des coulées de piano pour nous dire que le temps inexorable avance alors que l’on reste figé dans une présence qui n’existe plus qu’en nous, nous nageons en plénitude funérale, en une espèce de doom dominant, l’on pense à Chopin et au chatoiement strial du pinceau vert herbé d’Ophélie, le tableau de John Everett Millais, une musique que l’on écoute pas puisqu’elle ne raconte rien, mais qui se contemple. Enrobée, pour toujours : pièce centrale du triptyque, qui a donné son titre à l’album. Non pas la même musique, mais la musique même, plus lourde, une chappe de plomb lyrique, avec un pianoti dont les notes s’immiscent davantage en vous, car c’est lorsque l’on referme son propre cercueil de chagrin sur soi-même que les yeux s’attardent sur le dernier rayon de lune, une des manières de ne pas s’ensevelir en soi, la musique vrille, se tasse sur elle-même, se cloportise, se tait, avant de s’éveiller au soleil des autres, que l’on pourrait aussi appeler le soleil des morts, ou plutôt des mortes, beauté de cet orgue funéraire, un keyboard qui se saborde, car l’on n’échappe pas à son époque, même lorsque l’on se retranche en soi-même, Alice Simard en tant qu’être féminin, en tant qu’incertitude féminine qui se rassure, en reliant sa souffrance à celle de toutes les femmes, une guitare s’alanguit en long solo solitaire, proclame de par son silence l’évidence féministe : ‘’observant les femmes autour de moi, la souffrance est partagée, plastifiées pour toujours en tristesse’’. Il est vrai que notre unicité n’est jamais totalement unique. Les cieux éteints : le titre ne laisse présager rien de bon, la batterie avance à pas lourds et à cymbales déclinantes, les chœurs reviennent peut-être pour soulager la solitude de ce cœur qui s’éteint. Troisième pièce du triptyque. Nous avons eu deux premières pièces endeuillées, en ce stade ultime il ne reste plus que la mort. L’on s’y dirige, non pas sans bruit car l’amplification orchestrale fait le gros dos comme la grenouille qui se voulait plus grosse que le bœuf, que croyez-vous qui arriva, elle en creva, donc plus de musique. Ne reste plus que quelques clinquements battériaux et une corde de basse qui s’éternise en elle-même, manière de prolonger le chagrin comme l’on rajoute des rallonges à la table en espérant que les invités qui ne sont pas venus reviendront, ce qui ne manque pas d’arriver en une espèce de cohue musicale, qui se calme, les chœurs, de fait un growl intumescent, lancent un dernier appel, qu’ils s’adressent à eux-mêmes ou à personne, épouvantable un hurlement, que se passe-t-il, en quoi un chagrin d’amour peut-il se métamorphoser, en lui-même ou en quelque chose de plus grand que lui, incompréhensible à lui-même. Car le néant ne serait-il pas l’autre nom d’une certaine plénitude qui n’est autre que l’unicité du tout… longeant l'éternelle rivière de mon amour, les cieux s'éteignent mes mains deviennent des étoiles et je ne me reconnais plus…
Je n’aime pas spécialement le style de Carrion Blossom. Que je stigmatise en moi-même de l’appellation ‘’ nouveau japonais enfantin’’. Mais ce jugement m’appartient, je ne demande à personne de le partager. Selon moi une nouvelle manière de réintégrer le mythe de la princesse allégorique de soi-même que portent nombre de petites filles, en les images d’une lubricité du désir féminin assumée en le meurtre du prince charmant. Une fois que le Dieu est mort, l’Homme tous sexes confondus se retrouve seul. Et ne sais plus trop quoi faire de l’autre en quelque sorte surnuméraire.
Cet opus est de toute merveille. Normal quand on s’appelle Alice. M’a donné envie d’en savoir davantage.
L’ISOLEMENT DISTINCT
(Bandcamp / 01 – 01 – 2025)

Lorsque j’ai aperçu la pochette, sans avoir vraiment visualisé ce qu’elle représentait, s’est imposée à moi la sensation d’une coquille d’œuf, plus ou moins fracassée, il n’en est rien, de fait un bâtiment en ruine. Peut-être un corps de logis reste-t-il encore squattable, sinon un paysage paisible, au premier plan coule une rivière. Nous ne savons rien de ce qui a emmené à l’écroulement de ce qui fut autrefois un château. Nul besoin d’ouvrir un livre d’histoire féodale. Cette enceinte seigneuriale n’est que le symbole de l’état d’une âme humaine. De cette fragilité dont nous sommes constitués.
