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AU HASARD DHÔTELLIEN ( 14 ) LA CHRONIQUE FABULEUSE.

AU HASARD DHÔTELLIEN ( 14 )

...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

2020

Ne vaudrait-il pas mieux lire Dhôtel dans l'ordre chronologique... si toute une partie de l'œuvre est facilement accessible, une autre est à rechercher... un peu de chance, un peu d'argent... ce qui pour nous se traduit par une recension a-chronosique. Dans ces feuillets littéraires nous avons débuté la grande fabuloserie de Dhôtel par son dernier volume : Nouvelle chronique fabuleuse parue en 1984, nous en avions conclu que ce n'était qu'un simple recueil de pures nouvelles dhôtelliennes. Quand nous avons abordé Rhétorique fabuleuse, nous avons vu dans ces proses toute une cryptogamie philosophique, et avons sous-entendu que l'expression rhétorique fabuleuse équivalait aux passages successifs du Logos au Mythos, de la Philosophie au Divin et de la Prose à la Poésie, ou plus exactement parlant de la Poésie à la Prose. Un mouvement dialectique qui est aux commandes de l'écriture dhôtellienne.

LA CHRONIQUE FABULEUSE

ANDRE DHÔTHEL

( Mercure de France / 1960 )

La Chronique fabuleuse ( 1955, treize textes ), La Chronique fabuleuse ( 1960 , 27 textes )

A première vue, une succession de courtes nouvelles, beaucoup n'excèdent pas quatre pages, et la beauté de l'écriture nous induit à penser qu'il s'agit d'une recollection de véritables poèmes en prose. Est-ce que cette dernière expression ne serait pas le cache-sexe d'une autre, équation insoluble, celle qui différencie prose et poésie. Mallarmé plus pragmatique ne parlait-il pas de Vers et prose. Si l'on part du principe que la prose raconte des histoires, nous sommes en plein dans un récit. Certes la trame de l'intrigue est un peu lâche, quelques épisodes de la vie de deux amis, Martinien et le Narrateur qui ressemble tant à André Dhôtel... L'on se dit qu'en resserrant son propos Dhôtel avait la mouture d'un parfait roman dhôtellien à écrire. En voici une esquisse sommaire :

Première partie : le voyage de Martinien et de son ami, battent la campagne, les alentours, les villages perdus, nous sommes aux antipodes des héros de l'Odyssée. Ici l'on ne guerroie point sous les murailles de Troie, l'on passe son temps à regarder, les insectes, les fleurs, l'horizon... De quoi rendre fous les touristes de bonne composition.

Deuxième partie : Martinien et son ami au travail, occupent un poste subalterne, comment voulez-vous qu'un respectable patron charge de délicats travaux de tels zozos qui passent leur temps à courir les champs et les bois sans but précis... Evidemment nos modestes héros ne sont pas des idiots, ont leur philosophie de la vie. Au sens propre du terme, les réflexions qu'ils tirent de l'observation des plantes et des insectes recoupent celle des mondes séparés qui est exposée dans la Rhétorique fabuleuse. Une weltanschauung qui conditionne leur existence.

Troisième partie : une histoire d'amour, une rencontre incertaine, magnifiée par des hasards fabuleux.

Pour la romance, vous ferez ceinture. Nos deux amis ne sont pas des moines, il y a même de temps en temps une jeune amie qui rôde avec eux, en tout bien et tout (dés)honneur. Cette troisième partie étant absente, le lecteur comprend ainsi que le roman dhôtellien étant exclu, ne reste plus que la chronique.

Une chronique. Certes, mais fabuleuse. Ce qui change tout. Peut-être pas le monde, mais la structure du roman made in Dhôtelland s'en trouve bouleversée. Reste donc à découvrir la nature de cette fabuloserie annoncée dès le titre.

Une grande absence dans cette fabuleuse chronique. Pas de hasard. Pour parler métaphoriquement nous dirons que dans ces pages les chemins ne bifurquent jamais. Ils sont juste la route que l'on suit. Que l'on prenne l'embranchement de droite et non celui de gauche n'est pas problématisé. Ce qui compte c'est l'itinéraire que l'on a suivi. Lorsque l'on refait sur une carte d'état-major le cheminement d'une promenade, ce que l'on cherche à visualiser c'est le trajet réel que l'on a effectué et non pas celui qui aurait pu être réalisé si l'on avait tourné par ici et non par là.

