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  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 18 ) ALAIN JANSSENS.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 18 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    Ces feuillets André Dhôtel naturellement consacrés aux recensions d'ouvrages de et sur André Dhôtel s'ouvrent aussi à l'évocation des artistes dont le cheminement a croisé de son vivant le chemin de l'écrivain ou dont plus tard le travail est entré en résonance avec l'œuvre de l'auteur de Lorsque tu reviendras, car souvent les pas évanouis des disparus nous précèdent sur les pistes que nous empruntons... Alain Janssens est apparu dans notre recension Du côté de chez André Dhôtel, magnifique livre de rêveries nervaliennes captées tant au fil de la plume que par le déclic d'appareils photographiques. ( Voir notre feuillet N° 07 ).

    ALAIN JANSSENS ( APPROCHE I )

    Dans notre feuillet 07 nous nous demandions quel était le nom du diabolique maquettiste de Du côté d'André de Dhôtel. Ils sont deux - le diable ne s'appelle-t-il pas Légion – Daniela Corradini et Alain Janssens. Deux complices en œuvres de plaisir et d'esprit, créateurs de Double Page, entreprise – elle graphiste, lui photographe – qui donne à insuffler, au travers de publications de livres et documents divers, une vision de l'esthétique utilitaire de l'architecture de notre temps. Nous reviendrons en un feuillet postérieur sur cette partie du travail des activités d'Alain Janssens, ne retenant aujourd'hui que cette apparente contradiction entre l'aplat photographique et la voluminité architecturale, la même dichotomie que les Grecs anciens établissaient entre peinture et sculpture.

    Cette dimension amphionesque de ce versant de l'œuvre n'est pas à négliger, Alain Janssens ne la considère pas comme un travail strictement alimentaire, même si dans son site il semble privilégier l'édition de quelques ouvrages qu'il serait facile de nommer plus personnels, si Silence ( 2008 ) et La gare blanche ( 2010 ) sont livres de commandes en lien avec son activité professionnelle liée à sa passion architecturale, se dégage d'eux une volonté poétique de dresser les choses en leur solitude métaphysique à vouloir être indépendamment de l'homme qui les construit ou les abat.

    Une démarche semblable irrigue les livres, Le silence. Et le chaud. Et le froid ( 2001 ), Temps brassé ( 2005 ), Nulle part et partout ( 2011 ), il serait commode de les nommer artistiques, alors qu'ils ne sont que des approches par le regard d'objets et d'instants humains, comme s'il s'agissait de capturer l'âme qu'ils n'ont pas en eux mais qu'ils projettent en nous. Livres qui par leur déploiement et leur dépliement ne sont pas sans analogie avec les objets poétiques initiés par Mallarmé, comme autant de coups de dés aventureux.

    Ces trois livres sont présentés – photos des objets et parfois vidéos – accompagnés de quelques lignes qui sont à considérer en tant que porche poésique. Nous entendons par ce vocable qu'ils visent à une plus grande proximité qu'une démarche qui ne serait que poétique et qui ne consisterait qu'à mettre en forme le réel, alors que là il s'agit de tisser les liens qui relient non pas le monde avec sa représentation mais avec cette volonté de s'approcher au plus près d'une représentation qui ne soit pas une image mais une appréhension de l'espace qui dépende de l'acte même de cette approche. Si poésie et peinture se sont amadouées depuis des siècles, il n'en est pas de même pour poésie et photographie. Le temps leur a manqué. Comment induire une démarche orphique dans le noir de la fixation de la lumière. Seul Goethe a peut-être eu cette intuition de considérer la lumière non plus dans sa couleur mais dans sa transparence illusionnante. Le regard l'intéressait davantage que la corpuscularité de sa nature. ( A-t-on déjà remarqué que, concomitance signifiante, Goethe s'éteint en 1832 alors que la première photographie date de 1827...). Certains ne verront dans cette quasi-simultanéité que du hasard.

