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AU HASARD DHÔTELLIEN ( 17 ) JEAN FOLLAIN.

AU HASARD DHÔTELLIEN ( 17 )

...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

2021

La collection Poètes d'Aujourd'hui de Pierre Seghers fut une des plus belles réussites de l'édition française, nous n'évoquons point le nombre de tirages atteint, mais le fait qu'elle fut pour beaucoup de lecteurs un lieu de passage favorisant l'entrée dans l'intimité des poëtes et le domaine de la poésie. Dès 1956, André Dhôtel consacra un volume à son ami Jean Follain. Nous nous intéressons ici à l'édition de 1972 revue, corrigée et augmentée, publiée quelques mois après la mort du poëte disparu en 1971.

JEAN FOLLAIN

ANDRE DHÔTHEL

( Poètes d'Aujourd'hui N° 49 / Juin 1972 )

Les premières pages du premier chapitre parlent peu de Follain. Nous sommes presque en une description d'un paysage qui paraîtrait, si ce n'était une minutie par trop méthodique, extraite d'un roman de Dhôtel. Les titres de certains recueils de Follain, Chef-Lieu, Territoires, Appareil de la terre, nous invitent à suivre ce chemin qu'emprunte Dhôtel. Nous sommes au pays natal de Follain, à Casiny, bourg perdu en pleine campagne Normandie, pas très loin de Saint-Lô. Une différence notable avec les paysages dhôtelliens, l'espace est quadrillé, pas d'ouverture, le ciel est trop haut et les haies du bocage enserrent les champs... La vie de Follain est silhouettée dans cette première partie du livre. Un enfant sage, qui travaillera bien à l'école, qui passera son bac sans difficulté et obtiendra une licence de droit. Ce choix d'études peut paraître déroutant pour un poëte, peut-être est-il bon de se rappeler qu'il est des analogies plus subtiles que l'on ne croit, qu'entre le quadrillage du bocage normand et le réseau des lois et des codes civils, il existe quelque ressemblance secrète mais évidente pour ceux qui s'essaient à y regarder de près. Cet enfermement n'empêchera pas que, sa profession y aidant, Jean Follain effectuera de lointains voyages jusqu'au Japon.

L'on se plaît à décréter que la poésie de Follain est une de celles qui opèrent une coupure épistémologique avec le surréalisme. Bye-bye le stupéfiant image. Entre nous soit dit lorsque l'on regarde les photos du groupe surréaliste, tous ces jeunes gens dument cravatés et costumés ne sont guère stupéfiants, Follain né en 1903, ne se départira jamais d'une élégance costumière de bon aloi... D'ailleurs le premier groupe d'artistes auquel il s'affilie se nomme les Sages, nous sommes loin des Hirsutes, des Zutistes et de Rimbaud. Il semble qu'au tournant du siècle quelque rapport avec la bohème romantique se soit rompu...

N'empêche qu'il existe un lien effectif entre Rimbaud ( qu'il n'a jamais revendiqué ) et Follain. Il gît dans l'enfance en ce sentiment de plénitude absolue à partir duquel Arthur a bâti la plus haute tour de sa révolte poétique ( voir notre Feuillet Littéraire 14 consacré à Rimbaud et la révolte moderne de Dhôtel ). Cette magnificence existentielle Follain l'a connue. Mais pas que. Tout jeune, une intuition, résultat de ses observations, se glisse en lui : au moment même où vous accédez à un instant d'immense intensité du bonheur de vivre, à l'autre bout de la terre, mais surtout tout près de vous, dans le même village, dans la maison, dans la pièce même où vous vous tenez, à quelques centimètres de vous, se déroule un drame, ne serait-ce que la mort d'un insecte... ou même au fond du jardin un vieux mur de pierres qui s'écroule... la mort est là, ou alors la manifestation de cette idée que toute chose est vouée à disparaître, l'assiette que vous essuyez, qui glisse de vos mains et qui se brise à terre.

