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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 3

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 19 ) LEPETIT LIVRE CLAIR.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 19 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    ANDRE DHÔTHEL

    LE PETIT LIVRE CLAIR

    ( Deyrolle Editeur / THEODORE BALMORAL )

    ( MAI 1997 )

    Premier des quatre-vingt livres publiés par André Dhôtel en 1928, un mince recueil de poésie qui quant à la forme tranche par rapport aux deux suivants, La vie passagère ( 1979 ) et Poèmes comme ça ( 2000, posthume ), dont, pour aller vite, nous dirons qu'ils sont composés d'assez courtes strophes d'octosyllabes irréguliers.

    L'on peut s'interroger sur ce futur romancier qui débute par un ouvrage de poésie, cela fleure bon le dix-neuvième siècle, pensons à Des vers de Maupassant ( préfacé par Flaubert ), qui plus est, ce petit livre clair publié en 1928 ose ne pas s'inscrire dans l'aurore de la mouvance surréaliste. Dhôtel ne suit ni le mouvement, ni la mode. Se classe d'office dans ce que l'on pourrait nommer les marges. Même pas un franc-tireur, ni un révolutionnaire pacifiste. Notre professeur de littérature procède d'une école de poésie qui n'a plus cours. Du symbolisme – le lecteur relira avec intérêt ces poèmes en prose descriptive rédigés en Grèce ( in Cahiers André Dhôtel N° 9 ) - pas de la première mouture, abstruse et ésotérique, de la deuxième beaucoup plus ouverte sur la sensation d'émerveillement que suscite la beauté du monde, ce que Max Elskamp nomma La louange de la vie. S'il est un nom qui vient à l'esprit en lisant ce premier recueil de poésie de Dhôtel, c'est celui de Francis Jammes ! L'on a affirmé que Dhôtel s'est très vite aperçu qu'il faisait fausse route, que les temps d'une telle poésie étaient dépassés, forclos, qu'il n'agrègerait jamais autour de lui un lectorat suffisant pour lui permettre de continuer sur cette voie... L'aurait ainsi changé son fusil d'épaule et opté pour le roman, genre davantage porteur... C'est sûrement avancer un peu trop abruptement en besogne. Notre romancier n'hésitera pas à donner à un de ses romans le titre ô combien mallarméen de L'azur. La simplicité est parfois porteuse d'une insoupçonnable sinon noirceur, du moins d'une éblouissante blancheur qui empêche d'y voir.

    Première surprise en ouvrant la première page de ce recueil. Point de vers, de la prose ! Certes des paragraphes qui n'excèdent pas quelques lignes, et une Histoire dont les deux premiers mots nous dévoilent le nom du héros Jean-François. Un personnage que l'on voit naître et grandir... nous sommes presque dans un roman, à moins que ces six pages soient à considérer comme un poème. Pas n'importe lequel. Celui d'une dérive, celle qui mène de l'enfance à la cristallisation intellectuelle de l'adolescence, celui d'une épopée symbolique. La même que raconte Rimbaud et son bateau ivre. Même si dans sa préface Thierry Bouchard évoque un peu trop la présence de ce passant considérable que fut Arthur pour accompagnonner le poëte André Dhôtel, nous sommes en une même expérience d'écriture poétique fondatrice, pour ma part je penserai plutôt au Manuscrit trouvé dans une cervelle de Paul Valéry pour qualifier une telle entreprise d'assise de soi-même, d'édification amphionesque de sa personnalité au milieu du monde.

    Difficile pour un roman; prendrait-il la forme d'un recueil de poèmes de se suffire d'un seul personnage. La jeune fille ne tarde pas à aimanter l'attention de Jean-François, tout écrit de Dhôtel ne décrit-il pas une rencontre. Elle est double, tantôt elle porte le beau nom de Cillaé digne d'une églogue antique et tantôt le diminutif bien de chez nous de Mado. Dhôtel ouvre une double porte, cette bi-polarité féminine ( et parfois masculine ) est ambiguïté courante chez lui, un peu comme s'il existait un décalage dans la préhension du réel.

