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george harrison

  • CHRONIQUES DE POURPRE 736 : KR'TNT ! 736 : JESSE HECTOR / HAMMERSMITH GORILLAS / STRAINS / SHARP PINS / GEORGE HARRISON / JAKE CALYPSO AND BUBBA FEATHERS / NORA BROWN AND STEPHANIE COLEMAN / MÖBIUS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 736

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    14 / 05 / 2026

     

    JESSE HECTOR / HAMMERSMITH GORILLAS

    STRAINS / SHARP PINS / GEORGE HARRISON  

     JAKE CALYPSO & BUBBA FEATHERS

    NORA BROWN & STEPHANIE COLEMAN

    MÖBIUS

     

     

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    The One-offs

     - Gare aux Gorillas

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             C’est en 1976 que la 45 tours-mania est revenue. Humant l’air du temps, le mec de Melody installa un petit bac de 45 tours un peu à l’écart. T’avais une poignée de singles, fraîchement arrivés de Londres, notamment les Siffs : «New Rose» & co. Tu ramassais tout, si t’arrivais au bon moment. Il y avait d’autres amateurs. Et puis un jour, on est tombé sur le single des Hammersmith Gorillas. Existait-il une relation avec l’«Hammersmith Guerilla» qui se trouve sur le deuxième album de Third World War ? Mystère et boule de gomme. En tous les cas, la pochette t’avait tapé dans l’œil. La coupe du bassiste ! Les rouflaquettes et le fute en tartan du chanteur ! Wouahhh ! T’es vite rentré au bercail pour écouter ça, et bhaaammm, t’en as pris plein la barbe, les Gorillas avaient encore monté d’un cran la violence du solo de Dave Davies. Ça relevait du prodige surnaturel. Dix ans après Dave Davies, les Gorillas rallumaient la sainte-barbe et tout explosait dans un vertige d’ultimate sonic boom ! Ces mecs t’affolaient les compteurs, ils te remettaient les pendules à l’heure ! On repartait pour un tour, dix ans après la vague des mighty British blasters.

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             T’avais déjà pas mal de 45 tours préférés, mais celui-là luttait pour la première place. Et plus tu l’écoutais, plus tu sentais qu’il rivalisait avec la perfection de «Bird Doggin’».

             Les infos sont arrivées après. Via la presse anglaise que tu dévorais chaque semaine : New Musical Express, Sounds et le Melody Maker. Le mec des Hammersmith Gorillas s’appelait Jesse Hector, il apparut en grand dans le Melody Maker, avec des déclarations outrancières du style : «Je suis l’avenir du rock !» Pas de problème ! En plus, ça tombait très bien, car à l’époque, on nourrissait une belle obsession pour ce que les journalistes anglais appelaient le proto-punk. On avait déjà déterré les deux Third World War d’occase à Londres, les deux premiers Broughton chez Rock On, un Downliners Sect sur Columbia, le premier Stack Waddy sur Dandelion, et le premier Fontana des Pretties. On avait vu les Pink Fairies au Marquee et rapatrié leurs trois albums, on était dingue du «Master Of The Universe» d’Hawkwind sur Space Ritual, et à tout ça on rajoutait le pendant américain, avec le «CIA Man» des Fugs, le «Dirty Water» des Standells, le «Zig Zag Wanderer» de Captain Beefheart, sans oublier les Remains et le premier Shadows Of Knight dont le snarl faisait alors figure de modèle. Et puis le «Maudit Journal» et «Où Va-t-elle» de Ronnie Bird.

             Le nom de Jesse Hector se retrouva au centre d’un petit réseau relationnel. Jesse Hector n’intéressait que des gens très pointus. Le premier fut Jean-Yves qui, au retour du premier  Festival Punk de Mont-de-Marsan, ne jurait plus que par «Jesse Hector et sa Strato vert bouteille.» C’est Marc Z qui avait donc amené les mighty Gorillas en France. Le Professor me raconta qu’un jour où il était allé faire des emplettes à l’Open Market, il avait vu les Gorillas sortir de la cave qui servait de local de répète. Et quand Marc Z accepta de participer au Petit Abécédaire de la Crampologie, il proposa pour l’ouverture de son chapitre (la lettre Z) une photo de lui avec Jesse Hector, prise à Londres le mois précédent. Le boss de Dig It Gildas fut lui aussi un inconditionnel de Jesse Hector, au point de le faire jouer à Toulouse et de créer un petit label nommé Zombie Dance pour sortir un single de Jesse Hector & The Gatecrashers, «In My Soul», avec deux titres des Space Beatnicks en B-side. Dedicated follower of the Jesse fashion. 

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             Philippe et Damien sont des amis de Jean-Yves. Il n’était donc pas surprenant que Philippe, installé à Londres, devînt le manager de Jesse Hector. C’est lui qui signe les liners d’une belle compile Big Beat, Gorilla Got Me. Au bas de ce texte remarquable, il remercie Jean-Yves (& Gérald, un autre crack caennais). Lorsque Caroline Catz tourna un docu consacré à Jesse (A Message To The World), Philippe organisa dans un bar du bas de la rue Boyer une projection à laquelle assistèrent une poignée de fans. Quand à la fin les gens applaudirent, Jesse lança : «Thank you people». En l’approchant après la projection, on sentait clairement que cet homme avait l’étoffe d’une superstar, mais hélas, le destin en avait décidé autrement. Et puis voilà Damien, qui fut sans doute le plus inconditionnel de tous. Il nous fit un jour cadeau d’un single, le «Keep It Moving» de Jesse Hector & The Gatecrashers. Voilà c’est ce genre de mec : il t’offre un single de Jesse Hector ! Alors pour lui rendre la pareille, il a eu pour ses 62 ans une copie en parfait état du «Really Got Me» sur Penny Farthing. C’est une façon comme une autre de boucler la boucle.       

             Message de Philippe hier : Jesse Hector vient de casser sa pipe en bois. Fin d’une époque. Le vide qu’il laisse est infini. Il fut l’une des plus pures incarnations du rock.

    Signé : Cazengler, Gorillette du Mans

    Jesse Hector. Disparu le 6 mai 2026

    Hammersmith Gorillas. You Really Got Me/Leavin’ ‘Ome. Penny Farthing 1974

     

     

    Wizards & True Stars

     - Gare aux Gorillas

     (Part Three)

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             Quoi de plus culte en Angleterre que Jesse Hector et ses mighty Hammersmith Gorillas ? Jesse Hector vient tout juste de casser sa pipe en bois. Aussi allons-nous lui rendre un dernier hommage. Voici ‘Hectorminator’, un conte macabre tiré des Cent Contes Rock.

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             — Quelle merveilleuse journée ! s’exclame Spot en ouvrant la fenêtre. Un soleil radieux fait étinceler les toits de Londres.

             — Rox, réveille-toi et habille-toi ! J’appelle un cab et on file à la foire du rock !

             Dix minutes plus tard, Spot et Rox s’engouffrent dans un taxi.

             — Hyde Park, sir !

             Spot et Rox se pelotonnent au fond de la banquette. Ils se tiennent la main. Le taxi traverse la ville. Spot se tourne vers Rox :

             — Londres est une ville si petite pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour !

             Les abords d’Hyde Park sont noirs de monde. Le regard fixé sur la marée humaine, Rox murmure :

             — On se croirait sur le boulevard du Crime, n’est-ce pas, Spot ?

    Spot opine du chef.

             Des gens de toutes conditions, de toutes races, de tous âges et de toutes tailles se pressent en masse vers les guichets d’entrée. Quelle cohue ! Une atmosphère de fête règne sur ce monstrueux capharnaüm. Des odeurs d’oignons et de saucisses frites chatouillent déjà les appétits. Les voleurs à la tire s’en donnent à cœur joie. Tous les aigrefins, tous les baladins, tous les aveugles et les coquillards des faubourgs se sont donné rendez-vous à Hyde Park. Les échos musicaux des grandes baraques de foire se mêlent aux jacasseries de la foule.

             Perché sur un perron en bois vermoulu, un patron de baraque au visage rouge comme une tomate fait la retape. Il déballe son boniment d’une voix de stentor :

             — Entrez donc,  bonnes gens, pour seulement un shilling,vous verrez la femme-serpent Ivy Poison et l’homme lézard Lux Interior copuler dans un aquarium géant peuplé d’araignées vénéneuses ! Entrez bonnes gens ! Vous ne reverrez pas un spectacle pareil de sitôt ! Croyez-moi !

             Les badauds s’attroupent à l’entrée. Enchaîné près du bateleur, un pygmée bat un air primitif sur un gros tambour.

             Spot se tourne vers Rox.

             — On y va ?

             — Non, ça pourrait me données des idées...

             Sans plus de manières, Rox palpe la braguette de Spot.

             — Rox, allons faire un tour de train fantôme...Tu m’y tailleras une petite pipe...

             Rox ne répond pas. Elle fend déjà la foule.

             Pour avancer, il faut se frayer un chemin à coups d’épaules. Spot et Rox s’arrêtent dix mètres plus loin, devant une autre baraque. Le bateleur s’agite pour retenir les badauds. Le bonhomme danse devant un écran où éclatent les taches colorées d’un light-show psychédélique. Il porte un chapeau-clac vissé sur une tignasse bouclée, des grosses lunettes ovales à verres orange, une tunique à fleurs et un collier de dents de requin.

             — Entrez, bonnes gens, entrez donc ! Venez admirer Lord Byron et sa Telecaster, j’ai nommé l’inénarrable, l’incoercible, l’implacable, l’irremplaçable Syd Barrett !

             La foule s’agglutine au guichet.

             Spot et Rox poursuivent leur chemin. Ils savent que la foire du rock réserve d’autres surprises.

             — Ah, voilà le train fantôme ! s’écrie Spot d’une voix chantante.

             On entend déjà les hurlements des visiteurs et les plaintes des fantômes. Gesticulant sur une estrade bringuebalante, un individu coiffé d’un très haut chapeau tendu de peau de léopard harangue la foule.

             — Oh ! Rox ! Voici Screamin’ Lord Sutch ! Viens ! Entrons...

             — Non, regarde plutôt là-bas...

