AU HASARD DHÔTELLIEN ( 12 )
...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...
2020
RHETORIQUE FABULEUSE
ANDRE DHÔTHEL
( Le Temps qu'il fait / 1990 )
Une quarantaine de romans, une centaine de nouvelles, trois recueils de poésies, quelques pièces de théâtre, étrange tout de même que le professeur de Dhôtel n'ait pas rédigé un ouvrage de philosophie. Je ne parle pas d'un opuscule à destination pédagogique, quoiqu'il nous ait offert un ( merveilleux ) livre de lecture destiné aux classes de CM 1, mais un ouvrage dans lequel il aurait donné quelques aperçus du système physico-métaphysique qui sous-tend l'ensemble de sa production. Bien sûr il y eut le projet avorté de La littérature et le hasard, dont il fut assez mécontent pour le laisser à l'état de friches. J'ai cru pendant longtemps qu'il faisait confiance à ses lecteurs... Il n'en est rien. J'avoue que jusqu'à maintenant je n'avais point effectué une lecture attentive de sa Rhétorique fabuleuse, ayant eu accès à toute une partie de celle-ci dans Le grand rêve des floraisons, paru voici deux ans aux Editions Klimseck. Oui mais lu de bout en bout, cette Rhétorique Fabuleuse se révèle vite pour ce qu'elle est : le livre de philosophie cachée de notre auteur.
Dhôtel n'était pas un dogmatique. Ne dit jamais les choses noir sur blanc; petit a, petit b. Ce n'est pas son genre. Et pourtant ! Il suffit d'avoir quelque peu feuilleté les ouvrages des anciens grecs pour ne pas remarquer d'étranges similitude avec le legs intemporel de la pensée grecque. Nombre de traités qui nous sont parvenus sont incomplets. Dans nos éditions savantes, les reliques de ces œuvres mutilées sont précédés d'une notice biographique partagée entre renseignements '' fiables'' et de relevés doxographiques plus ou moins fantaisistes. Dhôtel nous donne connaissance de Stanislas – celui qui tient la gloire – Peucédan, qui cède peu, dur à combattre. Cet hurluberlu est-il un phraseur, un original, un sophiste, un penseur, ou une espèce de neveu de Rameau en herbe, un montreur de paradoxes sur les tréteaux de la grande foire mentale dépourvue de toute logique aristotélicienne... toutefois ne fallait-il pas attendre que Socrate ouvrît la bouche pour se rendre compte qu'il ne disait pas que des idioties.
Suit un long texte d'une cinquantaine de pages : Le grand rêve des floraisons. Dhôtel s'amuse, il ne suit pas la forme académique de mise en page, ce n'est ni plus ni moins qu'un dialogue ( osons le mot, platonicien ) mais comme Peucédan parle pour deux posant les questions et donnant les réponses, la structure intime du récit n'apparaît pas. Peucédan ne développe pas la théorie des idées, il s'acharne à démontrer à partir d'une longue réflexion sur les fleurs, que le monde humain et le monde floral sont totalement séparés et que les fleurs vivent selon une logique qui n'est pas la nôtre. Nous aimons attribuer une cause et un but à chaque phénomène. Mais les fleurs ont des conduites aberrantes que nous n'expliquerons jamais. Demeure toutefois une question subsidiaire : quelle est la part du hasard dans l'efficience des conduites des fleurs. Et dans celle des hommes. Et dans l'impossible réalisation de nos non-accointances. Et n'y aurait-il pas d'étranges interférences entre deux mondes qui vivent côte à côte et qui s'ignorent totalement puisque incapables de se comprendre.
