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SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 05

SUITE DHÔTELLIENNE 05

 

LE NEVEU DE PARENCLOUD

ANDRE DHÔTEL

( Grasset / 1960 )

 

Deuxième lecture. Vingt ans après. Il est important de lire Dhôtel dans l'ordre chronologique. Publié en 1957 Saint Benoît Joseph Labre a été un gros pensum pour notre écrivain. Un livre qu'il n'a pu mener en laissant libre cours à son imagination. Une biographie, fût-elle celle d'un Saint demande un minimum de véracité historique... Dhôtel s'en est plaint. Il n'a d'ailleurs jamais recommencé. Celle qu'il consacra plus tard à Jean-Jacques Rousseau lui coûta moins de peine, l'existence des Confessions et l'abondance des documents existants lui facilitèrent la tâche... Une fois le livre publié, lui restait donc à revenir à lui-même.

La parution de Les aventures fantastiques de Julien Grainebis, lui permirent de sauver la mise, des contes carrément inscrits dans une veine fantaisiste, dans le genre vous m'attendez au tournant, j'ai pris un autre chemin, vous ne trouverez guère mieux.

Encore lui fallait-il revenir à lui-même. Retrouver son public. N'avait-il pas été désorienté par cette hagiographie qui sentait un peu trop la militance catholique ? Double difficulté, ne donner à aucun prix l'impression de se renier. Cela aurait déplu à son lectorat d'obédience chrétienne ! Chemin étroit. Et bifurqué. Achats, ventes de terrains, le livre semble coller à la réalité humaine la plus plate. Il n'ira pas bien loin. Dhôtel se souvient-il du succès de Le pays où l'on n'arrive jamais, décide-t-il de suivre cette voie, tout en prenant garde de ne pas rater – c'est ainsi qu'il jugeait son Prix Goncourt – ce roman qui assit sa notoriété.

Si la figure de l'oncle Parencloud domine les premières pages, c'est son neveu qui bientôt en devient le héros central. A seize ans l'on peut se croire un homme, mais les fantasmagories de l'enfance ont du mal à s'éteindre. Gilbert se lance dans la quête passionnée, désabusée et désespérée d'Edmée. Les adultes ne sont que la traîtrise du monde, l'incarnation de la fourberie éhontée. Gilbert se trouvera des amis. Des marginaux qui poursuivent le rêve de leur petite vie accrochée à la beauté du monde. N'en reste pas moins seul. Certes Dieu est avec lui, églises, messes, procession, prières, mystérieuses présences semblent sinon intercéder en sa faveur du moins lui insuffler le courage de continuer sa quête...

Bien sûr il retrouvera Edmée, bien sûr un jour ils vivront ensemble, bien sûr ils travailleront dur, le retour à la réalité quotidienne est assuré. Mais entre temps ils habiteront peut-être pas au Paradis, mais une utopie terrestre bien réalisée. Un hameau de dix maisons. Perdu en pleine campagne. Pas du tout une communauté à la mode hippie des années soixante-dix. Des solitaires – qu'ils vivent seuls ou en famille – des gens qui se sont écartés de la société, des résistants à la marche du monde, ne croient peut-être pas en dieu mais pas du tout en l'Homme. Même pas une idéologie concertée. Une exigence toute personnelle de s'écarter de l'immense majorité des citoyens. Entre les vraies richesses de Giono et le jardin de Voltaire à cultiver. Un monde idyllique selon Dhôtel.

Comme s'il s'était fabriqué une bulle de rêve et de survie. Comme s'il était important que ce possible existât, peut-être même pas dans la réalité des jours, mais quelque part dans un coin de roman. Que quelque chose de l'existence humaine ne meure pas. Et subsiste. Une espèce de possibilité, irréalisable ou non, de niche écologique de survivance dont la seule pensée lui donnait le courage de vivre. Et dicte sa conduite intérieure. Comme s'il avait à partir de ses expériences existentielles et de sa pratique d'écrivain, construit une espèce de vaisseau mental interstellaire désormais indépendant de lui, naviguant dans une dimension autre et non soumis à la disparition temporaire, à la mort. Cette terrible sensation, que quoi qu'il arrivât dans le futur de sa vie, il avait commis un acte qui donnait signifiance à l'univers. Puisqu'il était parvenu à bâtir un refuge hors du temps.

