KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 731
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
09 / 04 / 2026
CARL & THE RHYTHM ALLSTARS
ONIE WHEELER
DeROBERT & THE HALF-TRUTHS
MONSTERWATCH / BOOKER T. JONES
ROCKABILLY GENERATION NEWS
CULT OF OCCULT / LOXODONTA
FRANCK BOUYSSE
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SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :
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Livraisons 318 – 729 sur :
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Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :
http ://kr’tnt.hautetfort.com/
The One-offs - (os)Carl Wild

Tous les singles qui s’entassent ici ont une histoire. L’excellent «I’m Gone» de Carl & The Rhythm Allstars n’échappe pas à la règle.
Remontons un peu dans le temps, jusqu’aux années 2010. Après trente ans passés en banlieue Ouest de Paris, on a dû se replier sur Rouen. Deux raisons : ta boîte a coulé et les trois autres Nuts sont à Rouen, alors c’est plus simple pour répéter.
On prit très vite l’habitude d’aller traîner dans un endroit mythique de Rouen, le Bateau Ivre. On y montait vers minuit, bien rôti, et on en sortait à la fermeture, 4 h, blind drunk. Plusieurs fois par semaine. À l’époque, on récupérait encore assez facilement, il suffisait de dormir jusqu’à 13 h pour cuver et tu pouvais bosser l’après-midi. On bossait alors en prod pour une petite structure parisienne qui vendait des modules d’e-learning managerial aux grands comptes. C’était le télé-travail avant le télé-travail. Montage vidéo et mise en abîme graphique des contenus. T’avais intérêt à avoir les yeux en face des trous, car l’outil de prod était assez sophistiqué, pour le dire gentiment.

Le Bateau Ivre proposait toutes sortes de concerts, du rockab, du reggae, du rock, de la chanson. On y a même joué, avec les Nuts, notre vieux groupe de reprises des Saints. Frank battait le beurre des Nuts. Il ne sortait pas souvent le soir, mais il montait au Bateau chaque fois qu’il y avait un concert de rockab. Un soir, ça devait être lors du concert d’Orville Nash, Frank s’installa à une table avec un mec qu’on ne connaissait pas, mais qui était un rockab local. Ils papotèrent assez longuement. Frank me présenta ensuite le mystérieux rockab local : il s’appelait Dédé et cherchait à monter un groupe de rockab. Il prospectait au Bateau. Frank accepta de jouer avec lui et il fut le premier batteur d’Hot Slap. On répétait tous au même endroit, le Kalif, et on allait voir les Hot Slap en répète. Ils tapaient une belle version de «Matchbox». Frank jouait encore un peu avec les Nuts, puis il a fini par lâcher prise pour ne plus jouer qu’avec Hot Slap.

Un jour, il passe un coup de fil : «Ça te dit d’aller avec la bande à Dédé dans un festival rockab à Crépy-en-Valois ?». Pas de problème. Rendez-vous samedi en début de matinée chez Dédé. Et là, on tombe sur une vraie bande, 30 ou 40 rockabs purs, avec leurs gonzesses, et Dédé sort de son armoire des singles qui tuent les mouches pour animer la fiesta. Tout le monde est déjà à la bière. Avec Frank, on se fait discrets et on se met dans un coin, parce qu’on n’est ni coiffés ni fringués pareil. Puis une caravane de bagnoles se met en route direction Crépy. Incroyable ! On arrive sur place et Dédé sort les bouteilles de whisky du coffre. Tout le monde boit au goulot, sauf Frank qui n’a plus le droit de toucher une goutte d’alcool.

On va continuer d’aller de surprise en surprise. T’as déjà tous les disquaires spécialisés. On est en transe devant les bacs. Et puis soudain, on entend un groupe démarrer. On se rapproche de la scène. Les Red Cabs ouvrent le bal. Puis c’est le tour de Carl & The Rhythm Allstars. Carl se pointe sur scène en chemisette hawaïenne. Il gratte ses coups d’acou avec le manche pointé vers le bas, comme Cash. On s’attend au set pépère d’un petit jazz-band de banlieue. Mais ça prend vite la tournure d’un set sauvage à la Johnny Burnette. Ce diable de Carl a toutes les cartes en main : la vraie voix, la présence scénique, le jeu de jambes burnettien et l’épilepsie rockab. Il se jette par terre au bon moment, et quand on le voit faire, on se demande vraiment pourquoi les autres ne le font pas. Il y a dans l’essence même du rockabilly une pointe de folie et Carl l’a parfaitement intégrée. Il est le Wild Cat par excellence. Il descend en droite ligne de Johnny Burnette et de Charlie Feathers. Mine de rien, on est tombé par le plus grand des hasards sur un géant !

Fin de set. Il vend son single paru sur Wild qui est en train de devenir un label mythique, le label californien de Reb Kennedy sur lequel tous les rockabs rêvent d’enregistrer. Il le vend de la main à la main. T’as l’impression de tenir le Graal dans tes mains. Et quand tu vas l’écouter, ça sera encore pire, car c’est l’un des singles les plus déments de notre époque, Carl aspire son hiccup, il arrache son baby I’m gone à la Charlie Feathers, c’est d’une portée incommensurable, t’as là toute la grandeur du rockab, il pique sa crise de baby I’m gone, c’est fulgurant, tu prends ça entre les deux yeux, c’est encore pire que sur scène, et t’as le solo de rockab en piqué, boom, et ça repart au beat salace, c’est un vrai carnage ! Carl n’en finit plus de revenir à coups d’I’m gone, il s’en arrache la glotte, ce Big Daddy O est enragé. C’est un chef-d’œuvre de rockab sauvage. L’un des plus purs dans le genre.
Signé : Cazengler, (mais où est donc) ornicarl ?
Carl & The Rhythm Allstars. I Am Gone/Slipped My Mouth. Wild Records Unknown
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Rockabilly boogie
- Onie soit qui mal y pense

Onie Wheeler est une très grosse poissecaille. Tu le repères vite fait sur That’ll Flat Git It Vol. 22, 25 et 49: Rockabilly From The Vaults Of Columbia Records, et sur That’ll Flat Git It Vol. 17: Rockabilly From The Vaults Of Sun Records. Colin Escott signe les liners d’Onie’s Bop, un beau Bear de 1991. Il commence par dire d’Onie qu’il ne doit rien à personne - He had a quirky individualistic style - Et quel style, les amis ! Onie a croisé Elvis, Hank Snow, George Jones, mais il est resté inconnu. Bad luck, nous dit l’Escott. Pas d’interview. Il est resté dans l’ombre. Onie est un mec du Missouri. Famille de 13 enfants. Il sert dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre Mondiale et en 1945, il gagne un petit concours. Onie adore Ernest Tubb. Puis il va faire comme tous les autres : tourner inlassablement. Arkansas, Illinois. En 1953, Onie enregistre

son premier petit hit, «Run ‘Em Off», et derrière, t’as Alden J Nelson qui gratte des poux d’acier trempé. L’Escott parle de «works of uncompromising beauty». Il a raison, l’Escott. Et puis t’as cette voix, «Onie’s low pitched vocals complemented by bass strings runs from A.J. Nelson.» On frémit à l’écoute de «When We All Get There», ce slow

rockab country violonné avec le killer Alden J. Nelson derrière - With the Nelson brothers beside him and rock & roll just barely on the horizon, Onie couldn’t put a foot wrong - Eh oui, t’entends chanter une superstar. Pour l’Escott, the early recordings are the truly great recordings. En 1955, Onie se retrouve en tournée avec Elvis. En 1956, il

enregistre «Onie’s Bop», claqué au solide slap de swing. Onie est un virtuose du wa doo dee dop. En 1957 il devient a real wild cat avec ce «Going Back To The City» bien

fouetté du slap, et on retrouve ce chanteur extraordinaire sur «Steppin’ Out». Quel enchantement ! Onie aime bien le rockab et Elvis, mais il en pince vraiment pour la stone country music. Puis son manager Charlie Terrell le laisse tomber - I was looking

for bigger things - En 1957, Onie va chez Sun enregistrer «Jump Right Out Of This Jukebox», country mais deep voice. Le single ne sortira qu’en 1959 ! Il trouve le tempo trop rapide. L’Escott ne sait pas pourquoi Uncle Sam a bloqué le single. Il pense qu’Uncle Sam était trop occupé à sauver la carrière de Jerry Lee. En 1958, Onie s’installe en Californie pour essayer de relancer sa carrière. Il bosse comme ouvrier dans des usines. Puis il revient au Missouri. En 1961, Bob Neal reprend contact avec lui et lui demande de venir s’installer à Nashville, mais le deal avec Neal tombe à l’eau, alors Onie cherche un job. Tous les plans sont foireux : t’as ce mec super doué et personne n’est capable de l’aider à percer. Tu prends la compile Onie’s Bop et t’écoutes

l’heavy rockab de «Wanna Hold My Baby». Onie chante comme un super crack. T’as encore «A Booger Gonna Getcha» attaqué au pur slap, et plus loin, «Long Gone», soft rockab de classe supérieure. Tu ne te lasses pas d’entendre ce chanteur extraordinaire claquer son «Steppin’ Out». Il est nettement plus rock & roll avec «That’s All» et avec «Cut it Out», il fait du country rockab : slap + violon + voix de crack. Nouvelle explosion de joie avec «Closing Time», fabuleux shoot d’honky tonk sourd. Alors après tout le monde s’interroge : pourquoi Onie n’a pas éclaté au grand jour ? A.J. Nelson explique qu’Onie ne voulait pas vendre son cul. Charlie Terrell dit que son «songwriting was too far ahead of its time. His best material was written ten years too soon.»

