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SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 04

SUITE DHÔTELLIENNE 04

LE PAYS OÙ L'ON N'ARRIVE JAMAIS

ANDRE DHÔTEL

( J'ai LuN° 61 / 1975 )

 

Le roman éponyme d'André Dhôtel, en quelque sorte. Qui lui apporta gloire et succès. Dhôtel ne l'aimait pas tant que cela. Un travail de commande. Qui lui valut le Prix Femina en 1955, mais qui par son prodigieux retentissement commercial le catalogua dans la catégorie écrivains pour enfants. Une aventure du même ordre arriva à Henri Bosco lors de la parution de L'Enfant et la Rivière en 1945.

L'on comprend ce qui a pu déplaire à notre écrivain en son propre roman : l'action y est un tantinet précipitée, l'éditeur avait sans doute conseillé de ne point trop lasser la patience des jeunes lecteurs... Certes de chapitre en chapitre l'on court de rebondissements en rebondissements, mais l'on se prend à rêver à la capacité du jeune lectorat des collèges de ces temps déjà d'autrefois capable de lire un livre de deux cent cinquante pages sans trop de difficulté. Genre d'exploit qui de nos jours se révèle être un obstacle insurmontable pour une large fraction de nos bacheliers spécialisés en lettres...

N'empêche que ce roman ne jure en rien dans la production dhôtellienne. S'y inscrit naturellement. Certes la conjonction Gaspard-Hélène est traitée en sourdine, à tel point que durant longtemps Gaspard s'imagine avoir rencontré un garçon, et ses tendres sentiments ne sont expressément dévoilés que par de très courtes notations dans la deuxième moitié du livre. Pour sa part Hélène tout au long de l'intrigue semble avant tout obnubilée par la recherche de Maman Jenny.

Bizarrement c'est en ce roman qu'explose dès le premier paragraphe la palpitation ardennaise de Dhôtel. Elle sera suivie par deux longues et sauvages chevauchées, l'une qui ouvre l'aventure, l'autre qui en est la closûre, au cœur de la forêt ardennaise. Quand l'on pense que Mémoires de Sébastien se déroule en grande partie dans le Sud de la France, que l'Argonne reste très longtemps un horizon inatteignable dans Le maitre de Pension et que le Sylvestre de Les premiers temps rêve des arbres beaucoup plus qu'il ne vit sous leurs frondaisons...

Le pays où l'on n'arrive jamais procède de la même veine que Les premiers temps. Les humbles certes. Gaspard quitte sans regret, poussé par un instinct inconscient, l'étouffante protection petite-bourgeoise de sa tante pour rejoindre ses parents qui exercent l'incertaine profession de forains, quant à Hélène elle n'a d'autre volonté que de s'enfuir de sa riche famille adoptive persuadée qu'elle est fille de pauvres gens. Une migration sociétale très typique des héros dhôtéliens qui empruntent l'ascenseur social plutôt pour descendre que pour monter. Déclassés, délaissés, mendiants, engeances de bas-quartier pullulent chez Dhôtel. Mais c'est dans ce roman destiné aux enfants que la religion est la plus présente. Prières, églises, miracles, saints et paradis s'insèrent gaillardement dans la trame de l'histoire.

Le pays où l'on n'arrive jamais porte un nom. Le grand pays. Celui que l'on atteint toujours puisqu'il gît à l'endroit exact par lequel vous êtes en train de vous diriger vers lui. Par exemple Ardennes et Provence. Europe ou Sibérie. Il est donc partout où vous portez vos pas. Partout et donc nulle part. En cela il met ses pieds dans Nulle part, le troisième roman publié de Dhôtel que Horay son éditeur se hâtera de ressortir pour profiter de la vague d'enthousiasme soulevée par Le pays où l'on n'arrive jamais, ( il faut bien rentrer, sinon chez soi du moins dans ses sous).

Dhôtel, un étrange paroissien. Une espèce d'hérésiarque philosophe. Est-on parvenu dans le paradis qu'il faut repartir car le rêve du paradis est plus beau que le paradis. C'est parce que le pays est grand que l'on n'y arrive jamais. La flèche de Zénon recule d'autant plus qu'elle avance car l'orbe de l'horizon s'éloigne d'autant plus vite.

