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FEUILLETS DHÔTELLIENS - Page 12

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 09

    SUITE DHÔTELLIENNE 09

     

    1984

    HISTOIRE D'UN FONCTIONNAIRE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1984 )

     

    Nous ne résumerons pas l'intrigue, à la simple lecture des chroniques précédentes, même si vous n'avez jamais lu une ligne de Dhôtel, vous connaissez le dénouement. Histoire d'un Fonctionnaire précède immédiatement Vaux Etranges, mais de par la thématique abordée il préfigure son ultime ouvrage : Lorsque Tu Reviendras.

    Le livre frôle les quatre cents pages, il semble que Dhôtel ait voulu s'attarder sur un des aspects les plus particuliers de ses personnages, celui qui les définit en tant que héros dhôtelliens purs. Un genre d'escogriffes que ne l'on ne retrouve nulle part dans la littérature française. A sa sortie le livre était agrémenté d'un bandeau rouge sur lequel se détachait en grosses lettres blanches La Recherche du Trésor. Rien de pire que les publicistes pour commettre de funestes erreurs, ces malotrus confondent le singulier et le pluriel, ou peut-être ont-ils mal lu le livre. Il n'y a pas de trésor dans ces chapitres. Mais des trésors. La valeur marchande n'est pas une valeur dhôtellienne. Les trésors dont il est question, les romans de Dhôtel en sont remplis, et celui-ci plus que tout autre. Ne sont rien d'autres que les moments miraculeux de la vie. Ces instants magiques où le monde vous apparaît en sa fragmentation. Philosophiquement cela pourrait correspondre à ces multiples espaces que le trait ( mortel ) de Zénon se doit de parcourir pour atteindre son but. Pour la plupart de tous, le monde est unifié, chacun le traverse avec la célérité d'une flèche qui vole vers sa cible. Florent et quelques autres dans ce roman ont cette étrange faculté, qu'un morceau du monde, une étendue, un nuage, un champ, une fleur, leur fasse signe. Subitement une écaille du crocodile de la nature miroite d'une façon bien plus vive que toutes les autres et les éclipse toutes. Ils en ressentent une étrange félicité, l'assurance que la vraie vie est ailleurs, en un lieu bien précis... Et même si l'apparition s'efface, tout le reste n'a aucune importance. Le tout est de vivre en restant en attente d'un incertain et incroyable renouvellement. Certains héros dhôtelliens partent sur la route, deviennent des itinérants, car c'est en parcourant le vaste monde que l'on a une maximale probabilité d'encontrer un de ces lieux magiques, d'autres préfèrent la sédentarité. Le merveilleux est partout, il suffit d'être attentif aux plus petites choses. Celui qui pense à son plan de carrière n'accédera jamais à ces moments de plénitude...

    Oui mais le reste du temps, que se passe-t-il ? Rien. Strictement rien. Mais alors rien de rien ! L'on s'ennuie, l'on se livre à de multiples occupations, l'on s'abrutit de travail. L'on s'occupe de ses voisins, on cancane, on les espionne, on commente leurs faits et leurs gestes, l'on s'invente des histoires fabuleuses. Auxquelles, au fond de soi, l'on ne croit guère. Mais l'on a besoin de contes aussi bien pour s'endormir que pour vivre. L'on cherche un trésor, cela occupe l'esprit, personne n'est dupe, mais cela ne peut pas faire de mal, et plaisir suprême l'on vous mène en bateau puisque vous avez envie de naviguer. Ceux qui vous font du mal, le font pour votre bien. Apprenez à ne pas croire, ne soyez jamais dupes de vous-même.

    Les filles passent, s'en viennent et s'en vont, vous attirent, se moquent de vous, se marient avec vous, retournent à leurs amants, la vie dans tous ses états. Vous en souffrez, sachez aussi en rire... Mais dans ce roman, l'on trouve l'empennage, la fabuleuse zénonienne, matérialisée sur le sol, le monde fait signe, mais le signe est planté sur la terre. Il suffit de suivre la flèche. Deux la suivent selon la direction indiquée, deux remontent dans le sens de sa provenance. En sa jeunesse Dhôtel a beaucoup feuilleté les présocratiques. Ses romans engoncés dans la campagne française, dans la ruralité provinciale la plus réaliste, sont des monstruosité métaphysiques.

    C'est bien connu, celui qui tire la flèche a au moins l'envie, et cela peut-être s'exalte-t-il jusqu'au désir, de vous tuer.

    Un roman somme.

    André Murcie. ( Avril 2019. )

     

    LE COLLIER

    ANDRE DHÔTEL

    ( in Ombres et Lumières / Décembre 2012 )

    Cahier André Dhôtel N° 10 )

     

    Nouvelle parue en 1984 dans Les Cahiers Bleus. Dans sa préface à Ombres et Lumières Philippe Blondeau la présente comme '' presque une ébauche de roman''. Il n'a pas tort, surtout que l'action se déroule à Charlieu, village qu'il faut croire typiquement dhôtellien puisque une première intrigue avait déjà était exposée dans Le mystère de Charlieu sur Bar publié en 1962. Le lecteur y retrouvera quelques scènes qui sont comme des reprises de ce roman. De quoi Charlieu sur Bar était-il donc le lieu pour André Dhôtel ! A plusieurs reprises dans le Cahier André Dhôtel qui vient de paraître en ce mois de novembre 2019 établit quelques corrélations entre Julien Green et son illustre cousin, ce collier qui a donné son titre à ce bref récit est-il une réminiscence de Varouna ? Nous laissons le lecteur seul juge. Plus évidente la correspondance avec Je ne suis pas d'ici de 1982, même orage menaçant, même disparition subite des deux amants.

    Subite et répétée. Pour la troisième fois en trois générations la même scène nous est racontée. Le lieu de Charlieu serait-il un triangle mélodramatique des Bermudes dhôtelliennes ? N'oublions pas Les Disparus et ces lieux symptomatiques de l'imaginaire dhôtellien, les bois, les canaux et les écluses. A moins que l'auteur ne veuille nous signifier que sur la roue du temps, ce qui a eu lieu une fois ne disparaît jamais de sa propre présence. Un indice, l'héroïne se nomme Laure ( de Noves et de nouveau ) mais ce n'est pas là ce sur quoi nous insistons, mais sur celui de Germain ( ici clairement identifié en Germain Serrois ), le prénom germinatif des dernières nouvelles de Dhôtel dépourvues de toute mise en scène anecdotique.

    André Murcie. ( Novembre 2019. )

     

    LUMIERES

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus / Mars 2004 )

     

    Une des étranges dernières nouvelles de Dhôtel, qui rejoignent la méditation philosophique exposée dans Lorsque tu reviendras, son dernier roman, poursuivie et disséminée dans de courts textes qui peuvent être tenus comme de simples nouvelles par un lecteur pressé qui expliquera sa déception par la fatigue d'un auteur trop âgé... Au moins celle-ci se termine bien, nos deux amoureux se retrouvent grâce à l'intelligence, peut-être aussi à cause leur inintelligence, d'un âne... Quel moyen de locomotion de la part d'un écrivain écrivant à la fin du vingtième siècle ! Bref Bernard et Sonia sont enfin réunis. Ce qui n'est guère important. Un pur hasard. De l'anecdote insignifiante ! Qui aurait pu très bien ne pas se produire. Peut-être aurait-ce été mieux. Peut-être aurait-ce été pire. Ce qui compte c'est que tous deux savent qu'il existe des lieux éclairés par une lumière qui semble étrangère à ce qu'elle éclaire. Une étrange dissociation au-delà de toute ambition humaine sociétale. Lorsque vous savez cela, vous connaissez l'essentiel du déploiement de toute existence. Vous êtes-là, mais en même temps ailleurs, à la même place.