André Murcie. ( Septembre 2020.)

 

1961

MA CHERE ÂME

ANDRE DHÔTEL

( Collection Libretto 135 / Phébus / 2003 )

 

Avec ce livre nous entamons une longue série de chef-d'œuvres dhôtelliens. Je suis de ceux qui pensent que le meilleur Dhôtel est sur la fin ( troisième tiers ) et non sur le début. Ma chère âme, une expression typiquement grecque, vous la trouverez plus de cent fois conjointe souvent à l'exclamation Sainte Vierge ! Dès la première page nous sommes en Grèce, peuple de haute croyance chrétienne, mais cet aspect est en quelque sorte subsidiaire. Un des romans les plus fascinants de Dhôtel. Notre auteur y traque cette notion de double que nous avons relevée dans la plupart de ces livres précédents. Le livre se prête à deux lectures, l'une évidente, l'autre plus mystérieuse, d'autant plus que Dhôtel n'entrouvre pas la porte des galeries secrètes.

Juste avant de quitter son île natale de Samos pour ses études au lycée d'Athènes, Pierre tout adolescent, suit une fille sur les rivages escarpées. Une journée merveilleuse. Elle s'appelle Achyro. Un surnom qui signifie paille pour ses mèches blondes. Ses copains l'avertissent, elle n'est pas le seul garçon qu'elle ait embrassé. L'année suivante son oncle Iorgos l'emmène à Paris, dans son magasin de fruits et légumes. Sur le bateau il apprend qu'elle s'est noyée... Lourd chagrin refoulé, mais toujours dans son esprit le souvenir inoubliable. Les années passent, les évènements s'enchaînent d'une manière quelque peu bizarre, une vieille histoire de haines familiales qui se transmettent de génération en génération. Une dizaine d'années plus tard, il tombe amoureux d'une jeune fille brune qui se prénomme Hélène. Ils se marient. Une petite fille naîtra. Mais un jour transparaît d'étranges reflets blonds dans ses cheveux. Oui, c'est elle Achyro.

Pas tout à fait, elles étaient deux sœurs qui se ressemblaient, qui s'échangeaient les vêtements, qui partaient chacune leur jour embrasser les garçons sur les falaises, et elle ne se souvient pas de lui. Peut-être était-ce sa sœur. Le doute ronge Pierre. Je ne vous en rapporte pas plus. Le roman est palpitant. Evidemment Achyro numéro 2 n'est pas morte, et revient...

En voilà assez pour l'aspect exotérique de cette œuvre. Dhôtel le renforce, contrairement à son habitude, l'action est ancrée dans la réalité historique, nous voyons Pierre dans les tranchées de 14, rappelé en 1939, s'engager dans la Résistance et nous suivons les avanies de la Guerre Civile en Grèce. Difficile de faire plus réaliste.

Mais une autre lecture est possible. Juste une phrase. Et si Achyro était vraiment morte. Un mort n'est-il pas plus dangereux que mille vivants. Et pourquoi les morts reviennent-ils. Pensez à Une Ombre de Bosco et à son Eurydice qui revient chercher Orphée... D'ailleurs Pierre a une belle voix. Attention vous êtes sur un abîme. Qui a l'air de s'approfondir. De se multiplier, que sont au juste les filles d'Achyro 1 et d'Achyro 2. Et cette petite fille rencontrée en Angleterre...

Et en plus Dhôtel vous fait de ces tours de magie, vous entortille le tout comme l'on enfourne un kilo d'oranges dans une feuille de papier, à tel point que vous ne voyez plus rien ni l'enveloppe, ni les fruits. Un roman très lent, il ne se passe pas grand-chose, mais à chaque page tous les personnages acquièrent une extraordinaire densité. La folie, la passion, la mort règnent d'un bout à l'autre du livre. D'ailleurs une fois que l'on est né, meurt-on vraiment ?

