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  • CHRONIQUES DE POURPRE 733 : KR'TNT ! 733 : WEIRD OMEN / SQUARES +THUNDERCRACK / NICK WHEELDON / FIFTH DIMENSION / STAPLE SINGERS / JACKSON AND THE JANKS / DOUBLEPLUSUNGOOD / CUT THE ARCHITECT'S HAND

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 733

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    23 / 04 / 2026

     

    WEIRD OMEN  

     SQUARES + THUNDERCRACK  

    NICK WHEELDON / FIFTH DIMENSION

    STAPLE SINGERS

    JACKSON AND THE JANKS 

    DOUBLEPLUSUNGOOD 

    CUT THE ARCHITECT'S HAND

     

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    Sur Chroniques de Pourpre : livraisons 318 – 729

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    The One-offs

    - Et spiritus sancti, Omen

             Binic 2019. On a déjà raconté l’histoire, mais on va la re-raconter. L’histoire du single de Weird Omen («A Place I Want To Know/Girls Are Dancing On The Highway») est directement liée au souvenir de Gildas, aussi est-ce l’occasion de saluer sa mémoire (Hello Gildas). 

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             Cette année-là, la tête d’affiche binicoise s’appelle Sleaford Mods. Difficile d’en parler, vu qu’on n’est pas allés voir le concert. Dans les parages, t’avais aussi Misty White et Margaret de Mr Airplane Man. Rien que du beau monde. Comment s’est-on débrouillés avec Gildas ? Toujours est-il qu’on a vu zéro concert. On était trop occupés à circuler, à papoter, à boire des bières et sniffer du spee-spee-speed. Du coup, Binic 2019 est resté le meilleur cru. On déambulait tous les deux comme sur un nuage, Gildas me présentait des gens, puis on retournait au petit appart communautaire partager des rails avec d’autres mecs. On se sentait extraordinairement bien, tous les rapports avec les gens étaient fluides.

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             Gildas indique à un moment qu’il a rendez-vous avec une gonzesse pour une interview à la terrasse du Narval. Pouf, on y va. C’est Cox, qu’on reverra plus tard et qui fait un fanzine. Comme Gildas. On est au paradis des fanzinards.

             Cette journée est un véritable tour de manège enchanté. On entend les échos des concerts, mais à aucun moment ne nous vient l’idée d’aller voir les groupes. On n’est pas là pour ça. On est là pour traverser la ville de long en large, boire des bières et se faire des rails. Tout est miraculeusement merveilleux. On est comme des poissons dans l’eau. On a une vision claire du panorama. Misty traîne dans les parages. Elle cherche une piaule pour dormir, mais Gildas lui dit sèchement d’aller dormir au camping. Par contre, il file une piaule à Margaret, sans doute avec une idée derrière la tête. Mais elle est accompagnée. Tout cela est assez confus, mais on se régale de la confusion. Il faut l’entendre au sens hendrixien. Et la nuit tombe sur Binic, on déambule toujours. Le souvenir d’un ciel mauve est assez précis. Te voilà dans un rêve devenu réalité. Te voilà dans l’entre-deux mondes. On déambule en faisant des bulles. On remonte quasiment chaque demi-heure à l’appart, puis on redescend se fondre dans le mellow des flux. Il doit être minuit quand on croise Margaret sur la petite place vers le fond de Binic. Elle porte des lunettes noires, et bien sûr, ça t’inspire une sortie du genre  : «You shoudn’t wear black shades when you’ve got such beautiful eyes.» Elle ne le prend pas très bien, car elle croit que c’est un coup de drague, alors que pas du tout. Margaret a les plus beaux yeux du monde, alors quel gâchis. Elle repart en virée et on la reverra plus tard à l’appart. Puis arrive un grand mec coiffé d’un petit chapeau. Gildas fait les présentations : Fred, de Weird Omen. Connais pas encore Weird Omen. Mais le nom est enregistré. Fred sort de sa besace un 45 tours. Tiens c’est pour toi. Cadeau.

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             On verra Weird Omen plusieurs fois, à Rouen, mais aussi à Paris, chaque fois que ça a été possible. D’abord à Petit Bain, où ils étaient en tête d’affiche, puis à la Maro, en première partie de Jon Spencer. Et Weird Omen occupe, avec les Cowboys From Outerspace, une place de choix dans le petit panthéon personnel. C’est un groupe qu’il faut absolument aller voir sur scène, car ils touillent la meilleure des braises, celle de l’avant-garde. Ils sont tellement à la pointe qu’on doit se pincer chaque fois pour admettre que ce groupe existe. Si t’as vibré avec le Velvet et Captain Beefheart, alors Weird Omen tape exactement dans la même modernité de ton, de son et de wild-as-fuck. 

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             Ce single est précieux non seulement pour le souvenir de Gildas et de Binic 2019 auquel il reste attaché, mais aussi parce que c’est un objet rock d’une absolue perfection. Fred disait ce soir-là que la pochette était sérigraphiée à la main, et qu’il s’agissait d’un tirage extrêmement limité (90 ex). Et pour corser l’affaire, les deux cuts sont explosifs. «A Place I Want To Know» se met aussitôt en place, c’est battu à la diable, bien explosé du beurre et t’as cette clameur inexorable de la corne du brune, c’est-à-dire Fred. La corne remonte bien dans le flow, et ça double au beurre, alors boum badaboum, ça t’explose en pleine gueule. Comme au temps de «Sister Ray». Même impact. De l’autre côté, t’as «Girls Are Dancing On The Highway», c’est fabuleusement bien amené, comme tout Weird Omen, c’est même un brin Velvet dans l’insistance et terriblement inspiré, avec le guitar lick de Max la Menace, et ça monte doucement en puissance. Ils sont vraiment inexorables ! Ils emportent tout sur leur passage. C’est d’essence divine et profanatrice en même temps, le chant arrive sur le tard, et ça bat à la double triplette de Belleville avec des relents toxiques de corne de brume. Ce son unique plonge ses racines dans ta pauvre cervelle ébranlée, et ça repart aux clameurs définitives. Ces démons crucifient le beat sous tes yeux.

    Signé : Cazengler, Weird hymen

    Weird Omen. A Place I Want To Know/Girls Are Dancing On The Highway. Dirty Water Records 2019

     

     

    L’avenir du rock

     - The kids are all Squares 

             Errer c’est un métier. Voilà la conclusion à laquelle arrive l’avenir du rock au terme de tant d’années à errer dans le désert. Il pratique son métier chaque jour du matin au soir. Il se perfectionne. Sans vouloir se vanter, il sent qu’il devient expert. Il s’interroge en permanence, car il aimerait bien savoir s’il prend goût à l’errance. En tous les cas, il est sûr d’une chose : il n’en souffre ni physiquement ni moralement. Mais de là à en tirer du plaisir, certainement pas ! Faut pas déconner. Passé un certain degré d’errance, la notion de plaisir n’a tout simplement plus de sens. L’avenir du rock pourrait même affirmer que la notion de plaisir est l’épitome de la superficialité. Il s’est déjà débarrassé des notions de temps et d’espace. S’il y avait des orties, il pourrait se vanter d’avoir jeté le matérialisme aux orties. Il s’est aussi débarrassé des sentiments et des sensations, à quoi bon trimballer tout ce bordel qui ne sert à rien ? Il se sent plus léger, et même complètement libre. Le souvenir de l’idée de plaisir le fait bien marrer. Perdu dans ses réflexions, l’avenir du rock avance, et soudain, il oblique à 90°, puis il repart droit devant lui.

             Perché sur son dromadaire, Lawrence d’Arabie l’observe à distance. Il savait que l’avenir du rock ne tournait pas rond, mais de le voir tourner à angle droit au milieu de nulle part ne fait que corroborer le diagnostic. Lawrence d’Arabie pousse un yah !, et son dromadaire file en direction de l’avenir du rock, tagada tagada. Il arrive à hauteur de l’avenir du rock :

             — Salam alikoum, avenir du rock !

             — Wa alaykum assalam, Lawrence d’Arabic !

             — Ça va bien ? La santé ? La famille ?

             — Ben oui, pourquoi ?

             — Je t’ai vu tourner à angle droit, avenir du rock, aussi me suis-je inquiété pour la santé de ta cervelle...

             — Elle va très bien ma cervelle. Occupe-toi de la tienne, Lawrence d’Arabite !

             — Mais pourquoi tourner comme ça à angle droit ?

             — Pour changer. J’en ai marre de tourner en rond. Maintenant, je tourne en carré.

             — Pourquoi en carré ?

             — En hommage aux Squares !

     

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             On t’avait prévenu : «Les Squares, c’est vachement bien !» C’est même plus que vachement bien. T’as trois mecs de Nancy qui font danser la Java, avec une aisance et un son qui t’en bouchent un coin. T’as beau dire que t’as tout vu, t’as rien vu. Ces Squares te remettent les pendules au carré, ils te remontent les bretelles du rock, ils claquent des cuts qui comptent pas pour du beurre, tout est bien, t’en finis plus de te goinfrer et de te regoinfrer. All killer no filler, comme on dit en Angleterre. Ils tapent

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    dans tout ce qui est bien, on sent les influences anglaises et américaines, le mec sur sa gratte rouge joue comme un diable et assure comme une bête au chant. Ah tu peux dire que ça déboule dans les virages ! Le bassman n’en finit plus de sauter en l’air. T’en reviens pas d’être passé à côté d’un groupe aussi bon. On voyait les pochettes des Squares, avec la typo Crypt, dans les bacs garage chez Born Bad, mais on était trop occupé à piocher dans les groupes anglais et américains. Ça a toujours été très compliqué de prendre les groupes français au sérieux, et là t’as une nouvelle fois la preuve que c’était une erreur, car les Squares amènent un jus inspiré par d’autres bien sûr, mais leur prestance est originale. Leur dégelée est royale. Ils savent débouler sans crier gare. Le talent, ça ne trompe pas. Ils développent une énergie brute, leurs dynamiques sont authentiques et, petite cerise sur le gâtö, ils ont des hits, notamment ce «Can’t Get Round Love» qu’ils tapaient au soundcheck et qui, vers la fin de set, n’en finit plus de te bluffer, car le mec va chercher ça très haut dans les harmonies vocales de la meilleure power-pop qui soit ici-bas, et tu prends aussitôt ta carte au parti. T’étais déjà convaincu, mais là, c’est le déclencheur. C’est la Squarification.

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             Malheureusement, l’hit en question n’est pas encore sur un album. Ça va venir, en principe, un double album chez Dangerhouse. En attendant, tu peux toujours écouter les vieux Squares. Alors tu vas farfouiner sur Discogs et tu tombes sur le pot-aux-roses : la suite des Squares, c’est Thundercrack, et là, bien sûr tout s’éclaire. À l’époque, t’avais flashé comme une bête de Gévaudan sur les deux Tundercrack sortis sur Estrus, deux jolies petites bombes atomiques, et tu ne comprenais pas comment un Français pouvait être aussi bon. C’est le même mec, Nick Normal, à l’époque avec la gratte rectangulaire de Bo Diddley et maintenant avec sa gratte rouge. Et là tout s’éclaire.

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             Le conseil qu’il faut donner aux ceusses qui vont écouter Own Shit Home, c’est d’attacher leur ceinture. C’est l’un des très grands albums de garage moderne. Nick Normal y fait un festival et tape dans toutes les variantes du meilleur garage-punk anglo-américain, avec une insolence qui fait de lui un novateur. Il réinvente le proto-punk avec «Suck Me Dry» : c’est le son des Downliners en pire, t’as le riff de Really Got Me avec le raw des Sonics, il pousse le bouchon au yeah yeah yeah. Imparable ! Il screame sa chique à la déglingue fondamentale, et t’as le solo qui bringuebale ! Extrême proto genius ! Il réinvente le blast avec «Never Say Goodbye». Épouvantable ! Wouaahhhh ! Il y va le Nick ! Et ça continue de grouiller de puces avec «Come & See My Friends». Là, t’as l’Estrus direct, en pleine poire. C’est saturé de wild-as-fuck. Et ils développent ! Ils déroulent ! Et ça explose ! Le «99» qui suit est encore pire. T’as le bassmatic du diable. Ils dégagent tout sur leur passage. Ça explose encore avec «I Wanna Be The One». Ces mecs n’en finissent plus d’exceller. Nick Normal shoute sa chique à outrance, à coups de wanna be the one. C’est fulminant ! Killer solo flash démesuré dans l’urgence de l’écho du diable, t’en reviens pas d’entendre une telle dégelée. Tu croyais que c’était réservé aux Américains. Nouvelle pluie d’acier avec «Shake Your Hips». T’as tout le son du monde ! Ils attaquent «I Do It Right» à 200 à l’heure, Nick Normal chante au raw et passe un solo de clairette éclairée. Il adore entraîner ses cuts en enfer. Et nous aussi. Encore des dynamiques infernales sur «Kill A Rich Man». Ils t’envoient au tapis, cut après cut.

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             Leur deuxième album s’appelle The Crack. Attention aux yeux ! Planquez vos abattis ! Nick Normal et ses deux compères te fracassent le crâne d’entrée de jeu avec «Cheap Cosmectics», ça te rentre dedans, The Crack te démolit la gueule, t’as le proto nancéen. Construction parfaite. Et ils repartent de plus belle avec en mode very heavy boogie avec «Big Fat Lady», ils te contrebalancent ça d’outrance, aw aw aw, c’est carré, rien ne dépasse. Puis t’as les pires accords de gras double sur «Ex 125». Quel son, my son ! Nick Normal te chante «Get My Money Back» au scream ultime. Puis il s’en va gratter «Mature Woman» sous le boisseau d’argent, ces mecs ne ratent aucune occasion de t’émerveiller et Nick Normal rebascule dans l’insanité. C’est Jay Automatic qui prend le lead sur «Fighting Weight». ça dépasse tout ce qu’on peut imaginer, ils tapent ça à la folie. C’est les Cramps à Hiroshima. Tout explose, incroyable mélange de violence extrême et de riffs des Cramps.

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             Alors après, tu plonges dans la lagon carré des Squares. Leur premier album Trapped In A Square est paru en 1991 sur Hangman, le label de Wild Billy Childish. Dès «He’s Back», tu vois que Nick Normal est le roi du killer solo flash tordu et malveillant. Puis il s’en va gratter «Come Back» sur les accords de «Louie Louie», - Come back/ Into my arms - et comme Wild Billy Whildish, il lance son killer solo flash avec un grand whaouuuuuhhh ! Ils tapent en plein dans les Seeds avec «Sweet Chains» et passent en mode heavy gaga gluant avec «Doctor A Demon». C’est du Blue Cheer garagisé. En B, ils repassent aux Seeds avec «No Excuse». C’est même pire : ils se la jouent proto. Et au bout de la B, Nick Normal gratte les accords de Really Gor Me pour lancer «You Can’t Destroy My Love». C’est exactement le Really Got Me des Kinks, avec le waoooouuuh et le killer solo.

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             Comme ils sont fans de Wild Billy Childish et de la Medway scene, les Squares tapent à la suite un Tribute To The Medway Scene.  Fantastique hommage à l’album de Jack Ketch avec «Brimfull Of Hate» : c’est de l’harsh gaga sauvage bien raw to the bone ! Puis ils tapent l’«I’ve Got Everything Indeed» des Mighty Caesars et Nick Normal en profite pour claquer l’un des pires killer solos flash de l’histoire de l’humanité. Ils tapent une version straight ahead du «Just Like You» des Milkshakes, puis une version plus poppy mais solide du «Whenever I’m Gone» des Prisoners. Pour boucler leur balda, ils basculent dans les extrêmes avec une cover du «Jealousey» des Delmonas. Pas grand chose d’intéressant en B, d’autant qu’il manque un cut.  

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             Paru aussi sur Hangman, Curse Of The Squares pourrait bien être leur meilleur album. Première dégelée royale avec «You Ain’t Square», très Childishien de sa chienne. Nick Normal gratte ensuite les accords des Kinks pour lancer «Reasons», c’est bien raw, chanté au déjeté de menton, yaooohhh ! Nick Normal sait chanter comme un sauvage. Retour au protozozo avec «I Wish I Was A Girl». Quelle violence ! Puis t’as cet «He’s Down» carrément craché dans le mur de briques ! En B, ils font du garage moderne avec «Makin’ Love», puis ils se payent une grosse déboulade de type Buzzcocks avec «In My Street», hey ! Et pour couronner ce festin royal, ils rendent hommage aux Pretties avec «Kitty The Schemer» : c’est le son des early Pretties avec le bassmatic rond et furax de John Stax. Bravo !

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             Leur dernier album s’appelle Squarification et date de 1996. C’est un bon album car t’as du wild gaga in tow avec «Learn That Law». Nick Normal connaît la loi du proto. Ses hey hey hey sont d’une pureté absolue. C’est le batteur qui vole le show sur «Ain’t No Shame» : un vrai délire de beurre descendant ! Et quand on écoute «Can’t Stand It», on se croit sur un album de Schooley au temps des Hard Feelings ! Leur «Got More Hate» renvoie directement à Johnny Moped. Et puis voilà le coup de génie protozozo : «Baby». Nick Normal est un spécialiste, il tape au cœur du mythe proto-punk. Tout sur cet album est claqué à la comme-il-se-doit. On flashe aussi sur un «Life Ain’t No Fun» bien dense et chargé à bloc. Ils regagnent la sortie avec «Kick Me Out», un big dancing binaire avec des chœurs qui font kick me out. Le balancement est superbe.

    Signé : Cazengler, square qu’est pas carré

    Squares. La Java. Paris XIe. 13 mars 2026

    Squares. Trapped In A Square. Hangman Records 1991 

    Squares. Tribute To The Medway Scene. Dig! Records 1993  

    Squares. Curse Of The Squares. Hangman Records 1993

    Squares. Squarification. Get Hip Recordings 1996 

    Thundercrack. Own Shit Home. Estrus Records 1998

    Thundercrack. The Crack. Estrus Records 2002

     

     

    L’avenir du rock

     - Wheeldon du ciel

     (Part Three)

             En tant qu’erreur patenté, l’avenir du rock s’attendait à tout sauf à ça : croiser Boule et Bill en plein cœur du désert !

             — Quesse que vous foutez là tous les deux ? Pourriez pas me foutre un peu la paix ?

             — On s’ennuyait de toi, avenir du rock. Tes petites conneries nous manquaient...

             — Boule a raison ! On est addicts de ton érudition... On est en manque. Tu pourrais pas nous réinventer la roue ?

             — La wheel, si tu préfères !

             L’avenir du rock est excédé :

             — C’est vraiment pas l’moment ni le lieu !

             — Allez avenir du froc, sois sympa...

             — Tiens on va t’donner un p’tit coup d’main. Explique-nous le wheel de Wheel The Circle Be Unbroken...

             — Pffff... C’est pas wheel, mais will !

             Boule s’extasie :

             — T’as vu ce con, Bill ? Y chipote... C’est pas wheel c’est wheel, gna-gna-gna...

             — Y l’était déjà con comme une bite, mais ça a empiré... Le cagnard lui a cramé la carlingue...

             — Fais pas cette gueule-là, avenir du troc. C’était pour rire. Allez, explique-nous Wheelson Pickett...

             — Pfffff... C’est pas wheel mais wil !

             Boule et Bill sont pliés de rire. Ils en pleurent ! Ils répètent en chœur :

             — C’est pas wheel mais wheel ! Ha ha ha !

             Ils mettent un bon moment à se calmer. Puis ça repart :

             — Allez avenir du broc, sois sympa, explique-nous Nick Wheeldon...

             — Quoi ? Vous connaissez Nick Wheeldon ?

             L’avenir du rock est émerveillé. Pour la première fois depuis des lustres et des lustres, il retrouve sa croyance en l’avenir du genre l’humain.