    André Murcie. ( Décembre 2019. )

     

    ANDRE DHÔTEL

    ENTRETIENS AVEC

    JERÔME GARCIN

    ( Pierre Horay / Août 1984 )

     

    Il nous reste de nombreuses interviews d'André Dhôtel disséminées au travers de nombreuses revues et de multiples magazines. Mais ces entretiens forment le plus long et le plus méthodique document que l'écrivain nous ait laissé. Toutefois les propos rapportés en ce livre n'excèdent pas la centaine de pages et sont entrecoupés de moult documents iconographiques. Le moins que l'on puisse dire c'est que Dhôtel ne pontifie pas. Ne joue pas au Maître générationnel inspiré. Toute une grande parie de ces pages sont consacrées à ses amitiés littéraires Paulhan, Cingria, Jacottet, Robin, Thomas, Follain, Beaumont... écrivains que nous tenons – à tort ou à raison – pour des écrivains de seconde zone. Ce qui n'est pas si illogique ou contradictoire que cela puisque lui-même André Dhôtel ne revendique quant à son statut que le titre d'auteur de deuxième ordre. Se pare même du titre de cancre. Sans doute y a-t-il dans cette proclamation une illégitime usurpation. N'en avance pas moins ses preuves. Parle de son impuissance à écrire durant les années trente, de la perte de confiance incapacitante après les dix longues années qui suivirent la parution de Campements et durant lesquelles Gallimard refusa tous ses manuscrits. Emploie même l'expression de dépression. Tout autre que lui aurait parlé de descente aux enfers nervalienne.

    Ne parle que très peu de sa vie personnelle. Cela ne regarde que lui. L'intime est peut-être ce qui existe de moins individuel. Evoque Rimbaud, les Ardennes, La Grive, rien que l'on ne savait déjà. Un art certain d'éluder les questions. De vous perdre dans le non-dit en quelques mots. Ne se livre vraiment que sur sa pratique de la religion. Il n'aime pas le dogme, juste une transmission, fragile, une espèce de fil entrecoupé entre les générations qui se perpétue malgré tout. Il ne doute pas à la manière de Descartes. Il ne croit pas en ce qu'il pense. Mais à ce qui arrive. Question philosophie notre professeur s'arrête aux présocratiques. Il n'aime point les entreprises systémiques...

    Parle-t-il de son œuvre. Presque pas. Insiste sur son côté bricoleur, artisan. Aucune révélation fracassante. Sous-entendu : lisez mes bouquins et contentez-vous de cela. Je ne saurais faire mieux. De son cheminement, aucune allusion. Le jeune Jérôme Garcin n'est certainement pas l'interviewer idéal. L'a trop le nez dedans. Ce n'est pas un reproche, était-ce possible pour un honnête lecteur de cette époque de parvenir à deviner la courbe qui s'annonçait chez le dernier Dhôtel, nous sommes en train d'assister à un certain décollement de la réalité dans cette œuvre. Certes l'on avait l'habitude de ces lieux ( parfois minimes ) éclairés par une drôle de lumière, mais Dhôtel est en train d'attirer notre attention, que soleil et chose éclairée, saisies et apparues en une unique vision sont deux phénomènes physiques non-interactifs, un peu comme si l'espace se dissociait des quantums de lumière qui le constituent. Nous atteignons la plus haute physique, la plus haute métaphysique, et pas un mot sur cette avancée.

    Vu sous cet angle, L'école buissonnière relève de l'anecdotique pur. Une occasion ratée. Beaucoup se complaisent à battre la campagne et les buissons avec Dhôtel, de porter aux nues sa magnificence du cancre, c'est oublier un peu vite que souvent l'on adjoint l'adjectif qualificatif philosophique au mot école. Un véritable changement de paradigme.

    André Murcie. ( Décembre 2019. )

     

    1985

    LA ROUTE

    ANDRE DHÔTEL

    ( In Un adieu, mille adieux / 2003)

     

    Etrange histoire. Justine et Vincent ont trouvé le lieu de leur rencontre. Une route qui les réunit même s'ils s'éloignent l'un de l'autre. Se sont rencontrés chez des voisins. Elle travaille dans une librairie. Mais la véritable rencontre c'est sur cette route. Les amants ont trouvé le lieu de leur rencontre, à moins que ce ne soit le lieu qui les ait trouvés. A quel appel commun ont-ils répondu ? Une faille spatio-temporelle de la présence de ce qui est et doit être de toute éternité ? Dhôtel tente-t-il une explication rationnelle du hasard dhôtellien ?

    André Murcie. ( Décembre 2019. )

    1986

    VAUX ETRANGES

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / Mars 1986 )

     

    L'avant-dernier roman de Dhôtel. Un livre somme, testamentaire. Une hyperbole mallarméenne. Dans son dernier paragraphe Dhôtel emploie le mot conte pour désigner son ouvrage. Nous lui préfèrerions le mot fable, chargé d'une innocence toute enfantine. Les mots ont toujours des sens annexes. Réfléchissez à la sensibilité du mot innocent. Une évidence s'impose, pour cette pénultième partie d'échecs jouée avec lui-même contre lui-même André Dhôtel a pris un soin maniaque à tailler ses figurines. Désiré est une parfaite caricature de l'anti-héros dhôtellien. D'habitude il nous présente un jeune homme velléitaire, pas très doué, s'abandonnant aux circonstances de son entourage, une sorte d'autiste littéraire supérieur, qui finit par on ne sait quel miracle hasardeux à se tirer de toutes les difficultés tel un navire qui parviendrait à rejoindre les eaux profondes au travers d'une étendue sans fin de brisants mais là, notre auteur a un peu chargé la barque, Désiré est proche de l'idiotie – notez encore une fois que ce vocable si dépréciatif désigne aussi ce qui est de plus individuel au-dedans de nous, au plus proche de notre être intime – et quant à l'éclaircie intellectuelle merveilleuse qui survient habituellement dans les épilogues dhôtelliens, notre écrivain n'en pipe mot.

    Les mots sont au centre du roman. Désiré est le cancre parfait, doué d'un riche vocabulaire. Use et abuse de mots tonitruants. Ses phrases sont parsemées des gemmes les plus précieuses de notre langue. Au défaut près qu'il n'en connaît point la signification. Les emploie comme des filets qu'il lancerait au hasard, mais le monde est si riche que de temps en temps – et peut-être même toujours, mais n'irritons point les linguistes – bonne pêche, ils entrent en accord avec quelques fragments de la réalité des situations qui les ont engendrés. Le métier de romancier ne vous permet-il pas de raconter n'importe quoi à des lecteurs qui s'empressent de donner à ses sornettes le sens qui leur convient le mieux !

    Comme par hasard c'est l'intrigue même de ce roman, un conseil municipal décidé à attirer les touristes afin de développer l'économie de leur village perdu au bout du monde. A partir de rien l'on monte une sombre légende de fantômes qui au début marche du feu de Dieu, mais rien n'est plus fantomatique que les revenants, l'affaire se dégonfle comme un ballon de baudruche et le village retourne à son inertie paysanne, circulez il n'y a rien à voir. Dhôtel instille une vision palindromique de la société humaine à peine êtes-vous parvenu à vos fins que vous retournez à vos débuts. Profitez-en toutefois pour savourer l'ironie mouchetée de Dhôtel point tendre avec cette mentalité positiviste qui reste l'inqualité la plus partagée par nos contemporains. Tant au niveau des élites que des masses populaires. Dhôtel ne se garde ni de droite ni de gauche, frappe tout azimut. Pas de quoi en faire un drame non plus, tout revers possède son avers, n'est-ce point l'expression la plus haute de l'insignifiance de cette prétention de l'homo sapiens sapiens à se prendre pour le centre du monde. Il faut bien se donner quelque raison de vivre, et celle-ci vaut bien n'importe quelle autre.

