KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 740
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
11 / 06 / 2026
GUN CLUB / BUZZCOCKS / MARVIN GAYE
YOUNG GODS / CLARENCE CARTER
HOWLIN' JAWS / ABYSSAL LITURGY
DRAGGED INTO OBLITERATION
SUR CE SITE : livraisons 730 + suivantes :
http ://feuilletsdhotelliens.hautetfort.com/
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Livraisons 318 – 729 sur :
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Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images
The One-offs
- Bienvenue au Club
Dans The One & Only: Peter Perrett, Homme Fatale, Nina Antonia rapporte que Peter Perrett était obsédé par «Sister Ray» - «Sister Ray» was my weapon - Dans les fêtes, dit-il, les gens le suppliaient d’arrêter de passer «Sister Ray». Il en rigole : Ha ha ha ! Arrêter ça ? - I said I couldn’t hit it sideways/ I said I couldn’t hit it sideways/ Oh, just like Sister Ray said - Impossible ! C’est le détail qu’on retient le mieux de Peter Pan, son obsession pour «Sister Ray».

Comme chacun sait, «Sister Ray» est la première mamelle de l’Apocalypse. Quelle est donc la deuxième mamelle ? Le (ou la) «Death Party» du Gun Club.
Quand Kid Congo tape une cover du Gun Club, ça peut être «She’s Like Heroin To Me» et plus systématiquement «Sexbeat». L’autre groupe habilité à taper des covers du Gun Club, ce sont bien sûr les Cowboys From Outerspace. Michel Basly opte généralement pour «Goodbye Johnny». À une autre époque, il tapait le «Preaching The Blues» de Robert Johnson qu’on trouve sur le premier album du Gun Club. Mais bizarrement, ni le Kid ni les Cowboys n’ont approché «Death Party».
Trop extrême ? C’est en effet l’un des cuts qui va le plus loin en matière d’insistance apocalyptique. Qui à part Jeffrey Lee Pierce peut chevaucher un tel dragon ? Qui à part Lou Reed peut chevaucher le dragon de «Sister Ray» ?

À travers «Death Party», on comprend deux notions fondamentales : d’une part, le chaos est source de vie, et d’autre part, il nous ramène à l’origine des temps. Aussitôt après le larsen d’intro, t’as le plus primitif des beats, l’heartbeat organique jaillit de la nuit des temps et te rimbaldise littéralement, au sens du bouleversement de tous les sens et de tous les sangs et de tous les sons, car Jeffrey Lee Pierce chante au chat perché de la barbarie, tu le sens couvert de peaux de bêtes et penché sur toi pour t’articuler en pleine gueule l’I arrive at the death party/ I won’t be back at all, et tu le crois sur parole, car c’est un démon qui te cause, et tu ne remets jamais la parole d’un démon en question, tout simplement parce que ça dépasse ta pauvre petite compréhension. Alors subis ! Et tu n’en seras que grandi, et pendant que tu te perds en conjectures, Jeffrey Lee pilonne de plus belle à coups d’all the kids/ ba-ba-boum-ba-ba-boum/ and they look all the same, il écorche son same, il l’étripe, jamais un same n’a sonné aussi étripé, alors il répète sa phrase pour le cas où t’aurais pas pigé, et il descend d’un ton pour te claquer juste en dessous du menton They’re at the death party/ We know why they came. Et là, tu plonges dans le radicalisme apocalyptique, tu t’en réjouis, t’hoches la tête en mode binaire et il redescend au barbu te crier come to the death party en prenant bien soin de mâcher l’ain’t got nothing to lose qui suit. Et c’est là qu’il pousse un cri d’orfraie pour lancer le solo le plus dégueulasse de l’histoire des solos dégueulasses, c’est une vraie leçon de délinquance et t’en as besoin pour participer à cette Death Party qui t’atomise. Il a raison quand il dit you’re at the death party/ And you’ve reached your end, car après ça, il n’y a plus rien d’autre qu’un deuxième solo dégueulasse qui bat absolument tous les records de no way out, et pour finir Jeffrey Lee te conjure de tout jeter, throw down all your love/ Throw down all your blues, t’as plus rien à perdre, c’est pour ça que Death Party est le cut ultime par définition, et seul Jeffrey Lee Pierce pouvait t’emmener aussi loin dans le flamboiement du chaos des origines. Du moins t’en donne-t-il un avant-goût.

À l’époque, nous formions une petite équipe cosmopolite avec Brahim et Cui-Cui. Le premier était kabyle, le second chinois. Le premier était illettré, et le second écrivait des poèmes. Ils n’avaient qu’un seul point commun : ils étaient des aventuriers des temps modernes. Ils avaient fui tous les deux leurs pays respectifs pour sauver leur peau. On avait fait connaissance dans des circonstances un peu surréalistes et on a fait équipe ensemble pendant un an ou deux. On fêtait Noël ensemble, même si pour eux, ça ne signifiait rien. On s’offrait même des cadeaux. On bouffait du homard et on sifflait du champagne. Cui-Cui m’avait demandé quelques jours avant le réveillon ce qui me ferait le plus plaisir et je lui avais répondu, pour rigoler, le mini-album du Gun Club sur lequel se trouve Death Party. Quand est arrivé le moment des cadeaux, on en avait tous un grand coup dans la gueule et Cui-Cui a sorti de son sac un paquet. Au vu de la forme, ça ne pouvait être qu’un album, et bien sûr, il s’agissait de Death Party. Incroyable ! Ce mini-album est resté l’un des objets les plus précieux de tous ceux qui s’entassent ici, dans cette caverne d’Ali-Baba. Au travers des fumées du chaos engendré par Jeffrey Lee Pierce brille toujours le regard de Cui-Cui, un mec qui figure parmi mes amis les plus chers. À la vie à la mort de la Death Party.

Signé : Cazengler, Gun Cloche
Gun Club. Death Party. Animal Records 1983
L’avenir du rock
- Alors ça Buzz, cock ?
(Part Four)
Chaque année, l’avenir du rock va passer ses vacances de Noël au Colorado. Il rôde pendant deux trois jours dans les montagnes, jusqu’au moment où il repère le filet de fumée qui s’élève du bivouac de Jeramiah Johnson. En vrai mountain man, Jeremiah n’a pas d’adresse fixe. Il dort sous les sapins et fait rôtir des petits lapins.
— Tiens, Jeremiah, voici ton cadeau de Noël !
Jeremiah sort son énorme Bowie knife et éventre le paquet comme s’il éventait un Crow. Shloummfff !
— C’est quoi c’truc là ?
— Un smartphone !
— Ça sert à quoi ?
— À téléphoner... Tu peux aussi mater du porno.
— T’es bien gentil, avenir du rock, mais j’préfère enculer des chèvres. Et puis tu veux que j’téléphone à qui ?
— Aux Crows !
— Yzont des téléphones, cette bande de débiles ?
— Évidemment. Ya que toi qu’en a pas.
— Attends, les Crows y téléphonent ? Arrête de m’prendre pour un con !
— Tiens donne-moi un nom au hasard...
— Triplebuzz... C’est leur chef.
L’avenir du rock tape ‘triplebuzz’ sur le clavier. On entend sonner un portable au loin.
— Tu vois, y sont tous connectés.
Jeremiah est complètement scié. Intrigué, l’avenir du rock demande :
— Drôle de nom pour un chef Crow. Pourquoi qu’y s’appelle comme ça ?
— Cet abruti écoute les Buzzcocks !

Un vieux dicton périgourdin dit : «Si tu veux te remonter les bretelles, écoute les Buzzcocks.» Ça tombe bien, leur nouvel album vient de paraître. Il s’appelle Attitude Adjustment et Steve Diggle attaque de front avec «Queen Of The Scene». T’as le son

aussitôt. Diggy Boy fait claquer l’étendard des Buzzcocks dans l’azur marmoréen. Il charge bien sa barcasse. C’est noyé de son ! S’ensuit un «Games» très classique, mais Diggy Boy pèse de tout son poids dans la balance, et il passe un joli shoot de killer solo impromptu. Puis l’album va sonner comme un passage à vide. Pas facile de se renouveler. Il essaye de battre le fer pendant qu’il est encore chaud, mais c’est du boulot. On entend les accords de «Shot By Both Faces» sur «Tears Of A Golden Girl» et il tente d’étendre son empire avec «Heavy Streets», c’est de bonne guerre, mais il n’a pas les compos. Les cuts les plus intéressants de l’album sont les Part One et Part Two de «One Of The Universe», des intercalaires bien hendrixiens. Diggy Boy passe un beau killer solo dans «Just A Dream I Followed», et dans «Break That Ball & Chain», Chris Remington vole le show avec un bassmatic qui renvoie tout droit au «Keep On Running» du Spencer Davis Group.

