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  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 6 ) POEMES COMME ça

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 6 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    POEMES COMME çA

    ANDRE DHÔTEL

    ( Le temps qu'il fait / Septembre 2000 )

    Un versant de l'œuvre d'André Dhôtel que j'ai peu fréquenté, l'ensemble de ses livres de poésie étant souvent proposé à des tarifs prohibitifs... Pour cette première lecture d' un recueil de poésie d'André Dhôtel, nous nous contenterons d'une approche, sur les lisières.

    Recueil posthume communiqué par François Dhôtel, le fils du poëte, et confié en vue d'édition à Jean-Claude Pirotte, mis au propre par François Chabrier qui proposera le titre ( très dhôtellien ) et confié à Claude Monti créateur des Editions Le temps qu'il fait.

    Qu'est-ce qu'un recueil de poésie ? L'œil exercé de Claude Monti fit une étrange découverte. Dhôtel a classé cette liasse de poèmes par ordre alphabétique. Avec Dhôtel nous devons nous attendre au pire. Quelle désinvolture à l'égard de sa propre création ! Enfin si Victor Hugo mena Pégase au vert, pourquoi André Dhôtel n'aurait-il pas eu le droit de mettre un ordre indubitable, connu et accepté de tous, dans le hasard des inspirations. A moins que ce ne soit pour l'auteur qui donna L'azur pour titre, ô combien mallarméen, à l'un de ses romans, la volition de vaincre le hasard conjonctif qui préside à l'univers. Peut-être convient-il de barrer ce dernier terme présomptueux et de le remplacer par celui de Physis sur lequel notre professeur de philosophie a certainement dû un jour méditer surtout si l'on se souvient que Cicéron le traduisit sous forme de natura, nature. Quand on sait le rôle que le déploiement de celle-ci occupe dans ses romans.

    L'on peut envisager que Dhôtel n'ait pas rangé ses poèmes selon l'ordre alphabétique par un simple souci de facilité, l'ensemble des feuillets étant ainsi beaucoup plus facile à manipuler si le besoin d'en extraire un se faisait sentir. Une autre hypothèse, l'ordre ne serait en rien alphabétique, les titres auraient été choisis après l'écriture de l'ensemble des poèmes chacun se rangeant alors à sa place précédemment déterminée lors de la mise en ordre finale du recueil. L'intrication structurelle de certains des romans de notre auteur permet de penser à un tel machiavélisme prestidigitatoire. Jean-Claude Pirotte se contente d'évoquer selon ses propres termes un oulipisme mutin.

    Les feuillets n'étant pas paginés, Jean-Claude Pirote et Paul Chabrier avaient tenté de prime abord de les regrouper par thématiques, ils durent avouer leur échec. Ils se sont donc contentés de les séparer, afin d'aérer le volume, et nous supposons, ne pas fatiguer le lecteur moderne en lui ménageant des haltes oasistiques, en quatre grandes parties. Nous remarquons que la quatrième est des mieux définies. Nous retrouvons, pour qui veut se livrer à une lecture minutieuse, l'effort du fervent Dhôtel qui tente de faire coïncider son étrange métaphysique - pour le moins hérésiarque - avec sa foi. Preuve que le recueil est vraisemblablement davantage composé qu'il n'en a l'air.

    Plusieurs de ces poèmes ont été publiés au cours des années quatre-vingt dans différentes revues, Artère, les Cahier bleus, Caravane... Dhôtel les a retouchés lors de l'élaboration de son tapuscrit, preuve qu'ils étaient pour lui dignes d'une relecture attentive. Dans le même ordre d'idée il est facile de remarquer que certains poèmes portent le même titre, simplement différenciés par un chiffre, exemple Orage ( I ), Orage ( II ). Une lecture attentive permet d'affirmer qu'il s'agit bien de deux poèmes différents se rapportant à une même expérience. Peut-être pas unique, mais similaire. Une même réaction face à un même phénomène, une même situation. Nous sommes tous des chiens de Pavlov. Quant au mode opératoire d'écriture poétique, Jean-Claude Pirotte évoque un processus d'impromptus surgissant, très différent d'une méditative inspiration lamartinienne.

