Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 4

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 12 ) RHETORIQUE FABULEUSE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 12 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    RHETORIQUE FABULEUSE

    ANDRE DHÔTHEL

    ( Le Temps qu'il fait / 1990 )

    Une quarantaine de romans, une centaine de nouvelles, trois recueils de poésies, quelques pièces de théâtre, étrange tout de même que le professeur de Dhôtel n'ait pas rédigé un ouvrage de philosophie. Je ne parle pas d'un opuscule à destination pédagogique, quoiqu'il nous ait offert un ( merveilleux ) livre de lecture destiné aux classes de CM 1, mais un ouvrage dans lequel il aurait donné quelques aperçus du système physico-métaphysique qui sous-tend l'ensemble de sa production. Bien sûr il y eut le projet avorté de La littérature et le hasard, dont il fut assez mécontent pour le laisser à l'état de friches. J'ai cru pendant longtemps qu'il faisait confiance à ses lecteurs... Il n'en est rien. J'avoue que jusqu'à maintenant je n'avais point effectué une lecture attentive de sa Rhétorique fabuleuse, ayant eu accès à toute une partie de celle-ci dans Le grand rêve des floraisons, paru voici deux ans aux Editions Klimseck. Oui mais lu de bout en bout, cette Rhétorique Fabuleuse se révèle vite pour ce qu'elle est : le livre de philosophie cachée de notre auteur.

    Dhôtel n'était pas un dogmatique. Ne dit jamais les choses noir sur blanc; petit a, petit b. Ce n'est pas son genre. Et pourtant ! Il suffit d'avoir quelque peu feuilleté les ouvrages des anciens grecs pour ne pas remarquer d'étranges similitude avec le legs intemporel de la pensée grecque. Nombre de traités qui nous sont parvenus sont incomplets. Dans nos éditions savantes, les reliques de ces œuvres mutilées sont précédés d'une notice biographique partagée entre renseignements '' fiables'' et de relevés doxographiques plus ou moins fantaisistes. Dhôtel nous donne connaissance de Stanislas – celui qui tient la gloire – Peucédan, qui cède peu, dur à combattre. Cet hurluberlu est-il un phraseur, un original, un sophiste, un penseur, ou une espèce de neveu de Rameau en herbe, un montreur de paradoxes sur les tréteaux de la grande foire mentale dépourvue de toute logique aristotélicienne... toutefois ne fallait-il pas attendre que Socrate ouvrît la bouche pour se rendre compte qu'il ne disait pas que des idioties.

    Suit un long texte d'une cinquantaine de pages : Le grand rêve des floraisons. Dhôtel s'amuse, il ne suit pas la forme académique de mise en page, ce n'est ni plus ni moins qu'un dialogue ( osons le mot, platonicien ) mais comme Peucédan parle pour deux posant les questions et donnant les réponses, la structure intime du récit n'apparaît pas. Peucédan ne développe pas la théorie des idées, il s'acharne à démontrer à partir d'une longue réflexion sur les fleurs, que le monde humain et le monde floral sont totalement séparés et que les fleurs vivent selon une logique qui n'est pas la nôtre. Nous aimons attribuer une cause et un but à chaque phénomène. Mais les fleurs ont des conduites aberrantes que nous n'expliquerons jamais. Demeure toutefois une question subsidiaire : quelle est la part du hasard dans l'efficience des conduites des fleurs. Et dans celle des hommes. Et dans l'impossible réalisation de nos non-accointances. Et n'y aurait-il pas d'étranges interférences entre deux mondes qui vivent côte à côte et qui s'ignorent totalement puisque incapables de se comprendre.