Prenez le temps de réfléchir. Avec Dhôtel les choses les plus simples se compliquent très vite.

André Murcie. ( Septembre 2019. )

 

1956

L'ÎLE AUX OISEAUX DE FER

ANDRE DHÔTEL

( Les Cahiers RougesGrasset / 2002 )

 

Celui-ci jure dans la production dhôtellienne, un livre de science-fiction. Ne se passe ni dans la campagne française ni dans les faubourgs de nos cités. Mais au plein milieu de la mer, sur une île. Pas tout à fait comme une autre. Ce n'est pas la tempête, qui emmène, à l'instar de Gulliver, Julien Grainebis à débarquer sur le sol salvateur, mais son camarade de travail qui le jette par-dessus bord, peut-être dans l'espoir qu'il perde un peu de sa naïveté en abordant sur ces rivages mystérieux.

L'île est peuplée. Nous ne sommes pas dans un monde futur. Simplement une espèce d'expérience sociale menée par de grandes entreprises. Nous n'en saurons pas plus quant aux fins politiques qui sont au fondement de ce projet global. Dhôtel nous embarque dans une contre-utopie.

Ici les hommes sont heureux. Ce sont les machines – le mot ordinateur n'est pas utilisé - qui prennent les décisions pour eux. Il suffit de répondre à un questionnaire pour que l'on vous trouve la place adéquate qui vous conviendra le mieux dans les rouages de cette société modèle. Poste de travail, logement, compagne, voitures en libre disposition, loisirs, tout est à votre disposition, à l'expresse condition que vous ne sortiez pas du cadre imposé. Si vous tentez de vous rebeller, des oiseaux de fer fondent sur vous, et vous déchiquètent. Tout est au mieux dans le meilleur des mondes.

Julien, surveillé par deux robots, essaie de s'intégrer. Maladroitement, cela se comprend. Les gens ont l'air heureux de leur sort, mais il semble à Julien qu'ils se contentent de peu, tout compte fait la vie paraît agréable mais vide et ennuyeuse. Il aimerait bien en savoir plus sur Irène la jeune psychologue qui lui a fait passer son interrogatoire d'arrivée, mais il ne l'aperçoit que rarement.

S'évader est impossible. Toutefois notre héros sera à l'origine de la destruction de cette société tant soit peu abstraite. Les machines ont réponse à tout. Mais un jour à la cantine, en racontant une histoire, dont lui-même ne connaît pas la fin, il leur pose un problème insurmontable. Etrangement ce cas d'école n'est pas si éloigné des toutes dernières nouvelles théoriques rédigées par notre auteur dans les années qui précédèrent sa disparition.

Chaque jour dans une usine, à la même heure, un jeune garçon et une jeune fille se croisent. Chacun est sur un escalier roulant, l'un qui monte, l'autre qui descend. Moi-même vous ai parlé dans les notes, qui suivent la recension de Ce jour-là, de ces deux archers placés l'un en face de l'autre qui au même instant tirent une flèche...

En ces années Dhôtel devait traverser une crise religieuse, nous avons déjà signalé la présence de termes nettement christo-bibliques dans la chronique précédente, mais dans L'île aux oiseaux de fer, cela se précise. Déjà le titre n'est pas sans référence au sixième ( juste la moitié de douze ) des travaux d'Hercule, les oiseaux du lac Stymphale que le héros abattra de ses flèches meurtrières. Le jour où Julien se pose à ml-voix des questions sur les statues des Dieux qui pourraient être installées sur de vastes terrasses vides, l'on vient très vite l'avertir que ce mot est interdit puisque les dieux n'existent pas. Pas de temples, pas de Dieux. Mais il reste toutefois une chapelle désaffectée, au milieu d'une espèce de réserve indienne, avec quelques survivants des premiers habitants de l'île. C'est dans cette église que Julien et Irène trouveront refuge lorsque, les ordinateurs ayant été incapables de fournir à la population inquiète la suite de l'apologue de Julien, les oiseaux de fer entreprennent de les pourchasser. Un vieux pêcheur qui laisse échapper l'expression '' Par le Dieu vivant'' dont il ignore le sens, leur fournit une barque qu'il a construit en cachette et les conduira jusqu'à ce qu'ils rencontrent un paquebot. Certes les oiseaux de fer les ont pris en chasse, les ont rejoints, ont décrits mille arabesques autour d' eux et se sont enfuis dans la direction qu'ils suivaient... Julien est de retour avec Irène en son village – Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage / Et puis est retourné (…. ) Vivre entre ses parents le reste de son âge - pour une fois nous assistons sur la cérémonie de mariage de nos deux jeunes héros, à l'Eglise bien sûr.