    Reste les êtres en marge. Des personnages hauts en couleur, à la poursuite de rêves insensés, ou des inadaptés pathétiques, qui n'en poursuivent pas moins leur marche destinale. Des fourmis attelées à la rude besogne de leurs recherches mais qui ne relèveraient d'aucune fourmilière, vivent leurs désespoirs et survivent à leurs solitudes avec une égalité d'âme sans pareille. Se laissent porter par le grand vent de l'existence. Sont comme les graines des plantes, comme les bêtes sauvages des forêts, qui ne s'attardent jamais, qui fuient devant elles en quête du lieu paradisiaque ou orphique.

    Il existe des accointances profondes entre les univers de Bosco et de Dhôtel, souvenons-nous de Gatzo recherchant l'âme de Hyacinthe dans la fumée de la forêt en feu, ici c'est Désiré qui doit retrouver Lydie dans le bruissement des feuilles. '' Sainte Vierge'' s'écriera le bedeau, et c'est tout près d'une statuette de la Vierge que se réuniront les deux amants. Dans la quête de Gatzo nous abordons bien au sanctuaire funèbre de Notre-Dâme-des-Eaux-Dormantes... Déjà dans Je ne suis pas d'ici, il y a cette fabuleuse scène – à mettre en relation avec l'enfantine ronde fondationnelle ( in Les Filles du Feu ) des errances de Gérard de Nerval – conversation dans le jardin de la maison abandonnée, entre Damien, Guillaume et Gildas, entrecoupée des exclamations du vieux berger, un seul mot '' Seigneur !'' mais qui tombe comme le glas pacifié annonciateur des plus profondes brûlures. Il est chez Dhôtel des instants miroitants durant lesquels quelque chose d'autre se fait jour, mais il est des lieux terrestres, d'implantation quadrivique dirait Heidegger, qui semblent davantage appartenir au Ciel qu'à la Terre, les plantes s'y exaucent et les délimitent de leurs dentelles formelles, les héros dhôtelliens s'y perdent souvent, et c'est pourtant à partir de ces lieux que s'ordonnent leurs destinées. Epousailles des Dieux et des Hommes symbolisées par l'accord charnel de l'aimée avec l'aimé.

    Puisque nous parlions d'Heidegger, cette dernière notation. Les amoureux dhôtelliens aussitôt unis prennent la poudre d'escampette. Vont ailleurs, l'on ne sait trop où, ne se fixent guère, errent de-ci de-là, à croire qu'ils ne parviennent à trouver l'emplacement de ce pays où l'on n'arrive jamais. Mais dans ces Vaux Etranges, notre couple se doit de trouver le lieu, car dans son existence il faut repérer, repairer l'implantation de son être-là. Dhôtel emploie l'expression ô combien heideggerienne sans trait d'union... Le lieu est des mieux situés dans le roman, ni plus ni moins que l'endroit fatidique de l'intrigue. Ils y construisent même leur maison. Mais il est nommé aussi autrement, il est celui du retour. Celui de la plus lourde des pensées. Qu'y font nos deux amants ? Pour une fois Dhôtel s'attarde quelque peu, précédemment quand il abordait cette période de la vie des ses héros, il coupait au plus court ou leur donnait la possibilité de courir les chemins infinis du monde, mais là, non. Il nous les décrit vaquant à leurs occupations. Mais il faut reconnaître qu'ils ne font pas grand-chose, et peut-être même ne font-ils rien. Toutefois il semblerait que leur présence irradie et contamine le village d'une étrange étrangeté.

    Dernier avertissement de l'auteur : nous n'en saurons pas plus.

    André Murcie. ( Avril 2019 ).

     

    LORSQUE TU REVIENDRAS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus / 1986 )



    De tous les romans d'André Dhôtel Lorsque tu Reviendras occupe une place particulière. C'est le quarantième, le dernier. Et peut-être André Dhôtel a-t-il voulu quelque peu lever le voile sur ce retour toujours recommencé de son écriture.

    Première surprise, le décor change quelque peu, plus de campagne française, plus de végétation abondante, nous sommes en terre aride, en Grèce au bord de la mer. Antonis se démarque de ses prédécesseurs, théorise un tantinet sa philosophie – la Grèce n'est-elle pas la terre philosophique par excellence - son vouloir vivre. N'éprouve aucune ambition sociale, ses plants de tomates, quelques leçons particulières, un peu de brocante, tout cela lui suffit. Angeliki – sa fiancée, qu'il connaît depuis l'enfance – préfèrerait qu'il soit plus entreprenant, non pas sur le plan érotique dont elle réfrène la moindre ardeur, qu'il manifeste une ambition sociale à la hauteur de ses capacités intellectuelles. Non seulement Antonis n'approuve que très modérément ces vues fort éloignées de son indolent tempérament, mais il devient à proprement parler totalement obnubilé d'une portion de mer d'un bleu intense et parfaitement immobile... Passe plusieurs heures par jour à la contempler. Exaspérée Angeliki décide de s'éloigner à Athènes espérant qu'il la suivra. Finira par lui dire qu'il restera là, à attendre son retour.

    Bien sûr, elle reviendra. Mais pour une fois l'histoire ne se termine pas bien. Ni mal non plus. Nous sommes dans un au-delà du bien et du mal nietzschéen. Le sujet du livre n'évoque en rien ce que trivialement l'on appelle l'enterrement de sa vie de garçon, le passage d'une jeunesse insouciante à l'état d'homme adulte conscient de ses devoirs et responsabilités... Antonis finira par mettre un nom sur l'étrange attirance fascinatoire de cette portion de mer, le terme dont il l'affuble peut paraître mystérieux, il l'appelle l'éclat, Heidegger le nommerait aletheia ou dévoilement. Le paysage ne l'obsède qu'en tant qu'il permet la vision d'une espèce de surréalité bien plus profonde que la carte postale pour touriste qu'il semble représenter. L'éclat se confond avec le kaïros, l'Instant Propice, des sophistes. Ce moment où la conjonction des planètes – celle de la présence panique et de la compréhension humaine – en viennent à s'aligner, à coïncider, dégageant comme une fenêtre de tir qui permet une intercommunication supérieure.

    Mais nos deux amoureux sont fâchés. Certes ils subissent une grande attirance réciproque mais une aussi forte répulsion les sépare l'un de l'autre. Le monde est ainsi, empédocléen, l'immobilité de la mer est un leurre, si invisibles soient-elles les vagues avancent et reculent. Amour et haine se combattent sempiternellement. N'y a-t-il pas des couples qui se chamaillent perpétuellement et qui n'en sont pas moins heureux ?

    Mais il y a pire. Si minimes soient-elles les vagues qui déferlent sur le rivage s'y fracassent et perdent leur unité puisque de légères gouttes d'eau s'éparpillent de tous côtés. L'unicité du couple n'existe point. Chaque unité écartée du tout retrouve sa singularité, chaque objet est enceint d'une irrémédiable solitude. L'homme aussi séparé de la femme que le caillou du brin d'herbe poussé à ses côtés. Lorsque tu reviendras ce sera exactement comme quand tu étais partie. La charnellité de l'amour est une piètre récompense, un hasard insignifiant, dont l'accomplissement est la preuve de l'imperfection de l'existence qui fait semblant d'oublier que nous n'embrassons dans l'union amoureuse que la moitié de la structure évanescente de ce qui est. Et n'est pas.