    Le maître Peucédan a apparemment convaincu son disciple puisque l'auteur se livre à l'écriture de trois courts essais dont il réunit les soixante pages sous le titre générique : Le vrai mystère des champignons. Le mot mystère indique toutefois que nous passons du logos au mythos. Avant de discuter de l'être de ( la nature champignonière de ) la Physis, il convient d'abord de traiter du non-être de la champignonière Physis : voici donc Les Champignons qui n'existent pas. Rassurons-nous les champignons sont dument répertoriés dans la nomenclature des naturalistes. Parfois deux éminents professeurs donnent chacun une appellation qui leur est propre à un même champignon. Résultat si le promeneur cueille l'un, il passera toute sa vie à rechercher l'autre. Ne riez pas, entre l'Un, l'Autre et le Même, les grecs ont tissé d'étranges apories... Les champignons qui existent sont aussi embêtants ( et peut-être beaucoup plus ) que ceux qui n'existent pas. Si l'on s'en tient aux simples couleurs, le même champignon peut être, jaune, marron, vert, noir, blanc, allez vous y reconnaître au premier coup d'œil ! Si vous comptez sur leur forme ou leur structure moléculaire pour les différencier, bonne chance... Pour vous sauver, il reste Les champignons miraculeux. Les savants se gaussent de votre ignorance, mais répétons-le, les champignons refusent de rentrer dans leurs cadres conceptuels. Ils ont beau arguer qu'il n'y a pas de hasard, le champignon n'en fait qu'a sa tête, endosse la forme, la substance, la couleur qu'il veut. Le champignon réside dans sa volonté à être le champignon qu'il veut être. Tous les discours des savants n'y feront rien, si vous voulez saisir les champignons pour ce qu'ils sont vous ne pouvez vous fier qu'à une rhétorique fabuleuse qui soit capable de dire le mystère, non pas de toute chose, mais de toute chose qui se décide à faire signe, car la rhétorique fabuleuse est le seul mode du dire apte à relever le miracle de ce signe.

    Que dire de plus ? L'essentiel n'a-t-il pas été mis en évidence. Le lecteur pressé imaginera que l'éditeur aura fait la moue devant ces cent-vingt pages. Un peu léger, cher André Dhôtel, vous n'auriez pas... et Dhôtel qui peut être considéré comme un spécialiste éminent de Rimbaud aura retrouvé dans un vieux cahier ou un fond de tiroir, une trentaine de pages qu'il intitulera Rimbaldania.

    Entre les champignons et Rimbaud, la distance est grande. Considéré ainsi, cet ajout sent la dernière minute, par contre entre la notion de rhétorique fabuleuse et la poésie ( éventuellement de Rimbaud ) l'on reste dans la même sphère de transgression. Encore que pour Dhôtel Rimbaud n'est jamais une roue de secours. C'est sûrement en lisant Rimbaud que Dhôtel s'aperçoit qu'il ne sera jamais le grand poëte qu'il voulait être. Chaque fois que Dhôtel évoque Rimbaud c'est avec un arrière plan de hargne rentrée. Nous y reviendrons.

    Rimbaud c'est aussi le grand écrivain ardennais, qui intérieurement lui fait de l'ombre. Dhôtel annote Rimbaud, il tend à le réduire, à ne pas céder au vertige de ces images éblouissantes. Dhôtel parle de cassure à leur sujet. Dans ses romans, les brimborions et le pierres qui luisent ne manquent pas, elles sont l'annonce d'une autre chose... Cette illumination du quotidien par ces pierres qui font signe, Dhôtel en fait sa marque de fabrique, d'où cette nécessité de démontrer que Rimbaud arrache des éclairs aux cailloux des mots, mais sans trop savoir ce qu'ils signifient. Rimbaud le révolté ne croit plus en rien, surtout pas en sa propre révolte. S'il est parti au loin, c'est parce qu'il était revenu de tout. Rimbaud l'homme qui a rejeté les pépites d'or de la poésie, n'ayant pas su quoi en faire. Même pas les monnayer. Lui qui faute d'avoir conservé l'or alchimique de la poésie passera le restant de la vie à courir après l'argent. Terrible dévaluation !

    Autre ligne de fuite qui devient point de rencontre. Certes le Rimbaud mystique de Claudel nous semble uniquement une lecture christo-claudélienne sans grand intérêt. Sans doute Dhôtel lui-même n'a-t-il pas mordu à l'hameçon, mais le mal était fait. L'ombre noire du christianisme sur Rimbaud gêne d'autant plus le chrétien Dhôtel. Comment admettre que Rimbaud ait pu le devancer là-aussi.

    Peucédan va à la messe, Dhôtel compare la recherche des champignons à une procession, dans les Rimbaldania dès la première page Rimbaud nous est présenté dans le refus de tout salut, après l'échec de son aventure poétique. Dhôtel est ainsi, le christianisme affleure un peu partout dans son œuvre lui qui pense que le monde n'est pas unifié. Etrange pour un chrétien d'inférer que les fleurs n'ont aucun besoin d'être sauvées par le Christ alors que si souvent elles ornent les autels de la Saine Vierge !

