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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 10

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 03

    SUITE DHÔTELLIENNE 03

     

    1950

    L'HOMME DE LA SCIERIE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard 1950 )

     

    Jamais réédité. Le plus difficile à se procurer. Le roman le plus étendu de Dhôtel, plus de quatre cents pages. Qui évoque Balzac irrésistiblement quant à l'intrication de l'écriture louvoyant entre le récit des caractères individuels et les mutations sociétales, mais aussi le pessimisme existentiel du Maupassant d'Une Vie. Et puis Dhôtel serait-on tenté d'ajouter. L'action court de la fin du dix-neuvième siècle à la fin de la première guerre mondiale. Deux mondes s'y interpénètrent, celui des nantis, celui des humbles. Une aristocratie déclinante pour ne pas dire déclinée, une bourgeoisie provinciale habituée à vivre des rentes de ses propriétés que l'on pressent bousculée par le besoin de liquidités de plus en plus urgentes. Ce ne sont pas ses derniers beaux jours, mais l'attrait des affaires indique que l'édification capitalistique des fortunes est en pleine évolution.

    La guerre marque une grande charnière. Mais elle n'apparaît pratiquement pas dans le livre. Même si la plupart des héros masculins y participeront. Leur comportement ( valeureux ) sera à peine évoqué en quelques lignes. Toutefois le conflit opère une coupure bien plus profonde marquée par la division du roman en deux grandes parties de dimension égales. Ce n'est pas tant la partition géographique, Aube / Normandie, qui importe. Pas plus celle bêtement temporelle, cousue de fil rouge, car il n'y a pas vraiment un après et un avant la guerre, tout au plus un avant et un après 14 juin, car les évènements relatés s'interpénètrent si ingénieusement que tout en allant de l'avant, l'action effectue d'étranges retours en arrière. Ce qu'il faut noter c'est que si dans les deux cents premières pages, le récit ne quitte pas le monde des petites gens, dans les deux cents suivantes, l'auteur nous dévoile l'intimité existentielle du monde des riches. Ces derniers n'étaient pas absents auparavant, mais ils passaient entourés de l'aura de leur mystère, celui de l'appartenance privilégiée à une caste qui ne se mêle pas au petit monde...

    Enfin en théorie, le désir des filles est incoercible. Eléonore couche avec n'importe qui. A seize ans le sang devient ardent. Agit comme une putain. Le mot est de son frère attisé par une bien trouble jalousie. Elle aura deux amoureux passionnés, se marie avec l'un, bien forcée puisqu'elle est enceinte, mais le bébé Virginie serait peut-être de l'autre... De toutes les manières elle en aime un autre. Qui a disparu. Avec qui bien des années plus tard elle partira aux Amériques... Ne sera pas la première fille à fauter. Rien que dans le roman vous avez Rosine – toute petite bourgeoisie – qui se donne à Henri Chalfour, ouvrier de son état... Nous pénétrons – quel terme tendancieux – dans une constance structurelle de l'intrigue. Dans ce roman, rien n'est simple, tout est double. Henri et son frère Rémi, Alcide et son frère Claude, Edmond et son fils Hector, Henri et son ennemi Thénard.

    Nous gardons les deux plus belles pour la fin : Virginie et Yvette, couple de fillettes élevées ensemble, se faisant passer l'une pour l'autre, les deux véritables héroïnes dhôtelliennes, des sauvageonnes, entourées d'un groupe de chenapans qui leur obéissent au doigt et à l'œil, prêts à toutes les bêtises pour leur complaire. Elles n'ont pas encore quinze ans. Cela ne durera pas. Culminera sur quinze jours et nuits paradisiaques de pêche aux côtés d'Henri Chalfour, seule période de sa vie où il rencontrera sa fille... Les destins des deux jouvencelles ne se recouperont plus guère...

    Eléonore est aussi une héroïne dhôtellienne, mais à sa manière, par à-coups. Des coups de tête. Même si elle est la figure de proue féminine du roman. Prête à tout, et aussi gardienne de la fortune familiale. Un orgueil qui lui permet de traverser les crises les plus terribles sans dommage. C'est elle, que gamins Henri et son petit frère Rémi aperçoivent, l'élément perturbateur de leur vie. Sans qu'elle le sache. Sans qu'elle n'y soit pour rien. Quoique à y regarder de près, à soupeser le pour et le contre, à confronter les dates et les paragraphes l'on peut esquisser un autre déroulé du roman, en proposer une autre lecture que celle tracée par l'auteur, dont il fait tout pour ne pas suggérer la piste, comme s'il avait peur, comme s'il ne voulait pas aller trop loin dans le jeu des doubles, lorsque les miroirs se réfléchissent entre eux, tout devient trouble, et sans doute ne faut-il pas trop effaroucher le lectorat, ni l'éditeur... Si le roman est si long c'est peut-être pour que les sentes ne soient pas accessibles à tous. Dans ce cas-là, le départ d'Henri et Rémi n'est plus une happy end, un rêve d'enfant réalisé à un âge d'adulte avancé, mais une fuite, devant soi-même.

    Dhôtel nous présente l'histoire sous un autre jour, celui de l'antagonisme, le plus évident, celui qui oppose Thénard le contre-maître de la scierie à Henri, le fameux homme de la scierie. Tous deux ont tourné autour de Rosine. Thénard exerce un chantage odieux et tient Chalfour qui est obligé de travailler toute sa vie à la scierie. Qu'il le veuille ou non. Le plus étrange, c'est qu'il le veuille. Le lecteur patient aura intérêt à reconsidérer tous les éléments de l'affaire. Une autre énigme à méditer : pourquoi tous ces couples évoqués plus haut : sont-ils une facilité d'écrivain pour souligner les pulsions positives et négatives d'une seule personnalité, ou une complémentarité nécessaire pour palier les manquements de chacun à sa propre idiosyncrasie. Une espèce d'associativité métaphysique anarchiste.

    La vie va comme elle peut, comme elle veut. Monde des oisifs, monde des travailleurs. Pas si différents que cela, beaucoup plus interpénétrés qu'il y paraît, tous deux agités, tourmentés, fatigués et assaillis des mêmes passions, plus ou moins partagées, nature profuse et apaisante, le temps qui passe estompe tout, même si le feu couve sur la cendre. Le livre le plus mystérieux de Dhôtel, l'intrigue est diffuse, elle aborde l'une des réflexions les plus difficiles qui soient, Dhôtel nous le dit explicitement, en une courte phrase, celui de la délimitation fragmentaire du monde. Et puis, les chevaux dont l'aisance et la beauté traversent l'espace au galop...

    André Murcie. ( Juin 2019 ).

     

    1952

    BERNARD LE PARESSEUX

    ANDRE DHÔTEL

    ( Col : L'Imaginaire. Gallimard / 2003 )

     

    Un titre qui n'incite pas à la lecture. Ce qui serait une erreur. Le roman paru en 1952, clôt un cycle. Celui qui se termine par L'Homme de la scierie édité en 1950. Car il ne faut pas se le cacher, les dix premiers romans de Dhôtel se finissent sur un échec. Certes Dhôtel est plus rusé qu'il n'y paraît, il s'est ménagé une porte de sortie – les vieux renards ont toujours deux issues à leur terrier – avec l'écriture de Nulle Part, mais nous y reviendrons plus tard. Répétons-le, les romans de Dhôtel possèdent de quoi ravir les âmes tendres et naïves, un beau mariage terminal. Auquel nous n'assistons guère. Disons une promesse de bonheur, mais pour qui veut regarder de plus près, celui-ci n'est pas exempt d'amertume. Si l'on part du principe que les deux membres du couple final sont comme les deux morceaux symboliques d'un artefact argilique que l'intrigue se doit de réunir, l'on a surtout l'impression que les tessons qui se raccordent ne coïncident pas totalement. Semblent un tant soit peu ébréchés. A croire que Dhôtel se joue de la chronologie et qu'une scène de ménage aurait malmené la poterie initiale... Est-ce pour cela qu'un des protagonistes de Bernard le paresseux exerce la noble et humble profession de raccommodeur de porcelaine... Les quatre romans antérieurs ne nous conduisent guère à un optimisme béat. Dans Le plateau de Mazagran Maxime hérite d'un lot de consolation, dans Ce lieu déshérité Hélène choisit d'abord Sotiros avant d'opter pour Iannis, Les chemins du long voyage laissent entendre que la route d'Irène n'est pas terminée, bonne chance à Colligon, et le plus mal loti de tous, Henri le héros de L'Homme de la Scierie, se retrouve quelque peu comme qui dirait le bec dans l'eau – ce qui pour un pêcheur n'est peut-être pas si mal que cela - à la fin du livre... Notre romancier semble avoir du mal à maîtriser sa thématique... Y aurait-il plus d'ombres que de tableau ?

    Avec Bernard le Paresseux, Dhôtel reprend le jeu des perles de verre. Refait une partie. Un quitte ou double. Remet le compteur au zéro absolu. Bernard et Estelle se détestent. Ne savent même pas pourquoi, si les convenances sociales n'existaient pas chacun truciderait l'autre avec plaisir. D'ailleurs Bernard pense avant tout à Mariette qui a suivi son frère aux colonies. Mais qui pense à lui. Mariette a un frère, Estelle aussi, comme s'il fallait à chacune se séparer de cet alter-égo pour rejoindre le véritable couple hiérogamique.

    Mais la haine ne naît pas du hasard. Elle n'est qu'un signe du destin. Qui vient de loin. Quand Estelle et Bernard en comprendront l'origine, il ne s'agira plus pour eux que de suivre l'inéluctable. Celle des noces de glace. C'est la mort qui consommera l'acte nuptial à leur place. Le lecteur se rapportera à l'Axel de Villiers de L'Isle Adam.