    Bien sûr comme chez Nerval il y a une ronde. Qui tourne entre rêves d'enfance et échec existentiel. Elle est partie, Jean-François est triste comme la mort. Mais la mort ne saurait mourir. Du moins lorsqu'elle est enchâssée dans une âme humaine ou dans ce que Keats appelait la splendeur du monde.

    Alors Le petit livre clair s'obscurcit, pour être davantage exact il devient translucide. Vous avez un Drame en trois actes, aussi coupant et saignant que le verre des pièces de Maeterlinck, et le reste à l'avenant aussi cruel et mystérieusement transparent que les Quinze Chansons de l'auteur de La mort de Tintagiles.

    Ce dernier titre n'est pas un fruit vermeil dû au hasard. Jean-François meurt. Hymne raconte cela. Mais la mort ne serait-elle pas un rêve trop grand pour nous. Qui nous contient, nous mort, et nous vivant. Reste donc à le peupler d'images comme autant de scènes abstraites toujours recommencées que l'on se plaît à battre et à regarder sans cesse comme un jeu de cartes dont on contemple sans fin les arcanes majeurs afin de mieux nous y comprendre.

    Peut-être meurt-on pour avoir le droit de voir mourir Cillaé. Notre destin est inéluctable. Une histoire n'est vraiment terminée que lorsque ses personnages essentiels sont tous morts. Etrange recueil qui se clôt comme un double cercueil dans lequel les amants ne sont pas réunis. Jeunes filles joueuses et effrontées et jeunes garçons romantiques se croisent, s'accrochent du regard et du sexe, mais ne se retiennent pas, n'y aurait-il de pureté que dans l'inconstance et l'inconsistance de n'être pas la réalisation du rêve du désir.

    Le petit livre clair ressemble à un album de photos, non pas de vacances, mais de vacance, de ce vide de nous-mêmes que nous ne remplissons pas de notre propre présence. Nous ne participons que par intermittence autant à l'être qu'au non-être, ce qui explique l'imperfection de nos existences et cette incomplétude à n'habiter qu'une partie de nos actes les plus chers, les plus intimes.

    Et si nous affirmons que tout se passe dans la tête, nous sommes contraints à en déduire que rien ne se passe au-dehors, entre nous et l'autre que nous chassons au gré d'inefficientes techniques d'approches qui n'aboutissent jamais.

    A tel point que s'il y a eu chez Dhôtel abandon de la poésie - bonjour Rimbaud - pour le roman – adieu Arthur - c'est que celui-ci lui laissait les coudées beaucoup plus franches pour essayer encore et encore de dénouer le drame de façon heureuse. Il tentera et retentera de faire en sorte que les bras de ses marionnettes s'enlacent pour l'éternité. Il n'y parviendra guère, se hâtant de terminer au plus vite chacun de ses livres au premier toucher. Au fur et à mesure que le nombre de livres augmente, s'accroît ce constat, que l'important n'est pas la rencontre de deux êtres mais le lieu ( et le pourquoi de ce lieu-là ) où celle-ci se déroule. Le roman permet de retarder le point crucial de conjonction, à l'inverse la poésie agit comme un précipité. Les tours et détours de l'intrigue, les circonstances hasardeuses font durer le plaisir, la poésie court droit au but. La question est d'importance : sont-ce les êtres qui déterminent le lieu, ou l'espace qui commande. Aristote poserait la question autrement : y a-t-il l'espace pour permettre le mouvement, ou est-ce le mouvement qui nécessite l'espace.