Dans la vaste étendue de sa mansuétude, Shindig! donne à Diggy Boy l’occasion d’évoquer ses 10 formative long-playing influences, autrement dit, les 10 albums qui l’ont influencé. Oh la belle double ! On y voit Diggy Boy gratter une Ricken. Il attaque avec Little Richard et when I was young. Il y va de son petit commentaire, rappelant

qu’il a découvert Little Richard à la black & white television. Puis il passe directement aux Who avec «My Generation» qu’il entend en 1965. Chaotic but great ! Puis il glisse mollement sur Who’s Next qui est pour lui the definitive Who album. Il revient à ses souvenirs d’enfance pour Dylan : il raconte qu’il avait 7 ans et la sœur de son pote avait le premier album des Beatles et le premier album de Dylan. Mais il préfère New Morning, car there’s a kind of relaxed country feel. Il flashe aussi sur les Kinks et choisit Something Else By The Kinks et cite the fabulous «Waterloo Sunset». Diggy Boy est aussi fan de Can, puisqu’il cite Tago Mago et le weird guitar style de Michael Karoli. Et de là, pouf, il saute sur Bowie et propose Diamond Dogs - I saw Bowie on the Ziggy tour - Il rappelle que l’album fut enregistré at Olympic Studios in London, where Buzzcocks recorded a lot. Il rend hommage à John Lee Hooker et rappelle que quand les Buzzcocks ont démarré à Manchester, it felt like we were doing our punk-rock blues.

Puis il se vautre avec le Kick Out The Jams du MC5, croyant que Rob Tyner fait le speech d’intro, alors qu’il s’agit de Brother J.C. Crawford. Bon, c’est pas grave, mais comme Diggy Boy montre une légère tendance à vouloir jouer les musicologues, le petit conseil qu’on pourrait lui donner serait de vérifier ses sources. Il rappelle aussi que le MC5 were part of the blueprint of what later became known as punk-rock ce qui est parfaitement juste. Et il conclut ainsi : «If this album doesn’t wake you up, I don’t know what will.» Il passe aussi sec aux Stones et choisit Goats Head Soup, a very ‘70 album qui a some really cool songs. Bon, il dit que même si c’est un peu overlooked in their catalogue, it’s the Stones, man, and that’s that. Et il conclut son petit panorama avec l’Odgens’ Nut Gone Flake des Small Faces, a mod band going psychedelic. Enregistré à Olympic, a Buzzcocks favourite, se plait-il à répéter. Il est comme ça Diggy Boy, très nature, il a le sourire facile, c’est pour ça qu’on l’adore. Parmi les great songs d’Odgens, il cite «Rolling Over», «Afterglow», and of course «Lazy Sunday». Pour lui, c’est Londres en 1968 - For me, having a mod scooter as a teenager, this album made sense in a nonsencical way.
Signé : Cazengler, gros Buzzcon
Buzzcocks. Attitude Adjustment. Cherry Red Records 2026
Steve Diggle : Good Attitude. Shindig! # 173 - March 2026
Wizards & True Stars
- Le Gaye savoir
(Part Three)

Avec After The Dance: My Life With Marvin Gaye, Jan Gaye (aidée par David Ritz) nous fait entrer dans l’intimité de Marvin Gaye. Jan est la seconde épouse de Marvin.

Elle raconte ce qui fut au commencement une vraie histoire d’amour. L’approche est pure, tactile, sensible, pudique et torride à la fois. Jan cite Marvin en permanence. Marvin ne dit jamais rien au hasard. Il ne parle pas, il groove. On croit parfois entendre sa voix. On ne peut pas être fan de Marvin Gaye et ne pas entrer dans la danse de ce book.

Comment Janis Williams rencontre-t-elle Marvin ? Grâce aux relations de sa mère, Barbara, qui connaît le producteur Ed Townsend. Et pouf c’est parti, une invitation à MoWest, le studio Motown de Los Angeles où enregistre Marvin. Dès qu’elle le voit, Janice qui est métissée tombe amoureuse - I felt myself in the presence of a prince, impossibly handsome yet familiar and down-home funky - Marvin parle d’une voix douce - a whisper-quiet voice - Pour l’entendre, il faut se pencher. Et son haleine ! - His breath smells like pot mixed with apples, fresh and sweet - Jan swingue ses phrases. Marvin allume un spliff et le fait tourner - The pot was strong, the high powerful - Mais ce n’est pas le pot de tout le monde, this was Marvin Gaye weed, another essential element of his sensuous aura. The high went with the music, the music went with Marvin, and the intoxication was complete - C’est remarquablement bien écrit : on assiste à un coup de foudre sous influence. On sent la patte de David Ritz. Et Jan se met à délirer sur le prince qu’elle dévore des yeux : «He liked quiet. He liked shy. I heard that in his music. I heard that in his speech. Gentleness was the key. Grace was his style. He lived for subtlety. His way was nuanced, not agressive.»

Quand Jan fait part à ses parents de ses sentiments pour Marvin, son père la met en garde : «Tu aimes tout ce que fait Marvin. Mais te souviens-tu de l’histoire ? Quand il dit : ‘Il n’existe que trois choses qui soient sûres, taxes, death and trouble.’» Alors Jan demande à son père ce qu’il veut dire par là. «I’m not saying nothing, baby, except that Marvin Gaye is calling himself ‘Trouble Man’.» Un homme à problèmes. C’est une mise en garde que Jan refuse d’entendre. Elle veut le trouble Man.

Elle apprend un peu plus tard que Marvin est allé séjourner dans le désert, somewhere beyond Palm Springs. Jan demande ce qu’il est allé foutre dans le désert. Ed répond : «Mushrooms. The cat likes to trip and read Castadena.» Eh oui amigo, t’es pas chez Guns’n’Roses.
Jan n’en revient pas. Marvin intello ? Il va se faire un plaisir de le lui confirmer : «Shrooms are fascinating. Tripping is really something else. Really takes another turn.» Il cite le book de Castedena, A Separate Reality et demande à Jan si elle veut le lire - Would you read it?
Et on en arrive à la première relation sexuelle. Marvin ramène Jan chez elle, il s’assoit, et elle s’installe à ses pieds. Il aimerait bien une petite pipe. Pas de problème. Jan a pigé - I could feel his excitement - Elle a déjà pratiqué l’oral sex avec son boyfriend du lycée, alors elle sait de quoi il s’agit. C’est après la pipe que Marvin demande à Janis s’il peut l’appeler Jan. Pas de problème.

Marvin + Anna
Marvin passe d’une femme (Anna Gordy) qui pourrait être sa mère à une deuxième femme (Jan) qui pourrait être sa fille. D’ailleurs Marvin dit qu’il doit tout à Anna. Il dit aussi qu’il ne voulait pas entrer en compétition avec les autres stars de Motown et faire du r’n’b, il voulait faire du Sinatra et chanter «A Foggy Day In London» - He wasn’t a dancer. He didn’t wanna get up there and shimmy and shake - Alors Anna a pris son parti et a demandé à Berry de laisser Marvin faire son Sinatra et chanter des balladifs, elle pensait qu’il pourrait vendre des millions de disques comme Tony Benett ou Andy Williams. Mais ça n’a pas marché, Berry Gordy avait raison - His records didn’t sell shit - Alors Marvin s’est mis à composer, «Stubborn Kind Of Fellow», puis «Dancing In The Streets» pour Martha & The Vandellas. La seule qui pouvait pousser Marvin à bosser, c’est Anna - Marvin est un rêveur. Marvin est un philosophe. The boy’s a poet. Il devrait vivre dans une île à Tahiti, se nourrir de coconuts et chanter pour les oiseaux. I don’t think Marvin was made for this world. He’s too sensitive. Show Business is about the grind. Show Business is cold - Ed Townsend le connaît bien. Anna poussait Marvin en permanence - She lit the fire under his ambition - Ed ajoute que Marvin est un rebelle - You got to understand that. He’s Aries the ram. A hardheaded motherfucker. Hates authority. Hates being told what to do. Natural-born contrarian - Alors que Berry Gordy est un controller. «He’s got to be. He’s got to herd all these stray cats around Motown. He’s the fucking boss. But please do not try and boss Marvin Gaye. It might work for a little while but then it’ll blow up in your fuckin’ face. That’s what happened when Marvin did What’s Going On.» Ed ajoute : «All hell broke loose. It was the end of the sixties and Marvin was fed up with produced by Holland-Dozier-Holland and Norman Whitfield. He was gonna produce himself.» Tout ça on le savait, mais c’est encore mieux dit par Ed Townsend. Et il poursuit l’explication : «Marvin was creating a landscape. He wasn’t thinking about the songs, he was just thinking about telling it like it is. Berry didn’t get it. When he heard it, he said it would never sell.» Eh oui, on voyait Marvin comme le lover man, l’homme des duos avec Tammi Terrell - That was all about romance. But What’s Going On was all about reality. Berry said : ‘I ain’t putting that out.’ Then Marvin said : ‘Fine, but I’ll never sing another fuckin’ note for you again.’ Berry had no choice. He released it, and the world went crazy. The world finally saw Marvin for the genius that he is. Berry had to eat his words. The producer was no longer king.