    André Murcie. ( Novembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 11 ) CAHIER NATURE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 11 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    ANDRE DHÔTHEL

    CAHIER NATURE

    ( Cahier André Dhôtel N° 13 / 2015 )

    La nature buissonne à foison dans les écrits de Dhôtel. Riche idée de l'Association La Route Inconnue de consacrer un de ses Cahier(s) qui mêle textes rares et quelques études empreintes d'un cheminement tout dhôtellien à la présence de celle-ci dans son œuvre. Dhôtel était un fervent botaniste, la Nouvelle Flore de Bonier à portée de main, les notes manuscrites de ses propres observations reproduites en début de volume témoignent de sa passion. Dans une courte étude sur les motifs floraux tels qu'ils apparaissent dans L'honorable Monsieur Jacques et L'azur Patrick Pluen dégage une première problématique, celle de l'emploi dans ses deux romans d'une floralie naturelle toute décorative et d'une autre, de par sa sauvagerie ouverte sur quelque prescience innommée d'une dimension autre, étrangère à notre monde.

    Suivent toute une série de chroniques établies par André Dhôtel se rapportant à des livres composés par des scientifiques, il ne s'agit plus de s'extasier devant le spectacle de la nature, voire de la création, mais de se pencher sur elle, selon l'œil aguerri d'un entomologiste, d'un botaniste, d'un ornithologue et, grand dada de Dhôtel, d'un mycologue. Dhôtel s'interroge et s'enthousiasme, insectes et plantes développent des particularités – exemple les pétales colorées des fleurs – qui ne leur servent à rien pour croître, se développer et perpétuer l'espèce. Ou alors tout au contraire ils instaurent des stratégies qui leur permettent de se défendre de dangers dont ils ne peuvent avoir conscience. Devons-nous remercier le hasard à leur place. Ce serait-là œuvre intellectuelle de ratiocinations typiquement humaines, qui se révèlent parfois extrêmement pertinentes mais totalement étrangères aux sujets de leurs études. Et qui n'expliquent pas tout, notamment cette profusion de solutions élaborées par des êtres non-pensants et oui-instinctifs à des problèmes qu'ils ne se sont jamais posés. Dhôtel pense à des instants ( instemps ) parqués les uns à côté des autres, totalement indépendants. La nature en tant qu'un invraisemblable micmac. Qui fonctionne. Parce que se côtoient de fait deux ordres distincts – conviendrait-il d'employer le terme de règnes, dans l'un règneraient les Dieux et dans l'autre le hasard - le physique et le métaphysique, absolument différents et imperméables l'un à l'autre mais dont l'existence du second explicite les incohérences du premier. Une discussion entre Georges Becker, Patrick Reumaux et André Dhôtel, se révèle passionnante, un roman n'est-il pas aussi inutile que la corolle d'une rose !

    Quatre pages prodigieuses de Florent Simonet, une courte, mais très dense analyse du roman La route inconnue, sur deux points très précis, qui se révèle essentielle quant à la manière dont Dhôtel construit ses romans, nous évoquerons l'art de la marqueterie qui consiste à mêler en les disposant les unes à côté des autres des plaquettes de bois d'essences différentes et de former à partir de leurs unicités respectives un semblant d'ordre ou de beauté.

    Dans L'homme et la nature (1978 ), Dhôtel livre un texte qui dans sa première partie pourrait être écrit aujourd'hui par un militant écologique en lutte contre les poisons phyto-sanitaires, la seconde partie révèle le pur Dhôtel, une explication de ce concept de sauvagerie auquel Dhôtel se réfère continuellement sans mentionner son existence conceptuelle : est sauvagerie ce qui appartient à une logique naturelle, ce que la logique humaine ne peut saisir que très maladroitement.

    Un texte de Patrick Reumaux clôt la première partie du Cahier intitulée Dhôtel naturaliste. L'ami Reumaux déteste les clichés, son portrait de Dhôtel, traversé d'anecdotes savoureuses, Dhôtel en voleur de poules et poëte raté – l'on pense à l'apostrophe de Mallarmé à Camille Mauclair – nous dévoile un Dhôtel secret retranché dans le vol de ses volatiles métaphysiques qui ont fui au loin...