    Les deux autres recueils de Dhôtel se focalisent sur la notion d'espace mais s'interdisent de poser la question qui embarrasse. Dhôtel n'est pas du genre à se dérober devant l'obstacle. Il tentera d'apporter une réponse dans La chronique fabuleuse. Le lecteur remarquera que La nouvelle chronique fabuleuse est autant en-deçà de la question essentielle que les deux autres recueils de poésie l'éludent par rapport au premier.

    Les dimensions de cette chronique nous obligent à ne pas explorer les rapports poïétiques qui existent entre les romans et les nouvelles de notre auteur. Toutefois le lecteur aura intérêt à réfléchir sur les ressemblances qui lient les courts textes et leur lâche volonté narrative qui forment les épisodes de ladite chronique, à la manière dont Dhôtel charpente ses nouvelles, en règle générale elles ne sont pas conçues comme de mini-romans, mais élaborées de telle sorte qu'elles fournissent une réponse à une question précise dont l'écrivain se garde bien de donner l'intitulé. D'où l'effet de fulgurance démonstratrice produit, d'autant plus aveuglant qu'il nous manque l'interrogation initiale dont elle émane.

    Plus de trente années séparent la publication de La chronique fabuleuse de Le petit livre clair. Les deux ouvrages se répondent. La première est le récit d'une errance dans l'extérieur du monde. Le second se cantonne aux contreforts intérieurs du solipsisme. Jean-François se heurte à son rêve de Cillaé, il n'en échappera pas. Il y restera. La chronique est un déplacement de lieu en lieu, dont la nécessité semble se dessiner en le fait qu'il s'y déroule d'étranges rencontres, de mystérieux phénomènes, d'êtres qui ne sont ni d'ici ni de là, qui ne font que passer suivant un but incompréhensible qui n'appartient qu'à eux. Le naturel sert ici de point de passage avec ce que l'on pourrait appeler l'aventureuse rupture métaphysique d'avec le continuum de l'espace-temps.

    Les deux éditions de Le petit livre clair sont épuisées, encore trouvables mais parfois assez chères, voire dispendieuses... Il serait pourtant bon de commencer à lire Dhôtel par ce premier volume. Les chansons de la plus haute tour d'ivoire que Rimbaud n'aura pas su écrire...

    André Murcie. ( Juillet 2021 )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 18 ) ALAIN JANSSENS.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 18 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    Ces feuillets André Dhôtel naturellement consacrés aux recensions d'ouvrages de et sur André Dhôtel s'ouvrent aussi à l'évocation des artistes dont le cheminement a croisé de son vivant le chemin de l'écrivain ou dont plus tard le travail est entré en résonance avec l'œuvre de l'auteur de Lorsque tu reviendras, car souvent les pas évanouis des disparus nous précèdent sur les pistes que nous empruntons... Alain Janssens est apparu dans notre recension Du côté de chez André Dhôtel, magnifique livre de rêveries nervaliennes captées tant au fil de la plume que par le déclic d'appareils photographiques. ( Voir notre feuillet N° 07 ).

    ALAIN JANSSENS ( APPROCHE I )

    Dans notre feuillet 07 nous nous demandions quel était le nom du diabolique maquettiste de Du côté d'André de Dhôtel. Ils sont deux - le diable ne s'appelle-t-il pas Légion – Daniela Corradini et Alain Janssens. Deux complices en œuvres de plaisir et d'esprit, créateurs de Double Page, entreprise – elle graphiste, lui photographe – qui donne à insuffler, au travers de publications de livres et documents divers, une vision de l'esthétique utilitaire de l'architecture de notre temps. Nous reviendrons en un feuillet postérieur sur cette partie du travail des activités d'Alain Janssens, ne retenant aujourd'hui que cette apparente contradiction entre l'aplat photographique et la voluminité architecturale, la même dichotomie que les Grecs anciens établissaient entre peinture et sculpture.

