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  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 15 ) DICTIONNAIRE DES PERSONNAGES.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 15 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    DICTIONNAIRE DES PERSONNAGES

    DES ROMANS D'ANDRE DHÔTEL

    OLIVIER ANNEQUIN

    ( CAHIER N° 18 / Novembre 2020 )

    Cette fois-ci le Cahier N° 18 de l'Association La Route Inconnue des amis d'André Dhôtel n'est pas comme les autres. Pas d'inédits, pas de présentation de pairs ou d'anonymes ayant croisé André Dhôtel, pas d'analyse d'un ouvrage précis, aucun document iconographique. Autre particularité, il est l'œuvre d'un seul individu, en l'occurrence Olivier Annequin, qui de son propre chef a entrepris une tâche titanesque, la recension de tous les personnages qui peuplent l'ensemble des romans d'André Dhôtel.

    Au résultat un volume de deux cent cinquante pages aussi épais que maints romans de l'écrivain. Le quarante et unième en quelque sorte ! Peut-être dans l'imaginaire phantasmatique des lecteurs celui qu'ils ont toujours souhaité lire tout en sachant que cette vorace curiosité relevait de l'impossible... En tout cas un ouvrage révolutionnaire qui renouvelle la lecture de Dhôtel.

    Nous ne le conseillerons pas à quelqu'un qui n'aurait jamais lu Dhôtel. Pour une simple et unique raison. Le monde spécifique et original de Dhôtel est totalement absent de ce livre. Il existe de semblables nomenclatures dévolues à d'autres romanciers. De Balzac par exemple, celui qui se lance dans le Who's Who de La Comédie Humaine, sans avoir jamais lu une seule ligne de l'auteur d'Une ténébreuse affaire, malgré le classement alphabétique - le principe même employé par Olivier Annequin – arrivera à saisir quelques-unes des volitions du projet balzacien, l'expression du déploiement historial des transformations économico-politiques, dans lesquelles s'insèrent les multiples passions et propensions individuelles. Les esprits curieux non avertis qui entreprendront de parcourir ce dictionnaire dhôtellien en ressortiront perplexes. A quoi riment toutes ces histoires familiales un peu sans queue ni tête se demanderont-ils. Et ils auront raison. A leur place nous répondrions péremptoirement : à rien.

    C'est qu'Olivier Annequin se moque du Héros dhôtellien. L'est un peu comme ces sophistes qui déclarent que l'Amitié n'existe pas, qu'il n'y a que des preuves d'amitié. Aucune sentimentalité dans les descriptions de notre analyste. L'individu est réduit à sa plus simple expression, juste les renseignements concrets fournis par Dhôtel : fils de, étude au, travaille à, est propriétaire de, rencontre un(e)tel(le ), se marie avec, rien de bien folichon, Ma Chère âme est le titre d'un roman de Dhôtel, Olivier Annequin s'en est tenu à une règle très précise : il ne se risque jamais à se lancer dans la description de tout ce qui pourrait de près ou de très loin correspondre à cette nébulosité mystérieuse que l'on sous-entend par l'emploi de ce mot d'âme, quel que soit le sens qu'on lui octroie...

    Par contre le maniaco-dhôtellien se plaira à lire et à relire ce livre. Des aspects de cette œuvre qui lui avaient échappé lui apparaîtront. Pour ma part ce qui m'a très vite sauté aux yeux c'est la présence de la mort. Mine de rien l'on meurt beaucoup chez Dhôtel. Hormis quelques crimes ( accidentels, crapuleux, passionnel, comme partout ) l'on impute cela au crédit du renouvellement naturel des générations. Soyons cynique, un bon personnage est un personnage mort, tout romancier soucieux de l'économie de son intrigue a intérêt à élaguer quelque peu sa distribution. Dhôtel lui-même se mélange un peu les pinceaux, à plusieurs reprises Olivier Annequin nous signale que tel personnage change de prénom ou de lien de parenté au détour d'une phrase ! Toutefois rappelons-nous le titre du deuxième recueil de poésie de notre auteur : La vie passagère, de quoi réfléchir quant à la validité des actions menées à leur bon terme par nombre des rôles principaux de ces quarante romans...

