AU HASARD DHÔTELLIEN ( 2 )
...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...
2018
ANDRE DHÔTHEL
LE GRAND Rêve DES FLORAISONS
( Collection De Natura Rerum )
( Klincksieck / Mars 2018 )
Les nouvelles parutions de Dhôtel sont à fêter ! Celle-ci en son principe un peu moins que les autres puisqu'elle participe du pot-pourri – genre végétal par excellence - chapitres issus de La Chronique Fabuleuse et de La Rhétorique ( non moins ) Fabuleuse auxquels ont été adjoints des textes éparpillés en différentes revues. Attardons-nous sur André Dhôtel promeneur, le remarquable article de Jean Grosjean, il aurait fait une excellente préface, loin de se contenter de présenter les rapports de Dhôtel et de la Nature, l'auteur de La Lueur des Jours utilise la méthode anamorphosale qu'emprunte par exemple l'incertain héros de Les Voyages Fantastiques de Julien Grainebois. Il ne se change pas en arbre mais son style épouse le phrasé si particulier de Dhôtel à tel point que le lecteur distrait se demandera quelle surprenante infatuation égotiste aurait poussé son romancier préféré à parler de lui-même à la troisième personne.
Les fleurs ne sont qu'un prétexte. Dhôtel les aime pour leur beauté certes, mais cela ne regarde que lui et n'est pas plus intéressant que si je vous faisais part de mon amour immodéré pour les sardines à l'huile. Dhôtel voit une fleur et immédiatement il voit l'absente de tous bouquets. Non ce n'est pas la rose idéale de Monsieur Platon. La réponse est beaucoup plus mystérieuse : l'Homme, qui n'est pas là. Vous, moi, nous, tous. Dhôtel délaisse la sagesse socratique et s'en va batifoler dans les jardins de l'antique et primale sophistique. Commence doucement pour ne pas nous perdre. Nous parle de nos rêves. L'est un peu comme Nabokov qui tenait Freud pour le plus grand des auteurs comiques, il ne confond pas le rêve avec les résidus psychiques de nos angoisses – caca, pipi, bobo – il tire la chasse dessus et ne s'en préoccupe plus. Nos rêves ne nous appartiennent pas. Sont tissés d'atomes plus subtils, regroupés en essaims, qui voyagent en une dimension astrale que nos sens n'appréhendent guère mais qui parfois se glissent dans la corolle de notre cerveau endormi... Les rêves viennent d'ailleurs, les grecs disaient qu'ils étaient envoyés par les Dieux. Ne nous étendons guère sur cette manière de voir, Homère, Nerval et Henri Bosco nous en ont déjà longuement parlé...
Ce genre de discours peut sembler plus difficile à tenir à propos des fleurs, d'abord elles ne marchent pas et leurs présences obstinées sont des moins évanescentes. Pourtant les fleurs se déplacent, les abeilles, le vent, les oiseaux aident à leur éparpillement. Par cette évocation de la propagation des graines nous semblons être revenus à la tangibilité scientifique de nos vieilles leçons de choses. Vous n'y êtes pas encore, l'apparence des choses ne résout en rien leur mystère. Pourtant dans le livre on a fait appel aux merveilleuses illustrations de Vanessa Damianthe, et à Paul Berthet, naturaliste patenté, qui photos à l'appui, vous aide à comprendre ces phénomènes de dissémination.
Vaudrait mieux parvenir à percer leur logique. C'est fou de voir comment systématiquement, dès que l'on a chassé Platon de la pelouse c'est Aristote qui se radine. Un peu en pure perte. Car le monde végétal n'a pas de logique. Du moins pas la nôtre. Dhôtel nous l'explique longuement, je vous laisse le plaisir de vous perdre dans les bosquets virgiliens de son argumentation. Le monde n'est pas une République, une et indivisible. L'est formé de tranches parallèles qui s'emboîtent et s'imbriquent les unes dans les autres mais qui ne s'interpénètrent pas et s'ignorent souverainement. Un ensemble de fragments qui vous donnent l'illusion de représenter un beau dessin. C'est bien là le problème, car si le monde est votre représentation, il n'est peut-être pas votre volonté. Vous ne savez pas qui ou quoi vous côtoyez. Apprenez à lire les signes. Même s'ils n'ont pas été disposés à votre intention. Ne demandez pas par qui, mais pourquoi. Cela vous évitera de chercher un responsable.
Mêlez-vous de vos affaires. De vos amours par exemple. Le grand sujet des romans de Dhôtel. Nous n'en sommes pas si loin que cela avec ces maudits végétaux. Jamais vous n'arriverez à remettre à votre amie le bouquet de fleurs que vous n'avez pas cueilli pour elle, même si vous le tenez très fort dans votre main. C'est que le temps se fragmente autant que la distance que la flèche du cruel Zénon se devrait de parcourir. Tout cela pour comprendre pourquoi les amoureux de Dhôtel ont un mal fou à se rejoindre. Oui je sais, presque toujours à la fin de l'histoire le miracle se produit, mais en tant que romancier Dhôtel ne tient pas à décourager ses lecteurs. Par contre, il se sent beaucoup plus libre quand il endosse en amateur le rôle de naturaliste, cela lui permet de nous faire part d'une vision beaucoup plus sombre et énigmatique de l'univers. Le retour à soi-même, et à l'autre – en tant qu'espèce ou individuel - est toujours solitaire. ( 05 / 04 / 2018 ).
Le reste du volume est constitué de plusieurs textes de Dhôtel ayant trait à la nature. Les deux premiers sont issus de La Chronique fabuleuse, sans doute vaut-il mieux les lire dans cet ouvrage, toutefois leur cueillaison permet de les appréhender non pas en simples nouvelles isolées de leur ensemble mais de les goûter selon limpidité de leur écriture qui confine au poème en prose. Les Considérations théoriques sur les promenades semblent s'enfuir sur plusieurs chemins de traverse, toutefois nous ne citerons que cette étrange remarque, nous ne marchons point vers l'au-delà, mais nous marchons dans l'au-delà. Sans le savoir. Car si le monde des fleurs côtoie celui des hommes, celui des hommes déborde celui des Dieux. Une des très rares pages de Dhôtel où deux mondes s'interpénètrent par porosité capillaire, le contraire du clignotement d'un éclat de lumière. Les six autres textes sont à lire à titre de curiosité. Au sens fort de ce terme. Des réflexions toute benoîtes sur lesquelles il vaut mieux ne pas trop s'attarder car alors elles se transforment en redoutables paradoxes. Dhôtel ne pose pas le problème, il évoque le mystère. Ne le résout jamais. Le mystère est-il seulement mystérieux. De merveilleux objets de rêve, à méditer.
Vous reste encore à admirer les illustrations de Vanessa Damianthe qui transfigurent ce délicat opuscule en véritable livre d'art. Les esprits moins enclins aux songeries dhôtelliennes se rassureront en fin de volume en étudiant la série de photos qui suivent la postface de Paul Berthet. Ils risquent d'être déçus, l'objectivale représentation des leurres naturels n'en sont pas moins aimantées de beauté et de poésie...
André Murcie. ( 2018 )