AU HASARD DHÔTELLIEN ( 19 )
...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...
2021
ANDRE DHÔTHEL
LE PETIT LIVRE CLAIR
( Deyrolle Editeur / THEODORE BALMORAL )
( MAI 1997 )
Premier des quatre-vingt livres publiés par André Dhôtel en 1928, un mince recueil de poésie qui quant à la forme tranche par rapport aux deux suivants, La vie passagère ( 1979 ) et Poèmes comme ça ( 2000, posthume ), dont, pour aller vite, nous dirons qu'ils sont composés d'assez courtes strophes d'octosyllabes irréguliers.
L'on peut s'interroger sur ce futur romancier qui débute par un ouvrage de poésie, cela fleure bon le dix-neuvième siècle, pensons à Des vers de Maupassant ( préfacé par Flaubert ), qui plus est, ce petit livre clair publié en 1928 ose ne pas s'inscrire dans l'aurore de la mouvance surréaliste. Dhôtel ne suit ni le mouvement, ni la mode. Se classe d'office dans ce que l'on pourrait nommer les marges. Même pas un franc-tireur, ni un révolutionnaire pacifiste. Notre professeur de littérature procède d'une école de poésie qui n'a plus cours. Du symbolisme – le lecteur relira avec intérêt ces poèmes en prose descriptive rédigés en Grèce ( in Cahiers André Dhôtel N° 9 ) - pas de la première mouture, abstruse et ésotérique, de la deuxième beaucoup plus ouverte sur la sensation d'émerveillement que suscite la beauté du monde, ce que Max Elskamp nomma La louange de la vie. S'il est un nom qui vient à l'esprit en lisant ce premier recueil de poésie de Dhôtel, c'est celui de Francis Jammes ! L'on a affirmé que Dhôtel s'est très vite aperçu qu'il faisait fausse route, que les temps d'une telle poésie étaient dépassés, forclos, qu'il n'agrègerait jamais autour de lui un lectorat suffisant pour lui permettre de continuer sur cette voie... L'aurait ainsi changé son fusil d'épaule et opté pour le roman, genre davantage porteur... C'est sûrement avancer un peu trop abruptement en besogne. Notre romancier n'hésitera pas à donner à un de ses romans le titre ô combien mallarméen de L'azur. La simplicité est parfois porteuse d'une insoupçonnable sinon noirceur, du moins d'une éblouissante blancheur qui empêche d'y voir.
Première surprise en ouvrant la première page de ce recueil. Point de vers, de la prose ! Certes des paragraphes qui n'excèdent pas quelques lignes, et une Histoire dont les deux premiers mots nous dévoilent le nom du héros Jean-François. Un personnage que l'on voit naître et grandir... nous sommes presque dans un roman, à moins que ces six pages soient à considérer comme un poème. Pas n'importe lequel. Celui d'une dérive, celle qui mène de l'enfance à la cristallisation intellectuelle de l'adolescence, celui d'une épopée symbolique. La même que raconte Rimbaud et son bateau ivre. Même si dans sa préface Thierry Bouchard évoque un peu trop la présence de ce passant considérable que fut Arthur pour accompagnonner le poëte André Dhôtel, nous sommes en une même expérience d'écriture poétique fondatrice, pour ma part je penserai plutôt au Manuscrit trouvé dans une cervelle de Paul Valéry pour qualifier une telle entreprise d'assise de soi-même, d'édification amphionesque de sa personnalité au milieu du monde.
Difficile pour un roman; prendrait-il la forme d'un recueil de poèmes de se suffire d'un seul personnage. La jeune fille ne tarde pas à aimanter l'attention de Jean-François, tout écrit de Dhôtel ne décrit-il pas une rencontre. Elle est double, tantôt elle porte le beau nom de Cillaé digne d'une églogue antique et tantôt le diminutif bien de chez nous de Mado. Dhôtel ouvre une double porte, cette bi-polarité féminine ( et parfois masculine ) est ambiguïté courante chez lui, un peu comme s'il existait un décalage dans la préhension du réel.
Bien sûr comme chez Nerval il y a une ronde. Qui tourne entre rêves d'enfance et échec existentiel. Elle est partie, Jean-François est triste comme la mort. Mais la mort ne saurait mourir. Du moins lorsqu'elle est enchâssée dans une âme humaine ou dans ce que Keats appelait la splendeur du monde.
Alors Le petit livre clair s'obscurcit, pour être davantage exact il devient translucide. Vous avez un Drame en trois actes, aussi coupant et saignant que le verre des pièces de Maeterlinck, et le reste à l'avenant aussi cruel et mystérieusement transparent que les Quinze Chansons de l'auteur de La mort de Tintagiles.