    Pourquoi faire simple quand l'on peut faire compliqué, répondit Dhôtel à son ami Michel Gillet qui se plaignait de la complexité de certaines histoires. Olivier Annequin vous a le chic ( et le choc ) de vous résumer en quelques lignes les intrigues les plus emmêlées, si vous pensez que cela vous permettra de mieux comprendre, c'est un peu comme si l'on vous donnait la formule mathématique des algorithmes qui régulent votre conduite sur le net. A moins d'être vous-même mathématicien, cela ne vous aidera pas à grand-chose. C'est là où vous vous rendez-compte de l'art de Dhôtel, quel talent il déploie pour vous plonger dans une énigme et vous donner à tout instant l'illusion que c'est vous qui remontez le fil de l'action, aussi fier que Thésée revenant de tuer le minotaure, alors que la grosse ficelle que vous suivez est celle qui vous mène au plus près de la bête que vous croyiez avoir déjà liquidée, quand vous n'avez combattu que le leurre d'une ombre. Toute caverneuse allusion à Platon n'est pas à exclure.

    Olivier Annequin, de par l'agencement alphabétique qui regroupe à la suite les uns des autres les membres d'une même famille, souligne d'autant plus fortement un point qui n'échappera pas aux lecteurs les plus distraits. Que d'histoires familiales à la base de bien des récits dhôtelliens. A croire qu'il s'agit d'une véritable richesse, le bien le plus précieux, si ce n'est le cadavre dans le placard, qui ne doit à aucun prix sortir de la famille. Une intelligence primesautière en conclura aisément que Dhôtel est un écrivain provincial qui se complaît à décrire les moiteurs naturalistes des vies étriquées.

    Nous l'avons déjà dit et nous le répétons. Ces structures répétitives et familiales évoquent pour nous une toute autre motivation. Celui de la réitération des nodules unitaires constitutifs de l'espace-temps. Vaste problème physico-philosophique. Que Dhôtel s'est acharné a repérer, à méditer, et à exposer dans ses écrits. Notamment dans ses romans. D'une manière extrêmement concrète. En science on appellerait cela la recherche d'une résolution technologique. Dhôtel tente de définir une chose très simple, à quel moment une action humaine commence-telle et finit-elle. Une première réponse est évidente : à l'engendrement et à la mort. Une deuxième est plus difficile, il s'agit de délimiter dans une existence humaine une action Tx, en d'autres termes la moitié de la moitié de la moitié... de l'espace et du temps parcourus par la flèche de Zénon. Tout en sachant que dans l'espace zénonien chaque moitié est mathématiquement égale à une autre moitié ( = ½ ), tout en représentant une longueur différente ( 1 . 1/2 . 1/4 . 1/8 . 1/16... ), ce qui nous procure un double accès, à un infini à constance identique, et à un autre multi-fragmentique régressif, bref à un infini qui soit plus infini que l'autre, mais qui se rapproche davantage de l'absolu du zéro instantané...

    Reste que traduire cela en le déroulement - engendrement-mort - de la vie humaine est d'une banalité écœurante, mais tenter de délimiter le début et la fin d'un espace-temps donné est des plus difficiles car l'on ne peut se fier à une échelle régressive strictement mathématique, l'action Tx pouvant enjamber plusieurs fractions temporelles sachant que cette temporalité-là est de nature trans-géographique, trans-localique... Nous entrons-là non pas dans des calculs mais dans des approximations. Dhôtel s'est livré d'une manière explicite à ce type de réflexion dans ces dernières nouvelles. ( Voir notre Suite dhôtellienne. ). Nous entrons-là dans la problématique des généalogies nietzschéennes.

    Dans une courte Postface Philippe Blondeau se félicite des avancées que les données, disons objectives et pragmatiques, amassées par Olivier Annequin serviront bien des chercheurs et des lecteurs à poser de nouvelles hypothèses et à ouvrir des champs d'analyse encore inexplorées. Nous n'en doutons pas. D'autant plus que nous apprenons qu'Olivier Annequin s'est livré à la même opération sur l'ensemble des nouvelles de Dhôtel. Qu'il en soit remercié. Chaudement félicité.