Reste à répondre à la question, pas celle du double escalier roulant, celle de l'étrange conduite des oiseaux qui trouvent nos tourtereaux et qui continuent leur route au lieu de les déchirer. Certes ils sont allés tout droit vers leur but, mais tout comme la flèche de Zénon ils n'ont jamais atteint la cible. Dhôtel nous explique, avant de rejoindre vraiment les fuyards, il fallait que les oiseaux de fer sachent exactement où ils allaient, c'est ainsi qu'ils les auraient retrouvés en revenant vers leur point de départ. Mais comme bos volatiles sont partis après les fugitifs ils étaient de toutes les manières dans un autre fuseau de l'espace-temps et incapables d'avancer en celui-ci. S'en sont allés tout droit, et puis peut-être au ciel ! D'où cette logique qu'il existe une distorsion entre l'espace et le temps. Qu'ils ne coïncident pas aussi exactement qu'il le paraissent. Sinon la vie dhôtellienne continue : Irène attend un bébé et devient un peu commère, Julien a repris son travail, tous deux vont au cinéma.

André Murcie. ( Octobre 2019 ).

 

LE CIEL DU FAUBOURG

ANDRE DHÔTEL

( Les Cahiers Rouges N° 27 – Grasset / 1988 )

 

Après le pays où l'on n'arrive jamais, le faubourg dont on ne sort jamais. Pas tout à fait, car Marc et Paul sont prêts à tout et à presque rien pour retrouver Solange et Emilie. Sans doute existe-t-il deux sortes d'individus, ceux qui se contentent du maigre peu qu'ils ont et même parfois qu'ils n'ont pas, et ceux qui sont en quête d'une vie sauvage, le père de Paul et Harset – avec ses manières de chat haret sont de ceux-là. Certains ne renoncent jamais à leur rêve, et d'autres poursuivent des semblants de projets de vie.

L'action est concentrée dans la rue des Freux. Rue des affreux médiocres. Rue des oiseaux de passage. Un fond de banlieue pavillonnaire, petites gens qui jasent sans fin. D'autant plus qu'il ne se passe rien, et que lorsque tout change, bientôt tout redevient comme avant, ou à peu près pareil, ou alors l'on fait comme ci, parce que c'est comme ça. Existences modestes et retenues.

Quelques rencontres sous un porche d'église, un Christ sur un calvaire, mais l'on est ''tous à une distance infinie du dieu'' dixit l'auteur. Contentez-vous du ciel. Oui mais c'est celui du faubourg. La banlieue de nos minuscules héros se trouve dans les marges, plus loin mais pas très, après le dédale des rues perdues, et d'une espèce de no man's land de gravats se trouvent les lointains de la campagne, inaccessible, le paradis perdu. Le grand domaine. D'Arnheim. On ne tente pas d'y améliorer la nature mais de l'aider à retrouver un état de nature abandonnée à elle-même. Marc et Paul y pénètreront car ils sont à la recherche de Solange et d'Emilie qui ont rejoint Harset. Les filles possèdent toutes cette sauvagerie native qui leur enjoint de suivre l'aventure, de ne se laisser amadouer que très lentement par leurs amoureux. Les bêtes sauvages ne s'apprivoisent jamais, tout au plus consentent-elles à vous admettre dans leur périmètre de survie. Faute de mieux, et souvent faute de pire.