    Cette dimension amphionesque de ce versant de l'œuvre n'est pas à négliger, Alain Janssens ne la considère pas comme un travail strictement alimentaire, même si dans son site il semble privilégier l'édition de quelques ouvrages qu'il serait facile de nommer plus personnels, si Silence ( 2008 ) et La gare blanche ( 2010 ) sont livres de commandes en lien avec son activité professionnelle liée à sa passion architecturale, se dégage d'eux une volonté poétique de dresser les choses en leur solitude métaphysique à vouloir être indépendamment de l'homme qui les construit ou les abat.

    Une démarche semblable irrigue les livres, Le silence. Et le chaud. Et le froid ( 2001 ), Temps brassé ( 2005 ), Nulle part et partout ( 2011 ), il serait commode de les nommer artistiques, alors qu'ils ne sont que des approches par le regard d'objets et d'instants humains, comme s'il s'agissait de capturer l'âme qu'ils n'ont pas en eux mais qu'ils projettent en nous. Livres qui par leur déploiement et leur dépliement ne sont pas sans analogie avec les objets poétiques initiés par Mallarmé, comme autant de coups de dés aventureux.

    Ces trois livres sont présentés – photos des objets et parfois vidéos – accompagnés de quelques lignes qui sont à considérer en tant que porche poésique. Nous entendons par ce vocable qu'ils visent à une plus grande proximité qu'une démarche qui ne serait que poétique et qui ne consisterait qu'à mettre en forme le réel, alors que là il s'agit de tisser les liens qui relient non pas le monde avec sa représentation mais avec cette volonté de s'approcher au plus près d'une représentation qui ne soit pas une image mais une appréhension de l'espace qui dépende de l'acte même de cette approche. Si poésie et peinture se sont amadouées depuis des siècles, il n'en est pas de même pour poésie et photographie. Le temps leur a manqué. Comment induire une démarche orphique dans le noir de la fixation de la lumière. Seul Goethe a peut-être eu cette intuition de considérer la lumière non plus dans sa couleur mais dans sa transparence illusionnante. Le regard l'intéressait davantage que la corpuscularité de sa nature. ( A-t-on déjà remarqué que, concomitance signifiante, Goethe s'éteint en 1832 alors que la première photographie date de 1827...). Certains ne verront dans cette quasi-simultanéité que du hasard.

    Le hasard est une des dimension de l'espace dhôtellien par excellence. Il vaudrait mieux dire des espaces dhôtelliens, car s'il n'y avait qu'un seul espace, il n'y aurait nul besoin de hasard. Puisqu'un seul espace ne saurait se rencontrer lui-même, à moins qu'il n'épousât la notion de hasard elle-même, cette notion d'épousailles de la notion est un des plis le plus profond de la pensée mallarméenne. Notons qu'une photo épouse un espace donné ( ou choisi ) sans en prendre possession. Un photographe prend un espace mais ne rentre pas dedans. Du moins il s'en approche. Nous pénétrons ici en plein ( expression par trop machiste ) dans la notion toute mallarméenne de virginité, de l'espace.

    Des mots issus des titres de ces trois ouvrages surnommés – gare, nulle part – nous ramènent à Dhôtel, la participation d'Alain Janssens au projet de l'ouvrage Du côté de chez André Dhôtel ne saurait être fortuite, elle procède de ces cheminements individuels qui empruntent les pistes ombreuses de la poésie. Ecoutons ces minutes de la RTBF au cours desquelles Alain Janssens répond le 09 / 12 / 2020 aux questions de Pascal Goffaux.

