SUITE DHÔTELLIENNE 03
1950
L'HOMME DE LA SCIERIE
ANDRE DHÔTEL
( Gallimard 1950 )
Jamais réédité. Le plus difficile à se procurer. Le roman le plus étendu de Dhôtel, plus de quatre cents pages. Qui évoque Balzac irrésistiblement quant à l'intrication de l'écriture louvoyant entre le récit des caractères individuels et les mutations sociétales, mais aussi le pessimisme existentiel du Maupassant d'Une Vie. Et puis Dhôtel serait-on tenté d'ajouter. L'action court de la fin du dix-neuvième siècle à la fin de la première guerre mondiale. Deux mondes s'y interpénètrent, celui des nantis, celui des humbles. Une aristocratie déclinante pour ne pas dire déclinée, une bourgeoisie provinciale habituée à vivre des rentes de ses propriétés que l'on pressent bousculée par le besoin de liquidités de plus en plus urgentes. Ce ne sont pas ses derniers beaux jours, mais l'attrait des affaires indique que l'édification capitalistique des fortunes est en pleine évolution.
La guerre marque une grande charnière. Mais elle n'apparaît pratiquement pas dans le livre. Même si la plupart des héros masculins y participeront. Leur comportement ( valeureux ) sera à peine évoqué en quelques lignes. Toutefois le conflit opère une coupure bien plus profonde marquée par la division du roman en deux grandes parties de dimension égales. Ce n'est pas tant la partition géographique, Aube / Normandie, qui importe. Pas plus celle bêtement temporelle, cousue de fil rouge, car il n'y a pas vraiment un après et un avant la guerre, tout au plus un avant et un après 14 juin, car les évènements relatés s'interpénètrent si ingénieusement que tout en allant de l'avant, l'action effectue d'étranges retours en arrière. Ce qu'il faut noter c'est que si dans les deux cents premières pages, le récit ne quitte pas le monde des petites gens, dans les deux cents suivantes, l'auteur nous dévoile l'intimité existentielle du monde des riches. Ces derniers n'étaient pas absents auparavant, mais ils passaient entourés de l'aura de leur mystère, celui de l'appartenance privilégiée à une caste qui ne se mêle pas au petit monde...
Enfin en théorie, le désir des filles est incoercible. Eléonore couche avec n'importe qui. A seize ans le sang devient ardent. Agit comme une putain. Le mot est de son frère attisé par une bien trouble jalousie. Elle aura deux amoureux passionnés, se marie avec l'un, bien forcée puisqu'elle est enceinte, mais le bébé Virginie serait peut-être de l'autre... De toutes les manières elle en aime un autre. Qui a disparu. Avec qui bien des années plus tard elle partira aux Amériques... Ne sera pas la première fille à fauter. Rien que dans le roman vous avez Rosine – toute petite bourgeoisie – qui se donne à Henri Chalfour, ouvrier de son état... Nous pénétrons – quel terme tendancieux – dans une constance structurelle de l'intrigue. Dans ce roman, rien n'est simple, tout est double. Henri et son frère Rémi, Alcide et son frère Claude, Edmond et son fils Hector, Henri et son ennemi Thénard.
Nous gardons les deux plus belles pour la fin : Virginie et Yvette, couple de fillettes élevées ensemble, se faisant passer l'une pour l'autre, les deux véritables héroïnes dhôtelliennes, des sauvageonnes, entourées d'un groupe de chenapans qui leur obéissent au doigt et à l'œil, prêts à toutes les bêtises pour leur complaire. Elles n'ont pas encore quinze ans. Cela ne durera pas. Culminera sur quinze jours et nuits paradisiaques de pêche aux côtés d'Henri Chalfour, seule période de sa vie où il rencontrera sa fille... Les destins des deux jouvencelles ne se recouperont plus guère...