    Le roman se déroule dans le monde étriqué d'une petite ville de province, les grandes familles et les pauvres. Pas une guerre mais une reconnaissance de classes. C'est dans ce milieu sordide de petitesse sociale qu'éclate le drame. Dhôtel démontre que l'androgyne réunion platonicienne est possible, que les contraires s'entremêlent aussi bien en se repoussant qu'en s'attirant, mais qu'elle n'est pas durablement accessible au monde des vivants que nous ne sommes pas et que nous sommes. Ou alors qu'elle se résout dans sa propre négativité somptuaire. Mort de Tristan et Yseult. Double et quitte.

    Désormais André Dhôtel possède un point d'ancrage absolu. Sans cesse il reprendra le même jeu métaphysique, mais à trop affiner les stratégies, à explorer toutes les variations, ne risque pas-t-on de finir par trouver le lézard et la lézarde dans l'horloge du temps et de l'espace.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    1953

    LES PREMIERS TEMPS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus : Libretto / 2004 )

     

    Grosse partie à jouer pour André Dhôtel, il a intérêt – sans quoi le statut ontologique de romancier lui échappe - à démontrer que la formation du couple hiérogamique est de l'ordre du possible. Dans notre monde. Ce qui n'est pas donné d'avance. Sans tricherie si possible. C'est pour cela qu'il va accumuler toutes les malchances imaginables. Sur son héros. Qui n'est pas celui que l'on attendait. Sylvestre n'est que le père de celui qui est appelé au bonheur absolu. Par contre il est bien le héros du livre. Un être pas tout à fait recommandable. Pas dans les normes. Attiré par ce qu'il ne faut peut-être pas appeler le mal, mais par une vie irrégulière. Un voleur, emprisonné pour escroquerie.

    Pour réussir sa partie Dhôtel convoque le ban et l'arrière-ban de la société. Un pied dans le crime organisé. Les basfonds. Comme cela ne suffit pas il fait appel au plus grand des anarchistes – est-ce un hasard si nous assistons à une manifestation ouvrière violente – le Christ. Il n'est pas sûr d'ailleurs que son intercession soit des plus déterminantes. Les protagonistes du roman semblent davantage compter sur eux-mêmes que sur Dieu... Sur eux-mêmes, autant dire sur rien. Car l'on est dans le bas-peuple, le menu fretin, le lumpen, qui vit au jour le jour d'expédients multiples et hautement aléatoires. Des journaliers que personne n'emploie. Qui se débrouillent comme ils ne peuvent pas. Qui ne croient en rien.

    Ce qui n'empêche pas le rêve. D'un ailleurs mythique. Que l'on n'atteint jamais. La plupart du temps l'on se contente de quelques kilomètres dans l'espoir de ne pas trop se faire remarquer... C'est bien connu, pour vivre malheureux, restons caché. Dès que l'on se redresse quelque peu, la foudre des autorités ou familiale vous tombe dessus. Faisons le mort comme le goupil de la fable.

    Il est temps d'en venir aux amoureux. Fille de bonne famille et fils d'un criminel. De quoi mettre en ébullition le monde étriqué des bourgeoisies provinciales. Les deux parties sont si dissemblables que Lui n'y croit plus à la première difficulté. Heureusement qu'Elle sans tête s'entête, qu'elle franchit – en cervelle de linotte – la ligne rouge des conventions sociales. Mais parfois lorsque l'on veut trancher le nœud gordien de ses attaches, il arrive que l'on se blesse...

    Pas évident ensuite de renouer les deux bouts de la ficelle. Dhôtel va s'y employer. Avec délectation. N'en finit plus de mettre des bâtons dans les roues de l'intrigue. Une course à obstacles. L'en rajoute toujours un au dernier moment qui n'est qu'une difficulté de plus sur une longue route qu'il reste encore à parcourir. Dhôtel se complaît dans l'interlope. L'en tire une jouissance des plus troubles. C'est en cela que réside le charme vénéneux des lectures dhôtelliennes. La cueillette des champignons que l'on sait empoisonnés en quelque sorte. L'on se demande lequel le romancier est en train de nous préparer.

    L'amanite phalloïde soyez en sûrs. Enfin tout s'arrange. Un beau mariage. Avec des enfançons qui naissent. Que voulez-vous de plus. La vie reprend son cours. Tout cela pour ça avez-vous envie de dire. Le Christ n'y est pour rien, je vous rassure. Par contre merci à la diabolique perversité bienfaisante d'un personnage féminin. Un fort caractère. Un peu à la Giono des derniers livres. Cette comparaison n'est pas gratuite, n'assiste-t-on pas en trois paragraphes à un début de commencement d'une création d'une sorte de phalanstère collectiviste des humbles, le rassemblement d'une communauté des petites gens, le rêve esquissé dans David ne serait-il pas en train de renaître...

    Ne tirons pas de plan sur la comète. Nous abordons la grande contradiction dhôtellienne. Le rêve de l'établissement d'une cellule initiale destinée à fabriquer par la reproduction du même un monde meilleur, et l'attirance vers le gouffre de l'errance. Le rat des villes contre le rat des champs. Et des bois. Pas pour rien que le héros s'appelle Sylvestre. La vie qui s'apprivoise et la vie sauvage. L'appel de la forêt. Dhôtel a aussi rédigé une biographie de Rousseau intitulée Le roman de Jean-Jacques, le philosophe de l'état de nature en opposition à la concrétion de civilité. Et ce vertige que pour s'évader de la gangue slumique des étroitesses humaines, et réussir à bâtir une minuscule fragmence sociétale, il est nécessaire de recourir à cette force mauvaise et initiale du loup que l'être humain est pour lui-même.

    Désormais ce n'est plus le lièvre qui court après la tortue d'Achille, mais Dhôtel qui court après deux lièvres à la fois. L'on se demande si l'auteur qui organise cette course métaphysique avec lui-même gagnera, en bout de chemin, la course.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    1954

    LE MAÎTRE DE PENSION

    ANDRE DHÔTEL

    ( Grasset / 1954 )

     

    Publié entre Les Premiers Temps et Mémoires de Sébastien. Très décevant. Dhôtel s'embarque dans une histoire qu'il a du mal à achever. La fin semble être un rajout hâtif collé au gros scotch rouge. Mais tout ce qui précède est aussi très mal ficelé. Nous hasarderons le concept de dichotomie héroïque, entre Michael enfant de l'assistance et Romeyre, le maître de pension, qui accueille le gamin dans sa ferme éducative. Michael est fasciné par Romeyre à tel point que son histoire avec Annie est à peine traitée, et pas encore terminée à fin du roman. En échange nous avons droit à celle tout autant mal résolue entre Romeyre et Blanche la mère d'Annie. Un psychanalyste nous parlerait volontiers d'homosexualité ambivalente non assumée par l'auteur. Le roman n'est pas sans évoquer toute une partie de la thématique de David, celle d'un adulte au comportement incompréhensible qui se soucie du sort d'un pauvre gamin...

    Dhôtel, les Ardennes et la Nature, certes mais il existe aussi un Dhôtel agricole qui se soucie autant des aspects sauvages des terres libres que des transformations de la production des grands domaines paysans. A la fin des années soixante se profile une nouvelle réorganisation de la production agricole française. Mécanisation, remembrement et utilisation maximale – solution miracle – des engrais... envers lesquels l'écrivain ne manifeste jamais directement une critique écologique. Ce sont encore des sur-individus à caractère trempé qui sont à la manœuvre. Bientôt les banques et l'Etat miseront sur une forme d'agriculture industrielle beaucoup plus rentable davantage accrochée aux cours des bourses qu'aux caprices et affects de personnages doués d'une forte volonté de puissance.

    Giono comprendra beaucoup mieux que Dhôtel qu'une profonde mutation est en train de s'accomplir, des livres comme Les vraies Richesses et Que ma joie demeure seront le chant d'une cygne de toute une civilisation traditionnelle envoyée au cimetière du bon vieux temps par les progrès de la modernisation... La vision de Dhôtel ne s'élève pas si haut, ses travailleurs agricoles sont des gratte-terre, le nez à ras les mottes qui se soucient peu de ce qui se meurt et de ce qui adviendra. Sont des comme les serfs du moyen-âge non plus attachés à la terre mais à leur travail sans attrait, dur et pénible. Tout se transforme et rien ne change nous dit Dhôtel qui nous livre ici une vision héraclitéenne des plus ambigües. Giono mise sur le réveil et la révolte collective, il est un lanceur de graines d'utopie anarchiste, Dhôtel ne voit guère plus loin que les stratégies de survie et de défense individuelles, ses collectivités dépassent rarement le couple. Ce n'est certainement pas un hasard si le cercle binaire reste entrouvert en ce livre. Par contre Michael et ses compagnons trouvent tous un emploi.

    André Murcie. ( Juin 2019. )

    Notes : cette lecture des romans de Dhôtel dans l'ordre chronologique de leur parution, et si possible de leur écriture, est des plus instructives. Nous notions dans notre chronique de Les Premiers temps, la tentation, des plus timides, d'une renaissance Davidienne. Le maître de pension nous replonge dans cette utopie, mais raisonnée cette fois. Et tout comme dans le roman précédent l'histoire du couple hiérogamique est traité en second lieu. Ce n'est pas le premier sujet du livre. Est-ce que Dhôtel semble vouloir se renouveler ou est-ce qu'il n'y croit plus vraiment, qu'il pense que ce n'est qu'un rêve absolu impossible dans notre monde circonstanciel, même s'il n'hésite pas dans ses romans à forcer la chance des coups de dès d'un hasard fabuleux... Nous remarquons que dans ce Maître de pension, le maître ne maîtrise pas l'essentiel, Blanche est assassinée et lui-même se suicide. La mort est-elle le seul champ du possible ?

