AU HASARD DHÔTELLIEN ( 5 )
...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...
2020
Il est des hasards fabuleux. La scène se passe en Ariège et ne dure que quelques secondes. L'homme est en train de disposer des bouquins sur l'étal sis devant sa boutique de brocante, '' N'auriez-vous pas du Dhôtel par hasard ? '' D'un geste négligent il se saisit d'un bouquin dans la pile qu'il est en train d'aligner, '' Comme celui-ci, peut-être ? '' et il me tend pour deux euros :
LA NOUVELLE CHRONIQUE FABULEUSE
ANDRE DHÔTEL
( Pierre horay / 1984 )
Lire La Nouvelle chronique fabuleuse sans avoir lu La chronique fabuleuse est sans doute risqué. Mais faute de merle blanc on se contente de la grive aurait dit Jean-Paul Vaillant. Je m'attendais à quelque chose de fabuleux, d'encore plus extravaguant que le Dhôtel coutumier des romans. La lecture ne correspondit pas à mes attentes, à tel point que je ne pris pas la peine de rédiger la notice réglementaire pour ma Suite dhôtelienne. Je le regrette, ayant relu le modeste volume pour alimenter ces modestes feuillets littéraires. Affirmons-le, ces dix nouvelles regroupées dans cette centaine de pages n'ont rien de fabuleux, en dehors du fait qu'elles sont du pur Dhôtel, ce qui est déjà beaucoup.
Mon cher Martinien, est une courte préface dans laquelle André Dhôtel théorise la différence ontologique - n'emploie pas ce gros mot, se contente d'évoquer des souvenirs d'enfance - entre ce qu'il définit en tant que Mystère et Enigme. Le mystère reste du domaine de la connaissance, l'énoncer c'est déjà le résoudre puisque on le définit comme mystère. L'énigme, vous pouvez l'examiner sous toutes ses coutures, elle n'en reste pas moins énigmatique, incompréhensible quant aux canons de notre logique. Autrefois et toujours : il est facile de déterminer un point P si l'on maîtrise l'abscisse du temps et l'ordonnée du lieu. Encore faut-il entrevoir le lieu et y arriver à temps. Pour le premier Narrateur, le hasard l'aidera, lui-même y contribuera aussi un peu, pour Roger, le deuxième narrateur, tout se passera autrement, Hélène rencontrée au lycée lui joue un tour de sale gamine, retrouvailles quelques années plus tard, juste le temps d'une embrassade passionnée, mais assez pour que désormais Roger vive en pensée avec Hélène - faute de chair l'on se contente de l'idée – jusqu'à ce que la présence inopinée d'un bouquet de fleurs lui soit la preuve qu'Hélène vient de lui faire signe... Solution 1, de facilité glissée par l'auteur : peut-être leur amour éclora-t-il au Paradis. Solution 2 : celle que médite Martinien : peut-on vivre à deux, ici et maintenant, là et ailleurs selon deux plans parallèles ? Martinien , tu ne m'écoutes pas : un homme qui imite l'épouvantail et qui attend que les animaux sauvages attirés par son immobilité s'approchent... le Narrateur l'a surpris à plusieurs reprises, mais le voici qu'il le retrouve planté sans bouger au milieu du Pont-Neuf. Lui-même avouera qu'il ne savait pas trop ce qu'il attendait, mais le Narrateur a eu la prescience que cette femme qui arrivait allait s'arrêter. Ils ne se sont pas parlés, se sont seulement montrés des petits cadeaux qu'ils avaient échangés, lui déjà grand, elle encore petite fille, à San-Francisco, et sont partis chacun de leur côté. Quelle étrange cérémonie de donation et d'alliance s'était-il passée, voici plus de quarante ans, et quels courants le vieil homme a-t-il activé par ses œuvres de grande patience ? Le train de l'aurore : encore une fois deux Narrateurs, nommons le premier Dhôtel, il rate son train et attend l'aube plus ou moins endormi sur un banc du quai de la gare. Très tôt un train s'arrête, il y monte comme en rêve suivi de sa compagne, parfois deux témoins c'est mieux, c'est une erreur, le contrôleur les fait descendre à la station suivante. Ce train inopiné avait été détourné de son trajet habituel à cause d'un accident... Tout s'explique. Sinon qu'ils ont été témoins d'un fait invraisemblable. Laurent passe son temps sur ce quai de gare à attendre un train imaginaire sur une voie désaffectée... Par trois fois les circonstances l'ont empêché de se rendre au-rendez-vous ferroviaire fixé par sa fiancée, il doit l'enlever, nous