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AU HASARD DHÔTELLIEN ( 10 ) CAHIER ARTS ET ARTISTES.

AU HASARD DHÔTELLIEN ( 10 )

...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

2020

ANDRE DHÔTHEL

ARTS & ARTISTES

( Cahier André Dhôtel N° 15 / 2017 )

André Dhôtel n'a pas témoigné aux plasticiens – employons ce vilain mot issu de notre modernité – le même intérêt qu'aux écrivains. Il ne s'est pas inscrit dans la grande tradition d'un Baudelaire, d'un Mallarmé, d'un Apollinaire. Il n'a jamais prétendu être le compagnon de route, sans même parler d'une cause à défendre, d'un mouvement artistique novateur. Cet homme né en 1900 aurait pu s'engager dans la croisade de l'art moderne. Il a vécu en dehors de tout ce tumulte.

Peut-être était-il trop près de la nature pour s'intéresser à sa représentation. Une autre explication qui vaut ce qu'elle vaut : si Dhôtel a manifesté un intérêt certain à l'aventure Dada, sans jamais se revendiquer du dadaïsme, il s'est détourné du surréalisme. Il y a chez Dhôtel – même s'il s'en défend - un petit côté anarchiste qui s'est trouvé en sympathie avec le chamboule-tout dadaïste, la prise du pouvoir surréaliste a dû lui apparaître – ce qu'elle a été – pour une remise en ordre, l'institution culturelle de nouvelles valeurs. Le stupéfiant image de Breton, n'était-ce pas le retour à la revalorisation peu iconoclaste de la représentation classique. Cette cassure dada-surréalisme n'est-elle pas d'ailleurs le prologue annonciateur du drame qui se déploiera tout au long du vingtième siècle, la récupération de l'émulsion révolutionnaire par le pouvoir politique.

Dhôtel ne professe aucune théorie généraliste quant au déploiement de l'art de son temps. Ce Cahier 15 en apporte la preuve évidente. Dhôtel ne court pas après les artistes, ni ne les précède d'ailleurs. Des rencontres. Suscitées par d'autres. Sa réputation d'écrivain connu et puis reconnu n'y est pas pour rien. Avoir la signature ( et un texte ! ) de Dhôtel sur un carton d'invitation ou de présentation d'une exposition vous posait un artiste.

Ce qui n'a pas empêché Dhôtel d'accéder à la gloire iconographique. A l'instigation de Jean Paulhan, qui fidèle à la grande tradition dix-neuviémiste a maintenu un dialogue entre littérature et peinture, André Dhôtel fera partie de la série des quarante portraits d'écrivains de son temps brossés par Jean Dubuffet. Son Dhôtel nuancé d'abricot est présenté par le Centre Pompidou dans sa recollection des cent chef-d'œuvres du musée. Qu'en dire, si ce n'est que le but de l'art brut n'est pas de flatter le modèle, tout poseur vit aux dépends de celui qui le portraitise, Dubuffet a dû beaucoup s'amuser à se payer la bobine de ses victimes. L'ensemble nous évoquerait plutôt, toute proportion gardée, Les quarante médaillons de l'Académie de Barbey d'Aurevilly pour qui il n'y avait pas de mal à dire du mal de ses illustres contemporains. Dhôtel n'en fut pas offusqué, il avait pour habitude de porter un regard distrait et compatissant sur le monde qui l'entourait.

Le témoignage de Michel Gillet qui ouvre le recueil est impressionnant. Ce sculpteur qui deviendra son ami nous parle de la grande simplicité de Dhôtel. L'homme n'aimait guère les chichis et les protocoles. C'est en silence et dans sa propre solitude qu'il se confronte aux œuvres qui encombrent l'atelier. Gillet est un créateur, pas un paraphraseur a épiloguer sur son '' travail''. L'œuvre se suffit à elle-même et parle pour elle. La même attitude que l'écrivain vis-à-vis de ses livres. Grande leçon mallarméenne que le Livre ne se commente pas, qu'il se perçoit dans le seul rapport qu'il entretient avec l'univers. Une fois polie, et rendue à une forme primordiale, la bille de bois ne se préoccupe plus du sculpteur. Michel Gillet et André Dhôtel préfèreront courir après les champignons que doctement déblatérer sans fin sur les mérites de leur génialité...

