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AU HASARD DHÔTELLIEN ( 20 ) LETTRE OUVERTE A RIMBAUD.

AU HASARD DHÔTELLIEN ( 20 )

...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

2021

NOËL TUOT

LETTRE OUVERTE A RIMBAUD

( Réédition de 2008 de la Lettre Ouverte à Rimbaud, texte de 1978 de Noël Thuot, ici précédée de la préface qu'avait rédigée André Dhôtel pour La Promenade, pièce de théâtre parue en 1977. )

Qu'est-ce qui a pu rapprocher deux auteurs aussi dissemblables que Noël Tuot et André Dhôtel ? La réponse est aisée, leur proximité géographique. La maison ardennaise de vacances de Dhôthel n'était sise qu'à une dizaine de kilomètres de celle d'André Tuot. Quoi de plus normal qu'un jeune poëte s'en vienne chercher conseil et protection auprès d'un confrère confirmé... Pourtant rien de plus dissemblable que ces deux caractères. Tuot n'est qu'un jeune homme en colère, il en serait même le prototype, si les prétendants n'étaient si nombreux. L'on connaît la simplicité souriante – qui n'en cache pas moins de troubles abysses - de l'auteur de Lumineux rentre chez lui. Oui, mais ils possèdent tous les deux un ennemi en commun. Né lui aussi à quelques kilomètres de leurs résidences. Un aîné un peu trop prestigieux, encombrant. Face à un rocher il n'y a que deux stratégies possibles. Celle de Tuot : la dynamite. Celle de Dhôtel : l'érosion. Dhôtel a passé une bonne partie de son existence à contourner Rimbaud – il lui consacra plusieurs livres – mais de très près, de manière arasante, à en adoucir la surface par trop rugueuse. Ne nous faisons pas de Rimbaud une montagne, semble-t-il nous dire, derrière l'effulgence des mots, pour qui sait lire, on reconnaît une préhension du réel somme toute pas si éloignée de nos propres sensations...

Tuot tue. Dans le premier paragraphe de son introduction, Dhôtel prévient son lecteur. Attention Tuot n'y va pas de main morte. Compare carrément Rimbaud à Hitler et le traite de fasciste. Ne dénonce en rien le contenu idéologique de ses poèmes, quoique en cherchant bien l'auteur des Illuminations nous présente une vision de l'Homme qui serait plutôt celle du Surhomme... Ce n'est toutefois pas le principal reproche que Tuot lui adresse. En veut moins à Rimbaud lui-même qu'à ses lecteurs, ses zélateurs, ses thuriféraires, qui l'ont juché si haut sur un piédestal que son ombre empoisonne les imprudents et les téméraires qui s'en approchent... Il ne serait plus possible ni nécessaire pour un jeune poëte d'écrire de la poésie puisque Rimbaud a tout dit. Messieurs les poëtes, allez vous rhabiller, nous n'avons plus besoin de vous. Notons que Rimbaud n'y est pour rien, c'est aussi une manière de rejeter la faute sur les autres, de se dédouaner des ses propres faiblesses, et plus grave de participer à son insu peut-être, à cette vaste démolition de l'antique et fondatrice culture européenne suscitée par les déconstructivistes de la french théorie... démarche typiquement rimbaldienne, souvenons-nous de l'Europe aux vieux parapets...

Après cette longue introduction, penchons-nous d'une façon plus précise sur le texte de cette Lettre ouverte à Rimbaud. Première surprise, le texte court sur plus de cent pages, sans être long, pratiquement trois vers ( blancs et irréguliers ) au maximum sur chacune d'elle. La lecture ne s'avère pas fastidieuse, le lecteur se trouve happé par le courant, a toujours le désir de connaître la suite, de savoir ce qui se passe après. Une réussite stylistique, des mots simples mais magnifiés par une rythmique implacable. Deuxième surprise, l'on s'attend à ce que Tuot agonise d'injures Rimbaud, mais non, il possède une autre tête de turc. Stéphane Mallarmé. Dont il s'occupe d'abord toute affaire cessante. Cela ne nous surprend pas. A tout seigneur tout honneur. Rimbaud ne fut qu'un galopin, le grand théoricien de la poésie – qui n'écrivit jamais un ouvrage théorique - Mallarmé, c'est le Maître. Or les anarchistes à la Tuot, n'ont qu'un seul précepte, ni Dieu, ni maître ! Tuot a tôt fait de décapiter ce professeur qui sait tout et qui se moque de ses élèves. Sur le cou coupé de Mallarmé – voir la décollation du Baptiste dans Les noces d'Hérodiade - à la manière de l'Hydre de Lerne repousse celle de Baudelaire. Tuot vient d'occire le Maître, mais Baudelaire ne se prend pas pour une merde, pardon pour un étron moravaginien, déteste tous les poètereaux à la Tuot, ce n'est pas lui qui perdra du temps à leur décoller le chef, l'a mieux à faire, tuer le seul adversaire digne de lui : Dieu ! Ne s'intéresse pas aux petits joueurs. Mallarmé non plus, ce n'est pas qu'il n'est pas mort, c'est qu'il est encore vivant, travaille à une drôle de machine qui fabrique par milliers des espèces de nains de jardins, qui ne sont autres que des mini-Rimbaud. Se mettent tous à écrivailler des poèmes, Excédé, Tuot nous en délivre en les brûlant vifs, profite de l'occasion pour se débarrasser de Mallarmé. Faut toujours un survivant pour la suite de l'histoire. Un petit-Rimbaud a survécu, c'est le vrai ! Tuot le traite de fasciste. Tuot le tue. De son ventre sort une femme, Tuot la tue. De son ventre sort un ver solitaire. Tuot veut le tuer. C'est la poésie. Du moins le vermisseau le prétend-il. Tuot ne le tue pas. Il le laisse s'enfuir et rentre chez lui.