T’es assez fier de rapatrier John’ Been Shuckin’ My Corn, un Onie Records de 1973. T’as Onie sur la pochette avec sa gueule de superstar. Et ça part en trombe avec le morceau titre, un heavy country-bop de deep voice. Onie est l’un des meilleurs, pas de doute. L’album est très country, mais la voix est riche et Onie te file des frissons. «Run Em Off» sonne comme du pur country bop bourré de chaleur humaine. Et t’as le fast bop d’«Onie’s Bop». Incroyable vélocité du strut ! T’es pas venu pour rien.
Signé : Cazngler, Oniegaud
Onie Wheeler. Onie’s Bop. Bear Family Records 1991
Onie Wheeler. John’ Been Shuckin’ My Corn. Onie Records 1973

Onie Wheeler. Something New And Something Old. Brylen Records 1982
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L’avenir du rock
- DeRobert valent mieux qu’un
Bernard Pavot bourre sa pipe. C’est bon signe. Il se tourne vers la caméra et salue les téléspectatrices et les téléspectateurs.
— Ce soir, nous avons l’honneur de recevoir Jean Cocktail, Hervé Buzin, l’avenir du rock et... comment vous appelez-vous déjà ?
— Boule ! Et lui à côté, c’est Bill !
— Boule & Bill alors ?
— Tu l’as dit bouffi !
— Bienvenue à tous dans Apostroumph !
Il tire une longue bouffée sur sa pipe, souffle trois nuages comme Popeye, et se tourne vers Jean Cocktail qui est étalé dans son fauteuil, les bras pendants, comme une pieuvre désenchantée :
— Cher Jean Cocktail, depuis que vous avez fini de repeindre votre putain d’église, à quoi vous occupez-vous ?
— Je ne lis plus qu’un seul ouvrage, voyez-vous...
— Et quel est-il ?
— Le grand Larousse. Car voyez-vous, un chef-d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre...
— Ah comme c’est intéressant. Et vous, Boule & Bill, vous plongez-vous à l’instar de Jean Cocktail dans les pages voluptueuses du grand Larousse ?
— Non !, répondent-ils en cœur.
— Voulez-vous développer votre pensée ?
— J’plonge pas dans les pages !, lance Bill d’une voix de roquet.
— Et pourquoi ne plongez-vous pas dans les pages, Bill ?
— Passe que c’est gratuit sur Amazon !
Bernard Pavot se tourne vers Hervé Buzin et lui demande s’il plonge lui aussi dans les pages du grand Larousse.
— Nous je préfère le p’tit Robert !
Boule et Bill re-clament en cœur que c’est gratuit sur Amazon.
— Et vous avenir du rock, de quel côté penche votre cœur ? Larousse ? P’tit Robert ?
— Ni l’un ni l’autre. Plutôt du côté de DeRobert.

Encore une bonne surprise. Les genres de concert qu’il ne fallait pas rater : DeRobert & The Half-Truths. DeRobert est un black solide surmonté d’une petite touffe de dreadlocks. Il porte un costard noir et semble souffrir d’une jambe beaucoup trop arquée. Il propose un set de Soul rentre-dedans, bien punchy, un set de boxeur black, il arrache sa Soul du sol en permanence et va systématiquement rivaliser d’extrême Black Power avec James Brown, notamment sur «Take Me Out Of The Dark». Voilà, tout est dit. Si tu veux ta dose d’hard funk, va voir DeRobert sur scène.

Ce blackos est un démon, un Soul Brother de très haut vol, il brûle les étapes, il brûle la ville, il se brûle les ailes, il screame à brûle-pourpoint, il brûle en enfer, son truc, c’est l’hot-as-hell, le burn-baby-burn, même ses morceaux lents groovent entre tes reins. Ça faisait longtemps que t’avais pas autant vibré. Tout est bien, tous les cuts te sonnent les cloches. Tu te demandes comment un black aussi puissamment doué peut être aussi peu connu. DeRobert a l’étoffe d’une superstar, et en plus, il a les compos.

Derrière il a un batteur blanc capable de battre l’hard funk. Le genre de mec qui ne ressemble à rien, mais quand tu le vois jouer, tu lui donnes le bon dieu sans confession. À sa gauche, DeRobert a sa section de cuivres (trompette et sax), et à sa droite, sa section d’assaut, gratte/basse. Et là attention... Ces deux blancs dansent d’un pied sur l’autre pendant tout le set. On ne voyait ça que dans les Revues des géants de la Soul. Et tu vois le bassman rivaliser de wild-as-fuckisme avec Bootsy Collins. Soudain on le reconnaît !

David Guy, le plus gros voleur de show de la planète, le bassmatiqueur du diable. Il accompagnait Quinn DeVeaux ici même en 2024. David Guy bassmatique en pète-sec des six doigts, c’est-à-dire quatre + deux, sur sa basse Gretsch. Il se permet des luxes insensés, il tagadate des triplettes de Belleville et meuble ses interstices de transitions fulgurantes. David Guy fait partie du gang des pires voleurs de shows, avec Dale Jennings d’Orgone, qu’on vu agir derrière Say She She. À côté de David Guy, un autre petit blanc danse et gratte ses poux sur une demi-caisse Gibson, il est encore plus possédé que DeRobert et David Guy réunis, c’est incroyable comme ces mecs font le show : t’as deux fabuleux virtuoses en roue libre qui te ramènent la folie des Famous Flames sur scène. T’es complètement flabbergasté. Le guitariste casse une corde et change de gratte. Pendant qu’il s’accorde, DeRobert fait un petit discours : «Fuck Trump! Fuck Ice!» Et bien sûr il reçoit une ovation. On se dit sur le moment que tout n’est pas complètement foutu et que la résistance s’organise contre les nazis.

Tu ramasses les deux albums au merch. Et tu retrouves tout l’hard funk du set sur Soul In A Digital World, à commencer par le fabuleux «Take Me Out Of The Dark». C’est en plein James Brown. Les Half Truths sonnent comme les JB’s. DeRobert chante le funk comme un dieu. Funk encore avec «Workin’», awite folks ! Cut de rappel sur scène, fabuleux déroulé de cuivres, c’est l’hard funk de rêve. Même chose avec «Too Short», c’est gratté à la pointe de la modernité du funk, t’as toute la clameur du Black Power, avec les déboulades de basse ! Avec «The Joy», DeRobert Superstar tape un fabuleux groove d’entre-deux. Te voilà au paradis, ça groove entre tes reins. T’es vraiment effaré par le niveau de ce blackos. S’ensuit un puissant instro, «Poor Man Walk». Visité par la grâce. Back to l’hard funk avec «Too Busy». Pas de problème. Big funk-out encore avec «The Dole» - I got no money/ I got no food - suivi d’un heavy groove exceptionnel, «The Feel». Il te groove ça jusqu’à l’oss de l’ass.

Ce démon de DeRobert attaque I’m Tryin’ en mode hard gospel, il prêche et ça chauffe, il travaille ça à la dépouille, et plus loin il passe sans ciller en mode heavy groove de Soul avec «Ooo Wee». Soul funk de rang princier ! Merveilleux DeRobert ! Il fait aussi de la pop de Soul («The Dole Pt 2»), il est à l’aise dans tous les genres. Il repart en mode hard funk avec «The Speech». Fabuleux funkster ! - I gotta speak my mind - Il sonne comme une superstar. T’as pas d’autre mot possible. Encore un groove de funk génial avec «Goin’ Places», et t’as les petits accords funky dans le fond du son. Comme James Brown, il sait taper dans l’heavy groove : «Do It Alone» a le même poids qu’un hit de James Brown. Puis il va sur le terrain de Barry White avec «Please Shine On Me». Il tape là dans le sunshine groove. Retour en fanfare à James Brown avec «Write A Letter». Collé à la suite d’I’m Tryin, t’as un bout de Beg Me, avec notamment le morceau titre qui est un classique de dancing Soul, mais côté gros popotin. DeRobert ? Soul Brother définitif.
Signé : Cazengler, qu’a pas deux roberts
DeRobert & The Half-Truths. Le 106. Rouen (76). 21 mars 2026
DeRobert & The Half-Truths. Soul In A Digital World. G.E.D. Soul Records 2010
DeRobert & The Half-Truths. I’m Tryin’. G.E.D. Soul Records 2014
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L’avenir du rock
- How to make a Monsterwatch
Ça se passe au bar, comme d’habitude. L’avenir du rock croit qu’il va siffler sa 25 Jupi peinard, manque de pot, Boule et Bill déboulent.
— Alors Boule, tu déboules ? Et toi, Bill, toujours aussi débile ?
— Ah t’aime bien les petits jeux de mots à la mormoille, avenir du froc. Pas trop dur pour ta p’tite cervelle bouffée aux monstermites ?
— Ben l’un dans l’autre, j’m’onster pas trop mal...
— On te trouve quand même vachement monster à terre, avenir du croque...
— Oh ça va, j’évite de monstergiverser.
— C’est monsternant ! T’as toujours l’air de monsterrasser les obstacles !
— J’m’arrange toujours pour que ça s’monstermine bien. Pas la peine de monstériser les choses.
— Quand tu déballes te petites monstergiversations, on sait jamais si tu te fous de notre gueule ou pas...
— Vous vous monsterisez trop sur mes propos, tous les deux. Chuis pas aussi monstérieux que vous le croyez.
— C’est quoi le secret de ta monsternité, avenir du flop ?
— Monsterwatch !