     

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             Si tu veux voir un concert de rock parfait, alors hâte-toi d’aller voir jouer Nick Wheeldon. Il propose un set de chansons parfaites, il tape dans une pop d’une telle élégance qu’on croit parfois entendre des échos de George Harrison et de John Lennon. Ou encore des échos de «So You Say You Lost Your Baby» qu’on peut entendre sur Gene Clark With The Godsin Brothers. Voilà, les mots sont lâchés. Nick

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    Wheeldon navigue à ce niveau d’excellence. Il reste concentré sur ses couplets, penché sur son micro, il gratte ses coups d’acou, et pour briser la monotonie de son jeu, il s’en va danser la gigue sur les envolées instrumentales. Chaque cut est profondément inspiré, intensément interprété, sans aucune fioriture. Une seule et unique constante : la qualité. Peu d’artistes savent ainsi s’effacer au profit de leurs chansons. À ce niveau d’austérité, de qualité compositale et de no sell-out, on pense bien sûr à Gene Clark, mais aussi au puissant Billy Childish de l’époque William Loveday Intention. Nick

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    Wheeldon est l’anti-m’as-tu-vu par excellence, un alchimiste qui aurait trouvé son Grand Œuvre sans l’avoir cherché, un mec persuadé que la beauté du monde se trouve dans les chansons, mais encore une fois, il reste dans une extraordinaire modestie de ton et de comportement. Nick Wheeldon est une authentique superstar de l’underground, au sens où le sont Wild Billy Childish, Peter Perrett, Lawrence et Kim Salmon, des gens qui ne se préoccupent que de la qualité de leurs compos. Il ne va rien se passer sur scène, et pourtant tu ne le quittes pas des yeux. Il travaille ses mélodies et les pousse parfois dans les orties, et la fermeté de cette constante qualitative finit par fasciner.

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             The Living Paintings sont assez nombreux sur scène. Dans son coin, Luc Martin bassmatique comme un crack, avec un son bien sec. Derrière Nick Wheeldon, Stéphane Jach amène sur son violon des colorations country qui illuminent le brouet de ce big band bien intentionné. Nico Brusq bat un bon beurre, et face à Nick, t’as un certain Paul Trigoulet qui veille à rocker le boat de temps en temps. Ils célèbrent la parution du nouvel album Tadpoles. On voit la voix de Nick planer au dessus de l’océan dans «You Can’t Have It All» - Am I free now - S’ensuit le balladif de la dérive céleste, «Sleeping Dogs», il y va au smooth & mellow d’I’m going down/ Down deeper than the ocean. T’entends des échos du Roi George dans le morceau titre. Le smooth du chant est purement harrisonien et le violon amène une belle country flavor. En B, tu vas te régaler d’«Hilda & Jesus» bien chargé de Bonnie & Clyde et de Laurel & Hardy et au bout de la B, «Summer Frey» va t’envoyer au tapis, car monté sur un petit bassmatic de jazz frénétique et ça groove, amigo, jusqu’au moment o% le sax free de Laurent Rigaut entre en lice et te voilà catapulté dans les étoiles.

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             Coup de pot : Gift vient d’être réédité, alors tu le ramasses en même temps que Tadpoles. Dès «No One’s Never», t’es frappé par la similitude avec le son de Gene Clark sur No Other. C’est joliment dégingandé. Il passe en mode dylanesque avec «Hail & Tunder», mais avec une sacrée pureté intentionnelle et un elephant in my room. En B, «Tip Toe By Danger» sonne comme un summum mélancolique, et il repasse en mode dylanesque pour «I Stole The Night», mais il le fait avec une effarante aisance. Typical Wheeldon.

    Signé : Cazengler, Wheeldinde

    Nick Wheeldon. Le Chinois. Montreuil (93). 10 avril 2026

    Nick Wheeldon. Gift. Le Pop Club Records 2022

    Nick Wheeldon & The Living Paintings. Tadpoles. Le Pop Club Records 2026

     

     

    Wizards & True Stars

    - Bienvenue dans la Cinquième Dimenson

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             Quand on cause de Soul avec les copains, on en revient toujours aux mêmes vieux coucous : Stax et Motown. Mais t’as aussi Chicago qui naviguait au même niveau, avec Carl Davis. À New York, t’avais Atlantic, et en Californie, t’avais les inventeurs dirons-nous de la Sunshine Soul et de la sweet psychedelic Soul, les mighty Fifth Dimension. Ah on peut dire qu’ils nous auront fait rêver, ces gens-là. T’y trouvais deux reines de Nubie, Marilyn McCoo et Florence LaRue, et trois cracks du boom-hue, Billy Davis Jr., Ronald Townson et le co-fondateur Lamonte McLemore, l’un des rares black dandys de la West Coast. Et comme Lamonte McLemore vient tout juste de casser sa pipe en bois, nous allons lui rendre hommage.

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             Les Fifth sont surtout connus pour avoir fait trois albums avec Jimmy Webb : Up Up And Away et The Magic Garden en 1967 et plus tard en 1975, Earthbound. L’alliage Fifth/Jimmy Webb est l’un des plus réussis de l’histoire de la pop américaine. Rarement un groupe a aussi bien porté son nom. Bienvenue dans la Cinquième Dimension.

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             Dès le morceau titre qui fait l’ouverture du bal d’Up Up And Away, on sent le souffle d’une véritable pop d’azur marmoréen, cinq voix black s’unissent dans l’unisson non pas du saucisson, mais l’unisson du Webb System. Ils sonnent un peu comme les Mamas & The Papas dont ils reprennent toutes les ficelles, les montées harmoniques à plusieurs voix, le beat moderne et les petits airs de flûte coquins. Ils s’appuient sur du solide puisque c’est le petit Jimmy Webb qui compose. Quand on écoute «Another Day Another Heartache», on croit entendre les Mamas, C’est une pop de Soul définitive signée Sloan. Plus loin, les Fifth tapent dans la pop sur-vitaminée pour «California My Way», une pop pleine de sursauts et de bouquets d’harmonies vocales, mais c’est en B que se trouvent les choses sérieuses. À commencer par «Go When You Wanna Go» que Florence et Marilyn éclairent de l’intérieur, puis «Never Gonna Be The Same», pur jus de Webb System. Ça violonne jusqu’à l’horizon. Les filles n’en finissent plus de monter à l’harmonie. Encore du Webb System avec «Rosecrans Boulevard», mélodie glorieuse - The way she drives her little car on Sunset Boulevard - C’est un mini-MacArthur Park avec de violents embryons mélodiques. Encore de la pop grandiose avec «Poor Side of Town» qui pourrait passer pour du gospel moderne. Si on aime les ciels dégagés, on est servi. Finalement, c’est Willie Hutch qui amène le plus gros hit de l’album, «Learn Her To Fly», l’extrême onction de la sunshine Soul. Il sait rocker une pop de blacks, c’est d’une élégance suprême. Willie Hutch fait partie avec Van McCoy et Sam Dees des géants du black songwriting.

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             Comme ils savent que Jimmy cot cot Webb est la poule aux œufs d’or, les Fifth collaborent de nouveau avec lui pour l’album The Magic Garden, chef-d’œuvre absolu de pop californienne. Johnny Rivers qui a signé les Dimension paye Jimmy Webb pour pondre des œufs d’or. Alors il pond, cot cot. Le morceau titre y frise le Disneyland, tellement c’est sunshiny. Par contre, «Summer’s Daughter» sonne comme un hit définitif, du genre à te couper la chique. Ça flirte avec le Burt, baby. Tout y explosé de lumière, éclaté de splendeur arrangée. Ça grouille d’instrumentations bariolées, les chœurs semblent rayonner dans l’azur immaculé. Et ça n’en finit plus de grimper dans les degrés de la perfection. C’est non seulement digne de Burt, mais aussi de Brian Wilson. «Carpet Man» sonne comme de l’heavy pop et cette version est autrement plus éclatante que celle de Johnny Rivers. Ces diables de Billy Davis Jr et de Marilyn McCoo cavalent leur pop ventre à terre, et c’est littéralement explosé à coups d’harmonies vocales. Ils battent tous les records d’unisson du saucisson. Ça réjouit le cœur d’entendre des œufs d’or pareils. Qui pourrait se lasser de tout cet or ? Jimmy cot cot Webb et les Fifth sont imparables. Le Carpet Man te met carpette. Les clap-hands sont saturés d’écho et un solo de sitar arrive comme la cerise sur le gâtö. Franchement, que peut-on attendre de plus d’un œuf ? Billy Davis Jr se taille la part du lion dans «Requiem 8:20 Latham» et on repart au pays de la pop enchantée avec «The Girl’s Song». Du très grand art, encore une fois. Marilyn McCoo she does it right. Ça poppe jusqu’à l’oss de l’ass. Ils savent malaxer un bulbe rachidien. Leur art bascule dans quelque chose d’infiniment spirituel. En tous les cas, c’est une pop qui incite à la rêverie et qui rend heureux. Et puis voilà «The Worst That Could Happen» chanté au sommet du Broadway Sound System. Billy Davis Jr chante de toutes ses forces. Il est le seigneur des annales, il explose tout. Les violons ne font que l’exciter et il ah-ouhte au sommet du lard fumant. Tiens, encore un heavy hit pop avec «Paper Cup». Rien d’aussi frais et rose que cette pop qu’ils dotent d’un final dément. Cet album est l’un des plus grands disques de Soul d’Amérique.

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             Huit ans plus tard, Jimmy cot cot Webb rebosse avec les Fifth sur Earthbound. On y trouve une belle version du «Moonlight Mile» des Stones. On peut parler de petit miracle alchimique : comment faire basculer la Stonesy dans l’océanique webby et l’entraîner vers le gospel ? Demandez aux Fifth, ils savent. Avec «Don’t Stop For Nothing», ils se recentrent sur la funky motion, sur une rythmique digne des Famous Flames. Ils tapent aussi dans les Beatles avec une reprise d’«I’ve Got A Feeling». C’est chanté à la force du poignet et très Soul, avec des chœurs somptueux. Ils restent dans l’excellence de la Soul avec un «Magic In My Life» exceptionnel de légèreté. Le grand art mélodique de Jimmy cot cot Webb éclate une fois de plus au grand jour. Encore de la belle Soul d’élan vital en B avec «Lean On Me Always», monté sur un merveilleux contrefort d’harmonies vocales. Ces gens-là ne rencontrent pas le moindre obstacle, ils savent vraiment naviguer dans l’azur marmoréen. S’ensuit une autre pièce de Soul aérienne intitulée «Speaking With My Heart». Ils règnent sur l’empire des sens, vous savez, celui qui s’étend jusqu’à l’horizon.

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             Comme Jimmy cot cot Webb n’est plus disponible, les Fifth se tournent vers Laura Nyro pour enregistrer en 1968 Stoned Soul Picnic. Laura leur va comme un gant, mais l’album manque atrocement d’hits. Bon d’accord, la pop de Laura est très colorée, et aussi élaborée que celle du p’tit Jimmy, mais ça n’explose pas. Le morceau titre reste un slow groove impressionnant, ces groovers superbes que sont les Fifth épousent cette heavy Soul new-yorkaise pour le meilleur et pour le pire. Ils se jettent dans un simili Wall, c’est orchestré à outrance. Ils ouvrent la B avec le très beau «California Soul» signé Ashford & Simpson. Ça leur va comme un gant. «Broken Wing Bird» reste lettre morte. Pour que la Sunshine pop fonctionne, il faut des mélodies imparables, ce qui n’est pas le cas ici. «Good News» sonne comme un vieux groove de discothèque californienne. On entend les semelles frottées sur le parquet ciré. Ils terminent avec du Webb System, «The Eleventh Song», un joli shuffle d’orgue ensoleillé. Ils sourient tous les cinq de cinq fois leurs trente-deux dents.

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             The Age Of Aquarius paraît en 1969. Aquarius, ça vieillit très mal. C’est le swing de «Wedding Bell Blues» qui sauve l’album. Les Fifth chantent ça au mieux du love you so de Laura Nyro. Encore une fantastique partie d’harmonies vocales avec «The Hideaway». C’est monstrueusement sunshiny. Leurs exploits échappent à la Soul et à la pop, ils créent leur monde. Encore un cut écrasant de splendeur harmonique : «Workin’ On A Good Thing». C’est sans égal sur le marché. Leur quête de lumière les ramène dans les parages de Michel Legrand avec «The Winds Of Heaven» et le slight return de «Let The Sunshine In» dégouline de feeling, ça screame sur une belle bassline.

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             Avec Portrait paru en 1970, les Fifth mettent la pédale douce. Ils sont toujours accompagnés par un Wrecking Crew à base d’Hal et d’Osborne et tapent dans les grosses signatures, comme Neil Sedaka avec «Puppet Man», mais il faut attendre la reprise du mighty «Feelin’ Alright» de Dave Mason pour voir la pâte lever. C’est Billy Davis qui nous claque ça et il en fait une version pour le moins spectaculaire. Frissons garantis. Ça monte comme chez les Edwin Hawkins Singers. En B, ils retapent dans Laura Nyro avec la good time music de «Save The Country» et font du jazz à la Michel Legrand avec «Dimension 5ive», pah la bah pah la bah ! Disons qu’ils entrent avec cet album dans leur période classique.

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             Ils font paraître un double Live en 1971. On s’y régale de quelques covers, notamment le «Stoney End» de Laura Nyro, dans le Laura Nyro Medley. Florence chante le lead et Marilyn reprend le lead pour «Wedding Bell Blues». C’est là qu’on mesure la grandeur de ces deux Soul Sisters. On trouve en A un autre medley, le Love Medley, avec du Burt, du Lennon/McCartney et du Jimmy cot cot Webb. En B, Ron Townsen tape encore dans Laura Nuro avec «Eli’s Coming», et Hal Blaine fait décoller le cut au jazz bound. On voit aussi ce démon de Billy Davis shaker sa Soul dans «Shake Your Tambourine», look it here ! On trouve un Jimmy Webb medley en C qui se termine avec une courte approche de «MacArthur Park» et en D, Billy rend un hommage percutant à Sly avec «I Want To Take You Higher». C’est assez bien foutu car Hal Blaine et Joe Osborne montent bien les œufs en neige.

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             Malgré sa superbe pochette, Love’s Lines, Angles and Rhymes n’est pas l’un des meilleurs albums des Fifth. Ils démarrent sur le «Time & Love» de Laura Nyro, joli shoot de good time music, mais encore une fois, ce n’est pas un hit. Marilyn vise le haut vol avec le morceau titre, elle cherche le swing au chat perché, elle est très sculpturale, d’une nature généreuse, elle a le chien d’une jazzeuse, mais ce n’est pas un hit. Ils font monter «Via Tirado» comme une marée d’exotica, c’est puissant et savamment orchestré, mais ce n’est pas un hit. En B, Billy Davis ramène sa puissance coutumière pour tenter d’arracher «Light Sings» du sol, mais malgré cette puissance digne des walkyries, ce n’est pas un hit. Alors Florence ressort un cut de Laura Nyro, «He’s A Runner», elle en fait un cocktail délicat et subtil, elle chante au filet de voix, elle restitue toute la magie de Laura Nyro, mais ce n’est pas un hit. Billy et Marilyn bouclent avec «Every Night», un groove de Soul somptueux, doux et raw à la fois, mais encore une fois, ce n’est pas...

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             Sur Individually And Collectively paru en 1972, c’est Ron Townson qui vole le show avec «Band Odf Gold». Eh oui, il chante comme un ange, alors tu fonds. Il chante au filet de voix lumineux et nous berce l’âme de langueurs monotones. Billy Davis claque l’heavy funk d’«Half Moon». Il fait son Soul scorcher et un nommé Dennis Budimir passe un wild solo flash. Et que font les filles pendant ce temps ? Marilyn allume «(Last Night) I Didn’t Get To Sleep At All» d’une voix de rêve, pas trop grasse, un peu ferme, sans excès. Les Fifth reviennent au groove de jazz à la Michel Legrand avec «Sky & Sea». Et en B, Marilyn emmène «If I Could Reach You» dans la stratosphère. Elle a du répondant, c’est indiscutable, ses interventions sont toujours couronnées de succès. Marilyn et Florence terminent cet album éminemment intéressant avec le «Black Patch» de Laura Nyro. Elles servent royalement cette bonne vieille good time music. 

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              C’est Marilyn qui ouvre le bal de Living Together Growing Together avec une compo d’Harry Nilsson, «Open Your Window», un groove de belle haleine. Merveilleuse McLoo. Elle chante ça à la pointe de la glotte. Puis les Fifth font du velours de l’estomac avec «Ashes To Ashes». En fait les Fith campent bien leurs personnages : Marilyn la lumineuse (dans «Changed»), Bill Davis le puissant Soul Brother (dans «The Riverwitch»), ils ont chacun leur registre. Billy joue encore son rôle de puissant Soul Brother à la perfection dans «There’s Nothing Like Music», il est plein d’élan, plein de jus. Tout est comme on s’en doute bien orchestré, c’est Bones Howe qui veille au grain. Ron Townson prend le lead sur «What Do I Need To Be Me», un mélopif bien languide et massivement violonné.  Florence se tape un coup de Burt avec «Let Me Be Lonely», on la sent très hargneuse, très impliquée.

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             Dernier album Bell en 1974 avec Soul And Inspiration. Le morceau titre est signé Mann & Weil, c’est donc du Brill. Puis ils tapent dans l’«Harlem» de Bill Withers, grosse tension urbaine, les blacks savent jerker la couenne d’un deep groove, pas de problème, ne vous inquiétez pas pour eux. Billy Davis fracasse littéralement «My Song», en parfait Soul Brother de just come along. Il revient en B se fondre merveilleusement dans «Somebody Warm Like Me». Comme Al Green, il est le roi des fondus enchaînés. Il sait aussi larmoyer prodigieusement. Florence La Rue qui n’est pas à la rue se montre suave avec «Salty Years», et comme sa copine Marilyn, elle peut aller chanter par-dessus les toits. Elle est aussi goulue que sa consœur, mais pas aussi charnelle. 

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             En 1978, les Fith débarquent sur Motown avec Star Dancing. La pochette montre qu’ils passent à autre chose. Ils s’habillent diskö, alors adios Sunshine Pop. L’album est résolument diskoïdal, c’est le son putassier d’époque, même si c’est Motown. «Hold Me» reste ancré dans la diskö, mais ça jazze un peu dans la java. Les Fifth tentent de conserver leur originalité. Ils reviennent à une hard edgy Soul de type Tempts avec «You Are The Most Important Person In Your Life». C’est cuivré à la main lourde, avec du big bassmatic, du répondant de Fifth et des pointes de colère à la Aretha. En B, ils brouillent un peu les pistes avec le groove rampant de «Star Dancing» et font une espèce de Soul de Broadway avec «You’re My Lifetime Opera». Dernier spasme avec «Slippin’ Into Something New», une sorte de retour aux Tempts. Assez Motown dans l’esprit, et doté d’une belle ampleur. 

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             Dernier album en 1978 avec High On Sunshine. La pochette nous les montre tous les cinq en décapotable, mais il ne reste plus que Florence et Lamonte McLemore. Les trois autres sont des nouveaux. Par contre, James Jamerson et Wah Wah Watson sont dans le studio, alors attention aux yeux ! Eh oui, ça ne rate pas, Jamerson fait un numéro stupéfiant dans «Everybody’s Got To Give It Up», un hit signé Ashford & Simpson. C’est une pop de Brill, avec un Jamerson en vadrouille. Il bat la campagne et le producteur a l’intelligence de le mettre en haut du mix. La B s’achève sur «Children Of Tomorrow», un soft groove monté encore une fois sur un bassmatic voyageur, c’est un bonheur indescriptible que d’entendre jouer James Jamerson. Il sort des licks de Shaft. Le «Sway» qui ouvre le bal de B n’est pas celui des Stones mais un diskö funk d’exotica bien ronflant, traversé par des éclairs de trompettes, ça roule ma poule, ça groove chez les Fifth, ou ce qu’il en reste. Incroyable qualité de la prod, avec cette basse à fleur de peau. L’album est excellent, plein d’énergie et plein de son. Avec «Can’t Get You Out Of My Mind», les Fifth respectent leurs canons et restent dans leur pré carré de belle soft Soul. L’honneur de refermer la marche revient à Florence avec «You’re My Star». Elle a su préserver sa vieille niaque d’antan, elle force terriblement, elle chante over the rainbow et se montre encore plus extravertie qu’avant.