Jan s’installe avec Marvin. Ils fument de la marijuana - Marijuana was a day-and-night part of Marvin’ life. He lived high - Et Jan ajoute : «Marijuana is an aphrodisiac. Marijuana is a buzz. Marijuana is a giggle-producing intoxicant. Marijuana puts a sensuous filter between you and the rest of the world.» Elle s’enflamme : «We got good and stoned.» Plus elle fume, plus elle se sent bien. Et donc Marvin aussi. On entre littéralement dans leur vie privée - The explosive power of our sexual union was incredible - Ils font l’amour tout le temps, night and day - I found beauty and excitement in his sexual beast - Elle comprend rapidement que Marvin veut des gosses. Elle fait le récit d’une passion amoureuse parfaite.

Marvin remet toujours les choses en perspective : «I’m an artist. I’m not made for show business. Show business views artists as products. I’m a highly sensitive person and you, dear, are all I need to be happy - not the fawning crowds or the mad demands of money-hungry Motown.» Puis Marvin cherche à ouvrir un peu la relation - I went along with his program, which, from time to time, involved fantaisies of me with other women - Alors elle connaît de nouveaux plaisirs. C’est logique - The omnipresence of pot and the increasing use of cocaine facilitated my willingness and widened my enjoyment.

Elle voit Marvin sur scène : «Il chantait «Trouble Man». He WAS Trouble Man - sexy and dangerous, gentle and sweet. He was flying high in a friendly sky, il murmurait ‘mercy mercy me’, nous avertissant du danger que courait l’écologie, he was walking throught the inner city landscape of the blues - Pas de plus beau portrait de Marvin sur scène. Jan finit par rencontrer Father, c’est-à-dire the Beast. Marvin a acheté une baraque pour ses parents à Los Angeles et Father débarque. Jan le voit descendre les escaliers avec des bigoudis dans les cheveux. Il porte une chemise moulante ouverte sur le torse - It was not a pretty sight - Il portait les sandales de sa femme. Jan sent tout de suite qu’elle ne pourra pas le schmoquer. Elle apprend qu’il porte aussi les sous-vêtements de sa femme. Il sort même dans la rue avec ses bigoudis. Il fait honte à Marvin. Jan est catégorique : «I could no longer see him as Father. I saw him as the Beast.»

Voilà pourquoi Marvin cherche la paix à travers la marijuana et Jan. Il le dit fort bien : «I am in love with Jan. I am in love with my new life. Let me live life outside the madness of show business. Give me peace.» En fait, Jan est arrivée dans la vie de Marvin au moment où il travaille avec Leon Ware sur un prochain album, I Want You - Marvin and Leon, who was an exceptional vocalist, producer, and writer, were musical soul mates. Leon’s lush orchestrations were perfectly suited to Marvin’s sensibilities. Adding fuel to fire was the fact that both men were deep into cocaine. The drug drove the creative work to a feverishly high level - Avec I Want You, Marvin sublime sa relation avec Jan - In «Feel All My Love Inside», il revenait aux premiers jours quand il m’a demandé de quitter la maison de ma mère pour venir à Cattaraugus so he could explore all my «treasures» and indulge in «freakish pleasures» - Tout est très sexuel sur cet album. Jan entre encore dans les détails - Dans «Feel All My Love Inside», il démarre en demandant un autre joint, il peint a picture of sweet sexual passion, stroking me «in and out... up and down... all around», because he loved to hear me «make those sounds.» In «Soon I’ll be Loving You Again», he fell into a daydream where he documented the first time he performed cunnilingus, describing how, despite past reservations, he had made up his mind to «give some head».

Jan évoque aussi les bons amis de Marvin : Muhammad Ali, Ray Charles, Ike Turner et Natalie Cole. Et puis Marvin va mal tourner. Il va démarrer une petite parano et s’imaginer que Jan est attirée par d’autres mecs. Il la pousse littéralement dans leurs bras. Bêtement, elle cède et Marvin lui en veut : «You were once my angel. But now you have fallen.» Ça va très vite. Et pourtant, ils ont deux enfants.

Puis Marvin enregistre Here My Dear pour Anna - This is the record that the judge ordained. This is the record that our mariage made possible, the one that our divorce demanded. Here my dear. This record belongs to you, but I belong to Jan.
Marvin n’en finit plus de réclamer son indépendance. Alors qu’il marche sur une plage d’Hawaï avec Jan, il déclare : «I declared my independance from Berry long ago. That was the point of What’s Going On. Free myself of the Motown machine. Go my own way.» Mais il est encore sur Motown.

La relation avec Jan va se désagréger - Marvin lost his cool. He cursed me. He threatened violence - Elle se barre. Le lendemain, il appelle pour s’excuser. On assiste à la dégradation du lien en direct. Jusqu’au divorce. Elle voit Marvin comme un mélange d’espoir et de désespoir, d’amour et de haine, il veut la guerre et la paix avec Jan, il veut qu’elle lui pardonne. La fin du book est désespérante. On voit un géant s’enfoncer dans les sables mouvants. D’autant plus vite qu’il est passé à la freebase cocaine. Comme Croz. Il tire sur la pipe - The pipe led us to utter madness - Il est à Londres et tire sur la pipe. Au téléphone, il est trop fucked up. Jan aussi. Ça la fait marrer, car elle tire elle aussi sur la pipe. Motown sort In Our Lifetime enregistré à Londres sans l’accord de Marvin. C’est là qu’il rompt avec Motown - Il jura de ne plus jamais enregistrer pour Berry Gordy - and never did.

Et pouf, Marvin débarque à Ostende chez Freddy Coussaert, son sauveur. Il se refait une santé grâce à Freddy qui l’accueille dans sa famille. Marvin mange bien et se couche de bonne heure. Il est content d’avoir enfin échappé à Motown and all the madness. Jan vient le rejoindre à Ostende, avec les enfants. Ils feuillettent ensemble un livre d’art consacré à James Ensor et Marvin flashe particulièrement sur l’auto-portait au chapeau fleuri. Mais l’embellie ne dure qu’un temps. Marvin a signé avec CBS qui sort Midnight Love. Il doit donc rentrer aux États-Unis pour affronter son destin.

Marvin : «I need to stay on the move. The devil’s on my trail. The devil can’t know my plan. No one can. I have a plan that will shock the world.» Jan précise la nature du plan : «His plan was to record a follow-up to ‘Sexual Healing’ with ‘Santified Pussy’.»
Signé : Cazengler, Gay luron
Jan Gaye & David Ritz. After The Dance: My Life With Marvin Gaye. HarperCollins 2015
Young Gods of hellfire

Comme tu sais par ouï dire que les Young Gods tripotent des machines, tu joues la sécurité avant d’aller les voir sur scène. Tu testes un Best Of. Il est tout jaune et s’appelle XX Years 1985-2005. Pas mal de bonnes surprises, à commencer par

«Lucidogen». Tu te croirais chez Ministry. Ils ont une niaque surhumaine. Ça t’emporte la bouche. Tout sur ce Best Of est heavily tourneboulé. Beat de machines, mais glorieux. Ministryiel. Ils font du John Lee Hooker avec «Gasoline Man» et reviennent à Ministry avec un gros blast nommé «Kissing The Sun». Même chose avec «Envoyé». Tout est solide, ici, t’en as pour ton billet, pas de problème. Ces mecs explorent encore les frontières avec «Our House». Ici, les machines règnent sans partage. Ils terminent avec un beau clin d’œil à Jimbo et à Kurt Weill, «Alabama Song». Belle cover des catacombes.