Fin de l'apologue. A chacun son interprétation. Pourquoi des poëtes si la poésie n'est qu'un lombric. Cette Lettre ouverte à Rimbaud n'est-elle que pur nihilisme. A moins qu'il ne faille la lire comme un terrible constat, celui de la faillite de la poésie du vingtième siècle. Déjà cet appel aux maîtres du dix-neuvième, Mallarmé, Baudelaire, et à l'initiateur de la poésie moderne, Rimbaud. Tout cela pour en arriver à cette révolte inutile et stérile. Aucun poëte du vingtième n'est nommé, même pas un de ces surréalistes qui se réclamèrent tant de Rimbaud et contribuèrent à édifier son mythe. Ecrasant, décourageant. Né en 1945, ayant suivi des études de lettres qui le conduisirent à devenir professeur de français, Noël Tuot est-il depuis ses années lycéennes resté prisonnier d'un enseignement privilégiant le romantisme au sens largement historial de ce terme, à tel point qu'il a été incapable de surmonter ce lourd fardeau. Ce legs dont il n'a pu s'inscrire dans le prolongement qu'en s'en voulant le fossoyeur. A-t-il essayé de combattre sa souffrance dérélictoire devant sa propre incapacité à surmonter cette tâche en usant du blasphème, comme s'il confondait la mort de la poésie avec la mort de Dieu.

Le Cahier N° 8 de La route inconnue présente des extraits de sa correspondance avec André Dhôtel et des poèmes notamment La promenade. Il est sûr que Tuot entrevoit la poésie comme un combat contre l'ange et peut-être même s'octroie-t-il de temps en temps sans aucune forfanterie le rôle de l'ange. Une puissance incoercible à laquelle il n'oppose que ses faibles forces, même si c'est lui qui provoque la lutte, afin de puiser dans ce douloureux corps à corps un peu de cette énergie qu'irradie cet ennemi trop intime pour être honnête. D'où sa colère et sa vitupération mirlitonesque contre cette face invisible qui lui ressemble tant.

Cette Lettre ouverte à Rimbaud est suivie sans préavis, sans préface, sans explication d'une section nommée Dessins de Noël Tuot. Le lecteur a de quoi être surpris. Encre noire et encre rouge. La mort et le sang. Rien de plus. Le désespoir et la révolte. Rien de moins. Les plus embarrassés s'en tireront en affirmant que ça ressemble à des dessins d'enfants. Ils n'oseront pas employer le terme de gribouillis. D'autres affirmeront que ces tâches, ces giclées sont les résultats de tests de Rorschach inquiétants. S'ils sont là ce ne peut-être par hasard. Dans le Cahier N° 8, il essaiment les pages, tels de noirs paraphes en guise de signature. Sans doute Noël Tuot l'a-t-il désiré. Le hasard fait bien les choses. Souvenons-nous de ces coïncidences miraculeuses qui parsèment les romans de Dhôtel. Le lien qui unit le romancier au poëte réside-t-il ici dans ces textes de Tuot qui évoquent ce prince du hasard métaphysique que fut l'auteur du Coup de dés. Sans compter l'épigraphe de Roland Barthe en exergue du volume '' Persévère même si personne ne te lit. Tu tiens là ton coup de dés''.

Tuot s'est-il approché trop prés de l'absolu de la poésie. La vie ne l'a pas épargné. L'on ne glisse pas la moindre parcelle de son corps et de son âme dans la sphère éthérique. A la suite d'un accident Tuot est devenu hémiplégique et aphasique. Le hasard ou les dieux lui auraient-il fait un croche-patte. Il est bien connu qu'il n'y pas de hasard. Mais il reste Noël Tuot et ses dessins écrabouillés qui font signe. Mais de quoi ?

André Murcie. ( Octobre 2021. )

 

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