    Il est sûr que dans Poèmes comme ça, André Dhôtel ne se prend pas la tête à équilibrer de vastes alexandrins. Même si ces poèmes peuvent présenter de ( très ) loin quelques accointances avec une disposition classique. Au premier regard cela ressemble à des poèmes tels que à l'école les enfants les pratiquent instinctivement, des vers, réunis en strophes, à part que le cancre Dhôtel ne court pas après la rime, elle peut dormir sur ses deux oreilles, il n'y pense même pas, l'unité de base de sa poésie serait le quatrain octosyllabique, faux et boiteux, nous nous y attendions. L'est un peu comme ces épiciers qui indifféremment vous grugent de quelques grammes à chaque pesée, ou qui rajoutent un fruit de plus dans le paquet qu'il vous tend. Soyons sévère, une prosodie à la va-vite, à la mord-moi-le nœud, à la déglingue. Mais qui tient merveilleusement en équilibre. Maîtrise totale, chaque strophe dhôtellienne agit de manière quantique, chacune apporte au lecteur son paquet d'informations descriptives et émotionnelles nécessaires pour entrer en connivence avec cette vue expérimentale du monde que le poëte Dhôtel tient à lui communiquer.

    Nous touchons-là à une question fondamentale, en quoi une écriture poétique se différencie-t-elle de la prose. Sur ce point-là toute la critique littéraire élude. Le romancier Dhôtel, nous permet de répondre. Fondamentalement, il n'existe aucune différence entre le contenu d'un roman de Dhôtel – envisagez celui que vous voulez – et le contenu des Poèmes comme ça. Certes le roman vous en donne plus : des personnages, des changements de décors, une foule d'évènements, des anecdotes, des énigmes... la poésie évacue toute cette chair superfétatoire, elle ne garde même pas l'os de l'intrigue, elle le brise et nous restitue, la substantifique moelle, l'essentiel, qui irradie à travers tout le discours prosaïque et lui permet de se déployer sous forme de coloriages plus ou moins grossiers. Pour user d'une métaphore dhôtellienne nous dirons que la poésie est une jeune fille nue dont l'éblouissance de la nudité vous empêche de la voir. N'empêche que le lecteur vicieux entend bien se rincer le troisième œil. Celui de l'esprit. Ceci sera le sujet de la deuxième livraison que nous consacrerons à ces Poèmes comme ça.

    Nous préférons ici revenir pour le moment au thème du hasard qui nous servit d'introduction. Si la poésie est juste la recherche et l'expression de l'essentiel, en quoi l'ordonnancement d'un recueil serait-il soumis aux désordres hasardeux. Et s'il était en quoi serait-ce important, voire gênant. C'est que la notion de hasard porte en elle son contraire, celui de l'absolu. Si l'essentiel ne s'inscrit pas dans le registre de l'absolu, en quoi est-il essentiel.

    La jeune fille de la poésie est peut-être nue mais du coup le poëte perd le sceptre de sa royauté de Poëte. Qu'est-ce qu'un monarque qui ne joindrait pas à sa couronne le plus beau des fleurons, la marche de l'absolu, cette province lointaine que peu se vantent d'avoir entrevue. Et peut-être ne sont-ils que des menteurs – un des thèmes dhôtelliens par excellence - des bonimenteurs – visitez la prose captivante de ses romans – des prestidigitateurs – penchez-vous sur la reproduction du tableau de Jean-Claude Pirotte qui orne la couverture de cette première édition des Poèmes comme ça. N' y discernons-nous pas les assiettes colorées que lancent en l'air le jongleur d'un des poèmes.

    Le poëte, du moins celui qui se revendique de ce titre ne serait-il qu'un charlatan, qu'un usurpateur. Non, répond Dhôtel. Voici qui ne correspond pas à sa personnalité, lui qui se complaisait à se définir comme un écrivain de seconde classe ! Il ne le crie pas sur les toits. Reste fidèle à sa modestie. Se tient prudemment en arrière plan. N'est pas le principal responsable. Que le coupable, que la clef de voûte de l'univers, se dénonce de lui-même. Dhôtel se refuse à prononcer son nom. Dans ses derniers poème, il se débrouille pour témoigner de la présence de ce divin catholique qui se porte garant des exceptionnelles et fabuleuses coïncidences du hasard qui semble régir notre monde.