             Un peu plus loin, une immense baraque semble voler la vedette à Lord Sutch. Spot et Rox se frayent un chemin jusqu’à l’entrée du bastringue. Quelle surprise ! La façade est creuse. On y a aménagé une grotte en plastique. Un personnage grimé en homme des cavernes fait la retape. Il porte une peau de bête et des tatouages préhistoriques.

             — Grrrrrrrr, n’ayez crainte, ladies and gentlemen, je ne vous mangerai pas, hé hé hé. Vous voulez voir une vraie légende du rock ?

             La foule beugle :

             — C’est qui ta légende, cro-magnon ?

             L’incroyable bateleur roule des yeux :

             — Grrrrrrrr....Pour un shilling, vous entrerez dans une grotte légendaire... Venez admirer Reg Presley ! Pour un shilling seulement, vous le verrez tordre des barres de fer et avaler des bâtons de Trogglodynamite !

             Spot presse le bras de Rox :

             — Entrons Rox, j’adore les Troggs !

             — Non, Spot, j’ai une sainte horreur des machos... Et puis ce rabatteur m’indispose... Il sent le fromage... Allons voir ailleurs !

             Elle lance un petit clin d’oeil à Spot.

             Au loin, se forme un attroupement gigantesque.

             — Vite, allons voir !

             Spot et Rox se frayent un passage jusqu’à l’attroupement. Les badauds s’entassent devant une grosse baraque croulante. Le fronton s’orne d’une enseigne peinte en grosses lettres rouges : «THE GREATEST ROCK’N’ROLL SHOW, EVER». Ils approchent de l’estrade où éructe un personnage attractif. Âgé d’une bonne vingtaine d’années, l’homme arpente les planches comme un animal en cage. Une raie partage ses cheveux blonds et remonte jusqu’au sommet du crâne où trône une petite couronne d’épis. Deux énormes rouflaquettes d’un poil beaucoup plus sombre lui dévorent les joues. L’homme a suffisamment de prestance pour évoquer un corsaire du roi d’Angleterre. Il porte un maillot à manches longues décoré d’un voilier, un pantalon de tartan écossais aux couleurs criardes et ces godasses deux tons qu’on chausse pour jouer au cricket. Il hurle comme s’il affrontait une tempête au Cap Horn :

             — Venez découvrir l’antre du puissant Kong ! Moi, Jesse Hector, réceptacle de la Magie Spéciale, je vous garantis un spectacle unique au monde !

             La foule l’acclame. Jesse bombe le torse.

             Spot sent un frisson le traverser. Il se rapproche de Rox et lui pince une fesse :

             — Alors, on entre ?

             Rox sourit.

             La foule se presse au guichet. Le portier ne parvient pas à endiguer le flot des curieux. Des centaines de mains brandissent des billets de banque. Spot et Rox jouent des coudes pour avancer. Par miracle, ils réussissent à entrer. Un rideau masque la scène. Un roulement de tambour annonce le début du spectacle. Le brouhaha s’éteint aussitôt. Le rideau s’ouvre.

             Jesse Hector se tient dressé au centre de la scène. Il est enchaîné. D’énormes bracelets lui enserrent le cou, les poignets et les chevilles. Il brandit une Stratocaster couleur vert bouteille. On peut lire «Hammersmith Gorillas » peint en grosses lettres sur le mur du fond.

             À droite de Jesse Hector se tient un bassiste coiffé comme une poupée barbie. Il campe sa jambe droite en avant et jette son épaule gauche vers l’arrière. Derrière eux, un batteur se cabre sur ses fûts, prêt à intervenir.

             Jesse Hector pousse d’énormes grognements, puis il hurle :

             — You Really Got Me !

             Dès le premier accord, les Hammersmith Gorillas font exploser le standard des Kinks. Sauvagerie, punkitude, brutalité, c’est une véritable éruption ! Jesse Hector concasse les paroles et secoue ses chaînes. La foule s’agite. Des gens dansent le pogo. À la fin du couplet, Jesse Hector plaque un accord et lâche un avertissement :

             — Look out !

             Il saute en l’air et arrache ses chaînes. Il retombe lourdement sur le sol pour attaquer un solo d’une violence extrême.

             La structure de la baraque craque de partout. L’agitation provoque des remous dans le public trop nombreux. Des vagues de gens s’écrasent contre les poteaux de soutènement. Sur scène, Jesse Hector fait des bonds de deux mètres en plaquant ses deux accords. La foule bascule dans l’hystérie collective.

             Hagard, Jesse se penche vers la foule en délire et miaule :

             — Here we go !

             Il s’élance et réussit un saut périlleux arrière. Il enchaîne un nouveau solo dévastateur, se roule sur les planches et hurle des Look Out ! que reprend la foule en chœur. C’est le moment que choisit une poutre pour tomber sur le public. Puis tout le toit s’effondre. Spot ressent un choc terrible sur le crâne. Il tombe sur les genoux et tente désespérément de conserver ses esprits. Il sent un liquide chaud lui couler dans le cou. Il y porte la main... Du sang. Autour de lui, la panique se répand. Il cherche Rox. Il finit par apercevoir son visage enfoui sous un tas de corps emmêlés. Elle lui adresse un ultime regard chargé d’effroi.

    Signé : Cazengler, Hectare 

    Jesse Hector. Disparu le 6 mai 2026

     

     

    L’avenir du rock

    - Ils Strains pas en chemin

             Mardi soir, rue de Rome. L’avenir du rock reçoit ses amis pour le rendez-vous hebdomadaire du Cercle de Pouets Disparus. L’idée ce mardi est de briser la routine : puisque les Pouets Disparus sont de fiers gaillards et de redoutables polémistes, des chantres sanguins et de rudes forgeurs de sonnets, l’avenir du rock leur impose un thème contraire à leur nature, le spleen de Paris. Jean Mort-aux-Rats est le premier à s’élever contre cette idée qu’il trouve saugrenue, puisque déjà exploitée par Charles Baudelaire. Stuart Perrill-en-la-Demeure vole au secours de l’avenir du rock et déclare d’une voix claire qu’il est bon de se plonger de temps à autres dans les égouts de l’âme humaine, et pour illustrer son propos, il ouvre la fenêtre du salon et se perche au-dessus du vide, assurant la compagnie qu’il ne tient pas tant que ça à la vie et que de chuter de trois étages serait pour lui une fin plus digne que celle occasionnée par les termites du vieillissement, idée, qui ajoute-t-il en s’étranglant de dégoût, le répugne. Il perd soudain l’équilibre et tombe miraculeusement du bon côté. Les Pouets Disparus ovationnent cette prouesse littéraire. Galvanisé par l’exploit de son ami, Gustave Kah-Kahn bondit hors de son siège pour s’avouer rongé par des mélancolies et des tumeurs cérébrales, et dressé comme un tribun au perchoir du Palais Bourbon, il clame :

             — Soyons tous nervaliens ! Allons tous nous prendre à des réverbères !

             — Ouaisssssssss !, font les autres, unanimes...

             — Mais il nous faudrait des cordes, lance Paimpol Roux d’une voix affreusement triste...

             Étourdi par la virtuosité de ses collègues, Tristan Corbillard prend la parole d’une voix chancelante :

             — Retrouvons notre calme, mes amis... Si nous nous pendons tous, qui écrira notre prochains recueil de vers ? Y avez-vous songé un seul instant ? Contentons-vous de communier en cultivant cette divine disposition que nos confrères d’outre-Manche nomment le stress...

             En bon opportuniste, l’avenir du rock glisse sa petite saillie :

             — Au stress, je préfère mille fois, que dis-je, cent mille fois les Strains ! 

             — Ohhhhhhhh !, font les autres, éberlués...

     

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             C’est une copine qui te file l’info le soir des Cosmic Psychos : elle fait jouer les Strains à Montreuil. Les Strains ? Bif baf bof. Tu sais pas qui c’est. Elle t’explique. Detroit. Bon d’accord. Faut pas rater ça. Pas la moindre seconde d’hésitation. Bizarrement, le concert de Rouen est gratuit. Cadeau du Fury.

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             Des groupes de cet acabit, t’en as déjà vu beaucoup trop. On compare les Strains aux Hellacopters. Tu crains un peu les redites et les clichés. Mais bon, ils sont là, alors autant en profiter. Le contact se fait via la petite guitariste Gretta Smak. Elle a un sens du contact extraordinaire. Petite et couverte de tatouages, elle n’en finit plus d’être contente. Contente d’être au Fury, contente de causer avec des Français, contente d’être dans les Strains, contente du rock’n’roll, contente du Detroit sound, contente d’être contente. Elle rigole dès qu’on lui dit un truc. Fantastique bonne humeur ! On

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     devrait tous en prendre de la graine. C’est pas possible d’être aussi content ! Et puis tu vois les autres, le petit bassman Kellen Mutter qui va aussi accompagner Frank Meyer en première partie, Al King, the locomotive man, le roi du Detroit beurre qui bat aussi pour Frank Meyer, et puis un clone de Dregen, Jamy Holliday, avec ses cheveux noirs de jais et ses mèches blanches, ses dents en moins et ses tattooos, sa haute maigreur et son air de vampire gothique, et puis le chef de meute, Paul Grace Smith, deux mètres de haut, coiffé d’une casquette panthère, encore un vétéran de toutes les guerres. Un mec capable de changer une corde sur sa SG blanche en restant au micro pour finir son couplet. Alors dès qu’elle est sur scène, Gretta Smak éclate de joie, littéralement,

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    elle gratte sa petite Fender Mustang rouge et saute partout. Elle est encore plus expressive que Steve Diggle. Elle le bat à la course en matière de joie de jouer. Alors le concert va être à son image, fantastique, bienvenu, tu vas avoir ta dose de Detroit Sound, pas de problème, ça rocke le boat et ça tangue tout ce que ça peut, c’est un son à trois guitares, donc ça blaste à gogo, ça blaste dans le bliss, ça buzze dans les basses, ça brise du bois et ça booste dans les brancards. Si tu veux voir un gros concert de crack-boom, cours voir les Strains. 

