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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 2

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 22 ) CLARA MOHAMMED-FOUCAULT

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 22 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

     

    Dans cette série Au hasard dhôtellien nous nous sommes donnés pour but de chroniquer, au hasard de nos lectures, de nos trouvailles, de nos rencontres, les œuvres d'André Dhôtel, celles d'écrivains qui ont connu Dhôtel, certains de près, d'autres de plus loin, des ouvrages qui lui sont consacrés, et de contemporains qui pour différentes raisons manifestent un intérêt pour André Dhôtel, même si leurs textes ne portent trace d'aucune mention d'André Dhôtel. Nous avons rencontré Clara Mohammed-Foucault, lors de l'assemblée générale de l'Association La Route Inconnue du 09 Octobre 2021 aux Archives Départementales de Charleville-Mézières. Quel plaisir de recevoir de sa part dans la boîte à lettres, son recueil de poèmes écrit en français.

    SOUPIRS DU RECIF

    CLARA MOHAMMED-FOUCAULT

    ( Editions Les poètes Français / 2016 )

    En français, qui n'est pas sa langue maternelle, à la maison elle parlait le Bodhpouri variante de l'hindi, et un créole à base de français et d'anglais qui permettait de communiquer aux diasporas venues d'Inde et d'Afrique sur les deux îles qui forment la République de Trinité-et-Tobago, au large du Vénézuela, indépendante mais dans l'orbe britannique du commonwealth... C'est à l'école que Clara apprendra le pur anglais, et le français. Son père, instituteur, lui permet de lire dès onze ans ce qu'elle veut dans sa bibliothèque constituée des grands classiques des littératures française et anglaise. Elle sera une élève douée, préparant en France une thèse sur André Malraux, étudie ensuite les relations internationales au Centre des Hautes Etudes pour l'Afrique et l'Asie, enseignera la littérature française à Naïrobi, en 1981 elle entame une longue carrière de fonctionnaire internationale dans l'agence des Nations Unies au Bureau International du Travail... Elle rédige de nombreux rapports et projets... elle écrit aussi du théâtre et de la poésie, le tout en anglais. Elle sera la première stupéfaite de se surprendre à écrire de la poésie en français, c'est ce qu'elle avoue, toutefois cela ne nous étonne guère vu la facilité avec laquelle nous l'avons entendue s'exprimer en notre langue.

    Son recueil Soupirs du récif comme tout écueil qui se respecte est traître. A première vue, mer étale, rien de plus classique, des vers sagement alignés et regroupés au cordeau en des strophes savamment rimées. Pour établir une comparaison avec un auteur qui nous est cher, comparés à cette ordonnance les vers fuyants d'André Dhôtel sont des bombes anarchistes déposées aux pieds de notre prosodie. A vue d'œil cela vous a des airs d'alexandrins rédigés par une élève sage et disciplinée. Contentez-vous de ces premières constatations, passez votre chemin sans vous attarder, vous éviterez ainsi bien des voies d'eau d'incertitudes à colmater.

    Et toc, vous voici sur l'étoc. Tant pis fallait nous écouter. L'est vrai que les premiers poèmes paraissent de lecture facile, et plouf vous butez sur une racine, un terme de botanique qui nécessite des connaissances pointues. Tiens, elle est comme Dhôtel, remarquez-vous, elle s'y connaît, elle n'effleure pas la flore, n'en déduisez pas comme Vital Heurtebize dans sa préface que notre auteur aime la nature, d'abord parce que vous n'auriez pas tort, ensuite parce que vous passeriez à côté de l'essentiel.

    Clara Mohammed-Foucault nous tend un sacré piège. Vous lisez et vous comprenez. Vous arrivez à la dernière page, vous avez terminé le livre. Tout fier. C'est lorsque vous refermez la couverture et que vous croyez en avoir fini que surgit la question insidieuse. Au fait qu'est-ce qu'elle veut dire ? Que veut-elle nous signifier ?

    Soyons abrupt. Elle nous a avertis. Récif, c'est clair, net et précis, le genre d'ustensile fait pour disloquer la quille des bateaux, vous vous y êtes cassé le nez. Ne vous en prenez qu'à vous. Machine arrière toute, ne soyez pas l'imbécile qui regarde la lune et pas le doigt qui la montre. Vous avez carrément joué à saute-mouton avec le mot soupirs.

    Evidemment un soupir c'est plus impalpable qu'un rocher. Comme un malheur ne vient jamais seul, il n'y en pas un, mais plusieurs. Le S du pluriel vous invite à méditer. Elle soupire après quoi au juste ? Clara, nous vous en prions, soyez claire !

    D'abord cette étrange manière de donner un titre qui reprend un détail pas plus important que les mille autres du poème. Mille autres dont l'adjonction forment le poème. Est-ce un avertissement au lecteur pour l'inciter à reconstituer un puzzle mental savamment celé dans le recueil, le conforter dans son intuition qu'une simple lecture ne suffit pas qu'il faut résister au plaisir de ce tourbillon de mots et tenter de retrouver le schème ordinal qui prélude à leur dispersion...