André Murcie. ( Octobre 2019.)

 

1962

LES MYSTERES DE CHARLIEU SUR-BAR

ANDRE DHÔTEL

( Editions Rombaldi / 1979 )

 

Le roman porte bien son titre. Le plus mystérieux de tous les précédents, et dans la suite logique de Ma Chère Âme. Encore une fois deux sœurs dont l'une Mathilde serait vivante, pour ne pas affirmer qu'elle serait bien morte. Reste que sa sœur Yvonne, en bonne héroïne dhôtellienne entreprend de sérier toutes les possibilités du hasard pour faire jaillir une once d'indice qui prouverait sa survie... Elle utilise une méthode simple, faire n'importe quoi, agir n'importe comment pour que quelque chose enfin se passe. Le retour du rien n'est déjà plus le rien sans être obligatoirement quelque chose, voire quelque rien. Métaphysiquement parlant l'on pourrait dire que s'il existe l'Un, l'Autre ne lui est pas obligatoirement opposé en tant que l'Autre mais en tant que Multiple, comme si l'on se passait de l'opposition conceptuelle de la positivité contraire à sa propre négativité. Cette méthodicité qui est un des moteurs auxiliaire du développement de l'action chez Dhôtel est ici mise en échec. Yvonne en personne en dressera le constat sans appel.

Curieuse fille que Mathilde, tous les hommes du bourg qui croisèrent sa route en tombèrent amoureux, certains ne s'en cachèrent point, d'autres furent plus discrets, mais Mathilde reste insensible à toutes leurs approches. Elle n'aime personne hormis peut-être son cousin Christian avec qui elle a été élevée, qu'elle peut considérer comme son frère, et le thème de l'inceste hiérogamique, si courant dans les romans de Dhôtel, réapparaît. Peut-être même se sont-ils retrouvés à la fin du roman, mais cette affirmation est des plus incertaines.

Mathilde et Yvonne sont issues d'une drôle de famille. Des misérables certes qui vivent de peu et de presque rien, des parias, qui se retranchent d'eux-mêmes de la communauté humaine. A croire qu'ils sont différents. Totalement autres que les vivants. Autant dire qu'ils appartiennent au monde des morts. ( D'ailleurs si Mathilde tarde à rejoindre Christian n'est-ce pas parce qu'un de ses prétendants les menace de mort si elle perdait sa pureté ? ) Qui attendent peut-être que les vivants leur fassent signe, mais ceci est vraisemblablement une fausse interprétation. Dhôtel vous laisse vous dépatouiller tout seuls, fournit les éléments mais ne les assemble pas, jusqu'à la fin, lorsque Alain retrouve enfin Yvonne, non ils ne tombent pas dans les bras l'un de l'autre. Le roman s'achève sans préavis. Yvonne a-t-elle rejoint le monde des vivants, ou alors est-ce Alain qui est happé dans celui des morts, à moins que ce ne soit – et nous terminerons sur cette vision rassurante – l'enfance d'Alain et d'Yvonne qui parvient à son terme, et désormais ne sont-ils que des survivants, comme monsieur et madame tout le monde.

Avec L'île aux oiseaux de fer, Dhôtel nous avait livré une espèce d'ouvrage sinon de science-fiction du moins d'anticipation, avec Les Mystères de Charlieu sur-Bar ne voilà-t-il pas qu'il nous offre un volume sur le vampirisme, celui-ci entrevu en une mystérieuse quotidienneté. Une manière hérésiarque de nous parler de Résurrection qui aurait déjà commencé, depuis la nuit des temps, concomitante à la présence du Paradis sur terre. Le christianisme de Dhôtel fleure bon le fagot.

Le lecteur qui voudrait en apprendre davantage se hâtera de lire La tribu Bécaille.

André Murcie. ( Octobre 2019 ).

