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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 5

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 13) LA VIE PASSAGERE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 13 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    Diantre, les éditions Phébus n'ont pas fait preuve d'imagination délirante pour la couverture, rien que ce gris bleuâtre uniformisé très administratif à vous faire dédaigner d'office le bouquin sur l'étalage du libraire. Le pire quand on feuillette c'est l'entassement des poèmes qui pour la plupart courent, coupés en deux, sur deux pages, à croire que la France connaissait une pénurie de papier... Quant à la mention Ouvrage publié avec le concours du Centre National des Lettres, dans le genre poète en perdition sauvé in-extrémis par la dépense publique... Quoi qu'il en soit le deuxième et dernier ouvrage de poésie publié de son vivant par Dhôtel.

    LA VIE PASSAGERE

    ANDRE DHÔTHEL

    ( eDITIONS PHEBUS / 1978 )

    Il est certain que Dhôtel n'aide pas son éditeur, une poésie que dans son introduction Patrick Reumaux n'hésite pas à proclamer surannée. Dépassée depuis belle lurette la demoiselle. Une grisette du dix-neuvième échappée par mégarde de son siècle, qui n'a jamais entendu prononcer le mot modernité poétique. Et pourtant, dès la première page, le hasard vous joue un fameux tour de cochon, dès le premier mot, ce rien en titre, ce rien qui ouvre le premier vers du recueil des Poésies de Mallarmé.

    Ce recueil n'en reste pas moins le livre le plus catholique de Dhôtel. ( Ceci un peu comme quand on dit, Sagesse est le recueil le plus fervent de Verlaine. ) Les titres des différentes parties en témoignent : Dédicace, Ainsi-soit-il, Vers le ciel, Quel temps ? , Seulement. Que le lecteur ne se méprenne pas, ce n'est ni la récitation du dogme, ni un amoncellement de patenôtres. Dieu est-il seulement là ? Répondons oui pour ceux qui ont besoin de lui pour leur aider à vivre. Soyons méchant tout en restant dans la plus sainte orthodoxie dhôtellophile, il est là, mais pas trop. Donne l'impression d'être présent en bout de strophe, en fin de vers, sur la dernière plume d'un canard, au fond d'un pré, un peu partout et nulle part. Osons le mot terrible, il est là, par hasard. Enfonçons le clou, il est là par instants. Parfois oui, parfois non.

    Chez Dhôtel, Dieu est un oiseau migrateur, qui ne fait que passer, quelques fois il se pose sur un arbre, vous tournez la tête une demi-seconde il n'est déjà plus là. A tel point que Dhôtel n'emploie jamais ce gros mot de Dieu. Le remplace par celui de Christ, ce dieu mortel si près de l'homme... Pourtant si Dhôtel parle des créatures c'est sans aucun doute pour que le lecteur lève la tête plus haut et pense au créateur. Comme le chien qui débusque une bartavelle, ce n'est pas que nous insinuons qu'entre la présence de Dieu et une bécasse...

    En plus il n'est pas le seul à ne faire que passer. Ce n'est pas vraiment Dieu qui passe, mais la vie humaine à croire qu'elle joue à pigeon vole. Ces moments privilégiés, un rayon de soleil, l'aperçu infini des champs, cette fille qui traverse la rue, ces bons moments d'amitié, aussitôt vécus, aussitôt disparus. La vie s'enfuit, elle ne fait que passer.

    Ne soupirez pas, chez Dhôtel ce temps qui s'enfuit n'est en rien un lieu commun, dont les poëtes se sont gargarisés depuis des siècles, jusque sous le pont Mirabeau... De fait c'est un lieu très précis, vous le situerez exactement dans l'espace de temps pendant lequel il s'est déroulé. Ce qui nous permet de comprendre le déséquilibre fondamental de cette poésie, ces vers qui partent à la déglingue, ces strophes qui sautent de l'âne au coq, ces poèmes que l'on relit parce qu'ils semblent n'avoir pas de fin, que quelque chose nous a échappé, qu'ils ne tournent pas vraiment rond. Font penser à des pinces à sucres cassées incapables de se saisir d'un seul cube de saccharose.

    La poésie de Dhôtel c'est à chaque poème le mariage de la carpe et du lapin, la première est incapable de prononcer le mot oui fatidique et le deuxième pose pour présence sa seule absence. Il est des unions impossibles. Essayez d'introduire une bougie allumée dans une boîte de conserve remplie d'eau. Où la flamme s'éteint, ou le liquide se renverse.