    Signé : Cazengler, zéro dimension

    Lamonte McLemore. Disparu le 3 février 2026

    Fifth Dimension. Up Up And Away. Soul City 1967   

    Fifth Dimension. The Magic Garden. Soul City 1967    

    Fifth Dimension. Stoned Soul Picnic. Soul City 1968

    Fifth Dimension. The Age of Aquarius. Soul City 1969

    Fifth Dimension. Portrait. Bell Records 1970

    Fifth Dimension. Live. Bell Records 1971

    Fifth Dimension. Love’s Lines, Angles and Rhymes. Bell Records 1971

    Fifth Dimension. Individually And Collectively. Bell Records 1972

    Fifth Dimension. Living Together Growing Together. Bell Records 1973

    Fifth Dimension. Soul And Inspiration. Bell Records 1974

    Fifth Dimension. Earthbound. ABC Records 1975 

    Fifth Dimension. Star Dancing. Motown 1978

    Fifth Dimension. High On Sunshine. Motown 1978

     

     

    Wizards & True Stars

    - Mavis serre la vis

    (Part Three)

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             Be What You Are est l’autre immense classique des Staple Singers. On retrouve le collectivisme lumineux du gospel - Be what you are my friend - et ça commence à chauffer avec « If You’re Ready ». Quelle énergie ! Pour une race entière, celle du peuple noir, les Staple Singers ont dû incarner l’espoir. Ils savent faire décoller du sol

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    l’esprit d’un chant universaliste. Peu de chansons inspirent un tel sentiment de grandeur humaniste. Même chose pour « Touch A Hand Make A Friend », où, en plus de l’énergie du gospel se profile une petite mélodie élégiaque. Pops et ses filles savent embarquer un équipage. Il y a chez eux la volonté de puissance qu’on trouvait chez les Edwin Hawkins Singers. Par contre, « Drawn Yourself » sent la Bobbie Gentry au pont de la Garonne. Encore un pur Mack Rice avec l’extraordinaire « I Ain’t Raising No Sand », magnifique et puissant, chanté au front de l’unisson. Avec « Bridges Instead Of Walls », une fantastique machine de groove se met en route, on est à Muscle Shoals, alors ça joue. Le beat est beau, pur et grandiose. Mavis l’amène en douceur et en profondeur. Il y a du génie dans cette chanson et dans cette façon de chanter la Soul. La puissance du gospel sous-tend l’intemporalité des choses, ne l’oublions pas. Encore un hit signé Mack Rice avec « That’s What Friends Are For ». Voilà l’équation gagnante : Sir Mack Rice & the Staple Singers à Muscle Shoals. La bassline est une véritable preuve de l’existence d’un dieu des bassmen. 

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             Encore un fantastique album : City In The Sky. Pops et les filles n’arrêtent plus de faire swinguer les studios. Avec le morceau titre, on retrouve ce r’n’b solide et pas pressé, bien posé sur son mid-tempo et les petites poussées de fièvre délicieuses qui font la grandeur du genre. Avec « Washington We’re Watching You », ils passent en mode groove funko-politique un brin shafty et même très Temptatif, avec un fantastique jeu de charley derrière - Whashington we’re watching you/ What the hell you’re gonna do - Mack Rice signe « Something Ain’t Right », pure merveille ! Pops entre par le côté du jive. On retrouve le mélange irrésistible des chœurs de sisters et du chant effilé de Pops. Il entre dans la ronde comme dans du beurre. La fête se poursuit en B avec « My Main Man », joué aux Caraïbes sur un beat coconut. C’est un cocktail capiteux d’énergie et d’intelligence musicologique. Les Staple brillent de mille feux. Puis on va aller jerker avec « There Is A God », mené à la trique, pressé, goûteux, bien battu et chanté à la ramasse, mais vite fait. Derrière, le roi du speed picking gratte des licks de dingue ! Pops ! Encore une compo signée Mack Rice/Eddie Floyd, « If It Ain’t One Thing It’s Another ». Pops l’embarque à l’accent Womack. Pur génie vocal de laid-back plaintif dégénéré. Il marie sa voix à celle de Mavis. Toujours du Mack Rice pour « Who Made The Man », fantastique jive de juke et ils bouclent leur petite affaire avec « Getting Too Big For Your Britches » une fois encore signé Mack Rice. Pops l’embarque directement au paradis du groove. Il sait jerker le jive, by jove ! Derrière, c’est secoué au sableur. Avec Ike, Pops est l’un des grands sorciers du sableur : pur génie productiviste. 

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             Let’s Do It Again est la BO d’un film. Elle sort l’année suivante et ça démarre très fort avec le morceau titre, une puissante pièce de Soul. C’est softé par la prod de Curtis Mayfield. Une fois encore, les Staple se montrent dignes de Marvin et de Bobby. Il souffle sur ce groove un petit air paradisiaque qui nous rappelle, ô combien, l’été des jours heureux. Avec « Funky Love », Pops envoie la sauce - Hey baby what you try to do to me - C’est tortillé dans le meilleur groove de Soul de tous les temps et les frissons accourent au rendez-vous - If you treat me right we can keep it tight ! You funky love ! - Les Staple font aussi une belle version de « New Orleans » doucement wahtée.

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             Dans Pass It On, ils tapent des cuts de Curtis Mayfield, comme « Sweeter Than The Sweet », dopée aux percus et chantée aux anges. C’est le paradis de la Soul. Mavis s’ébroue dans l’écume des jours. Elle emmène sa famille vers le ciel. « Take Your Own Time » est une pièce de Soul-funk assez bien ficelée. Les Staple visent la stupeur. Le funk danse la java sous la boule à miroirs. Tout le monde porte un costume blanc. Belle pièce de groove romantique : « Love Me Love Me Love Me ». Mavis tape aussi dans le groove des jours heureux avec « Take This Love Of Mine », resplendissant de santé élégiaque. Ces gens-là font tout avec une intensité hors du commun. Black is beautiful. C’est tellement vrai. 

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             Family Tree paru en 1977 est un bel album de Mavis. Même si ça démarre un peu diskö avec le morceau titre, on accroche rapidement car on a là de la beauté pure. Mavis sait sauver un pauvre cut destiné aux abîmes - Over my family tree I’m sitting - Avec « See A Little Further », elle tape dans le sacré bon funky business. Voilà une énormité digne des jukes de Philly. En B, ça part avec le petit r’n’b d’« Hang Loose ». On sent les vétérantes de toutes les guerres. Tout ce qu’on faire, c’est s’extasier. Pops mène le bal au meilleur doux du doux. On a encore une belle pièce de groove de funk avec « Colour Me Higher », idéal pour Mavis. Elle l’explose, au propre comme au figuré ! Derrière, les petites guitares funky jouent de loin en loin. Final fantastique avec « Boogie For The Blues ». Les filles font un carton et Pops se tape un sacré couplet ! Pops et Mavis : c’est certainement le meilleur duo du monde.

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             Jerry Wexler réussit à produire l’album Unlock Your Mind en 1978. Bien sûr, la scène se déroule à Muscle Shoals. David Hood et Eddie Hinton font partie des chanceux qui jouent sur cet album fabuleux. Pur jus de r’n’b avec « Don’t Burn Me ». Groove de haut rang, sans honte ni remords. « Love Being Your Fool » sonne comme un hit expiatoire. La section rythmique est un modèle du genre. Soul pop d’essence divine. David Hood fait brouter ses notes de basse. C’est le parfait exemple du classique r’n’bique chanté, troussé, bassmatiqué, swingué et embarqué - Cleo the poo ! - Mavis ramène bien sa fraise. Autre classique infernal : « Showdown », trop bien joué. Ça dépasse les bornes. Pops et ses filles abusent de notre candeur. Encore un groove parfait avec le morceau titre, avec le petit côté prêcheur des Staple. En B, on trouvera un édifiant clin d’œil à Elvis avec une reprise de « Mystery Train ». Il fallait oser.  

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             Le morceau titre qui ouvre l’album Brand New Day paru en 1980 est un fantastique classique de Soul. Pulsation méthodique. Pops vient faire quelques passades de voix chaude - oh oh yeah - Il injecte de sacrées doses de Soul dans le brunch. Mavis enchaîne avec un « Child » qu’elle chante avec une douceur suprême. Plus loin, Pops prend « He » au feeling pur. Il s’appuie sur le fameux groove rampant des Staple Singers. Mavis entre au deuxième couplet - When we heard He/ People calling and He set my soul on fire - Par contre, la reprise du « Garden Party » de Ricky Nelson est foireuse. En B, Mavis s’en donne à cœur joie avec « I Believe In Music » et ils passent ensuite aux choses sérieuses avec un énorme « Which Way Did I Go » signé Mack Rice, alors on ne plaisante plus. Les Staple sont dessus et Pops mène le bal. Il nous propose tout simplement la meilleure Soul du Deep South. Même chose avec « You’ve Got To Make An Effort ». Toujours Mack Rice et ce beat tintinnabulant qui avance cahin-caha. C’est l’alliance des grands chefs du peuple noir, le modèle staplique absolu. La voix de Pops sur le beat de Rice, voilà la combinaison gagnante. C’est à la fois puissant et vainqueur - You’ve got to make an effort/ To be another man !

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             Hold On To Your Dream vire diskö-funk. L’époque veut ça, mais les Staple s’en sortent miraculeusement bien. Ils tapent « Ride In On Out » au groove funky. C’est enregistré chez Allen Toussaint à la Nouvelle Orleans et on retrouve George Porter Jr à la basse. On a là un mélange de soft Soul à la Staple et de funk des Meters. « Message In Our Musique » est même carrément diskö. Ils s’amusent bien et se fondent dans le moule des modes d’époque. Mavis mène bien la danse. Elle en fait de la diskö magique, un rêve pour les nostalgiques des boîtes de nuit de la grande époque. Ils attaquent la B avec « Stupid Louie », un énorme groove de funk et Pops entre dans la danse, alors attention aux yeux. On tombe plus loin sur un autre cut de funky strut d’obédience porterienne, « Show Off The Real You ». Magnifique allure ! Mavis pilote le projet. L’hit du disque se tapit en fin de face : « Love Came Knocking ». Encore un puissant groove de funk bien tempéré. C’est leur vitesse de croisière, le smooth mêlé au beat bien marqué. Les Staple Singers sont des artistes complets, ils savent manier la Soul et le funk. Mavis est l’une des plus grandes Soul Sisters d’Amérique et derrière elle, les frangines amènent des chœurs de gospel.

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             This Time Around paru en 1981 et réédité par Ace en 2013 n’est pas à proprement parler un véritable album. C’est plutôt une collection de rogatons tirés des sessions d’enregistrement des grands albums Stax comme Staple Swingers. On y trouve trois belles preuves de l’existence d’un dieu Staple, à commencer par « Live In Love », un heavy groove familial. Ils sont littéralement monstrueux de groovytude. On se sent tout de suite chez Stax. Le son ! C’est à tomber. C’est staxé jusqu’à l’oss de l’ass. Avec ceux de Marvin et du p’tit Bobby, on a là l’un des meilleurs grooves de la planète. Restons dans le groove magique avec « I Got To Be Myself ». Cette fois, c’est sonné des cloches de cuivre et Mavis l’embarque au sommet de la montagne. On sent la puissance, la vraie. C’est brut de fonderie et monté sur un drive de basse irrépressible. Troisième bombe de ce disque : « If It Wasn’t For A Woman », un balladif que Pops gratte par derrière, et ça décolle avec les violons. Ce cut s’aménage son espace tout seul et Mavis l’établit dans l’univers. On atteint une sorte de démesure des amplitudes. Les violons dévorent le groove. Mavis tient la dragée haute aux orchestrations dans « A Child’s Life », une merveilleuse pièce de Soul violonnée. 

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             Nouvel album des Staple en 1984 : Turning Point. On sent que Pops a pris un coup de vieux car l’album démarre avec de la diskö. « Slippery People » sonne aussi diskö mais quand Pops entre dans le groove, ça change tout. Il transforme ça en Soul diskö. Pops sait déclencher les hostilités. Groove popotin. Pur Pops. Il sait na-nater et relancer la vieille machine avec sa petite voix insidieuse. L’hit de l’album c’est « Right Decision », un fabuleux groove funky. Pops y va seul. Avec sa petite voix de pâté sucré qui n’a l’air de rien, Pops allume un vrai brasier. Et Mavis arrive au second couplet. Derrière, ça gratte sec au funk - Mama cry-ah - Extraordinaire leçon de funk.

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             L’album titré The Staple Singers flirte toujours avec la diskö. Sur la pochette, on voit Pops et ses trois filles sourire de manière radieuse. Ils reprennent le « Life During Wartime » de David Byrne. C’est monté sur un diskö beat solide - There ain’t no party, there ain’t no disco/ There ain’t no fooling around - Et Pops prend le dernier couplet en faisant swinguer les mots à sa façon - I got some groceries, some peanut butter - On retrouve cet énorme beat dans « Nobody Can Make It On Their Own », superbe mélange de smooth et de groove diskö. Pops entre dans les couplets comme dans du beurre. Les Staple ont toujours su cultiver cette prescience du beat. Il faut saluer le génie de Pops qui a toujours su ramener la Soul dans l’essence du beat, qu’il soit Stax ou diskö. En B, Pops fait un malheur avec « Start Walking ». Véritable coup de génie - Now I’m walking/ Walking like Moses through the land of promise/ Hand in hand with Jesus - Stupéfiant ! Pops navigue au même niveau que les deux Bobby, Bobby Bland et Bobby Womack. C’est l’un des rois du groove, l’absolu groover du paradis.

    Signé : Cazengler, Mavicelard

    Staple Singers. Be What You Are. Stax 1973

    Staple Singers. City In The Sky. Stax 1974

    Staple Singers. Let’s Do It Again. Curtom 1975

    Staple Singers. Pass It On. Warner Bros Records 1975

    Staple Singers. Family Tree. Warner Bros Records 1977

    Staple Singers. Unlock Your Mind. Warner Bros Records 1978

    Staple Singers. Brand New Day. Stax 1980

    Staple Singers. Hold On To Your Dream. 20th Century Fox records 1981

    Staple Singers. This Time Around. Stax 1981

    Staple Singers. Turning Point. Private I Records 1984

    Staple Singers. The Staple Singers. Private I Records 1985

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    Greg Knot. I’ll Take You There. Mavis Staples, The Staple Singers, And The Music That Shaped The Civil Right Era. Scribner 2014

     

    *

    Je viens d’entendre une superbe ballade sur le Missouri. Je vaque dans l’appart mais mon esprit vogue au travers des plaines du Missouri, à mes côtés sur son appalooza elle ne sourit pas à moitié, des yeux je cherche un coin tranquille où nous pourrions desseller nos montures et nous étendre dans l’herbe chaude, ce n’était qu’un rêve, brisé comme il se doit, mais ce n’est pas le fait qu’il soit perdu à jamais qui me désole, c’est que je suis assailli par un bruit étrange, que se passe-t-il, je suis sur Werstern AF, mon ordinateur est-il en train de rendre l’âme, je n’ai jamais entendu un son de cette nature, faut que j’aille voir, ah ma bonne dame, tout va mal jusqu’au country qui n’est plus ce qu’il était, oh mon bon monsieur pas plus tard que hier soir… Bref, je suis allé voir d’où provenait cette étrange sonorité…

    JACKSON AND THE JANKS

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    Il y a tout ce à quoi on s’attend, et quelques bizarreries, ou caprices du destin, auxquels on ne s’attend pas. Je ne voudrais pas passer pour un cador, mais quand vous dites country ou folk, je sais à peu près ce que je vais entendre. Bon d’accord, j’admets que le gars il a une voix particulière, comment dire un peu tassée sur elle-même, pas grave, pas basse, singulière pour employer un mot qui ne veut pas dire grand-chose, une guitare toute simple, ce n’est pas Hendrix, mais les notes tombent comme elles doivent tomber, le rythme est assez lent, c’est le gars qui joue, remarquez qu’avec la voix qu’il a, il n’a pas besoin de se faire remarquer autrement, pour le moment  nous sommes dans l’ordre normal des choses, oui à côté il y a le bruit qui a attiré mon oreille, la gauche, c’est à ce moment que l’ampleur du désastre me saute aux yeux, l’est accompagné par deux autres mecs, qui d’ailleurs font tout pour ne pas se faire repérer, se cachent derrière leurs instrus, passons sur Izaak Mills et son sax max mais Ryan Weisheit en tient un beaucoup plus gros, son embouchure semble vouloir avaler le monde dans l’entonnoir béant de sa gueule largement ouverte, bref deux saxo funèbres, qui semblent vous accompagner directement au cimetière. Le pire c’est

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    quand ils s’attaquent au deuxième morceau, un instrumental, un peu plus lent, un peu plus funèbre, le Jackson joue légèrement plus fort, très légèrement, pas vraiment un truc pour réveiller les morts, plutôt pour les endormir.

    Pas vraiment joyeux je vous l’accorde, en plus ils osent nommer ce dernier morceau Walking on a smile… mais un charme indéfinissable, qui s’agrippe à vous, qui vous séduit, vous appelle, bref vous voulez en savoir davantage alors vous cherchez.

    Pas évident de trouver, vous trouvez mais ça part dans tous les sens faut remettre les morceaux du puzzle dans l’ordre.

    Jackson Lynch, l’était un enfant quand il est arrivé d’Irlande à New York, l’a appris le violon et la guitare, s’est intéressé au folk et est devenu chanteur de rue à la Nouvelle Orléans. C’est-là qu’il a décidé de former les Janks. Il existe de nombreuses vidéos qui permettent de suivre les Janks sur plusieurs années. Le groupe se définit comme un rock and roll and rhythm and blues garage gospel band. 2023, sort leur premier album sobrement intitulé Jackson and the Janks. C’est en juin 2025 que paraît leur opus sophomorus que nous écoutons :

    WRITE IT DOWN

    (Jalopy Records)

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    Belle pochette, originale, découpage et collage qui mettent en valeur Jackson Lynch, une belle gueule, la couleur n’est pas sans évoquer les photos sépia du dix-neuvième siècle, serait-ce pour signifier l’intemporalité d’une musique qui s’estime redevable et réceptacle de tous les genres qui l’ont précédée et dont elle revendiquerait l’héritage.

    Jackson Lynch : vocal, guitare, piano / Sam Dorres : drums, vocal / Craig Flory : saxophone basse et ténor / Matt Bell : Steel guitar.

    Pour les morceaux 4 et 8 : Jackson Lynch : vocal, guitare / Willie Martinez : drums / Ryan Weisheit : saxophone basse /  Izaak Mills : baryton et ténor saxophones  / John Cushing : trombone.

    The kick : ça clopine gentiment, l’on se croirait dans la bande-son d’un vieux film, une espèce de stride à la Jerry Roll Morton, mais au ralenti cahotant avec un sax qui cancane gentiment, z’avez envie de danser, le vocal ne vous lâche pas, vous pousse malgré vous à taper du pied sur le dance-floor, vous encourage, vous rassure, une bimbeloterie boitillante pour vous amuser, comme au bon vieux temps. Un seul problème, les paroles ne seraient-elles pas à double-sens, elles semblent vous émoustiller, mais n’y aurait-il pas entre les mots ce zeste de moquerie et comme un effluve de cruauté, indistincte si l’on n’y prend pas garde, mais qui vous colle à la peau dès que vous l’avez repéré. Beats me : c’est le premier morceau joué sur la vidéo AF, instinctivement j’avais pensé à Dylan, poussé sans doute par l’ambiance funèbre des cuivres, cette version paraît plus légère, mais au milieu vous avez ces glapissements de la laps qui ne sont pas là pour vous rendre heureux, la voix est plus claire, en contrepartie les paroles plus accessibles dévoilent une tristesse infinie. Sur la vidéo il vous semble qu’il les a écrites faute de mieux pour vous inciter sinon à la révolte du moins à une saine colère, mais là elles trahissent un désespoir profond et une impuissance sans fin devant la nature mortelle des choses de la vie. Windowsill : une berceuse, pour sûr les ronflements du sax sont inquiétants, pourtant la voix épouse un timbre féminin, la steel ne met pas la pédale douce, rien n’est parfait dans ce monde, il se couche auprès d’elle, elle va trop mal, à l’intérieur d’elle-même, il n’a pas envie de faire l’amour, juste la guerre pour détruire le monde qui va si mal. I don’t give any : attention ça tonitrue, la section des cuivres, ce n’est pas Muscle Shoals, mais ça déménage sec, ça brinqueballe à tous les diables, le Jackson est obligé de trompéter son vocal, les autres se lancent dans un joli capharnaüm, du coup il se tait, normal il s’en fiche, au morceau précédent il s’inquiétait pour la copine, l’était prêt à refaire le monde, là il s’en fout, si tu veux comme-ci ce sera bien, si tu veux comme cela ce ne sera pas mal non plus, n’a plus envie de se battre, ça n’en vaut pas la peine. Ne croit plus. En lui-même et au monde. Riding on a smile : un instrumental pour ouvrir la face B

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    du ce vinyl au format 33 Tours que vous écoutez en 45 : c’est bien le sourire que l’on n’espérait plus en ce monde si décevant, le son est un peu voilé, car la désolation arrive si vite qu’il ne faut surtout pas la réveiller.  Lament : on l’avait oublié c’est un groupe de rock’n’roll, enfin avec des sonorités slow-sixties et la voix qui monte haut, c’est vrai qu’ils se revendiquent aussi du gospel, relisez le titre, lorsque vous pensez que le morceau se finit, les instrus explosent en un immense charivari, un tintouin de tous les diables, parce que le Dieu d’amour n’est pas au paradis. N’est pas non plus sur terre d’ailleurs. Let’s leave here : cette deuxième  face s’avère plus entraînante que la première, ça sautille gentiment, enfin n’essayez pas de suivre les paroles de notre joyeux chansonnier ni le miel sucré de la steel, contentez-vous de lever les gambettes gentiment sur le rythme, vous êtes dans une espèce de pseudo-fable écologique, la tarte à la crème, que dis-je le marronnier sans feuille ni écorce de l’opposition ville-campagne,  we gotta get out of this place chantaient les Animals, mais là ce sont des êtres humains, la force vitale des bêtes leur manque, faisons semblant d’espérer qu’ils se tireront delà au plus vite. Il existe tant de manières de partir… Do wha you want to do : retour à la grosse fanfare, ce n’est pas non plus la grande parade du cirque qui traverse la ville pour rameuter les gamins. Nous n’aurons pas droit à l’énorme explosion tintamarresque de leur première apparition, c’est Jackson qui jette de l’eau sur le feu. Un seau rempli à ras-bord. Une séparation, un échec. Reconnaît ses torts pour mieux rejeter la faute sur l’autre. Pas de tristesse. Pas de joie. C’est la vie. On n’y peut rien.  Ainsi marche le monde.  Débrouille-toi. Fais ce que tu veux. Aucune importance. Je m’en balance. Le monde aussi. Je n’y peux rien.