1963

LA TRIBU BECAILLE

ANDRE DHÔTEL

( Folio 3953 / 2003 )

 

( Cette chronique fut écrite juste après notre recension de Les rues dans l'aurore )

 

Apparemment la même histoire que la précédente. La Tribu Bécaille est parue en 1963. Mais cette fois André Dhôtel, se révèle beaucoup plus explicite que dans d'autres romans, s'emploie à saisir les deux problématiques exposées ci-dessus en un corps à corps beaucoup plus rapproché. Exit le conte de fées final. Il n'y aura pas de happy end. Rassurez-vous, bien sûr le héros - c'est le Narrateur - finira par épouser celle qu'il courtisait. Il n'est pas le seul, son ami aussi - ils partagent le même logement – qui, lui, prendra comme dulcinée éternelle la sœur de la première mariée. Le lecteur de la chronique précédente s'étonnera de certaines accointances sororales avec Les Rues dans l'Aurore. D'autant plus qu'il y a dans ce roman une troisième sœur. Jeux de miroirs et traversée des apparences sont au programme. De quoi devenir fou, surtout si l'on sait que dans Les Rues dans l'Aurore, vous rencontrerez comme par hasard un fou. Mais avant de nous engouffrer dans ce qu'il faut bien nommer la fissure qui lézarde la psyché des demoiselles intéressons-nous quelque peu à la réalité sociale qu'elle reflète.

Là aussi il est question d'argent. N'est-ce pas la fortune qui mène le monde ! Ici une usine dans laquelle nos deux héros ont trouvé – piston familial – du travail. Est-elle en aussi bonne santé financière que l'on pourrait l'accroire, n'aurait-elle pas besoin de capitaux adjacents ? Cela forme la trame économique du livre, nous ne nous y intéresserons pas. Nous nous occuperons de ces affaires subalternes ultérieurement.

L'intrigue est assez simple, assez courante dans les romans de Dhôtel, une mystérieuse jeune fille insaisissable qui court, et dont on finit peu à peu par apprendre l'identité et dont le héros finit par se saisir. Ce qui ne manque pas de se produire. A part que dans ce roman l'insaisissable reste insaisissable. A part que. Cette phrase précédente n'est pas une inadvertance répétitive. Loin de là, car tout se complique. Certes Dhôtel ouvre le gouffre, mais se débrouille au bout d'un certain temps pour le recouvrir d'un voile pudique. Vous résout le mystère. Le laisse béant. Doit secrètement espérer que le lecteur y tombe dedans, mais pour les esprits pressés il vous fait le coup du prestidigitateur qui vous déchire devant vous un journal en petits morceaux pour le faire réapparaître en son entier à la fin du numéro. Evidemment il s'agit d'un second exemplaire caché dans sa manche. Dhôtel ne vous cache rien. Vous laisse recoller les morceaux. Ecriture fractale.

Oui l'on finit par savoir l'identité de notre Insaisissable. A part que – répétons-le – elle reste insaisissable. Nous connaissons jusqu'à son pédigrée, n'est autre que la délicieuse petite sœur de notre Narrateur. Mais en grandissant, elle ne s'améliore pas, devient vindicative et un peu imbue de sa propre personne, les malheurs aléatiques de la famille éloignent par bonheur notre grand-frère de ce petit despote qui finira par être recueillie par un parent éloigné. Une gamine indisciplinée qui n'en finit pas de courir les bois et les champs. Une indocile. Qui n'en fait qu'à sa tête. Ce sera pire en grandissant. D'une beauté stupéfiante, les hommes sont après elle, mais elle ne s'en soucie pas. L'est une espèce d'hyper-active instable qui se contente des petits boulots les plus ternes. Le plus gros capitaliste de la contrée en perdra la tête et son argent à vouloir la suivre. En pure perte. Notre Insaisissable se moque des miroirs aux alouettes, les dédaigne, les évite. Le roman se termine sans qu'elle ait changé de mode vie et se désintéresse d'elle, n'est-elle pas inatteignable par essence. Que deviendra-t-elle, et au juste qui est-elle, et question plus sournoise, qu'est-elle ?