    Comment faire rentrer dans un poème Dieu ou l'un de ses succédanés, Christ ou Sainte Vierge et en même temps cette éternité des instants qui resteront après votre mort par le seul fait qu'ils ont existé. C'est un peu comme si vous posiez deux éternités dans un poème. Il y en a obligatoirement une de trop. Les esprits forts résoudront le problème en affirmant que deux éternités peuvent être aussi parallèles que des rails qui ne se rejoignent jamais.

    Mais Dhôtel a cette humilité de ne pas vouloir être plus malin qu'il n'est. Sa poésie est tiraillée entre ces deux pôles contradictoires. Dieu ne saurait être un seul instant de rien du tout à l'image de ce sourire de jeune fille, et cette fraction de seconde où le sourire de la jeune fille a été aperçu est d'une plénitude si parfaite qu'en elle il ne saurait y avoir une place – si minime soit-elle - pour Dieu.

    L'on comprend pourquoi Dhôtel évite le mot Dieu, l'est un mot cannibale qui mange tout ce qu'on lui oppose, il laisse planer le doute et la présence, car celui qui doute est présence, d'un infini indéfinissable, qui de temps en temps fait signe tout en se cachant derrière son signe qu'il vide de toute signification.

    Ce dieu infini que Dhôtel le plus souvent définit comme un arrière-plan métaphysique – le mot étant à entendre en son acceptation mathématico-géométrique – dont la présence agit comme la garantie de la présence de l'autre plan physique, car il faut bien que les chemins qui se perdent sur terre débouchent quelque part, il porte un nom très précis, ce n'est plus ni moins que l'apeiron d'Anaximandre, mais chez les grecs, même si les Dieux participent de par leur nature de cet apeiron, ils ne sauraient en aucun cas être assimilés en des dieux, voire en une image d'un seul Dieu – créateurs.

    Dhôtel tente de ravauder la grande déchirure qui le taraude, l'alignement du croyant et du philosophe. Sa poésie n'a pas la prétention de la plus haute poésie qui tente de prendre le parti des Dieux, elle se contente de vouloir être un langage plus simple, cette humble rhétorique fabuleuse censée rendre compte de la dimension physique et de la présence métaphysique inatteignable. Juste désigner les moments privilégiés où celle-ci fait signe.

    Une poésie qui tire à hue et a dia. Qui emprunte les oripeaux bariolés – même si la plupart du temps ce ne sont que de pauvres haillons hâve – de la réalité du monde, comme si elle voulait faire signe à l'inatteignable qu'elle est-là. Car pourquoi seul ce qui est au bout du chemin pourrait-il faire signe à ceux qui marchent sur ce chemin, et pourquoi ces promeneurs hasardeux et obstinés ne se donneraient-ils pas le même droit.

    Dhôtel pense-t-il qu'il ne suffit pas de découvrir et de lire les signes mais qu'il faut aussi faire signe, et cette tâche difficile charge-t-il la poésie de l'accomplir. Après tout Dieu a peut-être davantage besoin des hommes que les hommes de Dieu. Sa poésie s'effiloche-t-elle en ses vers mal-foutus comme feux de broussailles, peu de lumière, beaucoup de fumée... A croire qu'elle cache beaucoup plus qu'elle ne dévoile. Y a-t-il seulement quelqu'un en haut pour les apercevoir... Les cieux de Dhôtel sont souvent vides.

    Un autre aspect de cette poésie, elle se heurte à ses propres limites, les espaces de temps qu'elle essaie de sauver ou d'explorer ne sont pas très grands, si ses vers n'atteignent jamais la majesté de l'alexandrin, c'est qu'ils n'ont pas assez de place pour se déployer. Ne possèdent même pas des côtés rectilignes d'où ces vers irréguliers qui ne s'étendent guère plus que la largeur dont ils bénéficient. Certes souvent ils évoquent de grandes portions de paysage, mais le poème n'est qu'une réduction mentale du vécu, il reproduit le réel en miniature mais à l'identique. Ainsi Dhôtel s'aventurerait à ce à quoi très rares sont ceux qui s'y sont essayés, cette impossible tâche de délimiter au plus près les portions d'un espace-temps vécu. Réfléchir à ces instants où le temps s'auto-découpe du temps qui passe. La vie passagère serait donc un recueil plus difficile à lire qu'il n'y paraîtrait de prime abord.

