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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 4

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 16) RIMBAUD ET LA REVOLTE MODERNE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 16 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    ANDRE DHÔTEL

    RIMBAUD ET LA REVOLTE MODERNE

    ( Gallimard / 1952 )

    Reprise de L'œuvre logique de Rimbaud parue en 1933 aux Editions de la Société des Ecrivains Ardennais ( que nous ne possédons pas ) qui nous apparaît un peu comme l'adieu à la poésie de Dhôtel, non pas à l'écriture de poèmes, mais au rêve de notre écrivain de bâtir une œuvre poétique d'envergure. L'on discerne dans le premier chapitre introductif cette idée par excellence dhôtellienne, de notre monde constitué d'univers physiquement imbriqués mais ontologiquement séparés et dépourvus de toute communication. Ces pages sont beaucoup plus fouillées et abouties que le corpus des textes théoriques qui forment La littérature et le hasard laissé à l'état de brouillons... Nous remarquerons toutefois que le hasard n'est pas une dimension rimbaldienne. Pour qu'il y ait hasard il est nécessaire qu'il y ait rencontre, or l'aventure de Rimbaud s'avèrera toute intérieure – même s'il a tenté de la vivre selon des exigences comportementales et sociétales qui lui soient propres - elle est celle d'un homme seul. Et même d'un individu en guerre avec ses contemporains.

    Donc Rimbaud, dont Dhôtel délaissant tout récit strictement biographique s'acharne à retrouver la logique de l'itinéraire poétique, s'en référant systématiquement aux textes sans donner la plupart du temps le titre des poèmes dont ils sont extraits. C'est durant son enfance – que l'on se complaît à décrire comme étriquée sous la férule d'une mère dominatrice – que le jeune Arthur aurait connu – une seule fois – un sentiment de complète plénitude que plus tard il érigea en preuve absolue de l'existence d'un état du monde que littérairement l'on nommerait l'âge d'or et religieusement le paradis. Il ne s'agit pas pour Rimbaud d'une extase ou d'une révélation divine, mais d'une expérience, quasi-naturelle, car propre à l'enfance, de connaissance que nous nommerons faute de mieux de poétique, puisque c'est par ses poèmes que Rimbaud en a laissé témoignage. Ce moment hors du temps il lui attribuera le nom d'un espace mythique qu'il appellera l'Orient.

    L'Orient est un lieu romantique par excellence, souvenons-nous de Chateaubriand, de Lamartine et de Gérard de Nerval et de leurs Voyage en Orient. L'Orient rimbaldien ne se situe point sous d'aussi lointaines latitudes. Il est tout près. Il serait facile d'accroire qu'il se trouve en la seule tête de notre adolescent. Non, pour Rimbaud son Orient n'est pas un songe. Il n'appartient pas au domaine des rêveries consolatrices et réfugiales. Littérairement parlant cette notion d'Orient nous évoque Les Orientales de Victor Hugo. A la fin de son volume Dhôtel confirme cette intuition en évoquant la poésie parnassienne - notamment cet immense et important poëte que fut Leconte de Lisle aujourd'hui bien oublié - espace poétique dans lequel l'œuvre de Rimbaud s'inscrit, d'après lui, logiquement. Si l'influence des Orientales sur la poésie parnassienne est évidente, le rapport de Rimbaud avec la logique aristotélicienne est plus difficile à admettre. Il faut pour cela entendre l'œuvre maîtresse d'Aristote en le contraire de son énoncé, allogiquement en quelque sorte, car il est des choses qui n'ont pas besoin de cause pour être. Notamment pour Rimbaud l'existence de cet Orient.