On descend à la cave voir Monsterwatch de Seattle. T’es pas déçu. C’est assez brut de décoffrage. Sont quatre : un guitar slinger dédouané, un bassman grondant dans son coin, une locomotive humaine de type Dave Grohl derrière les fûts, et devant, un petit mec en veston et lunettes noires qui a décidé de rocker le boat avec une niaque bien de chez lui. Pacific Northwest, baby ! Et ces mecs tapent bien dans le tas, ils tapent

bien dans le mille, ils tapent bien dans le dur, ils ne s’accordent pas beaucoup de répit, ils enfoncent leur clou à bras raccourcis, c’est un rock extrêmement physique, très percutant. Ils font même un cut demetend à deux basses, tu vas de surprise en surprise, mais tu sais que la résonance de la cave joue pour beaucoup dans le trouble que t’éprouves. T’as des groupes comme celui-là qui flashent bien dans l’instant et dans le

chaos du son, car ça te passe tout simplement sous la peau et tu cales le battement de ton cœur sur celui du Grohl qui tape comme un sourd sur ses fûts. Lui c’est pas tchack-poum, mais tchack-boom ! Au final, t’as encore une heure de sec et net à méditer. T’as passé un bon moment. Plus les groupes sont sans prétention et meilleurs ils sont. Ils débarquent, deliver the goods et puis s’en vont. T’y a vu que du feu, et c’est très bien comme ça.

Tu ramasses l’album Head au merch. Le p’tit road manager est content d’en vendre. On est au moins quatre à faire la queue. Fantastique album ! Encore plus balèze que le set. Tu retrouves aussitôt «Animal Cookies» et l’énorme tatapoum du clone de Grohl. C’est un cut de batteur. Et le mec au chant est un bon. Il s’appelle John Spinney et le clone de Grohl s’appelle David Cubine. Au chant, Spinney insiste lourdement. Il attaque «My Life Is Dumb» au ouhh!. C’est blasté dans les règles. Tout est ultra joué, plein comme un œuf. C’est avec «Big Sin» que tout s’éclaire : ils tapent en plein Killing Joke ! Ça t’avait échappé lors du set. Exactement le même power ! Avec le même raw à la surface. Son incroyablement dense. «Installation Method» vient confirmer le parallèle avec Killing Joke : c’est la même énergie, le cut est monté sur des poux à la Geordie Walker et Spinney persiste dans l’insistance inflammatoire à la Jazz Coleman. Ils bouclent leur balda avec «Epipherine Takeout», une fabuleuse surenchère à la Killing Joke, pulsée au beat de Seattle. C’est monstrueux de Monsterwatching ! Ils s’enracinent dans le Joke en B avec «Know Sleep», le clone de Grohl n’en finit plus de taper dans le dur («Relative») et ils ont encore la main plus lourde avec «Alright Now». Beat, chant, riff-raff, tout est démesurément lourd de sens. Voilà la suite du Pandemonium.
Signé : Cazengler, munsterwatch
Monsterwatch. Le Trois Pièces. Rouen (76). 16 mars 2026
Monsterwatch. The Head. Killroom Records 2025
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Wizards & True Stars
- You can’t judge a Booker by looking at the cover
(Part Two)

La saga de Booker T & The MG’s commence dès 1962 avec l’album Green Onions et sa pochette foireuse. Mais le morceau titre devient l’emblème du Stax Sound, par la seule puissance de son groove. Duck roule pour vous et derrière le copain Steve envoie de sacrés coups de Tele. Avec ce premier album, on entre aussi dans l’austère processus

des albums d’instros, comme dans le cas du James Taylor Quartet. Booker T & The MG’s sont des gens prolifiques, mais tellement bons qu’on les suit à la trace sans jamais rechigner. Duck réédite l’exploit de «Green Onions» avec «Mo’ Onions». Il nous sort là le smooth de rêve, un son qui va rester un modèle absolu. C’est Duck qui conditionne le rang des oignons. Le «Stranger On The Shore» qui ouvre le bal de la B sonne comme un groove miraculeux et on se régale encore plus de «One Who Really Loves You» car c’est joué dans la joie et la bonne humeur. Dès leur premier album, les MG’s sonnent comme le groupe idéal. Mais attention à l’austérité. C’est comme le cinéma muet, il faut s’habituer à l’idée de cette esthétique.

Deux ans plus tard, ils reviennent en force avec l’excellent Soul Dressing et sa belle pochette kitsch qui nous propose un Booker T cadré serré et frais comme un gardon du Mississippi. Ils nous sortent un «Big Train» monté sur un beat dévorant, le copain Steve casse du sucre sur le dos de sa Tele avec une niaque infernale et Booker T arrondit les angles à coups de B3. On retrouve leur fantastique énergie dans «Jellybread». Même power que celui de «Green Onions». Ils développent le cut au détour d’une boucle et le copain Steve joue au freakout de Memphis. Ils jouent aussi «Outrage» à la merveilleuse vélocité catégorielle. C’est du très haut niveau, pétri de qualités : fluidité, aisance et power. En B, on va tomber nécessairement sur «Mercy Mercy», énorme shoot de good time music emmené par un Booker T enthousiaste, une vraie merveille de légèreté et d’émancipation du peuple noir, même si le copain Steve joue comme un sale punk des bas fonds. Il faut aussi saluer Al Jackson qui bat si sec, notamment dans «Can’t Be Still». Celui-là ne traîne pas en chemin. C’est un sérieux client.

Et voilà qu’ils se payent une pochette classique pour And Now, qui paraît deux ans plus tard, en 1966. Ils y tapent une cover guillerette de «Working In The Coal Mine». Leur hommage à Lee Dorsey bat tous les records de finesse. Et ils sonnent très New Orleans avec un «Don’t Mess Up A Good Thing» monté sur le beat d’«High Heel Sneakers», mais avec un beau côté bastringue. Duck se paye la part du lion avec «Soul Jam». Il rôde dans le son et descend dans les bas étages. Ah il faut le voir pulser le beat, c’est un spectacle étonnant. Le copain Steve nous refait le coup du guitariste délinquant dans «One Mint Julep», un beau shuffle pulsé une fois encore par Duck la loco. Un vrai heartbeat ! Et Booker T renoue avec ses accointances dans une très belle version de «Summertime». Le round midnite, c’est son pré carré.

Hip Hug-Her sort en 1967 sous une pochette très sixties. On se croirait dans Mademoiselle Âge Tendre. C’est un album très pépère. Au même titre que «Green Onions» (utilisé par Hubert pour son émission Dans Le Vent), le morceau titre fut utilisé comme générique d’émission de radio. Voyage dans le temps assuré. C’est un petit jerk bien apprêté qui s’habille chez Happening. Ce truc marche à tous les coups. Mais l’énergie n’est pas au rendez-vous. Ils nous groovent mollement un «Soul Sanction», comme s’ils malaxaient les fesses d’une fille qui ne veut pas. Ils font une version beaucoup trop acidulée du «Get Ready» de Smokey et sauvent l’album avec un «More» joliment hanté par l’un de ces thèmes mélodiques dont Booker T a le secret. C’est l’hymne des jours heureux. En B, ils saluent Felix Cavaliere avec une cover de «Groovin’». Booker T le joue avec délectation sur son grand orgue de cérémonie.

En 1968, ils ne sortent pas moins le trois albums, le premier étant Doin’ Our Thing. Pochette très sixties, encore une fois, avec un groupe de jeunes gens photographiés au bord du fleuve. Les MG’s tapent dans le «You Don’t Love Me» connu comme le loup blanc de Willie Cobb et le groovent jusqu’à plus soif. Le copain Steve le joue en flux tendu. Par contre, ils foirent leur reprise de «The Beat Goes On» avec un son ingrat et dominateur. Ils tapent aussi un «Ode To Billie Joe» à la bonne torpeur académique. Cut idéal pour un mec comme Booker T qui adore napper les choses de la vie. Ils terminent cet album mi-figue mi-raisin avec un heavy groove de rêve éveillé, «Let’s Get Stoned», un groove de round midnite signé Ashford & Simpson, idéal pour le cat T.