sommes en plein romantisme, mais la jeune fille par trois fois dépitée s'est fâchée et l'a congédié, voici qu'il la retrouve dans ce train par lequel sa famille voulait l'éloigner... Tout est bien qui finit bien. Est-ce une heureuse coïncidence, ou l'appel désespérément symbolique de Laurent est-il allé jusqu'à provoquer un lointain déraillement... Paroles perdues : un vieillard obstinément assis sur une pierre, voici des années une belle jeune fille est passée là, l'a t-elle seulement remarqué, accrochant de sa jambe une mince tige de lilas. Il était jeune, toute son existence s'est fixée sur ce moment unique. Jusqu'au jour où la branche de lilas a été une nouvelle fois accrochée par une jambe alors que personne ne passait, que le sentier était désert. Est-ce le signe que tout instant passé, continue à vivre indéfiniment, en une autre dimension, à portée de regard, de main, de jambe... L'aigle de la ville : changement de plan, après le possible des ratiocinations, voici le merveilleux christique qui se profile à l'horizon. Ne ricanez pas, l'on peut poser le problème en mécréant : si l'on part du principe qu'un aigle volant très haut a gardé dans sa rétine le souvenir de tous les instants séparés qui constituent le monde, aura-t-on accès à la totalité du monde en regardant dans ses yeux ? L'oiseau d'or : une histoire emplie de naïveté, un facteur qui court à travers champs et bois après un oiseau d'or, se débarrasse de son courrier au hasard sous les portes d'un lointain village, au lieu de repartir directement par le train il attend il ne sait quoi devant la gare. Survient une jeune fille qui l'embrasse. Et qui lui dit qu'ils ne se reverront plus jamais. Histoire peu logique, serait-ce un cadeau venu d'un monde parallèle au nôtre, cette hypothèse reste l'explication la plus plausible de notre préposé aux PTT. La folle oseraie : cela commence par une stupide querelle d'amoureux, aucun des deux ne voulant le premier franchir le pont de la rivière qui les sépare. Deviendront une légende du canton, ne marchent-ils pas régulièrement côte à côte le long d'un chemin qui se perd on ne sait dans quel espace, comme si symboliquement, ils étaient obligé de se promener continuellement le long d'une droite parallèle qui les séparerait pour toujours, malgré leur union. Reste-t-on éternellement prisonniers de certains instants fondateurs. Histoire printanière : un appel qui résonne en le Narrateur et le voici qu'il rencontre sur un chemin une belle jeune fille à qui il offre une fleur. Ils se reverront plus ou moins régulièrement, se reconnaissent, ne se parlent pas, se quittent aussitôt, peut-être sont-ils aussi ailleurs en une autre histoire parallèle. N'avons-nous qu'une seule existence ? N'empruntons-nous pas en même temps toutes les branches des bifurcations que nous offre le destin... La longue histoire : histoire d'une amitié entre un chien et loup, et lorsque le chien est tué, le corps du loup ne recueille-t-il pas l'âme du chien ? Parfois les parallèles se croisent. Peut-être les animaux ressentent-ils cela mieux que les humains. L'enfant inconnu : la nouvelle la plus longue qui ressemble le plus à un roman de Dhôtel. Le triangle amoureux : Véronique et Saturnin, qui se marieront, et Agathe la tentatrice, la fille sauvage de mauvaise vie, voleuse, têtue, fière, rebelle, perdue, et d'une pureté hors de tout conditionnement humain. Agathe prise en main par une tante éloignée s'amendera, se mariera, aura des enfants. A-t-elle abdiqué ? Et qui est cet enfant inconnu qui surgi de nulle part s'empare d'une chaîne retenue dans les branches d'un arbre tombé dans la rivière depuis des années. Qu'est-ce ? un des anciens larcins d'Agathe volé aux parents de Saturnin? La croix d'or qui palpitait sur les seins nus d'Agathe adolescente ? Sous l'ordre d'Agathe, Saturnin remet le bijou à l'enfant qui s'enfuit. Nous n'en saurons pas plus. Est-ce le divin qui fait signe demande Dhôtel dans la dernière phrase de La nouvelle chronique fabuleuse ? Encore reste-t-il à comprendre ce qu'il veut signifier. Il n' y aurait donc d'autre révélation que notre incompréhension face à la complexité indéchiffrable du monde...
André Murcie. ( Novembre 2020. )