    Il existe en toute objectivité. Autant que Pompéi enseveli sous les cendres du Vésuve, à cette différence près que la couche de tuf qui le recouvre est beaucoup moins épaisse. Pas de terre à gratter. Cet Orient a été empoussiéré, tari et asséché, perverti par des siècles de civilisation – notamment chrétienne mais aussi littéraire. L'enveloppe séparatrice est strictement mentale. Il suffit de vouloir le voir pour le voir. La fameuse Lettre du Voyant perd toute son étrange opacité. Si vous désirez voir l'Orient il suffit de se défaire de tout ce qui obstrue votre vue : la race humaine s'est déshabituée de toute véritable vision, entre l'Orient et elle, elle a entassé de fausses idées, de mauvaises habitudes de paresse intellectuelle. La preuve : les textes de Rimbaud sont remplis de descriptions de villes fabuleuses. Peut-être ne les avez-vous jamais aperçues. Ne vous en prenez qu'à vous. Rimbaud vous apprend comment faire, il suffit de se défaire de toute cette fausse rationalité que l'on vous a inculquée depuis l'enfance, libérez-vous de vos décevantes appréhensions du monde, changez vos habitudes, vous connaissez la formule : dérèglement des sens, ce n'est pas difficile, un peu d'alcool, un peu de haschich, mais surtout transformez votre mode de vie, refusez l'emprisonnement du travail, ne soyez plus sédentaire, courez les routes, connaissez un peu la misère et la crasse, cela vous aidera à remettre vos points de vue en question, par exemple vos certitudes quant au savoir académique et vos préventions contre l'art populaire. Rimbaud en appelle à une révolte totale. L'homme doit se faire barbare, renouer avec une innocence cruelle... Rimbaud ne s'interdit rien. Années voyou, années sauvages... combien de temps cette illumination durera-t-elle ? N'empêche que cette faste période s'achèvera. Nous ne sommes pas encore au moment où Rimbaud se détache de la poésie. Mais au début de la crise qui l'emmènera à cette décision.

    La cause de cette cessation de l'aventure poétique rimbaldienne est à chercher non pas dans ce qui précède, mais dans ce qui suit. De nos jours, certains – nous ne sommes pas de ceux-là - s'étonnent que dans sa Lettre du Voyant Rimbaud l'iconoclaste reste très fair-play vis-à-vis de cette vieille barbe poussiéreuse de Lamartine. C'est que la cause survient après, comme sur la barque ivre de plénitude sur le lac, ô temps suspends ton vol, la mort nous attend aux tournant, et le barbare Rimbaud qui vit en son Orient doit lui aussi, après les premiers mois et émois d'exaltation passés, convenir que cela ne durera pas une éternité - pas vraiment retrouvée, elle s'en est allée – la poésie ne serait donc qu'un mensonge, une fausse promesse qu'elle se révèle incapable de tenir. Au pas gagné. Il n'y aurait donc pas de réalité poétique. Tous ces enivrements mirifiques ne seraient donc que fantasmagories, hallucinations, illuminations subjectives. Délires. Ardentes rêveries d'adolescent qui refuse d'endosser son statut d'adulte, de tenir un rôle dans la comédie humaine.

    C'est à ce moment que nous voyons arriver le chrétien Dhôtel avec ses gros sabots. Ne lui en tenons pas rigueur, la lecture d'Une saison en enfer qu'il propose n'est pas stupide et tient bien la route. Le fait que pour raconter son aventure poétique Rimbaud l'anti-chrétien la qualifie d'enfer ne plaide guère en sa faveur, n'est-ce pas là faire allégeance, obliquement certes, au dogme de l'ennemi. Heureusement Dhôtel n'est pas Claudel. Il ne tire pas le pauvre poëte égaré du côté du christianisme. Il ne lui octroie pas en douce un prosélytique brevet d'absolution de dernière heure. Ce n'est pas parce que l'enfant Rimbaud a été baptisé que le jeune Rimbaud octroie à ce sacrement une opérativité efficiente. Rimbaud ne croit pas.

    Rimbaud ne se renie pas. Considérée à l'aune chrétienne son aventure poétique est un échec, mais ce qu'il y a de plus terrible c'est que considérée à l'aune de sa volition strictement poétique, son aventure poétique est un désastre encore plus cuisant. Dhôtel vient à son secours non pour lui ouvrir la porte du paradis en lequel Arthur ne croira jamais, mais pour a posteriori apaiser intellectuellement, métaphysiquement, cette déception, il évoque ce grand négateur de Gorgias ( auprès de qui ce fantaisiste de Pascal est d'un optimiste délirant ), afin lui fournir un frère d'ombre digne de son refus.

    Les Illuminations ont-elles été écrites après ou avant Une saison en Enfer. Sans doute un peu des deux serait-on tenté de répondre. A l'époque de la première mouture de l'ouvrage de Dhôtel les critiques supputaient leur antériorité, au début des années cinquante l'on n'en est plus si sûr. Dhôtel mentionne cette seconde hypothèse sans trop s'attarder. Sans doute n'a-t-il pas envie – on le comprend – de refondre tout son bouquin... Ce débat nous semble bien subalterne, que Rimbaud ait coupé calendrier en main du jour au lendemain son addiction allégeante à la poésie, ou que cette opération noétique ait exigé plusieurs mois, cela n'est d'une importance que très épisodique.