             Tire bien son épingle du jeu Jackson Lynch. Comment fait-il avec Ses Janks pour vous tenir en haleine. Il nous offre une musique somme toute minimaliste, que l’on pourrait qualifier de vieillotte, mais il ne nous cause pas du bon vieux temps d’autrefois, seulement de notre présent si mortifère et désabusé. Auquel on a fini par s’habituer…

             Je ne m’attendais pas à trouver un truc de ce genre sur Western AF. Mais où le ranger. Quelle étiquette leur coller. Les Janks ne rentrent pas facilement dans une boîte. Ne ressemblent à personne. Difficile de les inscrire dans une catégorie précise. Quant au  numéro de janvier dernier d’Uncut qui leur a consacré une notule, il  les a prudemment enroulés et enrôlés dans la rubrique Bon Temps Rouler dévolues  aux artistes de la Nouvelle Orléans. Le magazine parle d’Honky sax, bien trouvé et font le rapprochement avec The White Stripes ce qui me paraît moins évident mais pas nécessairement stupide. Des flonflons, des flocons de cyanure que vous vous avalez sans y prendre garde. Des inclassables. Tout compte fait des outlaws.

    Damie Chad.

     

    *

    Il existe plusieurs sortes d’êtres humains. Les plus nombreux sont stables. Vous les rencontrez un jour, vous les perdez de vue. Dix ans plus tard, vingt ans après comme dirait Alexandre Dumas, vous les croisez une nouvelle fois. Ils n’ont pas changé. Vous les retrouvez tels quels. Ils sont restés fidèles à eux-mêmes. Vous êtes contents pour eux, ils ne se sont pas reniés, ils n’ont rien trahi. En vérité comme dirait Jésus, vous êtes contents pour vous. Vous avez l’impression rassurante qu’autour de votre petite personne le monde s’est bien gardé de vous décevoir.

              Je suis désolé, mais dans les lignes qui viennent, vous serez confrontés à ce que les chimistes désignent sous l’appellation d’éléments instables. Le francium s’avère être l’élément le plus instable du tableau de Mendeleïev.  C’est vraisemblablement pour cela que le groupe individuel que nous allons écouter possède un nom à consonances (toute relatives) françaises.

    LOATHSOME CHRIST

    DOUBLEPLUSUNGOOD

    (Bandcamp / Avril 2026)

             Le groupe se réclame de Carollton, un patelin de vingt milliers d’habitants situé au nord-ouest de la Georgie très près de l’Alabama, peut-être pas l’endroit idéal des USA. Nous délaissons illico la leçon de géographie pour suivre le cours d’histoire.

             Nous sommes en 2002, ils sont quatre : Erick Dunlap est à la guitare / Patrick Lowe officie à la basse / Paul Warren est tapi derrière ses fûts / Eric Crowe tient aussi une guitare.

             Répètent jour et nuit, nous en doutons puisqu’au bout de trois ans ils parviennent à enregistrer une cassette. Apparemment de deux titres puisque quelque temps  plus tard Dunlap et Crowe enregistreront  un troisième morceau. Ils sont alors dans un groupe au nom charmant : Her Name was Death.  Vingt ans s’écoulent, durant lesquels ils participent à des expériences musicales diverses. Or voici que, comme l’écrivit l’auteur des Trois Mousquetaires, vingt ans après Eric Crowe exhume ce matériel oublié qu’il nomme d’abord Lonesome Christ. Il retravaille les bandes, voici le bébé. Un poupon pénible au possible qui passe ses nuits et ses jours à hurler… Il est à craindre que nombre de nos lecteurs n’éprouvassent l’envie de lui tirer froidement une balle dans la tête.

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    Wrath of the lamb : étrange ce bruit, une espèce de sonnerie spiralée qui n’en finit pas de tourner sur elle-même, vous n’en avez jamais entendu d’identique, normal faudrait que vous soyez quelques minutes avant la fin du monde pour que l’entendiez vraiment, en voici une simulation, plutôt un avant-goût, au cas où vous n’avez pas encore compris, le vocal vous explique tout, le projet final, la fin du monde, bruit de ferraille surmontée d’un glapissement monstrueux, le genre de hideur que vous n’auriez jamais voulu entendre, vous n’auriez jamais cru qu’un agneau fort en colère puisse bêler ainsi, soyons franc ce n’est pas une quelconque bestiole innocente que l’on serait en train d’égorger dans le coin sombre d’un abattoir sordide, juste le contraire, vous êtes le cheptel destiné à périr d’une façon atroce, quant à l’agneau c’est l’ange de l’Apocalypse, l’archange supérieur, n’ayons pas peur des mots, le christ d’amour en personne, l’agneau pascal en chair et en os qui s’en vient œuvrer à sa vengeance, pour un mort, toute l’humanité entière, ne chichite pas sur les moyens, le grand exterminateur  à la robe sanglante, un peu de sirène pour vous permettre de regretter d’être ce que vous êtes, vous avez la batterie qui tamponne les crânes méthodiquement sans se presser, à la fin des temps il prend tout son temps, il a tout son temps, l’ignoble lance-flamme du vocal revient vous brûler les tympans,  si vous n’avez jamais lu le dernier livre de la Bible, voici la version audio, quelle lecture, vous y croyez, vous tremblez de peur, ne vous perdez pas dans une audition esthétique, réfléchissez, la fin du morceau pose la seule question qui vaille la peine. Qui survivra à une telle horreur. Respirez, la machine sonore ralentit, la boucherie se termine. Loathsome Christ : grincements, escadrille de bombardiers au-dessus de votre ville, j’ai le regret de vous avertir que vous êtes morts, oui sur ce coup-là le Christ a été vraiment odieux non pas de vous avoir tué c’est ce qui pouvait arriver de mieux, c’est que la mort n’est pas le grand repos que vous attendiez, la voix sépulchrale ne crie plus, elle chuchote à votre oreille, la guitare est asthmatique, la batterie avance à la vitesse d’un escargot malade, de fait vous ne savez même pas si vous êtes quelque part, même pas au fin-fond d’un abîme, vous êtes un outre vide de sens, vous n’êtes plus comme vous avez été, vous essayez de vous raccrocher à des sentiments humains, mais le désespoir et l’euphorie se ressemblent étrangement, l’est sûr que les choses sans consistance ne sont que des insignifiances sans conséquence, au mieux vous êtes une sensation indistincte au pire un semblant de pensée qui vous rassure de n’avoir rien à penser sinon à nous-mêmes qui ne sommes rien, nous nous raccrochons à ce que nous avons été et que nous ne sommes plus, mais est-il possible de penser le non-être sans être, ou alors c’est que le non-être n’est autre chose que l’immortalité que nous ne sommes pas, la voix expire lentement, elle agonise, tout en se maintenant sans fin, ne sommes-nous pas empêtré dans une existence  qui nous nous demeure étrangère, mais peut-être sommes-nous le résultat de ce que nous avons mérité par le simple fait d’avoir été. Tapotements, ils sont sympathiques, ils nous refont passer les bombardiers du début dans lesquels nous tournons infiniment en rond autour de nous-mêmes. Warren’s dead : on comprend qu’ils aient tardé avant de composer la suite.  Paul Warren est-il mort entre temps… quand on sait que l’étymologie de Warren signifie ‘’gardien du jardin’’ l’on se dit qu’après le livre de l’Apocalypse nous revenons au livre de la Genèse… oui mais il s’agit d’un autre Warren, Harley Warren l’ami de Randolph Carter qui dans la nouvelle de Lovecraft entre dans un antique tombeau pour ne jamais en ressortir… Si vous n’avez jamais lu le Statement of Randolph Carter de l’écrivain de Providence  vous avez le choix, soit vous lisez le texte, soit vous en écoutez la lecture effectuée par Eric Crowe, attention un riff industriel et répétitif recouvre la voix, une mise en scène phonique  qui tend à rendre la conversation téléphonique entre Harley et Randolf, l’un au fond d’une crypte maudite et l’autre au bord de la tombe…

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             Musicalement ce troisième morceau est moins fort que les deux précédents qui se suffisent à eux-mêmes. Eric Crowe veut-il signifier que le l’apocalypse christique n’est qu’un épisode parmi tant d’autres des manifestations kaotiques de la puissance des Anciens Dieux… Nous invite-t-il à une relecture de l’Apocalypse en suggérant que le retour des Anciens Dieux serait à mettre en relation avec Satan enfermé selon le texte biblique pendant mille ans au fond d’un puits sans fond… Une interprétation peu orthodoxe et dogmatique des écrits judéo-chrétiens…

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             Question subsidiaire, la lecture pas très audible est-elle à mettre en relation avec celle de la bande-son de L’Essence des Chocs de La Muerte film de Michel Laguna qui dans les années quatre-vingt officia dans le groupe Belge La Muerte, et qui réalisa le film : Doubleplusungood.

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             Quand on sait que dans ce film  un certain Dago Cassandra décide de tuer les douze bâtards de Lucifer, projet qu’il essaie de mener à bien (ou plutôt à mal), un fabuleux prétexte à des séquences d’une grande violence. Qui se terminent par des citations de la Bible… L’on comprend d’où Eric Crowe a sorti le nom de son groupe. Doubleplusungood est sorti en 2018. Le genre de films culte dont les festivals raffolent. Une espèce de chef-d’œuvre gore métaphysique. Très rock dans son esprit tout en étant en même temps une exploration citatrice et incitatrice d’une certaine histoire du septième art selon ses déploiements les plus inquiétants.  

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             Rappelons que le mot doubleplusungood peut  s’entendre de deux manières : double + un good = double + un bon ou  double +ungood = double + très mauvais. En raccourci : c’est doublement bon ou c’est doublement mauvais. Ce terme est emprunté à la novlangue usitée par les instances dirigeantes de l’Humanité dans le roman 1984 de George Orwell. L’Etat institue le langage de la double-pensée qui permet selon les situations de qualifier ou disqualifier une idée ou une notion abstraite.

    Double-sens, double-mot, tout ce qui concourt à la manipulation des masses. Ainsi dans cet opus, l’Apocalypse - n’oublions pas que ce mot issu du grec signifie Révélation - qui est censée prédire  selon la vulgate chrétienne, comment notre pauvre Humanité sera débarrassée de la présence du Mal, s’avère de fait plonger l’âme humaine dans une déréliction encore plus profonde que quand les forces du mal triomphaient sur la terre…

    Nous faisons confiance à nos lecteurs pour déjouer la phraséologie politicienne déployée sur nos ondes pour se livrer à une dés-interprétation systématique du discours étatique seriné à satiété…

    Nous terminons par un regard sur la couve de l’opus : qu’est-ce ?  Une femme désolée en attente d’une quelconque rédemption, un cadavre, ou tout simplement une effigie de la Mort. Est-elle bonne ou mauvaise. C’est à vous d’en décider.

    Damie Chad.

     

    *

    Viennent de sortit un album, leur nom m’a plu, je m’apprêtais à le chroniquer lorsque j’ai aperçu le titre d’un de leur précédent opus, séduisant, mais quand la couverture est apparue dans mon champ de vision j’ai craqué pour elle, trop belle, trop évocatrice, j’ai donc opté pour cet opus paru voici déjà cinq années, ne perdons pas de temps.

      THE ETERNITY BOX

    CUT THE ARCHITECT’S HAND

    (Bancamp / Janvier 2022)

             Drôle de nom pour un groupe. Hors de tout contexte maçonnique, ce mystérieux architecte ne peut être que le Grand ordonnateur de Univers dont il est nécessaire de couper la main car elle pourrait vous pousser à agir contre votre propre volonté.  Or en tant qu’homme libre vous tenez à régir vous-même votre destin. Comme c’est bien dit en si peu de mots.

             Cette brièveté est d’ailleurs une de leurs spécialités, les textes sont courts, presque sibyllins, c’est à vous d’écouter et d’entendre ce qu’ils ne disent pas expressément. Les termes sont simples, ce qui n’empêche pas une certaine densité poétique.

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    La couve est de Nathan Tersteeg  artiste et tatoueur amateur de la ligne claire. Deux images se sont superposées en ma tête, l’une visuelle, le souvenir de la couverture du Livre de poche les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe et l’autre poétique : les vers de Gabriele d’Annunzio relatifs à son expédition à Fiume que je cite de mémoire  Nous étions trente sur deux navires et le trente-et-unième qui tenait la barre, était la Mort.

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    Nathan Tersteeg, tout comme les trois membres du groupe, est de Richmond. En Virginie. Notons que la ville de Richmond possède un musée Edgar Poe. Il n’y a pas de hasard, seulement des signes noirs à interpréter.

    Le titre m’a séduit ma petite tête avait compris Boîte d’éternité. Que l’on puisse mettre l’éternité dans une boîte, l’oublier dans un coin ou l’envoyer par la poste à un ami que l’on n’aime pas, m’a semblé une bonne idée, un peu farfelue, un peu surprenante, un tantinet inquiétante. Mon correcteur neuronal a coupé court à mes rêveries, mais non Damie, ce n’est pas une boîte dans laquelle est enfermée l’éternité c’est la boîte qui est éternelle. Tu confonds le contenant avec le contenu. J’eusse bien rétorqué, j’aurais bien continué la conversation  fort inopinément  mon correcteur neuronal a coupé le contact. Le combat cessant faute d’adversaire, je me suis promis de rouvrir le débat un peu plus tard.

    Greg Branch: basse, vocal / Tim Madison: guitare, vocal / Bryan Conner : drums, vocal.

    Contempt as a weapon : attention la métaphore peut tuer le rêve, la couve et un harpon, vous pensez être partis pour une nouvelle poursuite de la grande baleine  blanche, d’autant plus que ça turbine salement, un vocal de grande tempête quand le capitaine hurle et que vous comprenez que la mort rôde. Un sacré voyage. D’ailleurs ça accélère, la maudite Moby Dick se rue sur votre coque de noix. Splash ! Splash ! Splash ! elle se sert de sa queue comme d’un battoir. Pas du tout. Abandonnez vos voyages extraordinaires à la Jules Verne. C’est encore pire que le Voyage Autour de ma Chambre de Xavier de Maistre. Vous tournez en rond dans votre bocal. Non vous n’êtes pas un poisson rouge, z’êtes simplement dans la tête de notre héros, pas un as du Kung Fu, la joue piteusement, se cache sous le voile du mépris. Une manière de cacher face au monde son désarroi et sa faiblesse. Juste le chagrin d’une séparation. Mais vous pouvez interpréter la situation autrement. A la Mallarmé. Vous avez tiré les dés du destin, pas le bon numéro, ne vous reste plus qu’à attendre la mort. En effet une fois que vous serez mort vous êtes bien conscient que votre existence n’aura eu aucune influence sur la marche du monde. Effet nul. Constat accablant, d’ailleurs le morceau s’arrête sur un dernier hurlement tranché net. Ce n’est pas pour rien que le morceau suivant s’intitule : Come to naught : (Se rendre au néant) : faut pas croire qu’ils écrivent n’importe quoi ou au hasard ce qui leur passe par la tête :  d’ailleurs pour ce morceau, ils vous filent une petite explication de texte, l’est vrai que les lyrics sont un peu (beaucoup) elliptiques : ‘’ L'histoire tourne autour de la perte de tout ce que l'on connaît. Une vie bouleversée. Parfois en bien, parfois en mal. Mais on en ressort plus sage. Nous espérons que vous l'apprécierez.’’ Pas étonnant qu’il y ait du sang, très rouge et métaphorique, dans les paroles, ce coup-ci c’est Bryan le drummer épileptique qui manie le battoir, Tim vous déglingue sa guitare fort joliment, et le vocal vous tombe dessus comme si vous étiez un immondice qu’un coup de balai envoie se balader dans une bouche d’égout. Comme on vous a expliqué que ça finissait bien, vous n’hésitez pas à le remettre deux ou trois fois. Délectation phonique. The custom of the sea : là, c’est beaucoup plus trouble, vous vous croyez dans la chansonnette ‘’ Il était un petit navire qui n’avait ja-jamais na-naviguer’’. Ce n'est pas que ça se termine mal. Rien qu’à la fureur instrumentale et au chant des matelots un peu surexcités, vous n’êtes pas surpris que le petit mousse soit mangé. D’ailleurs la guitare fulmine méchamment. Le pire ce n’est pas que le pauvre enfant accepte son sort sans cris, ni pleurs, un peu comme si on lui proposait une partie de billes. Vous avez compris, que ce n’est pas une histoire inventée, voire une histoire vraie, le problème, c’est toujours le même, c’est la métaphore. Elle y va fort. Que veut-elle nous dire. Qu’en tant êtres humains nous acceptons de mourir aussi benoîtement, aussi tranquillement que le petit mousse. Que nous trouvons cela naturel. Nous pouvons faire la révolution pour changer de gouvernement, mais nous sommes incapables de fournir le moindre effort pour refuser la mort. Puisqu’elle est inéluctable. Le morceau ne dure pas trois minutes, et ils vous permettent de méditer sur la condition humaine. Sont comme la métaphore, ils sont forts. Four penny coffin : instrumental brontosaure, lequel des trois est au vocal, je ne sais pas mais il produit le guttural vacarme qui voici longtemps devait sortir des gosiers des T-rex, sont pédagogues, au cas où vous n’aurez pas compris, les instrus font la danse du ventre, ils vous répètent la leçon philosophique, ils utilisent la métaphore du cercueil de quatre sous. Ne réclament pas davantage de confort. Cela leur convient parfaitement. Placidité du petit mousse. Comme tout le monde. Pas plus ni moins que les autres. La mort n’est-elle une sorte de royauté absolue. Burial hook : drôle de Capitaine Crochet, vous avez l’impression que ça casse du bois et que ça craque dans la nature, en plus il y a le mort dans le cercueil qui cause alors qu’on le descend dans la fosse. N’en veut pas au croquemort, encore la métaphore qui tue, c’est le cas de le dire, amis ne pensez plus à ceux qui sont morts, que vous aimiez peut-être, oubliez-moi, ne pensez pas à moi, mon histoire est terminée. Il est inutile de la continuer puisque je suis plus là pour continuer à endosser mon rôle dans ta tête. The funeral that follows : là c’est beaucoup plus trouble. Qui parle-là ? Musique grandiloquente et vocal exacerbé. Ici c’est la métaphore qui meurt. C’est elle que l’on enterrera. Parce que voyez-vous, le pire ce n’est pas de crever tout seul  au fond du trou. C’est de savoir qu’une funéraille(s) est toujours suivie d’une autre funéraille(s). Quelque part il y a un truc qui funédéraille. Qui parle au juste. Celui qui est mort dont les regrets s’exhalent de la tombe, ou celui qui reste auprès de la tombe, ou celui quelque part qui est en train de trépasser. De qui sont ces regrets que le vent disperse.