Le deuxième album soixante-huitard s’appelle Soul Limbo. Rien de nouveau sous le soleil de Satan, nos quatre compères pondent de l’instro à la chaîne. Le morceau titre est un modèle de Memphis Sound énergétique, dignes des grandes heures de Green Onions. Al Jackson claque à plat et Duck se jette dans la furia del sol et joue au débotté. L’autre hit de l’album s’appelle «Be Young Be Foolish Be Happy», c’est une sorte de groove éberlué joué par des musiciens devenus fous. Booker T arrose tout ça de B3. On est à McLemore et ça roule ma poule. Ils punchent le diabolo du cortex dans la couenne du cut. Booker T fait encore des merveilles dans «La La Means I Love You» et la tension MGtique revient avec «Hang ‘Em High». Booker T nous roule ça dans sa farine et soudain ça démarre. On assiste à la naissance d’un shuffle, avec un Booker on the beat. Demented ! Ce qui distingue les MG’s du reste du monde, c’est leur raw power. On voit aussi Booker T noyer son «Born Under A Bad Sign» dans le pur jus de shuffle d’orgue. Par contre, ils en foirent deux et pas des moindres : «Eleanor Rigby» et «Foxy Lady», qui ne sont pas vraiment faits pour le B3.

Le troisième album soixante-huitard est la bande originale d’un film, Up Tight. C’est un album essentiel car c’est là que se trouve «Time Is Tight», le hit définitif des MG’s. La mélodie parfaite. L’un des sommets du Memphis Sound. Booker T le noie d’orgue et derrière, le copain Steve gratte comme un dingue. C’est avenir du monde, baby, l’ouverture définitive. Ces mecs visent l’apoplexie, c’est plein d’allant, radieux, le beat des jours heureux. Booker T, Steve, Duck et Al créent les conditions de la magie dans le bouclard de McLemore. On se régale aussi de «Children Don’t Get Weary», vieux groove de gospel que chante Judy Clay. C’est excellent et même beaucoup trop excellent. Booker T nous refait le coup du shuffle mirobolant avec «Thank’s Lament» et une intro qui fait rêver. N’oublions pas que Booker T est un puissant seigneur. C’est dans ce genre de cut que se joue le destin des Sixties. Au moins autant que dans les hits des Beatles. Tout repose sur le swing alerte de Booker T et sur la façon dont son copain Steve monte les cuts en neige.

En 1969 paraît The Booker T Set. On y trouve deux petits chefs-d’œuvre : leurs versions de «Lady Madonna» et de «Mrs Robinson». Duck prend Mrs Robinson au bas du manche et ça commence à swinguer en douceur et en profondeur. Booker T nage à la surface comme une crème anglaise. Étonnante qualité du groove. On se régale de cette basse si ronde. Duck se paye de belles descentes à contre-courant et nous régale du tact de son bassmatic. Ils font aussi un carton avec «The Horse» que le copain Steve gratte à la régalade. Sur cet album, les MG’s beefent un peu leur son et Booker T se répand jusqu’à l’horizon. Ils tapent aussi dans Burt avec «This Girl’s In Love With You». Le copain Steve joue en réverb et Booker T nappe en loucedé. Imparable. Et si mélodique. C’est beau à pleurer. Ils terminent sur une fantastique cover de l’«It’s Your Thing» des Isley Brothers. Mais ils sont trop pop pour le funk de Ronald. Ils ramènent cependant une belle dose de Southern niaque.

Paru en 1970, McLemore Avenue reste un album très controversé. Les MG’s ont décidé de rentre hommage aux Beatles (d’où la pochette Abbey Road) sous forme de medleys entreprenants. Mais c’est un album qu’il faut écouter attentivement, car il s’y cache de sacrées merveilles, à commencer par cette version d’«Here Comes The Sun» noyée dans la masse. Duck le joue à l’insistance et ça sonne comme dans un rêve. Le groove de Memphis épouse la magie des Beatles sous le soleil exactement, et ils tombent dans l’heavy groove de «Come Together» qui du coup incarne d’une certaine façon l’élégance du Memphis Beat. Le copain Steve s’en paye une bonne tranche par dessus les grandes nappes de Booker T. Ces mecs sont merveilleux, ils restituent la magie de «Something» avec un son d’orgue Hammond qui ravive tous les espoirs. En B, on voit le copain Steve tailler un «She’s So Heavy» à la note sèche et un peu acide. Encore un cut idéal pour ces démons d’MG’s, rois du beat turgescent et du napping B3. Il faut voir Booker T napper tout ça. Un vrai dingue !

Melting Pot restera dans l’histoire de la Soul pour son morceau titre, porté au bassmatic par Duck et gratté funky par le copain Steve qui se met à porter la barbe. Ils deviennent les rois de l’anticipation, et bien sûr, Booker T s’en vient nous napper tout ça de B3. C’est à la fois magnifique et très dense, et pendant la longue virée du copain Steve, Duck maintient son bassmatic en état de steady rumble. Fabuleuse cohésion ! Booker T nous fait du round midnite à la Monk dans «Back Home» et ils bouclent l’A avec un «Fuquawi» infesté d’incursions intestines du voyou Steve. Il faut le voir rôder dans le quartier du groove, il renâcle dans l’ombre et renifle la morve de ses riffs malveillants. En B, ils nous refont le coup de l’instro des jours heureux avec «LA Jazz Song», une vraie régalade régalienne expurgée au pur jus de shuffle impénitent.

En 1973 paraît un faux album des MG’s. Carson Whitsett remplace Booker T et Bobby Manuel le copain Steve. Fidèles au poste, Duck et Al veillent au grain. Si on écoute cet album, c’est uniquement pour entendre jouer Duck. On voit ces faux MG’s fondre comme beurre en broche dans «Black Side» et Duck bassmatique «Frustration» avec une niaque épouvantable.

On retrouve nos quatre MG’s sur Union Extended. Curieusement, l’album paraît sur Stax en 1976, soit un an après la fin de Stax. Titre d’album d’autant plus curieux que la banque qui a fini par avoir la peau de Stax s’appelle the Union Planters Bank. Le hit de l’album s’appelle «Beale Street Revival». Duck l’embarque au violent drive de basse. Il reste l’un de ceux qu’il faut admirer, car il incarne mieux que personne l’énergie du Memphis beat. «Overton Park Sunrise» vaut aussi le détour car on a là une groove d’une très grande pureté, lumineux et bien intentionné. Duck l’habite. Il se fend plus loin d’un sacré «Duck Walk». On se croirait sur l’album de la maturité. Ils visitent encore les rues de Memphis avec l’excellent «Midnight On McLemore» joué à l’orientale. Duck fourbit un son de basse idéal, bien rond, bien sourd, la reine des aubaines.

Comme la vie sur terre est injuste, les MG’s la quittent un an plus tard pour l’espace et vont sur Asylum enregistrer Universal Language. On les voit tous les quatre au dos de la pochette, le copain Steve s’est laissé pousser les cheveux et Willie Hall a remplacé Al Jackson qui s’est fait buter. Duck semble extrêmement mélancolique et Booker T prépare son envol avec un beau sourire. Ils groovent doucement sur cet album, la tension de Melting Pot leur fait défaut. Booker T cherche sa voie dans l’imbroglio des opportunités. Il réussit à trouver un thème intéressant pour ce «Last Tango In Memphis» qui ouvre le bal de la B. Mais l’album reste étrangement sage et même serein. Avec «MG’s Salsa», Booker T nous serine la cerise à l’eau de vie.

Trente-deux ans après leurs débuts, les MG’s se reforment pour accompagner Dylan et Neil Young. C’est là qu’ils décident d’enregistrer That’s The Way It Should Be. Pour remplacer Al Jackson, ils font appel à Steve Jordan, l’Xpensive Wino. Booker T nous claque le «Gotta Serve Somebody» de Bob Dylan d’un ton docte du haut de l’Hammond. C’est d’une classe effarante. Derrière lui, Duck pouette. On sent le boudiné de ses doigts sur les cordes. Il pouette sa came. Ces mecs sont des diables. Le «Slip Slidin’» d’ouverture du bal sonne comme un good timey groovytal superbe, une sorte de Memphis beat qui navigue en père peinard sur la grand mare des canards. Quelle allure ! Le copain Steve passe un solo à l’Atahualpa et Duck bourdonne son bassmatic comme un essaim de green hornets. On se sent tellement bien en compagnie des MG’s. Ils nous refont le coup des oignons avec «Mo Greens». Ils continuent de créer de la légende. Le copain Steve passe l’un de ces solos dont il a le secret et Booker T se fond une fois encore dans le move du groove. C’est l’apanage du Memphis beat. MG’s forever ! Ils tapent aussi dans l’excellent «Just My Imagination» de Barrett Strong et Norman Whitfield. Attention, ça groove en profondeur. Booker T est so sweeeeet, il enfile les annales comme des perles, il est so cherubic, so Hammond, so so so. Back to the big Memphis beat avec «Cruisin’», bien boppé au touch organ. C’est du T qui va loin, ce mecs descendent le canyon de groove à leurs risques et périls. Tout est là : les victuailles, le beat, le shit et le shot. Les MG’s gagnent à tous les coups, ils font «I Still Haven’t Found What I’m Looking For» de U2 à l’inspiratoire maximaliste, la pire qui soit. Leur formule est simple : une ligne mélodique soutenue par un gros beat turgescent. Les MG’s resteront dans l’histoire du rock l’une des équipes les plus attachantes.