    Une longue étude de Patrick Bluen pose une problématique essentielle à partir de Mircéa Eliade que pour notre part nous traduirons par ce que Raymond Abellio a synthétisé sous le concept métaphysico-historial de dévoilement de l'ésotérisme, cette idée que la littérature retrouve et déchiffre les structures et la grille de fonctionnement du rapport de l'homme au monde que les canaux habituels de l'ésotérisme occidental n'assument plus. Mircéa Eliade parle des dimensions conjointes et séparées du sacré et du profane, ce qui est sûr c'est que Dhôtel a bâti son œuvre sur une intense réflexion poético-philosophique.

    Ce Cahier est décidément concocté avec intelligence, si Patrick Bluen évoque les intercessions rituelles du monde sacré et du monde profane, dans son article suivant Philippe Blondeau reprend sa réflexion suscitée par l'édition du manuscrit de La littérature et du hasard approfondissant la manifestation de ces conjonctions sous le signe du hasard qui se dévoilent en tant que signes. Signes qui ne signifient rien d'autre que leur propre présence, dont la littérature dhôtellienne s'acharne à traquer les occurrences. Sans aller beaucoup plus loin que sa mise armoriale en abîme dans le récit anecdotique. Ce qui est déjà beaucoup.

    Michel Lamart se livre à une profonde introspection du Mont Damion, que certains ravaleraient à une fantaisie proche de la littérature enfantine. L'on y trouve le méchant loup et le chat diabolique des contes fantastiques, ainsi que l'image d'une fille qui représentera au moins deux filles, plus deux filles charnelles. Ce Mont Damion ne serait-il pas un double du Mont Analogue de Daumal. Où l'on voit que le stupéfiant image de Breton tient plus de l'Epinal que de la secrète analogie qui unit l'homme à l'animal, et à cet autre animal sauvage, qu'est selon Dhôtel, la jeune fille, qui n'est peut-être après tout qu'une image mentale.

    Nils Blanchard explore le pays auquel on arrive bien un jour dans Le ciel du faubourg. Il pose une seule question mais primordiale : que veut dire cette croix auréolée d'aubépine au cœur de ce hameau abandonné au centre du paradis perdu, retrouvé par hasard. Mais il faut bien, si l'instant du paradis a existé, qu'il existe toujours. Allez faire coïncider cette vue zénonienne de l'espace-temps dhôtellien, avec l'idée théorique d'une salvation christique universelle du chrétien Dhôtel. Quel besoin y aurait-il de sauver ce qui n'est jamais mort, ce qui a toujours subsisté.

    Dernière participation, celle d'Emmanuel d'Yvoire qui explore Des trottoirs et des fleurs, exploration continuée dans le Cahier 15, nous parle du fouillis du monde, celui de la nature et ici précisément celui des objets entassés dans un magasin de brocante. Il évoque '' l'incohérence du monde'' chère aux descriptions de Dhôtel, mais n'en finit pas moins son trop court article sur le surgissement de l'infini, il emploie le mot d'épouvante, il se débrouille tout de même pour terminer son paragraphe sur le mot paradis. A croire que les lecteurs les plus perspicaces de Dhôtel suivent une même sente dans l'entrelacement des mille sentiers parcourus et ouverts par notre écrivain.

    Le Cahier est entrecoupé de textes de Dhôtel aujourd'hui peu accessibles, le lecteur a ainsi l'occasion de s'apercevoir que si notre scripteur est capable de se perdre dans des myriades foisonnantes de détails, il n' a pas d'égal pour décrire de vastes paysages et régions géologiques.

    Nous n'avons pas cité toutes les participations, aucun ne démérite. Ainsi l'évocation de Germaine Beaumont d'une délicieuse et amicale écriture dhôtellienne, celle aussi de Marie-Hélène Boblet qui tente au-travers de son analyse de La rhétorique fabuleuse de percer les mystères des soubassements métaphysiques raisonnés de l'écriture fabuloscopique de Dhôtel.

    Ce Cahier que j'avais abordé avec une certaine appréhension, ma peur de rester à un simple niveau descriptif du déploiement de la physis en tant que spectacle, et non en tant que physis, s'est vite évanouie. Nous avons ici affaire à une des meilleures voies de pénétration au cœur de l'entreprise littéraire d'André Dhôtel.