    André Murcie. ( Décembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 12 ) RHETORIQUE FABULEUSE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 12 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    RHETORIQUE FABULEUSE

    ANDRE DHÔTHEL

    ( Le Temps qu'il fait / 1990 )

    Une quarantaine de romans, une centaine de nouvelles, trois recueils de poésies, quelques pièces de théâtre, étrange tout de même que le professeur de Dhôtel n'ait pas rédigé un ouvrage de philosophie. Je ne parle pas d'un opuscule à destination pédagogique, quoiqu'il nous ait offert un ( merveilleux ) livre de lecture destiné aux classes de CM 1, mais un ouvrage dans lequel il aurait donné quelques aperçus du système physico-métaphysique qui sous-tend l'ensemble de sa production. Bien sûr il y eut le projet avorté de La littérature et le hasard, dont il fut assez mécontent pour le laisser à l'état de friches. J'ai cru pendant longtemps qu'il faisait confiance à ses lecteurs... Il n'en est rien. J'avoue que jusqu'à maintenant je n'avais point effectué une lecture attentive de sa Rhétorique fabuleuse, ayant eu accès à toute une partie de celle-ci dans Le grand rêve des floraisons, paru voici deux ans aux Editions Klimseck. Oui mais lu de bout en bout, cette Rhétorique Fabuleuse se révèle vite pour ce qu'elle est : le livre de philosophie cachée de notre auteur.

    Dhôtel n'était pas un dogmatique. Ne dit jamais les choses noir sur blanc; petit a, petit b. Ce n'est pas son genre. Et pourtant ! Il suffit d'avoir quelque peu feuilleté les ouvrages des anciens grecs pour ne pas remarquer d'étranges similitude avec le legs intemporel de la pensée grecque. Nombre de traités qui nous sont parvenus sont incomplets. Dans nos éditions savantes, les reliques de ces œuvres mutilées sont précédés d'une notice biographique partagée entre renseignements '' fiables'' et de relevés doxographiques plus ou moins fantaisistes. Dhôtel nous donne connaissance de Stanislas – celui qui tient la gloire – Peucédan, qui cède peu, dur à combattre. Cet hurluberlu est-il un phraseur, un original, un sophiste, un penseur, ou une espèce de neveu de Rameau en herbe, un montreur de paradoxes sur les tréteaux de la grande foire mentale dépourvue de toute logique aristotélicienne... toutefois ne fallait-il pas attendre que Socrate ouvrît la bouche pour se rendre compte qu'il ne disait pas que des idioties.

    Suit un long texte d'une cinquantaine de pages : Le grand rêve des floraisons. Dhôtel s'amuse, il ne suit pas la forme académique de mise en page, ce n'est ni plus ni moins qu'un dialogue ( osons le mot, platonicien ) mais comme Peucédan parle pour deux posant les questions et donnant les réponses, la structure intime du récit n'apparaît pas. Peucédan ne développe pas la théorie des idées, il s'acharne à démontrer à partir d'une longue réflexion sur les fleurs, que le monde humain et le monde floral sont totalement séparés et que les fleurs vivent selon une logique qui n'est pas la nôtre. Nous aimons attribuer une cause et un but à chaque phénomène. Mais les fleurs ont des conduites aberrantes que nous n'expliquerons jamais. Demeure toutefois une question subsidiaire : quelle est la part du hasard dans l'efficience des conduites des fleurs. Et dans celle des hommes. Et dans l'impossible réalisation de nos non-accointances. Et n'y aurait-il pas d'étranges interférences entre deux mondes qui vivent côte à côte et qui s'ignorent totalement puisque incapables de se comprendre.