Serait-elle une résurgence charnelle d'une apparition, dont le grand-oncle qui l'a recueillie a été témoin. Une belle enfant blonde qu'il a admirée dans son enfance. Une fois, une rencontre, une seule mais qui l'obsèdera toute sa vie. Dhôtel élude toute réponse. Sans doute faut-il la chercher ailleurs. En d'autres romans. Dans L'Azur par exemple, nous l'avons à peine évoquée dans une précédente recension, ce fantôme de jeune fille évanescente que les garçons de la région connaissent bien. Peut-être l'égrégore d'une jeune fille tuée dans un accident selon une rumeur populaire explicatrice...

Nous retrouvons une présence identique le long de la voie de chemin de fer dans Le Train du Matin, que le héros emprunte parfois lorsqu'il se met en route pour aller à la recherche de sa future amante de chair.

Nous noterons que malgré leur troublante proximité, ces présences fantomatiques n'influent en rien la marche de l'intrigue. Elles s'immiscent dans l'histoire racontée sans en déterminer le cours. Qui sont-elles ? Faudrait-il en déduire que la petite sœur d'Anne-Marie ne serait qu' elle-même revenue de la mort. Une Eurydice retrouvée en quelque sorte. En ce sens Les Rues dans l'Aurore ne serait-il pas à relire en tant que roman orphique ? De même que tous les romans de notre romancier. Les incroyables hasard qui conduisent le héros vers l'héroïne ne seraient-ils pas à interpréter comme des signes d'outre-tombe ? Les romans de Dhôtel sont-ils des romans du retour ?

Ou alors ces fantômes féminins sont-ils comme des enveloppes d'idéalité détachées de leur écorce charnelle. Puisque le sacrifice de la virginité s'il n'est pas encore accompli est déjà projeté.

Les héroïnes de Dhôtel sont souvent mystérieuses en le sens où leur comportement échappe parfois à toute logique. Même si plus tard elles ont toujours une excuse empreinte de la plus grande logique causale évènementielle à présenter. Un pas en avant, douze en arrière... Une conduite erratique, pour ne pas dire hystérique. Serait-elle à concevoir comme un refus artémisien de céder à l'emprise sociétale ? Nous remarquons que la chasse n'est pas absente de Les Rues dans l'Aurore.

Dhôtel plus mystérieux que jamais...

Enquête à suivre.

André Murcie. ( Mars 2019 ).

 

1964

LES LUMIERES DE LA FORÊT

ANDRE DHÔTEL

( Fernand Nathan / 1964 )

Un livre de lecture suivie – neuf chapitres de cinq séances plus un épilogue - pour les écoliers, cours moyen première année, à l'époque l'on disait plutôt huitième, illustré par Marianne Clouzot, avec les questions de compréhension en fin de texte rédigées par Goerges Vionnet, en ces temps révolus l'Education Nationale ne cherchait pas encore à baisser drastiquement le niveau... Exercice difficile dont André Dhôtel se tire avec une facilité déconcertante, cet ouvrage pédagogique ne jure en rien dans la longue suite de ses romans.

Il se pourrait et il ne se pourrait pas que le livre revienne à la mode en ces temps-ci de préoccupations et de diversion écologiques. Un riche entrepreneur a décidé de raser une forêt afin de bâtir une cité de logements modernes pour les ouvriers. Ce thème est déjà abordé dans Les rues dans l'aurore, une fine lecture sociologique des romans de Dhôtel révèlerait des surprises, on y entrevoit en filigrane les transformations et la modernisation de la France des trente glorieuses... Que peuvent des arbres contre des bulldozers, à priori rien. Mais traîne une ancienne légende, la forêt fait de la résistance, elle se défend toute seule, elle a au cours des siècles précédents su préserver son intégrité. Chance, chantefable, hasard, impéritie humaine, ou la manifestation d'un Être heideggerien de la forêt traversée de chemins qui mènent dans le cœur de son mystère.

Une forêt désertée peuplée d'individus marginaux pénétrés de son esprit. Qui savent qu'il est inutile d'aborder et de poser les questions d'une manière par trop frontale, il vaut mieux pour parvenir à ses fins se laisser guider par la miraculeuse apparition de surgissements d'infimes évènements qui font signe. Pour qui sait voir et entendre. Pour qui est déjà en partance.