Les rencontres de Dhôtel avec ses illustrateurs semblent être fortuites. L'on peut aussi parler d'une stratégie délibérée du hasard. Dhôtel ne se comporte-t-il pas dans la vie, comme ses héros dans ses romans, partir sans but, se laisser guider par les embranchements des chemins, tôt ou tard, ce qui devra se produire se produira. Un chien qui batifole dans l'herbe finit par mettre le museau sur la piste qu'il ne cherchait même pas mais qui l'attendait sur son errance désordonnée.

Le lecteur n'a qu'à se comporter pareillement dans ce livre à l'iconographie très riche - La Route Inconnue nous offre même des reproductions couleur – qu'y a-il de commun entre tous ces artistes que Dhôtel a remarqués, ou qui l'ont approché, linogravures, peintures, sculptures, caricatures, autant d'approches divergentes, tantôt réalistes, tantôt oniriques, mais qui toutes se croisent en un point de fuite inconstant... l'énigmatique dhôtellien qui a beaucoup écrit pour cacher dans les halliers de ses romans une révélation inédite des transparences du monde.

Pour ma part j'élirai ce dessin inspiré de Jacky Redon illustrant un article de Claudine Jardin in Le Figaro Littéraire du 23 mars 1974, sur Le couvent des pinsons, un des romans les plus captivants de Dhôtel, enté selon la langue prophétique des oiseaux, dévoilant un Dhôtel ésotérique des plus palpitants, cette figure de barde, le chien amical devant, mais le corbeau sur l'épaule lui susurrant l'on ne sait quoi à l'oreille, nous sommes entre Edgar Poe et légende odinique. Que révèle ce volatile, le passé ou le futur de quelle fantasque tragédie.

Un dernier conseil pour ceux qui ne veulent pas déchoir de leur quiétude. Feuilleter le livre mais ne pas s'arrêter, ne pas s'alanguir sur une image. Par exemple ce bronze poli de Michel Gillet, pourquoi s'élance-t-il si haut, sans titre est-il spécifié, est-ce une aile d'oiseau ou un chapeau d'oiselle, sans titre est-il annoncé, mais voici que le monde dhôtellien attire à lui toutes ces représentations et leur octroie une signification indélébile. Doit-on comprendre cent titres comme autant d'incertitudes du hasard.

Dans une dernière partie intitulée Dans les romans... Il vaut mieux se fier à Dhôtel qu'à ses dessins, dans Plus que l'espace, Histoire d'un fonctionnaire et d'un dessin chinois Emmanuel d'Yvoire, nous rappelle l'article critique que le jeune et velléitaire Florent Delorme n'écrira jamais sur... les oiseaux de Braque. Lorsque d'Yvoire braque les yeux sur un roman de Dhôtel, il ne nous interdit pas d'y voir les espaces séparés qui cernent les êtres... Il fracture ainsi la porte qui permet de ne pas se perdre dans la tour d'ivoire dhôtellienne.

Florent Simonet se livre dans Léopold Péruvat, street artist à une longue analyse d'un des derniers romans de Dhôtel, Des trottoirs et des fleurs, paru en 1981. Livre qui relate les amours - les, parce que dans ce roman le grand amour se fragmente en plusieurs éclats – à tel point que l'on en oublierait que toute l'action est rythmée par les dessins que le dénommé Léopold réalise à la craie sur les trottoirs de sa ville. Œuvres périssables par nature, qui révèlent un garçon doué mais qui ne se donnera jamais les moyens d'accomplir sa vocation d'artiste. Le héros dhôtellien vise davantage la médiocrité que la réussite sociale... Florent Simonet démontre avec brio que chaque dessin entrepris par Florent n'influe peut-être pas sur son destin mais sur ses rencontres. Un tableau final récapitule son analyse. Le livre ne se termine, si l'on réfléchit bien, ni bien, ni mal. Nous rajouterons ceci : d'abord que ce roman n'est pas sans présenter d'étranges correspondances avec La prose pour des Esseintes, le prénom de Pulchérie est des plus flagrants, il est d'autres échos plus subtils mais très significatifs. De fait le roman est la réponse d'André Dhôtel à Un coup de dés n'abolira jamais le hasard, toujours de Mallarmé, que nous rencontrons dans tous les interstices de l'œuvre dhôtellienne, interrogation désespérée du poëte quant à l'efficience du geste de l'œuvre littéraire, ici picturale, sur l'univers. Dans ce roman André Dhôtel se montre terriblement optimiste puisque le soleil répond aux soleils dessinés par notre street artist.

Les ultimes photographies de Philippe Délépine, ouvrent les Ardennes sur un infini. A regarder pour risquer de s'y perdre.

André Murcie. ( Novembre 2020. )

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