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  • CHRONIQUES DE POURPRE 737 : KR'TNT ! 737 : BEACH BOYS / TERRY STAMP / JALEN NGONDA / ARTHUR SATAN / GEORGE HARRISON / SMART HOBOS / ELVIS PRESLEY

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 737

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    21 / 05 / 2026

      

    BEACH BOYS / TERRY STAMP

    JALEN NGONDA / ARTHUR SATAN

    GEORGE HARRISON / SMART HOBOS /

    ELVIS PRESLEY  

     

     

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    The One-offs

     - Son of a Beach

     

             Il était marrant le p’tit frère. Tout en lui se situait entre-deux. Ses yeux n’étaient ni clairs ni noirs, mais entre-deux. Ses cheveux n’étaient ni blonds ni bruns, mais entre-deux. Le père qui était brun et qui n’avait aucune tendresse pour le p’tit frère, aimait à dire qu’«il n’était pas de lui, mais du facteur». Quand il entendait ça, le p’tit frère baissait les yeux. On a jamais su ce qu’il en pensait. Il restait entre-deux. C’était chez lui une seconde nature, une façon sans doute instinctive de se protéger. À cette époque, qui était pour lui la pré-adolescence, il avait quasiment décidé de ne pas trop exister. Il ne rentrait dans aucune catégorie, ni celle des ados timides, ni celle des ados expressifs. Ni grand ni petit. Ni drôle ni triste.

             On partageait encore une chambre. On écoutait des 45 tours sur le crin-crin. Le «Do It Again» des Beach Boys semblait être le seul lien qui le rattachait à la vraie vie. Son visage s’animait lorsqu’arrivait le tatapoum d’intro, tchak-atak tchak-atak tchak-atak, et comme par magie, le couplet remplissait la chambre de soleil - It’s automa/ Tic when I/ Talk with/ ole friends - et pouf, aussitôt après the beach was the place to go, il se mettait à claquer des mains avec les Beach Boys. Et puis soudain éclatait le refrain doo dap dee/ Dee lee lee dee lee dee/ Dap dee doo wah ! Il était complètement transformé. Il rigolait ! Oui, il rigolait !

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             Le phénomène se reproduisait à chaque fois qu’on écoutait «Do It Again». Les Beach Boys étaient devenus notre groupe préféré. Bien sûr, on avait aussi le single «Good Vibrations», mais ce n’était pas la même chose. «Good Vibrations» nous paraissait nettement plus sophistiqué, même si ça nous foutait aussi des frissons. Mais «Do It Again» sonnait comme le real deal, l’hit pop parfait, le modèle définitif avec «Strawberry Fields Forever» et «River Deep Mountain High». Ce sont des hits dont tu ne pouvais pas te lasser. Chaque écoute semblait encore les sublimer davantage. Les doses de frissons étaient chaque fois de la même intensité. Plus de cinquante ans après, «Dot It Again» produit exactement le même effet. Mais nous n’eûmes pas trop l’occasion de le réécouter ensemble : le p’tit frère était passé «à autre chose», dirons-nous. Le passage à l’âge adulte fit chez lui pas mal de ravages.

             Back to 1968. On avait tous les deux les cheveux courts, car c’était la volonté du père. En observant un jour le p’tit frère alors qu’il prenait son pied à doubler le doo dap dee/ Dee lee lee dee lee dee/ Dap dee doo wah ! de Mike Love et Brian Wilson, j’eus soudain une sorte de flash : avec sa petite coupe soignée, sa raie sur le côté et ses cheveux couleur entre-deux, il était une sorte de sosie de l’early Brian Wilson. Stupéfiant ! Il semblait se fondre dans la légende des Beach Boys. Et pour aggraver encore les choses, il portait cet été-là une chemisette rayée bleue et blanche à manches courtes. Pure coïncidence, mais dans ce contexte, ça prit soudain une autre tournure ! Étais-je le jouet de mon imagination ? S’agissait-il d’une distorsion volontaire du réel ? Une simple coïncidence pouvait-elle transformer un épisode banal en événement extraordinaire ? Fallait-il revenir à la raison et admettre que le p’tit frère n’était pas Brian Wilson ? Mais tout semblait vouloir dire le contraire. On le voyait se recueillir pendant le pont et il revenait avec ses copains au deep dee dee lee lee, il gueulait même l’hey now hey now hey now hey now hey now qui précédait l’explosion finale.

             Alors un jour on est descendus tous les deux dans le grand hall de l’immeuble, où se trouvaient les boîtes aux lettres. L’écho y était magique et on s’est mis à chanter le refrain de «Do It Again» comme des dingues, et ça sonnait, doo dap dee/ Dee lee lee dee lee dee/ Dap dee doo wah !, jamais le p’tit frère n’avait été dans cet état d’extravagance, l’écho transfigurait nos harmonies vocales primitives et on se regardait en chantant comme deux lapins hypnotisés par des phares, doo dap dee/ Dee lee lee dee lee dee/ Dap dee doo wah !, un rayon de soleil traversait la grande porte en verre dépoli de l’immeuble et illuminait son visage au point qu’il semblait connaître enfin le bonheur de vivre, doo dap dee/ Dee lee lee dee lee dee/ Dap dee doo wah !, la lumière était si crue que ses cheveux en étaient presque blonds, et il bramait à gorge déployée son doo dap dee/ Dee lee lee dee lee dee/ Dap dee doo wah !, rien n’aurait pu arrêter les deux frères dans leur élan vers le paradis, ils sentirent alors que leur vraie famille était celle des Beach Boys, et lui, de toute évidence, se sentit ce jour-là un Beach Boy à part entière. Nous descendîmes souvent dans le grand hall faire les cons avec doo dap dee/ Dee lee lee dee lee dee/ Dap dee doo wah !. C’est à peu près le seul épisode rock qu’on a réussi à partager. Mais il fut d’une intensité jamais égalée ailleurs, avec quiconque. 

    Signé : Cazengler, Bitch boy

    Beach Boys. Do It Again. Capitol Records 1968

     

     

    Wizards & True Stars

     - Le stomp de Stamp

     (Part Two)

     

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             Voici l’occasion rêvée de saluer un label qui fait bien son boulot : Just Add Water, le petit label américain de Jason Duncan spécialisé dans les Hammersmith Gorillas et Third World War.

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             En 2021, Duncan lâchait dans la nature Twenty Rough Rockers 1980-1989 The Bomb Shelter Tapes, une compile d’inédits de Terry Stamp. T’y vas en courant. Au dos, Duncan s’amuse bien dans ses liners avec la notion de proto-punk. Pour lui ça ne veut pas dire grand chose, sauf si on parle d’Hasil Adkins, de Crushed Butler et de Buddy Holly. Duncan précise que ces démos ont été enregistrée chez Terry Stamp, dans le Bomb Shelter d’El Segundo, Californie.

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             Le vieux Terry a gardé toute la niaque de Third World War. Ça fait drôle de le retrouver là, dans sa cave, avec la même voix et la même main lourde. «Six Day Drive»  sonne comme un bit heavy road-runner gratté à l’ancienne. «Rock Candy» sonne comme du pur jus de Third World War, Terry le héros chante à la voix blanche de guérillero urbain avec des accords en disto. Il refait son proto-punk - le pire de tous - avec «This Frozen Star». En B, il fait son Wild Cat avec «Mondo Jumping». Il a tout compris. En C, il renoue avec le génie sonique dans «Brushin With The Law» et il en profite pour gratter des notes d’échappée belle. Et tu tombes de ta chaise à l’écoute de «When Red Light Flash». Sa guitare sonne comme celle de «Pale Blue Eyes» - Put in on the gas when the red lights flash - Nouveau coup de génie en D avec «Miseria», un boogie punk gratté à la dégueulade et tapé au tape-dur de la ferraille. Il évoque un boy whose name was hardnut. Il est encore incroyablement raw sur «Maintenance Man» - I can fix it on her - et il te balance ça qui résume tout son génie working-class : Baby let me be your maintenance man !

    Signé : Cazengler, Terry la fronde

    Terry Stamp. Disparu en mai 2026

    Terry Stamp. Twenty Rough Rockers 1980-1989 The Bomb Shelter Tapes. Just Add Water 2021

     

             On vient d’apprendre la mauvaise nouvelle : Terry Stamp aurait cassé sa pipe en bois. Alors on lui tirera un dernier coup de chapeau en exhumant ‘Le stomp de Stamp’, un texte paru jadis dans les Cent Contes Rock.

     

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             Londres brûle. Rares sont les immeubles encore intacts. Les obus ont démoli la plus grande partie de la cité. Des gravats et des carcasses de voitures calcinées encombrent les avenues. Terry Stamp tient Shepherds Bush avec ses troupes. Les combats sont d’une rare violence. On ne fait pas de prisonniers. Terry recharge son AK 47. Il s’essuie le front.

             Soudain, les haut-parleurs juchés sur des véhicules blindés diffusent «Preaching Violence». Terry lance son arme en l’air :

             — Ça y est les gars ! Jim a pris la BBC !