    ( André Murcie. Novembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 5 ) LA NOUVELLE CHRONIQUE FABULEUSE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 5 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    Il est des hasards fabuleux. La scène se passe en Ariège et ne dure que quelques secondes. L'homme est en train de disposer des bouquins sur l'étal sis devant sa boutique de brocante, '' N'auriez-vous pas du Dhôtel par hasard ? '' D'un geste négligent il se saisit d'un bouquin dans la pile qu'il est en train d'aligner, '' Comme celui-ci, peut-être ? '' et il me tend pour deux euros :

    LA NOUVELLE CHRONIQUE FABULEUSE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Pierre horay / 1984 )

    Lire La Nouvelle chronique fabuleuse sans avoir lu La chronique fabuleuse est sans doute risqué. Mais faute de merle blanc on se contente de la grive aurait dit Jean-Paul Vaillant. Je m'attendais à quelque chose de fabuleux, d'encore plus extravaguant que le Dhôtel coutumier des romans. La lecture ne correspondit pas à mes attentes, à tel point que je ne pris pas la peine de rédiger la notice réglementaire pour ma Suite dhôtelienne. Je le regrette, ayant relu le modeste volume pour alimenter ces modestes feuillets littéraires. Affirmons-le, ces dix nouvelles regroupées dans cette centaine de pages n'ont rien de fabuleux, en dehors du fait qu'elles sont du pur Dhôtel, ce qui est déjà beaucoup.

