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SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 01

SUITE DHÔTELLIENNE 01

 

SUITE

DHÔTELLIENNE

 

Un projet d'une simplicité extrême. Une lecture selon leur composition chronologique des romans d'André D'hôtel. De bric et de broc, car nous rassemblons ici des chroniques qui s'étendent de décembre 2002 à décembre 2020. Leur éparpillement temporel n'est pas sans produire redites ou contradictions, surtout qu'elles ne furent pas en leur ensemble rédigées dans l'optique ici proposée. Des notes en fin de certaines lectures essaient de palier ce manque de cohérence. Il aurait été plus facile de tout recommencer à zéro, mais le temps nous a manqué. L'œuvre de Dhôtel s'éloigne de nos contemporains. Nous pensons opérer selon une certaine urgence.

Pour les lecteurs sensibles à cette entreprise nous rappelons que nous avons opéré de même envers la suite romanesque d'Henri Bosco.

 

INTRODUCTION

 

André Dhôtel a trente ans lorsque paraît son premier roman. Il l'a commencé en 1927 en Grèce. Jusqu'à lors il se voulait poëte. Le passage de la prose à la poésie ne s'établit pas en quelques jours. Il y eut ainsi deux récits en prose, apparemment perdus, qui précédèrent Campements. Nous ne pensons pas que la décision de changement de paradigme scriptural tint avant tout d'une utilitaire stratégie éditoriale. Certes Dhôtel – sa correspondance en témoigne – devait posséder quelques doutes quant à la faculté de sa poésie à regrouper une large cohorte de lecteurs. Nous sommes en des temps de révolution surréaliste, la poésie dhôtellienne ne court pas après le stupéfiant image. Ni après l'esbroufe. Elle tendait plutôt à s'incarner dans le sentier d'une réalité terrestre, tout comme ses romans se sont enracinés en une Ardenne beaucoup plus mythique que réelle. Ses essais de poèmes en prose – premiers glissements vers le roman – ressortent d'une écriture néo-symboliste qui passait alors pour totalement dépassée et surannée.

Après l'édition de Campements en 1930, Dhôtel patauge en lui-même. Les éditeurs se détournent de lui. L'on parle d'une décennie de dépression. Mais peut-être est-il victime d'un conflit intérieur d'ordre poétique. De 1933 à 1939, il ne publie pratiquement que des écrits sur Rimbaud, un Rimbaud dont il entreprend une lecture qui le rapproche, à sa propre image, de la courbure de la terre. Dix années lui seront nécessaires pour opérer non pas le passage de l'écriture poétique à la prose mais de la poésie à ce qu'il nommera de cette expression qui n'appartient qu'à lui ''rhétorique fabuleuse''. Une prose qui exercerait sur le lecteur une fascination aussi prédatrice que la poésie. Pour ce faire en même temps que paraissent ses trois nouveaux romans il travaille à un ouvrage théorique intitulé La littérature et le hasard qu'il laissera au bout de trois années en plan. Avec raison, ce qui est intéressant dans ce manuscrit, qui sera exhumé chez Fata Morgana en 2015, ce sont toutes les réflexions qu'il a soigneusement omis d'y mettre. La littérature et le hasard relève d'une pensée mallarméenne, le lecteur s'en convaincra aisément en remarquant le soin extrême de Dhôtel à chasser le hasard de ses vues sur la littérature. Tout cela nous le développerons lorsque nous nous pencherons en une autre suite dhôtellienne sur la poésie d'André Dhôtel.

1930

CAMPEMENTS

ANDRE DHÔTEL

( Gallimard / 1982 )

 

André Dhôtel a remisé sa vocation de poète. Campements présente tous les défauts d'un premier roman. La volonté balzacienne de tout dire. Nous épargne toutefois, sinon à grands traits, l'enfance du héros. Un âge incertain, de fermentation, trop difficile à décrire si l'on désire s'abstenir de se raconter soi-même. Dhôtel est trop modeste pour exposer son propre moi, ce serait-là une forme d'impudicité qu'il se refuse expressément. L'exemplaire chasteté de ses romans en est la preuve la plus parfaite. D'autre part l'on s'étonnera du titre pour un roman qui raconte une existence des plus sédentaires. Sans doute faut-il l'entendre comme le fait que nous ne faisons que passer sur terre. Notre vie n'est qu'un lieu de passage, d'où nous venons nous ne le savons pas, Jacques se contente d'expliquer qu'il sera instituteur puisque son père était instituteur. Pourtant il rêve de voyage, de grands espaces, d'une autre vie, il a étalé une vaste carte...