Paru en 2003, Soul Men est une compile montée par Roger Armstrong, à partir de cuts inédits enregistrés durant les années soixante. Ce sont des reprises, ce que les MG’s appellent des hip hits d’un bel acabit. Booker T ne fait qu’une bouchée d’«Harlem Shuffle» et on assiste au grand retour du big Memphis beat avec «Hi Heel Sneakers». Ils jouent ça à la revancharde, ça ne vaut pas la version de Jerry Lee, c’est vrai, mais quand même. Les MG’s savent polir un chinois. Ils transplantent Motown à Memphis avec une redoutable version d’«I Was Made To Love Her», mais quand Booker T joue la mélodie, ça devient un peu tarte à la crème. Pareil avec «Wade In The Water». Un conseil, Booker, laisse ce truc à Graham Bond. Bon d’accord, ils s’en vont swinguer par dessus les toits et vont lever des lièvres, mais le shaking d’Al Jackson & Duck ne vaut pas celui de Jack & Ginger. Ils rendent un bel hommage aux Beatles avec «Day Tripper». Le copain Steve y passe un solo fiévreusement beatlemaniaque, et Duck rame derrière comme un galérien. Sacrés gaillards ! Encore un hommage de taille : «On A Saturday Night» d’Eddie Floyd. Ils nous swinguent ça jusqu’au bout de la nuit. Booker T balaye son clavier avec ferveur, ça dégouline de jus, c’est là que le génie des MG’s éclate au grand jour. Avec «Spoonful», ils sonnent comme des Anglais. Est-ce un compliment ? Oh weee baby ! Booker T rampe dans le groove comme Chick Churchill des Ten Years After. Les MG’s privilégient le côté épais et malsain du groove. Et le copain Steve y passe un solo de notes salaces. Duck a la main lourde dans «You’re So Fine» et le copain Steve ramène toute sa niaque dans le vieux «Raunchy» de Bill Justis. «Gimme Some Lovin’» est un choix idéal pour une équipe de fiers à bras comme les MG’s, Duck porte le beat à lui tout seul et l’un des sommets de cette compile est leur reprise du «Soul Man» composé par le Prophète Isaac & David Porter pour Sam & Dave, fabuleux shoot de B3 avec un Duck on fire. Quelle puissance ! S’il ne fallait conserver qu’un seul album des MG’s, ce serait probablement celui-ci.
Signé : Cazengler, Bookair d’un con
Booker T & The MG’s. Green Onions. Stax 1962
Booker T & The MG’s. Soul Dressing. Stax 1964
Booker T & The MG’s. And Now. Stax 1966
Booker T & The MG’s. Hip Hug-Her. Stax 1967
Booker T & The MG’s. Doin’ Our Thing. Stax 1968
Booker T & The MG’s. Soul Limbo. Stax 1968
Booker T & The MG’s. Up Tight. Stax 1968
Booker T & The MG’s. The Booker T Set. Stax 1969
Booker T & The MG’s. McLemore Avenue. Stax 1970
Booker T & The MG’s. Melting Pot. Stax 1970
The MG’s. Memphis Group. Stax 1973
Booker T & The MG’s. Union Extended. Stax 1976
Booker T & The MG’s. Universal Language. Asylum Records 1977
Booker T & The MG’s. That’s The Way It Should Be. Columbia 1994
Booker T & The MG’s. Soul Men. Stax 2003
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Du chahut sous ma fenêtre, ce doit être encore mon fan-club de jeunes évaporées, je ne vais pas me déranger pour si peu, pourtant cette fois les cris sont différents, ce n’est pas l’habituel ‘’Damie ! Damie !’’ sur l’air des lampions, je baisse un peu le volume de Pink Thunderbird de Gene Vincent, quel sacrifice ne ferais-je pas pour ces gourgandines, ma parole ce sont des cris d’horreur que j’entends, que se passe-t-il ! J’ouvre la porte, à l’encontre de leur habitude envahissante, elles sont toutes massées sur le trottoir d’en face, elles poussent des cris d’effroi, il y en a deux ou trois dont les joues ruissellent de larmes. Je m’apprête à traverser la rue, une clameur unanime retentit :
_ Damie n’avance pas ! Par pitié, on a trop besoin de toi, on ne veut pas que tu meures !
_ Demoiselles pour l’instant je suis encore vivant, expliquez-moi, que se passe-t-il ! Dites-moi tout, mais pas toutes en même temps, tiens, toi Maryline (c’est ma préférée, il ne faut surtout pas qu’elle le sache), parle calmement, je suis tout ouïe !
_ On t’attendait Damie comme tous les matins pour avoir la chance de t’apercevoir, on était-là à côté de ta boite-à-lettres, par la fente on a regardé si tu avais du courrier pour te l’apporter, Gertrude a glissé un œil dans la fente, elle s’est presque évanouie, elle a crié qu’il y avait une grosse araignée noire dedans, elle a ajouté que c’était une mygale géante, on s’est moquée d’elle mais quand Isabelle a soulevé la fente, on a vu, une grosse patte de mygale toute noire qui dépassait et qui essayait de sortir, alors Damie on t’en supplie, n’ouvre pas, elle te mordra et tu mourras.
Je ne m’étends pas sur les jérémiades et les supplications qui suivirent. D’un geste de la main j’obtiens un silence instantané. Un rocker n’a jamais peur, je m’approche d’un pas décidé, elles n’ont pas menti, ça remue là-dedans, par la fente j’aperçois un truc tout velu tout noir, sûrement un appendice de mygale, ou de tarentule, je ne m’y connais pas beaucoup en arachnides, mais la bestiole doit être assez grosse, comme je suis un rocker j’ouvre brutalement la porte, un truc tout noir me saute dans la main !
_ Poisson d’avril Damie !!!
_ Elles rigolent et se fichent de moi, le chaton s’est pelotonné entre mes deux paumes et ronronne aussi fort qu’un bi-moteur !
_ Il est pour toi Damie, on l’a trouvé, on te le donne comme tu dis que tu es un cat, désormais vous serez deux !
Elles éclatent de rire, excusez-moi d’être incorrect : elles se foutent ouvertement de ma poire !
_ Demoiselles, je vous remercie pour le chaton, mais vous avez été bien imprudentes de l’enfermer dans cette boite, vous n’avez pas vu le crotale endormi tout au fond, il aurait pu vous piquer et vous seriez peut-être mortes à l’heure qu’il est !
Elles poussent des cris d’horreur, elles me crient de fermer la boite, je n’obéis pas, les rockers n’ont jamais peur, je plonge la main et en retire le crotale.
- Oh Damie, ce n’est pas un serpent, c’est une revue !!!
- Non ce n’est pas une revue, c’est Rockabilly Génération News, sachez faire la différence, vos parents ne vous ont donc jamais appris qu’il n’y avait pas sur cette terre une calamité plus désastreuse que le Rockabilly ! Poison d’avril !
ROCKABILLY GENERATION NEWS N° 37
(AVRIL-MAI- JUIN 2026)