             Terry est fier d’entendre le son de sa chopper guitar rouler sur les toits de Londres. Leaders de Third World War, Terry Stamp et Jim Avery ont commencé par enregistrer deux albums révolutionnaires. Ils y prêchaient la violence et la guérilla urbaine. Terry y scandait :

             — Le pouvoir au peuple ! Le pouvoir aux pauvres ! Tire la goupille de ta grenade ! Rejoins la guérilla urbaine ! Prends les armes contre la couronne !

             Visiblement, le message est passé. En quelques mois, Londres a sombré dans le chaos.

             Terry et Jim ont fait alliance avec les Social Deviants de Mick Farren, les London Angels, les situationnistes de Jean-Jacques Lebel, les analphabètes, les yobos, tous les gueux des banlieues et les Hells Angels. Sentant qu’il ne pourrait pas tenir bien longtemps, Terry Stamp envoya ensuite des émissaires chez tous les chefs d’états tiers-mondistes victimes du colonialisme rampant et connus pour leurs démêlés avec les pouvoirs colonialistes occidentaux. Nasser fut le premier à répondre. Il fit parachuter des vivres et des munitions sur les quartiers de Londres tenus par les insurgés. Pour le remercier, Terry lui fit parvenir la tête d’un ministre britannique capturé sur la route de l’aéroport d’Heathrow, alors qu’il tentait de fuir le pays.

             Deux semaines plus tard, des combattants cubains et l’élite des forces nord-vietnamiennes vinrent gonfler les rangs des insurgés. Puis arrivèrent par leurs propres moyens des White Panthers du Michigan, des membres des Brigades Rouges italiennes et des gangs de rude boys jamaïcains. L’IRA envoya dans la foulée ses meilleurs dynamiteurs, des gens qui avaient encore des comptes à régler avec la couronne d’Angleterre.

             L’armée anglaise échouait à déloger les insurgés des quartiers qu’ils tenaient. La reine et ses ministres comprirent qu’il fallait négocier.

             Fred le drummer arrive en courant.

             — Terry ! Terry ! Il se met à l’abri et reprend son souffle :

             — Terry, ils ont envoyé un émissaire !

             — Tue-le !

             Joey Sampayo, vétéran cubain des combats de brousse, pose la main sur l’épaule de Terry :

             — À ta place, j’écouterais ce qu’il te propose, amigo...

             — T’as raison, Joey, la haine du pouvoir m’aveugle... Allons voir ce qu’il veut... Fred, file à la BBC et dis à Jim Avery qu’il me rejoigne au QG d’Hammersmith !

             Escorté d’une escouade de Cubains, Terry quitte les premières lignes et s’enfonce à travers les rues dévastées. Une heure plus tard, Terry et ses amis prennent place derrière une grande table en bois. L’émissaire de la reine est introduit dans la cave où est installé le QG. On lui retire le bandeau noir noué autour de sa tête.

             L’émissaire reconnaît Terry Stamp et Jim Avery, assis au centre de la longue table, comme deux Christs au milieu de leurs apôtres. Un peu plus loin, il reconnaît Malcolm X et Ben Barka. Il voit aussi les redoutables combattants vietnamiens en pyjama noir. Il se présente :

             — Lord Sutherland, émissaire de sa gracieuse majesté...

             Terry l’interrompt sèchement :

             — Qu’as-tu à proposer ?

             — Une trêve...

             — Pourquoi ?

             — Le gouvernement souhaite négocier avec vous, mais il a besoin de temps pour réfléchir aux propositions...

             — On en a marre de lécher le cul du gouvernement !

             Terry se tourne vers Jim Avery :

             — Qu’en penses-tu, Jim ?

             — Appelle Fidel !

             Terry se lève et sort. Lord Sutherland affiche un air stoïque, mais la sueur perle à son front. Il sait que sa vie ne tient qu’à un fil. Terry arrive dans la pièce où sont installés les postes de radio. Il appelle La Havane. Il obtient Fidel sans trop de difficultés. Il lui soumet le problème. À l’autre bout du fil, Fidel fait claquer le couvercle d’un briquet. Terry l’entend tirer longuement sur son cigare. Fidel réfléchit... Puis il commence :

             — Hum hum... Pendant que l’émissaire parlemente, les taupes du génie creusent des galeries sous ton QG. Sois prudent, amigo...

             — Fidel, t’as pas répondu à ma question... Que dois-je faire avec cette ordure ?

             — Si tu le tues, ils ne t’enverront plus personne. Et tu sais que tu ne gagneras pas la guerre que tu as commencé de livrer contre cette vieille monarchie dégénérée, même si aujourd’hui des centaines de milliers de combattants luttent avec toi pour la liberté. Le conseil que je te donne, amigo, c’est d’aller prononcer un discours aux Nations Unies, devant les caméras du monde entier. Ainsi, et seulement ainsi, tu légitimeras ta cause. Tant que resteras retranché dans tes quartiers de banlieue, tu seras considéré comme un hors-la-loi, et ils ne te laisseront jamais en paix. Crois-en mon expérience. J’ai délivré mon pays et tenu tête au grand caïman américain. Peut-être parviendras-tu toi aussi à délivrer ton île du joug de l’oppression et tu verras, la reine viendra te sucer la queue, ha ha ha !

             À l’autre bout du fil, Terry se tait. Il est subjugué par le génie politique de Fidel.

             Pour remercier son ami, Terry lui chante le refrain de l’une de ses chansons :

             — Fidel ! Fidel ! I’d rather cut cane for Castro !

             Le leader maximo est ému aux larmes :

             — J’ai l’album,Terry, et je l’écoute souvent. T’es le seul rocker qui ait pensé à moi... Ça me touche, au moins autant que les buts fantastico que mon ami Diego Maradona me dédie...

             Il remercie chaudement Terry et raccroche. Terry revient dans la cave où a lieu la négociation. Il reprend sa place au centre de la grande table et s’adresse à Lord Sutherland :

             — Nous acceptons la trêve. En contrepartie, je ne demande qu’une chose : un avion pour New York. Je dois me rendre aux Nations Unies, et je voudrais voyager en toute sécurité, vous voyez ce que je veux dire ? Je ne tiens pas à rencontrer un missile en plein vol...Vous reviendrez avec cinq otages. Je veux des ministres en poste !

             — Comme celui que vous venez de décapiter ?

             — Mes hommes ont eu raison. C’est tout ce que méritait cette ordure ! Acceptez-vous nos conditions ?

             — La reine décidera...

             — Hâtez-vous, car d’ici quelques jours, nous aurons libéré les derniers quartiers de Londres. Aussitôt après, l’Écosse tombera comme un fruit mûr... On entend gronder Glasgow d’ici...Vous ne pouvez pas tenir face à l’insurrection du peuple !

             Trois jours plus tard, l’avion de Terry se pose sans encombre à JFK. Les ambassadeurs des pays tiers-mondistes ont organisé l’intervention télévisée en direct du siège des Nations Unies. Terry porte son costume Burton élimé. Marchant à ses côtés, Jim porte un minable blouson en cuir synthétique. Terry n’est pas rasé. Il promène sa grosse bouille de camionneur dans le hall du palais. Il monte à la tribune, une bière à la main. Il tapote les deux micros, comme s’il était sur scène. Toc toc toc. Il se racle la gorge et reçoit une ovation. Terry n’a pas de discours écrit. Il fixe les caméras pointées sur lui.

             — Ce que j’ai à déclarer est d’une extrême importance. Je m’adresse au monde entier, et plus particulièrement aux opprimés des cinq continents. Les vues que je vais développer sont si claires dans mon esprit que je n’ai plus besoin de les écrire. Je vais vous parler de ce qu’est devenu le monde, et plus précisément de ce qu’est devenue la soi-disant civilisation occidentale. Rien ne manque à son triomphe. Ni la terreur politique, ni la misère affective. Ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître, il est partout. Mais il peut encore s’approfondir. Devant l’évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s’indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s’organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s’organisent !

             Une immense ovation s’élève des gradins. Tous les représentants des pays du tiers monde sont debout et hurlent leur soutien et leur admiration. Ils se mettent à scander :

             — Third World War ! Third World War ! Third World War !

             Terry lève le poing. Les ovations redoublent de violence. Puis il lance un appel au calme :

             — Merci, mes amis, mais je vous prie de faire silence, car je dois continuer mon discours !

             Les représentants de rassoient. Terry reprend :

             — L’inflation illimitée du contrôle répond sans espoir aux prévisibles effondrements du système. Rien de ce qui s’exprime dans la distribution connue des identités n’est plus à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons pas, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale !

             Ce discours tout à fait inhabituel surprend par sa modernité. Une nouvelle ovation salue l’éloquence révolutionnaire de Terry Stamp. On le tenait pour un fabuleux chanteur, mais on ne savait pas qu’il pouvait parler ainsi aux peuples du monde entier. Il lève les bras et réclame une nouvelle fois le silence...

             — À toute préoccupation morale, à tout souci de pureté, nous substituons l’élaboration collective d’une stratégie. N’est mauvais que ce qui nuit à l’accroissement de notre puissance. Il appartient à cette résolution de ne plus distinguer entre économie et politique. La perspective de former des gangs n’est pas pour nous effrayer. Celle de passer pour une mafia nous amuse plutôt. D’un côté nous voulons vivre le communisme. De l’autre, nous voulons répandre l’anarchie !