N'empêche que Campements ressemble un peu à ces vols du cygnes qui n'ont pas fui. Jacques s'enterre dans la vie provinciale. Il cherche à se marier mais Jeanne est d'une minuscule-bourgeoisie trop élevée pour lui. Jusqu'au jour où sa médiocrité sociale apparaîtra à la mère de Jeanne comme un recours salvateur. Donc ils se marièrent et eurent des enfants. Ils sont heureux ou malheureux. C'est la même chose. L'on se croirait dans le poème Jean de Noarrieu de Francis Jammes. Hélène naît, puis Michel et Jean. Jeanne renoue avec un ancien prétendant. Il faut bien que ce qui est commencé finisse par s'accomplir. Jeanne restera. Ils se prépareront à partir pour la Palestine, mais Jean tombe malade et meurt. Les enfants grandissent, Michel tombe amoureux de Marie l'amie d'école de d'Hélène. Michel part travailler à la ville, il laisse Marie âgée de quinze ans... Il leur faudra plus de dix ans pour se retrouver et s'enfuir, le père de Marie ne voulait pas... Ainsi va la vie...

Le livre est empreint d'une tristesse poignante. L'exact contrepoint des volumes paysans de Marcel Aymé. Il paraît terriblement daté, relever d'une époque qui n'existe plus, d'une France campagnarde qui a disparu. C'est Dhôtel mais ce n'est pas du Dhôtel. Pour une première œuvre nous avons l'impression d'un cul-de-sac. Sinon à part se répéter sempiternellement qu'écrire après une telle histoire qui se déroule lentement, dont les paragraphes sont soigneusement ciselés, dans de l'humble argile, et non en de nouvelles matières inconnues ? Dhôtel saura délaisser le moule de la perpétuation morbide. Il agrandira la focale. Dans le roman suivant il passera de la cellule familiale à la création d'une utopie collective. Un peu à la manière d'Alain Fournier qui après Le Grand Meaulnes entreprendra Colombe Blanchet désertant le rêve intimiste de l'adolescence pour décrire les passions politiques d'un village.

André Murcie. ( 20 / 09 / 2019. )

 

< 1935 <

DAVID

ANDRE DHÔTEL

( Marabout 1027 / 1979 )

 

Fut publié en 1947 en édition privée et en 1948 aux Editions de Minuit, mais il fut écrit durant les années trente, rappelons que Campements parut en 1930, il s'agit donc d'un des premiers romans de Dhôtel. Un parfum gionien s'échappe de cette œuvre, rappelons que Regain parut en 1930 et Que Ma Joie Demeure en 1935. David nous conte la vie de son héros éponyme, enfant adopté ( et maltraité ) dans le village de Bermont.

Pour une fois, l'intrigue du roman ne se limite pas aux destins individuels de David et Nelly. David est un être étrange, il semble plein de vide, il est démuni de cette propension à vouloir être ce que certains philosophes définissent sous la vague et néanmoins imagée appellation d'appétit de vivre, entendons par cette expression l'envie de croquer le monde, il se soumet avec une apparente indifférence aux aléas de son existence, il accepte tout tant que sa liberté intérieure n'est point menacée. Il ne se révolte pas, il endure, n'en poursuivant pas moins un but indéfinissable, qui laissera maints lecteurs perplexes.

A côté de David, Dhôtel campe quelques personnages, des volontés intimement arbitraires, des caractères, ainsi les nommait Jean Giono. Dhôtel façonne ainsi le portrait de Robier pour glisser un des thèmes obsédants qui reviendra souvent en filigrane dans le reste de son œuvre, celui de ce capitalisme encore patriarcal qui s'emploie à imposer, sous couvert de modernisation philanthropique, un grignotage des campagnes, ou plus exactement, les prémices d'une pré-industrialisation destructrice des anciens modes de vie.

Robier meurt en laissant à David les terres qu'il avait rachetées pour ses projets qui ont vidé le village de Bermont, désormais abandonné, de ses habitants... L'héritage de David quoique préparé de longue main par les sinuosités rectilignes de l'intrigue n'en paraît pas moins un artifice de romancier à thèse.