    L'on comprend aisément pourquoi André Dhôtel ait attendu l'écriture de son dernier roman pour nous entretenir, et de ce fait apporter un terrible démenti à tous ces romans précédents, de sa tragique vision de l'impossibilité de l'amour !

    ( André Murcie. / 28 / 03 / 2017 )



    REGARD SUR LA LANDE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phebus / 2010 )

    Tiens les deux héros de cette nouvelle se nomment Antonis et Angeliki comme dans Lorsque tu reviendras. Ce sont les mêmes et ce ne sont pas les mêmes, un peu comme le a = 6 et le a = 8, sont et ne sont pas le même a. Juste des signes algébriques de réflexion, de permutation. Nos deux amoureux ont un problème : à force de voir depuis la fenêtre chaque jour arriver son conjoint par le chemin qui dessert la maison, l'on en arrive à ne plus y faire attention. Nos deux héros ne s'aiment-ils donc plus ? Il leur faut trouver une solution. Ce sera de faire construire une maison en pleine lande desservie par aucun chemin. Oui mais au bout de quelques mois, en ce lieu désertique la répétition n'engendrera-t-elle pas le même ennui ? Oui et non. Tout est question du regard que l'on porte, que ce soit sur son conjoint ou une modeste touffe d'herbe. Il faut savoir voir, que chaque brin d'herbe, chaque personne combien même serait-elle aimée à la folie, n'est qu'un fragment épars du monde. Tout être est baigné d'une immense solitude séparatrice. Même la lumière est séparée du lieu qu'elle éclaire et que pourtant elle fait miroiter. Une fois que vous avez pris conscience de cela, vous comprenez la fragilité de tout amour. Il dépend de votre seule volonté, car l'unité du monde n'existe pas.

    ( André Murcie. / Novembre 2019 )



    1987

    L'ETINCELLE

    ANDRE DHÔTEL

    ( in Ombres et Lumières / Décembre 2012 )

    Cahier André Dhôtel N° 10 )

     

    Nouvelle parue pour la première fois dans Les Cahiers Bleus, N° 41 – 42 , Hiver 1987, un ensemble des derniers textes de Dhôtel chroniqués plus bas. Textes abstrus. Germain et Olive en sont les héros. Mais peut-être vaudrait-il mieux que je vous conte d'abord l'histoire du cancre qui s'ennuie en classe et qui lève le doigt pour demander au maître la permission de faire pipi. Qu'il prenne son temps. Einstein est formel, quand il reviendra, il sera dans l'impossibilité totale de rentrer dans cette salle où il se morfondait tant. Peut-être me répondrez-vous qu'après avoir tenté dans votre enfance cette expérience, rien ne s'est vraiment passé, que vous avez regagné votre place, vos copains et votre professeur adoré. Songez à cette flèche zénonienne qui file comme l'éclair mais qui ne bouge pas d'un millimètre.

    L'étincelle démarre selon cette problématique. Si Olive sort du lieu où Germain vient de la rencontrer, jamais il ne la retrouvera. Pari tenu. Germain suit la même course que le trait de Zénon, en quelques enjambées il rejoint Olive, c'est elle et ce n'est pas elle. Les deux en même temps. Elle est l'Olive qui a quitté le lieu initial ( pour ne pas dire germinatif ) de leur rencontre, et elle n'est pas cette Olive pour la simple raison qu'elle n'est plus l'Olive de leur précédente rencontre. Qui va à la chasse à l'arc perd sa place ! Déduction : donc Germain ne l'aime pas. Ou alors qu'il se débrouille pour lui en apporter la preuve.

    Germain est un petit malin, pas la peine de se jeter à genoux à ses pieds et de déclamer les serments les plus exaltés, Olive est une intellectuelle, lui faut une preuve qu'elle puisse saisir avec son cerveau. Facile ( à dire ), il suffira qu'il lui dise ce à quoi elle est en train de penser au moment-même où il le lui dira. Concomitance des amants, souvenez-vous de ce passage de Mystères de Knut Hamsun, cette après-midi où le héros drague à mort l'héroïne qui ne pense qu'à l'énorme envie de faire pipi qui la tenaille. Olive n'est-elle pas d'ailleurs en train de penser qu'il ne l'aimera jamais. Eureka, il a trouvé, par l'entremise d'un brin de paille éclairé par un rayon de soleil, ce n'est pas l'amour qui est important, c'est le grand jamais, parce que jamais le fétu de paille ne sera le soleil et le soleil ne sera jamais le brin de paille, jamais les amants ne s'atteindront, mais ils sont amants comme le brin de paille est paille et le soleil, soleil. L'inachèvement total de l'amour est la preuve que l'amour existe. Le noyau de l'olive ne sera jamais l'œuf germinal, mais l'amant et l'amante sont amant et amante. Séparés, mais réunis par cette séparation. Ouf ! Enfin une raison de vivre !

    Bandes de cancres, vous pouvez rejoindre votre salle de classe en toute quiétude ! La punition vous attend.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    RECONNAISSANCE

    ANDRE DHÔTEL

    ( In D'un monde inconnu / Fata Morgana 2012 )

     

    Nous n'avons pas la date de ce texte publié en 1992 après la mort d'André Dhôtel mais la concomitance thématique est si proche du précédent qu'il nous paraît judicieux de le placer à sa suite. Dans L'honorable Monsieur Jacques, Jacques apprend à s'orienter dans le fouillis végétal dans lequel la plupart des héros dhôtelliens subissent l'initiation de la perte de soi pour mieux renaître à une compréhension dispersée du monde : la méthode est simple : il suffit de se diriger en regardant non pas l'entremêlement terrestre mais le ciel. Hélène demande à Jacques une preuve d'amour la retrouver dans un paysage de la plaine, bonne fille elle lui donne un indice : elle sera sous un nuage... Jacques retrouve Hélène, une lumière plus éclatante dans le ciel lui semble indiquer l'évidence qu'elle est là. Hélène détient la preuve recherchée : il ne l'a pas trouvée elle, mais le lieu où elle est dans laquelle elle aurait pu ne pas être... Les lecteurs de Joe Bousquet se trouveront en pays d'inconnaissance. Jacques sait qu'Hélène n'est pas pas une hasardeuse et chanceuse rencontre. Il a su retrouver le lieu de sa présence qui aurait pu être un autre.

    André Murcie. ( Décembre 2019 )

     

    PERIPETIES

    ANDRE DHÔTEL

    ( In D'un monde inconnu / Fata Morgana 2012 )

     

    Cette fois Hector lassé de Dorine qui se refuse à lui cherche à s'écarter d'elle pour qu'elle ressente son absence. Il finira par trouver le lieu de sa tour d'ivoire d'amoureux impatient : une banale voie de chemin de fer, l'en-allée des rails lui permet de s'abstraire des lieux, il n'est plus sur une voie ferrée mais dans l'espace abstrait délimité par l'éloignement infini des rails. Mais fine mouche Dorine se radine. Elle se raille de lui, son espace abstrait n'est qu'un mensonge, une bêtise mais qui permet à Hecor d'entrer dans la bêtise de Dorine à se refuser à son amoureux. Les voici enfin réunis en ce que dans une autre nouvelle Dhôtel appelle un glorieux mensonge. Les petits arrangements de la vie relative avec l'absolu du mensonge. Qui n'est pas très loin du mensonge de l'absolu.

