AU HASARD DHÔTELLIEN ( 13 )
...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...
2020
Diantre, les éditions Phébus n'ont pas fait preuve d'imagination délirante pour la couverture, rien que ce gris bleuâtre uniformisé très administratif à vous faire dédaigner d'office le bouquin sur l'étalage du libraire. Le pire quand on feuillette c'est l'entassement des poèmes qui pour la plupart courent, coupés en deux, sur deux pages, à croire que la France connaissait une pénurie de papier... Quant à la mention Ouvrage publié avec le concours du Centre National des Lettres, dans le genre poète en perdition sauvé in-extrémis par la dépense publique... Quoi qu'il en soit le deuxième et dernier ouvrage de poésie publié de son vivant par Dhôtel.
LA VIE PASSAGERE
ANDRE DHÔTHEL
( eDITIONS PHEBUS / 1978 )
Il est certain que Dhôtel n'aide pas son éditeur, une poésie que dans son introduction Patrick Reumaux n'hésite pas à proclamer surannée. Dépassée depuis belle lurette la demoiselle. Une grisette du dix-neuvième échappée par mégarde de son siècle, qui n'a jamais entendu prononcer le mot modernité poétique. Et pourtant, dès la première page, le hasard vous joue un fameux tour de cochon, dès le premier mot, ce rien en titre, ce rien qui ouvre le premier vers du recueil des Poésies de Mallarmé.
Ce recueil n'en reste pas moins le livre le plus catholique de Dhôtel. ( Ceci un peu comme quand on dit, Sagesse est le recueil le plus fervent de Verlaine. ) Les titres des différentes parties en témoignent : Dédicace, Ainsi-soit-il, Vers le ciel, Quel temps ? , Seulement. Que le lecteur ne se méprenne pas, ce n'est ni la récitation du dogme, ni un amoncellement de patenôtres. Dieu est-il seulement là ? Répondons oui pour ceux qui ont besoin de lui pour leur aider à vivre. Soyons méchant tout en restant dans la plus sainte orthodoxie dhôtellophile, il est là, mais pas trop. Donne l'impression d'être présent en bout de strophe, en fin de vers, sur la dernière plume d'un canard, au fond d'un pré, un peu partout et nulle part. Osons le mot terrible, il est là, par hasard. Enfonçons le clou, il est là par instants. Parfois oui, parfois non.
Chez Dhôtel, Dieu est un oiseau migrateur, qui ne fait que passer, quelques fois il se pose sur un arbre, vous tournez la tête une demi-seconde il n'est déjà plus là. A tel point que Dhôtel n'emploie jamais ce gros mot de Dieu. Le remplace par celui de Christ, ce dieu mortel si près de l'homme... Pourtant si Dhôtel parle des créatures c'est sans aucun doute pour que le lecteur lève la tête plus haut et pense au créateur. Comme le chien qui débusque une bartavelle, ce n'est pas que nous insinuons qu'entre la présence de Dieu et une bécasse...
En plus il n'est pas le seul à ne faire que passer. Ce n'est pas vraiment Dieu qui passe, mais la vie humaine à croire qu'elle joue à pigeon vole. Ces moments privilégiés, un rayon de soleil, l'aperçu infini des champs, cette fille qui traverse la rue, ces bons moments d'amitié, aussitôt vécus, aussitôt disparus. La vie s'enfuit, elle ne fait que passer.
Ne soupirez pas, chez Dhôtel ce temps qui s'enfuit n'est en rien un lieu commun, dont les poëtes se sont gargarisés depuis des siècles, jusque sous le pont Mirabeau... De fait c'est un lieu très précis, vous le situerez exactement dans l'espace de temps pendant lequel il s'est déroulé. Ce qui nous permet de comprendre le déséquilibre fondamental de cette poésie, ces vers qui partent à la déglingue, ces strophes qui sautent de l'âne au coq, ces poèmes que l'on relit parce qu'ils semblent n'avoir pas de fin, que quelque chose nous a échappé, qu'ils ne tournent pas vraiment rond. Font penser à des pinces à sucres cassées incapables de se saisir d'un seul cube de saccharose.
La poésie de Dhôtel c'est à chaque poème le mariage de la carpe et du lapin, la première est incapable de prononcer le mot oui fatidique et le deuxième pose pour présence sa seule absence. Il est des unions impossibles. Essayez d'introduire une bougie allumée dans une boîte de conserve remplie d'eau. Où la flamme s'éteint, ou le liquide se renverse.