    Au départ une histoire d'amour banale. Il est parti. Où, pourquoi, comment, cela n'est jamais explicité. D'ailleurs est-il vraiment parti ? Serait-ce d'ailleurs une véritable idylle ? Ne serait-ce pas davantage ? Un désir d'idylle. Et si l'on y regarde de plus près, n'est-ce pas l'attente de ce retour impossible qui importe. L'espoir fait vivre certes, mais la désespérance n'est-elle pas ici le germe initial de cette poésie rendue possible par la présence de ce vide fiché au cœur du monde par une âme de poëte. Qui ainsi peut donner libre cours à toutes ces imaginations, tantôt l'amant est loin, tantôt il est proche, tantôt il se rapproche, tantôt sa venue est certaine, tantôt du domaine du possible, tantôt incertaine, tantôt palpable, la prisonnière ne peut jamais aller plus loin que les maillons de la chaîne qu'elle a forgée, tout comme un rêve qui ne s'enfuit jamais et qui revient toujours nicher dans l'ère natale du rêveur éveillé, le fauconnier ne lâche-t-il pas son faucon parce qu'il est sûr de son retour sur son poing. De départ.

    Clara Mohammed-Foucault nous dévoile sa géographie intime, de brume, de marécages, de bois, ce sont des lieux de désolation, de mystère, et d'attente, mais l'orbe de ses préférences s'élargit et nous entraîne dans la ronde folle des richesses du monde, des friandises de l'enfance aux fabuleuses histoires des preux chevaliers, des paysages écartelés de couleur d'écarlate aux profondeur des sombres cavernes. Le gerfaut du songe ne se pose pas. Il vole sans fin.

    A tel point que le lecteur s'interroge, où, quand, comment cela finira-t-il ? Ce cœur d'amante insatiable laissera-t-elle le vautour de ce délicieux cauchemar lui dévorer le cœur pour que sa peine fantasmatique ne s'apaise jamais. Il semble que oui. Il semble que non. L'antépénultième poème, Les Insoumis relate une rencontre, une date inscrite dans l'écorce même du poème permet d'entrevoir vaguement les aléas historiaux, les voici enfin par le hasard de nouveau réunis, mais la réalité n'est pas aussi belle que le rêve, l'amante s'enfuit.

    Dans Sarabande le dernier poème, le jeu du rendez-vous illusoire recommence, sur le tapis vert printanier de la roulette russe du désespoir, l'assurance de la perte est délicieuse, l'on peut rejouer la partie infiniment, tant que l'on peut miser l'on n'a jamais tout à fait perdu, surtout si l'on est plus qu'une ombre qui volète, à mettre en relation avec cet ophélien reflet doré de Parmi les tanches deuxième poème sur les eaux du marais.

    A moins qu'il n'y ait une troisième solution, que l'Amante ne survive plus que dans le regret qui s'en vient hanter l'âme de l'amant. Le lecteur reconstitue le puzzle selon ses envies. Le rêve n'est-il pas le récif, et les soupirs ne proviennent-ils pas de ceux qui n'ont pas su le saisir. Songez aux soupirs nervaliens del desdichado. Ou desdichada.

    Clara Mohammed-Foucault nous offre un recueil d'attente, de refus, d'ombre, une tragédie qui se pare de la chatoyance du monde, qui dans un premier temps vous agrippe et vous retient, vous oblige à vous livrer à une lecture incertaine, à regarder derrière les mots, à les déplacer, à leur faire dire ce qu'ils taisent, à ne pas se fier à leur apparence. Un magnifique ouvrage de poëte qui en soixante-dix pages a su créer un univers qui se suffit à lui-même. Une œuvre close sur elle-même qui n'en rayonne pas moins, et attire le lecteur tel le chant des Syrènes entraînait les hardis navigateurs vers les récifs...

    Cette émanation envoûtante est exprimée dès la couverture par une reproduction de Félicie Gisler dont la mystérieuse beauté intrigue et captive les regards.

    André Murcie. ( Novembre 2021 )

     

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 21 ) LES CAHIERS BLEUS.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 21 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    LES CAHIERS BLEUS N° 41 – 42

    La dernière parution d'importance d'André Dhôtel livrée en 1987. Près de cent pages grand-format, photos, correspondances, notes, nouvelles, poèmes, théâtre, un véritable legs testamentaire adressé aux lecteurs, un au-revoir, un adieu à soi-même. L'on y retrouve le Dhôtel de toujours et le Dhôtel de demain. Celui qui revient une dernière fois sur le miracle hasardeux de son dire, qui cherche encore, qui fouille toujours, qui déplace et ajuste son regard pour mieux voir ce qui se joue derrière l'apparence anodine de la réalité des choses. Nous avons déjà commenté dans notre Suite Dhôtellienne et divers numéros de nos feuillets littéraires nombre de ces textes. Toutefois leur importance nécessite leur relecture. Dhôtel s'y met à nu, y livre quelques unes des clefs de sa vision du monde. Testament philosophique.