Pour une fois dans un écrit dhôtellien ce qui importe ce n'est pas le lieu ou les lieux que l'on traverse - quasi par inadvertance pourrait-on ajouter - mais celui où l'on va. Or nos deux héros vadrouillent sans but précis sinon de se livrer à une belle randonnée. Pire, rien ne leur fait signe, pas un éclat de lumière ne les attire, ne les dévie de leur course vagabonde. Pour une fois Dhôtel déroge à son rituel d'écriture. N'empêche qu'il nous mène par le bout du nez. Ce n'est pas qu'il nous empêche de voir plus loin que nos narines. Au contraire, il indique avec autorité la direction à suivre : l'horizon. Mais comme celui-ci recule indéfiniment, les personnages rencontrés dans leurs pérégrinations le regardent de loin et répugnent à s'y rendre. Préfèrent attendre que ça vienne à eux.

Le professeur de philosophie Dhôtel connaît ses classiques. Les Grecs se méfiaient de toute rencontre, et si cette étrange personne que nous avons rencontrée était un dieu ? Cette hypothèse mérite le détour. Cette autre encore plus, Dhôtel jette l'os à ronger à son lecteur fidèle, et si c'était un mensonge, si l'histoire merveilleuse que je vous raconte ne contenait aucune parcelle de vérité, et si le monde lui-même n'était qu'un mensonge fabuleux...

Toutefois pour qu'une histoire tienne debout, il faut bien que quelque chose arrive, imaginez que le petit Chaperon Rouge ne soit pas abordée pas le grand méchant loup en se rendant chez sa grand-mère, lirions-nous Charles Perrault... et si la cigale n'allait point toquer à la porte de sa voisine pour quémander un minuscule vermisseau, vous intéresseriez-vous à cette fable.

Qui dit fable, dit fabuleux. Au bout de l'horizon, la rencontre, sinon ce qui arrive, se doit d'être fabuleuse, au moins digne d'être rapportée dans une chronique fabuleuse. Attention fabuleux ne signifie pas affabulateur. Le mensonge est donc à écarter. Dans cette chronique fabuleuse, Dhôtel risque gros. Si mensonge il y a, il a intérêt à être crédible, et si ce n'est pas une menterie, si c'est la vérité vraie comme disent les enfants, est-il vraiment nécessaire de l'annoncer avec tambour et trompette.

Dhôtel renonce au grondement assourdissant des tambours mais ce qu'il a à révéler de particulièrement fabuleux mérite d'être tout de même annoncé avec éclat. Il usera donc de trompettes, deux seulement, il ne faut pas exagérer, n'oublions pas que c'est l'instrument préféré des anges qui en usent et en abusent dans l'Apocalypse, vous avez du mal à croire que des anges visitent notre terre, c'est pourtant la révélation fabuleuse de cette chronique qui du coup acquiert le certificat d'authenticité qui garantit sa nature fabuleuse. Ce n'est pas que la fin des temps approche, les Anges sont parmi nous comme le sont les fleurs. Vivent selon un monde séparé du nôtre, vous pouvez les apercevoir, vous trouver nez à nez avec l'un d'eux, dans ce cas ne le touchez pas, ils brûlent. Ne semblent point disposer à entrer en contact avec vous. La chétive race humaine ne les concerne pas.

Peut-être après la lecture de cet ouvrage envisagerez-vous d'entrer dans la confrérie des chercheurs d'anges. A leurs dires et au témoignage du Narrateur, cette chasse subtile n'est pas souvent couronnée de succès. Tout au plus des indices troublants. L'écrivain André Dhôtel prend les précautions d'usage. N'assure pas que toute ressemblance d'un personnage avec un ange ne saurait être que fortuite et indépendante de sa volonté, mais il présente ces étranges phénomènes en prenant soin de laisser au lecteur le droit d'être gagné par le doute. N'affirme jamais, n'infirme jamais non plus.

De toutes les manières l'aspect fabuleux de l'existence ne relève-t-il pas littérairement parlant du Mythos...

André Murcie. ( Décembre 2020. )

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