    André Murcie. ( Décembre 2019 )

     

    L'HOMME QUI N'AVAIT PAS D'HISTOIRE

    ANDRE DHÔTEL

    ( In D'un monde inconnu / Fata Morgana 2012 )

     

    Vraisemblablement en relation avec le texte chroniqué plus bas intitulé Durand ( Souvenirs ), l'incipit y invite. Jacques et Hélène, Hector et Dorine ont de la chance, lorsque l'on est solitaire il est difficile d'établir une conjonction ! A peine deux pages mais que peut faire Durand si ce n'est rien. Il s'ennuie, il exècre le monde qui le lui rend mal. Personne ne le déteste ce qui serait une manière passionnée d'entrer en contact avec lui. La possibilité d'un acte non pas d'amour mais de guerre. Ce qui revient à peu au au même. Si vous êtes empédocléen ! Mais ses congénères lui font confiance, on lui prête même de l'argent. Il n'est pas homme à prendre un risque. Juste une fonction sociale. L'homme unidimensionnel par excellence.

    André Murcie. ( Décembre 2019 )

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 10

    SUITE DHÔTELLIENNE 10

     

    1987-1991

    DERNIERS ECRITS

    CAHIER ANDRE DHÔTEL N° 16

    ( La Route Inconnue / Décembre 2018 )

     

    André Dhôtel publia Lorsque Tu Reviendras son dernier roman en 1986. Jusqu’en 1991, année de sa disparition, il n’en continua pas moins à écrire et à faire paraître quelques nouvelles. Exceptionnelle longévité créatrice lorsque l’on pense que les dernières années de sa vie un Victor Hugo vécut quasi-exclusivement sur l’édition de ses inédits et ne produisit entre 1880 et 1885 aucun texte qui infléchît quelque peu la portée générale de son œuvre. Il est loin d’en être de même pour André Dhôtel. Nous parlerons plus tard de son très curieux et ultime projet, cet Embarras des plus embarrassants qui bouscule quelque peu la stricte et traditionnelle appréhension littéraire.

     

    CONTES

    Personne ne l’ignore André Dhôtel a beaucoup écrit pour les enfants. Le pays où l’on n’arrive jamais qui le rendit célèbre a été maintes fois publié dans des collections dites de jeunesse. La même mésaventure est survenue à Henri Bosco et à L’enfant et la Rivière. Les éditions Casterman ont par exemple compté à leur catalogue La plus belle main du monde et Le Robinson de la rivière manifestement destinés à un jeune public. Prévenons le lecteur ces treize textes réunis sous ce titre de Contes ne sont pas d’une lecture facile. Rien à voir avec des récits légers, souriants et primesautiers. Des Contes oui, mais alors philosophiques, à la manière de ceux de Voltaire, avec cette nuance de taille, qu’ils n’ont pas été composés avec la verve virevoltante de l'auteur du Candide, mais plutôt avec l’implacable logique de la plume de Wittgenstein. André Dhôtel n’a pas été professeur de philosophie pour rien.

    Ce ne sont pas des histoires mais des résolutions mathématiques. La problématique des rencontres amoureuses est dégarnie de toute juteuse chair évènementielle, notre romancier s’est débarrassé de toutes circonstances, a creusé jusqu’à l’os théorique. Les personnages mis en scène ne sont que des valeurs interchangeables, ni l’x ni l’y, mais souvent Germain et Eléonore. A défaut de Roméo et Juliette, d’Adam et Eve, de Tristan et Iseut, ajouterons-nous. Rencontres résolument équationnelles. Saisies en la nudité - de leur double espace, de leur duelle impasse - spatio-temporelle.

     

    NULLE MERVEILLE

    Met en scène de la destinale improbabilité de toute rencontre. Le hasard de toute synchronicité ne serait-il pas le plus grand de tous les mensonges. Mais si tout est mensonge, tout mensonge n’est-il pas sa propre réalité mensongée. Est-il possible qu’un mensonge soit ontologiquement une vérité mensongère. Ce qui est sûr dans cette histoire c’est que le titre est peut-être encore plus mensonger que le texte, en le sens qu’il égalise à zéro le résultat résolu. Question subsidiaire : par quelle inadvertance le temps théorique peut-il coïncider avec l’abstraction temporelle. Faudrait-il en conclure la nullité de lieu ?

     

    L’ABSENCE

    L’une et l’autre Une + un ne forment ni un, ni deux, ni trois, ni zéro. Le résultat est incompréhensible. Un peu comme l’espace que vous occupez. Lorsque vous le videz de votre présence, de quel vide est-il la présence constituée, de la vôtre ou du sien. Un espace vide n’est-il pas égal à zéro comme un ensemble mathématique vide. Mais si x = 0, 0 n’en n’est pas moins égal à x puisque x ne serait jamais égal à 0, s’il n’était pas x. Cela ne signifierait-elle pas que toute présence amoureuse est fondée sur sa propre absence, que toute communicabilité de deux êtres réside en leur incommunicabilité foncière. L’idée serait-elle dépourvue de toute concrétude existentielle. Reste une question que le texte feint d’omettre de poser : pour une éternité de combien de temps. La réponse est entre les lignes.

     

    INONDATION

    Ce n’est que le troisième conte de la série mais en son début il paraît reposant. Commence comme ces idylles prévisibles chères à André Dhôtel, l’on se doute bien qu’Isidore et Orphise vont tomber amoureux. Ce qui ne manque pas de se réaliser. Quand une jeune fille porte un si beau prénom, si mythologiquement chargé, l’on pressent qu’elle finira par se retourner sur ce don d’Isis qu’est Isidore. Nous ne sommes pas au bord du Nil mais en pleine campagne française, en zone inondable. Reste que nos deux amants ne sont en aucune sorte séparés, au contraire réunis pour toujours. Que voulez-vous toutes les histoires ne se terminent pas toujours mal, certaines finissent bien, mais cela n’a aucune importance, les trajectoires humaines ne se définissent pas sur l’échelle de la commune moraline. Il faut savoir lire plus loin que le bout des lignes.

    Il est des textes qui sont plus faciles à lire que d’autres. Pour celui-ci, il suffit de remonter à son origine. Le Conte est celui d’un serpent à deux têtes. Chacune porte un nom, mais avant de les nommer il s’agit d’abord de mieux examiner le lieu. Nous ne sommes pas un champ d’asphodèles mais au milieu d’un cercle - on aimerait le qualifier de magique, restons sérieux - un parterre naturel de fleurs agrestes, de simples séneçons par exemple. Ces fleurs que selon ses caprices l’inondation couve et découvre. Lorsque les eaux se retirent elles surgissent comme avec un plus grand éclat. Orphise et Isidore sont ces fleurs qui s’apparaissent l’une à l’autre dans la splendeur de leur apparition. Ainsi va notre appréhension du monde enclos dans sa banalité existentielle, mais parfois nous prenons conscience de sa présence au travers d’un mince détail, un caillou que le soleil reluit, une brindille que la brise balance. L’univers fait signe, il est nécessaire de se trouver au bon endroit. Au bon moment. Sans quoi le monde n’est qu’un amas indistinct dépourvu de toute signification. Que par cette rencontre propitiatoire il prenne sens ne doit pas nous gonfler d’orgueil et nous pousser à penser que nous sommes porteurs d’un Destin grandiose et exceptionnel.