    ( Septembre 2019. )

     

    1955

    MEMOIRES DE SEBASTIEN

    ANDRE DHÔTHEL

    ( Les Cahiers Verts - N° 29 / 1955 )

     

    Paraît cinq ans après L'Homme de la Scierie et une année avant Le Pays Où l'On n'arrive Jamais. Rétrécissement de la focale, l'histoire d'amour, rien que l'histoire d'amour, uniquement l'histoire d'amour. Ce n'est pas parce que c'est paru dans la collection Les Cahiers Verts de chez Grasset que c'est un conte à l'eau de rose. Commence mal, en pleine débâcle, ce n'est pas une métaphore, nous sommes en juin 1940, Sébastien – c'est lui qui raconte – aperçoit dans la cohue un visage de jeune fille. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin, mais chez Dhôtel le hasard n'émet jamais un coup de dés. Chez lui les circonstances sont inscrites dans les registres de l'absolu. Donc il la retrouve. Donc ils se marient.

    Z'oui mais. L'intrigue est fort bien menée, un peu sur les chapeaux de roue – n'exagérons rien, avec Dhôtel c'est plutôt la guimbarde tranquillou de retraité que le circuit d'Indianapolis, toutefois ici il n'y a pas d'arrêts-buffets pour admirer les paysages. L'on peut se demander pour quelles raisons, ce format bien modeste et ce récit alerte n'ont jamais bénéficié d'une réédition. L'est sûr que la période de l'occupation est fort mal traitée, pas du tout à un quelconque niveau idéologique, elle est aussi importante pour nos héros qu'elle a pu l'être pour les fourmis de l'époque. Chacun poursuit sa route selon sa position et vaque à ses propres affaires sans se poser de problèmes métapolitiques, un peu comme si vous choisissiez une vue du forum romain en guise de décor lors de la mise en scène de Britannicus de Racine. Par contre, quelle serait la réception de ce livre dans l'aujourd'hui de grande fièvre féministe, sans doute pas grand-chose, puisque plus personne ne lit. Mais on ne sait jamais où risque de se nicher le puritanisme ambiant. Car jamais Dhôtel dans aucun autre de ses romans n'a examiné de si près le caractère des jeunes filles. Use ici d'une loupe d'entomologiste. Certes chez Dhôtel les filles ne sont jamais fantastiques, sont plutôt d'humeur fantasques, oscillent entre la condition de fées et de fofolles du logis, ou alors se présentent comme des petites filles très raisonnables veillant à leur avenir, rejoignant en cela la part commune de l'humanité. Mais dans ces Mémoires de Sébastien, Dhôtel envisage leur description selon leur amoralité constitutive.

    Elles sont trois. Trois sœurs et aucune ne vaut mieux que l'autre. Même pas Jenny dont Sébastien est amoureux fou. En plus elles ont les moyens d'exercer leur souveraineté. Financiers, oui elles sont riches. Ce qui n'est pas sans poser problème. Car l'argent est aussi une belle toile d'araignée. Faut du cran pour y échapper. Marie Jeanne s'y résoudra. Assumant jusqu'à sa prostitution pour assurer sa liberté. Mais enfin comme il vaut mieux être riche, belle et en bonne santé, que pauvre, laide et malade, Jenny et Gloria sont prêtes à tout pour assurer leur situation financière. A tout et à rien. De fait, profondément elles s'en foutent. Des anarchistes, non pas qu'elles veuillent renverser un ordre social injuste, mais qu'elles ne lui accordent aucune valeur. Aiment en profiter, mais ne se font aucune illusion, le piège que vous tendez peut se refermer sur vous, mais il peut en dernier ressort se retourner contre celui qui croyait vous emmailloter dans sa nasse. Et ainsi de suite. Le jeu n'a pas de règle, l'on fait croire au pigeon qu'il est un aigle et les douces et cruelles colombes se rient de vous. Selon la notion d' utilitarisme social Sébastien est le pion que l'on sacrifie pour garder les dames en vie. A part qu'elles adorent aussi se balader sur la diagonale de la folle. De fait il n'y a pas de différence ontologique chez certains êtres entre les riches et les pauvres. Ils partagent la même insouciance du principe d'incertitude des fortunes et du mauvais sort. Désinvolture qui s'appuie sur une espèce de constance sociale de Planck qui consiste à croire que la vie avec ses hauts et ses bas triomphe toujours, que rien ne change jamais en l'éternel retour du même. La partie à peine finie, qu'elle recommence ! Personne n'est jamais sûr de rien, même pas de ses plus profondes inclinations, on les adapte aux nécessités circonstancielles des prises de conscience. Et puis le goût du risque. Si l'on ne mise pas le tout pour le tout, on ne gagnera rien qui vaille. Mais rien n'a de valeur. Cercle vicieux à opposer à la pureté des sentiments. L'on n'en poursuit pas moins son but. Peut-être suffit-il de l'invariance du désir d'un mâle malheureux pour que la femelle joyeuse vienne un jour ou l'autre s'y greffer. La sexualité toujours chaste chez Dhôtel, l'on se bécote, l'on flirte, mais l'on ne couche pas, du moins à pages ouvertes.

    A croire que c'est l'amoureux transi qui a le beau rôle. Souvent femme varie, bien fou qui ne s'y fie pas. Il suffit de savoir attendre. Pas étonnant que deux des protagonistes du roman logent sur un bateau de pêche. Une des occupations préférées de Dhôtel quand il n'écrivait pas. Détrompez-vous ce n'est pas un art du hasard, ni entièrement œuvre de patience, certains la considèrent comme une science. Peut-être pas exacte. Mais aucune ne l'est tout à fait. Hors d'anciens calculs disait Mallarmé. L'on n'épingle pas tous les papillons. Mais l'exemplaire qui manque à votre collection, si vous faites preuve d'obstination, la chance vous sourira. Ne vous demandez pas pourquoi. C'est peut-être une erreur. Humaine, sûrement.

    Un très beau roman.

    André Murcie. ( Juin 2019 ).

    Note : Rien à reprendre dans cette chronique vieille de quelques mois, mais la nécessité de cet additif : autant Les Premiers temps se déroulent chez les humbles, autant ces Mémoires de Sébastien nous permettent d'aborder un milieu aisé. A sa manière si particulière l'œuvre d'André Dhôtel s'inscrit dans une entreprise toute balzacienne.

    D'autre part, Le maître de pension gagne à être relu selon le prisme de l'analyse jüngerienne, pour être plus précis, de la figure du Travailleur. Celle-ci nous prévient Jünger dans un de ses derniers entretiens ne saurait être assimilé malgré l'époque de son élaboration à celle du Prolétaire. Au contraire le Travailleur a été conçu insiste-t-il en tant que forme platonicienne. Elle représente l'Homme de la Modernité décidé à forger les armes technologiques qui lui permettront d'assurer sa domination sur le monde de la nature. Et de reléguer les Dieux dans un lointain anéantissif. Le personnage de Romeyre nous semble participer de deux mythes platoniciens, de l'eidos du Travailleur et du mythe de l'Androgyne. Mais à courir deux lièvres à la fois, il arrive que l'on n'en attrape aucun...

    La différence entre Eidos et Mythos est simple : l'eidos est une figure agissante, le mythos est un récit. Au mythe de l'Androgyne nous avons substitué dans nos analyses celui du couple hiérogamique qui est une manière de concevoir la conjonction de deux êtres humains non comme ayant une portée sur les plans purement relationnels ou sexuels, mais participant d'un Acte poétique absolu de vision kaotique.

    ( Septembre 2019. )

     

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 04

    SUITE DHÔTELLIENNE 04

    LE PAYS OÙ L'ON N'ARRIVE JAMAIS

    ANDRE DHÔTEL

    ( J'ai LuN° 61 / 1975 )

     

    Le roman éponyme d'André Dhôtel, en quelque sorte. Qui lui apporta gloire et succès. Dhôtel ne l'aimait pas tant que cela. Un travail de commande. Qui lui valut le Prix Femina en 1955, mais qui par son prodigieux retentissement commercial le catalogua dans la catégorie écrivains pour enfants. Une aventure du même ordre arriva à Henri Bosco lors de la parution de L'Enfant et la Rivière en 1945.

    L'on comprend ce qui a pu déplaire à notre écrivain en son propre roman : l'action y est un tantinet précipitée, l'éditeur avait sans doute conseillé de ne point trop lasser la patience des jeunes lecteurs... Certes de chapitre en chapitre l'on court de rebondissements en rebondissements, mais l'on se prend à rêver à la capacité du jeune lectorat des collèges de ces temps déjà d'autrefois capable de lire un livre de deux cent cinquante pages sans trop de difficulté. Genre d'exploit qui de nos jours se révèle être un obstacle insurmontable pour une large fraction de nos bacheliers spécialisés en lettres...

    N'empêche que ce roman ne jure en rien dans la production dhôtellienne. S'y inscrit naturellement. Certes la conjonction Gaspard-Hélène est traitée en sourdine, à tel point que durant longtemps Gaspard s'imagine avoir rencontré un garçon, et ses tendres sentiments ne sont expressément dévoilés que par de très courtes notations dans la deuxième moitié du livre. Pour sa part Hélène tout au long de l'intrigue semble avant tout obnubilée par la recherche de Maman Jenny.

    Bizarrement c'est en ce roman qu'explose dès le premier paragraphe la palpitation ardennaise de Dhôtel. Elle sera suivie par deux longues et sauvages chevauchées, l'une qui ouvre l'aventure, l'autre qui en est la closûre, au cœur de la forêt ardennaise. Quand l'on pense que Mémoires de Sébastien se déroule en grande partie dans le Sud de la France, que l'Argonne reste très longtemps un horizon inatteignable dans Le maitre de Pension et que le Sylvestre de Les premiers temps rêve des arbres beaucoup plus qu'il ne vit sous leurs frondaisons...

    Le pays où l'on n'arrive jamais procède de la même veine que Les premiers temps. Les humbles certes. Gaspard quitte sans regret, poussé par un instinct inconscient, l'étouffante protection petite-bourgeoise de sa tante pour rejoindre ses parents qui exercent l'incertaine profession de forains, quant à Hélène elle n'a d'autre volonté que de s'enfuir de sa riche famille adoptive persuadée qu'elle est fille de pauvres gens. Une migration sociétale très typique des héros dhôtéliens qui empruntent l'ascenseur social plutôt pour descendre que pour monter. Déclassés, délaissés, mendiants, engeances de bas-quartier pullulent chez Dhôtel. Mais c'est dans ce roman destiné aux enfants que la religion est la plus présente. Prières, églises, miracles, saints et paradis s'insèrent gaillardement dans la trame de l'histoire.