    Le hasard est une des dimension de l'espace dhôtellien par excellence. Il vaudrait mieux dire des espaces dhôtelliens, car s'il n'y avait qu'un seul espace, il n'y aurait nul besoin de hasard. Puisqu'un seul espace ne saurait se rencontrer lui-même, à moins qu'il n'épousât la notion de hasard elle-même, cette notion d'épousailles de la notion est un des plis le plus profond de la pensée mallarméenne. Notons qu'une photo épouse un espace donné ( ou choisi ) sans en prendre possession. Un photographe prend un espace mais ne rentre pas dedans. Du moins il s'en approche. Nous pénétrons ici en plein ( expression par trop machiste ) dans la notion toute mallarméenne de virginité, de l'espace.

    Des mots issus des titres de ces trois ouvrages surnommés – gare, nulle part – nous ramènent à Dhôtel, la participation d'Alain Janssens au projet de l'ouvrage Du côté de chez André Dhôtel ne saurait être fortuite, elle procède de ces cheminements individuels qui empruntent les pistes ombreuses de la poésie. Ecoutons ces minutes de la RTBF au cours desquelles Alain Janssens répond le 09 / 12 / 2020 aux questions de Pascal Goffaux.

    Les Ardennes, Dhôtel, Janssens. Le triangle est posé, reste à comprendre la trigonométrie de la pratique photographique. Des particularités géographiques Ardennaises, Dhôtel a peut-être tiré sa vision du monde. Le monde n'est qu'un espace, en même temps unidimensionnel et infini, ou alors constitué de milliers d'endroits particuliers, et tout dépend de l'endroit où se pose le regard, un vaste paysage, un arbre esseulé, une touffe d'herbe. L'on a envie de parodier Nietzsche, je vous raconterai comment l'espace se transforme en endroit et comment l'endroit devient objet. Et comment celui-ci vous fait signe. A moins que ce ne soit vous qui lui adressiez le signal de votre regard. Comme dans les contes d'enfant, le regard de l'artiste s'approprie cette portion d'espace, le méchant loup dévore l'appétence de ce qui se présente à lui, je te mange pour que tu deviennes la force vive de mon sang. Regardez, dit le photographe, ceci est mon sang. Qui coule noir, comme celui des héros de l'Illiade.

    Parlons technique. Métis grecque, ou tâtonnement expérimental, si ce terme vous fait peur. Comment prendre une photo. Alain Janssens possède ses trucs et son expérience, la difficulté ne réside pas en cela, mais comprendre pourquoi, dans la longue marche de votre cheminement au travers de la campagne, vous vous arrêtez en un lieu précis, parce que c'est celui qui instinctivement d'après vous exprime d'une manière irréfutable et exigeante, votre vision de l'ensemble du paysage qui s'offre à vous, ou du moins le ressenti de votre présence selon ce lieu.

    Certes l'on peut parfois entrevoir les choses différemment. Le lieu est un territoire et les êtes vivants qui le parcourent vous font signe lorsqu'ils surgissent devant vous. Toute la différence entre l'objet et l'animal. A partir des êtres vivants le romancier bâtit des histoires. Dhôtel est très fort pour vous en conter des plus abracadabrantes. Mais question d'espace le photographe ne possède pas du tout cette latitude. Son temps d'action est celui du présent. L'acte, pur et simple, une fraction de seconde. L'écrivain peut méditer durant des jours entiers sur une phrase, le photographe a-t-il seulement le temps de penser. Non répond Alain Janssens. Ce n'est même pas une action qui dure un instant très court. Elle n'est même pas instantanée, car l'instantané se déroule durant le temps d'une autre chose, Alain Janssens use d'une forte expression, il s'agit de '' sortir du temps''. Comment exprimer cet inexprimable par un autre mot. Alain Janssens clique sur le mot clic, le clic qui imite le bruit de l'arrachage du temps. Il en propose un autre qui sera pratiquement celui de la fin. Phase, qu'il précise tiré du vocabulaire de la physique, notons que depuis Aristote la science physique est le mot le plus proche de la connaissance métaphysique...