Quoi qu'il en soit, si nos deux tourtereaux connaissent quelques heures de bonheur auprès de leurs tourterelles au cœur du jardin ensauvagé, ils en seront chassés par le maître du lieu sacré, qui a semble-t-il un terrible ascendant sur les oiseaux. Ne possède-t-il pas une âme fascinante de rapace. Il est un de ces grand voilier qui monte haut dans le ciel – bien au-dessus du faubourg - et traverse les mers.

Un roman – il contient bien des éléments des futurs chef-d'œuvres de Dhôtel – à ras-le bitume et toutefois bien terre à terre, commence d'ailleurs dans une ferme, les oiseaux n'y sont pas de fer et aucune fausse utopie ne l'agite. Les hommes y mènent leurs petites affaires qui ont une tendance certaine à péricliter. Même le paradis sera racheté par un chanteur de variété. L'on survit comme l'on peut, habité par une profonde nostalgie, incompréhensible pour la plupart, filtrée par de sordides préoccupations journalières. A tel point que les enfants se rangent de leurs bêtises fiévreuses et deviennent sages. Se conforment à leur rôle de futurs adultes impuissants à maîtriser leur destin.

Parfois l'on trouve l'amour, une merveilleuse pierre d'achoppement dans la régularité des soubresauts du monde. L'on peut se demander ce qu'il en adviendra.

André Murcie. ( Octobre 2019. )

 

1957

DANS LA VALLEE DU CHEMIN DE FER

ANDRE DHÔTEL

( Pierre Horay / 1957 )

 

Nous nous posions la question précédemment, toutes ces belles histoires d'amour qui finissent si bien dans les romans d'André Dhôtel qu'en advient-il par la suite ? Ce roman esquisse une réponse. C'est un peu la suite du précédent. Le terme faubourg aura paru désuet à nos plus jeunes lecteurs pour désigner la banlieue parisienne. Retour en province, mais nous sommes à la fin des années cinquante, la France se modernise, Jérôme travaille aux Ponts et Chaussées et dans la petite ville de Romeux, sise au bout de la vallée du chemin de fer, l'actualité du jour c'est le démarrage de la construction d'un magnifique pont, au confluent de deux routes voisines, censé emmener un nouveau dynamisme économique à la cité, le progrès, la modernité... Peut-être Jérôme s'est-il un peu trop investi dans ce projet, toujours est-il que Georgette le quitte. Ne s'intéresse plus trop à elle obnubilé par son travail... Une histoire rendue un peu glauque par le fait que son amant est le supérieur hiérarchique de Jérôme. Tout est prêt pour le drame bourgeois. Jérôme tire sur son rival, mais le romancier dévie le coup, le pistolet s'enraye, l'on était parti pour un drame mais les autorités veillent au grain et étouffent l'affaire...

Mais avec Dhôtel rien ne saurait être simple. L'action se déplace, elle suit Jérôme dans son nouvel emploi et dans ses pérégrinations sans but, insensiblement elle remonte vers les hauteurs de la vallée du chemin de fer. Et aussi par de fabuleux hasards dans le passé de Georgette et de sa sœur Viviane. Deux sœurs, deux amours, chez Dhôtel souvent les personnages marchent par deux.

Georgette a toute les mauvaises raisons qu'elle veut pour avoir abandonné Jérôme, certes les circonstances, les hasards, les opportunités, mais la véritable raison n'est pas là, elle est comme toutes les filles, habitée depuis l'enfance par une sauvagerie, une fiévreuse passion, qui chez Dhôtel semble être l'apanage des jeunes filles. Vivre plus loin, plus grand. Mais qu'est-ce que cela veut dire au juste ? Georgette a l'occasion d'en faire l'expérience. Son amant l'emmène en Amérique. Mais le voyage se révèle décevant, certes l'on est à plusieurs milliers kilomètres de la France, certes elle découvre de nouveaux paysages, elle rencontre des gens, mais tout cela se révèle aussi plat, aussi faux que son existence hexagonale. Elle rentrera à Romeux toute seule, et s'embauchera comme ouvrière...