Nelly, David et leur enfant, s'installent et entreprennent de vivoter précairement sans rien demander à personne. Seront peu à peu rejoints par une centaine d'individus de diverses provenances européennes – échos de la deuxième guerre mondiale en gestation - en recherche d'une autre forme de vie plus proche de la nature, plus près des vraies richesses contadouriennes... Une vie âpre et rigoureuse. Une utopie dont nous ne saurons rien de plus.

Le moins dhôtellien de tous les romans de Dhôtel. Certes l'on y retrouve le couple mythique primordial et indéfectible – Nelly est la ''sœur'' de David l'adopté – mais qui n'est pas vécu en tant que retour au nœud gordien originel entendu comme ultime recours à tout dénouement séparatif. Cette protection étant ici dévolue à un embryon de fondation sociétale.

Ce roman est ce que l'on pourrait appeler une projection mathématique. Une démonstration que l'auteur ne poursuit pas jusqu'au bout. Sans doute a-t-il perçu que ce retour n'est qu'un recommencement. Si fort que la vaguelette ait été enclose sur elle-même, le temps de la dispersion surviendra tôt ou tard.

André Murcie. ( Mai 2019 ).

P.S. : Etrangement la scène des deux enfants ( Nelly et David ) entourés des boules de feu de la foudre ( des Dieux désignant ) n'est pas sans évoquer la dernière scène projetée restée à l'état de brouillon de Que Ma Joie Demeure et qui ne fut révélée que bien plus tard.

 

1939

LE CLUB DES CANCRES

ANDRE DHÔTEL

( POSTFACE : JEAN-CLAUDE PIROTTE )

( La Table Ronde / Octobre 2007 )

 

Cette nouvelle parut au Mercure de France 1949, une lettre de Jean Paulhan la réclamant à son auteur en authentifie la rédaction en la fin de l'année 1939. Jean-Claude Pirotte n'hésite pas à voir dans ce texte le premier road-movie de la littérature, une prémonition de Sur la route de Kérouac. Nous n'irons pas si loin, nous nous contenterons de nous demander si la célèbre série du Club des Cinq ( modestement Five en anglais ) dont la première traduction française date de 1955, a été inspirée par le titre de la nouvelle d'André Dhôtel. Cette hypothèse gratuite ne repose sur rien, toutefois les frontières opératoires de l'imaginaire collectif ne sont pas encore strictement définies, et l'on remarquera que des roulottes de saltimbanques roulent aussi bien dans les pages d'Enid Blyton que dans Le pays où l'on n'arrive jamais. Beaucoup plus réalistement l'on rappellera que les scènes de l'exode campées au début de Mémoires de Sébastien ne sont pas sans rappeler le voyage de Jean Cacheux durant les premiers jours de la déclaration de guerre.

L'on sait que les années trente furent une décennie difficile, dépressive, pour Dhôtel qui après la publication de Campements ne parvint plus à placer de nouveaux romans chez Gallimard. Dhôtel se souviendra de ses années de déshérence, jamais il ne pardonnera tout à fait à son éditeur cette longue période de doute dérélictoire. Quel drôle de romancier ce Dhôtel qui ne paraît atteindre sa maturité qu'en abordant la quarantaine. Il faut l'admettre Campements et David malgré leurs qualités non négligeables jurent un peu dans la production de Dhôtel, le premier par un trop plein de sensiblerie existentielle et le second par son affirmation d'une revendication d'insensibilité outrancière face aux aléas du vécu. Le club des cancres s'annonce comme typiquement dhôtellien, Dhôthel a enfin trouvé son monde et sa manière. Nos trois cancres sont des réprouvés, ce n'est pas la société qui les condamne, ce sont eux qui s'en écartent. Trois collégiens en rupture de banc d'école. Des paresseux certes, mais aussi des révoltés métaphysiques qui s'ignorent, mais qui agissent désespérément pour trouver un acte significatif de leur déviante position vis-à-vis du monde des adultes et de la vie commune. Ils réussiront, mais de quoi rêvaient-ils au juste ?

André Murcie. ( Novembre 2019 ).

1943

LE VILLAGE PATHETIQUE

ANDRE DHÔTEL

( Folio 582 / 1974 )

 

Le deuxième roman de Dhôtel publié, en 1943, qui s'inscrit dans la suite logique de David rédigé dans les années 30 mais qui ne paraîtra qu'en 1947, en édition privée, et aux Editions de Minuit en 1948. Dhôtel a du mal à quitter l'utopie agricole de David, à tel point qu'il a quelque difficulté à trouver le centre irradiant de sa véritable matière.