    Il est dommage que l'entretien ne se soit pas poursuivi. Quelques mots quant à Pascal Goffaux. Nous ne le connaissions pas, il connaît son métier d'interviewer, mais surtout ses questions et ses reprises trahissent un homme qui possède sa propre pensée. Denrée rare de nos jours.

    André Murcie. ( Janvier 2021 ).

    ( Pascal Goffaux présente lui-même Du côté d'André Dhôtel dans l'émission Grand-Angle. Mon vieil ordinateur s'avère incapable de lire ces dix minutes... )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 17 ) JEAN FOLLAIN.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 17 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    La collection Poètes d'Aujourd'hui de Pierre Seghers fut une des plus belles réussites de l'édition française, nous n'évoquons point le nombre de tirages atteint, mais le fait qu'elle fut pour beaucoup de lecteurs un lieu de passage favorisant l'entrée dans l'intimité des poëtes et le domaine de la poésie. Dès 1956, André Dhôtel consacra un volume à son ami Jean Follain. Nous nous intéressons ici à l'édition de 1972 revue, corrigée et augmentée, publiée quelques mois après la mort du poëte disparu en 1971.

    JEAN FOLLAIN

    ANDRE DHÔTHEL

    ( Poètes d'Aujourd'hui N° 49 / Juin 1972 )

    Les premières pages du premier chapitre parlent peu de Follain. Nous sommes presque en une description d'un paysage qui paraîtrait, si ce n'était une minutie par trop méthodique, extraite d'un roman de Dhôtel. Les titres de certains recueils de Follain, Chef-Lieu, Territoires, Appareil de la terre, nous invitent à suivre ce chemin qu'emprunte Dhôtel. Nous sommes au pays natal de Follain, à Casiny, bourg perdu en pleine campagne Normandie, pas très loin de Saint-Lô. Une différence notable avec les paysages dhôtelliens, l'espace est quadrillé, pas d'ouverture, le ciel est trop haut et les haies du bocage enserrent les champs... La vie de Follain est silhouettée dans cette première partie du livre. Un enfant sage, qui travaillera bien à l'école, qui passera son bac sans difficulté et obtiendra une licence de droit. Ce choix d'études peut paraître déroutant pour un poëte, peut-être est-il bon de se rappeler qu'il est des analogies plus subtiles que l'on ne croit, qu'entre le quadrillage du bocage normand et le réseau des lois et des codes civils, il existe quelque ressemblance secrète mais évidente pour ceux qui s'essaient à y regarder de près. Cet enfermement n'empêchera pas que, sa profession y aidant, Jean Follain effectuera de lointains voyages jusqu'au Japon.

    L'on se plaît à décréter que la poésie de Follain est une de celles qui opèrent une coupure épistémologique avec le surréalisme. Bye-bye le stupéfiant image. Entre nous soit dit lorsque l'on regarde les photos du groupe surréaliste, tous ces jeunes gens dument cravatés et costumés ne sont guère stupéfiants, Follain né en 1903, ne se départira jamais d'une élégance costumière de bon aloi... D'ailleurs le premier groupe d'artistes auquel il s'affilie se nomme les Sages, nous sommes loin des Hirsutes, des Zutistes et de Rimbaud. Il semble qu'au tournant du siècle quelque rapport avec la bohème romantique se soit rompu...