    Nulle lumière : il existe deux manières de lire cette nouvelle, une querelle d'amoureux, une anecdote loufoque, d'aucuns ajouteront une histoire embrouillée, que voulez-vous Dhôtel vieillissait... Certes c'est un peu abstrait pour reprendre le mot par lequel Dhôtel définit ces deux pages. Nous rectifierons : pas abstrait, mathématique. Le vieux problème de définition d'un point temporel par son abscisse et son ordonnée, la mise à plat de la troisième dimension. Comment définir un lieu, en n'y étant pas ? Car si vous y êtes, c'est ici et maintenant, mais puisque vous n'y êtes pas ce sera là-bas à un autre moment. Ce sera donc un point pris sur une ligne ( comme tout point qui se respecte situé à l'intersection de deux lignes ). Pour la première ligne nous la matérialiserons par une ligne de chemin de fer par exemple. Nous symboliserons l'intersection par une gare. La deuxième ligne sera celle du temps. L'on choisira une date et une heure précise. Par exemple l'heure d'arrivée d'un train qui ne passe pas. Drôle de rendez-bous que se donnent deux amoureux. Tiennent-ils vraiment à leur rendez-vous si fantaisiste ?

    Rien ne se passe comme il se devrait. Première entorse, un train, arrive à l'heure prévue. Deuxième accroc, nos deux amoureux se retrouvent. Pour s'amuser elle a pris le train qui est arrivée à l'heure et lui est venu en sachant qu'elle ne pouvait pas descendre d'un train qui n'existait pas. Pourquoi sont-ils venus ? Pour être sûrs que l'autre ne viendrait pas. Chacun accuse l'autre de mentir. Pourquoi chacun est-il venu alors que l'incongruité du rendez-vous les en exemptait. Vous imaginez la fin : qui se ressemblent, se rassemblent. Une belle histoire d'amour ? Non, une abjecte, ce qui ne les empêchera pas d'être heureux, seule la nécessité de service d'un train surajouté par la SNCF les a réunis. Ils ne devaient pas se rencontrer ce jour-là et ils se sont rencontrés. Leur rencontre est basée sur une sorte de quiproquo dont ils ne sont nullement responsables. Ils étaient sur le lieu où ils n'auraient pas dû être. Chacun a rejoint le lieu en pensant que logiquement l'autre n'y serait pas. Mais ils s'y retrouvent. S'ils avaient pensé que l'autre y serait, il y avait une probabilité pour qu'il y soit et une probabilité pour qu'il n'y soit pas. Mais ils y sont alors qu'ils ne se sont pas donnés rendez-vous. N'ont-ils pas, par le fait qu'ils y soient, exclu le hasard de cette rencontre ?

    Fausses notes I : N'importe quoi : douze petites notules abordant divers thèmes. Peut-on pour autant parler de n'importe quoi. Un peu de tout aurait mieux convenu. Au sens plein de l'expression, un peu du tout, à comprendre quelques lignes sur ce qui est plus grand que nous : l'amitié, l'amour, la souffrance, la nature, l' éclat d'une chose qui fait signe, la poésie, Rimbaud, l'Absolu, mille petits rien qui ne sont rien parce qu'ils sont la preuve que quelque chose de grand existe. Face à cet état de fait, haïssons la prétention de ceux qui croient être quelque chose...

    Poèmes I : Dhôtel vient de parler de Rimbaud et illico il file sept poèmes qui seront repris dans le tapuscrit de Poèmes comme ça. Fierté revendiquée de poëte. Tout sépare les poésies de Rimbaud et Dhôtel. Celle de Rimbaud nous décrit le monde comme un opéra fabuleux. Le monde de Dhôtel est particulièrement vide. Un vaste espace de landes et de bois vide, sous un ciel tout aussi vide. Le poëte n'est pas dupe du grouillement de la vie informelle qui s'agite sur la croûte terrestre, le monde n'est que solitude. (Tous les poèmes de ces Cahiers Bleus paraîtront en 2009 sous le titre Poèmes comme ça. )

    Souvenir. Durand : un homme sans saveur qui rend le monde moins fade. Comment fait-il ?Pas exprès, en tout cas. Ne pense à rien. Ou plutôt ne pense rien. Miroir translucide dont l'absence de tain permet à la beauté du monde d'émerger. Encore est-ce trop : permet à la présence du monde d'être encore plus présente. Ne dit rien d'original, ne livre aucun secret personnel, toutefois on l'écoute sans déplaisir. Est-il conscient de son attraction. Même pas, ou il s'en moque. Durand n'est pas un maître yogi. Pourtant auprès de lui, l'on ressent la transparence du monde. Durand est tellement peu lui, que son '' ami'' prend peu à peu la parole à sa place. Il ne décrit plus Durand mais analyse l'effet de la présence de Durand sur lui. Serions-nous tous des Durand une fois que nous aurons atteint cette position d'impersonnalité qui le caractérise.

