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AU HASARD DHÔTELLIEN ( 6 ) POEMES COMME ça

AU HASARD DHÔTELLIEN ( 6 )

...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

2020

POEMES COMME çA

ANDRE DHÔTEL

( Le temps qu'il fait / Septembre 2000 )

Un versant de l'œuvre d'André Dhôtel que j'ai peu fréquenté, l'ensemble de ses livres de poésie étant souvent proposé à des tarifs prohibitifs... Pour cette première lecture d' un recueil de poésie d'André Dhôtel, nous nous contenterons d'une approche, sur les lisières.

Recueil posthume communiqué par François Dhôtel, le fils du poëte, et confié en vue d'édition à Jean-Claude Pirotte, mis au propre par François Chabrier qui proposera le titre ( très dhôtellien ) et confié à Claude Monti créateur des Editions Le temps qu'il fait.

Qu'est-ce qu'un recueil de poésie ? L'œil exercé de Claude Monti fit une étrange découverte. Dhôtel a classé cette liasse de poèmes par ordre alphabétique. Avec Dhôtel nous devons nous attendre au pire. Quelle désinvolture à l'égard de sa propre création ! Enfin si Victor Hugo mena Pégase au vert, pourquoi André Dhôtel n'aurait-il pas eu le droit de mettre un ordre indubitable, connu et accepté de tous, dans le hasard des inspirations. A moins que ce ne soit pour l'auteur qui donna L'azur pour titre, ô combien mallarméen, à l'un de ses romans, la volition de vaincre le hasard conjonctif qui préside à l'univers. Peut-être convient-il de barrer ce dernier terme présomptueux et de le remplacer par celui de Physis sur lequel notre professeur de philosophie a certainement dû un jour méditer surtout si l'on se souvient que Cicéron le traduisit sous forme de natura, nature. Quand on sait le rôle que le déploiement de celle-ci occupe dans ses romans.

L'on peut envisager que Dhôtel n'ait pas rangé ses poèmes selon l'ordre alphabétique par un simple souci de facilité, l'ensemble des feuillets étant ainsi beaucoup plus facile à manipuler si le besoin d'en extraire un se faisait sentir. Une autre hypothèse, l'ordre ne serait en rien alphabétique, les titres auraient été choisis après l'écriture de l'ensemble des poèmes chacun se rangeant alors à sa place précédemment déterminée lors de la mise en ordre finale du recueil. L'intrication structurelle de certains des romans de notre auteur permet de penser à un tel machiavélisme prestidigitatoire. Jean-Claude Pirotte se contente d'évoquer selon ses propres termes un oulipisme mutin.

Les feuillets n'étant pas paginés, Jean-Claude Pirote et Paul Chabrier avaient tenté de prime abord de les regrouper par thématiques, ils durent avouer leur échec. Ils se sont donc contentés de les séparer, afin d'aérer le volume, et nous supposons, ne pas fatiguer le lecteur moderne en lui ménageant des haltes oasistiques, en quatre grandes parties. Nous remarquons que la quatrième est des mieux définies. Nous retrouvons, pour qui veut se livrer à une lecture minutieuse, l'effort du fervent Dhôtel qui tente de faire coïncider son étrange métaphysique - pour le moins hérésiarque - avec sa foi. Preuve que le recueil est vraisemblablement davantage composé qu'il n'en a l'air.

Plusieurs de ces poèmes ont été publiés au cours des années quatre-vingt dans différentes revues, Artère, les Cahier bleus, Caravane... Dhôtel les a retouchés lors de l'élaboration de son tapuscrit, preuve qu'ils étaient pour lui dignes d'une relecture attentive. Dans le même ordre d'idée il est facile de remarquer que certains poèmes portent le même titre, simplement différenciés par un chiffre, exemple Orage ( I ), Orage ( II ). Une lecture attentive permet d'affirmer qu'il s'agit bien de deux poèmes différents se rapportant à une même expérience. Peut-être pas unique, mais similaire. Une même réaction face à un même phénomène, une même situation. Nous sommes tous des chiens de Pavlov. Quant au mode opératoire d'écriture poétique, Jean-Claude Pirotte évoque un processus d'impromptus surgissant, très différent d'une méditative inspiration lamartinienne.