    ( André Murcie. Novembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 10 ) CAHIER ARTS ET ARTISTES.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 10 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    ANDRE DHÔTHEL

    ARTS & ARTISTES

    ( Cahier André Dhôtel N° 15 / 2017 )

    André Dhôtel n'a pas témoigné aux plasticiens – employons ce vilain mot issu de notre modernité – le même intérêt qu'aux écrivains. Il ne s'est pas inscrit dans la grande tradition d'un Baudelaire, d'un Mallarmé, d'un Apollinaire. Il n'a jamais prétendu être le compagnon de route, sans même parler d'une cause à défendre, d'un mouvement artistique novateur. Cet homme né en 1900 aurait pu s'engager dans la croisade de l'art moderne. Il a vécu en dehors de tout ce tumulte.

    Peut-être était-il trop près de la nature pour s'intéresser à sa représentation. Une autre explication qui vaut ce qu'elle vaut : si Dhôtel a manifesté un intérêt certain à l'aventure Dada, sans jamais se revendiquer du dadaïsme, il s'est détourné du surréalisme. Il y a chez Dhôtel – même s'il s'en défend - un petit côté anarchiste qui s'est trouvé en sympathie avec le chamboule-tout dadaïste, la prise du pouvoir surréaliste a dû lui apparaître – ce qu'elle a été – pour une remise en ordre, l'institution culturelle de nouvelles valeurs. Le stupéfiant image de Breton, n'était-ce pas le retour à la revalorisation peu iconoclaste de la représentation classique. Cette cassure dada-surréalisme n'est-elle pas d'ailleurs le prologue annonciateur du drame qui se déploiera tout au long du vingtième siècle, la récupération de l'émulsion révolutionnaire par le pouvoir politique.

    Dhôtel ne professe aucune théorie généraliste quant au déploiement de l'art de son temps. Ce Cahier 15 en apporte la preuve évidente. Dhôtel ne court pas après les artistes, ni ne les précède d'ailleurs. Des rencontres. Suscitées par d'autres. Sa réputation d'écrivain connu et puis reconnu n'y est pas pour rien. Avoir la signature ( et un texte ! ) de Dhôtel sur un carton d'invitation ou de présentation d'une exposition vous posait un artiste.

    Ce qui n'a pas empêché Dhôtel d'accéder à la gloire iconographique. A l'instigation de Jean Paulhan, qui fidèle à la grande tradition dix-neuviémiste a maintenu un dialogue entre littérature et peinture, André Dhôtel fera partie de la série des quarante portraits d'écrivains de son temps brossés par Jean Dubuffet. Son Dhôtel nuancé d'abricot est présenté par le Centre Pompidou dans sa recollection des cent chef-d'œuvres du musée. Qu'en dire, si ce n'est que le but de l'art brut n'est pas de flatter le modèle, tout poseur vit aux dépends de celui qui le portraitise, Dubuffet a dû beaucoup s'amuser à se payer la bobine de ses victimes. L'ensemble nous évoquerait plutôt, toute proportion gardée, Les quarante médaillons de l'Académie de Barbey d'Aurevilly pour qui il n'y avait pas de mal à dire du mal de ses illustres contemporains. Dhôtel n'en fut pas offusqué, il avait pour habitude de porter un regard distrait et compatissant sur le monde qui l'entourait.

    Le témoignage de Michel Gillet qui ouvre le recueil est impressionnant. Ce sculpteur qui deviendra son ami nous parle de la grande simplicité de Dhôtel. L'homme n'aimait guère les chichis et les protocoles. C'est en silence et dans sa propre solitude qu'il se confronte aux œuvres qui encombrent l'atelier. Gillet est un créateur, pas un paraphraseur a épiloguer sur son '' travail''. L'œuvre se suffit à elle-même et parle pour elle. La même attitude que l'écrivain vis-à-vis de ses livres. Grande leçon mallarméenne que le Livre ne se commente pas, qu'il se perçoit dans le seul rapport qu'il entretient avec l'univers. Une fois polie, et rendue à une forme primordiale, la bille de bois ne se préoccupe plus du sculpteur. Michel Gillet et André Dhôtel préfèreront courir après les champignons que doctement déblatérer sans fin sur les mérites de leur génialité...

    Les rencontres de Dhôtel avec ses illustrateurs semblent être fortuites. L'on peut aussi parler d'une stratégie délibérée du hasard. Dhôtel ne se comporte-t-il pas dans la vie, comme ses héros dans ses romans, partir sans but, se laisser guider par les embranchements des chemins, tôt ou tard, ce qui devra se produire se produira. Un chien qui batifole dans l'herbe finit par mettre le museau sur la piste qu'il ne cherchait même pas mais qui l'attendait sur son errance désordonnée.