    Quand on compare Durand aux deux amants de Nulle Merveille, l'on se dit que Durand n'a pas à combattre le hasard, il se confond à la manière des caméléons avec les lieux qu'il traverse. Le hasard n'a pas de prise sur lui. Pas de calculs alambiqués à entreprendre. Durand connaît la simplicité des choses et de leur présence au monde. Avec Durand Dhôtel se dépouille de la nécessité de créer des personnages de roman, ou de nouvelle. Il est la créature, le filigrane possible de tout individu. L'Homme métaphysique et unidimensionnel.

    L'absence : imagine-t-on M. Teste amoureux, demande Valéry. Posons la question autrement, imagine-t-on Durand ( ou un Durand quelconque ) amoureux. Notre héros est vide. Lui qui paraît si serein pour son entourage habite un monde à sa ressemblance : vide. Ce vide n'est-il pas l'absence de l'amour, non pas parce que l'amour est absente mais parce que Durand s'est fabriqué une image idéale de l'amour, qui n'existe pas dans la réalité, qui n'est qu'un songe creux, une idée platonicienne, ce qui revient au même. L'on n'échappe pas à la réalité des choses, cette chose serait-elle le rêve incarné d'une fille de chair. Certes elle n'est pas la plus belle, elle est comme toutes les filles. Elle vit, elle babille, elle s'agite. Mais son entourage a tendance à ne pas la remarquer, à faire peu de cas de sa présence. Sans doute parce qu'elle n'est pas tout à fait présente, son esprit est ailleurs. Elle l'a reconnu, et il l'a reconnue. Mais ils ne courent pas dans les bras l'un de l'autre pour un baiser langoureux ou une folle étreinte, non ils ont reconnu le lieu dans lequel ils se retrouvent, celui qui les sépare quand ils sont face à face, celui dans lequel ils ne sont pas, même si leur deux présence le délimitent, ils n'y sont pas dedans, ils en sont absents, s'ils se rapprochaient le lieu de leur présence serait rompu, alors ils préfèrent en être absents. C'est un lieu situé entre eux deux, un lieu qui n'est qu' absence, avec lui ils peuvent se promener dans le monde entier, et celui-ci sera encore plus beau car c'est la beauté de leur lieu infrangible qui avive les couleurs du monde. A lire Nulle Merveille et L'absence l'on conclut que ce n'est pas l'amour qui est important mais le lieu qui voit son éclosion.

    Inondation : la nouvelle précédente risque de paraître quelque peu éthérée à nombre de lecteurs. Dhôtel a-t-il senti qu'il devait aussi donner quelque espoir aux hommes et aux femmes de bonne volonté. Nous voici revenu en un lieu beaucoup plus terre à terre, même si cette expression fait sourire vu l'étendue d'eau qui sépare nos deux amants. Nous extrapolons, ce ne sont pour le moment que deux connaissances. Mais les caprices de l'inondation en se retirant ont ravivé les couleurs des fleurs qui avait été recouvertes par les eaux. Leur agencement hasardeux dessine un vaste cercle dont nos deux jeunes gens ne peuvent se détacher. Ils étaient prêts à échanger des propos peu amènes lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils ne sont pas n'importe où mais dans le lieu de l'amour qu'ils ne cherchaient pas précisément. N'est-ce pas le lieu qui les recherchait ? Ils ont trouvé beaucoup plus que l'amour. Les fleurs qu'elles soient brillantes ou ternes sont toujours des fleurs. Oui elles ont changé, mas elles sont restées ce qu'elles étaient. Comme nos deux amants. Ils étaient seuls, l'amour leur est tombé dessus, maintenant ils sont deux, mais rien n'a changé ils sont toujours aussi seuls. L'amour ne change pas le monde leur apprend le langage des fleurs. Ils vivront ensemble, tant mieux s'ils sont heureux, mais ce qui compte ce n'est pas l'amour mais ce lieu qui a eu lieu. L'amour ultra-romantique de L'absence vous a fait peur, Inondation est à dimension humaine, très humaine... Elle vous rappelle que vous ne valez pas davantage qu'une fleur, que n'importe quel objet constitutif et séparé du monde. Que vos actes ont lieu, et que d'eux une fois que vous aurez passé ne restera que le lieu de leur absence. L'amour ne sauve pas le monde. Le dernier Dhôtel surprend, lui qui a écrit quarante romans pour décrire le miracle de la rencontre amoureuse, nos apprend en quelque sorte qu'il s'est trompé de sujet !

    Poèmes II : retour à la poésie pour ouvrir un nouveau cycle constitutionnel de ce numéro des Cahiers Bleus intitulé Libre parcours d'André Dhôtel. Obturez une source, elle finit par sourdre de nouveau. Dhôtel a soixante-dix huit ans lorsque paraît son deuxième recueil de poésie, cinquante ans après Le petit livre clair qui fut aussi son premier livre. A qui veut embrasser une carrière littéraire la poésie ne nourrit pas son homme. Que Dhôtel donne à lire ces poèmes dont il a soigneusement dactylographié le manuscrit dans ce qui apparaît comme son dernier geste littéraire n'est pas anodin. Poésie et métaphysique sont sœurs jumelles. Ces vers sont à lire, ils sont l'autre face de ses dernières nouvelles qui s'affranchissent ô combien des lois du genre. Les nouvelles nous parlent des lieux, mais les poèmes évoquent l'étendue. Du microcosme géographique et anecdotique nous passons à l'étendue. Large focale du macrocosme. Dhôtel nous livre une ultime réflexion, il n'y a pas d'absolu, il y a l'infini.