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             Tu perdras pas ton temps à écouter les deux albums des Strains. T’en gagneras pas non plus, mais ça tu t’en fous. T’es pas là pour ça. Le premier Strains sans titre

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    date de 2022. Paul Grace Smith drive l’affaire, mais il est accompagné par une autre équipe, pas celle qu’on a vu au Fury. Bon, bref, ça descend tout de suite dans la rue avec «New World Order», c’est très enflammé, ça sent bon le cramé. Ils n’inventent rien. Ils brûlent les poubelles. Paul Grace Smith arrose toujours le même jardin. Son fonds de commerce est l’high energy rock’n’roll. «Disaster» te tombe dessus comme une falaise de marbre qui s’écroule. Paul Grace Smith adore gueuler dans la tempête. «The Last Time» n’est pas celui des Stones. Cap sur la ville en feu. La clameur du riff est magnifique. Ils n’en finissent plus de saturer la clameur - I got nothing left to give/ Don’t you break my heart - Tout aussi saturé de clameur, voilà «Living In Your Past», traversé par un killer solo pernicieux. Avec «Bottom Of The Ocean», les Strains déversent de l’heavyness dans l’océan. Ils dépassent les bornes du jeu des Mille Bornes. «Rat Queen» est très detroitisé. Ça monte vite en température. Les Strains proposent un rock solide à tout épreuve. Puis ils jettent «Blacked Out Again» dans le mur.

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             On retrouve tout le set du Fury sur Queen Death. T’es aux taquets dès «Hard On You». t’es noyé dans la clameur, ils ne te laissent pas le choix. «Depression» ? Ça joue vite, c’est énorme, plombé, ça joue à outrance, ça tape dans le dur et ça coule partout. Pur Detroit Sound avec «How Low» et c’est relancé aux chœurs. Ils savent faire monter un cut en puissance. «I Like It Rough» est fabuleux de cocote et de gut, Paul Grace Smith claque bien son like it rough. Ils noient «Hell Of A Ride» dans le son. T’es flabbergasted par les dynamiques incroyables et la densité extrême, et t’as tout le power du Detroit Sound. Elle court elle court la banlieue avec «Back It Up», ça fulmine au max, ça blaste dans les brancards. Encore un blast avec les chœurs des Dolls : «Queen Death». On se régale de leur fabuleux dévolu. Ces gens-là ne se ménagent pas. Zéro répit. «No Fucking Way» prend feu et explose. Ils sonnent comme des cracks, alors t’en veux encore. Ils finissent à 100 à l’heure avec «Lifetime», en mode Detroit destroy oh boy. C’est leur vitesse de croisière, just for you ! C’est carrément stoogy dans l’esprit. Ils finissent sur le riff de River Deep Mountain High. Gretta chante le couplet de la mort. T’en veux encore.

    Signé : Cazengler, toujours un Strain de retard

    Strains. Le Fury Défendu. Rouen (76). 27 avril 2026

    Strains. Strains. No Solution Records 2022

    Strains. Queen Death. Dead Beat Records 2026

     

    L’avenir du rock

     - (Sharp) Pins Up

     (Part Two)

             Malgré son air con et sa vue basse, l’avenir du rock reste extrêmement productif dans le désert. Il adore divertir les erreurs qu’il y croise. Pour ça, il se déguise avec les moyens du bord. Un exemple : l’autre jour, il a dépouillé la charogne d’un vautour et s’est bricolé une fausse barbe de duvet noir. Pour la coller, il a chié un petit étron verdâtre et s’est tartiné le visage. Essayez et vous verrez que ça tient. Puis il est parti en titubant, brandissant une bouteille à panse ronde trouvée derrière un rocher. Il savait qu’il allait croiser Lawrence d’Arabie qui passe sa vie à zigzaguer dans le désert pour les besoins de sa légende.

             Ah le voilà enfin ! L’avenir du rock reconnaît le petit nuage de sable, à l’horizon. Il avance dans sa direction et se met à hurler : «Mille millions de mille milliards de mille sabords !». La voix porte loin dans le désert. Lawrence d’Arabie s’arrête à quelques mètres :

             — Que faites-vous ici, Capitaine Haddock ?

             — Bachibouzouk ! Moule à gaufres ! Ectoplasme !

             Lawrence d’Arabie éclate de rire :

             — My God, vous êtes encore plus con que l’avenir du rock ! Il talonne le flanc de son dromadaire et repart vers l’Est.

             Un autre exemple. Un jour l’avenir du rock tombe sur la carcasse incendiée d’un véhicule militaire. Les cadavres carbonisés sont encore à bord. Un pneu éventré lui donne une idée. Il en arrache un gros lambeau et parvient à se confectionner un chapeau melon. Puis il déboutonne la vareuse carbonisée de l’un des passagers pour s’en faire un veston. Il arrache enfin la colonne de direction du véhicule pour s’en faire une canne. Il découpe avec ses dents un bout de chair carbonisée sur le visage du chauffeur et se le colle avec de la salive pour se faire une petite moustache carrée. Et il repart clopin clopant en se dandinant. Un peu plus tard, il voit cet abruti de Stanley descendre une dune. L’avenir du rock avance en se dandinant de plus belle et  en faisant tourner sa canne.  Stanley écarquille les yeux. Il n’en revient pas !

             — My God, est-ce bien vous, Charlie Chaplin ?

             — Pas du tout, old chap ! Charlie Sharp Pin !

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             L’avenir du rock ferait n’importe quoi pour chanter les louanges de ses chouchous.

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             Le Balloon Balloon Balloon des Sharp Pins serait-il le meilleur album de l’année 2026 ? La réponse est comme d’habitude dans la question. Album dément parce que «Popafangout», et l’énormité du son, basses lourdes, écho max et les coups de douze Ricken te scient la calebasse. Et ça continue avec «I Don’t Have The Heart» et l’heavy riff te cloue à la porte de l’église, c’est saturé de classe électrique, c’est la pop des Byrds à la puissance 1000. Parce qu’«All The Prefabs», c’est tout l’éclat du Brill. Parce que «Fall In Love Again», pop joyeuse et cinglante à la fois. Parce qu’«(In A While) You’ll Be Mine», éclaboussé d’écume des jours, c’est le «Revolution» des Beatles en pire, avec tout le fracas des coups de douze Ricken. Parce que «Takes So Long», aussi dense qu’un hit des Who ! Il pleut des coups de Ricken comme vache qui pisse. Parce que «Stop To Say Hello», hit pop puissant et mélodique. Kai Slater semble aussi réinventer la modernité avec «I Don’t Adore You», traversé en plein cœur par un killer solo de disto demented. Modernité encore avec «Ex-Priest/ In A Hole Of A Home» : il désosse la pop pour mieux la sublimer. Cet album t’enivre. Il rend hommage à Brian Wilson avec «(I Wanna) Be Your Girl», puis aux Beatles avec «Gonna Learn To Crawl». Tu crois entendre John Lennon.

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             Dans Shindig!, Jon Mojo Mills reflashe sur Sharp Pins ! Kai Slater explique qu’il veut faire avec son nouvel album de la psychedelic music without the modern notion. Il parle de l’early psyché de 1966 - I wanted it to sound like a Nugetts/Peebles bootleg or a Joe Meek recording - Et paf ! Au moins les choses sont claires ! C’est un enregistrement primitif - I’m definitively still following my Beatles/Who/Kinks/Jam/TVPs/Squire worship, as well as Barrett and early British Psychedelia, plus its revival with the Soft Boys and the Painsley Underground-ers, and all the garage comps that got me into rock’n’roll originally - Il explique qu’il gratte une Vox 12-string, mais aussi une Johnny Thunders Les Paul. Zéro faute de goût : le gars Kai a tout bon.

    Signé : Cazengler, Sharpie

    Sharp Pins. Balloon Balloon Balloon. K Perenial 2025

    Jon Mojo Mills : Youth revolution now ! Shindig! # 167 - September 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Le roi George

    (Part Two)

     

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             Et si George Harrison était l’homme le plus drôle d’Angleterre ? C’est une hypothèse qu’alimente le big book de Graeme Thompson, George Harrison: Behind The Locked Door. Big parce que 400 pages dans un corps 12 soigneusement interligné, ce qui veut dire en clair que si tu décides de l’attaquer, t’es pas sorti de l’auberge. Même avec l’habitude des gros pavés - les Joyce et les Dosto qui n’en finissent plus - tu dois t’armer de pugnacité et donner du temps au temps. La lecture d’un pavé, ça se mérite. En plus, tu connais l’histoire - grosso-modo - donc tu sais d’avance que t’auras pas de surprise. Thompson sait bien que ses lecteurs sont des Beatlemaniaques avertis, alors, pour bien les ferrer, il met le paquet sur l’humour ravageur du roi George, et là, tu grimpes vite fait au paradis des plaisirs littéraires. D’ailleurs, la couve de ce funny big book donne le ton : on y retrouve l’image d’All Things Must Pass, le roi George entouré de ses quatre nains de jardin, mais cette fois, il s’abrite sous un parapluie. C’est du pur Monty Python ! Cet humour anglais auquel nous autres Français n’avons jamais eu accès.

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             Les plans comiques commencent de bonne heure chez le jeune George. Christmas 1959, il a 16 ans et son père lui offre un jeu de tournevis, car bien sûr, il pense que son fils va devenir électricien. Le jeune George regarde sa demi-sœur Irene et lui dit : «Does he want me to stick at this? I think he does.» La formulation est hilarante. Un Anglais qualifierait cet humour de dry. À sec.

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             Ado, le roi George se pointe au lycée avec une dégaine de punk en herbe : «Harrison did his bit. He was a ratty-looking kid, a flash Ted with sticky-out ears, a baby face, and an impressively precarious quiff slicked back with vaseline into what was described as «a fuckin’ turban» by Arthur Kelly.»  Et Bramwell de rajouter : «He was a semi-juvenile delinquent; in his lunchtime!».

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             Un peu plus tard, les quatre Beatles sont à Hambourg (avec Stu Sutcliffe) et ils dorment dans des lits superposés installés dans un cagibi : «Harrison lost his virginity in a bunk bed in an airless room with the other band members within touching distance. If they weren’t watching, then they were acutely aware of what was going on, and applauded when he had finished.» C’est du pur jus d’Harrison. On reste à Hambourg pour cette autre anecdote qui tue les mouches. Comme tout le monde, le roi George prend des amphètes, mais ceux-ci ont un effet curieux sur sa cervelle délicate : «Harrison, ‘frothing at the mouth’ would sometimes stay awake for days after taking Preludin and Dexedrine. Lying in bed, he would ‘start hallucinating and getting a bit weird.’ Presumably it was on one of this jittery morning-afters that he strangled Roy Young half to death.» On imagine la tête réjouie de Thompson au moment où il tape ces mots sur son clavier. T’en rigoles pour lui. Même le choix des adverbes est monty-pythonien : «presumably» ! C’est l’anecdote la plus drôle qui ait jamais été rapportée sur Hambourg.

