AU HASARD DHÔTELLIEN ( 9 )
...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...
2020
L'on ne parlera jamais assez du travail accompli par l'Association La Route Inconnue pour la préservation – le statut de la littérature est à ce point en déshérence en notre pays que le terme n'est pas trop fort - de l'œuvre d'André Dhôtel. Les Cahiers et le Bulletin régulièrement édités mettent à jour de multiples écrits oubliés et inédits et permettent de découvrir l'un des romanciers les plus curieux et fascinants du siècle précédent.
DHÔTEL LECTEUR
CHOIX DE TEXTES CRITIQUES
( Cahiers André Dhôtel N° 11 / Déc. 2013 / La Route Inconnue )
André Dhôtel a rédigé, parallèlement à son œuvre de romancier et de poëte de nombreux articles de critique littéraire. Encore ce terme, qui s'est chargé depuis un siècle d'une insupportable prétention scientifique, est-il à moduler, il conviendrait mieux d'employer le terme d'attentionnement littéraire. Dhôtel attire l'attention sur des livres, s'il répond aux nécessités circonstancielles qui ponctuent l'activité éditoriale ou les disparitions de certains collègues, avant tout il pratique la recension amicale et spirituelle. La bibliographie sise en fin de volume répertorie plus de cent cinquante textes critiques. Ce Cahier met l'accent sur trente écrivains. Une courte présentation dues aux scrupuleuses et savantes plumes de Philippe Blondeau, Roland Frankart et Emmanuel d'Yvoire, permettent d'en situer les circonstances rédactionnelles mais surtout d'aiguiser et de nourrir la curiosité des lecteurs quant à des auteurs qui parfois ne sont plus que des noms un tant soit peu effacés dans une oublieuse mémoire collective.
Une première constatation s'impose en lisant ces articles. Le romancier Dhôtel cache bien son jeu. Ses héros se débattent dans un quotidien peu reluisant et s'ils débouchent dans des sentiers de rêveries nervaliennes cela semble dû à un hasard des plus fortuits qui ne saurait être porté au crédit d'une volition obstinée. Il n'est pas de manière plus absolue de cacher une chose que de la dévoiler totalement, généralement lorsque l'on s'y trouve confronté, l'on n'y croit pas, l'on détourne le regard, l'on cherche ailleurs. L'on parle ainsi de la transparence du style dhôtellien. Souvent avec une nuance péjorative. Comment et pourquoi ce type se permet-il d'écrire cette prose si limpide, certes miroitante, mais qui manque tout de même de profondeur.
Cette réunion de textes critiques permet avant tout de se rendre compte de la solidité des connaissances dhôtelliennes. Ce pluriel est par trop scolaire. Cela sent son professeur. Remplaçons-le par son singulier. Connaissance. Une véritable weltansschaung. Au sens romantique allemand du terme. Dhôtel ne parle pas depuis ses goûts et ses couleurs, il possède une pensée propre et procède de celle-ci, cela ne saurait nous étonner venant de la part d'un professeur de philosophie. Une pensée que nous répétons solide et bien arrêtée, mais dont il tait la présence. Il s'est abstenu de la mettre par écrit. L'échec de l'écriture de La Littérature et du hasard l'a échaudé. Il s'est même défendu d'y faire la moindre allusion dans ses romans. Sauf dans le tout dernier, mais si prudemment qu'il est très possible ne pas le remarquer.
Pourquoi Dhôtel a-t-il adopté cette stratégie de non-mise en avant, de scellement, de cèlement, de cet aspect de sa personnalité. L'on évoque sa modestie. L'individu n'était pas pédant. Avait-il peur de froisser en se prévalant d'une dextérité intellectuelle un peu au-dessus de la moyenne. Pour notre part nous répondrons qu'il ne jugeait pas essentielle une telle capacité, s'il a développé le versant romanesque de son œuvre c'est parce qu'au-delà de la connaissance logique il accordait la première place à l'expérience. A cette faculté de passer une certaine ligne du réel, de mettre les pieds dans le cristal de la rêverie, celle-ci n'étant pas une songerie phantasmatique qui consiste à caresser indéfiniment des idées qui vous font du bien mais le franchissement existentiel d'une limite dangereuse, l'entrée dans une zone interdite par l'horreur éthérique qu'elle induit.