    Fausses notes II : Visions : ce n'est plus du n'importe quoi. Les premières fausses notes se terminaient sur l'évocation de Rimbaud, cette fois ce sont quatre pages d'un seul tenant consacrées au poëte de Charleville. Dhôtel nous livre un portrait de Rimbaud en parfait Dhôtellien. Il commence son récit par l'arrivée de Verlaine et de son compagnon à Londres. Ils débarquent en Angleterre poussés par le désir d'une vie qui trancherait avec tout ce qu'ils avaient connu avant. Le rêve accouchera d'une souris grignoteuse, une vie misérable, sans argent, l'apprentissage de la froide réalité... Voici le couple infernal au plus près des héros dhôtelliens qui composent avec les aléas de leur parcimonieuse existence... Mais Rimbaud refuse le pain noir de la pauvreté, il n'y trouve aucun bonheur, il refuse de devenir un personnage dhôtellien, lui qui a tout rejeté, le bien le mal, la littérature, Dieu et tous ses saints, n'abandonne pas son dégoût, il ne pactise pas avec la médiocrité. Il ira jusqu'au bout de sa démarche, il se déferra de tout, même de la poésie, tout l'ennuie, il tente expérience sur expérience de pays en pays, lorsqu'il rentre en France, il projette une fois guéri de repartir en Afrique... Lui qui dès ses premières révoltes a refusé la Beauté, cette vieillerie poétique, ce rêve insaisissable, est devenu un errant, rien ne l'émeut, ne le retient, il est un chemineau intérieur condamné à traîner la chaîne fastidieuse des jours interminables. On a voulu sauver Rimbaud, en faire un mystique sans dieu. Mais il ne vise qu'à séparer le bon grain des belles idées, des grandes notions, pour ruminer sans fin le dur grain du quotidien exécrable...

    La grande allée : Chabaud est un taiseux. Depuis l'enfance. Son silence obstiné lui a valu quelques méprises auprès de ses camarades de classe. Il passe pour un menteur, un traître. Son attitude rappelle celle de René Lebon dans Les rues dans l'aurore. Sa famille ne l'estime guère, son mutisme inquiète ses parents, qui est-il au juste ? Le début de la nouvelle nous le décrit dans son âge adulte. N'échange que quelques mots avec ses employés. Nous sommes à la moitié du récit et nous nous demandons ce que vient faire ce texte, à la manière de l'ancien Dhôtel, après les trois premières nouvelles de ce cahier. Mais Jean-Luc en promenade dans la forêt a rencontré Gabrielle. Il a quinze ans, l'entente est immédiate entre les deux adolescents. Ils marchent côte à côte, un peu partout, sont entourés d'une espèce de lumière, un halo invisible qui les isole du monde et force le respect. Ses camarades de classe le traitèrent désormais avec déférence. Le temps a passé, ils se revoient régulièrement, Gabrielle et Jean-Luc ne se sont pas mariés. Quel besoin en auraient-ils, dès qu'ils sont ensemble, ils sont ensemble dans le lieu de leur présence.

    Lettres à Jean Follain : André Dhôtel consacra un volume de Poètes d'aujourd'hui ( collection Seghers ) à son ami Jean Follain. Quatre lettres sous leur forme autographique. Rien d'essentiel, envois de livres et bonheur de se retrouver dans les bois et la campagne ardennaise. Jean Follain a disparu tragiquement, écrasé par une voiture en 1968... près de vingt années plus tard, Dhôtel entend marquer sa fidélité et maintenir la présence de cet ami cher auprès de ses lecteurs.

    Vision : tout pousse Berthe et Romain à s'unir, ils se connaissent eux et leur famille depuis si longtemps, mais la lourdeur destinale de ce qui doit arriver n'est pas facile à supporter. Berthe se promène avec un nouveau flirt, Romain les rejoint, ce garçon lui ressemble tant que l'on pourrait s'interroger ne serait-ce pas un double de Romain. Mais il disparaît très vite de l'histoire, un événement prodigieux vient de se dérouler, les fleurs de la prairie instillent-elles leurs souvenirs oubliés. Voici que leur mémoire se réveille, enfant ils ont déjà parcouru cette même prairie, ils ont retrouvé le lieu, le lieu les accapare, ne sont-ils pas autant prisonniers de leur amour que du lieu qui les isole du monde.