             Assis devant son écran de télévision, Fidel pleure à chaudes larmes. Il s’adresse au Ché qui est assis à côté :

             — Tu vois, Ernesto, Terry Stamp est un géant de la lutte. Il vaincra. Il entrera dans la légende. La troisième guerre mondiale est celle de la lutte contre l’oppression. Les trônes commencent à vaciller...

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    L’avenir du rock

     - Anagonda

     (Part Three)

             On le sait, l’avenir du rock n’a pas une très haute opinion de Boule et Bill. C’est pas qu’il ne les aime pas, le problème c’est qu’ils sont très cons. Pas facile de fréquenter des cons pareils. Un jour, l’avenir du rock sirote sa mousse à la terrasse d’un rade et les deux autres se pointent, comme par hasard. Ils engagent la conversation sur le mode habituel :

             — Y paye-ty sa mousse l’avenir du froc ?

             Pour éviter les palabres, l’avenir du rock obtempère. Et c’est parti, blih blih blah blah, et ça conduit tout droit à l’étape suivante :

             — On est à marée basse, avenir du troc ! Y payera-ty la rincette ?

             L’avenir du rock sait bien que ces deux cons ne paieront jamais un verre, aussi obtempère-t-il. Galvanisés par la Chouffe, Boule et Bill blablatent de plus belle.

             — T’as-ty des projets en cours, avenir du broc ?

             — Oui, mais j’vends pas la peau de l’ours.

             — Nous, on monte une expotte sur la black, lance Bill d’un air entendu.

             — Wouah ! Une super expotte avec des pochettes d’albums, ajoute Boule d’une voix mielleuse.

             — Des pochettes d’albums ?, lâche l’avenir du rock en proie à la consternation.

             — Oui, Average White Band, tu connais, avenir du croque ?

             — Mais c’est pas des blacks !

             — T’en connais, toi, des blacks, gros malin ?

             — Commencez par aller voir Jalen Ngonda, il est en concert dans l’coin... Putain les mecs, faites gaffe... Vous faites n’importe quoi...

     

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             Par contre, Jalon Ngonga sur scène, c’est pas n’importe quoi. Il est en train de devenir une superstar. Il a commencé petit, tout seul avec sa gratte sur scène, et le voilà désormais sur la grande scène, accompagné par des loups de mer. Le p’tit Jalen fait partie des mecs qui ont tout bon : il est black, très fin, il gratte des poux à sec sur sa Fender noire, il a les compos, il a la voix. Il ne lui manque rien. Sur scène, il est parfaitement à l’aise. Il balance ses infos d’une voix ferme et réussit à faire chanter la

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     salle sur son vieux hit, «Give Me Another Day». Il demande à la salle de faire «keep me», alors la sale fait «keep me». De temps en temps, il passe des solos capables de faire frémir les géants du jazz-Soul-funk, il gratte avec une attaque incroyablement moderne et classique à la fois, t’as de l’Eddie Hazel et du Leo Nocentelli dans son jeu, ça va très loin cette affaire-là. Au début on ne le prend pas au sérieux parce qu’il est très jeune, mais on doit vire ravaler sa morgue, car il se met à battre tout le monde à la course. On n’ira tout de même pas jusqu’à dire qu’il est assez hendrixien dans son approche du break de funk, mais on est assez tordu pour oser penser que si Jimi Hendrix s’était mis à jouer du jazz-funk à sec, il aurait pu sonner comme ça, sec et net, la peau sur les os, avec des tiguilis effarants d’efficacité. Oh et puis la voix ! Quand il s’assoit au piano pour chanteur une bluette, il nous fait un numéro de Marvin Gaye. Il a exactement le même timbre et le même génie du groove. Pire encore, il s’assoit une deuxième fois au piano et il nous claque une cover du «Look Of Love» de Burt, mais une cover complètement visitée par la grâce. Déjà que le cut est en lui-même l’incarnation de la grâce, alors avec le p’tit Jalen derrière, on imagine le travail. Ou plutôt non, on n’imagine pas. Il faut l’avoir vu de ses yeux vu. Pure magie du moment ! Ce sont ces rares instants que t’offrent les dieux du rock et la Soul qui font le sel de la vie. Ça justifie pleinement le fait d’être encore en vie. On ne quitte pas de vue le visage du p’tit Jalen. Il incarne l’expressivité de la Soul. On sent bien que ce sera compliqué

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    de le voir plus tard, car il va devenir tellement énorme qu’il faudra se rendre dans les Zéniths et les usines à viande de cet acabit. Dommage, il va sans doute devenir célèbre, mais aura-t-il su conserver sa pureté ? Car c’est la pureté de son art qui frappe le plus. Il en a fait son fonds de commerce. C’est la troisième fois qu’on le voit et il tape toujours les cuts de son premier album. Depuis, il a enregistré pas mal de singles. Tous les cuts qu’il chante sur scène sonnent comme des classiques. C’est toute sa force. Il fait un carton avec «Mr Train Conductor», et en deuxième rappel, il claque son prochain single, «Burning Temptation». Tu sors de là effaré.

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    Signé : Cazengler, ngondole à Venise

    Jalen Ngonda. Le 106. Rouen (76). 15 mai 2026

     

     

    L’avenir du rock

     - Satanic majesty

             À force d’errer dans le désert, on finit par ne plus croire aux surprises. Les erreurs qu’on y croise sont toujours un peu les mêmes. Au bout de quelques années, l’avenir du rock en est arrivé à cette conclusion : la pire menace n’est pas la soif, mais la routine des erreurs. Alors qu’il commence à sombrer dans le plus noir des fatalismes, une silhouette familière apparaît au loin. Elle ondule dans l’air brûlant. Bernard Pavot ! Arrivé à quelques mètres de son animateur favori, l’avenir du rock s’exclame d’une voix chantante :

             — Ah ça par exemple ! Nanard ! Quik tu fous là ?

             — Je vous le donne en mille, avenir du rock ! Je vous cherchais !

             — Mais pour quoi faire, mon Nanard ?

             — Pour vous entendre gloser sur l’errance, bien sûr ! Regardez, j’ai amené mon dictaphone, comme ça je pourrai enregistrer notre entretien, et le diffuser dans le prochain numéro d’Apostroumph !

             — T’es bien gentil, mon p’tit Nanard, mais tu veux que j’te glose de quoi ?

             — Glosez-nous des erreurs, des destins foudroyés, des légendes oubliées, des âmes perdues, des fétus emportés, des fœtus dans les chiottes... 

             — Ah c’est pas donné à tout le monde de dev’nir erreur, mon vieux Nanard... Tiens j’ai même inventé un dicton : Erre dur, erre mou, mais erre dans l’trou ! Pas mal, hein ?

             — Ah ça, bravo, avenir du rock ! En auriez-vous un autre en magasin ?

             — C’est bien parce que c’est toi, mon Nanard... ‘Coute bien celui-là : Errer c’est facile, c’est pas cher et ça peut pas rapporter gros.

             — Auriez-vous croisé des erreurs célèbres dans le désert ? 

             — Oh ya pas mal de gros débiles qui circulent dans l’coin. Comme par exemple Sylvain Tintin porté par les quatre frères Bikila. Ça vaut l’coup d’œil, mon Nanard !

             — Ah mais c’est le même principe qu’Arthur Rimbaud...

             — C’est pas faux mon Nanard, mais entre nous, j’vais t’faire une confidence : j’en pince plus pour Arthur Satàn !

     

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             Brillant album que ce Journey That Never Was. T’es vite frappé par la profondeur de champ. L’Arthur fait entrer la grande cisaille satànique dans «The Killer», c’est

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    puissant et chanté à l’overlord, ça monte en saturation et ça plonge dans une mer de wah. Ah les paquets ! L’Arthur tape une pop anglaise d’une ampleur considérable. Il en explore tous les sous-continents. Il invente un nouveau genre : la pop satànique. Il pourrait s’appeler Lucifer Sam. «Losing Hand» est nettement plus profilé sous le vent. L’Arthur chante là-haut, on en attrape le torticolis. On flashe sur l’intro de «Lovely Suzy», il gratte des poux de pro. C’est même très beatlemaniaque, nourri de poux harrisoniens et de chœurs du doux. Des poux claironnants saluent «Son Of The Atom» qui est aussitôt dévoré par le bassmatic de Moloch. Demented ! L’Arthur adore se fondre dans le lagon emblématique, comme le montre encore «After The Night». Il reste extrêmement ambitieux. Il aspire aux plus hautes fonctions. Pouf ! Voilà qu’il fait les Move avec «Glamosaurus Rex». Brillante atteinte à la sûreté de l’étain. Ah on peut dire que ça gicle ! T’en prends plein la vue. Mais c’est quand même pas le White Album. L’Arthur trace sa route dans son coin. Globalement, il tape une pop offensive qui ne fait pas de cadeaux, une pop du genre bing-in-the-noze. Il tente parfois de se faire passer pour un poète préraphaélite, mais c’est un voyou tatoué. Et c’est tant mieux. Il revient à sa chère heavyness avec «To Please You All». il ambitionne le classique anglais des seventies, c’est intéressant, mais gare au torticolis. Nouvelle surprise avec «The Pagan Truth», un pop bien sautée, bien drue, dotée d’un gros développement et ça bascule dans la démesure. Son truc c’est la démesure, comme le montre encore le cut final, «It’s Over (The Last Dance)».