Eléonore est aussi une héroïne dhôtellienne, mais à sa manière, par à-coups. Des coups de tête. Même si elle est la figure de proue féminine du roman. Prête à tout, et aussi gardienne de la fortune familiale. Un orgueil qui lui permet de traverser les crises les plus terribles sans dommage. C'est elle, que gamins Henri et son petit frère Rémi aperçoivent, l'élément perturbateur de leur vie. Sans qu'elle le sache. Sans qu'elle n'y soit pour rien. Quoique à y regarder de près, à soupeser le pour et le contre, à confronter les dates et les paragraphes l'on peut esquisser un autre déroulé du roman, en proposer une autre lecture que celle tracée par l'auteur, dont il fait tout pour ne pas suggérer la piste, comme s'il avait peur, comme s'il ne voulait pas aller trop loin dans le jeu des doubles, lorsque les miroirs se réfléchissent entre eux, tout devient trouble, et sans doute ne faut-il pas trop effaroucher le lectorat, ni l'éditeur... Si le roman est si long c'est peut-être pour que les sentes ne soient pas accessibles à tous. Dans ce cas-là, le départ d'Henri et Rémi n'est plus une happy end, un rêve d'enfant réalisé à un âge d'adulte avancé, mais une fuite, devant soi-même.
Dhôtel nous présente l'histoire sous un autre jour, celui de l'antagonisme, le plus évident, celui qui oppose Thénard le contre-maître de la scierie à Henri, le fameux homme de la scierie. Tous deux ont tourné autour de Rosine. Thénard exerce un chantage odieux et tient Chalfour qui est obligé de travailler toute sa vie à la scierie. Qu'il le veuille ou non. Le plus étrange, c'est qu'il le veuille. Le lecteur patient aura intérêt à reconsidérer tous les éléments de l'affaire. Une autre énigme à méditer : pourquoi tous ces couples évoqués plus haut : sont-ils une facilité d'écrivain pour souligner les pulsions positives et négatives d'une seule personnalité, ou une complémentarité nécessaire pour palier les manquements de chacun à sa propre idiosyncrasie. Une espèce d'associativité métaphysique anarchiste.
La vie va comme elle peut, comme elle veut. Monde des oisifs, monde des travailleurs. Pas si différents que cela, beaucoup plus interpénétrés qu'il y paraît, tous deux agités, tourmentés, fatigués et assaillis des mêmes passions, plus ou moins partagées, nature profuse et apaisante, le temps qui passe estompe tout, même si le feu couve sur la cendre. Le livre le plus mystérieux de Dhôtel, l'intrigue est diffuse, elle aborde l'une des réflexions les plus difficiles qui soient, Dhôtel nous le dit explicitement, en une courte phrase, celui de la délimitation fragmentaire du monde. Et puis, les chevaux dont l'aisance et la beauté traversent l'espace au galop...
André Murcie. ( Juin 2019 ).
1952
BERNARD LE PARESSEUX
ANDRE DHÔTEL
( Col : L'Imaginaire. Gallimard / 2003 )
Un titre qui n'incite pas à la lecture. Ce qui serait une erreur. Le roman paru en 1952, clôt un cycle. Celui qui se termine par L'Homme de la scierie édité en 1950. Car il ne faut pas se le cacher, les dix premiers romans de Dhôtel se finissent sur un échec. Certes Dhôtel est plus rusé qu'il n'y paraît, il s'est ménagé une porte de sortie – les vieux renards ont toujours deux issues à leur terrier – avec l'écriture de Nulle Part, mais nous y reviendrons plus tard. Répétons-le, les romans de Dhôtel possèdent de quoi ravir les âmes tendres et naïves, un beau mariage terminal. Auquel nous n'assistons guère. Disons une promesse de bonheur, mais pour qui veut regarder de plus près, celui-ci n'est pas exempt d'amertume. Si l'on part du principe que les deux membres du couple final sont comme les deux morceaux symboliques d'un artefact argilique que l'intrigue se doit de réunir, l'on a surtout l'impression que les tessons qui se raccordent ne coïncident pas totalement. Semblent un tant soit peu ébréchés. A croire que Dhôtel se joue de la chronologie et qu'une scène de ménage aurait malmené la poterie initiale... Est-ce pour cela qu'un des protagonistes de Bernard le paresseux exerce la noble et humble profession de raccommodeur de porcelaine... Les quatre romans antérieurs ne nous conduisent guère à un optimisme béat. Dans Le plateau de Mazagran Maxime hérite d'un lot de consolation, dans Ce lieu déshérité Hélène choisit d'abord Sotiros avant d'opter pour Iannis, Les chemins du long voyage laissent entendre que la route d'Irène n'est pas terminée, bonne chance à Colligon, et le plus mal loti de tous, Henri le héros de L'Homme de la Scierie, se retrouve quelque peu comme qui dirait le bec dans l'eau – ce qui pour un pêcheur n'est peut-être pas si mal que cela - à la fin du livre... Notre romancier semble avoir du mal à maîtriser sa thématique... Y aurait-il plus d'ombres que de tableau ?