Le maître Peucédan a apparemment convaincu son disciple puisque l'auteur se livre à l'écriture de trois courts essais dont il réunit les soixante pages sous le titre générique : Le vrai mystère des champignons. Le mot mystère indique toutefois que nous passons du logos au mythos. Avant de discuter de l'être de ( la nature champignonière de ) la Physis, il convient d'abord de traiter du non-être de la champignonière Physis : voici donc Les Champignons qui n'existent pas. Rassurons-nous les champignons sont dument répertoriés dans la nomenclature des naturalistes. Parfois deux éminents professeurs donnent chacun une appellation qui leur est propre à un même champignon. Résultat si le promeneur cueille l'un, il passera toute sa vie à rechercher l'autre. Ne riez pas, entre l'Un, l'Autre et le Même, les grecs ont tissé d'étranges apories... Les champignons qui existent sont aussi embêtants ( et peut-être beaucoup plus ) que ceux qui n'existent pas. Si l'on s'en tient aux simples couleurs, le même champignon peut être, jaune, marron, vert, noir, blanc, allez vous y reconnaître au premier coup d'œil ! Si vous comptez sur leur forme ou leur structure moléculaire pour les différencier, bonne chance... Pour vous sauver, il reste Les champignons miraculeux. Les savants se gaussent de votre ignorance, mais répétons-le, les champignons refusent de rentrer dans leurs cadres conceptuels. Ils ont beau arguer qu'il n'y a pas de hasard, le champignon n'en fait qu'a sa tête, endosse la forme, la substance, la couleur qu'il veut. Le champignon réside dans sa volonté à être le champignon qu'il veut être. Tous les discours des savants n'y feront rien, si vous voulez saisir les champignons pour ce qu'ils sont vous ne pouvez vous fier qu'à une rhétorique fabuleuse qui soit capable de dire le mystère, non pas de toute chose, mais de toute chose qui se décide à faire signe, car la rhétorique fabuleuse est le seul mode du dire apte à relever le miracle de ce signe.
Que dire de plus ? L'essentiel n'a-t-il pas été mis en évidence. Le lecteur pressé imaginera que l'éditeur aura fait la moue devant ces cent-vingt pages. Un peu léger, cher André Dhôtel, vous n'auriez pas... et Dhôtel qui peut être considéré comme un spécialiste éminent de Rimbaud aura retrouvé dans un vieux cahier ou un fond de tiroir, une trentaine de pages qu'il intitulera Rimbaldania.
Entre les champignons et Rimbaud, la distance est grande. Considéré ainsi, cet ajout sent la dernière minute, par contre entre la notion de rhétorique fabuleuse et la poésie ( éventuellement de Rimbaud ) l'on reste dans la même sphère de transgression. Encore que pour Dhôtel Rimbaud n'est jamais une roue de secours. C'est sûrement en lisant Rimbaud que Dhôtel s'aperçoit qu'il ne sera jamais le grand poëte qu'il voulait être. Chaque fois que Dhôtel évoque Rimbaud c'est avec un arrière plan de hargne rentrée. Nous y reviendrons.
Rimbaud c'est aussi le grand écrivain ardennais, qui intérieurement lui fait de l'ombre. Dhôtel annote Rimbaud, il tend à le réduire, à ne pas céder au vertige de ces images éblouissantes. Dhôtel parle de cassure à leur sujet. Dans ses romans, les brimborions et le pierres qui luisent ne manquent pas, elles sont l'annonce d'une autre chose... Cette illumination du quotidien par ces pierres qui font signe, Dhôtel en fait sa marque de fabrique, d'où cette nécessité de démontrer que Rimbaud arrache des éclairs aux cailloux des mots, mais sans trop savoir ce qu'ils signifient. Rimbaud le révolté ne croit plus en rien, surtout pas en sa propre révolte. S'il est parti au loin, c'est parce qu'il était revenu de tout. Rimbaud l'homme qui a rejeté les pépites d'or de la poésie, n'ayant pas su quoi en faire. Même pas les monnayer. Lui qui faute d'avoir conservé l'or alchimique de la poésie passera le restant de la vie à courir après l'argent. Terrible dévaluation !
Autre ligne de fuite qui devient point de rencontre. Certes le Rimbaud mystique de Claudel nous semble uniquement une lecture christo-claudélienne sans grand intérêt. Sans doute Dhôtel lui-même n'a-t-il pas mordu à l'hameçon, mais le mal était fait. L'ombre noire du christianisme sur Rimbaud gêne d'autant plus le chrétien Dhôtel. Comment admettre que Rimbaud ait pu le devancer là-aussi.
Peucédan va à la messe, Dhôtel compare la recherche des champignons à une procession, dans les Rimbaldania dès la première page Rimbaud nous est présenté dans le refus de tout salut, après l'échec de son aventure poétique. Dhôtel est ainsi, le christianisme affleure un peu partout dans son œuvre lui qui pense que le monde n'est pas unifié. Etrange pour un chrétien d'inférer que les fleurs n'ont aucun besoin d'être sauvées par le Christ alors que si souvent elles ornent les autels de la Saine Vierge !
André Murcie. ( Novembre 2020. )