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             Z’en disent pas plus. Même pas une dernière petite métaphore pour vous rendre plus forts. Z’ont causé d’amour, de perte, de meurtre et de mort. Pas plus ni moins. Remarquez ce n’est déjà pas mal. C’est même beaucoup. Beaucoup trop, susurreront les âmes timorées. Sans aucun trémolo. N’en font pas des tonnes. Ce qui est marrant c’est que lorsque l’on voit ces trois grands gaillards sur la photo, l’on ne s’attend pas à ça. Un look de bûcherons. Je n’en sais rien, c’est l’arbre derrière sur la photo qui me pousse à cette hypothèse. Ben non, ce ne sont pas des êtres frustes et violents. Pas de sombres brutes, le sourire narquois dissimulé sur leurs lèvres  nous interdit de penser cela. Ce sont des esprits subtils. Ecrivent peu, mais vous synthétisent la vie humaine en quelques mots. Savent dire l’inaudible.

             C’est à nous de savoir l’entendre.

             Sont très forts.

    Damie Chad.

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 732 : KR'TNT ! 732 : ESTHER PHILLIPS / ELLAH A THAUN / MAVIS STAPLES / DARTS / CHRISSIE HYNDE / ELIZA STARK AND THE DAPPERS / CULT OF OCCULT / GREEN CARNATION

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 732

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    16 / 04 / 2026

     

     

    ESTHER PHILLIPS / ELLAH A THAUN

    MAVIS STAPLES / DARTS / CHRISSIE HYNDE

    ELIZA STARK AND THE DAPPERS

    CULT OF OCCULT   / GREEN CARNATION

     

     

     

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    The One-offs

    - Esther promise

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             Esther Phillips s’est retrouvée au point de jonction de deux phénomènes culturels des années soixante : les surboums et Atlantic. Le trio de tête des labels de r’n’b américains comprenait Stax, Motown et Atlantic. En 1967, l’Atlantic boss Ahmet Ertegun et son bras droit Jerry Wexler eurent l’idée de lancer la collection de compilations de singles : Formidable Rhythm And Blues. Idée géniale, car ces albums proposaient d’une part la crème de la crème d’Atlantic (qui était encore un pur label de musique noire), et d’autre part, t’avais sur chaque album une face lente et une face rapide. Il y eut douze volumes en tout. Taillés sur mesure pour les surboums, ces albums devinrent l’outil de base. La musique noire n’a jamais été aussi sexuelle qu’à cette époque.

             Pour tous les ceusses qui ont vécu la fin des sixties comme il faut, le mot surboum figurait parmi les mots clés. T’y allais pour jerker dans la cave, mais aussi pour les fabuleuses séances libidinales de froti-frotah, et bien sûr, le DJ ne se cassait pas la tête, il passait une face entière de Formidable Rhythm And Blues, alors tu collais ton ventre contre celui de la petite gonzesse qui avait accepté de danser et tu sentais bien qu’elle adorait sentir ton érection. Ces contacts ne trompaient pas. Rouler des pelles à rallonges sur fond de Percy Sledge et de Jimmy Hughes, c’était vraiment ce qui pouvait t’arriver de mieux dans la vie. Tu buvais la vie. Ton corps vivait. Tu te fondais dans un autre corps. Tu vivais un moment d’éternité. Quand les jerks reprenaient, tu la regardais et tu lisais dans ses yeux la réponse à la question que t’avais même pas besoin de poser. Alors on montait à l’étage tous les deux chercher une chambre. Fuck, toutes les chambres étaient prises. Ça baisait partout. L’envie devenait pressante. Il faisait trop froid pour aller baiser dans le jardin. Ne restait plus qu’une solution : les gogues. Occupé ! Fallait attendre. Alors on se roulait encore d’immenses pelles pour maintenir la pression. La porte s’ouvrait enfin, on s’engouffrait. Fuck, le mec avait vomi partout, mais bon on s’en foutait, elle s’attaquait déjà à ta braguette, elle était encore plus excitée que toi. La puissance du désir féminin dépassait tout ce que t’avais pu imaginer. 

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             Les souvenirs des Formidable Rhythm And Blues restent indéfectiblement liés à de délicieux souvenirs érotiques. Cette conjonction du sexe et du r’n’b était l’expression parfaite de l’essence même de cette musique qui cultivait et magnifiait le désir, mille fois plus que le rock des blancs, qui traitait plus facilement de la frustration. La fin de «Try A Little Tenderness» est une parfaite éjaculation. Seul un artiste noir peut atteindre ce paroxysme. De la même façon que Midas transformait tout ce qu’il touchait en or, l’artiste noir transforme le désir sexuel en art.

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             On connaissait bien les volumes des Formidable Rhythm And Blues, oh pas tout, mais on en possédait deux ou trois, à l’époque. On les écoutait avec Jean-Yves, surtout les faces rapides, on flashait sur Clarence Carter, sur le «Tighteen Up» d’Archie Bell & The Drells, sur Don Covay, sur Sam & Dave, bien sûr, mais on flashait comme des bêtes sur le «Cheater Man» d’Esther Phillips.

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             Plus tard, lors de ces échanges téléphoniques nocturnes qui pouvaient durer plusieurs heures, on évoquait parfois les cuts qui nous avaient le plus marqués, et Jean-Yves revenait sur Esther Phillips, avec cette façon qu’il avait de lâcher dans un râle : «Ah, Cheater Man». Il exprimait une antique vénération. Comment pouvait-on résister à «Cheater Man» ? Comment pouvait-on résister à la puissance du désir féminin ? Esther Phillips attaquait son Cheater Man d’une voix fabuleusement vrillée, elle swinguait son yeah dans l’élan et matelassait son couplet de tendresse black, elle avait quelque chose d’unique, de fabuleusement transgressif, elle chantait pointu, elle semblait tellement mystérieuse, elle chevrotait sur le beat, et ses yeah te broyaient le cœur, elle avait plus de sensualité que les Supremes, les Vandellas et toutes les autres Soul Sisters de l’époque, elle chantait avec un gras particulier, presque juvénile, mais en même temps, un gras de junk, qui n’était pas sans rappeler le junk divin de Billie Holiday, t’avais cet incroyable mélange de candeur et de sensualité trouble, tout ça porté par le son Atlantic, certainement new-yorkais, on n’a jamais cherché à savoir. On sait que Wicked Pickett est allé enregistrer chez Stax et à Muscle Shoals, mais pour Esther Phillips, on ne sait pas. Et on s’en fout. Au contraire des grands artistes Motown ou Stax, Esther Phillips ne se distinguait pas par un son, elle se distinguait par un style, un mélange capiteux de fragilité et de sensualité. Esther Phillips est restée pour des mecs comme Jean-Yves et moi l’artiste black parfaite, la reine de la nuit. Plus tard, on a creusé pour découvrir qu’elle était junkie et pas destinée à faire des vieux os, et ça n’a fait que la rendre encore plus légendaire à nos yeux. Destin qu’elle partagea avec Billie Holiday et Edith Piaf.

    Signé : Cazengler, Esthor Burma

    Esther Phillips. Cheater Man. Sur Formidable Rhythm And Blues Vol.3. Atlantic 1967

     

     

    L’avenir du rock

    - Le tonnerre d’Ellah A Thaun

             Le printemps arrive et l’avenir de rock décide d’aller faire une petite balade sur la côte. C’est une espèce de tradition en Normandie. Direction les plages du débarquement et un petit crochet par Utah Beach, histoire de voir si ce vieux crabe de général Mitchoum est encore en service, 80 piges après la bataille. Le seul qui n’est pas au courant de la victoire, c’est bien sûr le général Mitchoum, qui pour une raison qui n’appartient qu’à lui seul, continue d’attendre les renforts. L’avenir du rock arrive derrière le bloc de béton où se planque le général Mitchoum depuis 80 ans. Wouah ! L’avenir du rock s’attendait à tout sauf à ça : le vieux crabe est accroupi en train de chier une épouvantable colique, prrrrrrrrr prrrrrrrrrr, tout en essayant de gueuler dans son talkie walkie tout rouillé :

             — Chhhhrrrrr ! Chrrrrrrrr !

             Il n’a plus de voix. Il aura passé 80 ans à appeler des renforts. Ses efforts sont couverts par une pétarade dégueulasse, prrrrrrrrr prrrrrrrrrr, digne de celle que dépote Screamin’ Jay Hawkins dans «Conspitation Blues», sauf que là, c’est pour de vrai. L’avenir du rock se pince le nez. Pouahhhh ! C’est un désastre écologique ! Voilà ce qui t’arrive si tu te nourris de puces de mer. L’avenir du rock est écœuré, lui qui était venu tout guilleret pour chercher l’inspiration. Mitchoum continue de gueuler dans son talkie walkie tout rouillé :

             — Chhhhrrrrr ! Help-chrrrrrrrr ! Help-chrrrrrrrr !

             Il lève la tête et voit l’avenir du rock. Il attrape son Browning et tire.

             — Click !

             Heureusement, il n’a plus de munitions.

             — Calmez-vous, général Mitchoum, chuis pas un boche ! Chuis l’avenir du rock. Vous voulez du papier cul ? J’en ai dans la Twingotte !

             — Chhhhrrrrr ! Help-chrrrrrrrr ! Help-chrrrrrrrr !

             L’avenir du rock observe ce vieux déchet avec compassion. Sera-t-il encore là l’an prochain avec sa colique et son talkie-walkie rouillé ? On verra bien. Tout a une fin, surtout les bonnes choses. En attendant, l’avenir du rock sent son petit cœur balancer entre l’aphone et l’A Thaun.

     

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             Elle s’appelle Ellah A Thaun. Un bon copain nous a expliqué que ce nom à consonance intrigante était une anagramme de Nathanaëlle, et qu’Ellah est une transwoman. Alors on ouvre grand les yeux, car on sait qu’il va se passer quelque chose d’extra-ordinaire.

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             En 2021, on est allé avec une copine à Douarnenez, au Festival des Minorités, et on se souvient en particulier d’un film tourné avec des moyens ridicules par un trans grec : Athènes by night, avec les passes et des plans dans les bars. Le trans était venu présenter son film et on avait sous les yeux une réelle superstar : longs cheveux blonds, accent grec des bas-fonds et un certain côté nothing-to-lose. Ellah A Thaun, c’est pareil : une réelle superstar. Pas blonde mais brune.

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             Au départ, t’as du mal à entrer dans le set. Pour une raison X, tu passes à travers les deux premiers cuts. Et puis soudain, ça se met en route comme une énorme machine d’assaut. Trois guitares, un mec au fond qui bat un beurre du diable, et derrière, une petite Aurore aux claviers. Et quand on dit une énorme machine de guerre, c’est encore très en-deçà de la réalité. Les Anglais ont un mot pour décrire ce qui se passe à ce moment-là sur scène : onslaught. Un vrai carnage, le plus bénéfique qui soit. T’as l’impression qu’ils reprennent tout à zéro. Ellah A Thaun et ses amis font trembler les colonnes du club. Tu l’observes et diable comme elle est belle. Les cuts somptueux se succèdent. Ils développent une réelle identité sonique, ce qui fait que tu ne peux les

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     comparer à personne, sauf peut-être aux Mary Chain, pour ce qui est de la masse volumique du power, ça te tombe littéralement dessus, mais leur son va encore plus loin, bien plus loin, les trois grattes déversent un déluge d’accords bien grungy. Ils overdrivent dans l’overwhelming permanent. Ils grattent d’énormes vagues qui t’emportent. T’as l’impression d’assister à une sorte de messe de la fin des temps. Les gens qui ont assisté aux grands concerst du Velvet ont dû ressentir la même chose : messe de la fin des temps. On dit que le Velvet jouait très fort. Le Velvet transgressait. Il te paraîtrait naturel que ce soit la fin de tout avec le dernier cut de leur set. Comme le Velvet, ils transgressent. Leur set est tellement intense, tellement parfait, tellement brûlant, tellement in the face, tellement définitif, tellement inspiré, tellement schizoïde, tellement no sell out, tellement  faramineux que, bien sûr, tu ne vas pas supporter le groupe qui passe après eux. Monter sur scène après Ellah A Thaun, ça n’a tout simplement pas de sens.

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             Attention, la page Discogs d’Ellah A Thaun est bien remplie. T’en ramasses deux au merch : Arcane Major Deux et The Seminal Record Of Ellah A Thaun.

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             Si tu attaques par le deuxième, tu vas vite tomber sur «1999», un cut dense et concassé. Comme ce sont des spécialistes de l’envol, on attend l’envol. En attendant, elle screame sa chique. Solide clameur, cut beau et puissant, fin explosive : te voilà exalté. En A, t’as encore «Bonfire Rehearsal» et son ambiance Velvet. Et là t’assistes encore à une fantastique percée des lignes. En B, «Teratone» t’envoûte. Elle chante ça à la grande ambiguë. Encore plus envoûtant, voilà «When I Was A Vampire» et ses lyrics chargés de sens - Friends & enemies/ They just dont’ die.

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             Sur Arcane Major Deux, t’as quelques bonnes raisons de jubiler, à commencer par «Telepathine», attaqué à la bonne franquette, eh oh ! Son unique, power pur et gros climat. Tu retrouves la magie du set. Tout est puissant et atmosphérique sur cet album, tout est profond et enchanté. Les cuts basculent souvent dans la folie pure. Même la petite pop en lousdé de «Sentimental Brat» passe bien. À la fin de «The Flesh Fortress», Ellah A Thaun ramène les accords du Velvet, ça bascule dans la folie et là tu dis oui. «Hellbound» s’arrache magnifiquement du sol et la surprise vient de «Sister Sister», une pop délurée du plus bel effet, qui finit en hommage à Brian Wilson avec des échos de «Good Vibrations». Ça te stunne. Alors stay stuned !

    Signé : Cazengler, Thaunifié

    Ellah A Thaun. Le 106. Rouen (76). 20 mars 2026

    Ellah A Thaun. Arcane Major Deux. Doktor Spare Records 2022

    Ellah A Thaun. The Seminal Record Of Ellah A Thaun. Howlin’ Banana Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Mavis serre la vis

    (Part Two)

     

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             Bien sûr, Mavis Staples nous renvoie directement à l’âge d’or de Stax et aux Staple Singers. Mais les vraies racines de cette famille extraordinaire plongent dans le gospel. Pops Staples éleva ses trois filles, Mavis, Cleotha, Yvonne, et son fils Pervis dans la meilleure tradition du gospel. Avant de venir s’installer dans le Sud pour enregistrer leurs Soul blasters, les Staple Singers enregistrèrent une palanquée d’albums de gospel pour Vee-Jay, Riverside Records et Epic. Ils firent partie de cette caste d’artistes noirs réclamés un peu partout dans les églises américaines.

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             Il est conseillé de lire l’extraordinaire bio que Greg Knot leur consacre : I’ll Take You There. Mavis Staples, The Staple Singers, And The Music That Shaped The Civil Right Era, car on voit ces personnages légendaires s’animer au fil des pages et devenir incroyablement familiers. La famille Staples, c’est un peu la même histoire de rêve que la famille Franklin : dans les deux cas, le père avait autour de lui des enfants extraordinairement doués.

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             Comme beaucoup de ses congénères, Roebuck Staples démarre dans une plantation et croise le chemin de Wolf et de Charlie Patton. Puis il monte à Chicago pour y chercher une vie meilleure. En descendant du bus, en 1936, il se sent complètement paumé. C’est l’hiver. Il trouve du boulot aux abattoirs - in the House of Blood - Puis Pops fait venir sa famille, achète une guitare à 7 dollars, rassemble ses enfants dans le salon et leur attribue à chacun une note qu’il joue sur un accord en mi. Mavis avait le baryton. Pops forme le groupe et ils vont chanter ici et là, dans des églises. Et ça marche ! Concerts dans tout le pays et contrats discographiques. Pops conduit la bagnole. Chaque week-end, ils descendent dans le Sud et vont jusqu’en Californie. Quand il montre à sa femme qu’il gagne plus d’argent qu’en travaillant à l’aciérie, sa femme lui dit qu’il faut continuer. Lorsque Pervis atteint la puberté et que sa voix change, Mavis prend le lead. Pops développe sur sa guitare un style qui va le rendre légendaire. Il rappelle qu’il fut le premier à entrer dans une église avec une guitare électrique. Elvis adorait le son de sa guitare, sa réverb et ses riffs qui étaient reconnaissables entre tous. Pops jouait au trémolo sur un vieux Fender Twin et son trémolo était au pied. Et comme il a commencé par apprendre à jouer le blues, son son s’y enracine d’office.

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             En plus de son don musical, Pops est un expert en relations humaines. Il n’a que des amis. On ne lui connaît aucun ennemi. Pops est une sorte de héros américain.

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             Évidemment, ils chantent du gospel et à l’époque les grosses stars du gospel sont Sam Cooke et Mahalia Jackson. Quand Sam Cooke se mit à faire de la pop parce que le marché l’y obligeait, Pops refusa net de suivre la même voie. Aretha suivit elle aussi cette voie de la pop, avec la bénédiction de son père le pasteur. C’est aussi à cette époque que Pops prit Bobby Womack sous son aile - Pops was like my dad.

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             Et voilà que Bob Dylan tombe amoureux de Mavis ! Il est d’abord fasciné par le son de Pops. Quand on présente Dylan aux Staples, Pops n’en revient pas de voir que ce freluquet connaît leurs chansons !  Mavis : « We were just schocked that this little white boy knew our stuff ! ». Dylan, les Staples et Johnny Cash voyagent un peu ensemble et la proximité ne fait pas de cadeaux. Dylan déclare sa flamme, il en parle à Pops qui lui dit de s’adresser directement à Mavis - Don’t tell me, tell Mavis ! - Mais elle décline l’offre. Elle sait que Dylan fricote déjà à droite et à gauche. En 1969, elle arrêta de le fréquenter. Dylan voyait en effet Joan Baez et Judy Collins.

             Les Staples croiseront aussi le chemin de Curtis Mayfield et d’autres géants comme Steve Cropper et David Hood, au fil des périodes discographiques qui vont les conduire de Riverside, à Chicago, jusqu’à Stax, en passant par Epic.

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             On aurait tort de prendre ces disques de gospel à la légère. Comme chez Sister Rosetta Tharpe, on y fait des découvertes sidérantes. Ils tartinaient de la bondieuserie à tire-larigot, c’est sûr, mais Pops jouait sur sa guitare comme un wild cat. Alliez l’énergie fantastique du gospel à un son de guitare bien sauvage et vous obtiendrez une bombe. Charly a édité en 1986 une espèce de compile gospel intitulée Pray On et là-dessus on trouve tout ce qu’on aime : du gospel joué en rock’n’roll (« Going Away », Pops claque son riff derrière les chœurs), du twang (« Uncloudy Day »), de la Soul (« I Know I Got A Religion », incroyable pétarade identitaire, absolument miraculeuse de feeling), du country-rock swampy (« Somebody Saved Me »), du Memphis sound (« Let’s Go Home », monté au beat choo-choo du train qui fonce), du précurseur (« This May Be The Last Time » chanté à deux voix et pompé par les Stones qui en feront « The Last Time »), du blues de cabane (« I Had A Dream », franchement fabuleux) et « Calling Me » pour finir, un hit de 1955.

             Et toute la discographie des Staple Singers va se maintenir à un très haut niveau. L’esprit de famille nourrit leur incroyable cohésion, comme ce fut aussi le cas dans la famille de Bobby Womack et chez les Ramones. Cette cohésion explique leur longévité et la constance de leur niveau qualitatif. Chaque album des Staple Singers est un bonheur pour qui aime la Soul bien foutue, les chœurs inspirés et le beat dressé vers l’avenir.