    Les Ardennes, Dhôtel, Janssens. Le triangle est posé, reste à comprendre la trigonométrie de la pratique photographique. Des particularités géographiques Ardennaises, Dhôtel a peut-être tiré sa vision du monde. Le monde n'est qu'un espace, en même temps unidimensionnel et infini, ou alors constitué de milliers d'endroits particuliers, et tout dépend de l'endroit où se pose le regard, un vaste paysage, un arbre esseulé, une touffe d'herbe. L'on a envie de parodier Nietzsche, je vous raconterai comment l'espace se transforme en endroit et comment l'endroit devient objet. Et comment celui-ci vous fait signe. A moins que ce ne soit vous qui lui adressiez le signal de votre regard. Comme dans les contes d'enfant, le regard de l'artiste s'approprie cette portion d'espace, le méchant loup dévore l'appétence de ce qui se présente à lui, je te mange pour que tu deviennes la force vive de mon sang. Regardez, dit le photographe, ceci est mon sang. Qui coule noir, comme celui des héros de l'Illiade.

    Parlons technique. Métis grecque, ou tâtonnement expérimental, si ce terme vous fait peur. Comment prendre une photo. Alain Janssens possède ses trucs et son expérience, la difficulté ne réside pas en cela, mais comprendre pourquoi, dans la longue marche de votre cheminement au travers de la campagne, vous vous arrêtez en un lieu précis, parce que c'est celui qui instinctivement d'après vous exprime d'une manière irréfutable et exigeante, votre vision de l'ensemble du paysage qui s'offre à vous, ou du moins le ressenti de votre présence selon ce lieu.

    Certes l'on peut parfois entrevoir les choses différemment. Le lieu est un territoire et les êtes vivants qui le parcourent vous font signe lorsqu'ils surgissent devant vous. Toute la différence entre l'objet et l'animal. A partir des êtres vivants le romancier bâtit des histoires. Dhôtel est très fort pour vous en conter des plus abracadabrantes. Mais question d'espace le photographe ne possède pas du tout cette latitude. Son temps d'action est celui du présent. L'acte, pur et simple, une fraction de seconde. L'écrivain peut méditer durant des jours entiers sur une phrase, le photographe a-t-il seulement le temps de penser. Non répond Alain Janssens. Ce n'est même pas une action qui dure un instant très court. Elle n'est même pas instantanée, car l'instantané se déroule durant le temps d'une autre chose, Alain Janssens use d'une forte expression, il s'agit de '' sortir du temps''. Comment exprimer cet inexprimable par un autre mot. Alain Janssens clique sur le mot clic, le clic qui imite le bruit de l'arrachage du temps. Il en propose un autre qui sera pratiquement celui de la fin. Phase, qu'il précise tiré du vocabulaire de la physique, notons que depuis Aristote la science physique est le mot le plus proche de la connaissance métaphysique...

    Il est dommage que l'entretien ne se soit pas poursuivi. Quelques mots quant à Pascal Goffaux. Nous ne le connaissions pas, il connaît son métier d'interviewer, mais surtout ses questions et ses reprises trahissent un homme qui possède sa propre pensée. Denrée rare de nos jours.

    André Murcie. ( Janvier 2021 ).

    ( Pascal Goffaux présente lui-même Du côté d'André Dhôtel dans l'émission Grand-Angle. Mon vieil ordinateur s'avère incapable de lire ces dix minutes... )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 17 ) JEAN FOLLAIN.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 17 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    La collection Poètes d'Aujourd'hui de Pierre Seghers fut une des plus belles réussites de l'édition française, nous n'évoquons point le nombre de tirages atteint, mais le fait qu'elle fut pour beaucoup de lecteurs un lieu de passage favorisant l'entrée dans l'intimité des poëtes et le domaine de la poésie. Dès 1956, André Dhôtel consacra un volume à son ami Jean Follain. Nous nous intéressons ici à l'édition de 1972 revue, corrigée et augmentée, publiée quelques mois après la mort du poëte disparu en 1971.