    Le pays où l'on n'arrive jamais porte un nom. Le grand pays. Celui que l'on atteint toujours puisqu'il gît à l'endroit exact par lequel vous êtes en train de vous diriger vers lui. Par exemple Ardennes et Provence. Europe ou Sibérie. Il est donc partout où vous portez vos pas. Partout et donc nulle part. En cela il met ses pieds dans Nulle part, le troisième roman publié de Dhôtel que Horay son éditeur se hâtera de ressortir pour profiter de la vague d'enthousiasme soulevée par Le pays où l'on n'arrive jamais, ( il faut bien rentrer, sinon chez soi du moins dans ses sous).

    Dhôtel, un étrange paroissien. Une espèce d'hérésiarque philosophe. Est-on parvenu dans le paradis qu'il faut repartir car le rêve du paradis est plus beau que le paradis. C'est parce que le pays est grand que l'on n'y arrive jamais. La flèche de Zénon recule d'autant plus qu'elle avance car l'orbe de l'horizon s'éloigne d'autant plus vite.

    Prenez le temps de réfléchir. Avec Dhôtel les choses les plus simples se compliquent très vite.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    1956

    L'ÎLE AUX OISEAUX DE FER

    ANDRE DHÔTEL

    ( Les Cahiers RougesGrasset / 2002 )

     

    Celui-ci jure dans la production dhôtellienne, un livre de science-fiction. Ne se passe ni dans la campagne française ni dans les faubourgs de nos cités. Mais au plein milieu de la mer, sur une île. Pas tout à fait comme une autre. Ce n'est pas la tempête, qui emmène, à l'instar de Gulliver, Julien Grainebis à débarquer sur le sol salvateur, mais son camarade de travail qui le jette par-dessus bord, peut-être dans l'espoir qu'il perde un peu de sa naïveté en abordant sur ces rivages mystérieux.

    L'île est peuplée. Nous ne sommes pas dans un monde futur. Simplement une espèce d'expérience sociale menée par de grandes entreprises. Nous n'en saurons pas plus quant aux fins politiques qui sont au fondement de ce projet global. Dhôtel nous embarque dans une contre-utopie.

    Ici les hommes sont heureux. Ce sont les machines – le mot ordinateur n'est pas utilisé - qui prennent les décisions pour eux. Il suffit de répondre à un questionnaire pour que l'on vous trouve la place adéquate qui vous conviendra le mieux dans les rouages de cette société modèle. Poste de travail, logement, compagne, voitures en libre disposition, loisirs, tout est à votre disposition, à l'expresse condition que vous ne sortiez pas du cadre imposé. Si vous tentez de vous rebeller, des oiseaux de fer fondent sur vous, et vous déchiquètent. Tout est au mieux dans le meilleur des mondes.

    Julien, surveillé par deux robots, essaie de s'intégrer. Maladroitement, cela se comprend. Les gens ont l'air heureux de leur sort, mais il semble à Julien qu'ils se contentent de peu, tout compte fait la vie paraît agréable mais vide et ennuyeuse. Il aimerait bien en savoir plus sur Irène la jeune psychologue qui lui a fait passer son interrogatoire d'arrivée, mais il ne l'aperçoit que rarement.

    S'évader est impossible. Toutefois notre héros sera à l'origine de la destruction de cette société tant soit peu abstraite. Les machines ont réponse à tout. Mais un jour à la cantine, en racontant une histoire, dont lui-même ne connaît pas la fin, il leur pose un problème insurmontable. Etrangement ce cas d'école n'est pas si éloigné des toutes dernières nouvelles théoriques rédigées par notre auteur dans les années qui précédèrent sa disparition.

    Chaque jour dans une usine, à la même heure, un jeune garçon et une jeune fille se croisent. Chacun est sur un escalier roulant, l'un qui monte, l'autre qui descend. Moi-même vous ai parlé dans les notes, qui suivent la recension de Ce jour-là, de ces deux archers placés l'un en face de l'autre qui au même instant tirent une flèche...

    En ces années Dhôtel devait traverser une crise religieuse, nous avons déjà signalé la présence de termes nettement christo-bibliques dans la chronique précédente, mais dans L'île aux oiseaux de fer, cela se précise. Déjà le titre n'est pas sans référence au sixième ( juste la moitié de douze ) des travaux d'Hercule, les oiseaux du lac Stymphale que le héros abattra de ses flèches meurtrières. Le jour où Julien se pose à ml-voix des questions sur les statues des Dieux qui pourraient être installées sur de vastes terrasses vides, l'on vient très vite l'avertir que ce mot est interdit puisque les dieux n'existent pas. Pas de temples, pas de Dieux. Mais il reste toutefois une chapelle désaffectée, au milieu d'une espèce de réserve indienne, avec quelques survivants des premiers habitants de l'île. C'est dans cette église que Julien et Irène trouveront refuge lorsque, les ordinateurs ayant été incapables de fournir à la population inquiète la suite de l'apologue de Julien, les oiseaux de fer entreprennent de les pourchasser. Un vieux pêcheur qui laisse échapper l'expression '' Par le Dieu vivant'' dont il ignore le sens, leur fournit une barque qu'il a construit en cachette et les conduira jusqu'à ce qu'ils rencontrent un paquebot. Certes les oiseaux de fer les ont pris en chasse, les ont rejoints, ont décrits mille arabesques autour d' eux et se sont enfuis dans la direction qu'ils suivaient... Julien est de retour avec Irène en son village – Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage / Et puis est retourné (…. ) Vivre entre ses parents le reste de son âge - pour une fois nous assistons sur la cérémonie de mariage de nos deux jeunes héros, à l'Eglise bien sûr.

    Reste à répondre à la question, pas celle du double escalier roulant, celle de l'étrange conduite des oiseaux qui trouvent nos tourtereaux et qui continuent leur route au lieu de les déchirer. Certes ils sont allés tout droit vers leur but, mais tout comme la flèche de Zénon ils n'ont jamais atteint la cible. Dhôtel nous explique, avant de rejoindre vraiment les fuyards, il fallait que les oiseaux de fer sachent exactement où ils allaient, c'est ainsi qu'ils les auraient retrouvés en revenant vers leur point de départ. Mais comme bos volatiles sont partis après les fugitifs ils étaient de toutes les manières dans un autre fuseau de l'espace-temps et incapables d'avancer en celui-ci. S'en sont allés tout droit, et puis peut-être au ciel ! D'où cette logique qu'il existe une distorsion entre l'espace et le temps. Qu'ils ne coïncident pas aussi exactement qu'il le paraissent. Sinon la vie dhôtellienne continue : Irène attend un bébé et devient un peu commère, Julien a repris son travail, tous deux vont au cinéma.

    André Murcie. ( Octobre 2019 ).

     

    LE CIEL DU FAUBOURG

    ANDRE DHÔTEL

    ( Les Cahiers Rouges N° 27 – Grasset / 1988 )

     

    Après le pays où l'on n'arrive jamais, le faubourg dont on ne sort jamais. Pas tout à fait, car Marc et Paul sont prêts à tout et à presque rien pour retrouver Solange et Emilie. Sans doute existe-t-il deux sortes d'individus, ceux qui se contentent du maigre peu qu'ils ont et même parfois qu'ils n'ont pas, et ceux qui sont en quête d'une vie sauvage, le père de Paul et Harset – avec ses manières de chat haret sont de ceux-là. Certains ne renoncent jamais à leur rêve, et d'autres poursuivent des semblants de projets de vie.

    L'action est concentrée dans la rue des Freux. Rue des affreux médiocres. Rue des oiseaux de passage. Un fond de banlieue pavillonnaire, petites gens qui jasent sans fin. D'autant plus qu'il ne se passe rien, et que lorsque tout change, bientôt tout redevient comme avant, ou à peu près pareil, ou alors l'on fait comme ci, parce que c'est comme ça. Existences modestes et retenues.

    Quelques rencontres sous un porche d'église, un Christ sur un calvaire, mais l'on est ''tous à une distance infinie du dieu'' dixit l'auteur. Contentez-vous du ciel. Oui mais c'est celui du faubourg. La banlieue de nos minuscules héros se trouve dans les marges, plus loin mais pas très, après le dédale des rues perdues, et d'une espèce de no man's land de gravats se trouvent les lointains de la campagne, inaccessible, le paradis perdu. Le grand domaine. D'Arnheim. On ne tente pas d'y améliorer la nature mais de l'aider à retrouver un état de nature abandonnée à elle-même. Marc et Paul y pénètreront car ils sont à la recherche de Solange et d'Emilie qui ont rejoint Harset. Les filles possèdent toutes cette sauvagerie native qui leur enjoint de suivre l'aventure, de ne se laisser amadouer que très lentement par leurs amoureux. Les bêtes sauvages ne s'apprivoisent jamais, tout au plus consentent-elles à vous admettre dans leur périmètre de survie. Faute de mieux, et souvent faute de pire.

    Quoi qu'il en soit, si nos deux tourtereaux connaissent quelques heures de bonheur auprès de leurs tourterelles au cœur du jardin ensauvagé, ils en seront chassés par le maître du lieu sacré, qui a semble-t-il un terrible ascendant sur les oiseaux. Ne possède-t-il pas une âme fascinante de rapace. Il est un de ces grand voilier qui monte haut dans le ciel – bien au-dessus du faubourg - et traverse les mers.