Jérôme a essayé de surmonter le choc de la séparation, une châtelaine aimerait bien le grapiner, mais c'est avec sa fille que se noue l'idylle... Qu'il ne consommera point... C'est Georgette qui occupe ses pensées. Mais la situation est bloquée, la route est coupée, il ne peut pardonner la trahison... Pour corser l'affaire l'on ajoutera que Viviane a dénoncé ( deux ans de prison à la clef ) Blaise, l'homme qu'elle aime... Les filles ont bien le sentiment d'avoir trahi, mais elles ne le regrettent pas... Question d'honnêteté et de fidélité envers soi-même.

Un beau pétrin pour un romancier qui ne s'appellerait pas André Dhôtel. Possède son deus ex machina. Cela fait un moment qu'il ramène l'air de rien sa fraise dans les romans précédents. On le sent venir cette fois-ci, Blaise ne peut voir une église sans y rentrer, pour rien, parce qu'il faut bien qu'il y ait quelqu'un dedans, et dans la scène finale, qui se passe à côté d'une chapelle, Dhôtel vous laisse cocher la case que vous voulez car la personne qui passe reste invisible, un Ange, le Christ, Dieu ? Une nouvelle vie commence, nos amoureux ont un boulot qui les attend aux colonies... Pratiquement le Paradis. La vie sauvage et civilisatrice en quelque sorte...

André Murcie. ( Octobre 2019. )

 

SAINT BENOÎT JOSEPH LABRE

ANDRE DHÔTEL

( La Petite Vermillon N° 157 / La Table Ronde / 2002 )

 

Ce n'est pas un roman même si cette biographie en possède l'étendue. La vie d'un saint. Sanctifié mais pas très catholique. Né en Artois en 1748, mort à Rome en 1783. Une vie d'errance. Par trois fois il a essayé de devenir moine, mais au bout de quelques mois il éprouve une insatisfaction qui le poussent à vagabonder. Il courra les routes, visitera inlassablement églises, lieux de culte et de pèlerinage, en France, en Italie, en Espagne, poussera jusqu'en Autriche. Il n'a rien d'un doctrinaire, il se contente de rester debout et de prier sans fin face aux autels. Ne travaille pas, refuse la charité, distribue les pièces qu'on lui offre, d'une saleté repoussante, l'on se méfie de lui, mais il s'en moque, ne parle que très rarement. L'on voit ce qui a pu fasciner Dhôtel dans ce personnage, un simple sur la route, qui se laisse conduire par les chemins... C'est un écrit qui appartient avant tout au cycle des chroniques fabuleuses de Dhôtel. Un mystique pur. Il ignore les tourments de la chair amoureuse. Et en cela il n'a rien à faire dans la suite romanesque dhôtellienne.

Si nous le plaçons ici, il sort tout comme Dans la vallée du chemin de fer en septembre 1957, c'est que nous l'entrevoyons comme ces centaines de prières que dans les époques de grande foi chrétienne les directeurs de conscience exigeaient de leurs ouailles pour racheter quelque péché... Un peu comme si Dhôtel s'était imposé cette tâche pour se faire pardonner l'intrusion divine de Dieu dans ses romans par trop dans le monde...

Très beau livre, très dhôtellien, nous n'en donnons qu'un exemple, lorsque Labre meurt ce sont les gamins de Rome qui se répandent dans la ville en hurlant : '' Le Saint est mort'', ils assureront ainsi la perpétuation du souvenir du mendiant prodigue et enclencheront la notoriété qui obligera l'Eglise à le sanctifier. Au début de Dans la vallée du chemin de fer, ce sont les gamins vociférants qui annoncent à la population de Romeux que ''Balthazar ( surnom de Jérôme ) est cocu.''

André Murcie. ( Octobre 2019. )

 

1958

LES VOYAGES FANTASTIQUES

DE JULIEN GRAINEBIS

ANDRE DHÔTEL

( Pierre Horay / Août 1958 )

 