Le roman est en quelque sorte raté dès les premières pages, tout le reste du livre servira à recoller les morceaux. Du ménage défait. Julien et Odile avaient tout pour être heureux, ils étaient beaux et ils s'aimaient. Il est nécessaire de préciser, beaux d'une étrange manière, d'une plastique si similaire qu'on les croirait destinés par les dieux à représenter le couple hiérogamique parfait. Il n'en est rien. Les deux parties ne sont pas égales. Julien est un poète velléitaire davantage attiré par la réparation des bicyclettes que par la confection des vers. Odile est la plus belle. A plusieurs reprises elle sera nommée une des plus belles femmes du monde. Ses cheveux blonds et surtout ses yeux bleus. Impénétrables, un azur mallarméen désespérant. Des études, une carrière, un caractère fort, une femme qui sait mener sa barque. Mais l'on assiste très vite à une semi-inversion caractérielle dans le roman, Julien s'organise un petit boulot pépère qui lui agrée alors que sa moitié séparée décide de travailler. Manuellement. Elle ne sait trop pourquoi et recherchant ce qu'elle ignore, elle se lance à corps perdu dans le rôle de l'intellectuelle aux champs. Elle a trouvé à s'employer dans une association de jeunes fermiers qui mettent en commun leur inexpérience, leur force de travail et leur terres insuffisantes à engendrer des bénéfices... Sans doute y aurait-il beaucoup à dire sur les motivations économiques des adultes responsables qui cornaquent ce groupement hétéroclite de jeunesse, mais cet aspect ne sera guère développé par notre romancier.

Il a un autre thème à traiter. Qui l'accapare volontiers. Celui de l'intrusion de la beauté dans le monde. Ce n'est pas qu'Odile soit belle qui pose problème, c'est qu'elle soit une fille sauvage. Ne nous méprenons pas, elle ne porte pas une revendication féministe d'émancipation de la femme, le mal est beaucoup plus profond, métaphysique, c'est-à-dire que ce qui est en jeu dans l'affirmation de sa volonté est le déploiement du rapport de l'Un à l'Autre qui équivaut au rapport de l'Une au Même. Elle est le personnage central du roman, ce qui ne se renouvellera pas dans la suite des romans, attention toujours chez Dhôtel une fille recherchée s'avère être l'héroïne indispensable, mais tout le roman tourne autour de son absence.

Elle n'est pas la seule représentante de l'engeance féminine du livre. Elle possède deux doubles : Reine – jugez du prénom - Moulin, la jolie commère du village, ou plutôt la pythonisse que la population de Vaucelles écoute, la Cassandre des relations humaines qui prédit ce qui arrivera, et le village entier souscrit à la justesse de ses vues, Mathilde Blunay au sein blanc qui voudrait bien être l'amante de Julien, mais qui décide selon les circonstances.

Odile suscite le désir. Elle se laisse ravir des baisers trop volontiers pour ne pas y consentir, elle est reine et pute, mais elle ne passe jamais vraiment à l'acte, et l'on a même l'impression que c'est l'acte qui ne veut pas d'elle. Par deux fois elle échappera au pire - par l'agencement des choses, ou par miracle, ce qui revient à peu près au même – elle sera victime d'un enlèvement, une mise à mort triomphale, qui n'est que la symbolisation d'un viol centaurique.

Mais à la fin du livre, elle revient à Julien. Faute de mieux ? Faute de pire ? Dhôtel ménage une double happy end, non seulement le couple se reforme mais le village qui l'a chassée - il a mal supporté son projet d'adduction d'eau diligentée de main de maître ou plutôt de maîtresse - rappelle Odile et leur offre, à elle et à son mari, la possibilité de continuer à vivre dans une de ses maisons. Julien bénéficiera d'un vaste local pour son atelier vélocipédique et Odile dirigera les travaux de captation des sources. Bye-bye l'utopie communautaire de David, l'on ne prétend plus qu'à amener l'eau courante dans les maisons.

Tout est-il fini ? Non. Tout recommence-t-il ? Non. Le serpent se mord et ne se mord pas la queue. De fait il ne s'est rien passé, hormis une myriade d'enchaînements hasardeusement empreinte de sa propre logicité. Tout redevient comme avant, mais la normalité de la vie s'est déplacée, s'est entée dans l'existence d'un village, la greffe a bien pris. Un phénomène des plus naturels. Toutefois qu'est-il advenu au juste ?

Un livre qui pose davantage de questions qu'il n'en résout.