    N'empêche qu'il existe un lien effectif entre Rimbaud ( qu'il n'a jamais revendiqué ) et Follain. Il gît dans l'enfance en ce sentiment de plénitude absolue à partir duquel Arthur a bâti la plus haute tour de sa révolte poétique ( voir notre Feuillet Littéraire 14 consacré à Rimbaud et la révolte moderne de Dhôtel ). Cette magnificence existentielle Follain l'a connue. Mais pas que. Tout jeune, une intuition, résultat de ses observations, se glisse en lui : au moment même où vous accédez à un instant d'immense intensité du bonheur de vivre, à l'autre bout de la terre, mais surtout tout près de vous, dans le même village, dans la maison, dans la pièce même où vous vous tenez, à quelques centimètres de vous, se déroule un drame, ne serait-ce que la mort d'un insecte... ou même au fond du jardin un vieux mur de pierres qui s'écroule... la mort est là, ou alors la manifestation de cette idée que toute chose est vouée à disparaître, l'assiette que vous essuyez, qui glisse de vos mains et qui se brise à terre.

    Cette fêlure parcourt toutes les textes de Follain qu'ils soient de prose ou en vers libres. Le bonheur n'est jamais pur, le malheur non plus. Mais c'est ce dernier qui empoisonne notre résidence terrestre. Et qui finit par avoir raison de nous. Quelles conduites tenir face à cet état de fait. Ce n'est point dans le but de conjurer le sort final, mais plutôt de lui opposer des paravents illusoires qui ne protègent de rien mais qui expriment notre détermination à s'opposer symboliquement à sa menace que Follain sera un homme de rituels, non pas dans sa poésie, ses poèmes ne seront jamais des mantras protecteurs, mais dans sa vie. Dhôtel cite sa connaissance exorbitante des cérémonies catholiques, mais sans doute dans sa vie individuelle s'en imposait-il d'autres, peu repérables par ses concitoyens mais qu'il devait non moins suivre des plus scrupuleusement. Ainsi Dhôtel note-t-il qu'il revêtait pour les discours des distributions de prix un costume attitré... Aurait-on affaire à une résurgence d'un nouvel ordre du dandysme...

    La scrupuleuse attention prêtée au déroulement d'une messe induit que Jean Follain était chrétien. Tout comme Dhôtel. Mais un catholicisme peu prosélyte. Tous deux donnent l'impression que la foi n'a que peu d'importance dans leur attachement religieux. Ils semblent croire parce que c'est ainsi que les hommes vivent. Depuis leur enfance. Depuis toujours. Depuis l'éternité. L'on naît catholique comme l'on naît français. Ne sont pas dupes, mais ne veulent rien changer. C'est ainsi, l'on est comme cela. Ces hommes procèdent d'une génération née avant la modernité industrielle sur-multipliée par la guerre de 14-18.

    Tout est question d'époque, semblons-nous dire. Oui, mais Follain et Dhôtel auront tendance à amplifier ou simplifier le problème. Tout est question de temps. Précisent-ils. Les titres des recueils de Follain nous invitent à entrevoir le cheminement de leur pensée : L'épicerie d'enfance, Usage du temps, Des heures, Tout instant, comme si la vie n'était qu'une succession d'instants, dont certains plus importants, que la poésie met comme en exergue dans l'existence. Ne serait-ce pas cela Exister pour un poëte ?

    Lorsque Dhôtel reprend son ouvrage après la disparition de son ami l'évocation de sa mort est étonnante. Dhôtel semble juger que la mort de Follain arrive à fin nommée puisque que son œuvre est achevée. Or Follain, écrasé par une voiture, n'a pas vu la camarde fondre sur lui, sinon dans les dernières cruciales secondes, il ne l'a pas attendue durant toute une longue maladie, il ne s'y est donc pas préparé spécialement. Toutefois ce qui est important selon Dhôtel, c'est que son dernier recueil de poésie vient d'être publié. Si le poëte était sorti indemne de son accident, tout laisse à supposer qu'il en aurait écrit de nouveaux. Le titre de cet ultime recueil aide à comprendre la vision de Dhôtel.