Bon alors tyva ou tyvapas ? Tyva. Pas la même faune que d’habitude. Sur scène, t’as des colonnes de spots comme dans le ‘69 Comeback d’Elvis. Sont trois les jeunes dieux, et pas si jeunes que ça : un mec au beurre qu’on ne voit pas, car le gratteur de poux cache la vue, et de l’autre côté, un mec aux machines. Au centre, rien. Choix esthétique. Et c’est parti pour une heure d’electro-rock qui fut jadis jeune et qui ne l’est plus trop, mais le mec aux poux fait le show. Il s’appelle Franz Treichier, pas un nom facile à porter, mais bon, il a dû apprendre à faire avec à l’école. Il porte désormais les cheveux blancs taillés cours et des lunettes de vue. P’tit pépère. Comme nous. Bienvenue dans le troisième âge, electro Franz. Bientôt l’Ehpad.
On pourrait diverger comme ça pendant des heures pour éviter d’aborder le sujet qui fâche : les choix musicaux. Toujours fait un rejet catégorique des machines. Kraftwert ? Laisse tomber. Berk ! Tout ce qui est synthé et boîtes à rythmes est interdit de séjour ici. Mais bon, comme les Young Gods étaient des chouchous de Laurent (Hello Laurent), on fait exception.

Laurent faisait une fixette sur les Young Gods, La Muerta et Ministry. Il avait quand même des goûts particuliers, mais on s’entendait bien sur le rockab et le garage. Chaque année, on se jurait qu’on irait voir Ministry à Paname. Pareil pour George Clinton qui passait chaque été à l’Élysée Montmartre. Mais on n’y pas allés, on avait trop de bonnes dates à droite et à gauche. Pendant des années, c’était le cirque Binic/Cosmic/Bethune Rétro/Le Havre, plus tous ces concerts parisiens qui nous mettaient littéralement sur la paille. La pompe à phynances toussait autant que la Dame aux Camélias. Dumas fils et Alfred Jarry même combat ? Va-t-en savoir.
Et donc les voilà sur scène. Electro Franz a une bonne présence scénique. L’autre asticot derrière ses machines, on ne le calcule même pas. Mais les gens le regardent. Quand t’as un DJ sur scène, les gens le regardent, alors qu’il n’y a RIEN à voir, à part un buste derrière sa fucking bécane. On a assisté à ce cirque une fois à Douarnenez dans un festival, t’avais une DJ à la mode et la foule entière la regardait comme on regarde un groupe, sauf que là, il n’y avait RIEN à voir. C’est la situation la plus absurde qui se puisse imaginer ici-bas.

Tu flashes sur le deuxième cut d’Electro Franz. Tu découvriras par la suite qu’il s’appelle «Systemized». Deuxième cut de leur dernier album, alors tu rapatries ce fameux deuxième album. Le ventre mou du set est un long passage à vide avec des cuts qui n’ont pas le moindre intérêt, mais vers la fin, t’as du truc beaucoup plus stoogy. Electro Franz laisse tomber sa gratte et il fait le show avec son pied de micro, il se prend littéralement pour Alan Vega, et on peut bien dire, à son corps défendant, qu’il n’est pas ridicule. Bien au contraire. Tu flashes aisément sur «Mes Yeux De Tous» et ce vieux boogie suicidaire nommé «Gasoline Man». Encore une belle dégelée de droning avec «Blue Me Away». Sa recette marche à tous les coups.

Tu retrouves bien «Systemized» sur Appear Disappear, mais ça ne produit pas du tout le même effet. Au milieu de l’electro-storm, tu te demandes ce que tu fous là. Par contre, t’as le beat des forges sur le morceau titre. T’as même du Ministry là-dedans. C’est comme s’il fallait négocier chaque fois l’écoute du cut qui arrive. Surmonter chaque fois ton rejet des machines. «Blue Me Away» passe comme une lettre à la poste, parce qu’heavy as hell. Ça bombarde à outrance. Avec «Hey Amour», ils basculent dans les Limiñanas à coups de couloirs de l’hôpital/ Par-delà le bien et le mal. C’est très condescendant. Pas très Nietzschéen. Quand t’arrives au pied d’«Intertidal», tu te poses la question suivante : t’attendais quoi ? Des miracles ? Tu sens que ce mec est paumé dans son monde et son monde n’est pas le tien. C’est le sien. Les machines te sautent dessus dans «Mes Yeux De Tous». Patacam patacam ! Par contre, tu flashes en demi-teinte sur l’heavy bassdrum de «Shine That Drone».
Signé : Cazengler, Young Godemiché
Young Gods. Le 106. Rouen (76). 22 mai 2026
Young Gods. XX Years 1985-2005. [PIAS] Recordings 2005
Young Gods. Appear Disappear. Two Gentlemen Records 2025
Wizards & True Stars
- L’aisance de Clarence
(Part Two)

Ne vous fiez pas à la pochette pépère de Love Me With A Feeling paru en 1982. Oui, c’est vrai, Clarence porte un chapeau de paille et une chemisette à carreaux, mais quand on écoute «Funky Fever», on crie au loup. C’est un dancing cut qui prend vite ses aises. Clarence amène ça à la pointe de la Soul et chante d’une voix foutrement

émotionnelle. Il fait vibrer son timbre d’airain. Il passe au blues d’heavy carnation «Love Me With A Feeling». L’ogre doux n’a plus rien à prouver, il peut attaquer un blues et l’envoyer paître au firmament de la Soul. Et ça continue en B avec «Fighting To Keep My Head Above Water», joli groove colorié et cadencé à la cartésienne, une Soul joyeuse et dansante qui force le respect. Encore un fabuleux groove de Soul, «Hold On To What You Got», et il se dirige vers la sortie avec «We Are A Good Act Together», un jerk de rêve qu’il nous chauffe à point.

Déguisé en docteur, Clarence examine un squelette sur la pochette de Dr CC. Sur cet album, il joue de tous les instruments. Ça part en mode diskö avec le morceau titre et il faut passer en B pour trouver la viande. Du funk, avec «Try Me», du solide, bien monté sur son beat, et ça continue avec «Let’s Funk». Il entre dans le funk comme un crocodile dans le marigot et louvoie à la surface - We got the boot ha ha ha - Il s’amuse comme un petit fou. Il boucle avec «Strokin’», un coup de génie - Which time of the day do you like to make love ? - Il fait les dialogues avec sa femme - How long since we made love/ Did we make love yersterday?/ Last week? Last year?/ Just remember - Et il s’élance dans un couplet hilarant - When I start making love to my woman/ I don’t stop until I know she is satisfied/ Because when she’s satisfied she starts calling my name/ Clarence Carter! Clarende Carter! Clarence Carter! Oh shit!

On le retrouve assis sur des marches pour Hooked On Love, mais il ne porte pas les godasses ridicules qu’il portait sur la pochette de Loneliness And Temptation. Dès «Trying To Sleep Tonight», on retrouve le géant de la Soul. Sa puissance évoque celle de Wolf. On sent chez les deux géants un aplomb hors normes. Il prend «Can’t See Myself» à la Percy Sledge, plaintif comme ce n’est pas permis. En prime, on nous noie tout ça d’orgue d’église et le beat s’apparente au pas du brontosaure. Le coup de génie se planque en B : «I Feel It» - Last night I was making love to my woman/ And she said I feel it all over - Fantastique pièce de funk ! Clarence discute sur les transitions. On s’enivre de l’extraordinaire énergie du feel it all over. On trouve plus loin un autre slowah intense, «Let Me Be The Other Man». Encore une pièce maîtresse.

Il attaque Touch Of Blues avec un diskö-funk extraordinaire, «I’m No Just Good I’m The Best». Doctor CC s’amuse bien, il chante ça au stomp de baryton, celui du mec qui a tout vécu, surtout Fame, alors pour le reste, pas de problème - I got women from the east to the west ha ha ha - Clarence rigole toujours quand il groove le funk - Makin’ love is havin’ fun - et c’est blasté au son de pro. L’autre énormité de l’album est le cut de fin, «Dance To The Blues». C’est du synthé mais Clarence le prend par les cornes - I’m gonna dance dance dance all my life... to the music - Ça devient poisseux et fameux - Keep on dancin’ - On a là un cut définitif, c’est du Clarence Carter, peu importent les effets de son, Clarence préserve l’esprit de la Soul. Il fait quelques reprises, dont un «Rock Me Baby» monté sur un groove diskö des années de vaches maigres. Clarence est gentil de se prêter à cette mascarade. Il jette aussi du son clinique sur le vieux «Stormy Monday Blues» de T. Bone, mais la moralité fait défaut. Clarence n’aurait jamais dû accepter de se fourvoyer.

Sur Between A Rock And A Hard Place, Clarence joue de tous les instruments. Album passionnant. Dès les premiers titres, on retrouve l’haleine chaude du géant. Toute la viande se planque en B : on retrouve la magie CC dans «Pickin’ Em Up». Il joue avec des machines et réussit à faire danser son cut. C’est gorgé de jus. S’ensuit le morceau titre qui est un balladif hors normes, de la taille d’un hit planétaire. Le dernier cut de l’album vaut lui aussi le détour : «Love Building», un groove prodigieusement dansant, bardé de Caraïbes, de percus et de petites nappes d’orgue fruitées. Il semble prêcher dans une église où on s’amuse bien.

