AU HASARD DHÔTELLIEN ( 16 )
...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...
2021
ANDRE DHÔTEL
RIMBAUD ET LA REVOLTE MODERNE
( Gallimard / 1952 )
Reprise de L'œuvre logique de Rimbaud parue en 1933 aux Editions de la Société des Ecrivains Ardennais ( que nous ne possédons pas ) qui nous apparaît un peu comme l'adieu à la poésie de Dhôtel, non pas à l'écriture de poèmes, mais au rêve de notre écrivain de bâtir une œuvre poétique d'envergure. L'on discerne dans le premier chapitre introductif cette idée par excellence dhôtellienne, de notre monde constitué d'univers physiquement imbriqués mais ontologiquement séparés et dépourvus de toute communication. Ces pages sont beaucoup plus fouillées et abouties que le corpus des textes théoriques qui forment La littérature et le hasard laissé à l'état de brouillons... Nous remarquerons toutefois que le hasard n'est pas une dimension rimbaldienne. Pour qu'il y ait hasard il est nécessaire qu'il y ait rencontre, or l'aventure de Rimbaud s'avèrera toute intérieure – même s'il a tenté de la vivre selon des exigences comportementales et sociétales qui lui soient propres - elle est celle d'un homme seul. Et même d'un individu en guerre avec ses contemporains.
Donc Rimbaud, dont Dhôtel délaissant tout récit strictement biographique s'acharne à retrouver la logique de l'itinéraire poétique, s'en référant systématiquement aux textes sans donner la plupart du temps le titre des poèmes dont ils sont extraits. C'est durant son enfance – que l'on se complaît à décrire comme étriquée sous la férule d'une mère dominatrice – que le jeune Arthur aurait connu – une seule fois – un sentiment de complète plénitude que plus tard il érigea en preuve absolue de l'existence d'un état du monde que littérairement l'on nommerait l'âge d'or et religieusement le paradis. Il ne s'agit pas pour Rimbaud d'une extase ou d'une révélation divine, mais d'une expérience, quasi-naturelle, car propre à l'enfance, de connaissance que nous nommerons faute de mieux de poétique, puisque c'est par ses poèmes que Rimbaud en a laissé témoignage. Ce moment hors du temps il lui attribuera le nom d'un espace mythique qu'il appellera l'Orient.
L'Orient est un lieu romantique par excellence, souvenons-nous de Chateaubriand, de Lamartine et de Gérard de Nerval et de leurs Voyage en Orient. L'Orient rimbaldien ne se situe point sous d'aussi lointaines latitudes. Il est tout près. Il serait facile d'accroire qu'il se trouve en la seule tête de notre adolescent. Non, pour Rimbaud son Orient n'est pas un songe. Il n'appartient pas au domaine des rêveries consolatrices et réfugiales. Littérairement parlant cette notion d'Orient nous évoque Les Orientales de Victor Hugo. A la fin de son volume Dhôtel confirme cette intuition en évoquant la poésie parnassienne - notamment cet immense et important poëte que fut Leconte de Lisle aujourd'hui bien oublié - espace poétique dans lequel l'œuvre de Rimbaud s'inscrit, d'après lui, logiquement. Si l'influence des Orientales sur la poésie parnassienne est évidente, le rapport de Rimbaud avec la logique aristotélicienne est plus difficile à admettre. Il faut pour cela entendre l'œuvre maîtresse d'Aristote en le contraire de son énoncé, allogiquement en quelque sorte, car il est des choses qui n'ont pas besoin de cause pour être. Notamment pour Rimbaud l'existence de cet Orient.
Il existe en toute objectivité. Autant que Pompéi enseveli sous les cendres du Vésuve, à cette différence près que la couche de tuf qui le recouvre est beaucoup moins épaisse. Pas de terre à gratter. Cet Orient a été empoussiéré, tari et asséché, perverti par des siècles de civilisation – notamment chrétienne mais aussi littéraire. L'enveloppe séparatrice est strictement mentale. Il suffit de vouloir le voir pour le voir. La fameuse Lettre du Voyant perd toute son étrange opacité. Si vous désirez voir l'Orient il suffit de se défaire de tout ce qui obstrue votre vue : la race humaine s'est déshabituée de toute véritable vision, entre l'Orient et elle, elle a entassé de fausses idées, de mauvaises habitudes de paresse intellectuelle. La preuve : les textes de Rimbaud sont remplis de descriptions de villes fabuleuses. Peut-être ne les avez-vous jamais aperçues. Ne vous en prenez qu'à vous. Rimbaud vous apprend comment faire, il suffit de se défaire de toute cette fausse rationalité que l'on vous a inculquée depuis l'enfance, libérez-vous de vos décevantes appréhensions du monde, changez vos habitudes, vous connaissez la formule : dérèglement des sens, ce n'est pas difficile, un peu d'alcool, un peu de haschich, mais surtout transformez votre mode de vie, refusez l'emprisonnement du travail, ne soyez plus sédentaire, courez les routes, connaissez un peu la misère et la crasse, cela vous aidera à remettre vos points de vue en question, par exemple vos certitudes quant au savoir académique et vos préventions contre l'art populaire. Rimbaud en appelle à une révolte totale. L'homme doit se faire barbare, renouer avec une innocence cruelle... Rimbaud ne s'interdit rien. Années voyou, années sauvages... combien de temps cette illumination durera-t-elle ? N'empêche que cette faste période s'achèvera. Nous ne sommes pas encore au moment où Rimbaud se détache de la poésie. Mais au début de la crise qui l'emmènera à cette décision.