    Je vous ai promis les noms des deux têtes de la mini-hydre du paragraphe précédent. Aristote est le nom de la première. Du stagirite nous relirons son dialogue De l’Âme. C’est par ce mot que le maître d’Alexandre désigne cette force vitale et primale qui pousse les choses ( inertes ou vivantes ) à quitter le non-être pour l’être. Une leçon de modestie à méditer : la fierté de notre apparence repose sur la viduité esseulante de notre origine. Selon Dhôtel l’amour ne serait que la prise de conscience de cette charge de solitude qui nous incombe. L’amour creuse la tombe de notre désespérance êtrale mais suprême consolation nous sommes deux à la partager. Le deuxième occiput ne porte pas un nom moins prestigieux : Platon n’est pas un fond de culotte philosophique. La leçon du Maître se comprend sans difficulté, vous ne réaliserez votre existence que si vous passez par le filtre de l’image idéale qui la vivifiera de sa forme. Pour comprendre leur limitation amoureuse Orphyse et Isidore ont besoin de se conformer à l’image de la fleur. Atlas, herbier et rituel, disait Mallarmé, car nous fûmes deux, je le maintiens.

    A plusieurs reprises Dhôtel mentionne la présence de chrysanthèmes, ces rameaux d’or que l’on dépose sur les tombes des morts.

     

    VISION

    L’introduction de ce conte nous éloigne des sommets philosophiques. Nous pataugeons dans les marécages la petitesse humaine : fierté masculine et perfidie féminine. Le couple primordial remplacé par le trio infernal du théâtre de boulevard. La question est toutefois d’importance : est-il possible d’échapper à son destin. Celui-ci n’est-il pas le simple résultat logique des accointances existentielles. Vous avez davantage de chance de tomber amoureux de votre voisin que d’un autre être humain résidant à vingt mille kilomètres de votre domicile. La rencontre des deux garçons ne tournera pas au combat de coq. D’abord ils se ressemblent trop, n’ont-ils pas tous les deux cueilli les mêmes fleurs pour le simple fait que normalement selon les lois de la botanique elles ne devraient pas cohabiter. De quoi embarrasser Berthe au plus haut point. Rappelons qu’Embarras est le titre de la toute dernière œuvre inachevée de Dhôtel.

    Berthe n’eut pas à s’encombrer d’un choix cornélien. Ni d’une passion racinienne. Un simple souvenir d’enfance, une réminiscence platonicienne. Et hop, tout d’un coup tout se brouille et s’illumine. Enfants ils ont déjà ramassé des fleurs dans cette prairie ensauvagée, ce lieu déshérité fait irruption en eux, Heidegger parlerait d’éclaircie, Dhôtel emploie le mot de déchirure, ils sont dans le même ici et maintenant avec l’amant concurrent qui tient encore la chandelle de l’Être et désormais définitivement hors-jeu, et en même temps dans le retour à l’avant initial de leur prime rencontre qui les submerge et les relie beaucoup plus profondément que leur arbitraire liberté. Une espèce d’éternel retour en marche arrière. Un peu comme si le temps se décalait quelque peu du lieu prairial et que s’installait une espèce de dichotomie spatio-temporelle dans laquelle désormais, inexplicablement et à l’insu de tous, ils habiteraient et vivraient, maintenus en une étrange solitude partagée, jusqu’à leur mort.

     

    PERSONNAGES

    Nos deux héros ne possèdent même pas de prénom. Un cas d’école jésuistique. Et pourtant ils arrivent sans difficulté dans le pays où l’on n’arrive jamais. Parviennent dans le nulle part mythique dhôthelien. Avec une facilité déconcertante. Dans l’horizon d’une prairie chacun d’eux aperçoit des fleurs qui n’y sont pas. Les deux amoureux obtiennent ainsi la preuve qu’ils recherchent, que leur amour existe en quelque sorte au-dehors d’eux. Tout comme existe un espace en-dehors du lieu qui l’occupe. Si la flèche cruelle de Zénon ne traverse pas la distance qui la sépare de sa cible, ce n’est pas parce qu’elle n’en a pas le temps, c’est parce que l’espace du lieu où se déroule la compétition métaphysique lui manque.

    Le premier paragraphe ne conte que l’évènementiel extraordinaire. Reste encore à survivre quand vous avez réalisé en pleine jeunesse l’exploit de votre vie. Nos deux amoureux se contenteront d’une petite vie sans envergure. Vont où les évènements les portent. N’ont pas de plan de carrière. Aucune extraordinaire conjoncture ne leur permettra d’atteindre honneur et fortune. De simples existences de toute banalité. Ce qui n’empêche pas que l’on s’écarte d’eux, on se méfie, marchent dans une gloire ignorée qui les retranche du monde.

    Mais il y a un troisième étage à la fusée dhôtellienne. La plupart de ses romans s’arrêtent au paragraphe précédent. Mais l’écrivain prend la plume directement. Nous désigne ses héros à la façon d’un instituteur qui de sa baguette commente les portraits de Louis XIV et de Napoléon affichés sur la frise historique. Nos deux amoureux ne sont plus que des images, échappées du monde formel et idéal platonicien, condamnées par le démiurge professoral à se mouvoir dans notre monde d’ici bas. Jouent dans la vie leur propre rôle qu’ils refusent d’endosser puisqu’ils n’en épousent aucun. Sont comme des pantins dans un théâtre d’ombre. Ils sont dépourvus de toute existence, mais ils deviennent par la magie littéraire, des exemples incandescents.

     

    APPARITION

    Les filles sont parfois cruelles. Eléonore a congédié Germain. Dans le secret espoir que désespéré il commette une grosse bêtise. Mais il ne se passe rien. Germain ne pense plus à elle. Dépitée elle se résout à l’apostropher alors qu’il est absorbé par l’insipide paysage d’une ligne de chemin de fer bêtement vide. C’est la prégnance de ce vide qui les réunira. A force d’exister les choses ne sont plus. Elles ne font plus partie de l’étendue du monde. Elles n’en sont qu’un fragment, étranger aux mille autres fragments qui le composent. Le monde n’est qu’un conglomérat de fragmentations solitaires qui n’entretiennent aucun rapport entre elles. Pour Germain et Eléonore, l’amour fut un refuge, désormais ils pouvaient se rassurer d’avoir uni d’une manière irrémédiable leurs deux misérables fragmences en un éclat indubitable.

     

    L’ABSENTE

    Germain se lamente, elle est partie. Il tente de ressaisir son souvenir d’elle dans les lieux où il connut le bonheur. Mais les lieux s’en moquent. Le caillou ne se soucie pas d’avoir été foulé par la grâce de son pied. La pierre est seule, tous les objets du monde sont enfermés dans une solitude absolue. Et Germain n’est guère mieux loti que la plus humble des herbacées. Il est et sera tout aussi seul, le jour où elle reviendra. Mais maintenant il est conscient de cette effroyable solitude qui sépare les êtres. Il n’a plus qu’à attendre le miracle de sa venue. L’espoir fait aussi bien vivre que mourir, ajouterons-nous.

     

    FIDELITE REVOLTANTE

    Ils s’aiment. Ne sont-ils pas heureux ? Non. Incapables de se quitter leur vie devient d’une insupportable monotonie. Trop de bonheur tue le bonheur. Peut-être la nouvelle la plus désespérée du recueil. Nul amant caché dans l’armoire. Qui pourrait venir ? Sinon des êtres innocents qui ne savent rien de la nullité du monde et qui n’en continuent pas moins de vivre selon leur native illumination. Ces personnages hors du commun portent un nom : ce sont les enfants. Mais cela règle-t-il le problème ? Eux aussi vieilliront.