             Le roi George se forge vite une personnalité à part : moins rentre-dedans que Lennon, moins cocky-cockette que McCartney, moins dodelinant que Ringo, il se distingue, nous dit Thompson, «with his dark eyes, lop-sided grin, vaguely vampiric teeth, dry wit and youthful soulfulness.» Thompson est un fabuleux portraitiste. Tous les mots qu’il choisit sont jouissifs.

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             Quand George Martin rencontre les Beatles pour la première fois, il commence par tenter de les mettre à l’aise et leur dit : «Let me know if there’s anything you don’t like» et le roi George lui sort aussi sec : «Well I don’t like your tie for a start.» Il faut entendre ça avec l’accent de Liverpool qui est un peu gras, mais moins que l’accent écossais. Et puis le succès arrive très vite, et quand le roi George revient séjourner chez ses parents, il doit circuler dans les pièces à quatre pattes pour ne pas être aperçu de la rue. Son père finira par mettre des volets sur le bow window. Tout reste férocement drôle chez le roi George. Un peu plus tard, alors qu’il est marié avec Pattie Boyd, il laisse la fenêtre de la chambre ouverte pour que ses chats Rupert et Corky puissent entrer et sortir, mais une nuit, George et Boyd se réveillent car ils entendent des bruits bizarres sous leur lit : effectivement ! Ils découvrent «two girls hiding under their bed.» Des fans ! La pire calamité du XXe siècle. Dans Chronicles, Dylan en parle comme d’un traumatisme.

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             Thompson épingle encore le roi George au temps de Sgt. Pepper’s : «Fitted up in Sgt. Pepper’s vibrant satin suit, Harrison’s face in photographs is frequently a picture; he wears the same look of wounded dignity as a dog forced to wear a dress.» Thompson l’épingle encore dans Magical Mystery Tour filmé en partie in Devon & Cornwall, mais aussi à Londres - His inscrutable expression as he sits in Paul’s Raymond’s Revue Bar watching a striptease act makes his thoughts hard to discern, but it was certainly a long way from levitation yogis - Car oui, le roi George est déjà entré en spiritualité orientale. Il va d’ailleurs développer ça très sérieusement, et durant les early seventies, nous dit Thompson, «he would ping-pong back and forth between the sacred and the profane, going slightly further in either direction each time. The inhabitants at Friar Park would tiptoe aound asking, ‘has he got his hands in the bean bag or the coke bag?’ says O’Dell.»

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             Le roi George adore aussi le gros bordel. L’O’Dell rappelle qu’il n’était pas forcément très discret quand il flirtait avec les femmes des autres : «Like with Ronnie Wood’s wife, he was very blatant about that, he would flirt with her right in front of Pattie. To complicate matters further, Boyd embarked on a brief fling with Wood.» Même les histoires de cul sont hilarantes avec le roi George. Il se tape encore Maureen, la femme de Ringo. Au jour de l’an, il dit à Pattie : «Let’s have divorce this year.» Et en janvier 1974, il déclare à Ringo, en présence de Pattie et Maureen : «I’m in love with your wife.» - Starr was distraught, muttering ‘nothing is real, nothing is real». Lennon later described it as ‘incest’ - T’es forcément écroulé de rire en lisant tout ça. Et c’est pas fini : Clapton raconte que le roi George le prend un soir à part pour lui demander de coucher avec sa femme Pattie, «so that he could sleep with her sister Paula.» Tout ça n’est que du pur Monty Python.

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             Tout le monde sait que Clapton a fini par barboter Pattie Boyd, mais il est bon de rappeler ce que le roi George, dans son immense mansuétude, lui a dit pour le mettre à l’aise : «If you want her, take her. She’s yours.» Et Thomson d’ajouter : «There was after all a lot of swapping going on, and it seemed to go against the spirit of the times to care too much.» Thompson devient diabolique. Il profite de la moindre occasion pour glisser des réparties fabuleusement drôles. Tout cela n’empêchera pas le Clapton de culpabiliser. Harrison : «Eric had the problem. Everytime I’d go and see him, he’d be really hung up about it, and I was saying, ‘Fuck it, man. Don’t be apologising,’ and he didn’t believe me. I was saying ‘I don’t care.’» Pour la petite histoire, Clapton et Pattie vont se marier, puis ils vont divorcer en 1988, parce que Clapton avait commencé à faire des gosses à droite et à gauche (Pattie Boyd ne pouvait pas en avoir), il eut notamment une fille avec Lory Del Santo que le roi George va bien sûr prendre un malin plaisir à baiser. Elle sentit d’ailleurs chez le roi George l’ombre d’un ressentiment envers Clapton : «It could have started as a payback day

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             L’autre personnage central du big book, c’est Friar Park, à Henley-On-Thames, 40 miles west of London - A 120-room late Vitorian oddity - Tout est très spécial dans cette baraque qui correspond tellement au roi George : «All the light switches were monk’s faces, activated by clicking the nose; the walls were orned with puns, aphorisms, axims and proverbs, several of which found their way into Harrison’s conversation and eventually his songs. Every new corner seemed to reveal some new whismsical delight, but there was a dark, shadowy intrigue to the place as well. Friar Park was, in many ways, the ultimate expression of Harrison’s worldview. How could he not love it?».

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             Au tout début des Quarry Men, Lennon ne voulait pas du jeune George. Trop jeune. On est en 1958 et George a 15 ans. C’est McCartney qui insiste pour le garder. John Lennon est déjà très impressionnant, il baise des gonzesses, il boit et il se bat, «and very much his own man: agressive, charismatic ans unpredictable.» Quand le jeune George fait des compliments à Lennon sur sa copine Cynthia, ça donne un truc du genre : «I think Cyn’s great, but there’s one thing wrong. She’s got teeth like a horse.» Pur jus d’Harrison. Le gros atout du jeune George, c’est qu’il sait accorder une guitare. Bramwell : «John had no idea, he tuned it like a banjo.» Mais au fond, George préfère rester un supporting artist. Il voit bien que John et Paul «were instigators, leading men.» Il a 17 ans quand il devient «a full-time musician» - Nine-to-five never came back into my thinking - Sa première guitare électrique est une sunburst Futurama III, une copie de Strato fabriquée en Tchécoslovaquie.

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    (à Hambourg)

             Entre 1960 et 1962, ils jouent à Hambourg. C’est là qu’ils deviennent les Beatles. Ils nouent des liens avec Astrid Kirshnerr et Klaus Voormann, des fans de l’existentialisme sartrien, en connexion avec Juliette Greco, Man Ray et Cocteau. Les coiffures viennent de là : «forward-brushed Parisian cuts». Lennon lit alors énormément, il écrit des tas de chansons, mais aussi des poèmes et des pièces de théâtre. Ils jouent un moment avec les pseudos : McCartney opte pour ‘Paul Ramon’, Sutcliffe pour ‘Stuart de Stael’, George pour ‘Carl Harrison’, en hommage à Carl Perkins, et Lennon reste John Lennon.   

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             Ils reviennent en héros à Liverpool. Harrison : «We went down a bomb.» Sam Leach : «Even the Teddy boys stopped fighting.» Pour remplacer Sutcliffe qui est resté à Hambourg, il faut que l’un d’eux se dévoue pour jouer de la basse. John et George, pas question. C’est McCartney qui se dévoue. En 1961, Harrison range sa Futurama et se paye une Duo Jet Gretsch de 1957 pour 75 £. Il explique que les Beatles ont développé leurs harmonies vocales en adoration pour les Shirelles et les Ronettes. Pendant une tournée américaine, at the Fenton Music Store de Mount Vernon, George se paye «a fireglo red Rickenbaker 425» pour 400 $. Il achète aussi quelques albums, dont le Green Onions de Booker T & The MGs et quelques albums de Bobby Bland. Puis il va se payer une autre Ricken, une douze, pour 900 $.

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             Quelque part dans le torrent du book, McGuinn révèle un détail qui va faire plaisir à Damie Chad : «The first thing both George and I ever learned was the riff from Gene Vincent’s ‘Woman Love’».

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             L’autre grande force de ce big book, c’est bien sûr l’évocation de la Beatlemania. Thompson commence par résumer Brian Epstein en deux lignes : «Epstein was well-off, well-heeled and almost terminally bored. He detected something intangible in The Beatles which sparked his interest.» Epstein devient leur manager en 1962. Encore une fois, c’est fabuleusement écrit.

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             Les Beatles explosent littéralement - The Beatles were operating at a level far beyond the standards demanded of pop ephemera - Thompson parle d’un «Hard Day’s Night bristled with exuberance, confidence, (cockiness actually - and with good reason) and a sense of uncomplicated accomplishment - Il parle même de «most imperious of all imperial phases» et il a raison. Hormis Dylan, personne n’a jamais égalé l’ampleur artistique des Beatles. D’ailleurs, en 1964, les Beatles écoutent The Freewheelin’ Bob Dylan dans leurs chambres du George V à Paris. Mais en même temps, la Beatlemania devient un cauchemar pour le roi George - a horror story... awful... manic... crazy, a nightmare - Thompson revient longuement sur ce phénomène unique dans l’histoire de la culture moderne. En 1965, le roi George refuse de continuer à tourner. Mais ils font une dernière tournée mondiale en 1966 et c’est la folie. C’est entre 1964 et 1966 qu’ils atteignent leur pic avec Rubber Soul et Revolver. Sur Rubber Soul, George a deux compos, «Think For Yourself» et «If I needed Someone» - the generally accepted as George Harrison’s best composition to date - En 1964, il se paye un ranch-style bungalow à Claremont Drive in Esher pour 20 000 £. Quand Pattie Boyd épouse le roi George, les fans la prennent pour cible : en 1965, devant l’Hammersmith Odeon, des gamines jalouses la frappent et lui crachent dessus. Quand ils tournent en Australie, Lennon raconte que les Beatles se retrouvent en plein Satyricon. Tout le monde partouze. Ils jouent leur dernier concert en août 1966 au Candlestick Park de San Francisco. 25 000 personnes qui hurlent. Sur le trajet du retour vers Los Angles, le roi George dit aux autres : «Well that’s it, I’m not a Beatle anymore.» C’est là qu’ils décident tous les quatre d’arrêter les frais. George a tort et il a raison. Le groupe va continuer d’exister.