Les héros sont évidemment deux gamins, un grand frère et sa petite sœur, et une fille sauvage – plus dhôtellienne qu'elle tu meurs – en lequel l'esprit de la forêt semble s'être incarné. Est-ce pour cela qu'elle perdra la mémoire, a-t-il pris toute la place ? La forêt contre-attaque. Contre le monde des adultes rationnels, elle choisit ses armes, le désir fou des enfants que rien ne change, que tout se perpétue.

Il n'en est rien, le livre se clôt, comme se refermeraient les portes d'un paradis sauvage sur une maigre humanité qui est revenue y élire domicile. Le ver n'est-il pas déjà dans le fruit. Arrête-t-on le progrès...

André Dhôtel avance à pas feutrés. Comprenne qui en sera capable. L'injonction est à portée de main. Encore faut-il savoir la tendre. Ce livre de commande fut peut-être pour Dhôtel l'heureuse occasion de revenir pleinement vers la clairière ensoleillée du monde des vivants.

André Murcie. ( Octobre 2019 ).

 

LE MONT DAMION

ANDRE DHÔTEL

( Gallimard / Septembre 1964 )

 

Retour aux fondamentaux. Un garçon pas fufute dont la ( bonne ) famille se débarrasse en le réléguant à la campagne auprès de sa grand-mère chargée en désespoir de cause de pourvoir à son éducation. Qui devra se résoudre à le mettre en apprentissage. Malgré sa bonne volonté Fabien se fera à chaque fois renvoyer. Manque total de confiance en soi et intérêt constant pour des futilités.

Un cas désespéré. Un maudit. Sur les pentes du Mont Damion. Faudrait un miracle pour qu'il s'en sorte. Sans doute est-ce pour cela que sans doute souvent il s'en réfère à la Sainte Vierge, une protection peut-être pas assez suffisante puisqu'il garde précieusement en son chapeau une icône protectrice : un bout de papier trouvé sur lequel est dessiné une jeune fille, un chat et un loup. Les gros sabots d'André Dhôtel. Et le miracle a lieu, Fabien ( il y a des démons qui font le bien ) se retrouve à amadouer un loup cruel et un chat méchant. Saint François et Saint Hubert priez pour nous. Car évidemment il y a des chasseurs qui n'ont d'autre but que de tuer le loup ( un gros chien, en vérité ).

Question fille il y en a deux, une semi-paralytique de laquelle il se fera très vite haïr et Mélanie qui intervient à plusieurs fois pour le tirer de situation embarrassantes... L'a l'art de se mettre le monde entier à dos. A tel point qu'il ne lui reste plus qu'une solution, la grande vadrouille, la longue marche qui le mènera en compagnie de son chat et de son loup du cœur des Ardennes au centre de Paris. Une traversée picaresque qui n'est pas sans évoquer Sans famille d'Hector Malot ( déjà la grêle qui s'abat sur les serres dans Ma Chère âme... ). Rien ne va plus à la loterie des hasard du monde. Fabien et ses deux bêtes se cassent le nez sur la porte de l'appartement de ses parents partis en Angleterre. Impair et gagne, c'est ici que commencent les fabuleuses coïncidences dhôtelliennes qui lui permettront de passer en Angleterre.

Les histoires se doivent de se terminer bien. ( Ou mal. ) Les bêtes fidèles retournent à la vie sauvage et Fabien retrouve ses parents. Ses péripéties et ses vagabondages l'ont aguerri et assagi. Le voici devenu un élève assidu, il obtient un bon diplôme. Le nigaud s'est transformé en garçon sérieux, il finira ingénieur, comme son père. Il a maintenant dix-huit ans, il juge sévèrement ses anciennes aventures, le monde a perdu son aspect merveilleux, il comprend mieux les gens et leurs petits calculs intéressés. Il a dix-huit ans, avant de commencer à travailler il revient voir sa grand-mère. Vous entrevoyez la fin, l'on n'échappe pas à sa profonde nature ( spinozienne ), l'appel du sauvage, the call of the wild écrirait Jack London, se fait entendre, Fabien retourne sur les pentes du Mont Diamon...