    La découverte du paradis : étrange nouvelle un gamin cherche un lieu de paix et de lumière qu'il pourra décrire dans sa rédaction. Il furète aux alentours de son HLM sans rien trouver. Le soir il s'endort en fixant la tapisserie ; motif, bosquet, puits à margelle. Le rêve lui permet de l'explorer, circule entre des dessins répétés, mais il ne trouve pas le lieu qu'il cherche, qu'il nomme Paradis mais dans le jardin d'une villa une petite fille aux yeux lumineux. Il retrouvera la villa en sortant du collège mais elle est habitée par une vieille dame. Fausse piste. Le soir même il revoit en rêve la petite fille. Il a mémorisé les détails du chemin parcouru et dès le lendemain il se met en quête, il la retrouve devant un long mur de pierre. C'est un pensionnat dans lequel elle s'ennuie... Il ne faut pas s'éloigner du mur, lui dit-elle, on les retrouverait sur la route... l'histoire s'arrête-là, mais le narrateur prend la parole. Le mur isole le lieu. S'il n'y avait pas d'obstacle, il n'y aurait pas de lieu. Ni de paradis.

    Fausses notes III : L'ailleurs : écrit théorique, rare chez Dhôtel, nous refile sa théogonie personnelle. Nous avertit au début, les règles sociales et les convenances sociétales sont des prisons qui vous enseignent ce que l'on doit faire, dire et penser, sous-entendu si vous traversez toujours dans les clous ce qui suit n'est pas pour vous. Pose la terre et le ciel. A peu près comme tout on chacun. Rajoute des réseaux invisibles, qui s'interpénètrent dans l'espace du monde. La plupart d'entre nous les ignorons. Même si parfois ils nous guident et nous mènent là où ils veulent. Les rêves ne sont pas que des résidus psychiques prisonniers dans nos boîtes crâniennes. Sont des sentiers d'ondes subtiles qui batifolent autour de nous, parfois nous entrons en contact avec eux. Le récit abracadabrant de La découverte du Paradis devient ainsi beaucoup plus logique et rationnel. Cela vous étonne, le chien débusque le renard il a suivi la piste invisible et inodore pour vos sens d'être humain atrophiés, insérée dans, sur et entre la trame matérielle des herbes et des cailloux.

    Personnages : texte complexe, deux amants qui cherchent la preuve que l'un aime l'autre autant que l'autre l'aime. Se promenant dns la nature au loin ils aperçoivent des plantes qui normalement ne poussent pas dans la région. Ils vont les examiner de près. Ils se sont trompés, ils ne trouvent que les plantes habituelles de la région. Mais chacun a vu la même chose qui n'existait pas. Preuve qu'ils sont reliés par une force qui n'appartient qu'à eux, que vous pouvez nommer amour. Ils continuent leur chemin de promenade auréolé d'une lumière intérieure qui n'appartient qu'à eux. Attention Dhôtel semble se contredire, ils ont trouvé cru trouver le lieu de leur véritable rencontre, mais ce lieu n'existe pas. Juste une illusion florale. Ils passent leur chemin, sont-ils eux-même le lieu, ou sont-ils le courant qu'ils suivent et les unit. Contradiction dialectique. Qui pourrait-être considéré comme une impasse. Echec d'un écrivain qui à quatre-vingt sept ans s'aperçoit qu'il a fait fausse route. Situation embarrassante. Ce coup-ci ce n'est pas le narrateur, artifice littéraire, qui prend la parole, mais l'écrivain. Ce ne sont que des personnages de papier. Des outils théoriques expérimentaux qui permettent de poser des hypothèses, de faire progresser la réflexion...

    Vivants : pièce en un acte : quelle drôle d'idée, terminer ce cahier par une pièce de théâtre écrite en 1973 et jusqu'à lors inédite et qui ne sera jouée qu'en 1996 à Paris. Vive et enjouée, deux hommes se rencontrent et croient se reconnaître, suit un jeu virevoltant de répliques au cours desquelles ils essaient de retrouver où, quand et comment ils se sont connus. Bien sûr, il y a une fin typiquement dhôtellienne, une idylle innocente s'est déroulée voici cinq ans entre l'un des deux et la petite sœur de l'autre. Bien sûr nous avons droit à une happy end. Quel rapport avec les textes qui précèdent ? Aucun a-t-on envie de déclarer. A part peut-être les hésitations de Roselyne qui a gardé son amour d'enfant dans son cœur et qui a du mal à accepter de le remplacer par un autre type d'amour, elle a vingt ans, sexuel pour prononcer un mot que Dhôtel n'écrit pas. Mais nous n'avons pas posé la bonne question. Si le texte n'a qu'un rapport très lointain avec les textes qui précèdent, il n a un avec la dernière réalisation de Dhôtel, interrompue par la mort. Certes Dhôtel écrira encore quelques textes dans la lignée de ceux réunis dans les Cahiers bleus. Dans la pure logique de Personnages, l'idée lui vient de transformer les êtres de papier théoriques de ses dernières nouvelles, en marionnettes, en personnages de théâtre. Ce sera Embarras. Voir notre Suite Dhôtellienne pour notre chronique sur cet ouvrage. L'intégration de Vivants ! n'a pas été un ajout de remplissage d'un écrivain en mal de copie. Encore moins une vantardise d'auteur, regardez, je suis capable d'écrire des romans, de la prose, des nouvelles, de la poésie, et même du théâtre. Non elle démontre qu'André Dhôtel pensait à l'avenir, qu'il n'avait pas encore tout dit, que son œuvre continuait et était en constant mouvement, qu'elle allait encore de l'avant.