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             Si on ne se plonge pas dans des albums aussi inspirés que Swing Low Sweet Charriot et Swing Low parus sur Riverside en 1961, on passe complètement à côté d’un gros chapitre de l’Americana. On trouve sur ces deux albums des véritables coups de génie. À commencer par « I’m So Glad », pièce de gospel fantastique relayée par un vrai festival de clap-hands, certainement les meilleurs d’Amérique. Avec « Going Away », Pops invente le gospel rock, magnifiquement amené au riff de guitare et bien soutenu à la charley. Quelle modernité ! Et puis il y a ce terrible « Don’t Knock » monté à la pression des chœurs fidèles.

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             Sur Swing Low, on tombe sur « I’ve Been Scorned », un blues de gospel qui talk about travel. On y entend les fantastiques exhalaisons de Pops, le groover céleste. Il tape au meilleur du mood de gospel side by side with my Lord. L’autre énormité se niche en B : « Good News ». On y retrouve le beat du gospel batch et Pops chante, bien chauffé par les chœurs des filles, oh il chante les louanges de Jésus. Il enchaîne ça avec une fantastique chanson de train, « Let’s Go Home ». C’est aussi sur cet album que se trouve « This May Be The Last Time », qui soit-disant inspira Keef pour « The Last Time », mais il faut avoir une sacrée oreille pour déceler la moindre trace du riff des Stones dans ce chant de gospel.

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             L’autre album de gospel pur qu’il convient d’écouter est le fabuleux The Twenty-Fifth Day Of December réédité en 2007. On pense entendre un chant de Noël avec « The Virgin Mary Had One Son » et on se retrouve avec un heavy blues extraordinairement duveteux. « Go Tell It On The Mountain » reste du pur gospel d’espérance et derrière, Pops fait les chœurs d’une voix doucement incisive et juste. Quand Pops chante « Joy To The World », il chante de la country, mais il ramène en plus de l’énergie et des clap-hands. Avec « Holy Unto The World », on renoue avec le pur Pops qui envoie les filles à l’assaut. Il met tout le turbo de l’heavy gospel et ça devient vite sexy. Les voix vibrillonnent dans l’éclat du soir d’été, et une grosse basse vient muscler tout ça. Voilà la preuve de l’existence d’un dieu du gospel. Ces gens-là savent rendre hommage aux églises en bois des vieux comtés et Pops en profite pour placer ses retours de génie. Il prend ensuite les rennes de « The Savior Is Born ». Il le prend surtout à la légère, de sa belle voix de miel. Sur sa guitare, il joue du rock. Ainsi va la vie et tout le reste de cet album superbe. Les filles noient « No Room At The Inn » dans un océan de classe alors que bat le beat sourd abdominal. Le disque se termine avec un « Silent Night » effarant d’accordance, car les trois sisters et Pops chantent à l’unisson. On se croirait chez Walt Disney alors que tombent les flocons.

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             Hammer And Nails est l’un des grands albums du siècle passé. Dès le morceau titre, on est à l’église pour swinguer avec les Staples. Mavis chante d’un côté, Cleotha et Pervis de l’autre. Elles swinguent l’incroyable délié du son et Pops gratte sa Jaguar au beau milieu. C’est Pops qui attaque « Everybody Will Be Happy », avec les claphands du paradis c’est swingué à la claque, ils doublent au huitième de temps pénultième, c’est infernal, ils nous en bouchent encore un coin. Plus loin se trouve « Great Day » encore un coup de Jarnac vibrant de feeling. C’est Cleotha qui chante d’un timbre étrangement neutralisé, comme intériorisé et ça claque des mains, Pops joue comme un punk. Quelle niaque ! En B, Mavis reprend le lead sur « I’m Willing » et les autres font les chœurs du paradis. Le cut est en deux parties, visitées par la réverb de Pops qui groove comme un diable sous le regard bienveillant de Dieu, et ça continue avec « Do You Know Him », encore une leçon de swing avec la réverb en fond de toile. Admirables personnages que ces gens-là. Ils défient pas mal de choses, à commencer par la modernité. Avec « A Dying Man’s Plea », Pops chante le blues. Il se souvient du Deep South et ils terminent avec « New Home », un groove plus funéraire, lourd, lent et bon, gorgé de feeling chaud, celui de Mavis. 

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             Encore un coup de génie sur This Land avec « Gamblin’ Man ». Pops et les filles duettent comme des dingues et montent au trémolo du grand épitome. Pops relance « This Land » magnifiquement - This land is my land/ From California to the New York Island - Puis Pops demande aux filles : Gimme that, alors elles envoient la purée d’« Old Time Religion ». On entend aussi Mavis swinguer le gospel à la soul motion dans « Twelve Gates To The City ». Elle reste une magnifique Soul Sister d’église en bois. En B, ils tournent « Didn’t It Rain » en rockab, et derrière bat le grand Al Duncan. Encore une pièce de premier choix avec « Let That Liar Alone » - Get its trouble, font les chœurs magiques. Pops chante le fameux « Cottonfields » qui dans ce contexte paraît un peu louche et on revient au gospel de Soul pure avec « Motherless Children » que Pops prend au harnais, suivi par des vagues de chœurs terribles. On retrouve la plupart de ces morceaux extraordinaires remastérisés sur Use What You Got, un album édité par Fantasy en 1973.

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             Freedom Highway est leur premier album sur Epic. Il vient d’être réédité sous sa forme complète. C’est donc un double album avec l’intro et l’outro de Pops qui en profite pour raconter des histoires et dire à quel point Mavis was a ugly baby. C’est enregistré live dans une église de Chicago. Ils tapent dans tous les classiques du gospel, « Oh When The Saints », « We Shall Overcome » et pour la première fois, on s’ennuie un peu. Ça n’a pas la pêche des deux albums qu’Aretha a enregistrés elle aussi dans des églises. On se réveille un peu au moment de « Freedom Highway » qui swingue comme un hit de r’n’b, car c’est incroyablement rythmé. On trouve en B un très beau « What You Gonna Do » joué au heavy groove. Al Duncan et Phil Upchurch accompagnent les Staples, et justement on entend ce démon de Phil enfiler un solo de basse dans l’incroyable « He’s Alright ».

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             Énorme album qu’Amen paru en 1965. Au moins cinq coups de génie, là-dedans. Dès « More Than A Hammer And Nail », on entend la belle guitare de Pops. Mavis mène le bal des anges et des crucifiés, et chauffe le final à l’extrême. Pops chante « My Jesus Is All » comme un Soul Brother. Il chante avec une voix d’une incroyable portée et Mavis vient prendre le relais. Ils tapent la fantastique pioche d’accroche de « This Train » que Pops embarque au beat ferroviaire. On tombe encore des nues à cause de « Praying Time » que Mavis prend à la magistrale, devenant du coup une chanteuse de Soul mystique. En B, ça barde, notamment avec « As An Eagle Stirreth Her Nest », pur gospel batch familial qui débouche sur la transe de gospel - Come on down one more time - Et le festival se poursuit avec « Do Something For Yourself », une admirable pièce de groove. Ça se termine avec « Amen ». Pops sait réveiller les démons d’un chant religieux. Il lève des troupes au rythme d’un tambour militaire. C’est spectaculaire. Quelle chance avait Mavis d’avoir hallelujahté avec un génie comme Pops. 

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             Why sort l’année suivante et c’est à nouveau la fête au village. Pops chante « Why (Am I Treated So Bad) » en mode heavy groove. Le groove des Staples est l’un des plus beaux du monde, ne l’oublions pas. Pops le coule au doux avec un vrai son de Jaguar. On en goûte chaque seconde tellement c’est bon. Et hop, voilà du pur gospel avec « King Of The Kings » - Understand the power my Lord - C’est vrai qu’ils rockent le gospel, Pops joue du country punk. Encore un pur bonheur que ce « Step Aside » pourri de feeling et joué au slow blues avec des faux airs de Mississippi downbeat. Et Pops fait son step ah-side. Fin de face enchantée avec « What Are They Doing », effarante pièce de gospel soul. Pops mène le bal, comme il l’a toujours fait dans sa vie, et derrière ça jive à la vie à la mort. De l’autre côté, ça repart de plus belle avec « I’ve Been Scared ». Pops a déjà les riffs de Creedence, incroyable mais vrai ! Il fait de l’heavy blues avec des chœurs d’artichaut - I’ve been touched - Il ramène le rootsy mississippique mais avec l’énergie brute du gospel batch et le train des clap-hands. Pure démence de la partance. Cette énergie du gospel est toujours là pour « I’m Gonna Tell God », un incroyable démêlé d’action christique. Pops mène le bal de God.

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             Pray On regorge de trésors et ça commence avec « It’s Been A Change » que Pops attaque à la guitare rockab du strumming de picking mississippique. Stupéfiant ! C’est monté sur un vrai beat de jerk. Quelque chose de caverneux remonte du cut, ça sent bon la crypte des anciens comploteurs de la chrétienté. Aussi énorme, voilà « Wish I Was Answered », embarqué au Popsy swing léger. C’est même carrément psychédélique. Eh oui, en est en 68, Mavis devient folle, elle chante à pleine voix éraillée, c’est dingue ce qu’ils sont bons ! Fin de face groovy avec « When Was Jesus Born ». Pops conduit ça dignement et filles hissent la gospellisation des choses au sommet du lard fumant. De l’autre côté, on tombe sur le morceau titre que Mavis chauffe à outrance. C’est l’énergie d’église de Chicago à gogo. Et ils repartent de plus belle avec « Glory Glory Hallelujah », Pops envoie les glory glory en bon maître de cérémonie. Pas de meilleur gospel que celui-là. Pas la peine de chercher dans la Pampa. Il y a tout le beat du r’n’b dans ce gospel batch. Ils finissent avec une reprise du « John Brown » de Dylan. C’est admirable de tendresse consentante. Pops ramène tout son Mississippi et les filles font les ooooh-oooh du train. Oh my God...

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             Trois merveilles résident pour l’éternité sur For What It’s Worth, un album produit par Larry Williams qui met la rythmique plus en avant. Pops prend « Father Let Me Ride » au lead et c’est tout de suite vibrant de feeling. Il chante le blues du Mississippi. Pops mène toujours le bal en B avec « In The Light Of The World ». Il agit avec l’autorité d’un chef africain, il mord bien sur le répondant des filles, il reste devant et débite son fabuleux boniment, alors les filles chantent à contre-temps au point que tout se chevauche à la pure délibérade. Encore une magnifique épopée de Pops avec « Good News » qui referme la marche. I got a home et les filles font la cuisine derrière, c’est pas compliqué. Pops nous roule tout ça dans la farine avec son feeling d’homme doux. Ils font aussi une bonne version du cut des Buffalo Springfield qui donne son titre à l’album, c’est chanté à la transe énergétique du meilleur gospel batch et claqué aux clap-hands désynchro. Quel swing ! Son « He » est aussi bien sonné aux coups de réverb. Encore un album à ranger dans l’étagère des classiques.

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             En 1968, les Staples tapent dans les reprises pour l’album What The World Needs Now Is Love, à commencer par le morceau titre déjà retapissé par tout ce que la terre compte de génies. Mavis l’entreprend avec son chien de Chicago. Mais on sent que ce n’est pas son terrain de prédilection. Il faut attendre « Don’t Let Nobody Turn You Around » pour retrouver Pops et sa traînarderie somptueuse. Pops rend hommage à Dylan et enrichit considérablement le cut au country picking. Mavis prend « I Wonder Why » au heavy blues - They use shooting people - et elle bénéficie de chœurs extraordinaires qui font I wonder why. Elle passe au r’n’b avec « Let’s Get Together » qui vaut tous les hits de Stax (ils ne sont pas encore sur Stax). En B, ils tapent dans Dylan avec Hard Rain que Pops prend en charge et on retrouve le gospel batch déterminant avec « Downward Road ». On sent qu’il y a toute une vie de passion dans cette chanson. Attention, il existe un album des Staples qui reprend quasiment les même titres : Tell it Like It Is.

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             C’est la fin de la période Epic et le début de la période magique Stax. Pops et ses filles inventent le gospel Stax pour Soul Folk In Action. Rien d’aussi évident que les Staples sur Stax. Steve Cropper n’a que 26 ans quand il commence à travailler avec Pops et les filles. Crop a la même idée du son que Pops - Pops and I hit it off. Guitar was meant to be simple, not flashy - Ils démarrent avec de fameux r’n’b de gospel qu’est « We’ve Got To Get Ourselves Together ». Crop et Duck Dunn sont de la partie et ça s’entend. Encore du pur jus de r’n’b avec « Top Of The Mountain » que Mavis conduit au sommet du top of the top de la Soul Stax. Plus loin, elle chauffe admirablement « Long Walk To DC », bien relayée par le chœur des sisters - Ouuuh yeah - Encore un terrible gospel batch, baby. Dans « People My people », Pops fait les chœurs et ça met le feu à ce pur jus de r’n’b à la Crop. C’est un must du stock Stax. Derrière, Duck Dunn poinçonne les lilas comme un bon samaritain et il remonte par la jambe du pantalon. C’est chanté à l’accord clair, une vraie bénédiction pour l’oreille du lapin blanc. Puis Pops nous chante « This Year ». En vérité, je vous le dis, mes frères et mes sœurs, c’est lui la bête. Il chante vraiment comme le plus doux des démons. En prime, il lance ses filles à l’assaut du groove.  

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             Énorme album que ce We’ll Get Over paru en 1969. On pourrait presque dire ça de tous les albums des Staples, c’est bien là le problème. On se damnerait pour « Give A Damn », un groove de r’n’b qui s’élève au-dessus d’une mer de violonnades. C’est puissant et chanté over the rainbow. S’ensuit une reprise terrible de l’« Everyday People » de Sly Stone. Duck Dunn et Crop font toujours partie de l’aventure et ça s’entend. Voilà une magnifique cover stompée au beat de basse par Duck Dunn qui tape même un solo. « The End Of Our Road » est un pur jus de r’n’b en mode Aretha et Duck Dunn joue devant dans le mix. On l’entend gratter toutes ses notes et ramener des trucs de bas de manche. Les Staples en rajoutent six couches de génie vocal, Mavis en tête. Cocktail détonnant ! « Solon Bushi » est une belle pièce de pop exotique. On se croirait en Indonésie. C’est absolument extraordinaire de vitalité kitschy. On reste dans l’énormité avec « The Challenge ». Mavis œuvre avec une insistance qui tue les mouches, ouuuh cha cha. Le morceau titre est un gospel d’attaque frontale que Mavis prend avec humilité, alors que « Games People Play » est un gospel des enfers destiné aux jukes du Vatican. Ils passent à la pop avec « A Wednesday In Your Garden », une pure énormité. Ils bouclent cet album fulminant avec une chanson politique, « When Will We Be Paid » - for the work we’ve done - C’est de la revendication logique - We worked this country ! - Des millions de nègres ont bossé à l’œil. Alors Mavis revendique avec toute l’énergie du désespoir du peuple noir - We have given our sweat and our tears - Elle a raison, personne n’osera dire le contraire.

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             The Staple Swingers paru en 1971 est probablement le meilleur album des Staples, celui qui les rendit vraiment célèbres. On pourrait même ajouter qu’il s’agit là de l’un des plus grands albums du XXe siècle. Ils l’enregistrèrent à Muscle Shoals et Terry Manning le mixa au studio Ardent, à Memphis. « This Is A Perfect World » ouvre le bal de cet album terrible avec une Soul à souffler les perruques. Voilà un cut dément, trapu et pulsé à la fois. Elles chantent ça à la patate chaude. Mavis nous emmène en enfer, mais ce n’est rien à côté de ce qui suit. « You’ve Got To Earn It » renoue avec le groove, mais un groove spécial, puisque sonné à la trompette. À se damner pour l’éternité ! Ce cut soûle et les Staples flirtent une fois de plus avec le génie universel. Les trompettes soufflent dans le cou du cut, et ça tourne à l’indécence tellement ça dégouline de modernité. Ça commence ensuite à chauffer pour de bon avec « Little Boy » - Round and round - Puis Mavis prend « How Do You Move A Mountain » entre pointes. Elle ramène le gospel dans la pop. S’ensuivent d’autres cuts de génie, comme par exemple « I’m A Lover » que Pops attaque à la glotte douce et au petit chant d’incisives - Love ! That’s love yeah yeah - Pops se sent porté par la puissance des filles et on atteint une sorte de sommet d’absolue pureté mélodique qui va bien au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Voilà où se niche le génie des Staple Singers. « Love Is Plentiful » se veut aussi infernal, monté sur une cavalcade de r’n’b puissante et dévastatrice. Pops et les filles redeviennent le temps d’un cut les rois de la soul américaine. Ils rivalisent de classe avec Sly Stone. Leur groove dévaste tout et Mavis mène le bal. S’ensuit une autre merveille : « Heavy Makes You Happy ». Les Staples l’explosent en plein vol. Pops envoie la réplique et on retombe dans la tourmente. Avec ses répliques assassines, cet enfoiré de Pops injecte du génie dans un cut déjà brûlant.

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             Quelques énormités se tapissent dans l’ombre du grand Be Altitude. Respect Yourself paru en 1972. Dans son livre Greg Kot y consacre tout un chapitre, prenant le temps de décrire l’atmosphère à Muscle Shoals, les relations entre les Staples et les Swampers, et comment se construit un disque magique - Take the sheet off your face boy it’s a brand new day - C’est Al Bell qui préférait enregistrer les Staples à Muscle Shoals, le son y était meilleur qu’au studio Stax - The vocals dictated the rhythm - Comme par exemple « This World », puissante pulsation contemplatrice. La Soul des Staples jerke le contexte avec une sorte de pogne maracassière. La Soul des Staples reste d’une indicible fraîcheur. « Respect Yourself » est bien sûr l’hit du disk. C’est un chef-d’œuvre de groove couleuvrier, une véritable avancée dans le temps, pire encore, la montée d’une chose dans la jambe du pantalon, puis le groove s’enroule et devient universaliste. C’est le groove de Pops et des filles, ils se mettent au niveau de Nelson Mandela et de Gandhi. On sent chez eux une fantastique dévotion au dévolu. Ce hit intemporel est signé Sir Mack Rice qui engueula Al Bell au départ car il n’aimait pas le son, puis il finit par s’y habituer. Les Staples tapent aussi dans une compo de Don Covey, « This Old Town », imprégnée de gospel. En B, ils se mettent carrément à sonner comme le Temptations avec « We The People ». On assiste médusé à l’enchevêtrement des registres et des envolées du beat. Ils chantent à tour de rôle et confèrent à leur enfer une puissante dynamique. On peut dire que ça rôtit. On assiste aussi à la montée en puissance de Mavis dans « I’m Just Another Soldier ». Elle sait driver la fougue des Staple Singers. Elle Staple dans le mille avec l’énergie fondamentale du gospel. Mavis règne sur la soul comme Aretha, qui vient elle aussi du gospel.

    Signé : Cazengler, Mavicelard

    Staple Singers. Pray On. Charly Records 1986

    Staple Singers. Swing Low Sweet Charriot. Vee Jay Records 1961

    Staple Singers. Swing Low. Vee Jay Records 1961

    Staple Singers. The Twenty-Fith Day Of December. Riverside Records 1962

    Staple Singers. Hammer And Nails. Riverside Records 1962

    Staple Singers. This Land. Riverside Records 1963

    Staple Singers. Amen. Epic 1965

    Staple Singers. Freedom Highway. Epic 1965

    Staple Singers. Why. Epic 1966

    Staple Singers. For What It’s Worth. Epic 1967

    Staple Singers. What The World Needs Now Is Love. Epic 1968

    Staple Singers. Pray On. Epic 1968

    Staple Singers. Soul Folk In Action. Stax 1968

    Staple Singers. We’ll Get Over. Stax 1969

    Staple Singers. The Staple Swingers. Stax 1971

    Staple Singers. Be Altitude. Respect Yourself. Stax 1972

    Greg Knot. I’ll Take You There. Mavis Staples, The Staple Singers, And The Music That Shaped The Civil Right Era. Scribner 2014

     

     

    L’avenir du rock

     - She Darts it right

    (Part Four)

             Chaque fois qu’il revient faire un tour dans les montagnes du Colorado, l’avenir du rock sait qu’il va être surpris. Voilà pourquoi il y retourne régulièrement. Pour lui, c’est une façon de se ressourcer. Il retrouve Jeremiah Johnson à l’endroit habituel, près du cadavre gelé de Jack la Hachette.

             — J’vous ai amené un p’tit cadeau, Jeremiah... Un rasoir électrique, comme ça, vous n’êtes plus obligé de vous raser la barbe avec cet horrible Bowie knife !