    JEAN FOLLAIN

    ANDRE DHÔTHEL

    ( Poètes d'Aujourd'hui N° 49 / Juin 1972 )

    Les premières pages du premier chapitre parlent peu de Follain. Nous sommes presque en une description d'un paysage qui paraîtrait, si ce n'était une minutie par trop méthodique, extraite d'un roman de Dhôtel. Les titres de certains recueils de Follain, Chef-Lieu, Territoires, Appareil de la terre, nous invitent à suivre ce chemin qu'emprunte Dhôtel. Nous sommes au pays natal de Follain, à Casiny, bourg perdu en pleine campagne Normandie, pas très loin de Saint-Lô. Une différence notable avec les paysages dhôtelliens, l'espace est quadrillé, pas d'ouverture, le ciel est trop haut et les haies du bocage enserrent les champs... La vie de Follain est silhouettée dans cette première partie du livre. Un enfant sage, qui travaillera bien à l'école, qui passera son bac sans difficulté et obtiendra une licence de droit. Ce choix d'études peut paraître déroutant pour un poëte, peut-être est-il bon de se rappeler qu'il est des analogies plus subtiles que l'on ne croit, qu'entre le quadrillage du bocage normand et le réseau des lois et des codes civils, il existe quelque ressemblance secrète mais évidente pour ceux qui s'essaient à y regarder de près. Cet enfermement n'empêchera pas que, sa profession y aidant, Jean Follain effectuera de lointains voyages jusqu'au Japon.

    L'on se plaît à décréter que la poésie de Follain est une de celles qui opèrent une coupure épistémologique avec le surréalisme. Bye-bye le stupéfiant image. Entre nous soit dit lorsque l'on regarde les photos du groupe surréaliste, tous ces jeunes gens dument cravatés et costumés ne sont guère stupéfiants, Follain né en 1903, ne se départira jamais d'une élégance costumière de bon aloi... D'ailleurs le premier groupe d'artistes auquel il s'affilie se nomme les Sages, nous sommes loin des Hirsutes, des Zutistes et de Rimbaud. Il semble qu'au tournant du siècle quelque rapport avec la bohème romantique se soit rompu...

    N'empêche qu'il existe un lien effectif entre Rimbaud ( qu'il n'a jamais revendiqué ) et Follain. Il gît dans l'enfance en ce sentiment de plénitude absolue à partir duquel Arthur a bâti la plus haute tour de sa révolte poétique ( voir notre Feuillet Littéraire 14 consacré à Rimbaud et la révolte moderne de Dhôtel ). Cette magnificence existentielle Follain l'a connue. Mais pas que. Tout jeune, une intuition, résultat de ses observations, se glisse en lui : au moment même où vous accédez à un instant d'immense intensité du bonheur de vivre, à l'autre bout de la terre, mais surtout tout près de vous, dans le même village, dans la maison, dans la pièce même où vous vous tenez, à quelques centimètres de vous, se déroule un drame, ne serait-ce que la mort d'un insecte... ou même au fond du jardin un vieux mur de pierres qui s'écroule... la mort est là, ou alors la manifestation de cette idée que toute chose est vouée à disparaître, l'assiette que vous essuyez, qui glisse de vos mains et qui se brise à terre.

    Cette fêlure parcourt toutes les textes de Follain qu'ils soient de prose ou en vers libres. Le bonheur n'est jamais pur, le malheur non plus. Mais c'est ce dernier qui empoisonne notre résidence terrestre. Et qui finit par avoir raison de nous. Quelles conduites tenir face à cet état de fait. Ce n'est point dans le but de conjurer le sort final, mais plutôt de lui opposer des paravents illusoires qui ne protègent de rien mais qui expriment notre détermination à s'opposer symboliquement à sa menace que Follain sera un homme de rituels, non pas dans sa poésie, ses poèmes ne seront jamais des mantras protecteurs, mais dans sa vie. Dhôtel cite sa connaissance exorbitante des cérémonies catholiques, mais sans doute dans sa vie individuelle s'en imposait-il d'autres, peu repérables par ses concitoyens mais qu'il devait non moins suivre des plus scrupuleusement. Ainsi Dhôtel note-t-il qu'il revêtait pour les discours des distributions de prix un costume attitré... Aurait-on affaire à une résurgence d'un nouvel ordre du dandysme...