    Le maître Peucédan a apparemment convaincu son disciple puisque l'auteur se livre à l'écriture de trois courts essais dont il réunit les soixante pages sous le titre générique : Le vrai mystère des champignons. Le mot mystère indique toutefois que nous passons du logos au mythos. Avant de discuter de l'être de ( la nature champignonière de ) la Physis, il convient d'abord de traiter du non-être de la champignonière Physis : voici donc Les Champignons qui n'existent pas. Rassurons-nous les champignons sont dument répertoriés dans la nomenclature des naturalistes. Parfois deux éminents professeurs donnent chacun une appellation qui leur est propre à un même champignon. Résultat si le promeneur cueille l'un, il passera toute sa vie à rechercher l'autre. Ne riez pas, entre l'Un, l'Autre et le Même, les grecs ont tissé d'étranges apories... Les champignons qui existent sont aussi embêtants ( et peut-être beaucoup plus ) que ceux qui n'existent pas. Si l'on s'en tient aux simples couleurs, le même champignon peut être, jaune, marron, vert, noir, blanc, allez vous y reconnaître au premier coup d'œil ! Si vous comptez sur leur forme ou leur structure moléculaire pour les différencier, bonne chance... Pour vous sauver, il reste Les champignons miraculeux. Les savants se gaussent de votre ignorance, mais répétons-le, les champignons refusent de rentrer dans leurs cadres conceptuels. Ils ont beau arguer qu'il n'y a pas de hasard, le champignon n'en fait qu'a sa tête, endosse la forme, la substance, la couleur qu'il veut. Le champignon réside dans sa volonté à être le champignon qu'il veut être. Tous les discours des savants n'y feront rien, si vous voulez saisir les champignons pour ce qu'ils sont vous ne pouvez vous fier qu'à une rhétorique fabuleuse qui soit capable de dire le mystère, non pas de toute chose, mais de toute chose qui se décide à faire signe, car la rhétorique fabuleuse est le seul mode du dire apte à relever le miracle de ce signe.

    Que dire de plus ? L'essentiel n'a-t-il pas été mis en évidence. Le lecteur pressé imaginera que l'éditeur aura fait la moue devant ces cent-vingt pages. Un peu léger, cher André Dhôtel, vous n'auriez pas... et Dhôtel qui peut être considéré comme un spécialiste éminent de Rimbaud aura retrouvé dans un vieux cahier ou un fond de tiroir, une trentaine de pages qu'il intitulera Rimbaldania.

    Entre les champignons et Rimbaud, la distance est grande. Considéré ainsi, cet ajout sent la dernière minute, par contre entre la notion de rhétorique fabuleuse et la poésie ( éventuellement de Rimbaud ) l'on reste dans la même sphère de transgression. Encore que pour Dhôtel Rimbaud n'est jamais une roue de secours. C'est sûrement en lisant Rimbaud que Dhôtel s'aperçoit qu'il ne sera jamais le grand poëte qu'il voulait être. Chaque fois que Dhôtel évoque Rimbaud c'est avec un arrière plan de hargne rentrée. Nous y reviendrons.

    Rimbaud c'est aussi le grand écrivain ardennais, qui intérieurement lui fait de l'ombre. Dhôtel annote Rimbaud, il tend à le réduire, à ne pas céder au vertige de ces images éblouissantes. Dhôtel parle de cassure à leur sujet. Dans ses romans, les brimborions et le pierres qui luisent ne manquent pas, elles sont l'annonce d'une autre chose... Cette illumination du quotidien par ces pierres qui font signe, Dhôtel en fait sa marque de fabrique, d'où cette nécessité de démontrer que Rimbaud arrache des éclairs aux cailloux des mots, mais sans trop savoir ce qu'ils signifient. Rimbaud le révolté ne croit plus en rien, surtout pas en sa propre révolte. S'il est parti au loin, c'est parce qu'il était revenu de tout. Rimbaud l'homme qui a rejeté les pépites d'or de la poésie, n'ayant pas su quoi en faire. Même pas les monnayer. Lui qui faute d'avoir conservé l'or alchimique de la poésie passera le restant de la vie à courir après l'argent. Terrible dévaluation !

    Autre ligne de fuite qui devient point de rencontre. Certes le Rimbaud mystique de Claudel nous semble uniquement une lecture christo-claudélienne sans grand intérêt. Sans doute Dhôtel lui-même n'a-t-il pas mordu à l'hameçon, mais le mal était fait. L'ombre noire du christianisme sur Rimbaud gêne d'autant plus le chrétien Dhôtel. Comment admettre que Rimbaud ait pu le devancer là-aussi.

    Peucédan va à la messe, Dhôtel compare la recherche des champignons à une procession, dans les Rimbaldania dès la première page Rimbaud nous est présenté dans le refus de tout salut, après l'échec de son aventure poétique. Dhôtel est ainsi, le christianisme affleure un peu partout dans son œuvre lui qui pense que le monde n'est pas unifié. Etrange pour un chrétien d'inférer que les fleurs n'ont aucun besoin d'être sauvées par le Christ alors que si souvent elles ornent les autels de la Saine Vierge !