    Espaces d'instants, ainsi s'intitule-t-il. Jean Follain venait-il de réaliser le grand-œuvre alchimique de son itinéraire poétique... Celui de la coagulation et celui de la séparation. Si le bonheur existe dans le temps même durant lequel le malheur se déroule, ces deux événements ont lieu certes dans le même temps mais en des espaces totalement autonomes. Cette concomitance ne relève même pas du hasard. Car si les espaces sont séparés, les temps le sont aussi. Ainsi Dhôtel aime à rappeler que les univers des fleurs et des hommes s'ils sont étroitement imbriqués n'en sont pas moins étrangers l'un à l'autre. Vivent selon des modalités logiques différentes. Toutefois dans Les rues dans l'aurore, Georges Leban apprend l'existence de la sœur de sa bien-aimée morte par cette étrange manie partagée par les deux frangines de décapiter les fleurs lors de leurs promenades... Il existerait donc une occasion, ici de bonheur, suscitée par le hasard qui permet la réunification de ce qui est séparé et parfois par-delà la mort. Dans Des trottoirs et des fleurs, cette réunification atteint à des dimensions cosmiques.

    Dhôtel part-il du principe que Follain en son dernier livre parvient aux mêmes conclusions que lui, ou l'ensemble de l'œuvre de Follain lui permet-elle de conforter les siennes, peut-être même l'aide-t-elle à synthétiser ce qu'il pressent encore confusément. Il est difficile de répondre nettement à ces hypothèses. Les sentiers de la création sont aussi des chemins qui ne mènent nulle part. Ce qui est sûr c'est que ces quatre-vingts pages de Dhôtel aident à entrer de plain-pied dans l'espace poétique de Jean Follain. Le plus beau des cadeaux que l'auteur de L'azur pouvait faire à la postérité de Follain.

    André Murcie. ( Janvier 2021 )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 16) RIMBAUD ET LA REVOLTE MODERNE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 16 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    ANDRE DHÔTEL

    RIMBAUD ET LA REVOLTE MODERNE

    ( Gallimard / 1952 )

    Reprise de L'œuvre logique de Rimbaud parue en 1933 aux Editions de la Société des Ecrivains Ardennais ( que nous ne possédons pas ) qui nous apparaît un peu comme l'adieu à la poésie de Dhôtel, non pas à l'écriture de poèmes, mais au rêve de notre écrivain de bâtir une œuvre poétique d'envergure. L'on discerne dans le premier chapitre introductif cette idée par excellence dhôtellienne, de notre monde constitué d'univers physiquement imbriqués mais ontologiquement séparés et dépourvus de toute communication. Ces pages sont beaucoup plus fouillées et abouties que le corpus des textes théoriques qui forment La littérature et le hasard laissé à l'état de brouillons... Nous remarquerons toutefois que le hasard n'est pas une dimension rimbaldienne. Pour qu'il y ait hasard il est nécessaire qu'il y ait rencontre, or l'aventure de Rimbaud s'avèrera toute intérieure – même s'il a tenté de la vivre selon des exigences comportementales et sociétales qui lui soient propres - elle est celle d'un homme seul. Et même d'un individu en guerre avec ses contemporains.

    Donc Rimbaud, dont Dhôtel délaissant tout récit strictement biographique s'acharne à retrouver la logique de l'itinéraire poétique, s'en référant systématiquement aux textes sans donner la plupart du temps le titre des poèmes dont ils sont extraits. C'est durant son enfance – que l'on se complaît à décrire comme étriquée sous la férule d'une mère dominatrice – que le jeune Arthur aurait connu – une seule fois – un sentiment de complète plénitude que plus tard il érigea en preuve absolue de l'existence d'un état du monde que littérairement l'on nommerait l'âge d'or et religieusement le paradis. Il ne s'agit pas pour Rimbaud d'une extase ou d'une révélation divine, mais d'une expérience, quasi-naturelle, car propre à l'enfance, de connaissance que nous nommerons faute de mieux de poétique, puisque c'est par ses poèmes que Rimbaud en a laissé témoignage. Ce moment hors du temps il lui attribuera le nom d'un espace mythique qu'il appellera l'Orient.