Comment faire rentrer dans un poème Dieu ou l'un de ses succédanés, Christ ou Sainte Vierge et en même temps cette éternité des instants qui resteront après votre mort par le seul fait qu'ils ont existé. C'est un peu comme si vous posiez deux éternités dans un poème. Il y en a obligatoirement une de trop. Les esprits forts résoudront le problème en affirmant que deux éternités peuvent être aussi parallèles que des rails qui ne se rejoignent jamais.
Mais Dhôtel a cette humilité de ne pas vouloir être plus malin qu'il n'est. Sa poésie est tiraillée entre ces deux pôles contradictoires. Dieu ne saurait être un seul instant de rien du tout à l'image de ce sourire de jeune fille, et cette fraction de seconde où le sourire de la jeune fille a été aperçu est d'une plénitude si parfaite qu'en elle il ne saurait y avoir une place – si minime soit-elle - pour Dieu.
L'on comprend pourquoi Dhôtel évite le mot Dieu, l'est un mot cannibale qui mange tout ce qu'on lui oppose, il laisse planer le doute et la présence, car celui qui doute est présence, d'un infini indéfinissable, qui de temps en temps fait signe tout en se cachant derrière son signe qu'il vide de toute signification.
Ce dieu infini que Dhôtel le plus souvent définit comme un arrière-plan métaphysique – le mot étant à entendre en son acceptation mathématico-géométrique – dont la présence agit comme la garantie de la présence de l'autre plan physique, car il faut bien que les chemins qui se perdent sur terre débouchent quelque part, il porte un nom très précis, ce n'est plus ni moins que l'apeiron d'Anaximandre, mais chez les grecs, même si les Dieux participent de par leur nature de cet apeiron, ils ne sauraient en aucun cas être assimilés en des dieux, voire en une image d'un seul Dieu – créateurs.
Dhôtel tente de ravauder la grande déchirure qui le taraude, l'alignement du croyant et du philosophe. Sa poésie n'a pas la prétention de la plus haute poésie qui tente de prendre le parti des Dieux, elle se contente de vouloir être un langage plus simple, cette humble rhétorique fabuleuse censée rendre compte de la dimension physique et de la présence métaphysique inatteignable. Juste désigner les moments privilégiés où celle-ci fait signe.
Une poésie qui tire à hue et a dia. Qui emprunte les oripeaux bariolés – même si la plupart du temps ce ne sont que de pauvres haillons hâve – de la réalité du monde, comme si elle voulait faire signe à l'inatteignable qu'elle est-là. Car pourquoi seul ce qui est au bout du chemin pourrait-il faire signe à ceux qui marchent sur ce chemin, et pourquoi ces promeneurs hasardeux et obstinés ne se donneraient-ils pas le même droit.
Dhôtel pense-t-il qu'il ne suffit pas de découvrir et de lire les signes mais qu'il faut aussi faire signe, et cette tâche difficile charge-t-il la poésie de l'accomplir. Après tout Dieu a peut-être davantage besoin des hommes que les hommes de Dieu. Sa poésie s'effiloche-t-elle en ses vers mal-foutus comme feux de broussailles, peu de lumière, beaucoup de fumée... A croire qu'elle cache beaucoup plus qu'elle ne dévoile. Y a-t-il seulement quelqu'un en haut pour les apercevoir... Les cieux de Dhôtel sont souvent vides.
Un autre aspect de cette poésie, elle se heurte à ses propres limites, les espaces de temps qu'elle essaie de sauver ou d'explorer ne sont pas très grands, si ses vers n'atteignent jamais la majesté de l'alexandrin, c'est qu'ils n'ont pas assez de place pour se déployer. Ne possèdent même pas des côtés rectilignes d'où ces vers irréguliers qui ne s'étendent guère plus que la largeur dont ils bénéficient. Certes souvent ils évoquent de grandes portions de paysage, mais le poème n'est qu'une réduction mentale du vécu, il reproduit le réel en miniature mais à l'identique. Ainsi Dhôtel s'aventurerait à ce à quoi très rares sont ceux qui s'y sont essayés, cette impossible tâche de délimiter au plus près les portions d'un espace-temps vécu. Réfléchir à ces instants où le temps s'auto-découpe du temps qui passe. La vie passagère serait donc un recueil plus difficile à lire qu'il n'y paraîtrait de prime abord.
André Murcie. ( Décembre 2020. )