Ce dernier titre n'est pas un fruit vermeil dû au hasard. Jean-François meurt. Hymne raconte cela. Mais la mort ne serait-elle pas un rêve trop grand pour nous. Qui nous contient, nous mort, et nous vivant. Reste donc à le peupler d'images comme autant de scènes abstraites toujours recommencées que l'on se plaît à battre et à regarder sans cesse comme un jeu de cartes dont on contemple sans fin les arcanes majeurs afin de mieux nous y comprendre.
Peut-être meurt-on pour avoir le droit de voir mourir Cillaé. Notre destin est inéluctable. Une histoire n'est vraiment terminée que lorsque ses personnages essentiels sont tous morts. Etrange recueil qui se clôt comme un double cercueil dans lequel les amants ne sont pas réunis. Jeunes filles joueuses et effrontées et jeunes garçons romantiques se croisent, s'accrochent du regard et du sexe, mais ne se retiennent pas, n'y aurait-il de pureté que dans l'inconstance et l'inconsistance de n'être pas la réalisation du rêve du désir.
Le petit livre clair ressemble à un album de photos, non pas de vacances, mais de vacance, de ce vide de nous-mêmes que nous ne remplissons pas de notre propre présence. Nous ne participons que par intermittence autant à l'être qu'au non-être, ce qui explique l'imperfection de nos existences et cette incomplétude à n'habiter qu'une partie de nos actes les plus chers, les plus intimes.
Et si nous affirmons que tout se passe dans la tête, nous sommes contraints à en déduire que rien ne se passe au-dehors, entre nous et l'autre que nous chassons au gré d'inefficientes techniques d'approches qui n'aboutissent jamais.
A tel point que s'il y a eu chez Dhôtel abandon de la poésie - bonjour Rimbaud - pour le roman – adieu Arthur - c'est que celui-ci lui laissait les coudées beaucoup plus franches pour essayer encore et encore de dénouer le drame de façon heureuse. Il tentera et retentera de faire en sorte que les bras de ses marionnettes s'enlacent pour l'éternité. Il n'y parviendra guère, se hâtant de terminer au plus vite chacun de ses livres au premier toucher. Au fur et à mesure que le nombre de livres augmente, s'accroît ce constat, que l'important n'est pas la rencontre de deux êtres mais le lieu ( et le pourquoi de ce lieu-là ) où celle-ci se déroule. Le roman permet de retarder le point crucial de conjonction, à l'inverse la poésie agit comme un précipité. Les tours et détours de l'intrigue, les circonstances hasardeuses font durer le plaisir, la poésie court droit au but. La question est d'importance : sont-ce les êtres qui déterminent le lieu, ou l'espace qui commande. Aristote poserait la question autrement : y a-t-il l'espace pour permettre le mouvement, ou est-ce le mouvement qui nécessite l'espace.
Les deux autres recueils de Dhôtel se focalisent sur la notion d'espace mais s'interdisent de poser la question qui embarrasse. Dhôtel n'est pas du genre à se dérober devant l'obstacle. Il tentera d'apporter une réponse dans La chronique fabuleuse. Le lecteur remarquera que La nouvelle chronique fabuleuse est autant en-deçà de la question essentielle que les deux autres recueils de poésie l'éludent par rapport au premier.
Les dimensions de cette chronique nous obligent à ne pas explorer les rapports poïétiques qui existent entre les romans et les nouvelles de notre auteur. Toutefois le lecteur aura intérêt à réfléchir sur les ressemblances qui lient les courts textes et leur lâche volonté narrative qui forment les épisodes de ladite chronique, à la manière dont Dhôtel charpente ses nouvelles, en règle générale elles ne sont pas conçues comme de mini-romans, mais élaborées de telle sorte qu'elles fournissent une réponse à une question précise dont l'écrivain se garde bien de donner l'intitulé. D'où l'effet de fulgurance démonstratrice produit, d'autant plus aveuglant qu'il nous manque l'interrogation initiale dont elle émane.
Plus de trente années séparent la publication de La chronique fabuleuse de Le petit livre clair. Les deux ouvrages se répondent. La première est le récit d'une errance dans l'extérieur du monde. Le second se cantonne aux contreforts intérieurs du solipsisme. Jean-François se heurte à son rêve de Cillaé, il n'en échappera pas. Il y restera. La chronique est un déplacement de lieu en lieu, dont la nécessité semble se dessiner en le fait qu'il s'y déroule d'étranges rencontres, de mystérieux phénomènes, d'êtres qui ne sont ni d'ici ni de là, qui ne font que passer suivant un but incompréhensible qui n'appartient qu'à eux. Le naturel sert ici de point de passage avec ce que l'on pourrait appeler l'aventureuse rupture métaphysique d'avec le continuum de l'espace-temps.
Les deux éditions de Le petit livre clair sont épuisées, encore trouvables mais parfois assez chères, voire dispendieuses... Il serait pourtant bon de commencer à lire Dhôtel par ce premier volume. Les chansons de la plus haute tour d'ivoire que Rimbaud n'aura pas su écrire...
André Murcie. ( Juillet 2021 )