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             Forcément, tu te demandes comment il va pouvoir jouer tous ces cuts très produits sur scène. Ça paraît impossible. Le mystère s’éclaircit rapidement : il les joue, mais en version nettement plus rock, il leur rocke le boat à gogo, et comme les compos sont bonnes, ça te sonne les cloches. C’est même le tocsin ! Il retrouve tout le power du temps d’avant, celui de J.C. Satàn. C’est tout juste si tu reconnais les cuts, tellement le power scénique les transfigure, tu dois dresser l’oreille pour capter les paroles, et pouf

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     t’as «Lovely Suzy» qui semble avoir bouffé des épinards, comme Popeye, ça culmine et ça fulmine. Avec «Son Of The Atom», l’Arthur et ses mighty copains ravagent la plaine, ça percute les attentes de plein fouet, ça bouillonne dans les tubulures, glou glou glou, ça tranche dans le vif, schliff schlaff, et grosse cerise sur le gâtö, l’Arthur passe des killer solos flash d’antho à Toto sur sa petite Tele, il est comme un poisson dans l’eau, un espadon gorgé de power, plein d’écailles, invincible, il fonce dans le tas, il étripe Hemingway, rien ne peut l’arrêter, il arrive sur terre et affronte l’armée des petits squelettes, il halète au beau milieu de la mêlée et semble surpris quand Dionysos, le dieu du chaos, donc du rock, se penche vers lui pour le sacrer superstar, eh oui, c’est un set qui vacille à chaque instant au bord du gouffre, ils sont à la limite d’une extrême démesure. Le show est sidérant. L’Arthur dépasse encore toutes les attentes avec le

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     fervent «Glamosaurus Rex», il replonge dans sa vieille heavyness, t’en verras pas souvent des petits Gods of Hellfire de son acabit. Il fout le feu à tous ces cuts soigneusement enregistrés. Sur scène, ça devient des boules de feu. Il allume «The Pagan Touch» et vlloooooooffff !, les imaginaires s’enflamment. Il fait de toi une boule de suif.

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             Il existe un autre album, So Far So Good, qui, date de 2021. On retrouve l’esthétique de la pochette dessinée, avec le combat des petits squelettes. C’est du Breughel punk. On en examine tous les détails. L’album démarre avec deux coups de maître, «Summer» et «Free», tous les deux terrifiants d’à-propos, très anglais, ambitieux, presque progressifs. L’Arthur y gratte des accords interlopes. Avec «She’s Long Gone», il flirte avec Fairport Convention et boom, il renoue avec l’heavy stomp via «She’s Hotter Than The Sun». Il ramène son vieux beat des forges et là, miam miam ! Il te sature tout ça de power seventies. Il explose les annales du rock anglais. Il creuse encore son sillon avec «The Boy In The Frame» et termine en mode belle petite pop offensive avec «Time Is Mine» et deux autres cuts moins signifiants.

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    Signé : Cazengler, Satandait pas à ça

    Arthur Satàn. Le 106. Rouen (76). 7 mai 2026

    Arthur Satàn. So Far So Good. Born Bad Records 2021

    Arthur Satàn. A Journey That Never Was. Born Bad Records 2025

     

     

    *

    Wizards & True Stars

     - Le roi George

     (Part Three)

     

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             La sortie de Dark Horse correspond à une tournée américaine désastreuse : le roi George n’a plus de voix, mais il tourne quand même. Thompson parle d’un «badly strained bark» en guise de voix et d’une «truly terrible cover» du «Bye Bye Love» des Everly Brothers. Thompson ajoute que Dark Horse was «sloppy and disjointed». Dylan fait encore la différence avec Blood On The Tracks. Et Thompson enfonce son clou dans

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     le cercueil en ajoutant que «Dark Horse  marked the start of a rapid commercial decline.» - It flopped spectacularly in the UK - pas d’hits sur Dark Horse. Il chante «Simply Shady» à l’éplorée. Il fait du Weirdy Weird avec le «Bye Bye Love» des Everlys et les autres cuts du balda ne marchent pas. La B retombe aussi comme un soufflé. Ainsi va la vie.

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             Pour soigner sa voix, le roi George fume des Disque Bleu, du reefer et sniffe des tonnes de coke. Il traverse une mauvaise passe : le business de Beatles qui part en sucette, Allen Klein qui le poursuit en justice et le split avec Pattie Boyd. Avec en plus une tournée américaine toute pourrie - The show didn’t work. The flow was all wrong.

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             Puis il enregistre Extra Texture (Read All About It) avec les mêmes (Keltner, Voormann, Gary Wright), + Jesse Ed Davis et Tonton Leon. «You» est encore un cut rescapé des Ronnie Spector Sessions de 1971. Le roi compte : one, two, three, et c’est vite Harrisonien. Pas de voix mais du spirit. Ça décolle. Pas de texte. You ! Gros niveau. Beatle George est de retour. Il fait partie des gens qui t’inspirent le plus profond respect. C’est pas les Stranglers ! Le roi George travaille sa pop au corps. On est encore au temps d’Apple Records. «This Guitar (Can’t Keep From Cryin’)» sonne comme un enchantement. Il gratte les poux du White Album. Les dynamiques sont les mêmes. On se régale du bassmatic de Klaus Voormann sur «Ooh Baby (You Know That I Love You)». Fantastique présence. Le Klaus double toutes ses notes en escalier. Ça reste de la Beatlemania divine, quoi qu’en disent les cons. Il ramène encore toute la Beatlemania dans ce fantastique balladif qu’est «Can’t Stop Thinking About You». Quelle profondeur de champ ! Il reste dans le spirit du White Album avec «Tired Of Midnight Blue». Beatle George tortille bien sa pop. Il reste terriblement crédible, et maintient cette belle distance vocale par rapport à ton oreille. C’est un son très libre.

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             Quand il amène Thirty Three & 1/3 chez A&M en 1976, il découvre qu’A&M le poursuit en justice pour «rupture de contrat», tout simplement parce qu’il est un peu à la bourre : deux ans de retard. C’est un prétexte. A&M veut se débarrasser de lui et de son label Dark Horse. Ça ne se vend plus. Ils sont à moitié cons les mecs d’A&M, car t’as trois Beautiful Songs sur Thirty Three & 1/3, à commencer par «True Love», où il ramène ses poux du paradis. Alors ça redevient magique. Encore de l’enchantement avec «Pure Smokey» et il part en suspension avec «Learning How To Love You». C’est un expert de la lévitation. Il passe en plus un solo d’espagnolade. On en connaît beaucoup qui aimeraient bien sortie trois Beautiful Songs sur un album.

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             Il continue son petit bonhomme de chemin avec l’album sans titre George Harrison, «hardly destined to be a major event in anybody’s life.» Il tourne désormais à la moyenne de trois hits par album. Le coup de génie du sans titre, c’est «If You Believe», hard pop royale avec les fameux poux chantants. C’est de la pure Beatlemania. Tu trouves en A le fameux «Not Guilty» célèbre pour avoir été rejeté du White Album. Incompréhensible ! C’est un cut doux comme un agneau, bien balancé, summum du smooth harrisonien. Et le troisième hit qui est une Beautiful Song s’appelle «Dark Sweet Lady». Délicatesse extrême et enchantement, voilà ce qu’on peut en dire.

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             Le roi George va se remonter le moral et les bretelles avec l’épisode Monty Python. Il se lie avec Eric Idle, le plus rock de la bande. Ils pondent tous les deux «The Pirate Song» et le roi George y tient le rôle de Pirate Bob. Puis le roi George va prendre un risque énorme pour financer The Life Of Brian. Afin de garantir le prêt de 400 000 £, le roi George met tout ce qu’il possède dans la balance. Coup de pot, le film marche et il réinvestit les bénéfices dans le film suivant.

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             Thompson enterre encore Somewhere In England, «a weak, rather ugly-sounding record.» Au moins comme ça, les choses sont claires. N’en déplaise à Môsieur Thompson, un hit se niche dans l’album : «All These Years Ago». Avec cette pop onctueuse, la magie est de retour. Encore un cut digne du White Album. On trouve aussi des échos de Beatlemania dans «Unconsciousness Rules». Eh oui, Thompson, on va t’offrir des coton-tiges pour Noël. En B, t’as encore deux bonnes surprises : la belle pop fraîche et pimpante de «Teardrops» et «That Which I Have Lost» et ses ensorcelantes parties de guitare. Et au bout de la B, le roi George ressort sa voix magique pour sauver le monde avec «Save The World».

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             Ça continue de se dégrader, selon Thompson, avec Gone Troppo, qui est dit-il, «a commercial catastrophe». Pourtant, «Circles» sort des Esher demos de 1968 : fil mélodique imbattable. Le roi travaille dans son coin. C’est vrai que l’album désarçonne avec le «Wake Up My Love» un peu synthétique d’ouverture de bal. On entend des synthés, mais t’as des vieux relents de Beatlemania dans les remontées. Le roi George reste bien ancré dans son univers musical : gentle pop Beatlemaniaque avec un état d’esprit. Il fait du cha cha cha Beatlemaniaque avec «I Really Love You» et dans «Greece», tu vois les poux Harrisoniens s’écouler dans la vallée des plaisirs. Le roi George est un roi lumineux. Belle attaque Harrisonienne sur «Mystical One». Il cultive sa nonchalance Beatlemaniaque. C’est éclatant ! Et voilà l’hit : «Unknown Delight», claqué aux accords royaux. Son unique. Et la voix arrive comme aux grands jours du White Album. Là, t’as la magie.  Quelle merveille ! Ce hit absout l’album de tous ses péchés. Tu te régales de ce claqué de poux si particulier.