Avec Bernard le Paresseux, Dhôtel reprend le jeu des perles de verre. Refait une partie. Un quitte ou double. Remet le compteur au zéro absolu. Bernard et Estelle se détestent. Ne savent même pas pourquoi, si les convenances sociales n'existaient pas chacun truciderait l'autre avec plaisir. D'ailleurs Bernard pense avant tout à Mariette qui a suivi son frère aux colonies. Mais qui pense à lui. Mariette a un frère, Estelle aussi, comme s'il fallait à chacune se séparer de cet alter-égo pour rejoindre le véritable couple hiérogamique.
Mais la haine ne naît pas du hasard. Elle n'est qu'un signe du destin. Qui vient de loin. Quand Estelle et Bernard en comprendront l'origine, il ne s'agira plus pour eux que de suivre l'inéluctable. Celle des noces de glace. C'est la mort qui consommera l'acte nuptial à leur place. Le lecteur se rapportera à l'Axel de Villiers de L'Isle Adam.
Le roman se déroule dans le monde étriqué d'une petite ville de province, les grandes familles et les pauvres. Pas une guerre mais une reconnaissance de classes. C'est dans ce milieu sordide de petitesse sociale qu'éclate le drame. Dhôtel démontre que l'androgyne réunion platonicienne est possible, que les contraires s'entremêlent aussi bien en se repoussant qu'en s'attirant, mais qu'elle n'est pas durablement accessible au monde des vivants que nous ne sommes pas et que nous sommes. Ou alors qu'elle se résout dans sa propre négativité somptuaire. Mort de Tristan et Yseult. Double et quitte.
Désormais André Dhôtel possède un point d'ancrage absolu. Sans cesse il reprendra le même jeu métaphysique, mais à trop affiner les stratégies, à explorer toutes les variations, ne risque pas-t-on de finir par trouver le lézard et la lézarde dans l'horloge du temps et de l'espace.
André Murcie. ( Septembre 2019. )
1953
LES PREMIERS TEMPS
ANDRE DHÔTEL
( Phébus : Libretto / 2004 )
Grosse partie à jouer pour André Dhôtel, il a intérêt – sans quoi le statut ontologique de romancier lui échappe - à démontrer que la formation du couple hiérogamique est de l'ordre du possible. Dans notre monde. Ce qui n'est pas donné d'avance. Sans tricherie si possible. C'est pour cela qu'il va accumuler toutes les malchances imaginables. Sur son héros. Qui n'est pas celui que l'on attendait. Sylvestre n'est que le père de celui qui est appelé au bonheur absolu. Par contre il est bien le héros du livre. Un être pas tout à fait recommandable. Pas dans les normes. Attiré par ce qu'il ne faut peut-être pas appeler le mal, mais par une vie irrégulière. Un voleur, emprisonné pour escroquerie.