    Un roman – il contient bien des éléments des futurs chef-d'œuvres de Dhôtel – à ras-le bitume et toutefois bien terre à terre, commence d'ailleurs dans une ferme, les oiseaux n'y sont pas de fer et aucune fausse utopie ne l'agite. Les hommes y mènent leurs petites affaires qui ont une tendance certaine à péricliter. Même le paradis sera racheté par un chanteur de variété. L'on survit comme l'on peut, habité par une profonde nostalgie, incompréhensible pour la plupart, filtrée par de sordides préoccupations journalières. A tel point que les enfants se rangent de leurs bêtises fiévreuses et deviennent sages. Se conforment à leur rôle de futurs adultes impuissants à maîtriser leur destin.

    Parfois l'on trouve l'amour, une merveilleuse pierre d'achoppement dans la régularité des soubresauts du monde. L'on peut se demander ce qu'il en adviendra.

    André Murcie. ( Octobre 2019. )

     

    1957

    DANS LA VALLEE DU CHEMIN DE FER

    ANDRE DHÔTEL

    ( Pierre Horay / 1957 )

     

    Nous nous posions la question précédemment, toutes ces belles histoires d'amour qui finissent si bien dans les romans d'André Dhôtel qu'en advient-il par la suite ? Ce roman esquisse une réponse. C'est un peu la suite du précédent. Le terme faubourg aura paru désuet à nos plus jeunes lecteurs pour désigner la banlieue parisienne. Retour en province, mais nous sommes à la fin des années cinquante, la France se modernise, Jérôme travaille aux Ponts et Chaussées et dans la petite ville de Romeux, sise au bout de la vallée du chemin de fer, l'actualité du jour c'est le démarrage de la construction d'un magnifique pont, au confluent de deux routes voisines, censé emmener un nouveau dynamisme économique à la cité, le progrès, la modernité... Peut-être Jérôme s'est-il un peu trop investi dans ce projet, toujours est-il que Georgette le quitte. Ne s'intéresse plus trop à elle obnubilé par son travail... Une histoire rendue un peu glauque par le fait que son amant est le supérieur hiérarchique de Jérôme. Tout est prêt pour le drame bourgeois. Jérôme tire sur son rival, mais le romancier dévie le coup, le pistolet s'enraye, l'on était parti pour un drame mais les autorités veillent au grain et étouffent l'affaire...

    Mais avec Dhôtel rien ne saurait être simple. L'action se déplace, elle suit Jérôme dans son nouvel emploi et dans ses pérégrinations sans but, insensiblement elle remonte vers les hauteurs de la vallée du chemin de fer. Et aussi par de fabuleux hasards dans le passé de Georgette et de sa sœur Viviane. Deux sœurs, deux amours, chez Dhôtel souvent les personnages marchent par deux.

    Georgette a toute les mauvaises raisons qu'elle veut pour avoir abandonné Jérôme, certes les circonstances, les hasards, les opportunités, mais la véritable raison n'est pas là, elle est comme toutes les filles, habitée depuis l'enfance par une sauvagerie, une fiévreuse passion, qui chez Dhôtel semble être l'apanage des jeunes filles. Vivre plus loin, plus grand. Mais qu'est-ce que cela veut dire au juste ? Georgette a l'occasion d'en faire l'expérience. Son amant l'emmène en Amérique. Mais le voyage se révèle décevant, certes l'on est à plusieurs milliers kilomètres de la France, certes elle découvre de nouveaux paysages, elle rencontre des gens, mais tout cela se révèle aussi plat, aussi faux que son existence hexagonale. Elle rentrera à Romeux toute seule, et s'embauchera comme ouvrière...

    Jérôme a essayé de surmonter le choc de la séparation, une châtelaine aimerait bien le grapiner, mais c'est avec sa fille que se noue l'idylle... Qu'il ne consommera point... C'est Georgette qui occupe ses pensées. Mais la situation est bloquée, la route est coupée, il ne peut pardonner la trahison... Pour corser l'affaire l'on ajoutera que Viviane a dénoncé ( deux ans de prison à la clef ) Blaise, l'homme qu'elle aime... Les filles ont bien le sentiment d'avoir trahi, mais elles ne le regrettent pas... Question d'honnêteté et de fidélité envers soi-même.

    Un beau pétrin pour un romancier qui ne s'appellerait pas André Dhôtel. Possède son deus ex machina. Cela fait un moment qu'il ramène l'air de rien sa fraise dans les romans précédents. On le sent venir cette fois-ci, Blaise ne peut voir une église sans y rentrer, pour rien, parce qu'il faut bien qu'il y ait quelqu'un dedans, et dans la scène finale, qui se passe à côté d'une chapelle, Dhôtel vous laisse cocher la case que vous voulez car la personne qui passe reste invisible, un Ange, le Christ, Dieu ? Une nouvelle vie commence, nos amoureux ont un boulot qui les attend aux colonies... Pratiquement le Paradis. La vie sauvage et civilisatrice en quelque sorte...

    André Murcie. ( Octobre 2019. )

     

    SAINT BENOÎT JOSEPH LABRE

    ANDRE DHÔTEL

    ( La Petite Vermillon N° 157 / La Table Ronde / 2002 )

     

    Ce n'est pas un roman même si cette biographie en possède l'étendue. La vie d'un saint. Sanctifié mais pas très catholique. Né en Artois en 1748, mort à Rome en 1783. Une vie d'errance. Par trois fois il a essayé de devenir moine, mais au bout de quelques mois il éprouve une insatisfaction qui le poussent à vagabonder. Il courra les routes, visitera inlassablement églises, lieux de culte et de pèlerinage, en France, en Italie, en Espagne, poussera jusqu'en Autriche. Il n'a rien d'un doctrinaire, il se contente de rester debout et de prier sans fin face aux autels. Ne travaille pas, refuse la charité, distribue les pièces qu'on lui offre, d'une saleté repoussante, l'on se méfie de lui, mais il s'en moque, ne parle que très rarement. L'on voit ce qui a pu fasciner Dhôtel dans ce personnage, un simple sur la route, qui se laisse conduire par les chemins... C'est un écrit qui appartient avant tout au cycle des chroniques fabuleuses de Dhôtel. Un mystique pur. Il ignore les tourments de la chair amoureuse. Et en cela il n'a rien à faire dans la suite romanesque dhôtellienne.

    Si nous le plaçons ici, il sort tout comme Dans la vallée du chemin de fer en septembre 1957, c'est que nous l'entrevoyons comme ces centaines de prières que dans les époques de grande foi chrétienne les directeurs de conscience exigeaient de leurs ouailles pour racheter quelque péché... Un peu comme si Dhôtel s'était imposé cette tâche pour se faire pardonner l'intrusion divine de Dieu dans ses romans par trop dans le monde...

    Très beau livre, très dhôtellien, nous n'en donnons qu'un exemple, lorsque Labre meurt ce sont les gamins de Rome qui se répandent dans la ville en hurlant : '' Le Saint est mort'', ils assureront ainsi la perpétuation du souvenir du mendiant prodigue et enclencheront la notoriété qui obligera l'Eglise à le sanctifier. Au début de Dans la vallée du chemin de fer, ce sont les gamins vociférants qui annoncent à la population de Romeux que ''Balthazar ( surnom de Jérôme ) est cocu.''

    André Murcie. ( Octobre 2019. )

     

    1958

    LES VOYAGES FANTASTIQUES

    DE JULIEN GRAINEBIS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Pierre Horay / Août 1958 )

     

    Coucou, le revoilou. Mais ce n'est pas le héros de L'île aux oiseaux de fer. Un homonyme. Un point commun tout de même : le premier Grainebis se mouvait dans un pays où l'on n'est pas encore arrivé, dans une utopie. Celui-ci, beaucoup plus jeune, n'est pas un personnage du futur, mais d'il était une fois. Pas un roman, quatre contes. Du fantasque merveilleux, en premier lieu Julien se confond en un arbre, vous louez la finesse de Dhôtel qui vous décrit ce gamin-arboré avec un tel naturel que vous y croyez. Dans le deuxième récit Julien aide une vieille dame à retrouver un trésor, son ombre se détache de lui dans le volet suivant, et dans le dernier le voici transporté dans un village où tous les habitants sont devenus invisibles. Des histoires pour enfants, des contes à dormir debout, la reprise de mythes éternels, d'une écriture qui n'est pas sans accointances avec le romantisme allemand, un Tieck, ou un Chamisso, par exemple. Une exception notable toutefois dans cette longue chaîne de livres – qui est souvent classée dans la rubrique des chroniques fabuleuses dans lesquelles on a pris l'habitude de cataloguer les écrits de Dhôtel qui ne sont pas des romans et correspondent à des genres composites. Julien Grainebis n'est pas amoureux, il recherche sa famille dispersée. Je vous rassure, il la retrouvera.

    Si nous avons chroniqué ce volume dans la série des romans, c'est qu'il nous semble que ces quatre récits ont réinstauré leur auteur, davantage en lui-même. Au plus profond. Au plus mystérieux.

    André Murcie. ( Octobre 2019.)

     

    1960

    LE NEVEU DE PARENCLOUD

    ANDRE DHÔTEL

    ( Grasset / 1960 )

     

    Voilà quelques années que de bouquinistes en brocantes je grapille l'œuvre complète d'André Dhôtel. Les esprits chagrins s'étonneront d'une telle entreprise. Dhôtel n'a jamais écrit qu'un seul et unique livre dont je puis vous résumer en quelques lignes le schéma directeur. Un jeune garçon, en règle générale un peu moins malin que ses congénères du même âge, recueilli le plus souvent par sa tante ou par son oncle, rencontre une très belle jeune fille qui s'empresse de le houspiller et de le traiter plus bas que terre. L'univers entier sépare nos deux jeunes premiers. Mais au terme d'une série de hasards prodigieux nos deux tourtereaux se trouvent enfin réunis en fin de volume. Aussi impitoyable que du Barbara Cartland. Quand vous avez lu trois Dhôtel il vous suffit de parcourir la première page de n'importe lequel de ses autres livres pour en subodorer la fin. Ne manquez pas d'en faire l'expérience par vous-même.