             — C’est bien gentil à vous, avenir du rock, mais ya pas d’prise dans l’coin...

             — Aw shit ! J’y avais pas pensé ! Navré, vraiment navré... Vous savez, j’ai pas l’air comme ça, mais je suis très tête en l’air. 

             — Vous faites pas d’mouron, avenir du rock. J’vais filer l’rasoir électrique aux Crows. Y sont tellement cons qu’y vont essayer de se raser avec, même s’il zont pas de barbe ! Ha ha ha !

             Nos deux amis rigolent de bon cœur. Les larmes aux yeux, l’avenir du rock reprend :

             — Vous zêtes toujours aussi dur avec les Crows, Jeremiah. Depuis tout ce temps, vous ne croyez pas qu’il serait temps de fraterniser et d’enterrer l’hache de guerre ?

             — Y veulent pas trop. C’est pas leur truc d’enterrer l’hache. Zont besoin de me tirer des flèches dans le dos. Pour ceux, c’est une question de survie existentielle.

             — J’allais justement vous poser la question. Les flèches sont toutes petites, maintenant. Y font des économies sur le bois des flèches ?

             — Non pas du tout. Zont trouvé un nouveau jeu. Y m’attachent à un arbre et y m’tirent des fléchettes dans l’dos !

             — Vous voulez dire des darts, comme dans les pub anglais ?

             — Exactly sir ! They play Darts !

             — Zont bon goût les Crows ! 

     

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             Si tu veux passer un bon moment, vas voir les Darts sur scène. Tiens, ça tombe bien, elles sont en ville, tu peux même y aller en chaussons. Tu connais leur cuisine par cœur, mais ça marche à tous les coups. Comme si Nicole Laurenne avait réussi à transcender le vieux garage d’orgue que plus personne ne peut plus encaisser, celui des Fuzztones et des autres tenants de ce vieil aboutissant. Elle parvient à redonner un peu d’éclat à ce genre éculé par tant d’abus. L’été dernier à Binic, les Darts sont passées comme une lettre à la poste, en plein après-midi. Ce soir au Fury, elles jouent dans de meilleures conditions. Pour elles, c’est un jeu d’enfant que de rocker le boat d’un petit club. On appelle ça le professionnalisme. Nicole Laurenne y met sa touche, une touche qu’on pourrait qualifier de passion. Elle paraît tellement sincère dans sa démarche !

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             Bon d’accord, comme on peine à sanctifier, on ne peut pas s’empêcher d’ironiser, et pourtant, sur le coup, on vibre pour de vrai, même si ça reste exactement le même show, celui qu’on a décrit plusieurs fois en faisant semblant d’y croire, ou pour être plus précis, en y croyant un peu mais pas tant que ça. T’auras pas de frissons en écoutant les Darts, mais tu vas taper du pied et secouer mollement la tête. T’auras pas

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    de mélodie en écho dans la tête les jours suivants, t’auras juste des images de la petite guitariste Rebecca Davidson, perchée sur de hautes jambes gainées de noir et appliquée à gratter sa Gretsch. En fait, c’est elle qui donne du jus et qui d’une certaine façon vole le show. Nicole est bien gentille, mais la star des Darts, c’est la touchy Rebecca Davidson. Elle sort un son qui te hante la cervelle, la Gretsch bien jouée, c’est tout de même très particulier. On pense bien sûr à Ivy. T’as ce son en forme de fantôme sonique qui traverse tout, et qui dilue les graisses de l’orgue. C’est un son de niaque, un son acide, un son vampire qui semble traverser les siècles, elle le maîtrise avec une effarante économie de moyens et de gestes, elle fait preuve d’une infernale précision, comme si elle savait doser son alchimie au micro-gramme près. C’est elle qui amène la magie, elle joue fort, mais elle ne couvre pas les autres, elle a, comme on le dit des grosses bagnoles de sport, des chevaux sous le pied, et elle sait s’en servir. Alors tu ne la quittes plus des yeux. Elle reste dans son coin et veille sur le destin des Darts. Elle sort littéralement les Darts de la routine.  Elle réinjecte de l’excitation dans ce vieux garage d’orgue usé jusqu’à la corde.

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             Elles tapent des nouveaux cuts, ceux du nouvel album, Halloween Love Songs, à commencer par «Apocalypse» et son attaque à la MC5, repris à l’orgue et (sur le disk) à la basse fuzz. Sur scène, Lindsay Scarey n’a pas la basse fuzz, elle joue plus gras. Elle gronde dans le son. Toutes les dynamiques sont là, et ça marche. Elles enchaînent avec un «Zombies In The Metro» bien classique et idéal pour la scène, suivi de «Vampires In Love», bien noyé d’orgue. Tu te fais avoir à chaque fois. Parmi les nouveaux cuts, t’as aussi «Midnight Creep» bien chargé de la barcasse. Le pire, c’est que c’est bon. Sur l’album, les cuts ont encore plus de résonance. Le son est plein comme un œuf. Autre cut imparable : «The Devil Made Me Dot It» et son intro garage sixties, repris aussi sec à l’orgue et à la basse fuzz. C’est imparable. Les Darts t’embobinent encore avec «Darkness» et t’assistes à l’incroyable déballage d’«Up In My Soul». Elle retapent aussi des vieux coucous comme «Get Spooky» et «Pour Another» que les gens finissent par connaître.

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             Bizarrement, elles ne jouent pas les deux meilleurs cuts d’Halloween Love Songs : «Blood Run Gold» (un fast one bien drivé) et surtout «Dream Ghost», qui est le coup de génie de l’album, doté d’une niaque extravagante, avec la basse fuzz in tow. Le coup de génie du set est l’hommage qu’elles rendent à Lou Reed, avec une version Dartsy de «Vicious». Et là tu vois Rebecca Davidson faire sa Ronno avec un panache qui n’appartient qu’à elle.

    Signé : Cazengler, Dirt

    Darts. Le Fury Défendu. Rouen (76). 29 mars 2026

    Darts. Halloween Love Songs. Adrenalin Fix Music 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Chrissie & chuchotements

     (Part Two)

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             Belle actu sur Chrissie Hynde : six pages d’interview dans Mojo et un bel album de duos. Par qui qu’on commence ? L’interview, bien sûr.

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             Pour mettre l’interviewer Doyle dans l’ambiance, elle commence par pointer une photo de Sid Vicious et croasse : «I gave Sid that lock.» Elle adore rappeler qu’elle a toujours joué dans la cour des grands. C’est pas non plus n’importe où qu’elle donne l’interview : ça se passe dans la boutique de Joe Corré, the Light House. Corré est le fils de Westwood et McLaren, pour lesquels l’Hyndie a bossé dans les early seventies. Elle rappelle ensuite qu’elle a duetté en 1994 avec Sinatra sur son dernier albums, Duets II, ce qui la conduit tout naturellement au Duets Special qu’elle vient d’enregistrer avec une palanquée de cakes et de cakettes.

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             Doyle attaque justement avec Debbie Harry, qui duette sur un cut de Duets Special. L’Hyndie ne la connaît pas plus que ça. L’Harry, c’est New York, et les Pretenders c’est Londres. Elles ont fini par tourner ensemble en Australie et l’Hyndie dit la respecter, car elle n’a jamais abusé de son charme - She never did the sort of soft porn thing - Bon bref, on s’en fout de Blondie. Par contre, elle se rappelle bien que les Beatles ont changé sa vie - I was Beatles fan number one -  Elle a adoré les sixties, The Stones, everything. Elle se souvient aussi d’un concert de CS&N assez récent à l’Albert Hall qu’elle a dû abréger car elle était prise d’un fou rire à voir tous ces vieux chanter «Guinnevere» en chœur. Doyle la branche ensuite sur la série Pistol et l’Hyndie dit qu’elle n’a pas pu regarder ça, «Because that was definitely not the way it was». Comme son personnage apparaît dans la série, l’Hyndie a dû rencontrer Boyle, le réalisateur, et la gonzesse qui l’incarne. Elle explique que Boyle a trafiqué l’histoire des Pistols et fait de L’Hyndie la cinquième Pistol, ce qu’elle n’était pas. Mais elle ne veut pas enfoncer Boyle. Elle n’est pas aussi féroce que John Lyndon qui à l’époque avait volé dans les plumes de cette grosse arnaque.

             L’interview se termine avec d’autres news : l’Hyndie a trois albums en route, un nouveau Pretenders, un album enregistré avec des Brésiliens et un nouveau jazz-flavored album avec The Valve Bone Woe Ensemble. Miam miam.

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             T’as quelques grosses surprises sur Duets Special qu’elle vient de faire paraître : à commencer par le «Me & Mrs Jones» de Billy Paul qu’elle tape en duo avec KD Lang. C’est puissant et ça te fout des frissons. L’Hyndie jette toute sa chaleur humaine dans le groove de Gamble & Huff - We got a thing/ Goin’ on - Elle monte bien le thing et fait descendre le goin’ on d’une octave. Tu sens que tu viens d’entrer sur le territoire d’un disk important. Aussitôt après, t’as le duo du siècle : une cover du «Can’t Help Falling In Love» d’Elvis, avec ni plus ni moins que Lanegan. C’est elle qui attaque et Lanegan entre à la suite d’une voix d’ange des bas-fonds. Fascinant ! T’as là deux des plus grandes voix de l’histoire du rock, tous mots bien pesés. Et ça continue avec un autre duo du siècle : l’Hyndie + Lucinda Williams. Elles tapent le «Sway» des Stones. Lu attaque à la désaille fondamentale et ça chante à l’extrême traînasse de la rascasse. Tu t’ébroues dans l’écume des jours. T’es au paradis. Pas de meilleure conjonction possible ! Et puis ça va commencer à dégénérer. Le choix des duettistes va ensuite laisser à désirer. Elle fait venir Dave Gahan, oui, le mec de Depeche Mode, pour duetter avec elle sur le «Dolphins» de Fred Neil. Il est mauvais. C’est elle qui sauve le Dolphins du naufrage. Elle parvient à groover son sometimes I wonder if you sometimes think of me. Ça continue de s’embourber avec l’«Every Little Bit Hurts» de Brenda Holloway, et puis voilà l’«I’m Not In Love» de 10cc qu’elle duette avec une certaine Brandon Flowaers : elle semble très autoritaire, mais quand l’Hyndie arrive dans le couplet, ça se met à sonner. Elle duette avec Debbie Harry sur «Try To Sleep». Catastrophique ! C’est même pathétique. Cette pauvre Debbie n’a jamais eu de voix. La plupart des invités et des invitées de l’Hyndie ne servent à rien. Ça ne te rappelle rien ? Oui, l’album des duos de Jerry Lee, Last Man Standing, où tous ces gros branleurs sont venus se vautrer en croyant pouvoir duetter avec Jerry Lee. Ça se termine avec «(You’re My) Soul & Inspiration» de Barry Mann & Cynthia Weil que l’Hyndie duette avec devinez-qui... Oui, l’Auerbach ! Il ose ramener sa fraise dans cette histoire. Pauvre crêpe ! Ils essayent de refaire tous les deux la fin du «You’ve Lost That Lovin’ Feelin’» des Righteous Brothers, mais la pauvre crêpe braille un ‘baby’ complètement raplapla. T’as vraiment des super-cloches sur cet album, comme sur l’album de Jerry Lee. Ces pauvres cloches s’y ridiculisent pour l’éternité. Les seuls qui passeront à la postérité avec l’Hyndie sont bien sûr Lanegan et Lucinda Williams. Le conseil qu’on pourrait donner à l’Hyndie serait celui-ci : entoure-toi mieux. Fuis les super-cloches et les incapables.

    Signé : Cazengler, Personality Chrissis

    Chrissie Hynde & Pals. Duets Special. Parlophone 2025

    Tom Doyle : Talk of the town. Mojo # 387 - Februrary 2026

     

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    3B

    TROYES - 10 / 04 / 2026

    ELIZA STARK AND THE DAPPERS

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             Strict minimal. Peu de choses. Une grande contrebasse blanche. Aucun sticker. Une Gretsch blanche. Une batterie, l’on ne voit que la grosse caisse, d’autant plus blanche que sur la façade le lettrage noir et la goutte de sang d’une rose rouge non éclose en font ressortir l’incandescence de sa blancheur.  

             En attendant qu’ils arrivent, je rejoute une goutte de noir. Viennent du Montenegro. Le mont noir. Non ce n’est pas une ville, mais un pays. Situé sur la mer Adriatique qui ne lui offre qu’une courte façade maritime, le reste est constitué de montagnes et de vallées. Pendant longtemps le Montenegro a fait partie de la Yougoslavie. Donc un groupe monténégrin. Pas du tout. Viennent de Russie. De Saint-Pétersbourg. Se sont exilés lorsque la guerre a éclaté entre la Russie et l’Ukraine… Tiens, tiens, rockabilly et politique sont deux mots que l’on ne rencontre pas trop souvent associés.

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             Se mettent en place. Sobrement sans chichi. Dan et Eliza sont pratiquement côte à côte. Juste un étroit espace entre eux qui de tout le set permettra d’entrevoir Evgeny derrière sa batterie. N’en font pas des tonnes. Petits regards échangés et hop c’est parti. Un petit instrumental, pour se chauffer les doigts. C’est tout mignon, une espèce de sonorité slowack des années soixante mais trottiné à la manière des canters d’entraînement que l’on faisait endurer aux pouliches pour les mettre en forme pour deux heures plus tard les mettre au départ de la course. Evgeny s’arroge la part du lion, le plus âgé, une frappe lourde et en même temps très fluide. Dès le départ l’on saisit qu’il n’est pas là pour se faire oublier.

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             Faut dire qu’Eliza est d’emblée inoubliable. L’a du chien. D’ailleurs elle tient sa big mama en laisse, d’une poigne ferme. Ce soir elle emprunte un look à la Imelda May. Quelle classe ! Vous trouverez facilement des photos d’elle sur lesquelles elle arbore d’autres apparences. Toujours aussi belle, une grâce naturelle, une simplicité sans artifice. Elle attire les regards.

             Ils nous ont prévenu, un concert de hot rockabilly. On dit toujours ça. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Il aura fallu qu’elle assène trois coups seulement sur ses cordes, pour que l’on comprenne que ce n’était pas un mensonge. J’ai dit trois coups j’aurais mieux fait de parler d’avalanche. Elle slappe plus vite que son ombre, elle tient le rythme sans faillir, derrière avec son métronome sinueux nous permet de nous rendre compte de l’invariance rythmique et néanmoins kaotique de la Miss.

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             Si vous avez envie de griffonner une lettre d’encouragement au pauvre Dan auquel la Demoiselle ne laisserait aucun emplacement pour se servir de sa guitare, jetez le brouillon dans la corbeille à papier. Dan n’assure pas, il maîtrise, pas le genre de gars à s’affoler pour une tornade force dix, l’est toujours présent quand il faut et encore plus quand vous ne l’attendez pas, c’est un pointilliste, une note par ci, une note par-là, intervention adéquate à tous moments, l’est comme le gars qui vous fiche les banderilles sur le dos du taureau, mais dix fois sur un morceau de deux minutes il vous plante une estocade à immobiliser un troupeau de bisons lancé au grand galop. En plus souvent avant d’officier, il jette un regard complice à Eliza.

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             Je n’ai pas tout dit sur Eliza, certes elle slappe, comme assis tout tranquillou sur votre banquette vous regardez, par la fenêtre d’un train à grande vitesse, le paysage vous sauter au visage et disparaître instantanément pour se renouveler à chaque instant.  Elle slappe à mort et à vie, mais elle chante aussi. Chant champagne explosif, chant(-)illy à la nitroglycérine. Une voix implacable, des intonations coups de fouet sur les échines de la chiourme lors d’un combat naval, elle tire à boulets rouges, sans faillir, sans faiblir, un vocal d’airain, un glaive d’acier, un couperet de guillotine, étonnez-vous que le public ait perdu la tête à chaque fin de morceau !

             Ils alignent les morceaux comme au tir aux pigeons. Plein cœur de cible à tous les lancers. Sont époustouflants. Le rockabilly comme vous ne l’avez jamais entendu. Une épure. La netteté d’une Idée platonicienne. Surtout cette force, cette netteté, cette violence. Un rockabilly féroce. Une bête fauve qui vous fait l’offrande de la beauté pure de sa course au bout du soleil et de la nuit.

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             La prestance d’Eliza, oui, sa révoltante facilité, oui mais aussi le génie d’Evgeny, alors que ces deux compères jettent toute la gomme, lui en retrait, il module, il efface, ne vient pas du jazz pour rien, l’a la frappe serpentine, celle qui se sort de toutes les difficultés, passe au travers de tous les collets, qui ordonne sans effort, l’apporte en quelque sorte une présence tutélaire à tous les excès, il n’impose rien, il pose, il façonne, il amoindrit et il exhausse, il ne bétonne jamais, il apporte le liant  qui permet au Léviathan de respirer.

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             Dan dans la retenue. Dan dans le danger aussi. Il instille les vrilles qui déséquilibrent l’ensemble, et les cales qui permettent de ne pas basculer dans le n’importe quoi. Joue de sa guitare comme l’on instille dans une potion, la goutte mortelle ou l’élixir de longue vie.

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             Trois sets. Le premier comme un typhon qui déferle sur vous sans préavis. Un gigantesque serpent de mer qui vous entoure de ses anneaux, vous avale tout cru, et vous procure l’extase du rocker que vous avez toujours recherchée et jamais jusqu’à lors rencontrée. Torride. Inarrêtable. Vous jugez que le miracle dure depuis trop longtemps. Que cette fois c’est le dernier morceau, l’ultime flamboyance. Z’ alignent encore cinq titres aussi titanesques, puis encore cinq cerises sur le gâteau flambé au rhum. Ils arrêtent, avec regret. Promettent de revenir dans dix minutes.

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             Incroyable, mais vrai, dix minutes top chrono plus tard ils sont de retour. Pour ce deuxième set, ils déploient un autre éventail. Celui des reprises, à la moulinette rockab, cela va du Theese boots are made for walkin’, vous ne les aviez jamais vu se manier le train aussi rapidement, faut dire qu’avec ces High Heel Sneakers sur lesquels Eliza s’est hissée, nos pauvres bottes ont intérêt à ne pas faire piètre figure. Suivra un Johnny Be Goode, jamais entendu poussé à un tel maximum, le rockab ne respecte rien, même pas le rock’n’roll. Comparée à cette diablerie la moulinette punk se transforme en tortillard à crémaillère. D’ailleurs ils aligneront aussi un Never Can tell davantage cloué dans les normes chuckberryennes, mais avec de clous rouillés et tordus. Pour souhaiter un bon anniversaire à Brian Setzer l’on entendra Eliza pousser le miaou à bon escient… Faut croire qu’elle a dû réveiller les tous les matous du quartier. Car l’intermède précédant le troisième set sera plus long. Z’avez une foule de matous-vus qui font la queue pour avoir droit de prendre une photo avec la toute belle. Tant qu’il y aura des hommes comme disait le film…

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             Le troisième set renouera avec l’incandescence du premier. Petit aparté : dans la journée avant de partir j’ai jeté une oreille à That Look, le nouveau single des Stones, les Stones y font du Stone dans le style première mouture. Ce n’est pas mauvais, mais j’ai peur que personne ne se jette de joie par la fenêtre après l’avoir entendu. Ben, Eliza et ses carillonneurs nous ont offert une version de Paint it Black, un ravage, qui a mis le feu aux poudres, l’ensemble du 3 B plein comme un œuf de brontosaure s’est massé devant le groupe en hurlant de joie. Pour ma part vingt-quatre heures après je ne me suis pas encore remis de cette interprétation. Elle surpasse même celle d’Eric Burdon et ses sauvages Animals… La fin du set a été une véritable tuerie, je ne m’étends pas dessus car je ne voudrais pas être inculpé pour complicité de  meurtres collectifs en réunion.

             Un grand merci à Béatrice la patronne pour ce groupe exceptionnel que personne ne connaissait… mais comment a-t-elle fait pour le dénicher !

    Damie Chad.

    Photos : Eric Duchêne / Djamal Maklouf

     

    *

            Comme promis nous revenons sur Cult of Occult, car le culte des choses cachées ressemble quelque peu à la non-existence des Dieux.