Pour réussir sa partie Dhôtel convoque le ban et l'arrière-ban de la société. Un pied dans le crime organisé. Les basfonds. Comme cela ne suffit pas il fait appel au plus grand des anarchistes – est-ce un hasard si nous assistons à une manifestation ouvrière violente – le Christ. Il n'est pas sûr d'ailleurs que son intercession soit des plus déterminantes. Les protagonistes du roman semblent davantage compter sur eux-mêmes que sur Dieu... Sur eux-mêmes, autant dire sur rien. Car l'on est dans le bas-peuple, le menu fretin, le lumpen, qui vit au jour le jour d'expédients multiples et hautement aléatoires. Des journaliers que personne n'emploie. Qui se débrouillent comme ils ne peuvent pas. Qui ne croient en rien.
Ce qui n'empêche pas le rêve. D'un ailleurs mythique. Que l'on n'atteint jamais. La plupart du temps l'on se contente de quelques kilomètres dans l'espoir de ne pas trop se faire remarquer... C'est bien connu, pour vivre malheureux, restons caché. Dès que l'on se redresse quelque peu, la foudre des autorités ou familiale vous tombe dessus. Faisons le mort comme le goupil de la fable.
Il est temps d'en venir aux amoureux. Fille de bonne famille et fils d'un criminel. De quoi mettre en ébullition le monde étriqué des bourgeoisies provinciales. Les deux parties sont si dissemblables que Lui n'y croit plus à la première difficulté. Heureusement qu'Elle sans tête s'entête, qu'elle franchit – en cervelle de linotte – la ligne rouge des conventions sociales. Mais parfois lorsque l'on veut trancher le nœud gordien de ses attaches, il arrive que l'on se blesse...
Pas évident ensuite de renouer les deux bouts de la ficelle. Dhôtel va s'y employer. Avec délectation. N'en finit plus de mettre des bâtons dans les roues de l'intrigue. Une course à obstacles. L'en rajoute toujours un au dernier moment qui n'est qu'une difficulté de plus sur une longue route qu'il reste encore à parcourir. Dhôtel se complaît dans l'interlope. L'en tire une jouissance des plus troubles. C'est en cela que réside le charme vénéneux des lectures dhôtelliennes. La cueillette des champignons que l'on sait empoisonnés en quelque sorte. L'on se demande lequel le romancier est en train de nous préparer.
L'amanite phalloïde soyez en sûrs. Enfin tout s'arrange. Un beau mariage. Avec des enfançons qui naissent. Que voulez-vous de plus. La vie reprend son cours. Tout cela pour ça avez-vous envie de dire. Le Christ n'y est pour rien, je vous rassure. Par contre merci à la diabolique perversité bienfaisante d'un personnage féminin. Un fort caractère. Un peu à la Giono des derniers livres. Cette comparaison n'est pas gratuite, n'assiste-t-on pas en trois paragraphes à un début de commencement d'une création d'une sorte de phalanstère collectiviste des humbles, le rassemblement d'une communauté des petites gens, le rêve esquissé dans David ne serait-il pas en train de renaître...
Ne tirons pas de plan sur la comète. Nous abordons la grande contradiction dhôtellienne. Le rêve de l'établissement d'une cellule initiale destinée à fabriquer par la reproduction du même un monde meilleur, et l'attirance vers le gouffre de l'errance. Le rat des villes contre le rat des champs. Et des bois. Pas pour rien que le héros s'appelle Sylvestre. La vie qui s'apprivoise et la vie sauvage. L'appel de la forêt. Dhôtel a aussi rédigé une biographie de Rousseau intitulée Le roman de Jean-Jacques, le philosophe de l'état de nature en opposition à la concrétion de civilité. Et ce vertige que pour s'évader de la gangue slumique des étroitesses humaines, et réussir à bâtir une minuscule fragmence sociétale, il est nécessaire de recourir à cette force mauvaise et initiale du loup que l'être humain est pour lui-même.