Tiens pour une fois on commencera par la fin. Le dos de couve. Toute cette magnificence ultra-flashy, la flamboyance rockabilly à l’état pur, à venir, car juste la juxtaposition de huit flyers d’annonce des festivals. Une esthétique qui vous épate les mirettes, en même temps un document à étudier soigneusement !
Honneur aux dames ! D’abord dans la rubrique Les Racines de Jullien Bollinger. Je ne vous raconte pas quand ma féministe de fille m’a demandé si je connaissais Sister Rosetta Tharpe, convaincue que moi le rocker viriliste ne pouvait avoir eu vent d’une telle inconnue. Des bonnes sœurs comme elle, j’en veux des couvents entiers. Elle risque d’avoir des problèmes avec la hiérarchie, une délurée, soi-disant une guitariste, elle tape dessus comme si elle clouait un cercueil pour réveiller le mort. Un être libre, hors des clous, qui a vécu comme elle voulait. Elle s’est battue pour la musique, pour son peuple et pour elle-même. Faites de même alors vous serez un homme. Pardon : une femme !
Comme Joséphine Baker, elle aimait les guépards, mais elle Claudia Colonia elle en avait plusieurs qui la suivaient partout. Celui de Joséphine croquait les chats et les chiens de ses voisins, mais ceux de Claudia, ils ne pouvaient plus se tenir dès qu’ils étaient sur scène. Faut dire qu’elle donnait le mauvais exemple, son truc à elle c’était de rugir dès qu’elle voyait un micro. Le cirque Medrano à elle toute seule. Passait son temps à hurler, en plus d’être une femme elle chantait du rock. Des classiques, mais en français et en italien. Car oui incompréhension suprême elle était italienne ! Bref ceux qui n’avaient jamais entendu Sir Rosetta Tharpe ne comprenaient pas. Patrick Bruneau nous restitue en cinq pages, non pas la carrière, car chez elle la vie et sa carrière ne formaient qu’une seule existence.
Lorsque Jerry Lou a passé le piano à gauche l’on n’était pas fiers, mais quelque part l’on se disait tant qu’il en reste un, l’époque fabuleuse des pionniers n’est pas tout à fait enterrée… Hayden Thompson nous a quittés le dernier jour de l’année dernière. Une carrière en pointillés. Fait partie de ces météorites de feu qui à la fin des années cinquante ont disparu, pierres oubliées depuis longtemps… lorsque l’avalanche rockabilly est revenue elles ont encore rougeoyé, de l’histoire du rockabilly Hayden Thompson aura participé à l’écriture des premières pages et partagé les agapes les plus tardives. Le début et la fin. L’essentiel et l’absolu.
En rock dès que vous avez un américain, l’on ne tarde pas à rencontrer un anglais. Interview de Johnny Red chanteur de Johnny and the Jailbird, l’était en tant que spectateur à Wembley, l’était l’année dernière à Quimper avec les Rotten Rockers, une vie consacrée au rockabilly, à vingt-deux ans l’avait une allure extraordinaire avec ses cheveux longs et cette tignasse de mèche déjantée qui lui tombait sur le visage, qui n’est pas sans évoquer certaines photos de Jerry Lou. Lisez, surtout admirez la photo en page 7 (mais aussi celle page 35), l’homme qui a tout vécu, tout vu, qui sait tout, surtout ce que vous ne pourrez jamais connaître.
Interview de Rico organisateur du Elsass Rockin’ Teds, l’on présente les groupes, je vous laisse les découvrir mais aussi avant les pépites sonores les pépètes trébuchantes, combien ça coûte, comment on amortit, pourvu que ça dure disait Letizia la mère de Napoléon… Changeons d’estrade,vingtième party du Rocking Gone, du beau monde, Sergio en profite pour nous offrir les Spunyboys on stage…
Deux tristes nouvelles, après trente-cinq ans de bons et loyaux services Phil Haley and his Comets tire sa révérence… Le T-Becker Combo aussi, seulement cinq années d’existence, un son nouveau dans le rockabilly français mais Christophe Becker arrête les frais, la fatigue physique et morale aussi car il est difficile de continuer dans ce métier sans être soutenu par une structure qui mise sur vous…
Bébert aussi arrête. La vie. Le chanteur des Forbans repose désormais auprès de sa mère. Les Forbans continuent. Sont rejoints par Lucky Will il n’est pas possible d’arrêter cet équipage légendaire. Astrid son épouse tient à continuer le combat…
En quarante-huit pages Rockabilly Génération News réussit à raconter l’histoire du rockabilly depuis ses plus anciennes racines jusqu’aux surgeons indomptables des nouvelles et futures pousses, un miracle rock’n’rockab renouvelé à chaque nouveau numéro.
Damie Chad.
Editée par l’Association Rockabilly Generation News (1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 6 Euros + 5,24 de frais de port soit 11,24 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 40 Euros (Port Compris), chèque bancaire à l’ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal (cochez : Envoyer de l’argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that’s what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues… Et puis la collectionnite et l’archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l’impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents.
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Chers lecteurs je reconnais que parfois je vous en fais voir de toutes les couleurs, surtout des teintes très sombres, que certaines chroniques plus noires que vos âmes doivent vous faire blêmir, souvent à la pensée de vos mines effarées et de vos profonds dégoûts mes lèvres esquissent un sourire sardonique et cruel, mais là c’est un peu le summum de l’horreur. Je l’avoue en toute humilité. Après l’écoute de cet album, j’ai pleuré, sur vous, sur le monde, et pire que cela, sur moi-même.
I HAVE NO NAME
CULT OF OCCULT
(Autoproduction/ 31-03- 2026)
Vous avez lu l’intro de Croco le Mytho, alors attendez-vous au pire. Chantent en anglais, mais sont français. Viennent de Lyon. Donc un groupe avec des arrêtes. Traînent une mauvaise réputation. Sont carrément traités d’alcooliques. Moi je n’ai rien contre ceux qui sacrifient à Dionysos. Refusent les interviews ou répondent n’importe quoi. Les Beatles faisaient de même, mais on ne le leur a jamais reproché. Leur premier opus date de 2012. Je ne connaissais rien d’eux avant ce cinquième album et treizième opus qui nous préoccupe. J’exagère, depuis plusieurs mois, je reluque une pochette d’album, je n’ai jamais eu le temps de m’attarder, je me promettais de le chroniquer un de ces jours, cette couve me parle. Ne riez pas si Dieu parle à certains pourquoi n’aurais-je pas moi aussi le droit d’entendre des voix. Je vous en recauserai dans notre livraison 732.

Comme par hasard, c’est la pochette de leur dernier disque qui m’a interpellé. Pas de nom. Pas de groupe. C’est qui ce géant nu, à première vue un bonhomme ou la marionnette de tous les dangers ? L’on pense à Frankenstein tapi contre la cloison d’une petite maison habitée par une simple famille, à les observer il prend conscience de l’humanité qu’il porte en lui, il sera chassé… Plutôt le golem cet être informe pétri de terre glaise, le brouillon biffé, le modèle raté qui permit à Dieu de créer Adam, non pas un simple monstre, mais la figure même de l’abomination, en deçà du Bien et du Mal. Je ne sais qui a commis ce chef-d’œuvre d’une force incroyable, un véritable prodige.
Jean-Claude VanDoom : chant / Gary McDoom : bass /Johnny Kingdam : guitare / Rudy Alleyyoupacid : drums.
I have no heart : grincement motorisé, nous connaissons ces entrées pseudo-noisiques qui prennent leur temps, idem aussi ces levers de rideau battériaux solennels qui annoncent l’apocalypse, mais ici il y a un truc différent : ce vomi de vocal qui peu à peu prend son envol, ô très lentement, parmi les efflanquées de cymbales la guitare qui joue à la perceuse. Stop. Silence. Tapotements, le disque bascule, ce n’est plus tout à fait un groupe qui joue, ce n’est plus de la musique, même si elle est là, ce n’est pas tout-à-fait le vocal, mais le son et le sens des mots qui se transforment en une sorte de diction poétique, les instruments n'étant là que pour faire passer, agrémenter si possible, le message, l’être de la pochette parle, il est triste, il est seul, il est inutile de le prendre dans vos bras et de tenter de le consoler, il n’est pas vraiment triste, simplement accablé d’une lourdeur métaphysique insensée, ce n’est pas l’esprit qui se fait corps, c’est le corps qui est l’esprit de quelque chose d’innommable et d’abominable, un train, long convoi funèbre, s’approche de vous, il hurle, il vous hait, il vous tuera, une espèce de folie collective s’empare de lui tout seul, il est tout ce que n'êtes pas car il compte annihiler votre existence par sa seule présence. I have no limbs : il geint, il se plaint, il agonise, il délire, il est un corps sans membres mais aussi des membres sans corps, hurlement de transsubstantiation, vous ne voyez qu’un amas de chair sanglante, c’est que vous ne savez pas quoi faire, il exige, il supplie que vous le tuiez mais cette masse de glaise rougeâtre n’est que lui-même, elle n’est que son propre esprit, il est à un niveau d’être que vous n’atteindrez jamais, il dresse son propre tombeau, il creuse sa fosse avec d’autant plus de désespoir et de terreur qu’il sait que ce qu’il est ne pourra jamais mourir, ce n’est pas qu’il soit immortel c’est que sordidement il ne peut pas mourir, il roule sur-même, il râle, il n’est que la désincarnation de sa douleur à vivre que ce soit dans sa propre existence, que ce soit dans sa propre mort, ce sont vos oreilles qui contemplent cette agonie sans fin, et vous comprenez votre finitude humaine en la mesurant à l’infinitude inhumaine de celui qui n’est plus, dixit Heidegger, un être pour la mort, mais une chose sans nom qui désire le rien puisqu’il est le tout et que le tout ne peut rien désirer, une longue plainte déchirante qui exprime seulement le fait d’être, tout en n’étant pas, un Hamlett qui porte les deux postulations si ingénieusement mêlées qu’il ne peut être que cette agonie de musique funèbre, une voiture qui klaxonne dans la nuit, la portière ouverte abandonnée par son chauffeur. Vous ne trouverez pas de morceau plus éprouvant que celui-ci. Ce n’est pas parce qu’il s’arrête au bout de quinze minutes qu’il ne continue pas autre part, dans un coin perdu du monde. I have no companion : de quoi se plaint-