    André Murcie. ( Décembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 14 ) LA CHRONIQUE FABULEUSE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 14 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    Ne vaudrait-il pas mieux lire Dhôtel dans l'ordre chronologique... si toute une partie de l'œuvre est facilement accessible, une autre est à rechercher... un peu de chance, un peu d'argent... ce qui pour nous se traduit par une recension a-chronosique. Dans ces feuillets littéraires nous avons débuté la grande fabuloserie de Dhôtel par son dernier volume : Nouvelle chronique fabuleuse parue en 1984, nous en avions conclu que ce n'était qu'un simple recueil de pures nouvelles dhôtelliennes. Quand nous avons abordé Rhétorique fabuleuse, nous avons vu dans ces proses toute une cryptogamie philosophique, et avons sous-entendu que l'expression rhétorique fabuleuse équivalait aux passages successifs du Logos au Mythos, de la Philosophie au Divin et de la Prose à la Poésie, ou plus exactement parlant de la Poésie à la Prose. Un mouvement dialectique qui est aux commandes de l'écriture dhôtellienne.

    LA CHRONIQUE FABULEUSE

    ANDRE DHÔTHEL

    ( Mercure de France / 1960 )

    La Chronique fabuleuse ( 1955, treize textes ), La Chronique fabuleuse ( 1960 , 27 textes )

    A première vue, une succession de courtes nouvelles, beaucoup n'excèdent pas quatre pages, et la beauté de l'écriture nous induit à penser qu'il s'agit d'une recollection de véritables poèmes en prose. Est-ce que cette dernière expression ne serait pas le cache-sexe d'une autre, équation insoluble, celle qui différencie prose et poésie. Mallarmé plus pragmatique ne parlait-il pas de Vers et prose. Si l'on part du principe que la prose raconte des histoires, nous sommes en plein dans un récit. Certes la trame de l'intrigue est un peu lâche, quelques épisodes de la vie de deux amis, Martinien et le Narrateur qui ressemble tant à André Dhôtel... L'on se dit qu'en resserrant son propos Dhôtel avait la mouture d'un parfait roman dhôtellien à écrire. En voici une esquisse sommaire :

    Première partie : le voyage de Martinien et de son ami, battent la campagne, les alentours, les villages perdus, nous sommes aux antipodes des héros de l'Odyssée. Ici l'on ne guerroie point sous les murailles de Troie, l'on passe son temps à regarder, les insectes, les fleurs, l'horizon... De quoi rendre fous les touristes de bonne composition.

    Deuxième partie : Martinien et son ami au travail, occupent un poste subalterne, comment voulez-vous qu'un respectable patron charge de délicats travaux de tels zozos qui passent leur temps à courir les champs et les bois sans but précis... Evidemment nos modestes héros ne sont pas des idiots, ont leur philosophie de la vie. Au sens propre du terme, les réflexions qu'ils tirent de l'observation des plantes et des insectes recoupent celle des mondes séparés qui est exposée dans la Rhétorique fabuleuse. Une weltanschauung qui conditionne leur existence.

    Troisième partie : une histoire d'amour, une rencontre incertaine, magnifiée par des hasards fabuleux.

    Pour la romance, vous ferez ceinture. Nos deux amis ne sont pas des moines, il y a même de temps en temps une jeune amie qui rôde avec eux, en tout bien et tout (dés)honneur. Cette troisième partie étant absente, le lecteur comprend ainsi que le roman dhôtellien étant exclu, ne reste plus que la chronique.

    Une chronique. Certes, mais fabuleuse. Ce qui change tout. Peut-être pas le monde, mais la structure du roman made in Dhôtelland s'en trouve bouleversée. Reste donc à découvrir la nature de cette fabuloserie annoncée dès le titre.

    Une grande absence dans cette fabuleuse chronique. Pas de hasard. Pour parler métaphoriquement nous dirons que dans ces pages les chemins ne bifurquent jamais. Ils sont juste la route que l'on suit. Que l'on prenne l'embranchement de droite et non celui de gauche n'est pas problématisé. Ce qui compte c'est l'itinéraire que l'on a suivi. Lorsque l'on refait sur une carte d'état-major le cheminement d'une promenade, ce que l'on cherche à visualiser c'est le trajet réel que l'on a effectué et non pas celui qui aurait pu être réalisé si l'on avait tourné par ici et non par là.