     

    NOUVELLE VUE SUR LE MENSONGE

    Germain est insatisfait de l’amour fidèle d’Eléonore. Qui ne veut que ce qu’il veut. La vie en devient monotone. Nos deux amants se disputent sans cesse. En vain, puisqu’ils sont d’accord. Jusqu’au jour où Eléonore avoue l’inavouable : dire oui, dire non, n’influe en rien la marche du monde qui va de guingois. Comprenez, qui n’existe pas en son entièreté. L’amour n’est ni vrai, ni faux, juste une présence, un absolu des plus circonstanciels.

     

    GLORIEUX MENSONGES

    Il existe deux choses : le monde et notre pensée du monde. Leur coïncidence est des plus compromises. Dans sa solitude Germain imagine la jeune fille idéale. Lorsqu’il la croisera, il n’en croira pas ses yeux. Lorsqu’elle viendra à lui, qui sera-telle, la circonstancielle Eléonore de chair et de sang, ou la fleur absolue de ses pensées. Souvent lorsque nos bras se referment sur un corps palpitant nous ne caressons que notre rêve.

     

    INEXISTENCE

    Le serpent se mord la queue. L’auteur se parle à lui-même par l’intermédiaire d’un lecteur avide de savoir la suite de l’histoire commencée. Le vécu ne lui fournit aucune inspiration. Que deviennent donc ces êtres théoriques de papier que sont Germain et Eléonore. Rien de plus que cette charmante jeune fille imaginaire qu’il a créée de toutes pièces et qui désormais hante son esprit. Dont il attend le miracle de l’advenue. Car c’est ainsi que cela se passe dans la vie.

     

    LE TROISIEME NOM

    Non pas le nom de celle qui fut là Maria, et de celle qui repartit : Marika, mais celui de Maraki, celle qui n’était pas présente chez les deux autres, car autres qu’elle, idéale, attendue en vain durant trente ans. Qui ne viendra pas. Pas ici, mais là.

     

    L’ECHAPPEE

    L’émerveillement de la rencontre amoureuse. Faribole ! Aurélien n’a jamais été captivé par la présence de Victorine dans son entourage. Le jour où il se rend compte de la mystérieuse charge de la jeune fille, pas de chance elle est en train de s’éloigner. Mais peut-être la remarque-t-il parce que justement elle est en train de quitter les lieux. Une étrange corrélation se fait alors dans le cerveau d’Aurélien. N’existe-t-il pas une bizarre similarité avec le fait que si on examine avec attention un paysage des plus banals l’on a l’impression qu’il ne colle pas totalement avec l’espace qu’il occupe, comme s’il cherchait à s’échapper du lieu dans lequel il prend place.

    A leur prochaine rencontre les voici amants pour toujours. Ce n’est pas qu’ils éprouvent une sincère admiration réciproque pour leur personnalité. Non, se reconnaissent dans le simple fait qu’ils ont conscience que leur existence repose sur cette sensation physique que leur vie ne remplit pas tout à fait le lieu qu’elle occupe, comme un verre rempli à sur-bord qui ne demande qu’à s’écouler, qu’à se vider. L’amour reposerait donc sur cette possibilité d’écoulement hors de soi-même, autrement dit sur rien ? Un véritable miracle ? Un véritable miracle !

     

    Nous sautons la partie centrale du livre composé de poèmes que nous reverrons dans notre chronique d’Embarras, pour nous reporter à celle intitulée Autres Textes. Qui regroupe quelques écrits qu’une courte préface de qualifie, faute de mieux, de philosophiques. Des espèces de contes dont l’argument aurait été négligé. Un peu comme une fable de La Fontaine dont il ne resterait que la ‘’ morale’’.

     

    DURAND ( SOUVENIRS )

    Pas de couple. Un seul élément, le masculin, passé au microscope de sa propre présence au monde. Durand est l’être le plus banal que vous puissiez connaître. Aucun trait manifeste, hormis celui de collectionner des revolvers et des bracelets-montres, ce dont il ne se vante guère. Notons toutefois que ces objets sont des boites à mort ou à temps. Mais Durand est fascinant. Ni son existence, ni sa conversation n’offrent pourtant de grands attraits. Imaginez un Monsieur Teste qui ne pense pas et vous aurez l’étendue de l’inanité de cet être théorique. Durand se contente d’être ce qu’il est, un tout petit morceau de l’univers, ni pire ni mieux qu’un caillou ou un arbre. Peut-être le sait-il, ce qui est sûr c’est que celui qui regarde attentivement Durand en prend conscience. Mais un caillou est-il conscient qu’il est un caillou, ou se contente-t-il d’être son état, sans savoir qu’il s’agit d’un état de caillou. ( Heidegger dirait un étant de caillou).

     

    L’AILLEURS

    Les anciens qui n’avaient pas lu Freud disaient que les rêves ne se formaient pas dans notre tête avec nos résidus psychiques, ils les décrivaient comme des nuages d’ions particulièrement subtils qui parcouraient le monde en toute liberté, parfois ils entraient dans votre caboche et alors vous rêviez. Vous êtes ici devant les portes d’ivoire nervaliennes, André Dhôtel réfléchit sur sa pratique d’écrivain : il a passé son temps à forger en ses chroniques fabuleuses des histoires que vous pouvez juger palpitantes ou abracadabrantes. Là n’est pas le sujet. Il faut les concevoir comme des attrape-rêves ou mieux encore comme des nuages d’atomes en goguette qui parfois, par hasard quasi-divin, entrent en contact, et révèlent ainsi, avec d’étranges trames structurelles de l’univers que nos sens élémentaires sont incapables de percevoir par eux-mêmes. Un peu comme la flamme de la bougie trahit l’encre sympathique invisible à votre œil.

     

    RUPTURE

    Un gouffre incommunicable sépare les êtres. Prenons l’exemple dhôtellien type : en une friche quelconque un jeune homme rencontre une jeune fille. Comment l’aborder. Cette opération est impossible. La jeune fille est au fond de l’abîme de sa propre présence par le simple fait qu’elle a pris conscience de l’abîme de toute présence. Il est inutile de lui montrer telle fleur ou tel caillou, car elle ne perçoit que l’abîme de leur présence. Autrement dit que toute présence au monde culmine dans sa propre absence à ce même monde qui n’est qu’une commode nomination qui dispense de vous livrer à l’infinie énumération de la présence du monde qui n’existe pas en tant que monde.

    Revenons à notre stratégie amoureuse. Cette fille remplie d’absence vous ne lui révèlerez votre présence qu’en vous absentant, passez devant elle, faites quelques pas et retournez-vous. Alors peut-être se retournera-t-elle. A vous de jouer, même si les jeux sont déjà faits.

     

    L’EXIL

    Texte très court qui est en quelque sorte la suite logique du précédent. Dans lequel l’amour est né. Mais l’esprit humain est ainsi que sitôt qu’il a découvert une chose, il lui faut la désigner par un autre mot. Ce mot qui nous raconte que l’amour n’est que la sensation du vide et du rien, sera Exil. Mais exil de quoi, de qui, comment ? Dhôtel s’arrête-là.