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             C’est Jeff Lynne qui produit Cloud Nine. Il demande au roi George de mettre le son de sa douze Ricken en avant dans le mix. Ils font l’album à deux, avec Keltner et Ringo au beurre et Gary Wright aux keys. Sur la pochette, le roi George pose avec sa vieille Gretsch Duo Jet, qu’il avait achetée en 1961, mais tout le reste «had a modern make-over», nous dit Thompson en rigolant : «The font, the shirt, the teeth, the backdrop and the shimmering shades are all quintessentially Eighties.» Gered Mankowitz signe la photo de pochette. Bon c’est vrai que «That’s What It Takes» pue l’Elton John et le Clapton. Cloud Nine est un album de fast pop rock. Pas d’hit. Pas de Try Some Buy Some. Avec «Just For Today», Beatle George règne sur l’océan. Retour à la mélancolie harrisonienne avec «Someplace Else», mais sinon, on croise pas mal de cuts qui ne servent à rien.

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             Puis le roi George refait un bond dans l’histoire avec l’épisode Traveling Wilburys. Il lance le projet - The band was Harrison’s baby - et se pointe avec une idée de cut, le fameux «Handle With Care». Jeff Lynne : «George had half a song ready to go. We finished it in Bob Dylan’s garage, recorded it there and then wrote the words after dinner.» Puis ils vont avec Roy Orbison séjourner dans la baraque de Dave Stewart à Los Angeles. Ils vont faire deux albums à deux ans d’intervalle, mais hélas, Roy Orbison va casser sa pipe en bois entre les deux. Ils pensent à Del Shannon pour le remplacer, puis à Roger McGuinn, mais McGuinn n’a pas le temps.

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             Les trois Beatles survivants se retrouvent pour Anthology (dont on reparlera ailleurs) et on aura même droit à un album posthume du roi George, le bien nommé Brainwashed, «a brave and characteristically honest record, both warm and spilky.» Thompson parle même d’un «most enjoyable solo record since the mid-seventies.» C’est vrai que l’album est solide. T’as Jeff Lynne et Jim Keltner, derrière, plus le fils Dhani on Harrison guitar. Ça démarre avec un «Any Road» joyeux et posthume. Come that plenty of guitars!. Il repart en mode White Album avec «P2 Vatican Blues». La magie est intacte. T’en en pleine Beatlemania, dans le ton et dans le son. Et dans le tact. Le merveilleux roi George te met sous tension avec «Rising Sun». Il chante son indépendance. C’est la Beautiful Song de service, avec le solo Harrisonien. Dans «Pisces Filsh», il se dévoile : «I’m a pisces fish and the river runs through my soul.» Il passe en mode instro magique avec «Marwa Blues». C’est le roi qui gratte. Retour à la pure Beatlemania avec «Stuck Inside A Cloud». Il s’érige magnifiquement, t’es frappé par la grâce du cut, du chant, du son - Talking to myself/ Cryin’ as we part - Il passe en mode boogie de White Album pour «Between The Devil & The Deep Blue Sea». Nous voilà au sommet du good time britannique, avec un solo de Mark Flannagan. Et cette belle aventure humaine s’achève avec le morceau titre qui est plus corsé, il rocke de vieux boat de Beatle George dans une fantastique ambiance. Ça joue à jets continus, avec des coups de banjo et un Dhani plus royal encore que le roi George.

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             Côté héritiers, Thompson ne cite que Kula Shaker, le groupe de Crispian Mills. Et si on l’interroge sur Oasis, le roi George reste assez circonspect, «suggesting Oasis weren’t very interesting» et qu’ils s’en sortiraient mieux sans leur chanteur Liam Gallagher, «the silly one». Vexé, Liam traite le roi George de «fucking nipple». Il dit que le jour où il va rencontrer George, «I’m gonna stand on his head and play golf.»

             Et puis quand John s’est fait buter au Dakota, le roi George a tout simplement disparu de la circulation. Gone. 

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             La mort va continuer de s’en mêler, avec des rafales de cancers : Maureen Starkey en 1994, puis Derek Taylor, puis Linda McCartney, puis le boyhood hero Carl Perkins. Puis un dingue entre à Friar Park, un certain Abram qui voit les Beatles comme des sorciers. Les alarmes ne fonctionnent pas, mais Olivia, l’épouse du roi George, entend du bruit. Il descend voir. Il tombe sur Abram et se met à chanter Hare Krishna pour l’apaiser l’intrus, mais ça provoque l’effet inverse et le dingue saute sur le roi. Il lui défonce la gueule et l’attaque à l’arme blanche, alors Olivia arrive avec un tisonnier en bronze et frappe le dingue qui s’en prend à elle. L’épisode est violent et le roi George, miraculeusement vivant, n’en revient pas que ça se soit passé chez lui, après tout ce qui est arrivé au temps de la Beatlemania, les foules hurlantes, les menaces de mort, tout ce bordel insensé. Il est grand temps de quitter cette planète.

             Il la quitte en 2001. Le roi George casse sa pipe en bois à l’âge vénérable de 58 ans.

    Signé : Cazengler, Georges Harissa

    George Harrison. Dark Horse. Apple Records 1974

    George Harrison. Extra Texture (Read All About It). Apple Records 1975 

    George Harrison. Thirty Three & 1/3. Dark Horse Records 1976 

    George Harrison. George Harrison. Dark Horse Records 1979

    George Harrison. Somewhere In England. Dark Horse Records 1981 

    George Harrison. Gone Troppo. Dark Horse Records 1983

    George Harrison. Cloud Nine. Dark Horse Records 1987

    George Harrison. Brainwashed. Dark Horse Records 2002

    Graeme Thompson. George Harrison: Behind The Locked Door. Omnibus Press 2016

     

    *

    La teuf-teuf roule sans se soucier des orages apocalyptiques prévues par la météo. La route est sèche et archi-sèche comme les chaussettes de l’archiduchesse. Arrivé en un temps record. Je coupe le contact. Je n’aurais pas dû laisser m’envahir par cette pensée innocente : ‘’Tiens je ne connais rien de ce groupe, tout ce que je sais c’est qu’ils viennent de Bordeaux’’ à peine cette constatation m’a-t-elle traversé l’esprit qu’une diabolique giboulée inonde la chaussée. C’est mouillé comme une poule que je rejoins en courant le :

    3B

    (Troyes / 13 – 05 – 2026)

    THE SMART HOBOS

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             Mercredi soir, une date inusitée, peu de monde en entrant, mais l’affluence ne tardera pas et ceux qui seront venus ne regretteront pas cette soirée.

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             Premier problème. Sont trois à table à manger au fond du café mais à première vue il n’y a que deux instruments. En attendant de régler cette énigme de haute mathématique, mes yeux ne peuvent quitter la grosse caisse. Rien de particulier, si ce n’est le lettrage en grosses lettres majuscules, The Smart Hobos, normal c’est le nom du groupe, oui mais la rusticité et la naïveté de l’inscription évoquent indubitablement ces photos des combos de blues du début du siècle précédent, effet esthétique du hasard ou ces gars-là seraient-ils des pointures pointues qui ne laissent passer aucun détail…

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    Mon problème de mathématique est vite résolu. L’un occupe la chaise, l’autre se plante à côté de son upright bass, et le troisième reste debout, s’aboule avec une maraca dans chaque main. Ne perdent pas de temps commencent à jouer au plus vite. C’est alors que surgit le deuxième problème. Beaucoup plus épineux. Le son est clair, bien en place, sans cafouillage. Débutent indubitablement par un blues. C’est-là où dans mes méninges les Athéniens s’atteignirent, le doute surgit et se met à ronger mes neurones, un blues oui, mais est-ce vraiment un blues. Un blues rapide certes, on en a déjà entendu d’une turboïde plus opiniâtre, mais ce blues n’est pas un blues comme les autres. Non il ne lui manque rien, à vrai dire il est trop plein, mais plein de quoi ?

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    Intéressons-nous aux trois suspects méthodiquement de gauche à droite.  Premièrement Julien. L’est grand et filiforme droit comme un I majuscule, sa contrebasse, un véritable mastodonte le dépasse tout de même d’une coudée. C’est-là où le mystère s’épaissit, il slappe comme tout contrebassiste se doit de slapper, le coup est sec, ni méchant, ni tranchant, mais de bonne facture, je n’ai pas dit de mauvaise fracture, mais c’est quand il a fini sa frappe que le plus doux reste à faire. J’ignore comme il s’y prend, toute la soirée pendant de longues minutes j’ai fixé sa menotte, un coup franc et quand sa main quitte les cordes la grand-mère exhale un ou deux dixièmes de seconde plus tard comme un soupir velouté de volupté. Exactement comme quand vous caressez un chaton endormi sur vos genoux, vos doigts parcourent son échine et ensuite il vous semble entendre comme un soupir de bien-être au fond de son ronronnement. Pas de problème, le gars est doué, un artiste, est-ce le bois ou le cordier de son instrument qui résonne doucement sous son toucher, je l’ignore mais je pense avoir établi scientifiquement la présence de cette résonance.