Nous n'abordons pas ici le problème de la mystique chrétienne. Dhôtel n'a pas évité le sujet. Son Saint Benoît Joseph Labre en témoigne. Labre est en attente, il ne reçoit pas Dieu en lui. Se met-il même en posture d'accueil ? Ne s'en juge-t-il pas indigne. L'article final ( les textes sont classés par ordre alphabétique, mais parfois le hasard fait bien les choses ) consacré à Simone Weill est assez éloquent. Nous soulignons que dans cet écrit, Dhôtel cite Joë Bousquet. Pour ceux qui connaissent le prodigieux poëte expérimental que fut le poëte carcassonnais, la cause sera davantage entendue.
Philippe Blondeau le remarque fort pertinemment dans son introduction. En fin de compte il semblerait que tous les écrivains dont Dhôtel évoque, soit l'ensemble de leur œuvre, soit un ouvrage particulier, soient tous de fervents dhôtelliens ! Ou du moins des Dhôtel qui s'ignorent. Ainsi certains romans qu'il présente semblent être des résumés de ses propres ouvrages. Il est évident qu'en parlant des autres Dhôtel ne parle que de lui. Peut-être même se trahit-il. Mais nous le pensons pas, lorsque l'on possède une pensée hégémonique ( qui couvre tous les champs du savoir ) le phénomène est inévitable. Lorsque nous désignons l'entièreté des champs du savoir, ceux-ci couvrent la reconnaissance de nos propres ignorances, mais aussi et surtout ( et surtout chez Dhôtel ) la prescience des champs de ce que Bousquet nommait les domaines d' in-connaissance.
Un détour réflexif et subsidiaire s'impose ici. Existe-t-il en littérature un ''air du temps'', une mode des thématiques ( exemples parfaitement criant dans notre actualité ), une convergence de nécessités historiales ( personne ne saurait le nier ) , plus difficile à apprécier, et surtout à poser en leur êtralité, des noozones intellectuelles et spiritiques dans lesquelles convergent et s'agrègent les démarches de tout un essaim d'individus. L'on parle bien des familles de pensées qui réunissent – cela est patent à un strict niveau idéologique – des réactions similaires et des comportements idéatifs de grande proximité. Nous ne nous situons pas exactement à ce niveau, nous évoquons l'imbrication collectiviste pratiquement inconsciente ( chassez toute nuance psychanalytique de ce mot ) qui fait que des individus esseulés travaillent à la confection d'une espèce de toile d'araignée psychique – les indiens, les natifs d'Amérique, n'ont-ils pas mis au point le concept et l'objet adéquat au fonctionnement de la théorie des attrape-rêves – filets impalpables qui agissent à l'instar de tremplins invisibles qui permettront à certaines intelligences particulièrement pertinentes et douées d'un esprit créatif de rebondir plus haut que la moyenne.
Reste maintenant à entrevoir une nouvelle hypothèse à la retenue que s'est imposée Dhôtel. Elle réside en un endroit très précis du déploiement de sa pensée, dans l'articulation qui soude pensée et religion, philosophie et croyance. Au moment exact où s'établit la rupture épistémologique entre logique aristotélicienne et foi. Credo quia absurdum est. Encore un vertigineux hasard si dans sa notice occasionnée par le décès de Camus, Dhôtel s'attarde longuement sur les propos tenus par le philosophe quant à sa répugnance à être catalogué selon l'unique notion d'absurde par laquelle on le définit, alors qu'elle ne serait pas consubstantielle à sa pensée ! Nous y voyons pour notre part la difficulté que la philosophie a à arracher les surgeons moyenâgeux de la pensée chrétienne... Mais ceci exigerait d'autres développements... Notons que la pensée de Jean Paulhan que Dhôtel considérait comme un maître, pensée toute matérialiste qui s'intéresse à une analyse du langage appliquée à la littérature, tout en faisant l'impasse sur ses applications philosophiques, en vient à buter contre sa propre sécheresse descriptive qui débouche sur presque rien, d'où la nécessité de la jambe de bois du salut par le christianisme... Dhôtel en a sûrement gardé un sentiment ( il ne s'en vante pas ) de mauvaise conscience philosophique.
André Murcie. ( Novembre 2020. )