    Ce qu'il y a de certain c'est que la deuxième partie de la vie de Rimbaud sera a-poétique. La coupure est franche et massive. D'autant plus évidente qu'il continue à écrire... des relevés géographiques... pour quelqu'un qui en une autre vie cherchait le lieu et la formule cela ne manque pas de sel... Il est vrai que je est un autre. Cette espèce d'impersonnalisation poétique Rimbaud l'aura réalisée, non pas comme il l'espérait, mais sous sa forme la plus impitoyable celle d'une amertume poétique que l'on ne retrouve pas à un aussi haut étiage dans la lyrique française. Rimbaud est désabusé de tout. Désormais il est ce qu'il n'espérait pas ne pas être. André Dhôtel décrit très bien cette situation du poëte vaincu mais pas soumis. Qui fait autre chose. Pas faute de mieux. Ni faute de pire. Rimbaud clôt un cycle : son voyage en Orient est nettement plus désenchanté que celui de ses prédécesseurs. Encore s'y rend-il par hasard, il aurait été tout aussi bien n'importe où ailleurs si une opportunité commerciale s'était présentée...

    La postérité ne l'a pas voulu ainsi. Si Rimbaud a renoncé à la poésie, le public de la poésie n'a pas renoncé à Rimbaud.

    André Murcie. ( Janvier 2021 ).

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 15 ) DICTIONNAIRE DES PERSONNAGES.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 15 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    DICTIONNAIRE DES PERSONNAGES

    DES ROMANS D'ANDRE DHÔTEL

    OLIVIER ANNEQUIN

    ( CAHIER N° 18 / Novembre 2020 )

    Cette fois-ci le Cahier N° 18 de l'Association La Route Inconnue des amis d'André Dhôtel n'est pas comme les autres. Pas d'inédits, pas de présentation de pairs ou d'anonymes ayant croisé André Dhôtel, pas d'analyse d'un ouvrage précis, aucun document iconographique. Autre particularité, il est l'œuvre d'un seul individu, en l'occurrence Olivier Annequin, qui de son propre chef a entrepris une tâche titanesque, la recension de tous les personnages qui peuplent l'ensemble des romans d'André Dhôtel.

    Au résultat un volume de deux cent cinquante pages aussi épais que maints romans de l'écrivain. Le quarante et unième en quelque sorte ! Peut-être dans l'imaginaire phantasmatique des lecteurs celui qu'ils ont toujours souhaité lire tout en sachant que cette vorace curiosité relevait de l'impossible... En tout cas un ouvrage révolutionnaire qui renouvelle la lecture de Dhôtel.

    Nous ne le conseillerons pas à quelqu'un qui n'aurait jamais lu Dhôtel. Pour une simple et unique raison. Le monde spécifique et original de Dhôtel est totalement absent de ce livre. Il existe de semblables nomenclatures dévolues à d'autres romanciers. De Balzac par exemple, celui qui se lance dans le Who's Who de La Comédie Humaine, sans avoir jamais lu une seule ligne de l'auteur d'Une ténébreuse affaire, malgré le classement alphabétique - le principe même employé par Olivier Annequin – arrivera à saisir quelques-unes des volitions du projet balzacien, l'expression du déploiement historial des transformations économico-politiques, dans lesquelles s'insèrent les multiples passions et propensions individuelles. Les esprits curieux non avertis qui entreprendront de parcourir ce dictionnaire dhôtellien en ressortiront perplexes. A quoi riment toutes ces histoires familiales un peu sans queue ni tête se demanderont-ils. Et ils auront raison. A leur place nous répondrions péremptoirement : à rien.

    C'est qu'Olivier Annequin se moque du Héros dhôtellien. L'est un peu comme ces sophistes qui déclarent que l'Amitié n'existe pas, qu'il n'y a que des preuves d'amitié. Aucune sentimentalité dans les descriptions de notre analyste. L'individu est réduit à sa plus simple expression, juste les renseignements concrets fournis par Dhôtel : fils de, étude au, travaille à, est propriétaire de, rencontre un(e)tel(le ), se marie avec, rien de bien folichon, Ma Chère âme est le titre d'un roman de Dhôtel, Olivier Annequin s'en est tenu à une règle très précise : il ne se risque jamais à se lancer dans la description de tout ce qui pourrait de près ou de très loin correspondre à cette nébulosité mystérieuse que l'on sous-entend par l'emploi de ce mot d'âme, quel que soit le sens qu'on lui octroie...