Coucou, le revoilou. Mais ce n'est pas le héros de L'île aux oiseaux de fer. Un homonyme. Un point commun tout de même : le premier Grainebis se mouvait dans un pays où l'on n'est pas encore arrivé, dans une utopie. Celui-ci, beaucoup plus jeune, n'est pas un personnage du futur, mais d'il était une fois. Pas un roman, quatre contes. Du fantasque merveilleux, en premier lieu Julien se confond en un arbre, vous louez la finesse de Dhôtel qui vous décrit ce gamin-arboré avec un tel naturel que vous y croyez. Dans le deuxième récit Julien aide une vieille dame à retrouver un trésor, son ombre se détache de lui dans le volet suivant, et dans le dernier le voici transporté dans un village où tous les habitants sont devenus invisibles. Des histoires pour enfants, des contes à dormir debout, la reprise de mythes éternels, d'une écriture qui n'est pas sans accointances avec le romantisme allemand, un Tieck, ou un Chamisso, par exemple. Une exception notable toutefois dans cette longue chaîne de livres – qui est souvent classée dans la rubrique des chroniques fabuleuses dans lesquelles on a pris l'habitude de cataloguer les écrits de Dhôtel qui ne sont pas des romans et correspondent à des genres composites. Julien Grainebis n'est pas amoureux, il recherche sa famille dispersée. Je vous rassure, il la retrouvera.

Si nous avons chroniqué ce volume dans la série des romans, c'est qu'il nous semble que ces quatre récits ont réinstauré leur auteur, davantage en lui-même. Au plus profond. Au plus mystérieux.

André Murcie. ( Octobre 2019.)

 

1960

LE NEVEU DE PARENCLOUD

ANDRE DHÔTEL

( Grasset / 1960 )

 

Voilà quelques années que de bouquinistes en brocantes je grapille l'œuvre complète d'André Dhôtel. Les esprits chagrins s'étonneront d'une telle entreprise. Dhôtel n'a jamais écrit qu'un seul et unique livre dont je puis vous résumer en quelques lignes le schéma directeur. Un jeune garçon, en règle générale un peu moins malin que ses congénères du même âge, recueilli le plus souvent par sa tante ou par son oncle, rencontre une très belle jeune fille qui s'empresse de le houspiller et de le traiter plus bas que terre. L'univers entier sépare nos deux jeunes premiers. Mais au terme d'une série de hasards prodigieux nos deux tourtereaux se trouvent enfin réunis en fin de volume. Aussi impitoyable que du Barbara Cartland. Quand vous avez lu trois Dhôtel il vous suffit de parcourir la première page de n'importe lequel de ses autres livres pour en subodorer la fin. Ne manquez pas d'en faire l'expérience par vous-même.

Car il s'agit d'une expérience. Quasi métaphysique. La dimension dhôtellienne existe. Légèrement décalée par rapport à l'exacte géographie des professeurs mais si proche de l'enfance et de l'adolescence que c'est à une certaine jeunesse du monde que nous sommes conviés. L'œuvre de Dhôtel est un appel à la désertion de la modernité. Cette dernière n'est que très rarement évoquée, si ce n'est par quelques perfides allusions à la gent rationalisante qui détient les clefs aveugles de la bêtise. Le monde de Dhôtel est peuplé d'inadaptés : forains, camelots, voyageurs errants, handicapés, retraités, voyous, mauvais garçons, originaux divers et sans-le-sou de toutes les saisons. Des simples, mais qui détiennent le secret de vivre et de rire.

Le neveu de Parencloud c'est un soupçon de Giono pour la critique et l'utopie sociales avec une belle dose de Bosco pour le sens du mystère. Le tout reste intrinsèquement du Dhôtel de la première à la dernière ligne. La désaffection qu'a subi cette œuvre depuis la mort de son auteur ne nous étonne guère. La France, ici de l'Est, mais souvent chez Dhôtel du Nord aussi, rurale et paysanne a disparu. Certes l'on a depuis une vingtaine d'années la recrudescence d'une littérature qui nous retrace avec un honnête talent les sagas familiales de toutes les régions françaises. De quoi satisfaire les nostalgies d'un lectorat vieillissant et en augmentation. Mais cette communion avec la nature que de multiples auteurs nés avant les années cinquante ont su apercevoir et traduire nos l'avons perdue. Pire nous l'avons échangée contre des préoccupations écologiques.

Les livres de Dhôtel ne nous en sont que plus précieux. Ils sont des points de passage, ils forment une géodésie sacrée et secrète qu'il convient de relever. De révéler.

André Murcie. ( Décembre 2002.)

 

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