    Car il s'agit d'une expérience. Quasi métaphysique. La dimension dhôtellienne existe. Légèrement décalée par rapport à l'exacte géographie des professeurs mais si proche de l'enfance et de l'adolescence que c'est à une certaine jeunesse du monde que nous sommes conviés. L'œuvre de Dhôtel est un appel à la désertion de la modernité. Cette dernière n'est que très rarement évoquée, si ce n'est par quelques perfides allusions à la gent rationalisante qui détient les clefs aveugles de la bêtise. Le monde de Dhôtel est peuplé d'inadaptés : forains, camelots, voyageurs errants, handicapés, retraités, voyous, mauvais garçons, originaux divers et sans-le-sou de toutes les saisons. Des simples, mais qui détiennent le secret de vivre et de rire.

    Le neveu de Parencloud c'est un soupçon de Giono pour la critique et l'utopie sociales avec une belle dose de Bosco pour le sens du mystère. Le tout reste intrinsèquement du Dhôtel de la première à la dernière ligne. La désaffection qu'a subi cette œuvre depuis la mort de son auteur ne nous étonne guère. La France, ici de l'Est, mais souvent chez Dhôtel du Nord aussi, rurale et paysanne a disparu. Certes l'on a depuis une vingtaine d'années la recrudescence d'une littérature qui nous retrace avec un honnête talent les sagas familiales de toutes les régions françaises. De quoi satisfaire les nostalgies d'un lectorat vieillissant et en augmentation. Mais cette communion avec la nature que de multiples auteurs nés avant les années cinquante ont su apercevoir et traduire nos l'avons perdue. Pire nous l'avons échangée contre des préoccupations écologiques.

    Les livres de Dhôtel ne nous en sont que plus précieux. Ils sont des points de passage, ils forment une géodésie sacrée et secrète qu'il convient de relever. De révéler.

    André Murcie. ( Décembre 2002.)

     

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 05

    SUITE DHÔTELLIENNE 05

     

    LE NEVEU DE PARENCLOUD

    ANDRE DHÔTEL

    ( Grasset / 1960 )

     

    Deuxième lecture. Vingt ans après. Il est important de lire Dhôtel dans l'ordre chronologique. Publié en 1957 Saint Benoît Joseph Labre a été un gros pensum pour notre écrivain. Un livre qu'il n'a pu mener en laissant libre cours à son imagination. Une biographie, fût-elle celle d'un Saint demande un minimum de véracité historique... Dhôtel s'en est plaint. Il n'a d'ailleurs jamais recommencé. Celle qu'il consacra plus tard à Jean-Jacques Rousseau lui coûta moins de peine, l'existence des Confessions et l'abondance des documents existants lui facilitèrent la tâche... Une fois le livre publié, lui restait donc à revenir à lui-même.

    La parution de Les aventures fantastiques de Julien Grainebis, lui permirent de sauver la mise, des contes carrément inscrits dans une veine fantaisiste, dans le genre vous m'attendez au tournant, j'ai pris un autre chemin, vous ne trouverez guère mieux.

    Encore lui fallait-il revenir à lui-même. Retrouver son public. N'avait-il pas été désorienté par cette hagiographie qui sentait un peu trop la militance catholique ? Double difficulté, ne donner à aucun prix l'impression de se renier. Cela aurait déplu à son lectorat d'obédience chrétienne ! Chemin étroit. Et bifurqué. Achats, ventes de terrains, le livre semble coller à la réalité humaine la plus plate. Il n'ira pas bien loin. Dhôtel se souvient-il du succès de Le pays où l'on n'arrive jamais, décide-t-il de suivre cette voie, tout en prenant garde de ne pas rater – c'est ainsi qu'il jugeait son Prix Goncourt – ce roman qui assit sa notoriété.

    Si la figure de l'oncle Parencloud domine les premières pages, c'est son neveu qui bientôt en devient le héros central. A seize ans l'on peut se croire un homme, mais les fantasmagories de l'enfance ont du mal à s'éteindre. Gilbert se lance dans la quête passionnée, désabusée et désespérée d'Edmée. Les adultes ne sont que la traîtrise du monde, l'incarnation de la fourberie éhontée. Gilbert se trouvera des amis. Des marginaux qui poursuivent le rêve de leur petite vie accrochée à la beauté du monde. N'en reste pas moins seul. Certes Dieu est avec lui, églises, messes, procession, prières, mystérieuses présences semblent sinon intercéder en sa faveur du moins lui insuffler le courage de continuer sa quête...

    Bien sûr il retrouvera Edmée, bien sûr un jour ils vivront ensemble, bien sûr ils travailleront dur, le retour à la réalité quotidienne est assuré. Mais entre temps ils habiteront peut-être pas au Paradis, mais une utopie terrestre bien réalisée. Un hameau de dix maisons. Perdu en pleine campagne. Pas du tout une communauté à la mode hippie des années soixante-dix. Des solitaires – qu'ils vivent seuls ou en famille – des gens qui se sont écartés de la société, des résistants à la marche du monde, ne croient peut-être pas en dieu mais pas du tout en l'Homme. Même pas une idéologie concertée. Une exigence toute personnelle de s'écarter de l'immense majorité des citoyens. Entre les vraies richesses de Giono et le jardin de Voltaire à cultiver. Un monde idyllique selon Dhôtel.

    Comme s'il s'était fabriqué une bulle de rêve et de survie. Comme s'il était important que ce possible existât, peut-être même pas dans la réalité des jours, mais quelque part dans un coin de roman. Que quelque chose de l'existence humaine ne meure pas. Et subsiste. Une espèce de possibilité, irréalisable ou non, de niche écologique de survivance dont la seule pensée lui donnait le courage de vivre. Et dicte sa conduite intérieure. Comme s'il avait à partir de ses expériences existentielles et de sa pratique d'écrivain, construit une espèce de vaisseau mental interstellaire désormais indépendant de lui, naviguant dans une dimension autre et non soumis à la disparition temporaire, à la mort. Cette terrible sensation, que quoi qu'il arrivât dans le futur de sa vie, il avait commis un acte qui donnait signifiance à l'univers. Puisqu'il était parvenu à bâtir un refuge hors du temps.

    André Murcie. ( Septembre 2020.)

     

    1961

    MA CHERE ÂME

    ANDRE DHÔTEL

    ( Collection Libretto 135 / Phébus / 2003 )

     

    Avec ce livre nous entamons une longue série de chef-d'œuvres dhôtelliens. Je suis de ceux qui pensent que le meilleur Dhôtel est sur la fin ( troisième tiers ) et non sur le début. Ma chère âme, une expression typiquement grecque, vous la trouverez plus de cent fois conjointe souvent à l'exclamation Sainte Vierge ! Dès la première page nous sommes en Grèce, peuple de haute croyance chrétienne, mais cet aspect est en quelque sorte subsidiaire. Un des romans les plus fascinants de Dhôtel. Notre auteur y traque cette notion de double que nous avons relevée dans la plupart de ces livres précédents. Le livre se prête à deux lectures, l'une évidente, l'autre plus mystérieuse, d'autant plus que Dhôtel n'entrouvre pas la porte des galeries secrètes.

    Juste avant de quitter son île natale de Samos pour ses études au lycée d'Athènes, Pierre tout adolescent, suit une fille sur les rivages escarpées. Une journée merveilleuse. Elle s'appelle Achyro. Un surnom qui signifie paille pour ses mèches blondes. Ses copains l'avertissent, elle n'est pas le seul garçon qu'elle ait embrassé. L'année suivante son oncle Iorgos l'emmène à Paris, dans son magasin de fruits et légumes. Sur le bateau il apprend qu'elle s'est noyée... Lourd chagrin refoulé, mais toujours dans son esprit le souvenir inoubliable. Les années passent, les évènements s'enchaînent d'une manière quelque peu bizarre, une vieille histoire de haines familiales qui se transmettent de génération en génération. Une dizaine d'années plus tard, il tombe amoureux d'une jeune fille brune qui se prénomme Hélène. Ils se marient. Une petite fille naîtra. Mais un jour transparaît d'étranges reflets blonds dans ses cheveux. Oui, c'est elle Achyro.

    Pas tout à fait, elles étaient deux sœurs qui se ressemblaient, qui s'échangeaient les vêtements, qui partaient chacune leur jour embrasser les garçons sur les falaises, et elle ne se souvient pas de lui. Peut-être était-ce sa sœur. Le doute ronge Pierre. Je ne vous en rapporte pas plus. Le roman est palpitant. Evidemment Achyro numéro 2 n'est pas morte, et revient...

    En voilà assez pour l'aspect exotérique de cette œuvre. Dhôtel le renforce, contrairement à son habitude, l'action est ancrée dans la réalité historique, nous voyons Pierre dans les tranchées de 14, rappelé en 1939, s'engager dans la Résistance et nous suivons les avanies de la Guerre Civile en Grèce. Difficile de faire plus réaliste.

    Mais une autre lecture est possible. Juste une phrase. Et si Achyro était vraiment morte. Un mort n'est-il pas plus dangereux que mille vivants. Et pourquoi les morts reviennent-ils. Pensez à Une Ombre de Bosco et à son Eurydice qui revient chercher Orphée... D'ailleurs Pierre a une belle voix. Attention vous êtes sur un abîme. Qui a l'air de s'approfondir. De se multiplier, que sont au juste les filles d'Achyro 1 et d'Achyro 2. Et cette petite fille rencontrée en Angleterre...

    Et en plus Dhôtel vous fait de ces tours de magie, vous entortille le tout comme l'on enfourne un kilo d'oranges dans une feuille de papier, à tel point que vous ne voyez plus rien ni l'enveloppe, ni les fruits. Un roman très lent, il ne se passe pas grand-chose, mais à chaque page tous les personnages acquièrent une extraordinaire densité. La folie, la passion, la mort règnent d'un bout à l'autre du livre. D'ailleurs une fois que l'on est né, meurt-on vraiment ?