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             Le roi George va très peu participer à l’enregistrement de Sgt. Pepper. Ça ne l’intéresse pas du tout : «It became an assembly process - just little parts and then overdubbing - and for me it became a bit tiring and a bit boring.» Puis les Beatles vont aux Indes chez le Maharashi. George et John arrivent les premiers. Ils sont les seuls à voir l’intérêt d’une quête spirituelle, surtout depuis qu’ils ont commencé à tripper sous acide. McCartney ne s’est mis à l’acide qu’un an plus tard, mais il préfère rester en dehors de tout ça. Quant à Ringo, il s’est pointé aux Indes avec une valise pleine de baked beans et une autre pleine de réticences. En plus des quatre Beatles, le Maharashi accueillait à Rishikesh Mike Love, Donovan, Mia Farrow et sa frangine Prudence («Dear Prudence»), Joe Massot et le flûtiste Paul Horn - This was dropping out, Sixties pop star style - C’est aussi à Rishikesh que les quatre Beatles, extrêmement décontractés, ont commencé à composer une vingtaine de cuts qu’on va retrouver sur le White Album. Ils s’inspirent aussi de la simplicité de John Westley Harding qui vient de sortir. À cette occasion, le roi George compose «Sour Milk Sea» et «While My Guitar Gently Weeps». Mais le rêve ne dure qu’un temps. Ringo est le premier à quitter l’Inde, suivi de McCartney. John et George restent pour méditer.

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             En mai 1968, le roi George accueille ses trois amis chez lui à Esher pour enregistrer les démos des cuts qu’ils ont composés à Rishikesh. Ce seront les fameuses Esher demos dont on a déjà parlé ici, et donc les cuts qu’on va trouver sur le White Album, l’un des joyaux de la couronne. Le jeune assistant de George Martin, Chris Thomas (21 ans), sera l’ingé-son et le producteur du White Album. Comme chacun sait, c’est lui qui va aussi produire Nevermind The Bollocks. La présence de Yoko amène de la tension. Elle reste assise près de John et lui murmure des trucs dans l’oreille. Se sentant déconsidéré, Ringo quitte le groupe. Mais il revient.

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             Les Beatles vont crever. George et Paul ne s’aiment pas trop. George ne peut pas schmoquer Yoko - George could not stand to be in the same room as her. She was interfering with everything - with John, with the Beatles - Un jour, Lennon dit à McCartney : «You’re not annoying me. You don’t annoy me any more.» - It was the language of a dead mariage transposed in a dying band - Puis George et John finissent par clasher. George annonce qu’il quitte le groupe et Lennon lui dit : «When?». «Now!». Alors Yoko Ono devient provisoirement la quatrième Beatle et s’en va hurler dans le micro. En avril 1970, McCartney annonce dans la presse qu’il quitte les Beatles - Harrison was long gone in body and soul.

             Ted Templeman évoque des confidences que lui aurait faites le roi George et qu’il ne peut révéler, mais il en révèle une quand même : pour George, le jour où Lennon a amené Yoko en studio, ce fut la fin des Beatles.

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             Le roi George attaque sa carrière solo avec All Things Must Pass. Il s’entoure de Badfinger, Billy Preston, Ringo, Frampton, Klaus Voormann, Alan White, Ginger Baker, Tony Ashton, Dave Mason, Bobby Keys & Jim Price, Gary Wright et Gary Brooker. Totor produit. Le roi George apprécie «the sheer, over-the-top power and eccentricity of the sound.» C’est selon Bobby Keys le mariage de deux personnalités opposées - Phil was energetic and nervous, and George was laid-back and let-it-come-easy - Le roi George sourit en permanence, alors que Totor semble possédé. On lui interdit de ramener son flingot en studio, alors ça l’énerve. Mais c’est lui qui produit «My Sweet Lord» - It was a wonder created in real time. The multidinous backing vocals and slide guitar were overdubbed. Everything else is live - On qualifie alors la prod de Totor de wagnérienne, «the music of mountain tops and vast horizons». Avec All Things Must Pass, le roi George est monté si haut «that he couldn’t reach it again.» Bobby Whitlock : «He didn’t have to make another record.» Seule ombre au tableau : on reproche au roi George d’avoir pompé l’«He’s So Fine» des Chiffons pour «My Sweet Lord». Le roi George répond que ce n’est pas exactement la même mélodie. Mais il y aura un procès. Le roi George va très mal le vivre : «It’s difficult to just start writing again after you’ve been through that. Even now when I put the radio on, every tune I hear sounds like something else.» 

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             Chaque fois que tu ressors All Things Must Pass de l’étagère, t’es frappé par la magie d’«I’d Have You Anytime», frappé par l’océanique du son, frappé par l’ampleur biologique du Totor Sound. Et dès les premières mesures de «My Sweet Lord», t’as l’enchantement, la profondeur de champ, les notes magiques et des chœurs qui font Hallelujah. Et ça se développe à coups d’I really want to see you Lord. Totor et le roi George t’offrent tout simplement la grandeur du monde. Encore un hit fantastique avec «Wah Wah». C’est Totorisé à l’extrême. Puis le roi George sombre dans la mélancolie avec «Isn’t It A Pity», mais une mélancolie visitée par des poux enchantés. Totor aménage des résonances et t’as une fin de cut grandiose. Encore de la fière allure en B avec «What Is Life», c’est plus pop, mais avec un fantastique développement de basse et de tambourins. On reste dans l’enchantement déterminant avec «If Nor For You». Diable, comme les poux du roi George sont beaux ! La qualité baisse un peu en B, il faut attendre «Awaiting On You All» pour renouer avec toute la Totorisation du monde. Ah quelle prod et quelle fantastique énergie de la pop ! En D, on se prosterne devant «Hear My Lord». le roi George élève la mélancolie Totorisée au rang d’art majeur. Les accents mélodiques t’harponnent. Totor a mis le bassmatic de Klaus Voorman en avant du mix. En E, il fait écouter le «Thanks For The Pepperoni» attaqué à la Chucky Chuckah. Diable comme ça joue et comme ils sont furieux !

             Le roi George passe comme chacun sait par une grande phase transcendentale, il se lève avec le soleil et passe la journée à méditer. Un jour, il décide de descendre en bagnole au Portugal, il ne parle ni le français, ni l’espagnol ni le portugais, mais ça n’est pas grave - You know, once you get chanting, then things happen transcendentally - Le roi George chante pendant des jours et même pendant des semaines, dit Klaus Voormann.

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    (Featurin' George Harrison  slide guitar)

             Parmi les habitués de Friar Park, on compte Legs Larry Smith, Jon Lord, Joe Brown, Mike Moran, Herbie Flowers, Gary Moore, Alvin Lee, Mick Ralphs et Dave Edmunds. Le roi George a gardé des goûts très classiques.

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             Son deuxième album solo sera Living In A Material World. Il l’enregistre au FPSHOT (Friar Park Studios Henley-On-Thames). Il fait venir Totor, mais Totor n’est jamais là. Le roi George est obligé d’aller le déloger de sa chambre d’hôtel. Alors Totor siffle 18 cherry brandies et se pointe. Finalement, George est obligé de produire seul - George was an accomplished producer but certainly not in Phil’s league - Totor produit néanmoins «Try Some Buy Some», un cut rescapé des Ronnie Spector sessions en 1971. Pas de Wall Of Sound sur cet album, juste Klaus Voormann, deux mecs au beurre (Jim Keltner et Ringo), plus Nicky Hopkins et Gary Wright. Le roi George gratte des coups d’acou en open tuning, «creating some of the finest work of his career.» En note de bas de page, Thompson indique que Bowie va reprendre «Try Some Buy Some» en 2003 sur Reality, en hommage au roi George, après sa disparition. 

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             Quand t’ouvres le gatefold de Living In A Material World, tu vois le roi George et ses amis attablés au beau milieu de l’immense parc de Friar Park. Vu l’allure de la table et du roi, on pense bien sûr au dernier repas du Christ. Au fond, on aperçoit une limousine et son chauffeur debout, et à gauche, une nurse avec une poussette. C’est en B que tu croises la piste de l’un des plus beaux hits du roi George, «Try Some Buy Some», qu’a aussi enregistré Ronnie Spector. C’est l’hit interplanétaire par excellence. C’est l’un des fils d’Ariane de la Beatlamania. Pas surprenant que Bowie l’ait adoré. Totor produit alors ça devient surnaturel, grandiose, porté par de gigantesques nappes de violons. On trouve l’autre hit du Material World en ouverture de balda, «Give Me Love (Give Me Peace On Earth)» : pure gelée royale, le roi George atteint son zénith et les poux s’écroulent comme une cascade de diamants. On se régale encore du joyeux «Don’t let Me Wait Too Long», il y a va à l’how I miss you.

             À suivre...

    Signé : Cazengler, Georges Harissa

    George Harrison. All Things Must Pass. Apple Records 1970

    George Harrison. Living In A Material World. Apple Records 1973

    Graeme Thompson. George Harrison: Behind The Locked Door. Omnibus Press 2016

     

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    AROUND THE SHACK RECORDS PRESENTS

    JAKE CALYPSO & BUBBA FEATHERS

    TRIBUTE TO CHARLIE FEATHERS

    (ATSRCD10 / 2025)

    Bubba Feathers : lead guitar /  Jake Calypso : vocal, guitar / Stéphane Bihan : upright bass / Robert Polk : drums.

             Enregistré au studio Sun, Memphis, 09 / 10 /2025.

    Avec les Hot Chikens Hervé Loison a déjà rendu hommage à Gene Vincent, Little Richard, Johnny Burnette et Buddy Holly. N’oublions pas non plus ces soirées spéciales consacrées à Elvis. Nous avons en cette liste une bonne partie de la phalange des pionniers du rock largement reconnus et encensés par tous ceux qui aiment le rock’n’roll. Ce sont-là des tributes rendus à des idoles confirmées, le nouveau tribute à Charlie Feathers nous agrée d’autant plus qu’il s’agit d’un artiste émérite que le succès n’a pas couronné. Comment ne pas être surpris en se rendant sur discogs de s’apercevoir que si son premier 45 tours est sorti en 1955, son premier album date de 1974 ! Tout un symbole. Il est vrai que dans les années qui suivirent sortirent des albums souvent  concoctés par des amateurs fortement concernés qui se sont efforcés de tirer son œuvre de l’ombre.