    André Murcie. ( Octobre 21 )

     

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 20 ) LETTRE OUVERTE A RIMBAUD.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 20 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    NOËL TUOT

    LETTRE OUVERTE A RIMBAUD

    ( Réédition de 2008 de la Lettre Ouverte à Rimbaud, texte de 1978 de Noël Thuot, ici précédée de la préface qu'avait rédigée André Dhôtel pour La Promenade, pièce de théâtre parue en 1977. )

    Qu'est-ce qui a pu rapprocher deux auteurs aussi dissemblables que Noël Tuot et André Dhôtel ? La réponse est aisée, leur proximité géographique. La maison ardennaise de vacances de Dhôthel n'était sise qu'à une dizaine de kilomètres de celle d'André Tuot. Quoi de plus normal qu'un jeune poëte s'en vienne chercher conseil et protection auprès d'un confrère confirmé... Pourtant rien de plus dissemblable que ces deux caractères. Tuot n'est qu'un jeune homme en colère, il en serait même le prototype, si les prétendants n'étaient si nombreux. L'on connaît la simplicité souriante – qui n'en cache pas moins de troubles abysses - de l'auteur de Lumineux rentre chez lui. Oui, mais ils possèdent tous les deux un ennemi en commun. Né lui aussi à quelques kilomètres de leurs résidences. Un aîné un peu trop prestigieux, encombrant. Face à un rocher il n'y a que deux stratégies possibles. Celle de Tuot : la dynamite. Celle de Dhôtel : l'érosion. Dhôtel a passé une bonne partie de son existence à contourner Rimbaud – il lui consacra plusieurs livres – mais de très près, de manière arasante, à en adoucir la surface par trop rugueuse. Ne nous faisons pas de Rimbaud une montagne, semble-t-il nous dire, derrière l'effulgence des mots, pour qui sait lire, on reconnaît une préhension du réel somme toute pas si éloignée de nos propres sensations...

    Tuot tue. Dans le premier paragraphe de son introduction, Dhôtel prévient son lecteur. Attention Tuot n'y va pas de main morte. Compare carrément Rimbaud à Hitler et le traite de fasciste. Ne dénonce en rien le contenu idéologique de ses poèmes, quoique en cherchant bien l'auteur des Illuminations nous présente une vision de l'Homme qui serait plutôt celle du Surhomme... Ce n'est toutefois pas le principal reproche que Tuot lui adresse. En veut moins à Rimbaud lui-même qu'à ses lecteurs, ses zélateurs, ses thuriféraires, qui l'ont juché si haut sur un piédestal que son ombre empoisonne les imprudents et les téméraires qui s'en approchent... Il ne serait plus possible ni nécessaire pour un jeune poëte d'écrire de la poésie puisque Rimbaud a tout dit. Messieurs les poëtes, allez vous rhabiller, nous n'avons plus besoin de vous. Notons que Rimbaud n'y est pour rien, c'est aussi une manière de rejeter la faute sur les autres, de se dédouaner des ses propres faiblesses, et plus grave de participer à son insu peut-être, à cette vaste démolition de l'antique et fondatrice culture européenne suscitée par les déconstructivistes de la french théorie... démarche typiquement rimbaldienne, souvenons-nous de l'Europe aux vieux parapets...

    Après cette longue introduction, penchons-nous d'une façon plus précise sur le texte de cette Lettre ouverte à Rimbaud. Première surprise, le texte court sur plus de cent pages, sans être long, pratiquement trois vers ( blancs et irréguliers ) au maximum sur chacune d'elle. La lecture ne s'avère pas fastidieuse, le lecteur se trouve happé par le courant, a toujours le désir de connaître la suite, de savoir ce qui se passe après. Une réussite stylistique, des mots simples mais magnifiés par une rythmique implacable. Deuxième surprise, l'on s'attend à ce que Tuot agonise d'injures Rimbaud, mais non, il possède une autre tête de turc. Stéphane Mallarmé. Dont il s'occupe d'abord toute affaire cessante. Cela ne nous surprend pas. A tout seigneur tout honneur. Rimbaud ne fut qu'un galopin, le grand théoricien de la poésie – qui n'écrivit jamais un ouvrage théorique - Mallarmé, c'est le Maître. Or les anarchistes à la Tuot, n'ont qu'un seul précepte, ni Dieu, ni maître ! Tuot a tôt fait de décapiter ce professeur qui sait tout et qui se moque de ses élèves. Sur le cou coupé de Mallarmé – voir la décollation du Baptiste dans Les noces d'Hérodiade - à la manière de l'Hydre de Lerne repousse celle de Baudelaire. Tuot vient d'occire le Maître, mais Baudelaire ne se prend pas pour une merde, pardon pour un étron moravaginien, déteste tous les poètereaux à la Tuot, ce n'est pas lui qui perdra du temps à leur décoller le chef, l'a mieux à faire, tuer le seul adversaire digne de lui : Dieu ! Ne s'intéresse pas aux petits joueurs. Mallarmé non plus, ce n'est pas qu'il n'est pas mort, c'est qu'il est encore vivant, travaille à une drôle de machine qui fabrique par milliers des espèces de nains de jardins, qui ne sont autres que des mini-Rimbaud. Se mettent tous à écrivailler des poèmes, Excédé, Tuot nous en délivre en les brûlant vifs, profite de l'occasion pour se débarrasser de Mallarmé. Faut toujours un survivant pour la suite de l'histoire. Un petit-Rimbaud a survécu, c'est le vrai ! Tuot le traite de fasciste. Tuot le tue. De son ventre sort une femme, Tuot la tue. De son ventre sort un ver solitaire. Tuot veut le tuer. C'est la poésie. Du moins le vermisseau le prétend-il. Tuot ne le tue pas. Il le laisse s'enfuir et rentre chez lui.