    Pour une fois dans un écrit dhôtellien ce qui importe ce n'est pas le lieu ou les lieux que l'on traverse - quasi par inadvertance pourrait-on ajouter - mais celui où l'on va. Or nos deux héros vadrouillent sans but précis sinon de se livrer à une belle randonnée. Pire, rien ne leur fait signe, pas un éclat de lumière ne les attire, ne les dévie de leur course vagabonde. Pour une fois Dhôtel déroge à son rituel d'écriture. N'empêche qu'il nous mène par le bout du nez. Ce n'est pas qu'il nous empêche de voir plus loin que nos narines. Au contraire, il indique avec autorité la direction à suivre : l'horizon. Mais comme celui-ci recule indéfiniment, les personnages rencontrés dans leurs pérégrinations le regardent de loin et répugnent à s'y rendre. Préfèrent attendre que ça vienne à eux.

    Le professeur de philosophie Dhôtel connaît ses classiques. Les Grecs se méfiaient de toute rencontre, et si cette étrange personne que nous avons rencontrée était un dieu ? Cette hypothèse mérite le détour. Cette autre encore plus, Dhôtel jette l'os à ronger à son lecteur fidèle, et si c'était un mensonge, si l'histoire merveilleuse que je vous raconte ne contenait aucune parcelle de vérité, et si le monde lui-même n'était qu'un mensonge fabuleux...

    Toutefois pour qu'une histoire tienne debout, il faut bien que quelque chose arrive, imaginez que le petit Chaperon Rouge ne soit pas abordée pas le grand méchant loup en se rendant chez sa grand-mère, lirions-nous Charles Perrault... et si la cigale n'allait point toquer à la porte de sa voisine pour quémander un minuscule vermisseau, vous intéresseriez-vous à cette fable.

    Qui dit fable, dit fabuleux. Au bout de l'horizon, la rencontre, sinon ce qui arrive, se doit d'être fabuleuse, au moins digne d'être rapportée dans une chronique fabuleuse. Attention fabuleux ne signifie pas affabulateur. Le mensonge est donc à écarter. Dans cette chronique fabuleuse, Dhôtel risque gros. Si mensonge il y a, il a intérêt à être crédible, et si ce n'est pas une menterie, si c'est la vérité vraie comme disent les enfants, est-il vraiment nécessaire de l'annoncer avec tambour et trompette.

    Dhôtel renonce au grondement assourdissant des tambours mais ce qu'il a à révéler de particulièrement fabuleux mérite d'être tout de même annoncé avec éclat. Il usera donc de trompettes, deux seulement, il ne faut pas exagérer, n'oublions pas que c'est l'instrument préféré des anges qui en usent et en abusent dans l'Apocalypse, vous avez du mal à croire que des anges visitent notre terre, c'est pourtant la révélation fabuleuse de cette chronique qui du coup acquiert le certificat d'authenticité qui garantit sa nature fabuleuse. Ce n'est pas que la fin des temps approche, les Anges sont parmi nous comme le sont les fleurs. Vivent selon un monde séparé du nôtre, vous pouvez les apercevoir, vous trouver nez à nez avec l'un d'eux, dans ce cas ne le touchez pas, ils brûlent. Ne semblent point disposer à entrer en contact avec vous. La chétive race humaine ne les concerne pas.

    Peut-être après la lecture de cet ouvrage envisagerez-vous d'entrer dans la confrérie des chercheurs d'anges. A leurs dires et au témoignage du Narrateur, cette chasse subtile n'est pas souvent couronnée de succès. Tout au plus des indices troublants. L'écrivain André Dhôtel prend les précautions d'usage. N'assure pas que toute ressemblance d'un personnage avec un ange ne saurait être que fortuite et indépendante de sa volonté, mais il présente ces étranges phénomènes en prenant soin de laisser au lecteur le droit d'être gagné par le doute. N'affirme jamais, n'infirme jamais non plus.

    De toutes les manières l'aspect fabuleux de l'existence ne relève-t-il pas littérairement parlant du Mythos...

    André Murcie. ( Décembre 2020. )

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 13) LA VIE PASSAGERE.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 13 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2020

    Diantre, les éditions Phébus n'ont pas fait preuve d'imagination délirante pour la couverture, rien que ce gris bleuâtre uniformisé très administratif à vous faire dédaigner d'office le bouquin sur l'étalage du libraire. Le pire quand on feuillette c'est l'entassement des poèmes qui pour la plupart courent, coupés en deux, sur deux pages, à croire que la France connaissait une pénurie de papier... Quant à la mention Ouvrage publié avec le concours du Centre National des Lettres, dans le genre poète en perdition sauvé in-extrémis par la dépense publique... Quoi qu'il en soit le deuxième et dernier ouvrage de poésie publié de son vivant par Dhôtel.