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    L’on peut s’interroger sur le phénomène d’occultation qui a frappé Charlie Feather. Certes il n’est pas le seul. Des centaines de chanteurs et de musiciens qui furent reconnus en leur temps, qui eurent même un succès éclatant, sont aujourd’hui oubliés. L’oubli recouvre peu à peu leur mémoire. Dans son livre Lost Highway, Peter Guralnick, le titre résume à lui seul le thème de son ouvrage, son sous-titre Sur les routes du Rockabilly, du Blues & de la Country Music nous paraît encore plus explicite. Il s’applique à merveille à Charlie Feather  qui bénéficie d’un chapitre à part entière. Le book est paru en 1979, les années fastes du rockabilly, ne sont plus qu’un invraisemblable souvenir. A tel point que Guralnick éprouve le besoin d’aller à la rencontre de ces légendes. En voie d’effacement.

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    C’est à Memphis que Guralnick rencontra Charlie Feathers. Le titre du chapitre : Le dernier des rockabillies, sonne un peu comme le dernier survivant d’une époque révolue. Tout cela n’empêche pas Nicolas que le Rockabilly n’est pas mort. Charlie Feather prend la parole. Peut-être dit-il moins qu’il ne dit. Mais si l’on met de l’ordre dans ses propos l’on peut saisir la logique des événements. C’est Junior Kimbrough, un métayer noir, à l’époque un inconnu, il ne fera son chemin que bien plus tard, qui lui apprend la guitare et lui assure qu’il est fait pour chanter le blues. Feathers est plutôt branché Bill Monroe et bluegrass. Mais il avoue être incapable de jouer cette musique. En fait il n’aime pas le country. D’ailleurs, d’après lui, ceux qui jouaient le mieux le bluegrass ce sont les noirs. Sont bien plus violents que les blancs dans leur approche. Feathers arrive chez Sun avant Presley. Il se targe non pas d’avoir tout appris à Sam Phillips, mais presque. Phillips n’est pas chaud pour sortir des disques de Feathers. Il lui reproche de sonner trop rhythm’n’blues… Il n’avait peut-être pas tort Phillips. Plus tard, raconte-t-il, les gens du métier, dont Sam, lui conseillent de se mettre au country. Il a une voix idéale pour. Oui mais lui il n’aime pas le country. Sur un coup de tête, il quitte Sun, est-ce une erreur… Toujours est-il qu’il n’a jamais percé.

    Tous ces éléments Guralnick les raconte bien mieux que moi. J’en tire une conclusion personnelle : lorsque l’on écoute les rockabillies les plus sauvages de Charlie Feathers, il est sûr que ce sont d’extraordinaires pépites du genre. Des monstruosités. De redoutables capharnaüms, si on y prête une oreille attentive, l’on est abasourdi par l’incroyable grouillance sonique, ça court, ça bouillonne, ça se heurte, ça se rambarde de tous les côtés, mais Feathers tient l’attelage d’un vocal de fer. Une profusion insolente et une rythmique imparable. Pour résumer, voici un rockabilly qui dégage des relents de festivités noires… Certes Sam Phillips cherchait des blancs qui chantent aussi bien que les noirs, mais pas plus noir que blanc. En un sens Charlie Feathers était en avance sur son temps. Ce soir-là sur scène il est accompagné d’un guitariste qui se nomme Bubba. Feathers. Son fils.

    Stéphane Bihan : upright bass / Bubba Feathers : lead guitar / Jake Calypso : vocals, guitar / Rodney Polk : drums.

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    Sur la couve Jake Calypso et Bubba Feathers en frères d’armes, derrière eux en sous-impression, le portrait tutélaire de Charlie Feathers jeune et souriant donne l’impression de les surveiller depuis le paradis des rockers.

    That certain female : étrange impression, cette interprétation permet de redécouvrir et de mieux comprendre l’original de Charlie, le thème en est simple le gars cherche sa femme fatale, qu’il ne trouve pas, le morceau est donc erratique, ça barjote un peu dans sa tête, mais cette version plus resserrée, est davantage jouissive en le sens où les différentes saccades désespérées de l’original sont ici comme calquées sur les diverses séquences d’une consommation érotique. Very hot. Bottle to the baby : paroles foutraques à double et triple sens, prennent un pied terrible tous ensemble à donner le biberon, guitare incisive de Bubba à petites giclées, Jake se pourlèche les babines de ses bégaiements insistants, la section rythmique veille à ce que l’administration de la chose soit bien faite. One hand loose : comme par un fait exprès un enregistrement de chez King Records, c’est fou ce que l’on peut faire (ou pas) avec une main, en tous cas Jake prend son pied, module son vocal comme le loup de Tex Avery, Bubba vous pond un petit solo à damner les seins des demoiselles, z’ont le son qui gronde et qui vous emporte. Stutterin’ Cindy : pas étonnant  que Jake ait choisi ce morceau, c’est à croire que Charlie Feathers l’ait écrite pour lui, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le vocal rockabilly, ne le cherchez pas ailleurs, Bubba vous envoie de ces rafales de guitare à décorner les long horns tandis que Jake vous minaude la minoterie vocalique de bien belle manière. L’est dans son élément, l’aboutissement de son travail depuis des années. That certain female : la brièveté du rockabilly est un des ses traits fondamentaux, frapper vite et fort, se retirer au moment de la plénitude atteinte. Cette extended version du premier  titre n’est pas aussi étendue que l’on pourrait l’accroire, Jake déblatère mais n’oublie pas de se taire, pesé, enveloppé, vous repartez tout sourire avec ce beau morceau de barbaque saignante.

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             Cette revisitation de l’œuvre de Charlie Featherss est une parfaite réussite. Nos quatre zigotrocks sont en même temps très près de l’esprit feathersien et en même temps un peu à côté, ils ne l’imitent pas, ils ne copient pas, ils le prolongent.

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             Ces quatre morceaux, sont également réunis  sur un 45 tours, tout ce qu’il y a de plus vinylique, suscitent envie de réécouter Charlie Feathers. Sur le CD, Jake  Calypso devance votre souhait à vous offrant douze titres du dernier des rockabillies à écouter. Vous ne serez plus étonnés de savoir que nombre d’amateurs éclairés  classent  Charlie en pole position rockab..

    Bonus Traks : Charlie Feathers selection by Jake Calypso :

             Un choix personnel. Nous le respectons. Pas question pour nous de pinailler, comment à la place de tel titre, n’aurait-il pas mieux valu pour telle ou telle raison proposer celui-ci…

    Milkcow blues : tout le monde de Robert Johson à Aerosmith a chanté ce morceau créé par Kokomo Arnold. Bonne idée une fois que l’on a lu le book de Guralnick. Charlie nous en donne une version rustique, rythmée sans surprise, seule l’intro est originale, bien sûr il joue sur les intonations de sa voix, une batterie un peu ennuyante, agréable à écouter mais pas inoubliable. Fraulein : (Rien à voir avec la chanson d’Eddy Mitchell au titre similaire, l’original est de Bobby Helms). Après le côté blues, le versant country. Rockabilly et country ont toujours entretenu des rapports incestueux. Pour beaucoup de rockabilly men, le country a servi de base arrière les années creuses… N’ai jamais apprécié ce morceau, Charlie fait le job. Rien à lui reprocher, rien à encenser. Frankie and Johnny : un morceau qui vient de loin, l’air daterait de 1830 (au moins), ce qui est sûr c’est que dans la bonne ville de Saint-Louis Frankie Baxter à bien tué par jalousie son amant en 1899. Charlie l’a enregistré en 1956 chez Sun. Un régal, Charlie nous conte une histoire, la guitare sert de décor, la voix de Charlie crée le suspense. Un véritable film musical. Corrine Corrina : enregistrée pour la première fois en 1928 par Bo Carter, elle a connu de multiples adaptations, bonne fille Corrina se plie à tout : blues, jazz, country, rock’n’roll, folk, cajun… Charlie l’enregistre aussi pour Sun. Charlie y va sur la pointe des gencives, il boppe légèrement, il essaie, il réussit, c’est après être parti de Sun qu’il amènera ce style à une perfection inégalable ; Coackroach : ( c’est en écrivant le mot que je m’aperçois qu’il est très proche de Cucaracha, et que tous deux signifient cafard) très bel instrumental, la guitare sonore de Charlie, qui se contente d’éructer et de pousser des soupirs de contentement, serait-ce un rapport  explicatif mais en espagnol cucaracha désigne aussi une cigarette de marijuana. Why don’t you : méfiance, ce genre de titre sent le slow, surprise, hop on plonge en plein bop, Charlie peaufine son bop, ce n’est pas encore la grande dégelée, c’est léger comme une cavalcade de poulains en goguette, ça passe dans le gosier comme un vin fruité, on en reprend quelques verres. Can’t hardly stand it : encore un Record King 56, monstrueuse sonorité et ce vocal qui rampe comme un chat insatisfait sur un toit brûlant, le pauvre Charlie n’y tient plus mais nous on aimerait qu’il reste sur sa faim toute la nuit, ce n’est que nous soyons cruels, mais ces hoquets sur la faim du morceau, ils sont terriblement jouissifs. Tongue tied jill : un de mes morceaux

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    préférés de Charlie, ce n’est pas par hasard que Jake l’ait choisi, quelle maîtrise, quelle aisance et quelle claque, elle ne sait pas trop ce qu’elle veut, oui mais Charlie il voulait simplement inscrire un hit définitif. Wild wild party : aux innocents la bouche pleine. Une surboum déjantée certes mais Charlie vous raconte cela comme s’il était en train de lécher une glace à la fraise, un vocal ébouriffant, il minaude, il s’amuse, il prend son temps, vous êtes suspendu à ses lèvres, un morceau à déguster à la petite cuillère, mais un chaudron de fausse innocence et d’excitation. Gone gone gone : je ne sais pas comment était Carl Perkins quand il a écrit ce morceau, en tout cas il était bien parti, remarquons que Charlie devait être sous emprise de l’esprit du rockabilly, quel festival, chante comme s’il était six à lui tout seul, le vocal part de tous les côtés, même la guitare boppe à mort, le genre de tintamarre dont vous risquez de ne pas en  sortir vivant. Si vous pensez que vous vous en êtes tiré sain et sauf, vous vous trompez. Hu huh honey : commence tout doux, surtout ne sautez pas la piste, tout dans le vocal, la grande démonstration, tous les articles en magasin sont passés en revue, tout ce qu’il faut faire et tout ce qu’il ne faudrait pas faire. Bottle to the baby : un dernier pour la route. Doit avoir mis un steak haché dans le biberon. Du grand art. Inoubliable.