La cause de cette cessation de l'aventure poétique rimbaldienne est à chercher non pas dans ce qui précède, mais dans ce qui suit. De nos jours, certains – nous ne sommes pas de ceux-là - s'étonnent que dans sa Lettre du Voyant Rimbaud l'iconoclaste reste très fair-play vis-à-vis de cette vieille barbe poussiéreuse de Lamartine. C'est que la cause survient après, comme sur la barque ivre de plénitude sur le lac, ô temps suspends ton vol, la mort nous attend aux tournant, et le barbare Rimbaud qui vit en son Orient doit lui aussi, après les premiers mois et émois d'exaltation passés, convenir que cela ne durera pas une éternité - pas vraiment retrouvée, elle s'en est allée – la poésie ne serait donc qu'un mensonge, une fausse promesse qu'elle se révèle incapable de tenir. Au pas gagné. Il n'y aurait donc pas de réalité poétique. Tous ces enivrements mirifiques ne seraient donc que fantasmagories, hallucinations, illuminations subjectives. Délires. Ardentes rêveries d'adolescent qui refuse d'endosser son statut d'adulte, de tenir un rôle dans la comédie humaine.
C'est à ce moment que nous voyons arriver le chrétien Dhôtel avec ses gros sabots. Ne lui en tenons pas rigueur, la lecture d'Une saison en enfer qu'il propose n'est pas stupide et tient bien la route. Le fait que pour raconter son aventure poétique Rimbaud l'anti-chrétien la qualifie d'enfer ne plaide guère en sa faveur, n'est-ce pas là faire allégeance, obliquement certes, au dogme de l'ennemi. Heureusement Dhôtel n'est pas Claudel. Il ne tire pas le pauvre poëte égaré du côté du christianisme. Il ne lui octroie pas en douce un prosélytique brevet d'absolution de dernière heure. Ce n'est pas parce que l'enfant Rimbaud a été baptisé que le jeune Rimbaud octroie à ce sacrement une opérativité efficiente. Rimbaud ne croit pas.
Rimbaud ne se renie pas. Considérée à l'aune chrétienne son aventure poétique est un échec, mais ce qu'il y a de plus terrible c'est que considérée à l'aune de sa volition strictement poétique, son aventure poétique est un désastre encore plus cuisant. Dhôtel vient à son secours non pour lui ouvrir la porte du paradis en lequel Arthur ne croira jamais, mais pour a posteriori apaiser intellectuellement, métaphysiquement, cette déception, il évoque ce grand négateur de Gorgias ( auprès de qui ce fantaisiste de Pascal est d'un optimiste délirant ), afin lui fournir un frère d'ombre digne de son refus.
Les Illuminations ont-elles été écrites après ou avant Une saison en Enfer. Sans doute un peu des deux serait-on tenté de répondre. A l'époque de la première mouture de l'ouvrage de Dhôtel les critiques supputaient leur antériorité, au début des années cinquante l'on n'en est plus si sûr. Dhôtel mentionne cette seconde hypothèse sans trop s'attarder. Sans doute n'a-t-il pas envie – on le comprend – de refondre tout son bouquin... Ce débat nous semble bien subalterne, que Rimbaud ait coupé calendrier en main du jour au lendemain son addiction allégeante à la poésie, ou que cette opération noétique ait exigé plusieurs mois, cela n'est d'une importance que très épisodique.
Ce qu'il y a de certain c'est que la deuxième partie de la vie de Rimbaud sera a-poétique. La coupure est franche et massive. D'autant plus évidente qu'il continue à écrire... des relevés géographiques... pour quelqu'un qui en une autre vie cherchait le lieu et la formule cela ne manque pas de sel... Il est vrai que je est un autre. Cette espèce d'impersonnalisation poétique Rimbaud l'aura réalisée, non pas comme il l'espérait, mais sous sa forme la plus impitoyable celle d'une amertume poétique que l'on ne retrouve pas à un aussi haut étiage dans la lyrique française. Rimbaud est désabusé de tout. Désormais il est ce qu'il n'espérait pas ne pas être. André Dhôtel décrit très bien cette situation du poëte vaincu mais pas soumis. Qui fait autre chose. Pas faute de mieux. Ni faute de pire. Rimbaud clôt un cycle : son voyage en Orient est nettement plus désenchanté que celui de ses prédécesseurs. Encore s'y rend-il par hasard, il aurait été tout aussi bien n'importe où ailleurs si une opportunité commerciale s'était présentée...
La postérité ne l'a pas voulu ainsi. Si Rimbaud a renoncé à la poésie, le public de la poésie n'a pas renoncé à Rimbaud.
André Murcie. ( Janvier 2021 ).