    André Murcie. ( Novembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 11 ) CAHIER NATURE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 11 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    ANDRE DHÔTHEL

    CAHIER NATURE

    ( Cahier André Dhôtel N° 13 / 2015 )

    La nature buissonne à foison dans les écrits de Dhôtel. Riche idée de l'Association La Route Inconnue de consacrer un de ses Cahier(s) qui mêle textes rares et quelques études empreintes d'un cheminement tout dhôtellien à la présence de celle-ci dans son œuvre. Dhôtel était un fervent botaniste, la Nouvelle Flore de Bonier à portée de main, les notes manuscrites de ses propres observations reproduites en début de volume témoignent de sa passion. Dans une courte étude sur les motifs floraux tels qu'ils apparaissent dans L'honorable Monsieur Jacques et L'azur Patrick Pluen dégage une première problématique, celle de l'emploi dans ses deux romans d'une floralie naturelle toute décorative et d'une autre, de par sa sauvagerie ouverte sur quelque prescience innommée d'une dimension autre, étrangère à notre monde.

    Suivent toute une série de chroniques établies par André Dhôtel se rapportant à des livres composés par des scientifiques, il ne s'agit plus de s'extasier devant le spectacle de la nature, voire de la création, mais de se pencher sur elle, selon l'œil aguerri d'un entomologiste, d'un botaniste, d'un ornithologue et, grand dada de Dhôtel, d'un mycologue. Dhôtel s'interroge et s'enthousiasme, insectes et plantes développent des particularités – exemple les pétales colorées des fleurs – qui ne leur servent à rien pour croître, se développer et perpétuer l'espèce. Ou alors tout au contraire ils instaurent des stratégies qui leur permettent de se défendre de dangers dont ils ne peuvent avoir conscience. Devons-nous remercier le hasard à leur place. Ce serait-là œuvre intellectuelle de ratiocinations typiquement humaines, qui se révèlent parfois extrêmement pertinentes mais totalement étrangères aux sujets de leurs études. Et qui n'expliquent pas tout, notamment cette profusion de solutions élaborées par des êtres non-pensants et oui-instinctifs à des problèmes qu'ils ne se sont jamais posés. Dhôtel pense à des instants ( instemps ) parqués les uns à côté des autres, totalement indépendants. La nature en tant qu'un invraisemblable micmac. Qui fonctionne. Parce que se côtoient de fait deux ordres distincts – conviendrait-il d'employer le terme de règnes, dans l'un règneraient les Dieux et dans l'autre le hasard - le physique et le métaphysique, absolument différents et imperméables l'un à l'autre mais dont l'existence du second explicite les incohérences du premier. Une discussion entre Georges Becker, Patrick Reumaux et André Dhôtel, se révèle passionnante, un roman n'est-il pas aussi inutile que la corolle d'une rose !

    Quatre pages prodigieuses de Florent Simonet, une courte, mais très dense analyse du roman La route inconnue, sur deux points très précis, qui se révèle essentielle quant à la manière dont Dhôtel construit ses romans, nous évoquerons l'art de la marqueterie qui consiste à mêler en les disposant les unes à côté des autres des plaquettes de bois d'essences différentes et de former à partir de leurs unicités respectives un semblant d'ordre ou de beauté.

    Dans L'homme et la nature (1978 ), Dhôtel livre un texte qui dans sa première partie pourrait être écrit aujourd'hui par un militant écologique en lutte contre les poisons phyto-sanitaires, la seconde partie révèle le pur Dhôtel, une explication de ce concept de sauvagerie auquel Dhôtel se réfère continuellement sans mentionner son existence conceptuelle : est sauvagerie ce qui appartient à une logique naturelle, ce que la logique humaine ne peut saisir que très maladroitement.

    Un texte de Patrick Reumaux clôt la première partie du Cahier intitulée Dhôtel naturaliste. L'ami Reumaux déteste les clichés, son portrait de Dhôtel, traversé d'anecdotes savoureuses, Dhôtel en voleur de poules et poëte raté – l'on pense à l'apostrophe de Mallarmé à Camille Mauclair – nous dévoile un Dhôtel secret retranché dans le vol de ses volatiles métaphysiques qui ont fui au loin...