Cette fêlure parcourt toutes les textes de Follain qu'ils soient de prose ou en vers libres. Le bonheur n'est jamais pur, le malheur non plus. Mais c'est ce dernier qui empoisonne notre résidence terrestre. Et qui finit par avoir raison de nous. Quelles conduites tenir face à cet état de fait. Ce n'est point dans le but de conjurer le sort final, mais plutôt de lui opposer des paravents illusoires qui ne protègent de rien mais qui expriment notre détermination à s'opposer symboliquement à sa menace que Follain sera un homme de rituels, non pas dans sa poésie, ses poèmes ne seront jamais des mantras protecteurs, mais dans sa vie. Dhôtel cite sa connaissance exorbitante des cérémonies catholiques, mais sans doute dans sa vie individuelle s'en imposait-il d'autres, peu repérables par ses concitoyens mais qu'il devait non moins suivre des plus scrupuleusement. Ainsi Dhôtel note-t-il qu'il revêtait pour les discours des distributions de prix un costume attitré... Aurait-on affaire à une résurgence d'un nouvel ordre du dandysme...

La scrupuleuse attention prêtée au déroulement d'une messe induit que Jean Follain était chrétien. Tout comme Dhôtel. Mais un catholicisme peu prosélyte. Tous deux donnent l'impression que la foi n'a que peu d'importance dans leur attachement religieux. Ils semblent croire parce que c'est ainsi que les hommes vivent. Depuis leur enfance. Depuis toujours. Depuis l'éternité. L'on naît catholique comme l'on naît français. Ne sont pas dupes, mais ne veulent rien changer. C'est ainsi, l'on est comme cela. Ces hommes procèdent d'une génération née avant la modernité industrielle sur-multipliée par la guerre de 14-18.

Tout est question d'époque, semblons-nous dire. Oui, mais Follain et Dhôtel auront tendance à amplifier ou simplifier le problème. Tout est question de temps. Précisent-ils. Les titres des recueils de Follain nous invitent à entrevoir le cheminement de leur pensée : L'épicerie d'enfance, Usage du temps, Des heures, Tout instant, comme si la vie n'était qu'une succession d'instants, dont certains plus importants, que la poésie met comme en exergue dans l'existence. Ne serait-ce pas cela Exister pour un poëte ?

Lorsque Dhôtel reprend son ouvrage après la disparition de son ami l'évocation de sa mort est étonnante. Dhôtel semble juger que la mort de Follain arrive à fin nommée puisque que son œuvre est achevée. Or Follain, écrasé par une voiture, n'a pas vu la camarde fondre sur lui, sinon dans les dernières cruciales secondes, il ne l'a pas attendue durant toute une longue maladie, il ne s'y est donc pas préparé spécialement. Toutefois ce qui est important selon Dhôtel, c'est que son dernier recueil de poésie vient d'être publié. Si le poëte était sorti indemne de son accident, tout laisse à supposer qu'il en aurait écrit de nouveaux. Le titre de cet ultime recueil aide à comprendre la vision de Dhôtel.

Espaces d'instants, ainsi s'intitule-t-il. Jean Follain venait-il de réaliser le grand-œuvre alchimique de son itinéraire poétique... Celui de la coagulation et celui de la séparation. Si le bonheur existe dans le temps même durant lequel le malheur se déroule, ces deux événements ont lieu certes dans le même temps mais en des espaces totalement autonomes. Cette concomitance ne relève même pas du hasard. Car si les espaces sont séparés, les temps le sont aussi. Ainsi Dhôtel aime à rappeler que les univers des fleurs et des hommes s'ils sont étroitement imbriqués n'en sont pas moins étrangers l'un à l'autre. Vivent selon des modalités logiques différentes. Toutefois dans Les rues dans l'aurore, Georges Leban apprend l'existence de la sœur de sa bien-aimée morte par cette étrange manie partagée par les deux frangines de décapiter les fleurs lors de leurs promenades... Il existerait donc une occasion, ici de bonheur, suscitée par le hasard qui permet la réunification de ce qui est séparé et parfois par-delà la mort. Dans Des trottoirs et des fleurs, cette réunification atteint à des dimensions cosmiques.

Dhôtel part-il du principe que Follain en son dernier livre parvient aux mêmes conclusions que lui, ou l'ensemble de l'œuvre de Follain lui permet-elle de conforter les siennes, peut-être même l'aide-t-elle à synthétiser ce qu'il pressent encore confusément. Il est difficile de répondre nettement à ces hypothèses. Les sentiers de la création sont aussi des chemins qui ne mènent nulle part. Ce qui est sûr c'est que ces quatre-vingts pages de Dhôtel aident à entrer de plain-pied dans l'espace poétique de Jean Follain. Le plus beau des cadeaux que l'auteur de L'azur pouvait faire à la postérité de Follain.

André Murcie. ( Janvier 2021 )

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