    André Murcie. ( Octobre 2019.)

     

    1962

    LES MYSTERES DE CHARLIEU SUR-BAR

    ANDRE DHÔTEL

    ( Editions Rombaldi / 1979 )

     

    Le roman porte bien son titre. Le plus mystérieux de tous les précédents, et dans la suite logique de Ma Chère Âme. Encore une fois deux sœurs dont l'une Mathilde serait vivante, pour ne pas affirmer qu'elle serait bien morte. Reste que sa sœur Yvonne, en bonne héroïne dhôtellienne entreprend de sérier toutes les possibilités du hasard pour faire jaillir une once d'indice qui prouverait sa survie... Elle utilise une méthode simple, faire n'importe quoi, agir n'importe comment pour que quelque chose enfin se passe. Le retour du rien n'est déjà plus le rien sans être obligatoirement quelque chose, voire quelque rien. Métaphysiquement parlant l'on pourrait dire que s'il existe l'Un, l'Autre ne lui est pas obligatoirement opposé en tant que l'Autre mais en tant que Multiple, comme si l'on se passait de l'opposition conceptuelle de la positivité contraire à sa propre négativité. Cette méthodicité qui est un des moteurs auxiliaire du développement de l'action chez Dhôtel est ici mise en échec. Yvonne en personne en dressera le constat sans appel.

    Curieuse fille que Mathilde, tous les hommes du bourg qui croisèrent sa route en tombèrent amoureux, certains ne s'en cachèrent point, d'autres furent plus discrets, mais Mathilde reste insensible à toutes leurs approches. Elle n'aime personne hormis peut-être son cousin Christian avec qui elle a été élevée, qu'elle peut considérer comme son frère, et le thème de l'inceste hiérogamique, si courant dans les romans de Dhôtel, réapparaît. Peut-être même se sont-ils retrouvés à la fin du roman, mais cette affirmation est des plus incertaines.

    Mathilde et Yvonne sont issues d'une drôle de famille. Des misérables certes qui vivent de peu et de presque rien, des parias, qui se retranchent d'eux-mêmes de la communauté humaine. A croire qu'ils sont différents. Totalement autres que les vivants. Autant dire qu'ils appartiennent au monde des morts. ( D'ailleurs si Mathilde tarde à rejoindre Christian n'est-ce pas parce qu'un de ses prétendants les menace de mort si elle perdait sa pureté ? ) Qui attendent peut-être que les vivants leur fassent signe, mais ceci est vraisemblablement une fausse interprétation. Dhôtel vous laisse vous dépatouiller tout seuls, fournit les éléments mais ne les assemble pas, jusqu'à la fin, lorsque Alain retrouve enfin Yvonne, non ils ne tombent pas dans les bras l'un de l'autre. Le roman s'achève sans préavis. Yvonne a-t-elle rejoint le monde des vivants, ou alors est-ce Alain qui est happé dans celui des morts, à moins que ce ne soit – et nous terminerons sur cette vision rassurante – l'enfance d'Alain et d'Yvonne qui parvient à son terme, et désormais ne sont-ils que des survivants, comme monsieur et madame tout le monde.

    Avec L'île aux oiseaux de fer, Dhôtel nous avait livré une espèce d'ouvrage sinon de science-fiction du moins d'anticipation, avec Les Mystères de Charlieu sur-Bar ne voilà-t-il pas qu'il nous offre un volume sur le vampirisme, celui-ci entrevu en une mystérieuse quotidienneté. Une manière hérésiarque de nous parler de Résurrection qui aurait déjà commencé, depuis la nuit des temps, concomitante à la présence du Paradis sur terre. Le christianisme de Dhôtel fleure bon le fagot.

    Le lecteur qui voudrait en apprendre davantage se hâtera de lire La tribu Bécaille.

    André Murcie. ( Octobre 2019 ).

    1963

    LA TRIBU BECAILLE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 3953 / 2003 )

     

    ( Cette chronique fut écrite juste après notre recension de Les rues dans l'aurore )

     

    Apparemment la même histoire que la précédente. La Tribu Bécaille est parue en 1963. Mais cette fois André Dhôtel, se révèle beaucoup plus explicite que dans d'autres romans, s'emploie à saisir les deux problématiques exposées ci-dessus en un corps à corps beaucoup plus rapproché. Exit le conte de fées final. Il n'y aura pas de happy end. Rassurez-vous, bien sûr le héros - c'est le Narrateur - finira par épouser celle qu'il courtisait. Il n'est pas le seul, son ami aussi - ils partagent le même logement – qui, lui, prendra comme dulcinée éternelle la sœur de la première mariée. Le lecteur de la chronique précédente s'étonnera de certaines accointances sororales avec Les Rues dans l'Aurore. D'autant plus qu'il y a dans ce roman une troisième sœur. Jeux de miroirs et traversée des apparences sont au programme. De quoi devenir fou, surtout si l'on sait que dans Les Rues dans l'Aurore, vous rencontrerez comme par hasard un fou. Mais avant de nous engouffrer dans ce qu'il faut bien nommer la fissure qui lézarde la psyché des demoiselles intéressons-nous quelque peu à la réalité sociale qu'elle reflète.

    Là aussi il est question d'argent. N'est-ce pas la fortune qui mène le monde ! Ici une usine dans laquelle nos deux héros ont trouvé – piston familial – du travail. Est-elle en aussi bonne santé financière que l'on pourrait l'accroire, n'aurait-elle pas besoin de capitaux adjacents ? Cela forme la trame économique du livre, nous ne nous y intéresserons pas. Nous nous occuperons de ces affaires subalternes ultérieurement.

    L'intrigue est assez simple, assez courante dans les romans de Dhôtel, une mystérieuse jeune fille insaisissable qui court, et dont on finit peu à peu par apprendre l'identité et dont le héros finit par se saisir. Ce qui ne manque pas de se produire. A part que dans ce roman l'insaisissable reste insaisissable. A part que. Cette phrase précédente n'est pas une inadvertance répétitive. Loin de là, car tout se complique. Certes Dhôtel ouvre le gouffre, mais se débrouille au bout d'un certain temps pour le recouvrir d'un voile pudique. Vous résout le mystère. Le laisse béant. Doit secrètement espérer que le lecteur y tombe dedans, mais pour les esprits pressés il vous fait le coup du prestidigitateur qui vous déchire devant vous un journal en petits morceaux pour le faire réapparaître en son entier à la fin du numéro. Evidemment il s'agit d'un second exemplaire caché dans sa manche. Dhôtel ne vous cache rien. Vous laisse recoller les morceaux. Ecriture fractale.

    Oui l'on finit par savoir l'identité de notre Insaisissable. A part que – répétons-le – elle reste insaisissable. Nous connaissons jusqu'à son pédigrée, n'est autre que la délicieuse petite sœur de notre Narrateur. Mais en grandissant, elle ne s'améliore pas, devient vindicative et un peu imbue de sa propre personne, les malheurs aléatiques de la famille éloignent par bonheur notre grand-frère de ce petit despote qui finira par être recueillie par un parent éloigné. Une gamine indisciplinée qui n'en finit pas de courir les bois et les champs. Une indocile. Qui n'en fait qu'à sa tête. Ce sera pire en grandissant. D'une beauté stupéfiante, les hommes sont après elle, mais elle ne s'en soucie pas. L'est une espèce d'hyper-active instable qui se contente des petits boulots les plus ternes. Le plus gros capitaliste de la contrée en perdra la tête et son argent à vouloir la suivre. En pure perte. Notre Insaisissable se moque des miroirs aux alouettes, les dédaigne, les évite. Le roman se termine sans qu'elle ait changé de mode vie et se désintéresse d'elle, n'est-elle pas inatteignable par essence. Que deviendra-t-elle, et au juste qui est-elle, et question plus sournoise, qu'est-elle ?

    Serait-elle une résurgence charnelle d'une apparition, dont le grand-oncle qui l'a recueillie a été témoin. Une belle enfant blonde qu'il a admirée dans son enfance. Une fois, une rencontre, une seule mais qui l'obsèdera toute sa vie. Dhôtel élude toute réponse. Sans doute faut-il la chercher ailleurs. En d'autres romans. Dans L'Azur par exemple, nous l'avons à peine évoquée dans une précédente recension, ce fantôme de jeune fille évanescente que les garçons de la région connaissent bien. Peut-être l'égrégore d'une jeune fille tuée dans un accident selon une rumeur populaire explicatrice...

    Nous retrouvons une présence identique le long de la voie de chemin de fer dans Le Train du Matin, que le héros emprunte parfois lorsqu'il se met en route pour aller à la recherche de sa future amante de chair.

    Nous noterons que malgré leur troublante proximité, ces présences fantomatiques n'influent en rien la marche de l'intrigue. Elles s'immiscent dans l'histoire racontée sans en déterminer le cours. Qui sont-elles ? Faudrait-il en déduire que la petite sœur d'Anne-Marie ne serait qu' elle-même revenue de la mort. Une Eurydice retrouvée en quelque sorte. En ce sens Les Rues dans l'Aurore ne serait-il pas à relire en tant que roman orphique ? De même que tous les romans de notre romancier. Les incroyables hasard qui conduisent le héros vers l'héroïne ne seraient-ils pas à interpréter comme des signes d'outre-tombe ? Les romans de Dhôtel sont-ils des romans du retour ?

    Ou alors ces fantômes féminins sont-ils comme des enveloppes d'idéalité détachées de leur écorce charnelle. Puisque le sacrifice de la virginité s'il n'est pas encore accompli est déjà projeté.

    Les héroïnes de Dhôtel sont souvent mystérieuses en le sens où leur comportement échappe parfois à toute logique. Même si plus tard elles ont toujours une excuse empreinte de la plus grande logique causale évènementielle à présenter. Un pas en avant, douze en arrière... Une conduite erratique, pour ne pas dire hystérique. Serait-elle à concevoir comme un refus artémisien de céder à l'emprise sociétale ? Nous remarquons que la chasse n'est pas absente de Les Rues dans l'Aurore.