Have You Met Clarence Carter Yet ? date de 1992. Bel album. On croirait entendre les Edwin Hawkins Singers dans «I Can’t Stand It». Les chœurs éclairent la terre. Quel souffle ! À la fois glorieux et divin. C’est même relayé à coups d’accordéon. Il nous refait encore une fois le coup du grand cut final avec «How Did You Feel», une extraordinaire party de dancing r’n’b up uppy. Clarence nous emmène toujours danser en fin de disque. Il montre sa jeunesse éternelle. On flashe encore sur «Cheater», Soul de blues insistante - Are you gonna be the cheater yeah ! - Et plus loin «Let’s Get A Quickie» - So let’s get a quickie now baby/ Sure can be fine - avec des chœurs magiques à l’ancienne mode de Fame. Il passe au funk pour «Hot Dog» et revient au r’n’b joyeux comme pas deux avec «Hand Me Down Love».

Dernier album en date : Slippin’ Away, sorti en 2003. On y retrouve «Patches» - I was born and raised back in Alabama/ In a farm back in the woods - une pop incroyablement bonne et sérieusement violonnée. Il chante «Slip Away» à la glotte alarmiste, c’est poppy en diable, mais tellement chanté ! Même si le thème musical du cut reste ridicule, ça passe, car Clarence chante comme un démon. Les choses sérieuses se trouvent en fin d’album. «Woman Don’t You Go Astray», fantastique cut de r’n’b pulsatif, «I Got Caught Making Love», belle pièce de Soul pop avec ses montées de fièvre. Rien qu’avec ce cut, il montre qu’il reste l’un des géants du r’n’b. Il tape ensuite dans un vieux coucou du Brill, «You Don’t Have To Say You Love Me», que Dusty chérie rendit célèbre.

S’il faut emmener une compile sur l’île déserte, c’est de toute évidence Slip Away. The Ultimate Clarence Carter. Ace ! On y retrouve tous les hits qui font la grandeur de Clarence Carter - «Looking For A Fox», ha ha ha ! Beat magique, hit définitif, CC donne de violents coups de menton et traîne sa gosse voix comme s’il labourait ton champ. Il est accompagné par l’équipe de choc de Muscle Shoals, David Hood et Roger Hawkins en tête. Il reste le Soul Man #1 avec «The Road Of Love» et «I’m Qualified», hit universel ponctué aux nappes d’orgue - Oh I’m qualified/ Take your chance with me babe - «Too Weak To Fight», fantastique giclée de good time music, Clarence appuie son yeahtage - You’re breaking down my heart girl - «Look What I Got», Soul qui s’embobine toute seule, et la fête continue sur le disk 2 avec «Tell Daddy» et ses excès de brass motion, drivé au meilleur beat qui soit ici bas, «Funky Fever», beat vainqueur au premier round, complet avec ses clap-hands, «The Feeling Is Right», party de groove des jours heureux, enfin bref, t’as la compile exceptionnelle d’un artiste exceptionnel.

Et pour les trajets en voitures, on recommande chaudement les deux compiles Kent, The Fame Singles Volume 1 1966-70 et The Fame Singles Volume 2 1970-73. Trois coups de génie pour démarrer la première, «Tell Daddy» (hit de juke hyper-dansant, le meilleur son du Sud, déboulade absolument démente de son et de cuivres, certainement l’un des plus grands hits de tous les temps), «Thread The Needle» (tapé à l’Africaine, mambo du diable capable de faire danser la terre entière, trompettes, groove de basse, tout est bon là-dessus) et bien sûr «Looking For A Fox» (hit éternel amené à la menace du grand méchant loup ha ha ha, profilé pour traverser la nuit et les siècles, persuasif, imbattable, impérieux). On tombe plus loin sur «Funky Fever» (terrifiant de maîtrise, pur jus de r’n’b-hahaha), «Back Door Santa» (groove de popotin à la Fox), «Scratchin’ It Back» (impérial), «The Feeling Is Right» (pur jus d’Atlantic joué au drive de basse pur), «You Can’t Miss What You Can’t Measure» (encore un hit de r’n’b qui éclate au grand jour).

Sur la deuxième compile Kent, on retrouve l’immense «Patches» (hit éternel que Clarence chante à la remontée), «Court Room» (vieux groove de baryton), «Slipped Tripped And Fell In Love» (on se croirait chez les Temptations), «Scratch My Back» (intense et même doublement intense, absolument jouissif, certainement le meilleur groove de l’univers) et «I’m The One» (pur hit de juke avec un break de flûte). On retrouve aussi le fameux «If You Can’t Beat ‘Em» qu’il chante avec Candi, sa femme. Infernal, car Clarence chante avec une voix de crocodile. Oh et puis ce monstrueux shoot de r’n’b qu’est «Back In Your Arms», du pur sous-jacent explosif. Ça continue avec «Holdin’ Out» qui monte directement au cerveau. Inutile d’aller écouter les autres, avec Clarence, on a tout. On retrouve le groove de Fox dans «Put On Your Shoes And Walk», mais un cran au dessus, plus beau et plus menaçant. Il reprend aussi le hit d’Ernie K-Doe, «Mother In Law» et en fait une merveille uni-latérale. Clarence crée de la magie à tous les coins de rues, comme on le voit encore avec «Sixty Minute Man» et dans «I’m The Midnight Special». Il n’aura chanté toute sa vie que le grand r’n’b de Muscle Shoals. Avec Midnight Special, il tape dans la démesure - That’s what they call me around town !
Signé : Cazengler, carter alu
Clarence Carter. Love Me With A Feeling. Big C Records 1982
Clarence Carter. Dr CC. Ichiban Records 1986
Clarence Carter. Hooked On Love. Ichiban Records 1987
Clarence Carter. Touch Of Blues. Ichiban Records 1988
Clarence Carter. Between A Rock And A Hard Place.
Clarence Carter. Have You Met Clarence Carter Yet ? Ichiban Records 1992
Clarence Carter. Slippin’ Away. Black Cat 2003
Clarence Carter. The Fame Singles Volume 1 1966-70. Kent Soul 2012
Clarence Carter. The Fame Singles Volume 2 1970-73. Kent Soul 2013
Clarence Carter. Slip Away. The Ultimate Clarence Carter. Kent Soul 2014
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Longtemps que nous n’avions pas fait un petit tour chez les Mâchoires Hurlantes, c’est comme les quarantièmes rugissants mais en mieux. L’envie m’a pris ce soir, comme elle aurait pu se nicher ailleurs, oui mais le hasard n’échappe pas à une certaine logique. Fonctionne un peu comme l’aiguille d’une boussole, ça tournicote à fond, au bout d’un moment elle finit par indiquer le nord, celui qu’il ne faut pas perdre, justement ils viennent de… j’arrête, tout sera révélé dans le paragraphe suivant.
LIVING THE DREAM
HOWLIN’ JAWS
(Bellevue Music / Mai 2026)
Leur dernier album remonte à 2023. Ensuite z’ont tourné un peu partout, jusqu’aux Etats-Unis. Fin 2025, ils ne doivent pas aimer l’hiver, z’ont disparu des radars. Se sont réveillés dès que le printemps fut venu. En avril. Réveil en fanfare un 45 tours deux titres, un clip, l’annonce d’un concert au Trabendo le 18 novembre 2026, le prochain album paraîtra en octobre.
Baptiste Léon : drums / Lucas Humbert : guitar / Djivan Abkarian : basse, vocal.

Living the dream : bien sûr l’on regarde le clip. Les Howlin’ ont l’art des vidéos incertaines. Faut s’attendre à tout. Détiennent la palme d’or du n’importe quoi significatif. Ça commence bien ou mal. Selon vos préférences politiques. Un drapeau rouge qui claque au vent. Voudraient-ils nous refaire 68. Ne vous agitez pas, attendez la complémentaire. C’est le vert. Ne répondez pas sans réfléchir, vous avez tout faux : c’est le green. Pour les ignares qui avaient proposé le bleu, pensez à la chanson : l’herbe qu’on voit traîner sur les golfs clairs. D’ailleurs une main dépose une balle de golf sur un tee. Attention ! accélération tragique, une golfette surgit de nulle part, montée par trois malandrins qui cartonnent à mort, à fond de train, roulent comme des madurles, en gros plan sous leurs lunettes noires, ce sont les Hawls, entre temps nous avons entraperçu un golfeur lambda, c’est-à dire riche et maladroit, pas de chance la voiturette s’arrête près de lui, les Jaws descendent et se mettent à jouer, vous accordez un bon point à Baptiste et à sa cloche de vache, ne pouvait pas trouver mieux pour un instrument à propension herbique, Djivan tient son micro avec la fougue d’un crooner qui laisse passer les violons, quant à Lucas avec sa guitare a l’air préoccupé d’un malade qui tente de déchiffrer la notice d’un médicament mortel, pour la suite, un entrecoupement de prises de vues et de séquences ultra-courtes, je laisse le scénario à votre discrétion imaginative. Félicitons Louise Lenepveu qui avec trois fois rien (cette expression ne désigne en rien nos trois compères complices) nous donne une œuvre champagne qui n’est pas sans évoquer les premiers films comiques du cinéma américain. Lesquels étaient muets, ce qui n’est pas évident pour un clip musical.