    LA VIE PASSAGERE

    ANDRE DHÔTHEL

    ( eDITIONS PHEBUS / 1978 )

    Il est certain que Dhôtel n'aide pas son éditeur, une poésie que dans son introduction Patrick Reumaux n'hésite pas à proclamer surannée. Dépassée depuis belle lurette la demoiselle. Une grisette du dix-neuvième échappée par mégarde de son siècle, qui n'a jamais entendu prononcer le mot modernité poétique. Et pourtant, dès la première page, le hasard vous joue un fameux tour de cochon, dès le premier mot, ce rien en titre, ce rien qui ouvre le premier vers du recueil des Poésies de Mallarmé.

    Ce recueil n'en reste pas moins le livre le plus catholique de Dhôtel. ( Ceci un peu comme quand on dit, Sagesse est le recueil le plus fervent de Verlaine. ) Les titres des différentes parties en témoignent : Dédicace, Ainsi-soit-il, Vers le ciel, Quel temps ? , Seulement. Que le lecteur ne se méprenne pas, ce n'est ni la récitation du dogme, ni un amoncellement de patenôtres. Dieu est-il seulement là ? Répondons oui pour ceux qui ont besoin de lui pour leur aider à vivre. Soyons méchant tout en restant dans la plus sainte orthodoxie dhôtellophile, il est là, mais pas trop. Donne l'impression d'être présent en bout de strophe, en fin de vers, sur la dernière plume d'un canard, au fond d'un pré, un peu partout et nulle part. Osons le mot terrible, il est là, par hasard. Enfonçons le clou, il est là par instants. Parfois oui, parfois non.

    Chez Dhôtel, Dieu est un oiseau migrateur, qui ne fait que passer, quelques fois il se pose sur un arbre, vous tournez la tête une demi-seconde il n'est déjà plus là. A tel point que Dhôtel n'emploie jamais ce gros mot de Dieu. Le remplace par celui de Christ, ce dieu mortel si près de l'homme... Pourtant si Dhôtel parle des créatures c'est sans aucun doute pour que le lecteur lève la tête plus haut et pense au créateur. Comme le chien qui débusque une bartavelle, ce n'est pas que nous insinuons qu'entre la présence de Dieu et une bécasse...

    En plus il n'est pas le seul à ne faire que passer. Ce n'est pas vraiment Dieu qui passe, mais la vie humaine à croire qu'elle joue à pigeon vole. Ces moments privilégiés, un rayon de soleil, l'aperçu infini des champs, cette fille qui traverse la rue, ces bons moments d'amitié, aussitôt vécus, aussitôt disparus. La vie s'enfuit, elle ne fait que passer.

    Ne soupirez pas, chez Dhôtel ce temps qui s'enfuit n'est en rien un lieu commun, dont les poëtes se sont gargarisés depuis des siècles, jusque sous le pont Mirabeau... De fait c'est un lieu très précis, vous le situerez exactement dans l'espace de temps pendant lequel il s'est déroulé. Ce qui nous permet de comprendre le déséquilibre fondamental de cette poésie, ces vers qui partent à la déglingue, ces strophes qui sautent de l'âne au coq, ces poèmes que l'on relit parce qu'ils semblent n'avoir pas de fin, que quelque chose nous a échappé, qu'ils ne tournent pas vraiment rond. Font penser à des pinces à sucres cassées incapables de se saisir d'un seul cube de saccharose.

    La poésie de Dhôtel c'est à chaque poème le mariage de la carpe et du lapin, la première est incapable de prononcer le mot oui fatidique et le deuxième pose pour présence sa seule absence. Il est des unions impossibles. Essayez d'introduire une bougie allumée dans une boîte de conserve remplie d'eau. Où la flamme s'éteint, ou le liquide se renverse.