    FIVE DEGREES OF INSANITY

    CULT OF OCCULT

    (Season of the Mist / 2016)

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             Ces deux visages sont-ils les pendants des deux masques du théâtre, l’un souriant représentant la comédie, l’autre mine atterrée symbole du drame. A part qu’ici, ils sont tous deux effrayant, le deuxième arborant une expression de méchanceté bien plus dure que celle exprimée par le premier déjà peu engageant. Les yeux se touchent comme des vases communicants, ils expriment cette idée de degrés, les barreaux d’une échelle n’appartiennent-ils pas à la même échelle.

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             Nul besoin de se demander, le cadrage et les couleurs nous y obligent, si ce n’est pas un double clin d’œil à la célèbre pochette de In the court of the Crimson King de King Crimson. Rappelons que le disque est sorti en 1969 et que  la tête du roi pourpre est censée représenter l’homme (américain) schizoïde du vingtième siècle, partagée entre l’horreur de la guerre du Vietnam et le rêve hippie qui commence à s’effilocher…

             L’artwork est signé par Provoking Drama qui n’est autre que l’artiste Jeni Fitts, une œuvre aux portes de la folie. Qu’elle porte en elle et qu’elle essaie d’extérioriser par la peinture. Pensons à Gérard de Nerval et à Friedrich Hölderlin pour mesurer l’ampleur du combat qu’elle mène contre les structures étrangères du monde qui s’immiscent en elle.

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             Le titre est éloquent. Ces degrés d’insanité sont à comprendre comme les degrés d’une initiation. De la main gauche. Si nous avons choisi de traduire insanity par insanité et non par folie, c’est parce que la spécificité de ce terme en français induit une idée de jouissance à se vautrer dans les aspects les plus dégradants de la nature humaine.

    Alchoholic : (avec un tel titre l’on ne s’étonnera pas que le groupe se fasse traiter d’alcoolique, toutefois il est nécessaire de le comprendre comme une  provocation mais aussi comme une  revendication affirmée, n’oublions pas  le nom du groupe, l’on ne mime pas les rituels.) : un bruit inaudible qui croît lentement, une batterie hésitante, titubante, cahotante, quelques coups de cymbales pour le corps qui penche, qui flanche, qui se déhanche, qui s’enclenche en dernier ressort dans sa démarche hésitante, le  gargouillis horrible de la voix, vomissures affleurantes, on croirait notre anti-héros prêt à s’effondrer dans les deux minutes qui viennent, mais non, il se reprend, un nouvel élan, un nouvel allant, son corps se cabre, se cambre, il assume, il assomme la foule de ses invectives, il manie l’invective, contre la vie et contre les autres, il ne boit pas pour oublier les problèmes qu’il n’a pas. Il boit pour oublier les autres, l’alcool comme une tour d’ivoire, une protection, un barrage contre le monde, le bruit décroît lentement jusqu’à devenir inaudible. Nihilistic : coups de gong tirebouchonné, la cérémonie peut commencer, grands coups de battoirs clinquants, la pièce est vide, les fidèles sont absents. Chant de haine martial. Si vous n’avez pas compris pourquoi je bois, voici l’explication, première stase : parce que je ne suis rien, je suis vide, comme vous d’ailleurs. Stase deux : mais vous ne le savez pas, vous ne voulez pas le savoir, vous vous prenez pour quelque chose, pour quelqu’un, mais vous êtes vide, la batterie plus forte, la basse fait le gros dos, une fois morts vous ne serez plus rien, déjà que vous n’êtes rien de votre vivant, vous êtes méprisables. Stase trois : le coup de couteau final : vous croyez en un être suprême, vous le priez, il n’existe pas. Les guitares bourdonnent comme des mouches sur un cadavre. Attention solo de batterie : des coups redoublés pour renverser des quilles de bois creuses, borborygmes de haine. Rien. Même plus de musique, c’est le coup de grâce, il éructe comme un pope russe ivre qui ne croit plus depuis longtemps à l’évangile, alors il vous donne l’absolution en grognassant la liste des commissions.  La baudruche crevée de Dieu en prend plein la gueule pour pas un rond. Misanthropic : une tornade sonique, on a compris qu’il ne s’aime pas et qu’il n’aime pas Dieu, mais si l’absence d’amour est une chose dont on se passe très bien, il est une chose que l’on chérit : la haine. La haine de l’autre. Un long passage battérial du genre enfoncez-vous ça dans la tête. Il vitupère. Il hait tout le monde, les hommes, les femmes, les jeunes et les vieux, la guitare grince comme un pendu à la grande vergue d’un bateau amiral. Elle insiste, elle vous refile un riff laminoir, et le vocal scande et danse comme un peau-rouge autour d’un poteau de torture, la haine est sans limite, il conspue l’humanité entière, le vocal chie sur vos têtes dans le vain espoir facétieux que vous sentiez la rose, l’a juste l’envie de tuer, de transpercer, d’écraser, de découper, de déchirer, la guitare vous fait un bruit de bombardier et de missiles glissant dans le ciel, apocalypse maintenant et toujours jusqu’à l’extinction de l’espèce humaine, une corde  de basse qui résonne comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase,  la haine n’a pas de fin, elle prend son temps, parfois elle brûle, parfois elle couve. Des œufs de haine. Les deux dernières minutes sont des bruits de forteresses volantes en mission pour recouvrir l’humanité d’un tapis de bombes.  Vous conviendrez qu’elle ne mérite pas mieux. Psychotic : machines, l’on se croirait dans une usine, imaginez la bande-son d’un cerveau qui fonctionne tout seul, sur lequel son propriétaire ne peut avoir une quelconque action modératrice. Un atelier qui marche tout seul. Cependant c’est le moment de la prise de conscience, le vocal s’estime malade, il est le premier à comprendre qu’il est possédé par l’idée de faire du mal, de tuer, de faire souffrir, sa plus grande jouissance serait d’assassiner le monde entier, il sait que c’est horrible, il ne peut s’en empêcher, il hurle de toutes ses forces comme un possédé. Par lui-même, sûrement, par sa propre haine, assurément mais aussi par Satan, bruit catastrophique c’est  Satan qui le lui ordonne, maintenant il peut s’amuser avec chacune de ses victimes, la torturer sadiquement, la faire souffrir lentement, je suis enfin habité par une passion, le monde a enfin un sens. J’exagère en écrivant que le morceau se termine par une joyeuse mélodie, mais enfin il y a aussi du vrai dans ce que je dis. Satanic : dernier stade, suprême degré, un son qui vient de loin, qui s’installe, qui occupe toute la place, le moment de l’inversion, la déclaration de guerre à Dieu, le monde est inversé, Satan est le Père et je suis le fils, je viens apporter la désolation, la destruction, l’humanité entière est condamnée à périr en d’atroces souffrances, en tortures dégoûtantes, vous avez un rire de cymbales qui vous fait froid dans le dos, le prophète déclare ses intentions, il conte son programme ligne par ligne, les légions de Satan se lancent sur leurs victimes, avec fureur mais sans se hâter, les coups pleuvent de partout,  l’on n’entend plus qu’un gargouillements de sang qui coule, matraquage grandiloquent, le Punisseur de l’engeance humaine donne ses ordres, nul ne doit en réchapper, tous doivent souffrir, les légions de Satan oeuvrent méthodiquement, le massacre dure longtemps, la batterie joue un peu la mouche du coche, la tuerie universelle ne se hâte pas, nul ne doit en réchapper, le vocal est en crise, il répète sans cesse les mêmes mots, les mêmes formules, un dernier riff compressif s’obstine, une vrille qui détruit tout ce qu’il reste de l’Humanité. Fin brutale. Travail achevé.

             Un opus créé pour déplaire. Cult Of Occult ne prend pas des pincettes. Z’emploient des tenailles rougies au feu pour vous faire entendre le sens des mots tout en vous écorchant les oreilles. Musicalement les esprits raffinés trouveront l’ensemble un tantinet répétitif. Ce n’est pas leur problème. Ne sont pas là pour mettre des guirlandes sur les cadavres.

             Si l’’Humanité est médiocre, si c’est un grand honneur que de l’éliminer, autant accomplir cette tâche sans attendre. La logique est imparable. Reste un problème : c’est que cette entreprise de saccage généralisé ne semble pas procurer à ce travailleur de l’horrible une grande jouissance. L’était plus heureux lorsqu’il était alcoolique que lorsqu’il obéit à son Père. Il maudissait ceux qui croyaient en Dieu, le voici devenu l’exécutant servile des basses œuvres de son patron. Il ne lui reste donc qu’à tuer son nouveau Dieu, autrement dit Satan. Ce qui entre parenthèses est accompli dans notre antérieure livraison 731 dans l’opus I Have no Name sorti voici quelques jours.

    Preuve que Cult of  Occult construit pas à pas une œuvre qui ne cherche pas à tout prix le sensationnalisme. Le groupe joue une partie d’échecs avec lui-même et contre le monde. Ils ont pris le parti des noirs. Ne sont pas pour rien des partisans d’une vision occulte de l’univers. Chaque disque est à considérer comme une partie jouée. A chaque fois l’enjeu se modifie. Ne vous reste plus qu’à reprendre tous leurs disques et à méditer sur les contreparties.

    Damie Chad.

     

    *

             Quand j’ai vu le nom du groupe je me suis dit : tiens encore des écologistes, ensuite j’ai réfléchi, j’aurais dû commencer par-là, c’est quoi une carnation verte me suis-je demandé, poursuivant ma première impression j’ai décrété que ce devait être une touffe d’herbe, heureusement mon cerveau a revivifié la bougie de mon intelligence qui commençait à décliner, une carnation verte me suis-je écrié c’est la peau d’un mort, voici qui devenait diablement plus intéressant, j’ignorais que cette déduction était totalement fausse mais le reste de la pochette m’a convaincu…

    A DARK POEM PART I

    THE SHORES OF MELANCOLIA

    GREEN CARNATION

    (Season of the Mist / 2025)

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    Merveilleuse pochette. Nous retrouvons Niklas Sundin qui a déjà signé, entre autres, deux couves pour Aephanemer (voir livraisons 705 du 09 / 10 / 2025 et 710 du 13 / 11 2025) que nous avons beaucoup aimées surtout celle de l’album World of Wilderness qui exprime si bien par son merveilleux équilibre le sentiment de la finitude apollinienne de la grécité antique. Tout autre époque pour ces Rivages de la Mélancolie dans lesquels se télescopent et la modernité de la bande dessinée et l’attrait de l’esthétique symboliste.

    Il y aurait beaucoup de réflexions à mener quant à l’interprétation de cette antagoniste fusion entre la modernité de l’art de la BD et le mouvement pictural symboliste. La remise en cause de la suprématie de la clinquante imagerie du surréalisme s’est d’ailleurs en partie effectuée ces dernières décennies par le jeu de l’illustration des pochettes des trente-trois tours.  Face à une modernité angoissante il ne s’agit pas d’un retour timoré vers la vieillotterie d’images rassurantes mais l’expression logique du déploiement du rock’n’roll, art phonique enté sur la révolte du mouvement romantisme dont il est et l’ultime surgeon et une nouvelle semence.

    Green Carnation provient de Norvège. Il fait partie de ces groupes qui bénéficient d’une aura mythique quant à leur traitement du Metal dont ils ont expérimenté toutes les sentes. Toutes les traverses et tous les travers. Il a connu des temps d’arrêt et moult changements. Toute métamorphose nécessite des stations chrysalidaires. A Dark Poem est une trilogie ambitieuse, le troisième volet est à venir.

    Kjetil Nordhus : lead vocals, backing vocals / Stein Roger Sordal : bass, rhythm guitars, lead guitars, keyboards / Bjørn Harstad : lead guitars, effects  / Endre Kirkesola : keyboards, synthesizers, organs, effects /Jonathan Alejandro Perez : drums

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    As silence took you : un concept album. Tout de suite un parti pris. Le texte est privilégié par rapport à la musique. Attention de supers musicos mais qui servent une musique d’accompagnement. En contrepartie Kjetil Nordhus a intérêt à assurer. S’en tire bien. Le texte n’est pas des plus faciles. Commence par un mort.  Ce n’est pas le plus terrible. Un homme se penche sur son passé. Ce n’est pas le décès de la mère qui compte. Ce sont les mille morts qu’occasionnent les mille mots d’une maman qui jugeait son gamin durement. L’a fallu qu’il fasse avec, même si avec le temps il comprend qu’elle le mettait en garde contre la vie. Du pathos, mais si bien modulé, sans affectation que l’on se laisse prendre. La musique est au point, mais l’on aurait un orchestre symphonique à la place, s’en apercevrait-on… In your paradise : je vous rassure sur la vidéo il y a bien un orchestre de rock qui joue – même si par deux fois Ingrid Ose s’en vient jouer de la flûte traversière – l’on remarque la barbe grise de

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    Nordhus et cette étrange manière d’Alejandro Perez de se servir de son bras droit comme s’il était indépendant de son corps, pour le décor vous connaissez, c’est Gaza ou l’Europe dans deux ou trois ans, curieuse manière de décréter ces scènes de violence comme le paradis, mais soyez philosophe comme les paroles de la chanson, ces horreurs sont l’endroit où tu vis, profites-en bien, c’est le seul paradis dans lequel tu vivras, sois-en persuadé dans ta tête. Me, my enemy : z’y vont sur la pointe des pieds, mer calme et paisible, en plus ils partagent mon optimisme sur les années futures, la mort plane plus près de nous qu’on ne le pense, alors ils préparent une stratégie de survie, vos ennemis, leurs canons, leurs missiles, certes ils sont forts et dangereux, mais le plus grand de vos ennemis, c’est vous, c’est votre peur qui vous empêche de rire et de sourire à la vie même quand la mort s’approche, l’on n’est pas loin du concept d’amor fati ( Amour du destin) que Nietzsche a développé dans son œuvre, le fait que nous soyons mortels nous oblige à accepter la vie qu’elle soit bonne ou mauvaise. Riez, chantez, dansez. The slave that you are : entrée fracassante, la mort n’est pas sans cesse à nos trousses, pourquoi une telle hargne metallique alors que nous sommes dans notre petite vie pépère, dans notre niche écologique de survie, parce que tu es un esclave, avec une âme d’esclave, tu bosses et tu obéis, tu profites des miettes du Système, mais le système t’a déjà volé ton acceptation et ton âme. Ne te pose pas trop de question et n’en formule aucune. Surtout abstiens-toi de position politique… Une voix doucereuse vient te conseiller. Ecoute plutôt le fracas de la musique. The shores of melancholia : peut-être le plus beau morceau du disque parce que le plus énigmatique. Lyrique à souhait, c’était avant, quand Ophélie avait trouvé refuge dans les bras d’Hamlett, le temps a passé, Eros a estompé Arès, à moins que ce ne soit tout à fait le contraire, pour un temps, était-ce vraiment le bonheur, tant de soldats sont morts… Une histoire humaine parmi d’autres. Qu’en reste-t-il… Too close to the flame : le dernier morceau. Le bilan. Dans sa tête tout s’emmêle, en est-il lui-même conscient alors qu’il est en pleine introspection, elle (qui ?) n’est plus là, l’essaie de faire avec, se débat avec ses fantômes, mais le revenant le plus fantomatique n’est-ce pas lui-même… Un pied dans la vie. Un pied dans la mort. La sienne ou celle des autres. Etrangement l’accompagnement atteint à une dimension épique.

             Ces Dark Poems, comme leur qualificatif l’indique sont bien sombres. Si l’on vit : l’on survit. Et si l’on survit n’est-on pas déjà mort. Est-ce nous qui renonçons à la vie. Ou la vie qui renonce à la mort.

    A DARK POEM PART II

    SANGUIS

    GREEN CARNATION

    ( Season of the Mist / Avril 2026)

    Pochette choc. De Niklas Sundin. Le soleil est tombé sur la terre. Une minuscule goutte de sang si on compare la planétaire catastrophe de notre habitat à l’incommensurabilité du monde. Cette peccadille ne suffirait-elle pas à teindre le monde de notre vulnérabilité triomphante. Sommes-nous sûrs qu’elle ne se soit pas infiltrée en notre intérieur. D’ailleurs n’est-elle pas tombée de la lymphe de notre pensée…

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    Kjetil Nordhus : - vocals / Stein Roger Sordal : bass, rhythm guitars, lead guitars, keyboards / Endre Kirkesola : keyboards, synthesizers, organs, effects, backing vocals / Jonathan  Alejandro Perez : drums.
    Sanguis : étrange ce rythme un peu chinois pour débiter ce deuxième volet de la trilogie, ne dure pas très longtemps, ce premier morceau ressemble un peu à l’ouverture du premier opus, un accompagnement, un vocal imprime sa forme à la musique même lorsqu’il se tait, des montées et des descentes, une voix qui grinçonne un tantinet alors que les instrus nous la jouent générique, le thème identique, pas seulement axé sur la mère, cette fois la famille en entier, le père en prend pour son grade, violent, buveur… se dégage tout de même une espèce de sérénité, le paternel lui aussi trimballe ses propres valises, son exemple parce qu’il sera un contre-exemple pour le fils, aidera celui-ci à s’en sortir, tout compte fait sont tous dans la même galère. Sur la fin le son se froisse, un peu à la manière d’une âme blessée… Loneliness told, loneliness unfold : (Stein Roger Sordal : lead vocal) : une voix qui parle, est-ce soi-même ou un ami, vivre dans la crainte n’est pas possible, avoir le courage de surmonter ses anciennes douleurs, triste mélodie, une guitare et un simple chant, tu as le droit de te confronter à ton passé dans lequel tu t’enfermes, la solitude referme ses ailes sur toi, sans doute faut-il boire la coupe jusqu’à la lie. Sweet to the point of bitter : après la triste ballade, l’envol hésitant avec ses chutes et ses rebondissements, sans doute faut-il totalement intérioriser l’échec pour non pas s’en débarrasser mais s’en servir comme d’un trampoline pour rebondir et retomber, dix fois, cent fois, mais de plus en plus haut, ne pas partir dans la vie au grand galop, un trot fragile peut suffire, l’espoir fait vivre, ne se sent-il pas la force de faire admettre sa faiblesse à une autre âme, le rythme galope, le vocal s’enflamme et gagne en intensité. Faut prendre le temps d’écouter, l’accompagnement semble couler de source mais il épouse les émois de l’âme blessée qui s’automédicamente au plus près. Une subtilité instrumentale surprenante. I am in time : c’est parti, pour l’acceptation de soi, tout le passé, le présent et le futur, même si la voix tremble un peu, même si la musique semble parfois retenir son souffle dans la crainte d’éteindre cette soif de volonté, ce désir de vivre envers et contre tout, l’est maintenant dans la présence de son existence, pour les bons comme pour les mauvais moments, le chant accède à une plénitude d’acceptance étonnante. Fire in ice : le feu en soi, la glace aussi, se confronter aux autres, pour mieux se retrouver en soi-même, s’accepter tel que je suis, même si je ne sais pas trop où je me situe, la musique court, la voix implore, la basse rabat les bassesses, la voix s’élève, encore plus claire pour affirmer sa propre prégnance dans la nature, maintenant elle se gonfle de colère, elle ne croit plus qu’en elle-même, davantage qu’en lui-même, pas un héros, mais exemplaire. Triomphe du moi sur soi-même. Lunar tale : ( :+ Ingrid Ose : flûte) : métaphore, la voix traîne, comme un enfant qui veut persuader ses parents qu’il est devenu grand, le grand saut, la flûte d’Ise, les notes de piano, cette guitare grattée, le moment du grand partage, la grande résolution d’être soi jusqu’au bout de soi, ne plus regarder en arrière, étrange toutefois cet hymne au vouloir-vivre, sur une musique qui semble avoir du mal à s’agréger, que présage cette dichotomie, le meilleur ou le pire… Nous attendrons le troisième volet.

             J’avoue que je ne suis pas très sensible à cette musique, trop prog à mon avis. Quant à la thématique elle me paraît un peu trop souffreteuse. Résiliente pour lâcher la tarte à la crème de notre époque. L’ensemble n’a pas la force du Cri de Münch. Ce que je préfère dans ces deux opus ce sont les deux couves de Niklas Sundin.

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    Sanguis (Blood ties) : vidéo sortie en avant-première du premier titre de l’album. Toujours intéressant à regarder, celle de Paradise (voir plus haut) qui accompagnait le premier volet s’avère supérieure, presque hiératique. 

    Damie Chad.