    Par contre le maniaco-dhôtellien se plaira à lire et à relire ce livre. Des aspects de cette œuvre qui lui avaient échappé lui apparaîtront. Pour ma part ce qui m'a très vite sauté aux yeux c'est la présence de la mort. Mine de rien l'on meurt beaucoup chez Dhôtel. Hormis quelques crimes ( accidentels, crapuleux, passionnel, comme partout ) l'on impute cela au crédit du renouvellement naturel des générations. Soyons cynique, un bon personnage est un personnage mort, tout romancier soucieux de l'économie de son intrigue a intérêt à élaguer quelque peu sa distribution. Dhôtel lui-même se mélange un peu les pinceaux, à plusieurs reprises Olivier Annequin nous signale que tel personnage change de prénom ou de lien de parenté au détour d'une phrase ! Toutefois rappelons-nous le titre du deuxième recueil de poésie de notre auteur : La vie passagère, de quoi réfléchir quant à la validité des actions menées à leur bon terme par nombre des rôles principaux de ces quarante romans...

    Pourquoi faire simple quand l'on peut faire compliqué, répondit Dhôtel à son ami Michel Gillet qui se plaignait de la complexité de certaines histoires. Olivier Annequin vous a le chic ( et le choc ) de vous résumer en quelques lignes les intrigues les plus emmêlées, si vous pensez que cela vous permettra de mieux comprendre, c'est un peu comme si l'on vous donnait la formule mathématique des algorithmes qui régulent votre conduite sur le net. A moins d'être vous-même mathématicien, cela ne vous aidera pas à grand-chose. C'est là où vous vous rendez-compte de l'art de Dhôtel, quel talent il déploie pour vous plonger dans une énigme et vous donner à tout instant l'illusion que c'est vous qui remontez le fil de l'action, aussi fier que Thésée revenant de tuer le minotaure, alors que la grosse ficelle que vous suivez est celle qui vous mène au plus près de la bête que vous croyiez avoir déjà liquidée, quand vous n'avez combattu que le leurre d'une ombre. Toute caverneuse allusion à Platon n'est pas à exclure.

    Olivier Annequin, de par l'agencement alphabétique qui regroupe à la suite les uns des autres les membres d'une même famille, souligne d'autant plus fortement un point qui n'échappera pas aux lecteurs les plus distraits. Que d'histoires familiales à la base de bien des récits dhôtelliens. A croire qu'il s'agit d'une véritable richesse, le bien le plus précieux, si ce n'est le cadavre dans le placard, qui ne doit à aucun prix sortir de la famille. Une intelligence primesautière en conclura aisément que Dhôtel est un écrivain provincial qui se complaît à décrire les moiteurs naturalistes des vies étriquées.

    Nous l'avons déjà dit et nous le répétons. Ces structures répétitives et familiales évoquent pour nous une toute autre motivation. Celui de la réitération des nodules unitaires constitutifs de l'espace-temps. Vaste problème physico-philosophique. Que Dhôtel s'est acharné a repérer, à méditer, et à exposer dans ses écrits. Notamment dans ses romans. D'une manière extrêmement concrète. En science on appellerait cela la recherche d'une résolution technologique. Dhôtel tente de définir une chose très simple, à quel moment une action humaine commence-telle et finit-elle. Une première réponse est évidente : à l'engendrement et à la mort. Une deuxième est plus difficile, il s'agit de délimiter dans une existence humaine une action Tx, en d'autres termes la moitié de la moitié de la moitié... de l'espace et du temps parcourus par la flèche de Zénon. Tout en sachant que dans l'espace zénonien chaque moitié est mathématiquement égale à une autre moitié ( = ½ ), tout en représentant une longueur différente ( 1 . 1/2 . 1/4 . 1/8 . 1/16... ), ce qui nous procure un double accès, à un infini à constance identique, et à un autre multi-fragmentique régressif, bref à un infini qui soit plus infini que l'autre, mais qui se rapproche davantage de l'absolu du zéro instantané...

    Reste que traduire cela en le déroulement - engendrement-mort - de la vie humaine est d'une banalité écœurante, mais tenter de délimiter le début et la fin d'un espace-temps donné est des plus difficiles car l'on ne peut se fier à une échelle régressive strictement mathématique, l'action Tx pouvant enjamber plusieurs fractions temporelles sachant que cette temporalité-là est de nature trans-géographique, trans-localique... Nous entrons-là non pas dans des calculs mais dans des approximations. Dhôtel s'est livré d'une manière explicite à ce type de réflexion dans ces dernières nouvelles. ( Voir notre Suite dhôtellienne. ). Nous entrons-là dans la problématique des généalogies nietzschéennes.