     

    ( SANS TITRE )

     

    Rédigé en janvier 1991, Dhôtel est mort en juillet 1991. Elle lui donne rendez-vous. Sans préciser l’endroit. Le lieu porte pourtant un nom : celui de nulle part. Le professeur de philosophie pointe le bout de son nez : le ''je suis'' cartésien n’est-il pas situé hors de tout lieu géographique. L’ailleurs philosophique par excellence. Le sujet phénoménologique se veut au plus près de l’objet qu’il étudie, mais l’objet le plus près de moi, n’est-ce pas le moi lui-même et par delà ce moi cette pensée du moi qui me permet de poser le moi nulle part en tout lieu du monde. Ce qui ne nous arrange guère pour nous rendre au lieu de notre rendez-vous. Mais faut-il vraiment y aller ! Zénon d’Elée ne nous a-t-il pas prévenu que nous ne bougeons jamais, même pas d’un quart de pouce. L’ailleurs, le Nulle part, et le moi, sont-ils une seule et même chose ! Et l’Autre, le désir immanent émanant de moi-même vers cette absence que je suis. Vertige abîmal de l’amour. Au bord du précipice, prenez garde de ne pas tomber. Le doux Dhôtel vous y pousse toutefois de toute son œuvre, même s’il n’est pas dupe de l’abîme amétaphysique en lequel se résout et culmine la profondeur de la chute des corps et de l’esprit. Dhôtel, le grand perfide.

    André Murcie.

     

    EMBARRAS

    ANDRE DHÔTEL

     

    Une œuvre par essence embarrassante. Qui tient aussi bien du projet d’œuvre-totale wagnérienne que de l’opérette désopilante. La dernière farce et attrape dhôtellienne. L’auteur nous quitte sur un ultime pied de nez. Si c’était un champignon ce serait une trompette de la mort, revêtue de l’orange incendiaire de l’annamite phalloïde. Vous ne pouvez pas vous plaindre que vous n’avez pas été prévenus.

    A beaucoup, les romans et la poésie de Dhôtel apparaîtront comme empreints d’une certaine vieilloterie littéraire, des thèmes d’un autre âge, d’avant l’apparition de la modernité, une espèce de romantisme du quotidien quelque peu délavé. Et pourtant Dhôtel n’a pas hésité à laisser adapter certains de ses récits à la télévision, ni répugné à écrire des pièces pour la radio.

    Mais avec le livret d’Embarras c’est un peu Pompon les Carillons. Le texte mêle extraits de contes et de poèmes, il devait être récité, parlé et chanté, avec adjonction de musiciens et agrémenté d’une chorégraphie de Dominique Delorme. Les décors peints étaient de Marie-Hélène Castier qui était aussi chargée de la mise en scène. France Dhôtel, la petite-fille du poëte qui repose à ses côtés dans le cimetière de Provins, cheville ouvrière du projet, composa la musique de cet ensemble protéiforme qui ne fut jamais réalisé. Il fut publié en 2008 un coffret à tirage limité avec le texte et les dessins d’André Dhôtel, la partition de France Dhôtel et un CD de sept minutes : lecture du poème Regard par France et passage musical - cordes et voix - censé terminer le spectacle. J’ai eu entre les mains, chez un bouquiniste, un exemplaire de cette publication, trop onéreux pour ma modeste bourse, et me contenterai donc de ne chroniquer que le livret reproduit par l’association La Route Inconnue pour accompagner la parution du précieux Cahier André Dhôtel N° 16.

     

    LE LIVRET

    Constitué d’extraits des Contes et de poèmes. Pour les premiers l’on y retrouve Germain, Eléonore, Victorine. L’extrait permet l’abstrait. La problématique est encore posée plus théoriquement que dans le semblant de scénario contenu dans les Contes initiaux. Dans une historiette amoureuse ce n’est pas l’amour qui est important, mais la possibilité de la rencontre. Il est une manière simple d’expliquer la chose : cela Dhôtel l’a appelé le hasard fabuleux. C’est le nécessaire de l’écrivain : pour conter une histoire d’amour, il est impératif que les deux protagonistes se rencontrent. Mais restons sérieux, quand on ne croit pas au destin et que l’on écrit noir sur blanc que les objets épars de l’univers sont isolés en eux-mêmes et dans l’impossibilité de se rencontrer puisqu’ils sont auto-enfermés dans une solitude irrémédiable, que dire de plus !

    Pour vous en échapper vous n’avez que deux solutions philosophiques : Parménide accompagné de son homme de main Zénon, ou alors Berkeley. Dhôtel nous expose son bricolage philosophique à lui, abstrus et subtil, en confie l’explication à la verroterie de sa poésie. De haute métaphysique. Qui se méfie de l’alexandrin mallarméen. Ainsi dans la longue suite des Chants 1 à 10 proposée dans le Cahier André Dhôtel N° 16, le lecteur ne manquera pas de dévoiler le poème Vieille chanson du jeune temps de Victor Hugo, remanié sous forme d’apologue qui font davantage appel au premier livre des Fables de La Fontaine qu’à la bouche d’ombre révélatrice hugolienne.

    Le premier vers du premier poème donne le ton, celui de Critias, ‘’ Il n’y avait rien’’. Même pas le vide. Car quand il n’y a rien au début de l’histoire, vous ne pouvez même pas compter sur le Dieu créateur de la Genèse. Vous n’avez plus qu’à attendre - sans y croire - que quelque chose arrive. Et évidemment quelque chose arrive : l’amour où l’on n’arrive jamais. D’où la terrible solitude qui sépare et réunit les amants. Qui sont bien obligés de s’en contenter, l’amour rend les fous heureux et comme l’énonçait clairement le titre d’un roman de Dhôtel, un jour viendra. Les promesses rendent les fous joyeux. Mais vous n’êtes pas obligés d’y croire, que vous, de cette histoire, vous soyez lecteur ou protagoniste. Et peut-être même écrivain. D’ailleurs quand cela arrive dans la vraie vie ( celle que Platon définissait comme la fausse ) l’on en est bien embarrassé. Pour Dhôtel c’est à ce moment qu’il se dépêchait de terminer son roman. Un peu comme quand vous freinez à mort sur une autoroute pour éviter une collision malencontreuse. Oui mais là, il faut bien continuer l’histoire puisque c’est exactement le sujet du livret. Là où la prose est à la peine, la poésie se charge de terminer le travail. Une poésie rythmiquement boîteuse qui n’a plus que n’importe quoi à relater puisque l’histoire est sans queue ni tête car rappelons-le ce qui était du domaine de l’impossible est tombé dans le champ du possible réalisé. Imaginez un truc aussi stupide qu’un coup de dés qui abolisse le hasard. Il est sûr que hormis l’y taire il n’y a rien à faire.

    Reste une solution : déclarer que ce qui arrive n’a pas de cause. Donc totalement imprévisible. Mais ce genre d’assertion est dangereuse, elle commet deux meurtres en s’énonçant, songez qu’elle éradique d’un trait de plume aussi bien le Dieu de la Bible ( pas vraiment une grande perte à notre sens ) et Aristote ( ce qui nous paraît plus embêtant, voire plus embarrassant ). Que voulez-vous, il faudra faire sans.

    Supprimez les deux ordonnateurs, au-delà et en-deçà de toute logique, de toute vérité, de tout mensonge, il ne reste que le chaos informel. Il faudrait un Orphée pour remettre un semblant d’ordre dans tout cela. Dure tâche pour l’humble poésie. Faudra tout de même bricoler une explication du genre : l’Eternel Retour des choses qui n’ont jamais été.

     

    Dhôtel tire sa révérence, sans tambour ni trompette, sur cette dernière visée. Nietzsche n’y avait pas pensé. Un coup d’éclat.

    Passez Pompon les carillons, les portes sont fermées.

    André Murcie.