Troubled mind : bien sûr aussi un clip. Beaucoup moins farfelu que le précédent. Nos trois lascars font semblant de jouer en live leur morceau. A part le serpent blanc enroulé autour du cou de Djivan, tous deux ne se regardent même pas en chiens de faïence, le clip classique bien fait, irréprochable, mais guère original. Un avantage sur le précédent, vous accorde le privilège d’écouter le morceau. Il est d’ailleurs difficile à écouter. Non qu’il soit particulièrement rugueux ou retors. Tout au contraire. Semble même relativement simple. Structure de basse évidente : couplet, refrain. Un faux semblant. A tout moment vous avez un truc qui monopolise votre attention, presque rien, par exemple trois notes de guitares qui surviennent d’une couleur différente. Elles se démarquent, vous les remarquez. Fallait pas, vous êtes perdu, z’avez le refrain qui déboule comme trois coups de règles sur le museau, désormais vous êtes paumé brut de paume, emporté par un tourbillon ingérable, votre cerveau n’arrive pas à intégrer toutes les données qui vous sont offertes sans que vous les ayez demandées. Vous voici obligé de courir après la musique qui ne vous attend pas, c’est un peu comme si vous étiez sur le tapis magique d’Aladin, attention l’arrêt est brutal. De quoi devenir fou, ou de mourir. Ce qui est peut-être la meilleure solution.

Du coup on réécoute Living the dream sans les images. Procédé identique au précédent. Ce ne sont plus les pitreries du film qui vous accaparent mais la profusion sonore, qui vous assaille, c’est comme si une collection de reptiles entreprenaient de grimper le long de vos jambes afin de vous enlacer, votre cerveau ne sait plus sur quelle de ces ravissantes bestioles, fixer son attention, pour moi, il en est une, la basse de Djivan est-elle vraiment la fautive, je soupçonne aussi fortement la guitare de Lucas, une pensée se glisse dans ma pauvre tête, je me dis que ces deux cordages avec leur sonorité trompeuse de trompe jouent le rôle des trompettes dans les sections cuivriques des groupes de rhythm and blues. Je vous en prie n’agitez pas la croix rouge des ambulances qui me conduisent à l’asile. Je ne suis pas fou, juste une crise de synesthésie sonore provoquée par nos musiciens de Brême verdoyante. Redescendons sur notre terre. Gazonnée. Toutefois. Abordons les choses qui fâchent : les problèmes sociaux. Les riches sont-ils vraiment heureux ? Ne leur manque-t-il pas quelque chose : l’essentiel ! Ce qui est certain, c’est qu’avec la richesse musicale, d’obédience britannique, que les Howlin’ Jaws nous déversent dans les oreilles, nous sommes à la tête d’une immense fortune.
Damie Chad.
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Au début j’ai rigolé. A private joke, de chroniqueur. Quand j’ai aperçu la couve, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la pochette de Owl Over Oaks, voir la livraison 738, celle-ci encore pire que le hibou solitaire perché sur la branche d’un arbre dans un cimetière, dans la série funeral doom à toutes deux elles formeraient un magnifique diptyque. J’aime les diptyques et encore plus les triptyques, il me plaît parfois à songer que je descends du peintre Matthias Grünewald auteur du fameux retable d’Issenheim, bien sûr je ne possède aucune preuve de cette filiation fantaisiste aucunement attestée, si ce n’est le nom d’une branche maternelle familiale… Bref je me suis attardé quelque peu sur cette belle illustration… C’est alors que j’ai commencé à rire jaune. Le problème c’est qu’au bout d’un moment je n’ai plus ri du tout.
LAMENTATIONS OF THE DESOLATE
ABYSSAL LITURGY
(Bandcamp – Mai 2026)
Intuitivement j’ai pensé que c’était un groupe européen. A tort. Un coup d’œil sur bandcamp j’ai vu qu’ils provenaient de Venus, ne se mouchent pas avec la manche, ai-je bougonné dans l’absence de ma barbe mais tout de suite après j’ai appris que Venus était une charmante bourgade, moins de quatre mille âmes, du Texas. Des amerloques, pas du tout, un amerloque, un seul… Un homme à tout faire : Greg Ritchey qui s’adjuge de lui-même le titre impérial et impérieux de compositeur.

Portrait de Friedrich par Gerhard von Kügulen
Pour la couve vous ne ferez jamais plus romantique allemand qu’en employant une œuvre de Caspar David Friedrich (1774-1840). Le peintre était pénétré de foi chrétienne, mais très vite l’interprétation de son œuvre n’a pas correspondu à sa cette vision, l’homme moderne ne se sent pas minuscule face à la grandeur sublime et écrasante de la nature, il se confronte à elle, il esquisse le rêve et la prétention de l’égaler, voire de la surpasser. En d’autres termes de surpasser Dieu, le Créateur de la Nature. Voir le conte Le Domaine d’Arnheim d’Edgar Poe. Goethe, pensez à son Traité des Couleurs, a tenu à rendre visite à Friedrich. L’on ne saurait parler de Friedrich sans citer la tentative prométhéenne d’Hölderlin isolé en sa folie. Notons que Friedrich céda lui aussi à certains délires mentaux.

Le Domaine d'Arheim selon Magritte
Friedrich exposa son tableau L’Abbaye dans la Chênaie. L’original si j’en juge par les vues sur le Net paraît très sombre. L’image sur Bandcamp permet d’apercevoir la scène du premier plan, généralement totalement noyée dans l’ombre d’un vernis, nous supposons vieillissant, sur la plupart des reproductions visibles sur le réseau.

En 1806, après la victoire de Napoléon sur les forces prussiennes à Iéna les troupes françaises occupent l’Allemagne et choisissent de s’installer dans les églises et autres bâtiments religieux… à l’époque le succès du tableau auprès du public n’est pas dépourvu d’aspects politiques… Toutefois l’écume de l’historicité ne doit pas nous faire oublier l’intention première de Friedrich. Le vitrail béant de cette abbaye réduite à un seul pan de mur, la dizaine de personnes s’apprêtant à ensevelir le cercueil dans la terre gelée, sont là pour nous rappeler que tout passe, que rien des œuvres des hommes et des hommes eux-mêmes ne subsiste… pour mieux célébrer la grandeur de Dieu, le protestantisme se complaît, avec une certaine délectation morose et masochiste, à insister sur le néant de l’hominitude…
Première fois que je rencontre un artiste metal qui tend à expliciter sa démarche avec tant de soin. Abyssal Liturgy ne s’attarde guère sur les conditions d’enregistrement de son opus, par contre il l’accompagne, le fait précéder en quelque sorte, par un Manifeste. Que l’on pourrait qualifier de philosophique. Tout en gardant à l’esprit que la voie religieuse et la voie philosophique ne se recoupent pas.
En premier lieu Greg Ritchey pose l’Un, le seul, l’Unique. Il ne dit pas Dieu. Car qui pourrait se targuer de connaître Dieu. Car l’Un n’est-il pas tout ce qui existe en dehors de lui. L’on ne peut connaître Dieu que selon sa négativité, selon ce qu’il n’est pas. C’est ce que l’on appelle la théologie négative. L’Un ne nous parle pas, c’est à l’individu de s’apercevoir de sa présence. Il n’en saura jamais plus.
L’on peut peut-être rattacher ce mode de pensée à la pensée grecque, de Plotin voire de Platon, toutefois cette manière d’entrevoir Dieu qui naît au moment où l’unité ‘’universelle’’ de l’Eglise catholique se trouve confrontée à la Réforme protestante ne pourrait-elle pas s’expliquer autrement. S’il n’existe qu’un seul Dieu pourquoi deux idéologies religieuses qui s’affrontent durement, n’oublions pas : les guerres de religion furent sanglantes… Dieu existe-il encore ? Cette scission ne serait-elle pas le signe de la mort de Dieu ? La seule manière de sauver Dieu, selon les esprits inquiets, ne serait-ce pas de déclarer que Dieu n’est pas. Qu’il n’est pas de ce monde dont il est la négation. Dieu est la négativité de toute affirmation. Ne pas dire Dieu est, dire Dieu n’est pas. La théologie négative est une manière pour les esprits croyants des deux religions de contrer l’insidieuse montée de l’athéisme générée par la redécouverte de la littérature gréco-latine.
Seul le silence permet d’accéder à Dieu. Ce genre de phrase reste sujet à controverse. La proférer vous rapproche du bûcher inquisitorial. Elle entre en contradiction avec le message christique, le Christ n’est-il pas venu pour nous sauver…