Evidemment quand on pense aux luxuriances rouges de la pochette précédente l’on pourrait penser que celle-ci correspondrait à la seconde étape, à l’œuvre au blanc du parcours alchimique. Cette hypothèse est-elle validable. En tout cas, il nous faut être prudent, alchimique ou pas, nos chroniques inversent le processus de création. Un peu comme si l’on rembobinait une bobine de film et que nous serions en train d’avoir des éclats de ce qui a eu lieu, avant que le lieu ne soit plus que sa propre béance indéchiffrable.
Nous retrouvons exactement la même formation qu’au volet pour nous précédent, postérieur selon la progression des artistes.
Alice Simard: composition, lyrics, vocal, guitars et orchestration /
Eetu Hernesmaa: orchestration, performance, keyboard, drums, bass, Mixage, mastering / The Popu : flûte sur Fées.
Avant de nous mettre à l’écoute de l’opus, peut-être serait-il bon de nous demander en quoi un isolement serait-il distinct, à moins qu’il ne faille comprendre distinctif. S’agit-il de s’isoler des autres pour n’être plus semblable à la grande agglutination des individus communs, ou peut-être veut-on sous-entendre que lorsque l’on s’isole de soi-même, l’on se distingue de soi-même en le sens où l’on se sépare de ce que l’on est. Je ne les avais pas encore déchiffrés, mais de visu la longueur des titres m’a fait sourire. Non pas parce que ce serait un simple procédé comique, mais parce que j’ai pensé au roman de Laurence Sterne judicieusement nommé : Vie et Opinions de Tristram Shandy qui parle de tout et de n’importe quoi et si peu de la vie et des opinions du sieur Tristram Chandy… comme si Laurence Sterne s’était livré à une dissociation du roman formel avec le contenu du roman lui-même, soit à une dissociation de Laurence Sterne avec lui-même en se dissociant lui-même de Tristram Shandy. Bouffonneries littéraires contrepèteront les esprits rationnels qui n’auraient aucun rapport avec les trois volets de Memorandum, ce qui nous permet de rappeler qu’un mémorandum sert à se remémorer quelque chose qui n’est plus que par son absence, et pour faire un lien direct, Tristram qui signifie tumulte s’est mué en tristesse dans le roman de chevalerie Tritan et Iseult. Or Enrobée, pour toujours nous conte bien d’une extrême désolation, exprimée selon un tumulte musical. Le titre du premier morceau ne pourra que conforter cette lecture.
Puisque nous avons déjà fait référence à Alphonse de Lamartine, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que l’un des poèmes les plus célèbres de notre poëte se nomme : L’isolement.
Le décès inévitable de ma volonté d'être d'un masque nécrotique et inaltérable (je ressens les épines affreuses de l'oracle me transperçant le cœur rosacé) : vrilles torsadées d’orgue rouillé, lenteur exaspérante, le vocal comme issu d’une corne de licorne exsangue, une guitare se la joue à l’espagnole pour souligner que l’on n’est pas loin de la mise à mort. La seule chose qui peut mourir n’est-ce pas la volonté de soi-même à vouloir être soi-même, lorsque vous perdez l’infatuation de jouer le rôle que vous vous étiez imparti, il ne reste plus qu’à verser des larmes sur votre viduité. Lorsque l’on n’arrive au bout de soi-même ne prenons-nous pas conscience qu’au bout du bout, il ne reste que le bout qui se confond avec le lieu dans lequel on a été et dans lequel on n’est plus. ‘’Détestation de la cage humaine dégoutante, nécrotique et inaltérable, je gémis de mon catafalque mental. J'arracherais mon esprit. Absence de but et de réflexion, j'exècre mon crâne jusqu'à mes jambes. M'effondrant de pitoyables larmes. Dans l’enrobé de soi-même l’on subsiste toujours lorsque l’on n’y est plus. Les immenses portes crachent d'une haine sordide envers mes tentatives innombrables d'alléger ma détresse exécrable : comme