             L’a pas établi sa sélection au hasard, le frère Jake, ne dites pas qu’il a réservé les meilleurs morceaux pour la fin, ce qui serait vrai et totalement faux. Avec ces douze morceaux il a cherché à tracer les limites du rockabilly, son origine et comment il s’est bâti, petit à petit, comment chacun a transformé les rudiments de base, comment il les a pliés à sa guise et adaptés à sa manière. Sont toute une génération à avoir œuvré à cette création collective. Ce qui est sûr c’est que Charlie Feathers en est un des maillons les plus représentatifs.

    Damie Chad.

            

     

    *

    Parfois il vaut mieux commencer par le début, du moins un semblant de commencement même si cela ne correspond pas à l’itinéraire du chemin emprunté.

    HARES ON THE MOUNTAIN

    BAND IN A BOX   

    MILES OF MUSIC

    Rhodhes IslandLake Winnipesaukee NH

    (Island CampJuin 2019)

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             A première vue pour la montagne vous repasserez, par contre les lièvres ça pullule. Sur la scène. Au moins une dizaine. Top départ, l’on se croirait dans un orchestre symphonique, faut dire qu’avec contrebasse, violon , violoncelle plus deux ou trois claviers sur le côté, question couleur orchestrale ils peuvent faire illusion, d’autant plus qu’ils y vont tout doux, si doux qu’ils s’arrêtent, la caméra se focalise sur une gamine, autour d’elle doivent avoir au minimum trois fois son âge, des adultes, alors la fillette, on la sent seulette, tout juste si elle ose effleurer ses cordes, elle est la seule à jouer, elle semble hésiter, prend son courage à deux mains, elle se rapproche du micro, petite fille avec petite voix, son timbre s’affirme, les adultes consentent çà l’accompagner, légèrement, petit à petit tous ensemble, elle se sent rassurée, ils ne la lâcheront pas, ils sont là, ils l’entourent, ils la soutiennent, elle a la partie la plus difficile à assurer, le morceau s’achève. Silence retentissant. On la plaint, on a envie de l’embrasser pour l’encourager, un cri ‘’ Encor !’’ suivi d’applaudissements, les musiciens enthousiastes perdent leur statut d’adulte. La caméra travelingue sur les spectateurs, la salle est petite – ressemble un peu à nos Mille-Clubs pompidouliens – le public  frappe des mains, à peine une quarantaine. L’mage s’estompe pour laisser place aux noms des musiciens :

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    Zacharia Hickman : basse / Chris Critter Eldridge : guitare / Charlie Rose : pedal steel / Isa Burke : fiddle / Christopher Pappas : keyboards / Val Thompson : violoncelle / Trey Boudreaux : drums / Bat Clapham : organ.

             En tête de la liste : vocal et banjo : NORA BROWN.

    Miles of music organise régulièrement des rencontres encore amateurs de musique traditionnelles qui désirent progresser, s’entraider, s’encourager, apprendre, peut-être même devenir professionnels.

             Pour la petite histoire, Hares on the Mountain est une chanson née en Angleterre dans le Somerset, retranscrite vraisemblablement au dix-neuvième siècle, comme tant d’autres elle s’est  répandue au Canada et aux Etats Unis. Il en existe bien des versions différentes… Les paroles proposent une version bien délurée de la sexualité… Nos ancêtres professaient parfois des idées peu traditionnelles…

             Sur sa chaîne YT Nora Brown a stocké plus de cent cinquante de ses apparitions publiques. Elle n’a que six ans lorsque  Schlomo Pestcoe lui donne ses premières leçons d’ukulélé. Schlomo est un vétéran de la scène folk new yorkaise qui va l’initier aussi à la guitare, au violon, à la mandoline et au banjo… On la voit grandir au fil des années. L’écoute de ces vidéos se révèle être un magnifique parcours dans le répertoire traditionnel américain. De toutes ses vidéos nous mentionnerons que Rye Whiskey into Litlle Birdie, enregistré en 2018, à Lexington dans le Kentucky.  Une démonstration, au

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    sortir de l’enfance, la voix est encore verte, le jeu de ses doigts déjà affirmé mais encore un peu mécanique. L’on sent une volonté farouche, une virtuose en herbe vigoureuse, son chemin est déjà tracé dans sa tête.

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             C’est en allant sur Western AF que voici quelques jours j’ai pour la première fois découvert Nora Brown. Une vidéo pas très longue. Deux morceaux en quatre minutes. Sans concession. Ce n’est plus une petite fille, une jeune femme, dépasse tout juste la vingtaine. Concentrée, fermée au monde, toute son attention accordée à son banjo. Vous n’entendrez que lui, le dernier morceau est comme par hasard un pur instrumental, le premier intitulé Bertie’s Mae Chilly Winds est un  hommage à Bertie Mae  Dickens (1902 -1994), né en Virginie mais ayant vécu toute sa vie dans le Kentucky, dans le bourg d’Eunice, il fait partie de ses agglomérations qui ne sont rattachées à aucune municipalité. Autrement dit, si je comprends bien, un trou perdu de chez perdu. Elle est issue d’une famille de musiciens, Caudill est son nom de jeune fille, son père et ses trois frères furent des banjoïstes et des fidllelistes renommés. Elle-même jouait du banjo, il subsiste quelques documents audio dans une poignée de centres folkloriques plus ou moins privés. Je n’ai réussi à trouver que deux vidéos sur YT peut-être quelques autres sont dissimulées sur Les 1700 vidéos de la chaîne Whitetop Music. La seconde est pratiquement identique. Droite et sèche comme un I.

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    Vieille grand-mère, elle eut dix enfants, l’on sent la poigne de fer sous le gant de velours. Sur la seconde vidéo Sugar Hill, elle est accompagnée par Alice Gerrard, née en 1934. L’on ne voit que la volute de son violon. Nora Brown a étudié avec Alice Gerrard. L’on ne comprend rien à cette musique si l’on ne tient pas compte qu’elle est avant tout une musique de transmission même si beaucoup la considèrent comme une tradition figée en elle-même. Très souvent au bas des vidéos de Nora Brown est spécifiée la mention : ‘’ learned from’’ ici : Brat Leftwich. Aune fioriture, la caméra se rapproche souvent des doigts de Nora, parfois la caisse du banjo, son visage  ne vous sourit pas, les yeux fermés, elle suit le fantôme de quelque chose qui remonte à beaucoup plus loin qu’elle et dont elle est la servante. Les notes s’égrènent comme des grains de maïs qui résonnent sur le fond d’une cuvette de fer blanc, parfois ils tombent un par un en se suivant, sur l’instrumental en fait la continuation du premier, elle murmure quelques mots sur la première partie, une berceuse pour un bébé, un geste ancestral que la modernité a oublié, mais sur la fin c’est une forte pluie qui s’abat sur le sol asséché d’un champ de maïs.

             Normalement j’aurais dû me pencher sur un des quatre albums enregistrés par Nora Brown, mais en accord avec la philosophie de cette musique, j’ai décidé de faire l’école buissonnière, puisque tout est filiation, compagnonnage, rencontre, et amitié j’ai fixé ma préférence sur une vidéo ou Nora Brown chante et joue en compagnie de Stephanie Coleman.

    TINY DESK CONCERT

    NORA BROWN & STEPHANIE COLEMAN

    (NPR / 24 - 10 - 2023)

             Pas étonnant que Nora et Stephanie se soient rencontrées. Deux générations différentes mais qui se suivent de près. Une dizaine d’années à peine les sépare. Des profils similaires. Stephanie provient de Chicago. Son père qui est lui-même violoniste lui enseigne les rudiments dès l’âge de huit ans. Elle baigne dans un milieu folk. Elle est vite repérée à l’âge de douze ans elle est en quelque sorte prise en main, et côtoie les meilleurs violonistes. Elle suit des études musicales, ce qui l’emmène à  visiter pour des reportages documentaires les plus vieux musiciens de Virginie et de Caroline. Elle produira aussi pour NRP des émissions sur les figures légendaires du folk et du bluegrass à commencer par Woody Guthrie et Bill Monroe. 

             Elle sera appelée à se joindre au groupe, uniquement féminin, Uncle Earl, elle participera en 2007 au très bizarre l’album Waterloo, TN (Tennessee) dans lequel  notre susceptibilité nationale se portera sur des titres comme Buonaparte, espèce d’irrespectueuse comptine de cour de récréation… Cerise sur le gâteau : producteur de cet opus : Robert Plant. Le cercle se referme, aurions-nous envie d’écrire. N’avions-nous pas déjà rencontré sur disque et sur scène  l’ancien chanteur de Led Zeppelin en compagnie d’Alison Kraus, une des figures majeures du bluegrass…

             Le décor de l’émission ne nous est pas inconnu. Nous avons déjà vu des émissions enregistrées dans le studio Tiny Desk Concert diffusé par la NPR.   La National Public Radio est le principal réseau de radiodiffusion non commercial et de service public des États-Unis. Ce n’est pas tout à fait un service public à la française. C’est une radio de droit privé, diffusée un peu partout, gratuite pour le public, alimentée par des contributeurs indépendants. Par les jours qui courent elle ne doit pas être encouragée par l’administration trumpiste. NPR est notoirement classée à gauche, disons démocrate pour être au plus proche de la terminologie ricaine.