André Murcie. ( Septembre 2019. )

 

NULLE PART

ANDRE DHÔTEL

( Editions Horay / 1956 )

 

Après le succès de Le Pays où l'on n'arrive jamais de 1955, les éditions Horray se sont dépêchés, dès 1956, de ressortir ce Nulle Part que Gallimard avait édité en 1943, entre Le village pathétique et Les Rues dans l'Aurore. N'ont pas jeté leur dévolu sur ce titre au hasard. Nulle Part préfigure en quelque sorte le canevas du Pays où l'on n'arrive Jamais, le titre phare de Dhôtel. Certes l'on peut remarquer d'un sourire sarcastique que tous les livres de Dhôtel se ressemblent et considérer la quatrième de couverture qui développe cette ressemblance comme un argument de vente un peu facile.

Il est pourtant une différence ontologique entre les deux récits proposés. Une évidence qui saute aux yeux : Jacques est un jeune homme, l'a déjà passé le stade de l'adolescence des deux héros du Pays qui se dérobe devant leur quête comme si le Graal devait échapper à toute investigation, à toute recherche. Re-bonjour Chrétien de Troyes. Toutefois nous concèderons que les enfants jouent un rôle non négligeable dans ce roman. Mais pas essentiel, même si l'amitié de Nicolas et Edmée se transforme lorsqu'ils grandissent...

Jacques est un grand, engagé dans des préoccupations d'adulte, sa tante ne veut-elle pas le marier à sa cousine Armande. La fortune, une situation au bout du chemin... Ne nous faisons pas de bile les héros dhôtelliens ont une propension, inconsciente, inavouée et enfin assumée de la précarité sociale.

Jacques est attirée par Jeanne, une jeune fille au sourire mystérieux qui l'accueille pour mieux le rejeter dans les secondes qui suivent. Comportement étrange, contradictoire, erratique, qui défie toute logique. Jeanne l'aime, elle le désire aussi. Et des trente romans de Dhôtel que j'ai lus, dans nul autre cette emprise charnelle n'est aussi explicitement évoquée. Ne rêvez pas, ce n'est ni Pierre Louÿs, ni le Marquis de Sade. Quelques chastes phrases dispersées qui réunies n'excèderaient pas une page entière...

Le lecteur réfléchira sur le sens du titre. L'action se déroule bien quelque part, en province dans le nord de la France, pas très loin de Béthune, hôtel, routes, canal, bois, friches, rues, campagnes, tous les éléments de l'habituelle géographie dhôtellienne sont rassemblés. Quel est donc ce nulle part auquel nos héros sont censés parvenir. Est-il ce pays auquel l'on n'arrive jamais, ces lendemains incertains passés à conjointement courir sa vie et ces paysages qui se dérobent sans cesse comme une ouverture prodigieuse vers un ailleurs inaccessible.

Il n'en est rien. C'est exactement l'opposé géographique. Non pas où l'on va, mais d'où l'on vient. Nulle part car ce livre est le roman du retour. Le point originel qui ne se situe en aucun endroit précis, juste le lieu charnel de fusion et de confusion. L'on ne cherche que ce que l'on a déjà trouvé car sinon, pourquoi le chercherait-on, puisque l'on ne saurait pas quoi chercher. Ce roman est à lire comme une méditation nietzschéenne sur la pensée la plus lourde.

Ce roman n'est pas un roman d'innocence. Plutôt un chant d'expérience. Désir, amitié, mort, emmêlés tel un nœud de serpents. Théorise le problème atemporel de l'acte accompli. Qui reste à parfaire alors que son accomplissement est déjà sa perfection. Dhôtel vous a laissé une paille dans le métal, une fissure pratiquement invisible, un détour de phrase sans lendemain, n'y mettez pas la main de l'esprit, un immense vertige vous saisirait. Trouvez et vous chercherez. Vous en relèverez une trace dans La Tribu Bécaille. L'œuvre de Dhôtel est un immense labyrinthe dont l'auteur n'a jamais voulu s'évader. Point de sortie, mais des puits d'une profondeur infinie. Prenez tous les risques.

André Murcie. ( Mars 2019. )

Note : ces deux romans romans furent-ils rédigés durant le long silence des années trente ? Ce qui est sûr c'est que Gallimard a dû considérer leur apolitisme factoriel comme une miraculeuse opportunité vis-à-vis de la censure allemande en cette incertaine période occupatoire !

 

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