    Dhôtel plus mystérieux que jamais...

    Enquête à suivre.

    André Murcie. ( Mars 2019 ).

     

    1964

    LES LUMIERES DE LA FORÊT

    ANDRE DHÔTEL

    ( Fernand Nathan / 1964 )

    Un livre de lecture suivie – neuf chapitres de cinq séances plus un épilogue - pour les écoliers, cours moyen première année, à l'époque l'on disait plutôt huitième, illustré par Marianne Clouzot, avec les questions de compréhension en fin de texte rédigées par Goerges Vionnet, en ces temps révolus l'Education Nationale ne cherchait pas encore à baisser drastiquement le niveau... Exercice difficile dont André Dhôtel se tire avec une facilité déconcertante, cet ouvrage pédagogique ne jure en rien dans la longue suite de ses romans.

    Il se pourrait et il ne se pourrait pas que le livre revienne à la mode en ces temps-ci de préoccupations et de diversion écologiques. Un riche entrepreneur a décidé de raser une forêt afin de bâtir une cité de logements modernes pour les ouvriers. Ce thème est déjà abordé dans Les rues dans l'aurore, une fine lecture sociologique des romans de Dhôtel révèlerait des surprises, on y entrevoit en filigrane les transformations et la modernisation de la France des trente glorieuses... Que peuvent des arbres contre des bulldozers, à priori rien. Mais traîne une ancienne légende, la forêt fait de la résistance, elle se défend toute seule, elle a au cours des siècles précédents su préserver son intégrité. Chance, chantefable, hasard, impéritie humaine, ou la manifestation d'un Être heideggerien de la forêt traversée de chemins qui mènent dans le cœur de son mystère.

    Une forêt désertée peuplée d'individus marginaux pénétrés de son esprit. Qui savent qu'il est inutile d'aborder et de poser les questions d'une manière par trop frontale, il vaut mieux pour parvenir à ses fins se laisser guider par la miraculeuse apparition de surgissements d'infimes évènements qui font signe. Pour qui sait voir et entendre. Pour qui est déjà en partance.

    Les héros sont évidemment deux gamins, un grand frère et sa petite sœur, et une fille sauvage – plus dhôtellienne qu'elle tu meurs – en lequel l'esprit de la forêt semble s'être incarné. Est-ce pour cela qu'elle perdra la mémoire, a-t-il pris toute la place ? La forêt contre-attaque. Contre le monde des adultes rationnels, elle choisit ses armes, le désir fou des enfants que rien ne change, que tout se perpétue.

    Il n'en est rien, le livre se clôt, comme se refermeraient les portes d'un paradis sauvage sur une maigre humanité qui est revenue y élire domicile. Le ver n'est-il pas déjà dans le fruit. Arrête-t-on le progrès...

    André Dhôtel avance à pas feutrés. Comprenne qui en sera capable. L'injonction est à portée de main. Encore faut-il savoir la tendre. Ce livre de commande fut peut-être pour Dhôtel l'heureuse occasion de revenir pleinement vers la clairière ensoleillée du monde des vivants.

    André Murcie. ( Octobre 2019 ).

     

    LE MONT DAMION

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / Septembre 1964 )

     

    Retour aux fondamentaux. Un garçon pas fufute dont la ( bonne ) famille se débarrasse en le réléguant à la campagne auprès de sa grand-mère chargée en désespoir de cause de pourvoir à son éducation. Qui devra se résoudre à le mettre en apprentissage. Malgré sa bonne volonté Fabien se fera à chaque fois renvoyer. Manque total de confiance en soi et intérêt constant pour des futilités.

    Un cas désespéré. Un maudit. Sur les pentes du Mont Damion. Faudrait un miracle pour qu'il s'en sorte. Sans doute est-ce pour cela que sans doute souvent il s'en réfère à la Sainte Vierge, une protection peut-être pas assez suffisante puisqu'il garde précieusement en son chapeau une icône protectrice : un bout de papier trouvé sur lequel est dessiné une jeune fille, un chat et un loup. Les gros sabots d'André Dhôtel. Et le miracle a lieu, Fabien ( il y a des démons qui font le bien ) se retrouve à amadouer un loup cruel et un chat méchant. Saint François et Saint Hubert priez pour nous. Car évidemment il y a des chasseurs qui n'ont d'autre but que de tuer le loup ( un gros chien, en vérité ).

    Question fille il y en a deux, une semi-paralytique de laquelle il se fera très vite haïr et Mélanie qui intervient à plusieurs fois pour le tirer de situation embarrassantes... L'a l'art de se mettre le monde entier à dos. A tel point qu'il ne lui reste plus qu'une solution, la grande vadrouille, la longue marche qui le mènera en compagnie de son chat et de son loup du cœur des Ardennes au centre de Paris. Une traversée picaresque qui n'est pas sans évoquer Sans famille d'Hector Malot ( déjà la grêle qui s'abat sur les serres dans Ma Chère âme... ). Rien ne va plus à la loterie des hasard du monde. Fabien et ses deux bêtes se cassent le nez sur la porte de l'appartement de ses parents partis en Angleterre. Impair et gagne, c'est ici que commencent les fabuleuses coïncidences dhôtelliennes qui lui permettront de passer en Angleterre.

    Les histoires se doivent de se terminer bien. ( Ou mal. ) Les bêtes fidèles retournent à la vie sauvage et Fabien retrouve ses parents. Ses péripéties et ses vagabondages l'ont aguerri et assagi. Le voici devenu un élève assidu, il obtient un bon diplôme. Le nigaud s'est transformé en garçon sérieux, il finira ingénieur, comme son père. Il a maintenant dix-huit ans, il juge sévèrement ses anciennes aventures, le monde a perdu son aspect merveilleux, il comprend mieux les gens et leurs petits calculs intéressés. Il a dix-huit ans, avant de commencer à travailler il revient voir sa grand-mère. Vous entrevoyez la fin, l'on n'échappe pas à sa profonde nature ( spinozienne ), l'appel du sauvage, the call of the wild écrirait Jack London, se fait entendre, Fabien retourne sur les pentes du Mont Diamon...

    En cette année 1964, André Dhôtel rebat les cartes. Il vient d''écrire deux romans fabuleux, une rhétorique qui le ramène au pays de l'enfance où l'on n'arrive jamais puisque l'on en est définitivement sorti.

    Tout est prêt pour un nouveau cycle.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1966

    PAYS NATAL

    ANDRE DHÔTEL

    ( Libretto N° 142 / Phébus / 2003 )

    Dhôtel retourne à lui-même. C'est le seul pays où l'on revient facilement. Il marche dans ses traces. Nous ressort une autre mouture de Bernard le paresseux. Les similitudes avec ce roman paru en 1952 sont nombreuses. Tout comme avec Les fruits du Congo d'Alexandre Vialatte sorti en 1951. Mais ce coup-ci la donne sera menée jusqu'au bout, ne sera pas interrompue par une fin mélodramatique. Il faut tenter de vivre a proclamé Valéry, Félix et Angélique vont s'y essayer. Il est vrai que les tentations sont nombreuses, des deux côtés. Dans la vie, il est nécessaire de survivre à tout. A l'enfance – âge farouche de déraison – à la raison adultérine, et même à l'amour dhôtellien. Ce qui fait beaucoup pour les roseaux pensants que nous sommes.

    Une histoire de chenapans qui se veulent les chevaliers blancs du monde. Ils ont raison, ils le sont. Le problème c'est qu'un jour s'établit une cassure franche entre ces instants fabuleux et le surgissement insipide du réel. S'insérer dans la société n'est guère facile. Pour Tiburce ( le lecteur se rapportera avec intérêt à La toison d'or, nouvelle de Théophile Gautier ) qui vit tant soit peu d'expédients, on le comprend aisément. Mais ce n'est guère plus aisé pour Félix, l'enfant abandonné recueilli par une famille bourgeoise et aimante, appelé à convoler en juste noce avec Juliette une riche héritière.

    Le hasard dhôtellien veille au grain de l'anormalité du monde envers et contre tout le gain de la normalité. Félix et Tiburce vont connaître les années de vaches – à robe noire de misère - très maigres. Mais Félix retrouve l'Ange de l'enfance. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne leur reste plus qu'à se marier. Une question sociale. Donc la société s'en mêle. Il est bien connu que les amoureux lorsque le vin est tiré ne boivent pas que que de l'eau fraîche. D'abord une bonne situation, sinon l'amour ne durera guère. Il vaudrait mieux que Félix et Angélique renoncent à leur projet. D'ailleurs n'y a-t-il pas une autre fille ( Juliette ) et un jeune professeur promis à un bel avenir prêt à apporter à Angélique la stabilité affective et sociétale à Angélique. Affres de la jalousie et du désir.

    Mais rien n'y fait. Bon gré mal gré, les familles impuissantes se résolvent à offrir au couple primordial un domaine perdu parfaitement en ruines. Qu'ils s'acharneront durant vingt ans à reconstruire. Une véritable arche de Noé – le chien, la chèvre, le chat – de survie, un petit paradis gagné à la sueur de leur front.

    Tout est bien qui finira mal, puisque la mort vous attend au tournant du bonheur. Mais ceci est une autre histoire. Reste cette question angoissante : comment se fait-il que le poète-professeur amoureux transi – n'oublions pas que Dhôtel fut poëte et professeur – ne remporte pas la belle dans le match incertain qui l'oppose à Félix, l'heureux élu. Parce que c'était elle, parce que ce n'était pas lui. Certes, mais peut-être parce que Félix capable d'imiter n'importe quel bruit – L'enfant qui disait n'importe quoi paraîtra bientôt, et le jeune héros de Vaux Etranges, avant-dernier roman d'André Dhôtel, utilisera les mots hors de leur signification – il emploie le langage, hors de toute fonction habituellement phatique, en tant qu'appel et signe de reconnaissance. Pure poésie.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).