un tintement de clef sur l’airain des portes des Enfers, qui ne veulent pas s’ouvrir, à force de vouloir mourir à soi-même, il serait donc impossible de mourir tout bonnement, comme tout un chacun, comme n’importe quel mortel, mais n’en suis-je pas digne pour m’être un peu trop dissociée de ma mortalité constitutionnelle, me voici condamnée à vivre hors de ces Enfers… ‘’ Pronfondément seule et sale, les portes géantes sont dégoutées de moi. Suite à nombreux essais pathétiques de me prostituer aux demandes des barrières ultimes, je cède à la mélancholie souillée de regrets.’’ … pauvre Eurydice expulsée du lieu de son repos pour l’éternité, je me suis si profondément éloignée de moi-même, à l’image d’une prostituée qui se donne à tout un chacun, ou simplement à un seul Autre, sortir de soi pour entrer dans la mort, ne serait-ce pas trop facile, certaines âmes d’exception ne doivent-elles pas subir l’annihilation de leur présence dans le seul fait de leur propre volonté à ne plus être dans le lieu unique de leur présence. Fées : gouttelettes de rosée, instrumental, claquettes rebondissantes, qui sont ces fées qui tout compte fées malgré leur talons de cristal ne s’en déplacent pas moins en une atmosphère sonique grandiloquente, qui ne tarde pas à s’apaiser car peut-être n’ont-elles pas besoin de bruit, encore qu’elles en rajoutent une couche, car les idées idéennes que l’on porte dans notre tête parfois se cognent aux entournures, dès lors elles saignent et sont dures à transporter, pesantes comme des armoires normandes qui n’ont pas leur place dans le deux-pièces-cuisine de notre esprit, trop exigu pour leur beauté irradiante. Ne vaudrait-il pas mieux qu’elles s’enfuissent sur leurs talons de verre, un peu comme un rêve qui s’évanouit. Dans mon nid de crasse, d'une méditation empoisonnée, je rêve d'un encombrement de cramoisi (les lames de mon esprit me font lamenter, dans mon faux abri de nocivité) : les idées parties, restent les pensées. Sachez faire la différence. Surtout que maintenant les pensées roulent dans votre tête, elles tournent sur elles-mêmes, et elles tournent en rond, vous êtes un Sisyphe débarrassé de son dur labeur, elles se déplacent toute seule, vous les aider un tout petit peu en répétant, en psalmodiant toujours la même phrase, la zique vous nique, elle se fait belle chatoyance, chaque instrument fait de son mieux, une joie malsaine, un lion qui rugit dans l’arène faute de victimes à dévorer, la victime c’est vous, éclopé de vos pensées de douleurs, une sarabande effroyable, la batterie mène le bal de la folie, les pierres s’amoncèlent sur vous, comme si elles construisaient votre hypogée, votre tombeau de pierre, tout s’arrête l’orgue vous joue un petit refrain, pardon une queue de requiem. Dans votre tombeau, certes mais vous savez au moins où vous êtes puisque vous parcourez le chemin à l’envers. Ne l’oubliez pas, vous êtes dans l’Enrobée, pour toujours… dans mon nid de crasse, mes pensées m'envahissent sans invitation…
MENHIRS… AFFRES
( Bandcamp / 27 – 06 – 2021)

Les Menhirs appellent la pierre. Il y en a bien quelques-uns disséminés dans la couve signée par Maria Rask Grau, mais elle a employé l’aquarelle, son imprécision, sa fluidité, son inconstance, peut-être a-t-elle préféré évoquer le donjon noir des affres dans lesquelles l’individu se confine solitairement en ses souffrances, une vaste demeure bourgeoise, par les ouvertures closes on peut y entrevoir de vieilles scènes fantomatiques, peut-être d’enfance…
Il est vrai que cette couve n’est pas étrangère à l’esthétique du jeu-vidéo : Middle-earthtm shadow of mordor inspiré de l’univers de Tolkien, la référence au second livre du Seigneur des Anneaux intitulé Les deux tours est explicite. Nous ne nous engagerons pas plus avant en cette direction.