    Une longue étude de Patrick Bluen pose une problématique essentielle à partir de Mircéa Eliade que pour notre part nous traduirons par ce que Raymond Abellio a synthétisé sous le concept métaphysico-historial de dévoilement de l'ésotérisme, cette idée que la littérature retrouve et déchiffre les structures et la grille de fonctionnement du rapport de l'homme au monde que les canaux habituels de l'ésotérisme occidental n'assument plus. Mircéa Eliade parle des dimensions conjointes et séparées du sacré et du profane, ce qui est sûr c'est que Dhôtel a bâti son œuvre sur une intense réflexion poético-philosophique.

    Ce Cahier est décidément concocté avec intelligence, si Patrick Bluen évoque les intercessions rituelles du monde sacré et du monde profane, dans son article suivant Philippe Blondeau reprend sa réflexion suscitée par l'édition du manuscrit de La littérature et du hasard approfondissant la manifestation de ces conjonctions sous le signe du hasard qui se dévoilent en tant que signes. Signes qui ne signifient rien d'autre que leur propre présence, dont la littérature dhôtellienne s'acharne à traquer les occurrences. Sans aller beaucoup plus loin que sa mise armoriale en abîme dans le récit anecdotique. Ce qui est déjà beaucoup.

    Michel Lamart se livre à une profonde introspection du Mont Damion, que certains ravaleraient à une fantaisie proche de la littérature enfantine. L'on y trouve le méchant loup et le chat diabolique des contes fantastiques, ainsi que l'image d'une fille qui représentera au moins deux filles, plus deux filles charnelles. Ce Mont Damion ne serait-il pas un double du Mont Analogue de Daumal. Où l'on voit que le stupéfiant image de Breton tient plus de l'Epinal que de la secrète analogie qui unit l'homme à l'animal, et à cet autre animal sauvage, qu'est selon Dhôtel, la jeune fille, qui n'est peut-être après tout qu'une image mentale.

    Nils Blanchard explore le pays auquel on arrive bien un jour dans Le ciel du faubourg. Il pose une seule question mais primordiale : que veut dire cette croix auréolée d'aubépine au cœur de ce hameau abandonné au centre du paradis perdu, retrouvé par hasard. Mais il faut bien, si l'instant du paradis a existé, qu'il existe toujours. Allez faire coïncider cette vue zénonienne de l'espace-temps dhôtellien, avec l'idée théorique d'une salvation christique universelle du chrétien Dhôtel. Quel besoin y aurait-il de sauver ce qui n'est jamais mort, ce qui a toujours subsisté.

    Dernière participation, celle d'Emmanuel d'Yvoire qui explore Des trottoirs et des fleurs, exploration continuée dans le Cahier 15, nous parle du fouillis du monde, celui de la nature et ici précisément celui des objets entassés dans un magasin de brocante. Il évoque '' l'incohérence du monde'' chère aux descriptions de Dhôtel, mais n'en finit pas moins son trop court article sur le surgissement de l'infini, il emploie le mot d'épouvante, il se débrouille tout de même pour terminer son paragraphe sur le mot paradis. A croire que les lecteurs les plus perspicaces de Dhôtel suivent une même sente dans l'entrelacement des mille sentiers parcourus et ouverts par notre écrivain.

    Le Cahier est entrecoupé de textes de Dhôtel aujourd'hui peu accessibles, le lecteur a ainsi l'occasion de s'apercevoir que si notre scripteur est capable de se perdre dans des myriades foisonnantes de détails, il n' a pas d'égal pour décrire de vastes paysages et régions géologiques.

    Nous n'avons pas cité toutes les participations, aucun ne démérite. Ainsi l'évocation de Germaine Beaumont d'une délicieuse et amicale écriture dhôtellienne, celle aussi de Marie-Hélène Boblet qui tente au-travers de son analyse de La rhétorique fabuleuse de percer les mystères des soubassements métaphysiques raisonnés de l'écriture fabuloscopique de Dhôtel.

    Ce Cahier que j'avais abordé avec une certaine appréhension, ma peur de rester à un simple niveau descriptif du déploiement de la physis en tant que spectacle, et non en tant que physis, s'est vite évanouie. Nous avons ici affaire à une des meilleures voies de pénétration au cœur de l'entreprise littéraire d'André Dhôtel.

    ( André Murcie. Novembre 2020. )