Désormais ce n'est plus le lièvre qui court après la tortue d'Achille, mais Dhôtel qui court après deux lièvres à la fois. L'on se demande si l'auteur qui organise cette course métaphysique avec lui-même gagnera, en bout de chemin, la course.
André Murcie. ( Septembre 2019. )
1954
LE MAÎTRE DE PENSION
ANDRE DHÔTEL
( Grasset / 1954 )
Publié entre Les Premiers Temps et Mémoires de Sébastien. Très décevant. Dhôtel s'embarque dans une histoire qu'il a du mal à achever. La fin semble être un rajout hâtif collé au gros scotch rouge. Mais tout ce qui précède est aussi très mal ficelé. Nous hasarderons le concept de dichotomie héroïque, entre Michael enfant de l'assistance et Romeyre, le maître de pension, qui accueille le gamin dans sa ferme éducative. Michael est fasciné par Romeyre à tel point que son histoire avec Annie est à peine traitée, et pas encore terminée à fin du roman. En échange nous avons droit à celle tout autant mal résolue entre Romeyre et Blanche la mère d'Annie. Un psychanalyste nous parlerait volontiers d'homosexualité ambivalente non assumée par l'auteur. Le roman n'est pas sans évoquer toute une partie de la thématique de David, celle d'un adulte au comportement incompréhensible qui se soucie du sort d'un pauvre gamin...
Dhôtel, les Ardennes et la Nature, certes mais il existe aussi un Dhôtel agricole qui se soucie autant des aspects sauvages des terres libres que des transformations de la production des grands domaines paysans. A la fin des années soixante se profile une nouvelle réorganisation de la production agricole française. Mécanisation, remembrement et utilisation maximale – solution miracle – des engrais... envers lesquels l'écrivain ne manifeste jamais directement une critique écologique. Ce sont encore des sur-individus à caractère trempé qui sont à la manœuvre. Bientôt les banques et l'Etat miseront sur une forme d'agriculture industrielle beaucoup plus rentable davantage accrochée aux cours des bourses qu'aux caprices et affects de personnages doués d'une forte volonté de puissance.
Giono comprendra beaucoup mieux que Dhôtel qu'une profonde mutation est en train de s'accomplir, des livres comme Les vraies Richesses et Que ma joie demeure seront le chant d'une cygne de toute une civilisation traditionnelle envoyée au cimetière du bon vieux temps par les progrès de la modernisation... La vision de Dhôtel ne s'élève pas si haut, ses travailleurs agricoles sont des gratte-terre, le nez à ras les mottes qui se soucient peu de ce qui se meurt et de ce qui adviendra. Sont des comme les serfs du moyen-âge non plus attachés à la terre mais à leur travail sans attrait, dur et pénible. Tout se transforme et rien ne change nous dit Dhôtel qui nous livre ici une vision héraclitéenne des plus ambigües. Giono mise sur le réveil et la révolte collective, il est un lanceur de graines d'utopie anarchiste, Dhôtel ne voit guère plus loin que les stratégies de survie et de défense individuelles, ses collectivités dépassent rarement le couple. Ce n'est certainement pas un hasard si le cercle binaire reste entrouvert en ce livre. Par contre Michael et ses compagnons trouvent tous un emploi.
André Murcie. ( Juin 2019. )
Notes : cette lecture des romans de Dhôtel dans l'ordre chronologique de leur parution, et si possible de leur écriture, est des plus instructives. Nous notions dans notre chronique de Les Premiers temps, la tentation, des plus timides, d'une renaissance Davidienne. Le maître de pension nous replonge dans cette utopie, mais raisonnée cette fois. Et tout comme dans le roman précédent l'histoire du couple hiérogamique est traité en second lieu. Ce n'est pas le premier sujet du livre. Est-ce que Dhôtel semble vouloir se renouveler ou est-ce qu'il n'y croit plus vraiment, qu'il pense que ce n'est qu'un rêve absolu impossible dans notre monde circonstanciel, même s'il n'hésite pas dans ses romans à forcer la chance des coups de dès d'un hasard fabuleux... Nous remarquons que dans ce Maître de pension, le maître ne maîtrise pas l'essentiel, Blanche est assassinée et lui-même se suicide. La mort est-elle le seul champ du possible ?