    Dans une courte Postface Philippe Blondeau se félicite des avancées que les données, disons objectives et pragmatiques, amassées par Olivier Annequin serviront bien des chercheurs et des lecteurs à poser de nouvelles hypothèses et à ouvrir des champs d'analyse encore inexplorées. Nous n'en doutons pas. D'autant plus que nous apprenons qu'Olivier Annequin s'est livré à la même opération sur l'ensemble des nouvelles de Dhôtel. Qu'il en soit remercié. Chaudement félicité.

    André Murcie. ( Décembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 14 ) LA CHRONIQUE FABULEUSE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 14 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    Ne vaudrait-il pas mieux lire Dhôtel dans l'ordre chronologique... si toute une partie de l'œuvre est facilement accessible, une autre est à rechercher... un peu de chance, un peu d'argent... ce qui pour nous se traduit par une recension a-chronosique. Dans ces feuillets littéraires nous avons débuté la grande fabuloserie de Dhôtel par son dernier volume : Nouvelle chronique fabuleuse parue en 1984, nous en avions conclu que ce n'était qu'un simple recueil de pures nouvelles dhôtelliennes. Quand nous avons abordé Rhétorique fabuleuse, nous avons vu dans ces proses toute une cryptogamie philosophique, et avons sous-entendu que l'expression rhétorique fabuleuse équivalait aux passages successifs du Logos au Mythos, de la Philosophie au Divin et de la Prose à la Poésie, ou plus exactement parlant de la Poésie à la Prose. Un mouvement dialectique qui est aux commandes de l'écriture dhôtellienne.

    LA CHRONIQUE FABULEUSE

    ANDRE DHÔTHEL

    ( Mercure de France / 1960 )

    La Chronique fabuleuse ( 1955, treize textes ), La Chronique fabuleuse ( 1960 , 27 textes )

    A première vue, une succession de courtes nouvelles, beaucoup n'excèdent pas quatre pages, et la beauté de l'écriture nous induit à penser qu'il s'agit d'une recollection de véritables poèmes en prose. Est-ce que cette dernière expression ne serait pas le cache-sexe d'une autre, équation insoluble, celle qui différencie prose et poésie. Mallarmé plus pragmatique ne parlait-il pas de Vers et prose. Si l'on part du principe que la prose raconte des histoires, nous sommes en plein dans un récit. Certes la trame de l'intrigue est un peu lâche, quelques épisodes de la vie de deux amis, Martinien et le Narrateur qui ressemble tant à André Dhôtel... L'on se dit qu'en resserrant son propos Dhôtel avait la mouture d'un parfait roman dhôtellien à écrire. En voici une esquisse sommaire :

    Première partie : le voyage de Martinien et de son ami, battent la campagne, les alentours, les villages perdus, nous sommes aux antipodes des héros de l'Odyssée. Ici l'on ne guerroie point sous les murailles de Troie, l'on passe son temps à regarder, les insectes, les fleurs, l'horizon... De quoi rendre fous les touristes de bonne composition.

    Deuxième partie : Martinien et son ami au travail, occupent un poste subalterne, comment voulez-vous qu'un respectable patron charge de délicats travaux de tels zozos qui passent leur temps à courir les champs et les bois sans but précis... Evidemment nos modestes héros ne sont pas des idiots, ont leur philosophie de la vie. Au sens propre du terme, les réflexions qu'ils tirent de l'observation des plantes et des insectes recoupent celle des mondes séparés qui est exposée dans la Rhétorique fabuleuse. Une weltanschauung qui conditionne leur existence.

    Troisième partie : une histoire d'amour, une rencontre incertaine, magnifiée par des hasards fabuleux.

    Pour la romance, vous ferez ceinture. Nos deux amis ne sont pas des moines, il y a même de temps en temps une jeune amie qui rôde avec eux, en tout bien et tout (dés)honneur. Cette troisième partie étant absente, le lecteur comprend ainsi que le roman dhôtellien étant exclu, ne reste plus que la chronique.

    Une chronique. Certes, mais fabuleuse. Ce qui change tout. Peut-être pas le monde, mais la structure du roman made in Dhôtelland s'en trouve bouleversée. Reste donc à découvrir la nature de cette fabuloserie annoncée dès le titre.