Il est sûr que dans Poèmes comme ça, André Dhôtel ne se prend pas la tête à équilibrer de vastes alexandrins. Même si ces poèmes peuvent présenter de ( très ) loin quelques accointances avec une disposition classique. Au premier regard cela ressemble à des poèmes tels que à l'école les enfants les pratiquent instinctivement, des vers, réunis en strophes, à part que le cancre Dhôtel ne court pas après la rime, elle peut dormir sur ses deux oreilles, il n'y pense même pas, l'unité de base de sa poésie serait le quatrain octosyllabique, faux et boiteux, nous nous y attendions. L'est un peu comme ces épiciers qui indifféremment vous grugent de quelques grammes à chaque pesée, ou qui rajoutent un fruit de plus dans le paquet qu'il vous tend. Soyons sévère, une prosodie à la va-vite, à la mord-moi-le nœud, à la déglingue. Mais qui tient merveilleusement en équilibre. Maîtrise totale, chaque strophe dhôtellienne agit de manière quantique, chacune apporte au lecteur son paquet d'informations descriptives et émotionnelles nécessaires pour entrer en connivence avec cette vue expérimentale du monde que le poëte Dhôtel tient à lui communiquer.

Nous touchons-là à une question fondamentale, en quoi une écriture poétique se différencie-t-elle de la prose. Sur ce point-là toute la critique littéraire élude. Le romancier Dhôtel, nous permet de répondre. Fondamentalement, il n'existe aucune différence entre le contenu d'un roman de Dhôtel – envisagez celui que vous voulez – et le contenu des Poèmes comme ça. Certes le roman vous en donne plus : des personnages, des changements de décors, une foule d'évènements, des anecdotes, des énigmes... la poésie évacue toute cette chair superfétatoire, elle ne garde même pas l'os de l'intrigue, elle le brise et nous restitue, la substantifique moelle, l'essentiel, qui irradie à travers tout le discours prosaïque et lui permet de se déployer sous forme de coloriages plus ou moins grossiers. Pour user d'une métaphore dhôtellienne nous dirons que la poésie est une jeune fille nue dont l'éblouissance de la nudité vous empêche de la voir. N'empêche que le lecteur vicieux entend bien se rincer le troisième œil. Celui de l'esprit. Ceci sera le sujet de la deuxième livraison que nous consacrerons à ces Poèmes comme ça.

Nous préférons ici revenir pour le moment au thème du hasard qui nous servit d'introduction. Si la poésie est juste la recherche et l'expression de l'essentiel, en quoi l'ordonnancement d'un recueil serait-il soumis aux désordres hasardeux. Et s'il était en quoi serait-ce important, voire gênant. C'est que la notion de hasard porte en elle son contraire, celui de l'absolu. Si l'essentiel ne s'inscrit pas dans le registre de l'absolu, en quoi est-il essentiel.

La jeune fille de la poésie est peut-être nue mais du coup le poëte perd le sceptre de sa royauté de Poëte. Qu'est-ce qu'un monarque qui ne joindrait pas à sa couronne le plus beau des fleurons, la marche de l'absolu, cette province lointaine que peu se vantent d'avoir entrevue. Et peut-être ne sont-ils que des menteurs – un des thèmes dhôtelliens par excellence - des bonimenteurs – visitez la prose captivante de ses romans – des prestidigitateurs – penchez-vous sur la reproduction du tableau de Jean-Claude Pirotte qui orne la couverture de cette première édition des Poèmes comme ça. N' y discernons-nous pas les assiettes colorées que lancent en l'air le jongleur d'un des poèmes.

Le poëte, du moins celui qui se revendique de ce titre ne serait-il qu'un charlatan, qu'un usurpateur. Non, répond Dhôtel. Voici qui ne correspond pas à sa personnalité, lui qui se complaisait à se définir comme un écrivain de seconde classe ! Il ne le crie pas sur les toits. Reste fidèle à sa modestie. Se tient prudemment en arrière plan. N'est pas le principal responsable. Que le coupable, que la clef de voûte de l'univers, se dénonce de lui-même. Dhôtel se refuse à prononcer son nom. Dans ses derniers poème, il se débrouille pour témoigner de la présence de ce divin catholique qui se porte garant des exceptionnelles et fabuleuses coïncidences du hasard qui semble régir notre monde.

( André Murcie. Novembre 2020. )

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