( Septembre 2019. )
1955
MEMOIRES DE SEBASTIEN
ANDRE DHÔTHEL
( Les Cahiers Verts - N° 29 / 1955 )
Paraît cinq ans après L'Homme de la Scierie et une année avant Le Pays Où l'On n'arrive Jamais. Rétrécissement de la focale, l'histoire d'amour, rien que l'histoire d'amour, uniquement l'histoire d'amour. Ce n'est pas parce que c'est paru dans la collection Les Cahiers Verts de chez Grasset que c'est un conte à l'eau de rose. Commence mal, en pleine débâcle, ce n'est pas une métaphore, nous sommes en juin 1940, Sébastien – c'est lui qui raconte – aperçoit dans la cohue un visage de jeune fille. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin, mais chez Dhôtel le hasard n'émet jamais un coup de dés. Chez lui les circonstances sont inscrites dans les registres de l'absolu. Donc il la retrouve. Donc ils se marient.
Z'oui mais. L'intrigue est fort bien menée, un peu sur les chapeaux de roue – n'exagérons rien, avec Dhôtel c'est plutôt la guimbarde tranquillou de retraité que le circuit d'Indianapolis, toutefois ici il n'y a pas d'arrêts-buffets pour admirer les paysages. L'on peut se demander pour quelles raisons, ce format bien modeste et ce récit alerte n'ont jamais bénéficié d'une réédition. L'est sûr que la période de l'occupation est fort mal traitée, pas du tout à un quelconque niveau idéologique, elle est aussi importante pour nos héros qu'elle a pu l'être pour les fourmis de l'époque. Chacun poursuit sa route selon sa position et vaque à ses propres affaires sans se poser de problèmes métapolitiques, un peu comme si vous choisissiez une vue du forum romain en guise de décor lors de la mise en scène de Britannicus de Racine. Par contre, quelle serait la réception de ce livre dans l'aujourd'hui de grande fièvre féministe, sans doute pas grand-chose, puisque plus personne ne lit. Mais on ne sait jamais où risque de se nicher le puritanisme ambiant. Car jamais Dhôtel dans aucun autre de ses romans n'a examiné de si près le caractère des jeunes filles. Use ici d'une loupe d'entomologiste. Certes chez Dhôtel les filles ne sont jamais fantastiques, sont plutôt d'humeur fantasques, oscillent entre la condition de fées et de fofolles du logis, ou alors se présentent comme des petites filles très raisonnables veillant à leur avenir, rejoignant en cela la part commune de l'humanité. Mais dans ces Mémoires de Sébastien, Dhôtel envisage leur description selon leur amoralité constitutive.