    La scrupuleuse attention prêtée au déroulement d'une messe induit que Jean Follain était chrétien. Tout comme Dhôtel. Mais un catholicisme peu prosélyte. Tous deux donnent l'impression que la foi n'a que peu d'importance dans leur attachement religieux. Ils semblent croire parce que c'est ainsi que les hommes vivent. Depuis leur enfance. Depuis toujours. Depuis l'éternité. L'on naît catholique comme l'on naît français. Ne sont pas dupes, mais ne veulent rien changer. C'est ainsi, l'on est comme cela. Ces hommes procèdent d'une génération née avant la modernité industrielle sur-multipliée par la guerre de 14-18.

    Tout est question d'époque, semblons-nous dire. Oui, mais Follain et Dhôtel auront tendance à amplifier ou simplifier le problème. Tout est question de temps. Précisent-ils. Les titres des recueils de Follain nous invitent à entrevoir le cheminement de leur pensée : L'épicerie d'enfance, Usage du temps, Des heures, Tout instant, comme si la vie n'était qu'une succession d'instants, dont certains plus importants, que la poésie met comme en exergue dans l'existence. Ne serait-ce pas cela Exister pour un poëte ?

    Lorsque Dhôtel reprend son ouvrage après la disparition de son ami l'évocation de sa mort est étonnante. Dhôtel semble juger que la mort de Follain arrive à fin nommée puisque que son œuvre est achevée. Or Follain, écrasé par une voiture, n'a pas vu la camarde fondre sur lui, sinon dans les dernières cruciales secondes, il ne l'a pas attendue durant toute une longue maladie, il ne s'y est donc pas préparé spécialement. Toutefois ce qui est important selon Dhôtel, c'est que son dernier recueil de poésie vient d'être publié. Si le poëte était sorti indemne de son accident, tout laisse à supposer qu'il en aurait écrit de nouveaux. Le titre de cet ultime recueil aide à comprendre la vision de Dhôtel.

    Espaces d'instants, ainsi s'intitule-t-il. Jean Follain venait-il de réaliser le grand-œuvre alchimique de son itinéraire poétique... Celui de la coagulation et celui de la séparation. Si le bonheur existe dans le temps même durant lequel le malheur se déroule, ces deux événements ont lieu certes dans le même temps mais en des espaces totalement autonomes. Cette concomitance ne relève même pas du hasard. Car si les espaces sont séparés, les temps le sont aussi. Ainsi Dhôtel aime à rappeler que les univers des fleurs et des hommes s'ils sont étroitement imbriqués n'en sont pas moins étrangers l'un à l'autre. Vivent selon des modalités logiques différentes. Toutefois dans Les rues dans l'aurore, Georges Leban apprend l'existence de la sœur de sa bien-aimée morte par cette étrange manie partagée par les deux frangines de décapiter les fleurs lors de leurs promenades... Il existerait donc une occasion, ici de bonheur, suscitée par le hasard qui permet la réunification de ce qui est séparé et parfois par-delà la mort. Dans Des trottoirs et des fleurs, cette réunification atteint à des dimensions cosmiques.

    Dhôtel part-il du principe que Follain en son dernier livre parvient aux mêmes conclusions que lui, ou l'ensemble de l'œuvre de Follain lui permet-elle de conforter les siennes, peut-être même l'aide-t-elle à synthétiser ce qu'il pressent encore confusément. Il est difficile de répondre nettement à ces hypothèses. Les sentiers de la création sont aussi des chemins qui ne mènent nulle part. Ce qui est sûr c'est que ces quatre-vingts pages de Dhôtel aident à entrer de plain-pied dans l'espace poétique de Jean Follain. Le plus beau des cadeaux que l'auteur de L'azur pouvait faire à la postérité de Follain.

    André Murcie. ( Janvier 2021 )