    Mon cher Martinien, est une courte préface dans laquelle André Dhôtel théorise la différence ontologique - n'emploie pas ce gros mot, se contente d'évoquer des souvenirs d'enfance - entre ce qu'il définit en tant que Mystère et Enigme. Le mystère reste du domaine de la connaissance, l'énoncer c'est déjà le résoudre puisque on le définit comme mystère. L'énigme, vous pouvez l'examiner sous toutes ses coutures, elle n'en reste pas moins énigmatique, incompréhensible quant aux canons de notre logique. Autrefois et toujours : il est facile de déterminer un point P si l'on maîtrise l'abscisse du temps et l'ordonnée du lieu. Encore faut-il entrevoir le lieu et y arriver à temps. Pour le premier Narrateur, le hasard l'aidera, lui-même y contribuera aussi un peu, pour Roger, le deuxième narrateur, tout se passera autrement, Hélène rencontrée au lycée lui joue un tour de sale gamine, retrouvailles quelques années plus tard, juste le temps d'une embrassade passionnée, mais assez pour que désormais Roger vive en pensée avec Hélène - faute de chair l'on se contente de l'idée – jusqu'à ce que la présence inopinée d'un bouquet de fleurs lui soit la preuve qu'Hélène vient de lui faire signe... Solution 1, de facilité glissée par l'auteur : peut-être leur amour éclora-t-il au Paradis. Solution 2 : celle que médite Martinien : peut-on vivre à deux, ici et maintenant, là et ailleurs selon deux plans parallèles ? Martinien , tu ne m'écoutes pas : un homme qui imite l'épouvantail et qui attend que les animaux sauvages attirés par son immobilité s'approchent... le Narrateur l'a surpris à plusieurs reprises, mais le voici qu'il le retrouve planté sans bouger au milieu du Pont-Neuf. Lui-même avouera qu'il ne savait pas trop ce qu'il attendait, mais le Narrateur a eu la prescience que cette femme qui arrivait allait s'arrêter. Ils ne se sont pas parlés, se sont seulement montrés des petits cadeaux qu'ils avaient échangés, lui déjà grand, elle encore petite fille, à San-Francisco, et sont partis chacun de leur côté. Quelle étrange cérémonie de donation et d'alliance s'était-il passée, voici plus de quarante ans, et quels courants le vieil homme a-t-il activé par ses œuvres de grande patience ? Le train de l'aurore : encore une fois deux Narrateurs, nommons le premier Dhôtel, il rate son train et attend l'aube plus ou moins endormi sur un banc du quai de la gare. Très tôt un train s'arrête, il y monte comme en rêve suivi de sa compagne, parfois deux témoins c'est mieux, c'est une erreur, le contrôleur les fait descendre à la station suivante. Ce train inopiné avait été détourné de son trajet habituel à cause d'un accident... Tout s'explique. Sinon qu'ils ont été témoins d'un fait invraisemblable. Laurent passe son temps sur ce quai de gare à attendre un train imaginaire sur une voie désaffectée... Par trois fois les circonstances l'ont empêché de se rendre au-rendez-vous ferroviaire fixé par sa fiancée, il doit l'enlever, nous sommes en plein romantisme, mais la jeune fille par trois fois dépitée s'est fâchée et l'a congédié, voici qu'il la retrouve dans ce train par lequel sa famille voulait l'éloigner... Tout est bien qui finit bien. Est-ce une heureuse coïncidence, ou l'appel désespérément symbolique de Laurent est-il allé jusqu'à provoquer un lointain déraillement... Paroles perdues : un vieillard obstinément assis sur une pierre, voici des années une belle jeune fille est passée là, l'a t-elle seulement remarqué, accrochant de sa jambe une mince tige de lilas. Il était jeune, toute son existence s'est fixée sur ce moment unique. Jusqu'au jour où la branche de lilas a été une nouvelle fois accrochée par une jambe alors que personne ne passait, que le sentier était désert. Est-ce le signe que tout instant passé, continue à vivre indéfiniment, en une autre dimension, à portée de regard, de main, de jambe... L'aigle de la ville : changement de plan, après le possible des ratiocinations, voici le merveilleux christique qui se profile à l'horizon. Ne ricanez pas, l'on peut poser le problème en mécréant : si l'on part du principe qu'un aigle volant très haut a gardé dans sa rétine le souvenir de tous les instants séparés qui constituent le monde, aura-t-on accès à la totalité du monde en regardant dans ses yeux ? L'oiseau d'or : une histoire emplie de naïveté, un facteur qui court à travers champs et bois après un oiseau d'or, se débarrasse de son courrier au hasard sous les portes d'un lointain village, au lieu de repartir directement par le train il attend il ne sait quoi devant la gare. Survient une jeune fille qui l'embrasse. Et qui lui dit qu'ils ne se reverront plus jamais. Histoire peu logique, serait-ce un cadeau venu d'un monde parallèle au nôtre, cette hypothèse reste l'explication la plus plausible de notre préposé aux PTT. La folle oseraie : cela commence par une stupide querelle d'amoureux, aucun des deux ne voulant le premier franchir le pont de la rivière qui les sépare. Deviendront une légende du canton, ne marchent-ils pas régulièrement côte à côte le long d'un chemin qui se perd on ne sait dans quel espace, comme si symboliquement, ils étaient obligé de se promener continuellement le long d'une droite parallèle qui les séparerait pour toujours, malgré leur union. Reste-t-on éternellement prisonniers de certains instants fondateurs. Histoire printanière : un appel qui résonne en le Narrateur et le voici qu'il rencontre sur un chemin une belle jeune fille à qui il offre une fleur. Ils se reverront plus ou moins régulièrement, se reconnaissent, ne se parlent pas, se quittent aussitôt, peut-être sont-ils aussi ailleurs en une autre histoire parallèle. N'avons-nous qu'une seule existence ? N'empruntons-nous pas en même temps toutes les branches des bifurcations que nous offre le destin... La longue histoire : histoire d'une amitié entre un chien et loup, et lorsque le chien est tué, le corps du loup ne recueille-t-il pas l'âme du chien ? Parfois les parallèles se croisent. Peut-être les animaux ressentent-ils cela mieux que les humains. L'enfant inconnu : la nouvelle la plus longue qui ressemble le plus à un roman de Dhôtel. Le triangle amoureux : Véronique et Saturnin, qui se marieront, et Agathe la tentatrice, la fille sauvage de mauvaise vie, voleuse, têtue, fière, rebelle, perdue, et d'une pureté hors de tout conditionnement humain. Agathe prise en main par une tante éloignée s'amendera, se mariera, aura des enfants. A-t-elle abdiqué ? Et qui est cet enfant inconnu qui surgi de nulle part s'empare d'une chaîne retenue dans les branches d'un arbre tombé dans la rivière depuis des années. Qu'est-ce ? un des anciens larcins d'Agathe volé aux parents de Saturnin? La croix d'or qui palpitait sur les seins nus d'Agathe adolescente ? Sous l'ordre d'Agathe, Saturnin remet le bijou à l'enfant qui s'enfuit. Nous n'en saurons pas plus. Est-ce le divin qui fait signe demande Dhôtel dans la dernière phrase de La nouvelle chronique fabuleuse ? Encore reste-t-il à comprendre ce qu'il veut signifier. Il n' y aurait donc d'autre révélation que notre incompréhension face à la complexité indéchiffrable du monde...