L’on s’attendrait à ce que le Manifeste fasse appel à des mystiques chrétiens reconnus comme Ange Silesius (1624 – 1677), il n’en est rien, la seule personne sur laquelle Ritchey s’attarde est une poétesse américaine du dix-neuvième siècle : Emily Dickinson (1830 -1886) qui vécut pratiquement toute sa vie recluse dans sa chambre en la maison familiale.
Enfermée dans une solitude obstinée, Emily Dickinson se demande si la souffrance des êtres humains confrontés à la viduité de Dieu est égale ou inférieure à la sienne. Cette question n’ouvre-t-elle pas une brèche dans la viduité absolue de Dieu, si d’autres souffrent autant ou moins qu’elle n’est-ce pas la preuve que le cheminement de certains qui sont enfermés dans une interrogation incessante quant à la négative absence de Dieu, se tiennent à différentes distances de ce néant divin. Ceux qui souffrent le moins sont des esprits les moins avancés en cette approche, en cette plongée dans la négativité divine.
C’est le moment de s’interroger sur la signification du titre de l’album. Nous laissons pour le moment le sens de ‘’ lamentations’’. Si ‘’solus’’ signifie ‘’ seul’’ le préfixe ‘’de’’ induit l’idée de rendre encore plus seul. Faut-il en déduire que l’on est davantage seul parce que nous sommes au plus près ou au plus loin de la solitude du Dieu négatif. Selon le cas que vous choisirez vous en déduirez que le mot ‘’lamentations’’ sera connoté positivement ou négativement.
Le paragraphe précédent procède de mes élucubrations personnelles. Suite à une écoute attentive de l’opus.
Apophasis : le terme apophasis définit cette manière de penser Dieu en tant que négativité, en tant qu’inconnaissance, voir les Notes d’Inconnaissance de Joë Bousquet (1897 – 1950) : comment faire pour exprimer le silence de la négativité divine lorsque l’on est musicien, vous pouvez vous livrer aux facéties de John Cage dans ses 4’33’’ de silence, durant lesquelles certes vous n’entendez aucune note de musique, mais dans lesquelles sont enregistrées les bruissements de la salle qui ‘’écoute’’ le musicien qui ne joue aucune note sur son piano. Tricher c’est encore jouer a-t-on envie de dire. Greg Ritchey ne triche pas, il a composé son morceau de musique et vous avez tout le loisir de l’entendre. Il commence par vous asséner un mur de bruit, c’est autre chose que le ce wall of sound de Phil Spector que les rockers adorent. Ce bruit n’a rien d’une tonitruance, encore moins d’un murmure, à l’intérieur vous avez même un piano, l’est-là pour établir une certaine continuité, car le fracas répétitif dans lequel le piano se fraie un chemin - imaginez un professeur chahuté à mort par ses élèves qui continue malgré tout son cours inutile - des tombereaux de fracas, disons des bruits de cymbales, qui n’ont pour but que de vous empêcher d’ouïr le bruit qu’elles produisent par leur aspect répétitif qui vous ramène toujours au début de ce que vous voudriez entendre in extenso un peu comme un disque rayé qui vous empêche de prendre votre plaisir à l’écoute d’un morceau qui ne commencera jamais vraiment. Toutefois miracle : le bruit s’estompe, ou plutôt se met à orchestrer le pianiste, à lui manifester obédience et respect, mais vous êtes obligé de reconnaître que ce n’est que partie remise, que le morceau que vous tentez de suivre ne démarre pas, qu’il reste sur place, qu’il ne se soucie guère de vous, que votre oreille toque à sa porte en vain, un truc à vous rendre toc-toc, il y a de quoi, c’est crispant, c’est rageant, ce morceau qui n’a jamais débuté vous offre un long finale, une espèce d’agonie sonore sans fin. Quand la dernière note retentit, z’avez l’impression d’être gros jean comme devant une porte close, qui a décidé de ne pas s’ouvrir, pour la simple raison qu’elle ne possède aucune poignée. Endless and formless : Whoua ! que sont ces chœurs, seraient-ce les anges qui vous auraient ouvert les portes du paradis. Ne rêvez pas. Dites-vous que ce que vous entendez n’est pas un magnifique Te Deum à la gloire de Dieu qui n’existe pas, c’est votre âme qui chante, qui s’interroge, qui sanglote peut-être, vous vous posez des questions, si le Dieu se fout de vous comme de sa première chaussette qu’il n’a jamais

eu, certes le seul silence est grand a dit Alfred de Vigny, justement en parlant de Dieu, d’ailleurs ce ricanement, est-ce le vôtre ou celui de votre crâne après votre mort, si Dieu n’existe pas, est-ce que la mort et la vie existent vraiment, ne seraient-elles que des illusions, des inutilités adjacentes sans intérêt, peut-être simplement le reflet de la négation divine, un violon paisible perce la partition et votre cœur, serait-ce le chant nuptial du Dieu qui s’auto-engendre dans sa propre autodestruction, ce qui est sûr c’est que ce Dieu qui n’existe pas s’adjuge, l’on ne sait pas trop comment toute la place dans ce morceau qui tend vers l’infini, mais comme l’infini n’existe pas il finit par se taire. CQFD, ce qu’il fallait démontrer. Ce qu’il fallait Dieu. The infinite decay of the desolate of the Abyssiverse : magnifique composition pianistique, le piano joue tout seul comme s’il était mené par une intelligence artificielle, comme si les hommes n’existaient pas, et peut-être comme si Dieu n’existait pas, qu’il aurait laissé à sa place un jouet mécanique pour nous tenir le crachoir, un automate vachement au point car bientôt se déclenche un accompagnement orchestral symphonique, vous auriez presque envie de pleurer, tout est donc terminé, non vous souffle Dieu dans le creux de votre oreille, mais ne serait-ce pas simplement, stupidement, vous qui vous parlez à vous-même, Dieu n’est-il pas mort, mais cette mort n’est-elle pas immortelle en elle-même, une voix s’élève ce n’est pas un ange mais peut-être le poème d’Emile Dickinson, la mort n’est-elle pas une profondeur sans fin, un abîme sans fond, qui ne touche jamais le fond, qui ne parvient jamais au fond de lui-même, une espèce d’éternel retour de la mort qui revient sans cesse, une spirale qui progresse dans l’immensité d’une infinie et interminable inexistence, d’ailleurs pour vous aider à comprendre voici une image sonore, des espèces de clignotements bruités qui foncent dans l’espace d’en bas comme un dans un film de science-fiction un vaisseau spatial qui aurait dépassé les limites de l’univers qui continuerait malgré tout son exploration au-delà de l’au-delà… Dieu serait-il l’utopique entropie infinie… Lamentation of the desolate : que voulez-vous ajouter de plus à ces trois morceaux, tout ou n’importe quoi ne seraient qu’insipides billevesées. Nous laissons Dieu continuer à creuser sa propre tombe, retour à l’Homme. Pas aux pauvres vivants qui s’obstinent à vire dans un monde incertain. Nous quittons Dieu mais nous ne quittons pas la négativité, cette fois celle des hommes, ceux qui n’ont pas atteint la sagesse, la compréhension ultime qu’il faut imaginer comme une douce sérénité, une savoureuse sérénité à s’être approprié l’essence négative de Dieu, non à ceux qui sont morts bêtement, bestialement, dans leur ignorance. Eux aussi s’enfoncent dans leur négativité mais ressentie comme une douleur et non comme un accomplissement. Les trois premiers morceaux font références au plan supérieur du tableau de Friedrich. Les ruines, les arbres faméliques, qui quelque part désignent malgré tout, envers et contre tout, le ciel et Dieu, sa grandeur négative, relative peut-être diront certains, mais sa grandeur tout de même, nous voici dans le bas du tableau, le cercueil, l’enterrement, la petitesse de l’homme dont la négativité s’avère en quelque sorte négative alors que celle de Dieu est sa réelle plénitude, son implénitude, le morceau est magnifique, une longue suite orchestrale dédiée à ses âmes isolées qui ne trouvent aucun repos dans la mort comme ils n’ont trouvé aucun repos dans leur existence. Dieu est l’Un, l’homme est morcelé. A murder of crows keeping watch and the graves on the fallen : cris de corbeaux. Si les Anges sont morts avec Dieu, les corbeaux restent vivants avec les hommes. Les corbeaux mangent les charognes humaines, ils gobent leurs yeux, ils sont des figures prophétiques de la mort, des intercesseurs du morcellement, de notre dissolution atomique dans la carbonisation de la mort… sont comme la chouette de Owl Over Oaks sur la branche du cimetière, des sentinelles qui veillent sur les tombes, preuve que si nous sommes morts, nous ne sommes pas apaisés, que nous âmes geignent et gémissent… mais que signifient-ils ces oiseaux d’ombre noire d’outre-tombe, que nous sommes éternellement morts depuis la nuit des temps, depuis la mort de Dieu, que nous n’avons jamais été puisque seule la mort est, nos âmes seraient-elles des âmes perpétuellement en détresse… que sont-elles ces sombres effigies corbiques et symboliques de la mort du Dieu… le morceau qui débute comme une suite orchestrale se fissure lentement en bruits divers et incertains… sur la fin l’on entend, incessant retour, le croassement des corbeaux. Si familiers. Nos frères de chair et de sang. Oiseaux de malheur, nous qui sommes le malheur. Puisque nous nous ne sommes pas vraiment morts de la bonne mort, ne serions-nous pas un peu vivants, réduits à l’état de volatiles, corbeaux échappés des rivages plutoniens dirait Edgar Poe, qui s’en viennent cogner à l’huis de notre psyché dévastée…