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             Pas de chance nous passons à Geoffrey dit Lucky. Je vous rassure, ce n’est pas qu’il jouerait mal, il joue même très bien mais surtout beaucoup. Ne soyez pas étonnés par ce dernier adverbe. Je vous explique. D’abord vous vous dites, il est pénard avec sa guitar sur sa chaise. Oui, mais il chante. Oui, mais il souffle dans son harmonica. Oui, mais son pied gauche active la grosse caisse. Oui, mais son pied droit active la caisse claire. Tout ça en même temps, enfin à peu près. N’en concluez pas que c’est un one band man  puisqu’ils sont three men on stage, par contre osez l’expression double guitariste. Il n’a qu’une guitare, enfin deux puisqu’il en changera quand il aura cassé une corde mais je ne voudrais pas vous embrouiller. Je schématise : une fois il joue en haut et en noir et tout de suite après il joue en bas et en blanc. Bref une fois les cordes font le gros dos et pond des sons bien ronds, bien graves, et aussitôt après le chaud voici le froid, les cordent vous tintent une dégelée claire comme des cristaux de neige dans les oreilles. L’évidence vous assaille, Geoffrey synthétise entre autres dans son jeu l’essence fondamentale du rockabilly, cette espèce de déhanchement rhytmique, ce décrochage incessant qui alterne la succession de courtes séquences ultra-rapides entrecoupées de ruptures brutales, qui résonnent chaque fois comme une catastrophe sonique, le rocher jeté au milieu du courant qui détourne le fleuve de sa direction initiale et le catapulte vers un azimut inattendu mais secrètement espéré par l’auditeur.

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             Enfin Sébastien. Vous souffrez pour lui. Malgré son sourire épanoui. Il ne peut pas, il est impossible, il ne doit pas. Un traitement inhumain. L’a deux paires de maracas. Et c’est tout. L’en choisit une et illico presto il joint ses deux mains, effectue une espèce de moulinet incessant, une sorte de roulement à billes inarrêtable, interminable. Vous avez l’impression qu’il roule dans une invraisemblable perpétualité les dés inéluctables de l’attente décisitionnelle ininterrompue dans le cornet du destin. Au début vous vous dites, c’est sympa mais ça risque de devenir monotone. Au bout d’une minute vous comprenez que sans ce remuement infatigable il vous manquerait quelque chose, imaginez que marchant le long d’une plage, brusquement les vagues continueraient à moutonner et à déferler mais que la rumeur océanique, ce magistral bruit de fond quasi-cosmique viendrait à cesser, vous auriez alors l’impression que le cœur palpitant de la planète Terre se serait arrêté pour marquer par son silence le commencement de la fin.

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             Dans ses Pensées, Marc Aurèle le grand  empereur nous apprend que lorsqu’ une grande difficulté ou une grosse épreuve  surgit devant vous, il est vain de se lamenter, qu’il suffit de l’affronter en séquençant les multiples éléments qui la composent. Maintenant que j’ai dissocié nos trois mousquetaires je suis à même de résoudre l’irritant problème qui me turlupine. J’ai compris le trop plein de ce blues initial, qui fut d’ailleurs suivi d’un second assez identique, du blues certes mais aussi du rockabilly, du hillbilly, la musique des manipulateurs de serpents, du western swing, du country, du rhythm ‘n’ blues, du rock’n’roll, bref toute la musique que l’on aime. Le blanc et le noir intimement mêlés. Z’ont quelques originaux et des reprises. Chaque morceau  possèdera sa dominante, un des ingrédients précipités s’adjuge la meilleure part mais aucun des autres n’est totalement absent. Nos habiles hobos, empruntent en même temps toutes les voies des chemins de fer de la musique populaire américaine. Sont comme des escargots (ultra-rapides, des escagrocks) qui emportent toutes les maisons musicales avec eux. Sont incapables de choisir. Veulent tout et en même temps. Des forgerons spécialisés en alliages rares.

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             Une anecdote significative : mes pauvres yeux n’arrivent pas à lire l’inscription qu’arbore le T-shirt de Geoffrey, je déchiffre avec difficulté, For Ever Hillbilly. Je doute de moi. Je demande à un copain, il n’arrive pas à déchiffrer d’un seul coup, les lettres se confondent plus ou moins serties dans des carrés noirs et et orange, Larry Williams me répond-il enfin. J’émets un doute, ne serait-ce pas Hank Williams. Mais non, il s’agit bien de Larry Williams, quand je m’approcherai à l’inter-set mes doutes s’évaporent, il y a même le portrait de Larry Williams avec sa magnifique pompadour. D’ailleurs plus tard nous aurons droit à un titre de Larry et un autre de Bo Diddley. Racines noires et blanches intimement mêlées.

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             Geoffrey chante. Un beau phrasé, un vocal parfaitement maîtrisé. Mais comment fait-il entre sa guitare, son harmonica et ses tambours pour être si disponible à tout ce qu’il entreprend en même temps, à chacune de ses actions ? Mais ce n’est pas tout. Il parle. Plus exactement il saisit la balle au bond. Vous fait ce que l’on appelle des arrêts de mort. Subite. Faut avouer que la zique de nos avisés Hobos contente tout le monde et toutes les chapelles rock. L’ambiance est chaude. Ça crie, ça hurle, ça danse, ça discute, ça rit. Chacun manifeste sa satisfaction à haute voix. Geoffrey a de l’humour, Sébastien le seconde bien, quant à Julien il se contente de sourire, mais un de ces sourires complices qui vous fait du bien sans que vous sachiez pourquoi au juste. Toutefois nous laisserons le dernier mot à Béatrice la patronne. Z’ont aligné trois sets impeccables, personne ne veut les lâcher, peut-être aurions-nous dû les retenir en otage.  Comment cette idée simple ne nous est-elle pas venue à l’esprit. Nous aurons notre rallonge de picotin, Béatrice est montée au créneau, elle a quitté le bar, s’est avancée et a lâché la phrase définitive qui tue : ‘’ Vous n’avez qu’à ne pas être bons !’’

             Alors, comme ils sont bons, ils se sont exécutés !

     

    Damie Chad.

    Merci Duduche pour les photos !

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    EARLY 50’S STUFF

    THE SMART HOBOS

    (CD / 2022)

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    Belle pochette. D’une simplicité exemplaire, deux mecs debout devant une palissade. Déjà vous vous croyez à OK Corral, leurs chapeaux de cowboy confirment l’imagerie country et western, toutefois il y a un hic qui fait toute la différence et toute la beauté, leur pose hiératique, ils ne se regardent pas, à eux deux sont comme le Dieu romain Janus dont l’unique visage possède deux faces dont l’une était tournée vers le passé et l’autre vers le futur, l’impression est confirmée par la surexposition de la photo qui leur confère la blancheur d’une statue de pierre antique. Certes les anciens peignaient et parfumaient leurs sculptures, seraient-ils allés jusqu’à oser pour une telle reproduction une douce fragrance de crottin de cheval, en tout cas nos deux hobos fûtés évoquent la statuaire grecque.

    Old stuff is good stuff, souvent old stuff is stuffefiant !

    Geoffrey Lucky Pepper : vocals, guitare, harmonica, drums / Julien Bourousse : contrebasse.

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    Merle Travis

    Nine pound hammer : l’original de Merle Travis, un des rois du pickin’, né en 1917 décédé en 1983, est sorti en 1952) : je préférons la version hoboïque,  Merle la chante du bout des lèvres, ce qui compte pour lui c’est de nous filer son jeu de pickin’  une démonstration de tout ce qu’il est capable de faire en moins de trois minutes, la version des hobos forme un tout beaucoup plus harmonieux, guitare et chant sont à égalité, mais la contrebasse de Julien et les deux lampées d’harmonica habillent le morceau pour l’hiver. Vous pouvez tout de même l’écouter en maillot de bain. En hors-sujet je remarque que le titre de ce morceau serait idéal pour un album de metal. Stack a record :  une reprise de Tom Tall (1937 – 2013), natif du Texas, entre 1954 et 1975 a publié une trentaine de 45 tours, Bear Family lui a consacré deux anthologies, l’a enregistré Stack a record en 1958 sur  Crest ce qui lui a permis d’avoir Eddie Cochran comme musicien : en tout cas ce qui est sûr c’est que la voix paraît un peu vieillotte comparée à la guitare, Tom Hall raconte plus qu’il ne chante, lui manque l’urgence du phrasé rockabilly :  ici c’est le contraire le vocal s’adjuge la part du lion, l’harmonica prend un peu la place de la guitare, Geoffrey respecte quand bien même l’ambiance pré-rockabilly, la voix davantage mordante mais il n’en profite pas pour saigner la barbaque à mort. Bumbershoot : est un morceau de Phil Spector enregistré sur Imperial (quel hasard, Julien portait un T-shirt Imperial !) en1958 sous le nom de Phil Harvey : cette version nous propulse quelques années plus tard, très surfin’ baby, mais l’instrumental n’est pas vraiment un aircraft paré pour l’envol : faut l’avouer, nos deux Hobos sont plus performatifs que Phil Harvey, leur version sonne beaucoup plus, au 3B en direct elle fut particulièrement appréciée, elle ne surpasse pas le futur mur du son spectorien mais elle casse des briques. You gotta pay : Benny Barnes (1936 – 1985) n’a enregistré qu’une dizaine de singles. L’on sait peu de choses sur cet enfant du Texas, à part qu’il a été vu sur la scène du Louisiana Hayride et qu’il fut l’ami de George Jones : sur Starday paru en 1958, le genre de morceau que l’on se repasse une dizaine de fois, guitare sonnante, incisives pianistiques, chœur féminin tout est là pour vous séduire : nos Hobos font tout pour s’aligner en pole position mais ils n’ont point de chœurs féminins, sont plus roots que la version initiale qui sonne un peu pré-beatles. S’en tirent avec les honneurs de la guerre.