il ? De quoi a-t-il peur ? Est-ce que sa peur des hommes est sa seule possibilité de n’être plus. Il ne chante plus. Il psalmodie un poème sur un chaos de noise, il désire tant la mort qu’il appelle les hommes pour qu’ils le mettent à mort, ils répondent, sournoisement, pas trop fort, car ils ont peur alors que lui les implore de le découper en petits morceaux, en confettis d’abomination, la tension croît et devient insupportable. Arrêt fatal. I have no tongue : ils lui ont coupé la langue. Il a crié et puis la musique parle pour lui. Non il parle encore. De quoi se plaint-il, de parler alors qu’il n’a plus de langue, que de cris gargouillés pour quelqu’un qui est censé être muet, personne ne peut rien pour lui. En dernier recours il appelle Dieu et Dieu ne répond pas, alors il appelle Satan. I have no soul : il n’a plus d’âme puisqu’il l’a donnée à Satan, alors il descend en Enfer, il parcourt les couloirs ténébreux, il se rend auprès de son maître, il le cherche, il a du mal à le trouver, jeu de cymbales, guitares grinçantes et coupantes, qu’importe, il avance doucement mais il avance, enfin le voici, Satan pointe un doigt crochu et menaçant vers son serviteur, il a retrouvé sa langue, il ne parle pas il se définit, s’il est en cet étrange état c’est parce qu’il a déjà tué Dieu et que maintenant il va tuer Satan, coup de trompe, coup de trombe, paroxysme, souvenez-vous, il est l’abomination, il a tué le bien, il a tué le mal, le monde est fini, une basse vrombit dans le silence, plus rien n’existe, à part lui, il dirige ses pas vers les hommes, il est le grand destructeur. Est-ce lui qui avance vers le monde ou est-ce le destin du monde qui vient à lui pour connaître son déclin terminal, les dernières minutes de ce morceau sont terribles, elles se situent au-delà de la vie et au-delà de la mort. Des concepts trop idéns et des notions trop abstraites pour être assimilés. I have no end : c’est la fin. La fin interminable. Il est ce qu’il est devenu et ce qu’il n’est plus. Dieu et le Diable en même temps. La souffrance de l’un et la douleur de l’autre, car comment pourraient-ils être heureux puisqu’ils ne sont plus, et puisqu’ils ne sont plus n’est-il pas devenu l’immortalité qu’ils étaient et qu’ils ne sont plus. Il glapit tel un renard pris à son propre collet dans le poulailler du monde. L’abomination est abominable pour les hommes, pour Dieu et pour le diable et pour lui, car comment l’abomination ne pourrait-elle ne pas être abominable. Il se plaint, il geint avec encore plus de force sur le tapis de ronces noires de l’instrumentation morbide qu’il parcourt, il crie, il souffre, il souhaite se suicider mais il ne peut pas, ou alors c’est que sa vie est un suicide éternel, ainsi il ne saurait être que sa mort éternelle. La musique avance à coups de raffuts monstrueux, il crie comme si on l’écartelait. Minutes agoniques. J’en pressens beaucoup qui arrêteront le disque avant qu’il ne se termine. Peine perdue. Il poursuivra sa marche à leur côté sans qu’il s’en doute. L’abomination n’est-elle pas à leur image… Un feu qui brûle mais qui ne se consume pas. Une abomination infinie.

Ce disque d’une intensité abominable.
Il vous sera difficile de trouver pire. Le malheur c’est que ceux que vous trouverez meilleurs : vous paraîtront pâlichons.
Effroyable.
Damie Chad.
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Baudelaire a-t-il offert une chatonne à Théophile Gautier qui se dépêcha de donner un de ses petits à Théodore de Banville, lequel ne hâta de refourguer une petite boule noire à Stéphane Mallarmé qui fit cadeau à l’actrice Méry Laurent d’un exemplaire de la progéniture de Lilith, la suite de la généalogie se perd… l’on peut rêver, la délicieuse Méry aimait les poëtes, elle fut surnommée en raison de ses préférences poétiques Toute la lyre… Tout le monde n’aime pas les chats, nous allons donc par pur esprit de contradiction changer de dimension.
MARCH OF HANNIBAL
LOXODONTA
(Bandcamp / Mars 2026)
Hannibal et ses éléphants, traversant les Alpes pour fondre sur Rome, un des plus beaux péplums en panavision technicolorée que l’Antiquité nous ait légué, en tant qu’amateur de tout ce qui touche à l’histoire de l’Imperium Romanum, je ne pouvais que tendre une oreille attentive à ce groupe. Français de surcroît. D’Aubagne. Située à quinze kilomètres de Marseille la ville de Marcel Pagnol qui avoisine les cinquante mille habitants ne devait être qu’une très modeste bourgade lorsque les éléphants du Carthaginois ont dû fouler ses prairies. J’ai parlé de groupe, vraisemblablement impressionné par l’intumescence volumique de nos pachydermes, ben non, voici un groupe formé par un seul homme : Simon Delgado. Depuis novembre 2022 l’a commis huit albums.
Le dernier en date sorti en même temps que celui-ci se nomme : Wrath of Jagannâtha. Jagannâtha est un des avatars de Krishna le dieu suprême des Hindous. Jagannâtha représente la force incommensurable de Krishna, il est la symbolisation du dévoilement destinal irréversible de ce qui est, à qui rien ou personne ne saurait s’opposer. L’image de l’éléphant s’impose d’elle-même pour évoquer cette puissance. Très tôt les Indiens ont domestiqué les éléphants et l’ont utilisé comme monture de guerre. Terribles engins de calamités sanglantes. Pour remporter la bataille de l’Hydaspe Alexandre le Grand devra former un corps de volontaires qui seront chargés de se glisser sous les pattes de ses charmantes bestioles pour leur titiller le sexe de leurs lances. Fous de rage les éléphants se retourneront contre l’infanterie de Poros qui défendait son royaume…
Revenons à Hannibal, les esprits curieux friands de lectures iconoclastes se pencheront avec intérêt sur le livre de Jean-Jacques Soulet, De Perthus au Rhône en 218 Av J.C. Hannibal sous le joug des gaulois Ibères. (Les Volsces nos pères). Nous voici au pied des Alpes. Il ne reste plus qu’à les passer.

L’on se serait attendu au tableau Hannibal traversant les Alpes à dos d’éléphant de Nicolas Poussin, Michel Delgado a choisi une œuvre tirée d’une suite de dessins intitulée Le passage des Alpes d’Alfred Rethel (1816 - 1859), peintre prussien qui mourut assez jeune atteint de démence. Un personnage typique du romantisme allemand, sa tombe en témoigne. Pourquoi a-t-il choisi ce sujet, est-ce en hommage à

son père qui fut un haut-fonctionnaire des départements du Rhin fondés par Napoléon. Bonaparte lui aussi traversa les Alpes non pas avec des éléphants mais avec des canons… Alors que je rédige cette chronique une notule, vieille de deux jours, sous un dessin d’Alfred Rethel m’apprend que l’examen scientifique d’un vieux crottin de cheval apporterait la ‘’preuve’’ que le futur vainqueur de l’Italie aurait remonté la Durance pour franchir les Alpes, mettant ainsi ses pas dans ceux des éléphants d’Hannibal ainsi que le proposent plusieurs historiens antiques…

L’image de Rethel choisie est la transcription d’une scène célèbre tirée de l’ouvrage Ab Urbe Condita Libri de Tite-Live qui conte l’histoire de Rome depuis sa fondation, Hannibal désigne à ses troupes durement éprouvées par son périple alpin la plaine du Pô qui s’étend à leurs pieds… Ne serait-il pas temps de mettre non pas nos pas mais nos oreilles sur les traces du redoutable Carthaginois…

Part I : Crossing the Alps : il existe sur YT une vidéo, une longue file de loxodontas – mot latin qui désigne l’espèce des éléphants africains et signifie dent de travers – un tantinet étranges puisque ce sont des blindés en file serrée qui évoluent dans un bruit gigantesque mais au fur et à mesure qu’ils avancent se superposent sur l’écran les vers du poème Les Eléphants de Leconte de Lisle. Vous avez ici exactement la même chose sans les vers du poëte, sans les grosses bêtes et sans les chars, vous n’avez que le bruit titanesque, lent, sourd et lourd, tout au plus semble-t-il décroître très légèrement dans le dernier tiers du morceau, je n’en suis pas sûr, car lorsque un son extrêmement monotone se répète sans arrêt, c’est votre cerveau qui prend le commandement de votre ouïe et procrée des séquences plus ou moins différentes pour que le désespoir ne vous accable point… bref vous voici dans un film sans décor et sans personnages, saurez-vous apprécier ce merveilleux cadeau que Simon Delgado vous offre, quinze minutes de liberté totale pour la folle du logis, à vous de peindre le décor, d’imaginer des scènes, de réécrire l’Histoire et la légende, Tite-Live nous conte les alliances et les traîtrises des tribus gauloises, des flanc de montagne qui s’effondrent en emportant hommes et chevaux… arrêtez de vous prendre pour le centre du monde, donnons la parole, enfin prêtons-là, puisque nous allons parler pour Simon Delgado, selon moi, c’est un homme en proie à ce que Valéry appelait une idée fixe, il ne pense qu’aux éléphants, il les voit impavides, tête baissée, séparés des tourments des hommes et des tourbillons de l’Histoire, ils poursuivent ce chemin qu’on leur inflige, retirés en eux-mêmes, ils portent peut-être le destin du monde sur leur dos, cela ne leur fait ni chaud ni froid, tout de même un peu froid lorsque la neige les aveugle, lorsqu’ils glissent sur le névés, lorsque les rocs tranchants ensanglantent la plante de leurs pieds… ces éléphants enfermés dans leur masse rugueuse, sont plus forts que les hommes et leurs dieux réunis. Nihilisme humain, soleil de gloire animale. Part II : War against Rome :