    André Murcie. ( Novembre 2020. )

     

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 4 ) LES RUES DANS L'AURORE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 4 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    Nous nous devons de saluer les éditions Le Sceau du Tabellion qui en six mois dont presque trois de confinement viennent de publier deux romans d'André Dhôtel, les deux plus épais, qui dépassent les quatre cents pages, il peut paraître incongru de juger un livre à son épaisseur, mais quand on sait qu'en près de quatre-vingt ans Gallimard n'avait pas eu le courage littéraire de se risquer à une réédition l'on ne peut que féliciter Alain Chassagneux de pourvoir à ce manquement honteux.

    LES RUES DANS L'AURORE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Editions Le sceau du tabellion / Octobre 2020 )

    L'ouvrage est sous-titré Les aventures de Georges Leban. Ainsi se nomme notre jeune héros. Pas si jeune que cela puisque à la fin du volume il frise la quarantaine. Nous le suivons de près, un gamin d'une dizaine d'années que nous voyons grandir chapitre après chapitre. S'il est le personnage principal du livre en est-il le sujet essentiel ? Certes pour employer une métaphore cinématographique la caméra ne le quitte jamais, mais il importe de se méfier de Dhôtel. Un romancier qui use d'une arme redoutable, celle de la simplicité. Un gars serviable qui de lui-même déroule pour vous éviter de vous fatiguer le fil chronologique de l'intrigue, vous n'avez qu'à suivre. A part qu'au bout de cinquante pages vous vous retrouvez ligoté en plein milieu d'une pelote des plus embrouillées... A vous de découvrir la sortie du labyrinthe. Beaucoup de lecteurs parviennent assez rapidement à l'air libre, sont généralement assez satisfaits de leurs pérégrinations et referment le livre convaincus de l'avoir exploré dans ses moindre recoins. Ils ont tort, puisqu'ils n'ont en aucune de leurs pérégrinations rencontré le minotaure.

    Il est des ficelles plus grosses que d'autres. Autant l'affirmer en toute franchise, même si l'un des protagonistes principaux finit par devenir député il serait totalement infondé de penser que ce roman serait politique. Certains entendront finasser, non le pouvoir politique n'appartient pas aux décideurs démocratiquement élus, encore moins aux électeur, c'est-là enfoncer une porte ouverte, mais à ceux qui possèdent l'argent. Cette définition paraît s'approcher de la réalité romanesque. Ne sommes-nous pas confrontés à un redoutable ''quarteron'' d'hommes d'affaires qui agissent au mieux de leurs intérêts se livrant à une longue partie de poker menteur, prêts à tous les coups fourrés pour distancer leurs ennemis et leurs alliés...

    Elevons le débat. Non pas au niveau philosophique, nous n'irons pas plus loin que les basses marches d'une sociologie de bas étage. Le roman débute en 1905, et se termine dans les années quarante, en ces premières années du vingtième siècle le capitalisme étend les ramifications de son déploiement. Sociologiquement parlant, les pions que l'on pousse sont encore en grande partie d'origine agricole, l'on achète des champs, des surfaces. Non pas pour les cultiver, pour les rentabiliser. Nous ne sommes pas encore au stade de l'agriculture industrielle, il s'agit de construire des immeubles de rapport. L'on avance sous le masque de la philanthropie, les ouvriers ont droit de vivre dans des conditions qui répondent aux normes de la modernité hygiénique, que n'inventerait-on pas, pour le terme échu, faire payer les pauvres.

    Dhôtel en profite pour bazarder ses propres visées utopiques. L'embryon de société pré-hippie qu'il avait exploré une dizaine d'années auparavant dans David il n'y croit plus. A la fin de Les rues dans l'aurore, les couches populaires ont encore la possibilité de garder leur mode de vie, beaucoup plus libre, beaucoup moins corsetée que cette imitation d'un comportement pseudo-bourgeois que l'on tente, l'air de rien, de leur imposer, mais pour combien de temps !