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    Across the Rocky Mountain / The Old Blue Bonnet : les voici toutes deux dans le fouillis savamment organisé du minuscule bureau. Nora est affublée d’une casquette turquoise qui jure quelque peu avec tout le reste. Le morceau est de Roscoe Holcomb (1911 -1981), il fut un modèle pour Bob Dylan. Ouvrier, mineur, musicien (banjo, harmonica, guitare,) compositeur, interprète, maître d’un répertoire qui mariait autant les traditionnels blancs que le blues noir. Deux filles un micro.  Nora concentrée, légèrement en avant sur son banjo, les rares fois où elle lève la tête, l’on a la chance d’admirer  passes yeux bleus, fiddle en main Stephanie se tient droite, souvent elle sourit, Nora a pris le chant, elle ne l’accapare, parfois c’est Stéphanie qui prend le relais mais le plus beau, le moins rude, car entendez-vous le banjo crépite et martèle, c’est lorsque les voix se rejoignent ou que l’une chante et que l’autre fredonne, il est inutile de demander pourquoi elle ont choisi ce morceau, une chanson féministe, la jeune fille aux doigts de poupée et aux joues roses s’en vient sur le champs de bataille chercher son fiancé parmi les cadavre, elle le trouve, le prend dans ses bras pour l’amener chez le médecin qui le soignera, la fin du morceau est sublime, le fiddle vole comme un aigle et depuis la terre le banjo court sans se faire distancer… Nora prend la parole et explique qu’elles ont mélangé le morceau de Roscoe avec les harmonies de The Old Blue Bonnet, une vieille chanson anglaise.  Toutes deux avouent qu’elles connaissent Across the rocky Mountain depuis leur enfance mais que c’est en décidant de la jouer pour cette soirée qu’elles ont pris conscience des paroles… Elles ont changé d’instrument et s’apprête à interpréter une vieil air de Virginie : Lady of the lake : un pur instrumental, c’est fou comme elles ont l’air sérieuses quand elles jouent, se prennent-elles dans leur imagination pour la lady du lac, comment s’imaginent-elles, ou alors sont-elles seulement obnubilées par la musique qu’elles produisent, les traits de feu du fiddle, cette fois Stepanie se penche elle aussi sur elle-même comme si elle se mirait dans l’eau du lac arthurien, quant à Nora regarde-telle les cercles concentriques que font le clapotis de ses notes dans la profondeur des eaux mortes. Arrêt brutal. Applaudissement. La magie miroitante des ondes est brisée.  Copper keettle : ce morceau, comme le précédent qui lui donné son titre, sont tous deux sur un EP quatre titres paru fin juillet 2023 qu’elles ont enregistré ensemble. Avant de le débuter Stephanie explique  que Lady of the lake est de Parley Parsons (1902 - 1984) musicien

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    virginien qui a été un des derniers à jouer la musique des Appalaches de la manière même dont elle était jouée dans le pays où elle était née. Certes ajoutent-elles, grâce à YT le public peut avoir quelque idée de la manière dont on jouait cette ancienne musique, mais le mieux est encore de se rendre au Clifftop autrement nommé The Apallachian String Band Music Festival en Virginie de l’Ouest, il suffit d’arriver d’écouter ou de se mettre à jouer. Objet de discorde, Cooper Kettle est-il un morceau anonyme venu d’on ne sait trop où, ou un morceau de Albert Frank Beddoe composé autour des années cinquante. Si vous pensez que ce morceau vous plonge  dans un cossu intérieur de Nouvelle-Angleterre autour d’une bouilloire en cuivre en train d’infuser le thé du five o’clock, vous faites fausse route, le texte évoque la sereine et nocturne confection du whisky de contrebande, le fameux moonshine. Ne confondez pas bouilloire et alambic. Nora a troqué son banjo contre sa guitare. Le morceau a été repris par presque tout le monde.  Ce n’est pas un morceau facile. Je ne parle pas de difficulté musicale. Qu’est-ce que cette chanson, est-elle joyeuse ou nostalgique, difficile de se tenir sur cette ligne de crête, c’est peut-être Dylan qui embrasse le mieux les deux versants de la montagne, il réussit ce tour de force avec une inattendue et sublime orchestration, nos deux artistes optent pour la ballade mélancolique, juste un léger sourire une fois achevée, comme si elles voulaient cacher le regret des temps de l’innocence perdue.

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    Damie Chad.

     

    *

             En ce mois de mai 2026 le groupe a sorti un disque. Par ce mot je ne désigne pas un objet, disons un album numérique. Je ne le chroniquerai pas. Il me semble un peu raté – ceci est purement subjectif – et me paraît un peu long – cette impression est aussi subjective que l’avis précédent, ce qui n’empêche pas ce jugement d’être aussi teinté d’objectivité. Que voulez-vous l’adage est connu : l’éternité c’est un peu long, surtout sur la fin. Certainement, mais comment voulez-vous traduire l’éternité avec des sonorités instrumentales puisées dans notre monde non-éternel. Ne m’accusez pas d’aller un peu vite, qu’est-ce qui me prouve que notre monde n’est pas éternel. Je n’en sais rien puisque je me dois  de reconnaître que moi-même je ne suis pas  éternel. Quand bien même le serais-je, je n’en ai aucune conscience et suis incapable de le prouver.  Toutefois, me suis-je dit, le nom de ce groupe démontre à l’excès que la notion d’éternité le titille un max. J’ai réfléchi, pour être éternel, je me dois d’avoir un plan d’ancrage dans l’éternité, je situe ce débat à un niveau purement théorique, or un groupe qui existe depuis une vingtaine d’années a dû lui aussi se mettre en quête d’un point d’ancrage théorique dans l’éternité… En farfouillant dans leur discographie, je l’ai trouvé, assez facilement en plus, je n’ai pas eu à chercher longtemps, juste leur disque précédent. Paru voici déjà quatre ans. Je ne vous ferai pas languir, ni une seconde, ni une éternité de plus. Hâtons-nous de l’écouter.

    OMEGA

    MöBIUS

    (Analog Freaks Records/ Mai 2022)

    Möbius est à mettre en relation avec Arthur Ferdinand Moëbius mathématicien allemand né en 1790 et mort en 1868. Il a beaucoup travaillé sur la géométrie (dans l’espace) et la théorie des Nombres… Il est resté célèbre pour son invention de  ce que l’on nomme le ruban de Möbius. Pour vous entraider à entrevoir la ‘’chose’’ voici la pochette d’un de leur précédent opus titré Paths of Nothingness  paru en juin 2010. Ces sentiers du néant proposent une interprétation bien nihiliste, différente de celle que sous-entend celle d’Omega.

    Notre mathématicien n’en n’est pas l’inventeur, ce terme est normalement usité pour désigner les personnes qui trouvent un trésor, il a mis en évidence l’existence de ce phénomène objectal, un merveilleux trésor conceptuel symbolique qui s’avère être pour les esprits perdus et/ou poétiques la clef qui ouvre la porte de l’éternité. Clef que vous pouvez tenir dans votre main comme une clef de voiture ou d’appartement. Encore vous faut-il parvenir à trouver la voiture ou l’appartement qui corresponde…

    Le titre de l’album est une allusion à la célèbre formule du Christ : ‘’ Je suis l’alpha et l’oméga’’. La première lettre de l’alphabet grec symbolise le commencement et l’oméga terminal : la fin. Rechercher le commencement du monde s’avère difficile. Par contre l’appropriation de la fin est beaucoup plus facile. Il vous suffit de ramener l’univers en son entier à votre adorable et égotiste personne. Lorsque vous passez l’arme à gauche, ou pour employer une expression chère à notre Cat Zengler, lorsque vous cassez votre pipe en bois, vous accédez sans effort translatif à l’éternité de la mort. Une autre manière d’être vivant, si vous réfléchissez un peu. N’oubliez pas que l’éternité n’est pas autre chose que l’existence de l’être, ou de l’être de l’existence.

    Pour les esprits lents et retors, le groupe vous offre quelques lignes d’explications supplémentaires : ‘’ Soit vous mourrez, soit vous ressusciterez. Allumez la flamme qui guidera votre voyage vers l'éternité.’’ Tout dépend de vous, de votre volonté : soit vous mourez, soit vous ressuscitez. Au moment de votre trépas soit vous jetez un dernier regard en arrière sur votre vie, soit vous jetez un regard en avant sur votre vie qui recommence. Dans l’éternité  votre mort est éternelle, et votre vie aussi est éternelle. 

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    Ne voyez aucune allusion érotique dans le dessin de la pochette. Ils ont repris la représentation antique du dieu Eon, qui symbolise l’éternité. Pourquoi lui ont-ils coupé la tête : peut-être pour vous dire de ne pas trop vous prendre la tête, pourquoi lui ont-ils laissé son zizi : sans doute pour que réalisiez la force vitale de l’éternité qui donne vie à la vie et à la mort. L’une et l’autre n’étant que la fameuse et unique face du ruban de Möbius…

    Daniel : guitars, bass /  Fokular : drums / Marie Fiserova : vocals.

    Tous trois viennent de Slovaquie.

    Omega : départ en trombe, vous avez l’impression que ça ne s’arrêtera jamais, vous avez raison la batterie démarre à fond de train, attention baisse de tension, signe que peut-être l’on aborde la torsade du ruban qui nous permet de changer de plan tout en restant sue le même. Le son s’enfonce sur lui-même tout en se dispatchant, la séquence que l’on aborde rythmiquement parfaitement balancée paraît infinie, attention amoindrissement sonore, repasserait-on sur la courbure diagonalique, si le rythme ralentit est-ce parce que l’on stagne à petits pas dans notre mort, une guitare bourdonne comme si elle voulait nous pousser malgré nous. Grincements noisiques, this is the end, apparemment nous préférons rester dans le paysage de nous-même que nous connaissons le mieux.  Naveky Nasratý : ( le morceau est  l’origine un original du groupe Beton. Voir sur Bancamp) :   grandes rafales de guitares de cymbales, sifflements, hurlements, les lyrics sont d’une simplicité absolue : ‘’ Il montre toujours les dents, Toujours en colère, Il serre toujours les poings’’ le morceau ressemble bien à une illustration phonique du texte. L’on a du mal à établir un rapport, s’il y en a un, avec le morceau précédent, ce qui n’empêche pas que l’on aurait préféré que ce soit celui-ci qui ait été choisi pour illustrer le concept omégatique, car plus percutant, explosif, davantage à la hauteur d’une représentation sonique de l’éternité.

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    Dans l’ensemble l’auditeur risque de rester sur sa faim… Il est sûr qu’exprimer l’idée de la  totalité avec des sons partiels est une gageure difficile à soutenir.  Saluons l’intention.

    Damie Chad.