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    Baby goodbye : morceau de Hi Strung Ramblers qui a sorti en 2005 un album titré Hobo Bop – tiens-tiens – chez Wild Records : des énervés, des ricains à la fibre espagnole, des matadors sanglants : nos hobos ne rechignent pas à descendre dans l’arène, eux aussi vous expédient el toro en trois minutes, repartent avec la queue et les deux oreilles. Heart o matic : les gens qui affirment que le lion est le roi de la jungle ont tort, indiscutablement c’est Bo Didley : sur ce morceau le grand Bo est amoureux, se frotte un peu contre un baobab ce qui produit une espèce de barrissement éléphantesque mais il se tient bien : nos deux hobos adoptent une attitude un peu plus virile mais ne déracinent pas les cocotiers non plus, mais comme Bo s’est servi trente secondes d’un harmonica, Geoffrey en profite pour donner libre cours à ses racines bluezy, déjà qu’à écouter le vocal on le confondrait avec Bo, que voudriez-vous de plus ! Three alley cats : Roy Hall (1922-1984) est connu pour deux exploits mémorables : avoir composé Whole lotta Shakin goin’ on et avoir trouvé Elvis Presley  particulièrement nul en 1954 : ne nous laissons pas emporter par une ire vengeresse, ce morceau est méchamment en place, ce gars avait tout compris, enfin presque tout…  : soyons francs, difficile de faire mieux, Geoffrey est rusé, l’en donne une version qui semble avoir été enregistrée cinq ans avant, à l’époque tout allait très vite, très réussie mais elle n’atteint pas l’ampleur instrumentale de l’originale.  Normal, sur ce coup les Hobos sont des précurseurs. Tornado : (A. Anderson – J. Hedges) : l’interprétation de ce morceau a occasionné une grosse houle (force 10) au 3B, the Jiants l’enregistrèrent en 1959, ce 45 tours fut leur  unique disque : quand on a dans les oreilles le souvenir de la boule de feu que fut ce Tornado l’on est un peu déstabilisé par l’écoute de l’original qui paraît un peu fouillis, par contre le gars au piano est un as : la version est davantage ramassée et racée, joyeusement foutraque aussi, toutefois sur la fin une bonne guitare ne peut pas rivaliser avec un piano fou et déglingué. You make it, they take it : Jerry Reed à ne pas confondre avec Jimmy Reed (1925- 1976) qui  connut une véritable gloire au début des années soixante. Jerry est né en 1937 et mort en 2008.  Gene Vincent lui a emprunté Crazy legs. Chanteur, compositeur, guitariste, acteur, Jerry Reed est un peu oublié par les temps qui courent. C’est dommage ! Elvis Presley a repris son Guitar man et son US Male : je regrette mais comparé aux deux morceaux précédents ce make it… m’a semblé un peu ennuyeux : Je préfère et de loin l’interprétation de nos deux Hobos, peut-être suis-je malade, toutefois le vocal et la guitare me semblent davantage affirmées et surtout moins monotones. Stumbling

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    block : (Lucille Dupree) : attention  Champion Jack Dupree (1908–1992) fut le premier album de blues que j’ai acheté, voici longtemps, Lucille Duprree qui composa le morceau fut l’épouse de Jack : quelle voix ce vieux Jack et quel pianiste, le morceau enregistré en 1955 sonne très rock : la version qu’en offrent les Hobos, elle dure quatre minutes, est une réussite parfaite, un bel hommage au vieux Champion. Merci les boys ! Attention, ne coupez pas quand le son disparaît… une belle surprise vous attend.

             Quand j’écoute des reprises j’aime à comparer avec les originaux. C’est ainsi que je procède (à l’extension du domaine de la lutte), peut-être ai-je tort, je peux toutefois vous assurer que pour ce CD vous n’avez pas besoin de suivre mon exemple. Il se suffit à lui-même. Amplement.

    Damie Chad.

     

     

    *

             Doit bien avoir une quinzaine de bouquins sur le stand. Tous sur Elvis. Ce n’est pas une denrée rare, un collectionneur qui se débarrasse de ses books. A-t-il renié ses amours de jeunesse. Non, il est mort et sa famille se débarrasse de ce qui ne les intéresse pas. Gide avait raison de déclarer : Familles, je vous hais ! Si vous ne voulez pas que cela vous arrive, déshéritez vos enfants ! Faut être juste, ces bouquins se ressemblent, grand format, maximum de photographies couleur. Lequel vais-je choisir ? Le choix n’est pas évident. Piocher au hasard ? Ce geste est bien peu mallarméen, respectons le grand Stephanos. C’eût été vingt livres sur Gene Vincent, je les aurais tous pris, ne rêvons pas. Soyons efficace, je farfouille, l’est bien caché, totalement recouvert sous les autres. Pourtant l’est épais comme un porte-avions, en plus l’auteur paraît être français, de toute évidence aucun cliché en rutilance kodachromique. Mon choix est fait.

    ELVIS MON AMI

    JACQUES DELESSERT

    (Editions Pierre-Marcel Favre / 1983)

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             Dissipons les malentendus. Le petit carré de présentation de la couverture est alléchant, le gars a rencontré  Elvis en 1959, il a établi des liens avec la famille Elvis, celle-là SVP ne la haïssez pas, ni une ni deux, quatre cent cinquante pages, aucune hésitation. On plonge. J’avale les cent premières pages en courant. Que du connu. Les premières années d’Elvis c’est celle que les rockers sont capables de réciter par cœur. On n’apprend rien, c’est comme un film que vous regardez pour la dixième fois, vous connaissez le début, le milieu et la fin mais vous ne vous en lassez pas. Le doute s’installe dans votre esprit, le gars il n’est pas un familier d’Elvis, juste une biographie comme une autre. Faut comprendre le titre comme le morceau de Dick Rivers intitulé : Mon ami lointain. Encore que le Rivers il a été vraiment présenté à Elvis. L’est des amitiés fondatrices et indestructibles, des passions, des admirations, des sympathies, des télescopages, des rencontres, des reconnaissances qui se déroulent davantage selon les plans d’un imaginal télépathique que sur la concrétude d’un ordre sordide et évènementiel.

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             Faut dépasser les quatre cents premières pages pour découvrir Jacques Delessert. L’est devenu fan de rock tout jeune en découvrant Bill Haley, puis, cheminement classique, Elvis Presley. Son premier 45 tours d’Elvis il le volera. Nous ne pouvons que le féliciter. Entre parenthèses avec tous les disques d’Elvis qu’il achètera par la suite, il l’a bien mérité. Entre la Suisse et l’Allemagne la distance n’est pas bien grande. En 1959, il se lance dans un grand raid : objectif militaire rencontrer Elvis sur sa base américaine. La fortune sourit aux audacieux. Il le rencontrera et prendra même une photo avec Vernon le père du King. Deviendra membre de plusieurs fan-clubs elvisiens, fondera même le sien. En 1982, il se rend à Graceland. Une fois encore la chance lui sourira....

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             Ces pages sont à lire, revenons à Elvis. Une simple biographie. Dans l’ordre chronologique, ce qui n’empêchera pas notre auteur vers  la fin de consacrer quelques thématiques à des thèmes traversaux : comme La Religion, ou La Maffia. Un livre de fan, Delessert ne se livre pas une analyse du phénomène presleysien ce qui ne veut pas dire qu’il ne l’aborde pas. Le livre est rédigé après la mort d’Elvis, le public francophone qui en son immense majorité n’entrave que couic à l’anglais est avide de renseignements, de faits, de détails sur la vie du King. Delessert sert les lecteurs affamés à volonté. Il livre toutes les connaissances qu’il a accumulées depuis des années. Ne donne pas un nom sans préciser quel est le rôle de l’individu. Agit à l’identique avec les décors. Au fur et à mesure que vous dévorez le bouquin vous vous sentez comme chez vous. En pays de connaissance.

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             Attention, ce n’est pas un livre sur la musique de Presley. C’est un livre sur Presley. Sur Elvis. Vous êtes dans le cocon du coton familial, du premier cercle, du deuxième et du troisième. N’oublie pas non plus le nom des domestiques. Le projo est sur Elvis et ne le quitte pas, hors d’Elvis le monde est vide. J’exagère, hors d’Elvis il n’existe qu’un groupe d’êtres humains : les fans d’Elvis. Le reste de l’Humanité n’apparaît que lorsque Elvis entre en communication avec un de ces zombies lointains et inutiles dont il révèle l’existence par le simple regard qu’il porte sur lui.  