    L'Orient est un lieu romantique par excellence, souvenons-nous de Chateaubriand, de Lamartine et de Gérard de Nerval et de leurs Voyage en Orient. L'Orient rimbaldien ne se situe point sous d'aussi lointaines latitudes. Il est tout près. Il serait facile d'accroire qu'il se trouve en la seule tête de notre adolescent. Non, pour Rimbaud son Orient n'est pas un songe. Il n'appartient pas au domaine des rêveries consolatrices et réfugiales. Littérairement parlant cette notion d'Orient nous évoque Les Orientales de Victor Hugo. A la fin de son volume Dhôtel confirme cette intuition en évoquant la poésie parnassienne - notamment cet immense et important poëte que fut Leconte de Lisle aujourd'hui bien oublié - espace poétique dans lequel l'œuvre de Rimbaud s'inscrit, d'après lui, logiquement. Si l'influence des Orientales sur la poésie parnassienne est évidente, le rapport de Rimbaud avec la logique aristotélicienne est plus difficile à admettre. Il faut pour cela entendre l'œuvre maîtresse d'Aristote en le contraire de son énoncé, allogiquement en quelque sorte, car il est des choses qui n'ont pas besoin de cause pour être. Notamment pour Rimbaud l'existence de cet Orient.

    Il existe en toute objectivité. Autant que Pompéi enseveli sous les cendres du Vésuve, à cette différence près que la couche de tuf qui le recouvre est beaucoup moins épaisse. Pas de terre à gratter. Cet Orient a été empoussiéré, tari et asséché, perverti par des siècles de civilisation – notamment chrétienne mais aussi littéraire. L'enveloppe séparatrice est strictement mentale. Il suffit de vouloir le voir pour le voir. La fameuse Lettre du Voyant perd toute son étrange opacité. Si vous désirez voir l'Orient il suffit de se défaire de tout ce qui obstrue votre vue : la race humaine s'est déshabituée de toute véritable vision, entre l'Orient et elle, elle a entassé de fausses idées, de mauvaises habitudes de paresse intellectuelle. La preuve : les textes de Rimbaud sont remplis de descriptions de villes fabuleuses. Peut-être ne les avez-vous jamais aperçues. Ne vous en prenez qu'à vous. Rimbaud vous apprend comment faire, il suffit de se défaire de toute cette fausse rationalité que l'on vous a inculquée depuis l'enfance, libérez-vous de vos décevantes appréhensions du monde, changez vos habitudes, vous connaissez la formule : dérèglement des sens, ce n'est pas difficile, un peu d'alcool, un peu de haschich, mais surtout transformez votre mode de vie, refusez l'emprisonnement du travail, ne soyez plus sédentaire, courez les routes, connaissez un peu la misère et la crasse, cela vous aidera à remettre vos points de vue en question, par exemple vos certitudes quant au savoir académique et vos préventions contre l'art populaire. Rimbaud en appelle à une révolte totale. L'homme doit se faire barbare, renouer avec une innocence cruelle... Rimbaud ne s'interdit rien. Années voyou, années sauvages... combien de temps cette illumination durera-t-elle ? N'empêche que cette faste période s'achèvera. Nous ne sommes pas encore au moment où Rimbaud se détache de la poésie. Mais au début de la crise qui l'emmènera à cette décision.

    La cause de cette cessation de l'aventure poétique rimbaldienne est à chercher non pas dans ce qui précède, mais dans ce qui suit. De nos jours, certains – nous ne sommes pas de ceux-là - s'étonnent que dans sa Lettre du Voyant Rimbaud l'iconoclaste reste très fair-play vis-à-vis de cette vieille barbe poussiéreuse de Lamartine. C'est que la cause survient après, comme sur la barque ivre de plénitude sur le lac, ô temps suspends ton vol, la mort nous attend aux tournant, et le barbare Rimbaud qui vit en son Orient doit lui aussi, après les premiers mois et émois d'exaltation passés, convenir que cela ne durera pas une éternité - pas vraiment retrouvée, elle s'en est allée – la poésie ne serait donc qu'un mensonge, une fausse promesse qu'elle se révèle incapable de tenir. Au pas gagné. Il n'y aurait donc pas de réalité poétique. Tous ces enivrements mirifiques ne seraient donc que fantasmagories, hallucinations, illuminations subjectives. Délires. Ardentes rêveries d'adolescent qui refuse d'endosser son statut d'adulte, de tenir un rôle dans la comédie humaine.