En cette année 1964, André Dhôtel rebat les cartes. Il vient d''écrire deux romans fabuleux, une rhétorique qui le ramène au pays de l'enfance où l'on n'arrive jamais puisque l'on en est définitivement sorti.

Tout est prêt pour un nouveau cycle.

André Murcie. ( Novembre 2019 ).

 

1966

PAYS NATAL

ANDRE DHÔTEL

( Libretto N° 142 / Phébus / 2003 )

Dhôtel retourne à lui-même. C'est le seul pays où l'on revient facilement. Il marche dans ses traces. Nous ressort une autre mouture de Bernard le paresseux. Les similitudes avec ce roman paru en 1952 sont nombreuses. Tout comme avec Les fruits du Congo d'Alexandre Vialatte sorti en 1951. Mais ce coup-ci la donne sera menée jusqu'au bout, ne sera pas interrompue par une fin mélodramatique. Il faut tenter de vivre a proclamé Valéry, Félix et Angélique vont s'y essayer. Il est vrai que les tentations sont nombreuses, des deux côtés. Dans la vie, il est nécessaire de survivre à tout. A l'enfance – âge farouche de déraison – à la raison adultérine, et même à l'amour dhôtellien. Ce qui fait beaucoup pour les roseaux pensants que nous sommes.

Une histoire de chenapans qui se veulent les chevaliers blancs du monde. Ils ont raison, ils le sont. Le problème c'est qu'un jour s'établit une cassure franche entre ces instants fabuleux et le surgissement insipide du réel. S'insérer dans la société n'est guère facile. Pour Tiburce ( le lecteur se rapportera avec intérêt à La toison d'or, nouvelle de Théophile Gautier ) qui vit tant soit peu d'expédients, on le comprend aisément. Mais ce n'est guère plus aisé pour Félix, l'enfant abandonné recueilli par une famille bourgeoise et aimante, appelé à convoler en juste noce avec Juliette une riche héritière.

Le hasard dhôtellien veille au grain de l'anormalité du monde envers et contre tout le gain de la normalité. Félix et Tiburce vont connaître les années de vaches – à robe noire de misère - très maigres. Mais Félix retrouve l'Ange de l'enfance. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne leur reste plus qu'à se marier. Une question sociale. Donc la société s'en mêle. Il est bien connu que les amoureux lorsque le vin est tiré ne boivent pas que que de l'eau fraîche. D'abord une bonne situation, sinon l'amour ne durera guère. Il vaudrait mieux que Félix et Angélique renoncent à leur projet. D'ailleurs n'y a-t-il pas une autre fille ( Juliette ) et un jeune professeur promis à un bel avenir prêt à apporter à Angélique la stabilité affective et sociétale à Angélique. Affres de la jalousie et du désir.

Mais rien n'y fait. Bon gré mal gré, les familles impuissantes se résolvent à offrir au couple primordial un domaine perdu parfaitement en ruines. Qu'ils s'acharneront durant vingt ans à reconstruire. Une véritable arche de Noé – le chien, la chèvre, le chat – de survie, un petit paradis gagné à la sueur de leur front.

Tout est bien qui finira mal, puisque la mort vous attend au tournant du bonheur. Mais ceci est une autre histoire. Reste cette question angoissante : comment se fait-il que le poète-professeur amoureux transi – n'oublions pas que Dhôtel fut poëte et professeur – ne remporte pas la belle dans le match incertain qui l'oppose à Félix, l'heureux élu. Parce que c'était elle, parce que ce n'était pas lui. Certes, mais peut-être parce que Félix capable d'imiter n'importe quel bruit – L'enfant qui disait n'importe quoi paraîtra bientôt, et le jeune héros de Vaux Etranges, avant-dernier roman d'André Dhôtel, utilisera les mots hors de leur signification – il emploie le langage, hors de toute fonction habituellement phatique, en tant qu'appel et signe de reconnaissance. Pure poésie.

André Murcie. ( Novembre 2019 ).

 

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