Elles sont trois. Trois sœurs et aucune ne vaut mieux que l'autre. Même pas Jenny dont Sébastien est amoureux fou. En plus elles ont les moyens d'exercer leur souveraineté. Financiers, oui elles sont riches. Ce qui n'est pas sans poser problème. Car l'argent est aussi une belle toile d'araignée. Faut du cran pour y échapper. Marie Jeanne s'y résoudra. Assumant jusqu'à sa prostitution pour assurer sa liberté. Mais enfin comme il vaut mieux être riche, belle et en bonne santé, que pauvre, laide et malade, Jenny et Gloria sont prêtes à tout pour assurer leur situation financière. A tout et à rien. De fait, profondément elles s'en foutent. Des anarchistes, non pas qu'elles veuillent renverser un ordre social injuste, mais qu'elles ne lui accordent aucune valeur. Aiment en profiter, mais ne se font aucune illusion, le piège que vous tendez peut se refermer sur vous, mais il peut en dernier ressort se retourner contre celui qui croyait vous emmailloter dans sa nasse. Et ainsi de suite. Le jeu n'a pas de règle, l'on fait croire au pigeon qu'il est un aigle et les douces et cruelles colombes se rient de vous. Selon la notion d' utilitarisme social Sébastien est le pion que l'on sacrifie pour garder les dames en vie. A part qu'elles adorent aussi se balader sur la diagonale de la folle. De fait il n'y a pas de différence ontologique chez certains êtres entre les riches et les pauvres. Ils partagent la même insouciance du principe d'incertitude des fortunes et du mauvais sort. Désinvolture qui s'appuie sur une espèce de constance sociale de Planck qui consiste à croire que la vie avec ses hauts et ses bas triomphe toujours, que rien ne change jamais en l'éternel retour du même. La partie à peine finie, qu'elle recommence ! Personne n'est jamais sûr de rien, même pas de ses plus profondes inclinations, on les adapte aux nécessités circonstancielles des prises de conscience. Et puis le goût du risque. Si l'on ne mise pas le tout pour le tout, on ne gagnera rien qui vaille. Mais rien n'a de valeur. Cercle vicieux à opposer à la pureté des sentiments. L'on n'en poursuit pas moins son but. Peut-être suffit-il de l'invariance du désir d'un mâle malheureux pour que la femelle joyeuse vienne un jour ou l'autre s'y greffer. La sexualité toujours chaste chez Dhôtel, l'on se bécote, l'on flirte, mais l'on ne couche pas, du moins à pages ouvertes.
A croire que c'est l'amoureux transi qui a le beau rôle. Souvent femme varie, bien fou qui ne s'y fie pas. Il suffit de savoir attendre. Pas étonnant que deux des protagonistes du roman logent sur un bateau de pêche. Une des occupations préférées de Dhôtel quand il n'écrivait pas. Détrompez-vous ce n'est pas un art du hasard, ni entièrement œuvre de patience, certains la considèrent comme une science. Peut-être pas exacte. Mais aucune ne l'est tout à fait. Hors d'anciens calculs disait Mallarmé. L'on n'épingle pas tous les papillons. Mais l'exemplaire qui manque à votre collection, si vous faites preuve d'obstination, la chance vous sourira. Ne vous demandez pas pourquoi. C'est peut-être une erreur. Humaine, sûrement.
Un très beau roman.
André Murcie. ( Juin 2019 ).
Note : Rien à reprendre dans cette chronique vieille de quelques mois, mais la nécessité de cet additif : autant Les Premiers temps se déroulent chez les humbles, autant ces Mémoires de Sébastien nous permettent d'aborder un milieu aisé. A sa manière si particulière l'œuvre d'André Dhôtel s'inscrit dans une entreprise toute balzacienne.
D'autre part, Le maître de pension gagne à être relu selon le prisme de l'analyse jüngerienne, pour être plus précis, de la figure du Travailleur. Celle-ci nous prévient Jünger dans un de ses derniers entretiens ne saurait être assimilé malgré l'époque de son élaboration à celle du Prolétaire. Au contraire le Travailleur a été conçu insiste-t-il en tant que forme platonicienne. Elle représente l'Homme de la Modernité décidé à forger les armes technologiques qui lui permettront d'assurer sa domination sur le monde de la nature. Et de reléguer les Dieux dans un lointain anéantissif. Le personnage de Romeyre nous semble participer de deux mythes platoniciens, de l'eidos du Travailleur et du mythe de l'Androgyne. Mais à courir deux lièvres à la fois, il arrive que l'on n'en attrape aucun...
La différence entre Eidos et Mythos est simple : l'eidos est une figure agissante, le mythos est un récit. Au mythe de l'Androgyne nous avons substitué dans nos analyses celui du couple hiérogamique qui est une manière de concevoir la conjonction de deux êtres humains non comme ayant une portée sur les plans purement relationnels ou sexuels, mais participant d'un Acte poétique absolu de vision kaotique.
( Septembre 2019. )