    Le lecteur n'a qu'à se comporter pareillement dans ce livre à l'iconographie très riche - La Route Inconnue nous offre même des reproductions couleur – qu'y a-il de commun entre tous ces artistes que Dhôtel a remarqués, ou qui l'ont approché, linogravures, peintures, sculptures, caricatures, autant d'approches divergentes, tantôt réalistes, tantôt oniriques, mais qui toutes se croisent en un point de fuite inconstant... l'énigmatique dhôtellien qui a beaucoup écrit pour cacher dans les halliers de ses romans une révélation inédite des transparences du monde.

    Pour ma part j'élirai ce dessin inspiré de Jacky Redon illustrant un article de Claudine Jardin in Le Figaro Littéraire du 23 mars 1974, sur Le couvent des pinsons, un des romans les plus captivants de Dhôtel, enté selon la langue prophétique des oiseaux, dévoilant un Dhôtel ésotérique des plus palpitants, cette figure de barde, le chien amical devant, mais le corbeau sur l'épaule lui susurrant l'on ne sait quoi à l'oreille, nous sommes entre Edgar Poe et légende odinique. Que révèle ce volatile, le passé ou le futur de quelle fantasque tragédie.

    Un dernier conseil pour ceux qui ne veulent pas déchoir de leur quiétude. Feuilleter le livre mais ne pas s'arrêter, ne pas s'alanguir sur une image. Par exemple ce bronze poli de Michel Gillet, pourquoi s'élance-t-il si haut, sans titre est-il spécifié, est-ce une aile d'oiseau ou un chapeau d'oiselle, sans titre est-il annoncé, mais voici que le monde dhôtellien attire à lui toutes ces représentations et leur octroie une signification indélébile. Doit-on comprendre cent titres comme autant d'incertitudes du hasard.

    Dans une dernière partie intitulée Dans les romans... Il vaut mieux se fier à Dhôtel qu'à ses dessins, dans Plus que l'espace, Histoire d'un fonctionnaire et d'un dessin chinois Emmanuel d'Yvoire, nous rappelle l'article critique que le jeune et velléitaire Florent Delorme n'écrira jamais sur... les oiseaux de Braque. Lorsque d'Yvoire braque les yeux sur un roman de Dhôtel, il ne nous interdit pas d'y voir les espaces séparés qui cernent les êtres... Il fracture ainsi la porte qui permet de ne pas se perdre dans la tour d'ivoire dhôtellienne.

    Florent Simonet se livre dans Léopold Péruvat, street artist à une longue analyse d'un des derniers romans de Dhôtel, Des trottoirs et des fleurs, paru en 1981. Livre qui relate les amours - les, parce que dans ce roman le grand amour se fragmente en plusieurs éclats – à tel point que l'on en oublierait que toute l'action est rythmée par les dessins que le dénommé Léopold réalise à la craie sur les trottoirs de sa ville. Œuvres périssables par nature, qui révèlent un garçon doué mais qui ne se donnera jamais les moyens d'accomplir sa vocation d'artiste. Le héros dhôtellien vise davantage la médiocrité que la réussite sociale... Florent Simonet démontre avec brio que chaque dessin entrepris par Florent n'influe peut-être pas sur son destin mais sur ses rencontres. Un tableau final récapitule son analyse. Le livre ne se termine, si l'on réfléchit bien, ni bien, ni mal. Nous rajouterons ceci : d'abord que ce roman n'est pas sans présenter d'étranges correspondances avec La prose pour des Esseintes, le prénom de Pulchérie est des plus flagrants, il est d'autres échos plus subtils mais très significatifs. De fait le roman est la réponse d'André Dhôtel à Un coup de dés n'abolira jamais le hasard, toujours de Mallarmé, que nous rencontrons dans tous les interstices de l'œuvre dhôtellienne, interrogation désespérée du poëte quant à l'efficience du geste de l'œuvre littéraire, ici picturale, sur l'univers. Dans ce roman André Dhôtel se montre terriblement optimiste puisque le soleil répond aux soleils dessinés par notre street artist.

    Les ultimes photographies de Philippe Délépine, ouvrent les Ardennes sur un infini. A regarder pour risquer de s'y perdre.

    André Murcie. ( Novembre 2020. )