Illustration du Corbeau : Edouard Manet
Ces Lamentations of the Desolate s’avère être une œuvre totale, un phare noir chargé d’éclaircir les pénombres des nuits les plus sombres. Une œuvre dense et difficile. Qui vous perd dans un labyrinthe sans mur, sans galerie, san rien autour, sans rien à l’intérieur, sans rien à l’extérieur, qui se tient en deçà et au-delà de lui-même, en deçà et au-delà du nihilisme.
Un pur chef-d’œuvre.
Damie Chad.
Pour ceux qui voudraient quelques lueurs complémentaires, il nous semble que la lecture d’Eureka d’Edgar Alan Poe s’impose.

Eureka + Aristote + Emerson
Dans les longs commentaires disponibles sur Bandcamp, lorsqu’il aborde le quatrième morceau, Greg Gritchey fait une courte allusion à Orion, nous nous permettons de renvoyer dans notre livraison 739 à notre notule finale par laquelle nous mettons aussi en relation le premier opus d’Ayd avec Orion… Soyez comme Lamartine, plongez-vous dans vos Méditations…
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Je ne sais pas ce que c’est. J’ai trouvé la chose sur Bandcamp. Au début j’ai cru que c’était mexicain. Mais non, ça provient de Barranquilla, quatrième grande ville de Colombie. Un pays violent. Au début j’ai pensé à un opus politique. C’est pour cela que j’ai choisi de le chroniquer. Le Metal, sous toutes ses formes, porte souvent un regard critique sur la marche et le fonctionnement de notre société. Mais les groupes prennent garde à ne pas s’immiscer dans des problématiques précises et actuelles…
BENEATH THE RUINS LIE THE LIFELESS
DRAGGED INTO OBLITERATION
(Studio : Putrid Phlegm Studio / 19 -04 -2026)

La pochette n’est guère rassurante, un homme armé dans une chambre miteuse, debout à la fenêtre, caché par les stores, modèle des années soixante, qui est-ce, un militaire, un paramilitaire, un résistant, un militant qui fait le coup de feu, un tueur, un assassin, aucun détail précis qui permettrait de supputer le rôle qu’il endosse, pour indice nous n’avons que la traduction du titre de l’EP : Sous les ruines gisent les sans-vie, et celle du groupe : Traîné dans l’anéantissement. Faut-il mettre le participe passé au pluriel, le traduire par exemple par : Plongés dans l’anéantissement, change quelque peu la donne.
Mais en regardant de plus près l’on discerne, du moins mes yeux fatigués, un corps rivé au lit, vraisemblablement une femme, ne penser ni à Eros ni à Thanatos mais à meurtre et à cadavre… L’assassin guette à la fenêtre… L’aspect politique se précise. Tout le monde a entendu parler des escadrons de la mort de sinistre réputation...
Nous avons utilisé le terme de ‘’groupe’’, tout porte à croire qu’un homme seul s’est chargé de l’écriture, de l’enregistrement, du mixage, du mastering et de la production visuelle de cet opus.
Le label suisse Leçons de Ténèbres ainsi que Concrete Tomb Prods doivent se charger de la diffusion. Notons que l’expression Leçons des Ténèbres qui semble avoir été inventée par et pour les amateurs de Death Metal désigne à l’origine des compositions musicales dédiées aux messes de la semaine sainte. Elles doivent exprimer la déréliction du Christ abandonné par ses disciples endormis à la suite de la Cène. Les plus célèbres et remarquables Leçons des Ténèbres ont été composées en 1714 par François Couperin né en 1668 décédé 1733. Il fut un maître du baroque. Perso, j’aime à rappeler que nous préférons le hot rock !
Si de prime abord j’ai pensé à groupe mexicain, c’est évidemment parce que j’avais en mémoire les récentes révélations des exactions et des crimes perpétrées, avec les yeux fermés de la police, par les gangs mexicains. En Colombie, le pays a été pendant des décennies déchiré par une guerre civile, je ne sais si récemment et particulièrement ces dernières semaines se sont déroulés des évènements tout aussi ignobles et monstrueux, mais la Colombie a tellement connu de crimes et d’assassinats que la colère des survivants n’a besoin d’aucune piqûre de rappel pour répondre à son devoir de mémoire…
Echoes trapped in flesh : crissement insupportable, une espèce de rouleau compresseur en marche, gargouillements, un semblant de mélodie noisique, par-dessus ou par-dessous, une parole sans mot qui s’élève dans le corps en agonie, quelque chose, une volonté irrémissible de dire ce qui n’a pas été dit, pas vraiment dire mais tenter d’exprimer, respiration enfiévrée, déjà ne plus être soi, se diluer dans l’espace de la chambre close, une odeur putréfiée qui s’exhale de la chair… reste une présence attachée à la chair… Ashen weight : des bruits lointains, des voix incompréhensibles, une radio bourdonnante, est-ce le monde qui s’éloigne, bruit, concassage, des mains me prennent, m’attirent, me jettent à terre, je me débats, contre l’ouragan de la mort qui déferle sur moi, de plus en plus prenante, elles s’obstinent, je rugis à l’intérieur de moi, ai-je encore la force de lutter, ne suis-je pas en train de m’asphyxier, de râler de gargouiller, une mouche s’obstine contre la vitre de mon gosier, elle reprend des forces tente de forcer le passage frappe de tête dans la glue de la toile de l’impuissance, je rugis comme un tigre vaincu qui ne veut pas admettre sa défaite, la dernière image valorisante que je me donne de moi à moi-même, alors que je sais que jamais je ne parviendrai à m’échapper de cette pression insupportable, de ces mains qui me plaquent sur la mort, qui se colle à moi, comme la dernière épousée, qui se confond au cadavre auquel je suis en train de m’assimiler. Drowned in Tar : des pelleteuses qui creusent, qui entassent la terre, qui tassent la terre, dessous c’est la fin, le temps passe, quelques secondes, une éternité, des jours, des années, menu identique pour tout le monde, le mort lâche prise, désormais tout lui est égal, tout lui est indifférent, c’est peut-être cela le nihilisme, le blizzard froid de l’indifférence à laquelle l’on ne fait plus attention, à rien, à sa propre disparition… Outro : l’on se croirait dans un hall de gare, vraisemblablement dans une réunion publique, depuis l’estrade une voix incompréhensible portée par le micro se perd dans ses propres échos, d’autres voix noyée dans le brouhaha de l’orateur, sans doute une femme, il y a aussi des hommes qui discutent, sortie nous dit le titre, la mort n’est pas sortie de la tombe, peut-être le charnier, la fosse commune a-t-elle été ouverte, la photo d’un homme qui porte un masque à gaz sur le visage, elle a remplacé celle du tireur dans la chambre, évoque-t-elle ces scènes d’exhumation, ce qui est sûr c’est que les morts sont sortis non pas parce l’on extrait leurs cadavres de la fosse, mais parce qu’ils ne sont plus oubliés, parce que symboliquement ils reprennent leur place parmi les vivants, dans la mémoire vive des vivants…
Horrortario funèbre.
Damie Chad.


































