    C'est à ce moment que nous voyons arriver le chrétien Dhôtel avec ses gros sabots. Ne lui en tenons pas rigueur, la lecture d'Une saison en enfer qu'il propose n'est pas stupide et tient bien la route. Le fait que pour raconter son aventure poétique Rimbaud l'anti-chrétien la qualifie d'enfer ne plaide guère en sa faveur, n'est-ce pas là faire allégeance, obliquement certes, au dogme de l'ennemi. Heureusement Dhôtel n'est pas Claudel. Il ne tire pas le pauvre poëte égaré du côté du christianisme. Il ne lui octroie pas en douce un prosélytique brevet d'absolution de dernière heure. Ce n'est pas parce que l'enfant Rimbaud a été baptisé que le jeune Rimbaud octroie à ce sacrement une opérativité efficiente. Rimbaud ne croit pas.

    Rimbaud ne se renie pas. Considérée à l'aune chrétienne son aventure poétique est un échec, mais ce qu'il y a de plus terrible c'est que considérée à l'aune de sa volition strictement poétique, son aventure poétique est un désastre encore plus cuisant. Dhôtel vient à son secours non pour lui ouvrir la porte du paradis en lequel Arthur ne croira jamais, mais pour a posteriori apaiser intellectuellement, métaphysiquement, cette déception, il évoque ce grand négateur de Gorgias ( auprès de qui ce fantaisiste de Pascal est d'un optimiste délirant ), afin lui fournir un frère d'ombre digne de son refus.

    Les Illuminations ont-elles été écrites après ou avant Une saison en Enfer. Sans doute un peu des deux serait-on tenté de répondre. A l'époque de la première mouture de l'ouvrage de Dhôtel les critiques supputaient leur antériorité, au début des années cinquante l'on n'en est plus si sûr. Dhôtel mentionne cette seconde hypothèse sans trop s'attarder. Sans doute n'a-t-il pas envie – on le comprend – de refondre tout son bouquin... Ce débat nous semble bien subalterne, que Rimbaud ait coupé calendrier en main du jour au lendemain son addiction allégeante à la poésie, ou que cette opération noétique ait exigé plusieurs mois, cela n'est d'une importance que très épisodique.

    Ce qu'il y a de certain c'est que la deuxième partie de la vie de Rimbaud sera a-poétique. La coupure est franche et massive. D'autant plus évidente qu'il continue à écrire... des relevés géographiques... pour quelqu'un qui en une autre vie cherchait le lieu et la formule cela ne manque pas de sel... Il est vrai que je est un autre. Cette espèce d'impersonnalisation poétique Rimbaud l'aura réalisée, non pas comme il l'espérait, mais sous sa forme la plus impitoyable celle d'une amertume poétique que l'on ne retrouve pas à un aussi haut étiage dans la lyrique française. Rimbaud est désabusé de tout. Désormais il est ce qu'il n'espérait pas ne pas être. André Dhôtel décrit très bien cette situation du poëte vaincu mais pas soumis. Qui fait autre chose. Pas faute de mieux. Ni faute de pire. Rimbaud clôt un cycle : son voyage en Orient est nettement plus désenchanté que celui de ses prédécesseurs. Encore s'y rend-il par hasard, il aurait été tout aussi bien n'importe où ailleurs si une opportunité commerciale s'était présentée...

    La postérité ne l'a pas voulu ainsi. Si Rimbaud a renoncé à la poésie, le public de la poésie n'a pas renoncé à Rimbaud.

    André Murcie. ( Janvier 2021 ).