    Comment faire rentrer dans un poème Dieu ou l'un de ses succédanés, Christ ou Sainte Vierge et en même temps cette éternité des instants qui resteront après votre mort par le seul fait qu'ils ont existé. C'est un peu comme si vous posiez deux éternités dans un poème. Il y en a obligatoirement une de trop. Les esprits forts résoudront le problème en affirmant que deux éternités peuvent être aussi parallèles que des rails qui ne se rejoignent jamais.

    Mais Dhôtel a cette humilité de ne pas vouloir être plus malin qu'il n'est. Sa poésie est tiraillée entre ces deux pôles contradictoires. Dieu ne saurait être un seul instant de rien du tout à l'image de ce sourire de jeune fille, et cette fraction de seconde où le sourire de la jeune fille a été aperçu est d'une plénitude si parfaite qu'en elle il ne saurait y avoir une place – si minime soit-elle - pour Dieu.

    L'on comprend pourquoi Dhôtel évite le mot Dieu, l'est un mot cannibale qui mange tout ce qu'on lui oppose, il laisse planer le doute et la présence, car celui qui doute est présence, d'un infini indéfinissable, qui de temps en temps fait signe tout en se cachant derrière son signe qu'il vide de toute signification.

    Ce dieu infini que Dhôtel le plus souvent définit comme un arrière-plan métaphysique – le mot étant à entendre en son acceptation mathématico-géométrique – dont la présence agit comme la garantie de la présence de l'autre plan physique, car il faut bien que les chemins qui se perdent sur terre débouchent quelque part, il porte un nom très précis, ce n'est plus ni moins que l'apeiron d'Anaximandre, mais chez les grecs, même si les Dieux participent de par leur nature de cet apeiron, ils ne sauraient en aucun cas être assimilés en des dieux, voire en une image d'un seul Dieu – créateurs.

    Dhôtel tente de ravauder la grande déchirure qui le taraude, l'alignement du croyant et du philosophe. Sa poésie n'a pas la prétention de la plus haute poésie qui tente de prendre le parti des Dieux, elle se contente de vouloir être un langage plus simple, cette humble rhétorique fabuleuse censée rendre compte de la dimension physique et de la présence métaphysique inatteignable. Juste désigner les moments privilégiés où celle-ci fait signe.

    Une poésie qui tire à hue et a dia. Qui emprunte les oripeaux bariolés – même si la plupart du temps ce ne sont que de pauvres haillons hâve – de la réalité du monde, comme si elle voulait faire signe à l'inatteignable qu'elle est-là. Car pourquoi seul ce qui est au bout du chemin pourrait-il faire signe à ceux qui marchent sur ce chemin, et pourquoi ces promeneurs hasardeux et obstinés ne se donneraient-ils pas le même droit.

    Dhôtel pense-t-il qu'il ne suffit pas de découvrir et de lire les signes mais qu'il faut aussi faire signe, et cette tâche difficile charge-t-il la poésie de l'accomplir. Après tout Dieu a peut-être davantage besoin des hommes que les hommes de Dieu. Sa poésie s'effiloche-t-elle en ses vers mal-foutus comme feux de broussailles, peu de lumière, beaucoup de fumée... A croire qu'elle cache beaucoup plus qu'elle ne dévoile. Y a-t-il seulement quelqu'un en haut pour les apercevoir... Les cieux de Dhôtel sont souvent vides.

    Un autre aspect de cette poésie, elle se heurte à ses propres limites, les espaces de temps qu'elle essaie de sauver ou d'explorer ne sont pas très grands, si ses vers n'atteignent jamais la majesté de l'alexandrin, c'est qu'ils n'ont pas assez de place pour se déployer. Ne possèdent même pas des côtés rectilignes d'où ces vers irréguliers qui ne s'étendent guère plus que la largeur dont ils bénéficient. Certes souvent ils évoquent de grandes portions de paysage, mais le poème n'est qu'une réduction mentale du vécu, il reproduit le réel en miniature mais à l'identique. Ainsi Dhôtel s'aventurerait à ce à quoi très rares sont ceux qui s'y sont essayés, cette impossible tâche de délimiter au plus près les portions d'un espace-temps vécu. Réfléchir à ces instants où le temps s'auto-découpe du temps qui passe. La vie passagère serait donc un recueil plus difficile à lire qu'il n'y paraîtrait de prime abord.

    André Murcie. ( Décembre 2020. )