nous étions avec les éléphants nous voici parmi les hommes. Pour la petite histoire, les Carthaginois perdirent seulement deux éléphants durant la traversée alpine, ils ne serviront que lors de la bataille de la Trebbie pour écraser les romains qui tentent de fuir, ce sera leur unique fait d’armes, dans les semaines qui suivent le froid les abattra plus sûrement que le glaive des romains, José Maria de Heredia a immortalisé la défaite de la Trebbia en un magnifique sonnet :
On entendait au loin barrir un éléphant.
Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
Le piétinement sourd des légions en marche.
La musique ne varie guère, certes au début on a l’impression d’entendre sonner trompes et buccins, le rythme est un peu moins lourd, peut-être s’éparpille-t-il mais par la suite la zique bruitiste reforme ses rangs, utilisons la métaphore guerrière, et marche un peu mécaniquement, les éléphants sont morts, inutile de faire un drame des cinquante mille romains tués à Cannes, et pourquoi parler de la suite, Hannibal qui n’ose s’emparer de Rome et qui acculé au fond de la botte italienne sera rappelé à Carthage… Tout cela c’est de la broutille, de la bêtise humaine dont il vaut mieux ne point déblatérer, sur laquelle il est inutile de s’arrêter, mais ces animaux royaux emmêlés dans la folie humaine, ne sont-ce pas eux les véritables vainqueurs de cette épopée chryséléphantine pour reprendre un terme que les grecs employaient pour évoquer les statues les plus riches de leurs dieux les plus grands… Les éléphants sont morts, ils sont passés parmi les hommes et puis ils sont partis ailleurs :
Aussi, pleins de courage et de lenteur ils passent
Comme une ligne noire, au sable illimité ;
Et le désert reprend son immobilité
Quand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent.
Ainsi écrivait Leconte de Lisle.
Tombeau de Leconte de Lisle
Si vous n’aimes ni les éléphants, ni Leconte de Lisle ni la musique de Simon Delgado, je ne peux rien faire pour vous.
Damie Chad.
*

L’est tout mince coincé entre deux mastodontes, une bicyclette entre deux poids-lourd, j’ai du mal à glisser mes doigts, vu sa minceur ce n’est pas Vagabonds, un de mes romans préférés, de Knut Hamsun, pourtant ce que je peux déchiffrer y ressemble, et puis cette couleur grise, je n’aime pas particulièrement cette teinte, mais en cet instant elle m’attire, quand j’aurais réussi à l’extraire je comprendrai : encore une fois mon flair de rocker ne m’a pas trahi. Diable une guitare en travers de la couve. Je ne l’ai pas encor ouvert, mais faites-moi confiance : ça pue le blues à plein nez, le limon empoisonné des crues du Mississippi !
VAGABOND
FRANCK BOUYSSE
(La Manufacture de Livres / Editions Ecorces : 2016)

Je ne connais pas l’auteur mais déjà son nom sent la mouise. Un petit tour sur sa fiche wikipedia, je dois être le seul à ne pas avoir entendu parler de lui, l’a déjà écrit une vingtaine d’opus et remporté à ce jour pas moins de dix prix littéraires. Ce doit être un homme heureux. Si ma déduction s’avère juste je serais content pour lui car à travers ce qui dégringole dans ces cent-vingt pages, il doit transporter en sa cabosse une vision assez noire de l’humaine nature. Doit avoir toutefois un certain humour car intituler en ces années de féminisme exacerbé un roman Né d’aucune femme, indique qu’il porte sur notre société un regard, disons pour ne fâcher personne, pourvu d’une certaine obliquité.
Revenons à notre vagabond, non il n’arpente pas les rives boueuses du Mississippi, nous sommes à Paris, si vous voulez une indication géographique plus précise, voici le seul pont fixe du récit : Rue des Martyrs. Une boîte de jazz. Pour le reste débrouillez-vous comme vous ne pouvez pas. Le récit ne vous en dira pas plus. Même pas le nom du héros : il ou l’homme. Même pas un anti-héros. Respirez, il ne joue pas du jazz, mais du blues. Un super guitariste. Dès la première page clignote le nom de Robert Johnson. Evidemment ce n’est pas Robert Johnson. L’est français. Le blues ne vous choisit la couleur de votre peau ni l’endroit où vous créchez pour vous tomber dessus. A moins que ce soit vous qui tombiez dedans. Nous reviendrons sur cette seconde hypothèse.
Peut-être pas, car à le regarder déambuler dans les rues de Paris, vous vous dites qu’il y a plus urgent. Certes il joue comme un dieu mais il est au bout du rouleau. Peut-être pas une épave, un bateau prêt à sombrer. Presque une cloche. Remarquez quand il sonne l’angélus du blues, vous ne trouvez pas mieux. En attendant il crèche dans un hôtel miteux. Il décroche encore quelques contrats. Il a connu mieux, c’est sûr, où, quand, comment, faudrait le lui demander. Le problème c’est qu’il ne cause pas souvent. Certes il n’apprécie pas les êtres humains en général, mais c’est surtout qu’il est en grande conversation avec lui-même. Avec son passé, avec quelques fantômes. Pour les détails, les explications, vous vous en passerez. Vous avez quand même la grande scène : le retour de la femme humaine. Non elle ne se jette pas dans ses bras. De toutes les manières vous seriez déçus si vous aviez une happy end, des embrassades voluptueuses… Donc ils passeront leur chemin. L’a mieux à faire. Par exemple jouer du blues.
Une pensée suspicieuse commence à vous tournebouler, toutes ces pérégrinations sont-elles vraies… La littérature ment toujours. Faut bien que l’écrivain lance un os à ronger à son lecteur. Bien sûr qu’elles sont vraies puisque c’est écrit, oui mais notre héros les vit-il vraiment ou seulement dans sa tête. Ne se repasse-t-il pas des films dans son cabochon obscurci par l’alcool et la misère. Peut-être même qu’il les invente. Ce coup-ci c’est une idée encore plus embêtante qui vous assaille.
Et si l’homme n’était pas lui ? Déjà qu’il n’est pas grand-chose se plaindront certains lecteurs. Montrez du doigt le blues à certains et ils ne voient que du bleu. L’on vous décrit un guitariste qui joue du blues et vous dites c’est l’histoire d’un guitariste qui joue du blues. Soyez davantage finauds, non ce n’est pas un guitariste qui joue du blues, c’est le blues qui joue d’un guitariste. Pourrait jouer d’un micro, ou d’un saxophone, mais si vous dites blues vous pensez guitare.
Disons que notre guitariste de blues est juste une image, une métaphore du blues pour parler comme un professeur d’université. Objection votre honneur. Vous passez sous silence toute une partie du récit : par exemple quand il parle de son enfance, de ses parents, entre nous soit dit les rapports entre le père et la mère ce n’est pas très clair. Certainement du bleu sombre. Votre honneur, arrêtez de plaisanter. N’oubliez pas qu’il part revoir la maison de son enfance, et qu’il récupère une arme ! Oui c’est le côté Midnight Rambler du blues, vous savez on ne le crie pas sur les toits mais les premiers bluesmen se promenaient souvent avec un flingot au fond de leurs poches. Des amerloques, ne l’oubliez pas. Se déplaçaient souvent, la mort était souvent à leur côté, d’ailleurs cette femme qui s’approche et se dérobe, qui sent le jasmin, ne serait-ce pas la camarade camarde.
Je suis d’accord avec vous, ne tue-t-il pas six innocents ! Tous les morts ne sont-ils pas innocents. Vous me semblez posséder une vision manichéenne de la vie, notre héros qui a-t-il tué au juste, une demi-douzaine d’innocents, ou lui-même, ce n’est pas très clair, tout cela ne se passe-t-il pas dans sa tête. Tout de même votre honneur un assassin ! Peut-être, peut-être pas. Il est peut-être déjà mort dès la première ligne du bouquin. Vous voyez ce qu’il y a de terrible dans ce livre, c’est que notre héros qu’il soit vivant ou qu’il soit mort, cela ne change rien. Vivant il vagabonde. Mort il vagabonde. D’ailleurs que voulez-vous que fasse d’autre un vagabond qu’il soir mort ou vivant.
Votre honneur vous professez une vision très noire de la vie ! Oui mais un peu plus grise de la mort. De toutes les manières ce n’est pas noir c’est du blues !
En résumé un beau bouquin sur le blues. Lecteurs précipitez-vous chez le libraire. Il n’y en aura pas pour tout monde. Tous en ligne, moi je compte un deux trois, voici le coup de feu pour le grand départ. Non ce n’est pas moi qui tiens le pistolet, c’est : Franck Bouysse.

Oui, je sais c’est la mouise, c’est le blues !
Damie Chad.