    Une grande absence dans cette fabuleuse chronique. Pas de hasard. Pour parler métaphoriquement nous dirons que dans ces pages les chemins ne bifurquent jamais. Ils sont juste la route que l'on suit. Que l'on prenne l'embranchement de droite et non celui de gauche n'est pas problématisé. Ce qui compte c'est l'itinéraire que l'on a suivi. Lorsque l'on refait sur une carte d'état-major le cheminement d'une promenade, ce que l'on cherche à visualiser c'est le trajet réel que l'on a effectué et non pas celui qui aurait pu être réalisé si l'on avait tourné par ici et non par là.

    Pour une fois dans un écrit dhôtellien ce qui importe ce n'est pas le lieu ou les lieux que l'on traverse - quasi par inadvertance pourrait-on ajouter - mais celui où l'on va. Or nos deux héros vadrouillent sans but précis sinon de se livrer à une belle randonnée. Pire, rien ne leur fait signe, pas un éclat de lumière ne les attire, ne les dévie de leur course vagabonde. Pour une fois Dhôtel déroge à son rituel d'écriture. N'empêche qu'il nous mène par le bout du nez. Ce n'est pas qu'il nous empêche de voir plus loin que nos narines. Au contraire, il indique avec autorité la direction à suivre : l'horizon. Mais comme celui-ci recule indéfiniment, les personnages rencontrés dans leurs pérégrinations le regardent de loin et répugnent à s'y rendre. Préfèrent attendre que ça vienne à eux.

    Le professeur de philosophie Dhôtel connaît ses classiques. Les Grecs se méfiaient de toute rencontre, et si cette étrange personne que nous avons rencontrée était un dieu ? Cette hypothèse mérite le détour. Cette autre encore plus, Dhôtel jette l'os à ronger à son lecteur fidèle, et si c'était un mensonge, si l'histoire merveilleuse que je vous raconte ne contenait aucune parcelle de vérité, et si le monde lui-même n'était qu'un mensonge fabuleux...

    Toutefois pour qu'une histoire tienne debout, il faut bien que quelque chose arrive, imaginez que le petit Chaperon Rouge ne soit pas abordée pas le grand méchant loup en se rendant chez sa grand-mère, lirions-nous Charles Perrault... et si la cigale n'allait point toquer à la porte de sa voisine pour quémander un minuscule vermisseau, vous intéresseriez-vous à cette fable.

    Qui dit fable, dit fabuleux. Au bout de l'horizon, la rencontre, sinon ce qui arrive, se doit d'être fabuleuse, au moins digne d'être rapportée dans une chronique fabuleuse. Attention fabuleux ne signifie pas affabulateur. Le mensonge est donc à écarter. Dans cette chronique fabuleuse, Dhôtel risque gros. Si mensonge il y a, il a intérêt à être crédible, et si ce n'est pas une menterie, si c'est la vérité vraie comme disent les enfants, est-il vraiment nécessaire de l'annoncer avec tambour et trompette.

    Dhôtel renonce au grondement assourdissant des tambours mais ce qu'il a à révéler de particulièrement fabuleux mérite d'être tout de même annoncé avec éclat. Il usera donc de trompettes, deux seulement, il ne faut pas exagérer, n'oublions pas que c'est l'instrument préféré des anges qui en usent et en abusent dans l'Apocalypse, vous avez du mal à croire que des anges visitent notre terre, c'est pourtant la révélation fabuleuse de cette chronique qui du coup acquiert le certificat d'authenticité qui garantit sa nature fabuleuse. Ce n'est pas que la fin des temps approche, les Anges sont parmi nous comme le sont les fleurs. Vivent selon un monde séparé du nôtre, vous pouvez les apercevoir, vous trouver nez à nez avec l'un d'eux, dans ce cas ne le touchez pas, ils brûlent. Ne semblent point disposer à entrer en contact avec vous. La chétive race humaine ne les concerne pas.

    Peut-être après la lecture de cet ouvrage envisagerez-vous d'entrer dans la confrérie des chercheurs d'anges. A leurs dires et au témoignage du Narrateur, cette chasse subtile n'est pas souvent couronnée de succès. Tout au plus des indices troublants. L'écrivain André Dhôtel prend les précautions d'usage. N'assure pas que toute ressemblance d'un personnage avec un ange ne saurait être que fortuite et indépendante de sa volonté, mais il présente ces étranges phénomènes en prenant soin de laisser au lecteur le droit d'être gagné par le doute. N'affirme jamais, n'infirme jamais non plus.

    De toutes les manières l'aspect fabuleux de l'existence ne relève-t-il pas littérairement parlant du Mythos...

    André Murcie. ( Décembre 2020. )