L’inexplicable pigment de la voûte céleste (Décrit d'un contexte nihiliste et privé de vue) : nous voici donc à l’origine de ce qui a eu lieu le growl comme grognement tellurique primal, d’un loup solitaire retranché en ses blessures, l’orchestration prend son temps, ne sommes-nous pas au commencement, où ce que l’on veut nous faire accroire comme début d’une chose qui existe déjà depuis des siècles, d’ailleurs tout se calme, reste quelques poignées de notes parsemées, comme si leur rareté essayait d’évoquer le bleu du ciel, encore est-il regardé depuis le bas, depuis l’incarnation matricielle, ici tout est symbole, opérativité alchimique, la bande-son se traîne, finit par se brouiller avant de grogner encore dans sa tanière mentale, néanmoins aucune révélation, la bête a beau hurler, la guitare venir la renforcer, une seule solution, se recueillir devant les lyrics et tenter de percer la luminosité de leur mystère : ’’ Incapable de vision, se débarrassant d'une exuvie mercurielle, l'entité frivole, mais vive, rôde l'éther. Les tours enveloppées de fleurs, représentant l'absence d'éternité et d'aide céleste. Le ciel est doté d'une couleur inexplicable. Le ciel est doté d'une couleur inexplicable. Le ciel est doté d'une couleur inexplicable. Travail de longue patience, de longue sapience. Entrevoir le désir d’une mue. Ne plus être soi, abandonner sa bêtise superficielle, accomplir la fusion des quatre éléments avec sa passivité féminine, tout dépend de l’opératrice, pour devenir, acquérir l’éther suprême, l’endosser, se revêtir de la tunique de Nessus et ne plus ressentir ses propres faiblesses. Se souvenir que si l’athanor, lieu de la métamorphose, signifie tour, une étymologique issue de la langue des oiseaux nous permet de comprendre que cette tour qui s’élève vers le ciel est le symbole de ce que l’on se doit d’atteindre l’or de ce qui est a-thana, hors de la mort, immortel. Mais il est difficile de se hausser jusqu’au haut du ciel, si tu ne viens pas au ciel, le ciel tombera sur toi. Excellente relecture de la nouvelle : La couleur tombée du ciel de Lovecraft. Ce sur quoi nous ne parvenons pas malgré tous nos efforts à étendre notre emprise, nous essayons de nous excuser de cet échec en disant que notre impuissance est de l’ordre de l’inexplicable. ...Et les piliers de moi-même m'érodent : un moteur qui tousse avant de repartir, la louve growle de plus belle, elle grogne contre l’os de l’inexplicable qui refuse de se laisser briser. Elle enrage, elle essaie encore, les grincements deviennent-ils plus lourds, plus violents, pour celer, occulter son échec, une guitare klaxonne sur deux temps comme un gyrophare des pompiers qui se pressent en vain vers le lieu accidentel de l’échec, ils n’y parviendront jamais, que pourraient-ils faire de plus, demi-tour le bruit de bus de la camionnette des derniers secours inutiles s’estompe dans le lointain. Fraction de silence. Ultime et désespérant essai. Ambiance dramatique, l’on rajoute du son, en vain, la musique boite comme une boîte à musique à jouer sa ritournelle, la louve peu résiliente growle, le tempo se traîne, le temps aussi puisque l’on n’a pas réussi à l’abolir. Fuite sonique sans précédent, la mer du désir de sa propre volonté se retire. Loin, très loin. La louve growle encore, elle entre et se couche en sa tanière, en la propre cage de son impuissance, bourdonnement de mouche géante qui s’acharne sur un cadavre, non l’immortalité n’a pas triomphé mais la mort non plus, on remballe à coup de pelles sur le pot les débris avec lesquels l’on se hâte de bâtir une ultime barrière de protection, une gangue de sauvegarde. Devant les immortels monolithes, la réflection de l'être résonne comme de nombreux carillons. Tellement neutres qu'ils évoquent l'angoisse, une transe. L'absence de discernement se rends apparent, la teinture absconse se montre énormément tumultueuse. Le rythme turbulent, perpétuel des cieux m'enveloppe d'une fine couche de mercure. Incessant... Ce qui devait apporter joie, signification d’Iseult, s’ouvre et se termine dans un grand enrobage de tristesse. Tristan. Avec en plus permutation des sexes et des rôles.
Cet album est à comprendre comme la mise en mots et en musique d’un tumulte tragique. Nous encourageons le lecteur à reparcourir ce chemin que nous avons effectué à reculons, à le reprendre à l’endroit. Peut-être serez-vous ainsi en cet endroit si tragique plus près du drame et du lieu.
Memorandum nous offre avant tout une œuvre poétique. Qui résonne d’échos multiples. Nous n’avons pris le temps que d’en susciter quelques-uns. Par exemple les lyrics de ce premier volet de l’œuvre sont à lire en ouvrant L’Azur de Stéphane Mallarmé. Contrairement à ce pensent les gens, une montagne n’offre que quatre faces nord.

Alice Simard est canadienne. Québec. Mais elle est beaucoup plus que cela. Poëte.
Damie Chad.




























