    A lire les paragraphes précédents l'on en conclut que Dhôtel a écrit le roman de la désillusion de la première moitié de son siècle. C'est d'ailleurs en ces moments de découragement que le Narrateur – car il y a un Narrateur - pointe le bout de son nez. Qui se souvient encore de Georges Leban, les rares témoins interrogés gardent tout au plus quelques vagues souvenirs d'un passé pas du tout lointain. Mais que voulez-vous si le soleil se lève chaque matin au bout des rues, les hommes disparaissent très vite des mémoires de leurs pairs. Et puis que connaît-on réellement d'un individu comme ce sacré menteur de George Leban ? Nous ne lisons pas une étude psychologique mais un roman de Dhôtel.

    Faut donc se rabattre sur la profonde nature du roman dhôtellien. Tout roman dhôtellien est un roman d'amour. Qu'on se le dise. Que l'on s'en convainque. A part que tout n'est pas si simple. Certes vous avez un jeune garçon et une jeune fille. Les circonstances les sépareront. Jusque-là le roman suit l'archétype dhôtellien. Une stupide querelle de pré-adolescents les écarte l'un de l'autre. Quelques tentatives de réunion échouent. Dhôtel a cassé sa belle machine qui marche à tous les coups. Romancier est maître chez lui, en deus ex machina qui se respecte il fournit une nouvelle jeune fille à notre héros. Vont-ils se marier et faire des enfants comme dans les contes de fées ? Le suspense est à son comble. Le sort s'acharne sur le pauvre Georges. Notre fiancée est d'une santé fragile. Elle meurt.

    Compatissons au malheur de Georges. Il le supporte stoïquement. Il ne l'oublie pas, mais il persévère à vivre. Dhôtel n'aime pas les fins douloureuses, sur quarante romans, vous en avez trente-neuf et demi qui se terminent bien. C'est du moins ainsi qu'on le lit. Pour celui-ci, Dhôtel tire de son chapeau de romancier une petite sœur de la disparue avec qui il fera sa vie. Et sa mort.

    Fermez le livre. Rentrez chez vous. Ne réfléchissez pas trop. Vous risqueriez de mal dormir. Super Dhôtel vous réserve dans les dernières pages un rebondissement adrénalinique. Nos amoureux se tuent en voiture. Ouf, non c'est une fausse nouvelle ! Ils périront beaucoup plus tard en un accident d'avion. Près de quarante ans après Dhôtel utilisera le même procédé dans Je ne suis pas d'ici. Cela nous incite à proposer une autre lecture. L'histoire d'Orphée. Ce n'est pas une vipère qui tue l'Eurydice de Georges mais une méchante maladie. La petite sœur n'existe pas. C'est ( l'âme de ) sa fiancée funèbre qui revient le chercher. Et l'emmène dans le royaume des morts. Peut-être cela explique-t-il que toux ceux qui l'ont connu ont du mal à se souvenir de ses dernières années... Lisez Les Rues dans l'aurore en ayant cette interprétation en tête, certains passages de grande lisibilité s'obscurciront... Soumettre l'ensemble des romans d'André Dhôtel à une lecture dans cette optique se révèlera très instructif...

    Pourquoi Dhôtel s'est-il contenté d'une rédaction si cryptique ? Ne voulait-il pas effaroucher son lectorat ? Ne s'est-il aperçu de ses sentes ombreuses qui zigzaguent dans ses romans qu'au bout de quelques années, ce qui expliquerait la densité particulière du dernier tiers de son œuvre ? Nous proposerons une autre hypothèse. Professeur de philosophie, notamment lecteur des pré-socratiques, André Dhôtel vécut sa vie en chrétien fervent et serein. L'incarnation amoureuse ne lui fut jamais problématique mais l'expression de la dés-incarnation finale de toute existence humaine le taraudait au plus profond de son être. Ses romans sont à lire en tant que théoriciennes menées expérimentales de l'idée de retour. Même pas éternel.

    André Murcie. ( Octobre 2020 )