    Fin de l'apologue. A chacun son interprétation. Pourquoi des poëtes si la poésie n'est qu'un lombric. Cette Lettre ouverte à Rimbaud n'est-elle que pur nihilisme. A moins qu'il ne faille la lire comme un terrible constat, celui de la faillite de la poésie du vingtième siècle. Déjà cet appel aux maîtres du dix-neuvième, Mallarmé, Baudelaire, et à l'initiateur de la poésie moderne, Rimbaud. Tout cela pour en arriver à cette révolte inutile et stérile. Aucun poëte du vingtième n'est nommé, même pas un de ces surréalistes qui se réclamèrent tant de Rimbaud et contribuèrent à édifier son mythe. Ecrasant, décourageant. Né en 1945, ayant suivi des études de lettres qui le conduisirent à devenir professeur de français, Noël Tuot est-il depuis ses années lycéennes resté prisonnier d'un enseignement privilégiant le romantisme au sens largement historial de ce terme, à tel point qu'il a été incapable de surmonter ce lourd fardeau. Ce legs dont il n'a pu s'inscrire dans le prolongement qu'en s'en voulant le fossoyeur. A-t-il essayé de combattre sa souffrance dérélictoire devant sa propre incapacité à surmonter cette tâche en usant du blasphème, comme s'il confondait la mort de la poésie avec la mort de Dieu.

    Le Cahier N° 8 de La route inconnue présente des extraits de sa correspondance avec André Dhôtel et des poèmes notamment La promenade. Il est sûr que Tuot entrevoit la poésie comme un combat contre l'ange et peut-être même s'octroie-t-il de temps en temps sans aucune forfanterie le rôle de l'ange. Une puissance incoercible à laquelle il n'oppose que ses faibles forces, même si c'est lui qui provoque la lutte, afin de puiser dans ce douloureux corps à corps un peu de cette énergie qu'irradie cet ennemi trop intime pour être honnête. D'où sa colère et sa vitupération mirlitonesque contre cette face invisible qui lui ressemble tant.

    Cette Lettre ouverte à Rimbaud est suivie sans préavis, sans préface, sans explication d'une section nommée Dessins de Noël Tuot. Le lecteur a de quoi être surpris. Encre noire et encre rouge. La mort et le sang. Rien de plus. Le désespoir et la révolte. Rien de moins. Les plus embarrassés s'en tireront en affirmant que ça ressemble à des dessins d'enfants. Ils n'oseront pas employer le terme de gribouillis. D'autres affirmeront que ces tâches, ces giclées sont les résultats de tests de Rorschach inquiétants. S'ils sont là ce ne peut-être par hasard. Dans le Cahier N° 8, il essaiment les pages, tels de noirs paraphes en guise de signature. Sans doute Noël Tuot l'a-t-il désiré. Le hasard fait bien les choses. Souvenons-nous de ces coïncidences miraculeuses qui parsèment les romans de Dhôtel. Le lien qui unit le romancier au poëte réside-t-il ici dans ces textes de Tuot qui évoquent ce prince du hasard métaphysique que fut l'auteur du Coup de dés. Sans compter l'épigraphe de Roland Barthe en exergue du volume '' Persévère même si personne ne te lit. Tu tiens là ton coup de dés''.

    Tuot s'est-il approché trop prés de l'absolu de la poésie. La vie ne l'a pas épargné. L'on ne glisse pas la moindre parcelle de son corps et de son âme dans la sphère éthérique. A la suite d'un accident Tuot est devenu hémiplégique et aphasique. Le hasard ou les dieux lui auraient-il fait un croche-patte. Il est bien connu qu'il n'y pas de hasard. Mais il reste Noël Tuot et ses dessins écrabouillés qui font signe. Mais de quoi ?

    André Murcie. ( Octobre 2021. )