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    Le Colonel + Elvis

             Dans une montre, toute pièce (boîtier, engrenages, aiguilles, remontoir) possède son utilité, le moindre élément est au service de l’heure. Dans le monde d’Elvis tout tourne autour d’Elvis. Prenons un exemple particulier : souvent les amateurs d’Elvis se plaignent du Colonel. Faut être franc, dans le livre de Delessert, Parker bosse sans arrêt. Il n’oublie jamais de se faire payer, il se paye tout seul car ce serait idiot de déranger Elvis pour quelques misérables centaines de milliers de dollars, l’est toujours en train de négocier un contrat, s’active à mort pour préparer les tournées, l’a toujours un désir d’avance sur les besoins d’Elvis.

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             Elvis a-t-il besoin du Colonel. Pas du tout, il a besoin de ses millions de dollars. Sachez faire la différence. Ce n’est pas qu’Elvis soit avide d’argent. C’est Dieu qui a besoin qu’Elvis ait de l’argent pour qu’il puisse être généreux avec le reste du monde. Parce que quand Elvis se montre généreux – par exemple il distribue des voitures de luxe un peu à n’importe qui – l’heureux bénéficiaire des largesses d’Elvis ne peut en toute logique que remercier deux personnes : Elvis bien sûr mais surtout  Dieu  qui permet dans son infinie générosité qu’il y ait sur cette terre de disgrâce des élus comme Elvis pour venir en aide à de pauvres pécheurs…

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    Elvis and Red

             Delessert a tenté de nous expliquer le fonctionnement d’Elvis selon la mentalité américaine. Nous propose aussi une autre explication. Tout enfant Elvis a été surprotégé par sa mère, l’est un gamin solitaire, sans ami, à l’école son copain West davantage costaud et déluré le protègera, sans Red West ce garçon étrangement habillé et un tantinet différent des autres élèves aurait pour employer une expression contemporaine été victime de harcèlements. Le succès est venu très vite. Elvis a su s’entourer. West est resté, petit à petit s’est créé autour de lui un groupe de boys, la fameuse maffia, qui ont été chargés de jouer le rôle d’intercesseur entre lui et le reste du monde.

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             TCB, ce sigle signifie Taking Care of Business. C’est une organisation mise au point par Elvis. Une espèce d’ordre de chevalerie, avec insigne et chaînette, en or évidemment, qui voit le jour en 1975. Sans doute parce que le King se rend compte que non seulement sa santé décline mais qu’elle affecte la qualité de ses shows. Chaque membre de la Mafia est chargé de tâches dont il ne doit pas s’acquitter au mieux, mais parfaitement. Près de deux cent cinquante personnes recevront cet insigne, soit parce qu’elles ont rendu un service éminent à Elvis, soit parce qu’elles font partie de la mise en place des tournées et des concerts.

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             Delessert n’en parle pas, mais je me demande si Elvis qui a l’habitude d’être servi au doigt et à l’œil ne développe pas des comportements paranoïaques. Elvis est en quel sorte prisonnier de son mode de vie. Pendant longtemps les évènements se sont déroulés comme un conte de fée. Une enfance pauvre mais heureuse. Brutalement tout change. Dès que les premiers succès arrivent dans l’euphorie d’une nouvelle existence une mécanique redoutable se met en place. D’autant plus effroyable que tout se déroule comme dans un rêve. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Elvis est le roi du rock. Le public qui l’acclame, le suivra fidèlement au travers de toutes ses métamorphoses. Elvis n’est pas un révolutionnaire, même pas un révolté. L’est un américain moyen qui se trouve conforté dans sa vision du monde et ses agissements par la bénédiction de l’argent qui coule à flot. Une première blessure intime la mort de sa mère. Un deuxième obstacle le service militaire en Allemagne.  C’est alors que le Colonel sort ses cartes magiques et biseautées. Elvis vend encore des disques, mais il n’est plus le roi du rock. L’a gardé son public mais perdu son impact fracassant sur la société américaine. Le système a digéré le rock, il est à même de proposer des produits frelatés de substitution. Parker, ses  dents rayent le parquet du profit, propose une nouvelle orientation : le cinéma. Vise juste notre amateur de cigares. Elvis adore le cinéma, adolescent son rêve n’était pas de devenir chanteur mais acteur. Si les premiers films ne sont pas mauvais, ce ne sont pas non plus des chefs-d’œuvre du septième d’art. Bientôt suivra une kyrielle de navets… Comment Elvis s’est-il laissé embobiner dans une si mauvaise passe… La réponse est simple. L’argument de Parker est des plus décisifs : des mauvais films certes mais qui rapportent  un million de dollars à chaque coup… Ce n’est pas qu’Elvis aime l’argent mais il est incapable de renoncer à son mode de vie. Le King n’est pas un spartiate, la consommation est l’idéologie la plus prégnante de la société américaine. Son efficacité est redoutable. Elvis n’en est-il pas le symbole le plus éclatant. Parfois nos actes nous sont dictés à notre insu par des forces extérieures qui s’exercent sur nous et dont nous n’avons aucunement conscience. Elvis fut une victime d’autant plus consentante que son innocence lui interdit toute introspection méditative du phénomène qui l’accabla. La fulgurance de la gloire lui tomba dessus, elle  le submergea. Un bon petit gars qui touche le gros lot, son égo gonflé à l’azote le propulse vers des cimes inconcevables, le voici prisonnier de lui-même hors de sa native illumination. Ce dont Delessert ne doute point c’est qu’Elvis fut un grand artiste. Certes il avait une voix merveilleuse, elle lui permettait de chanter n’importe quoi. Il ne s’en priva pas pour alimenter les besoins de sa cagnotte. Chez Elvis la médiocrité confina au génie. Qui aurait pu interpréter mieux que lui certaines chansons de ses films. 

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             On attendait autre chose d’Elvis, il se contenta d’être ce qu’il était : Elvis. Il ne pouvait pas se surpasser. Il se duplicata. A force d’être reproduite les copies s’émoussent, même le marbre s’effrite. L’est sans arrêt en concert. La répétition, la fatigue, la lassitude, les médicaments, tout s’accumule. Elvis s’ennuie de lui-même mais il n’a plus la force de s’exhausser hors de sa léthargie créatrice. Au milieu des années soixante après son Big Boss Man il avait retrouva son énergie artistique. Avec son NBC Show, ses enregistrements avec Chip Momans, son étoile brille de son plus bel éclat, ce n’est plus la fouge de sa jeunesse mais l’accomplissement de sa plénitude. Le rock’n’roll ne l’attend plus, il a évolué sans lui.  La jeunesse se tourne vers d’autres groupes, vers une nouvelle musique qui ne correspond plus à la sienne… Il n’a pas changé, le monde a continué à vivre sa vie, sans bruit ou avec une tonitruance incongrue qu’il n’entend pas, à ses côtés…

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             Elvis meurt seul. Trahi par l’évolution du monde et les membres  les plus anciens de sa maffia. Il est vrai qu’il les a renvoyés, virés sans ménagement, sur un coup de colère. Une ire subite est mauvaise conseillère. Elvis était en colère contre lui-même. Plus exactement envers le monde qui pensait-il s’était incompréhensiblement éloigné de lui-même, alors que lui-même s’était, parce qu’il avait simplement continué à être simplement, ingénument Elvis, déconnecté du monde. L’on a envie de paraphraser la célèbre formule de Montaigne pour expliquer son amitié avec La Béotie, ‘’parce que c’était lui, parce que c’était moi’’, en ‘’parce que c’était le monde, parce que c’était Elvis’’.

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             Comme le Moi cartésien, Elvis est devenu à sa manière un invariant philosophique de notre monde. Autrement dit un mythe.  Une étoile noire, beaucoup plus astreignante que celle de Bowie, qui brille plus fortement que toutes les autres dans la voûte stellaire de notre modernité. Même lorsque nous fermons les yeux, elle nous baigne de son aura obscure. Maléfique ou bénigne son influence reste suspendue au-dessus de notre horizon.

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             Remercions Jacques Delessert de nous avoir, par son livre de fan transi d’une acuité sans pareille, permis de pénétrer  bien plus intensément dans les zones d’ivoire et de corne du rêve nervalien, celles qui s’entrouvrent et nous entraînent plus avant dans les sombres et mystérieuses landes de la solitude et de la mort...

             Un livre à méditer.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 736 : KR'TNT ! 736 : JESSE HECTOR / HAMMERSMITH GORILLAS / STRAINS / SHARP PINS / GEORGE HARRISON / JAKE CALYPSO AND BUBBA FEATHERS / NORA BROWN AND STEPHANIE COLEMAN / MÖBIUS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 736

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    14 / 05 / 2026

     

    JESSE HECTOR / HAMMERSMITH GORILLAS

    STRAINS / SHARP PINS / GEORGE HARRISON  

     JAKE CALYPSO & BUBBA FEATHERS

    NORA BROWN & STEPHANIE COLEMAN

    MÖBIUS

     

     

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    The One-offs

     - Gare aux Gorillas

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             C’est en 1976 que la 45 tours-mania est revenue. Humant l’air du temps, le mec de Melody installa un petit bac de 45 tours un peu à l’écart. T’avais une poignée de singles, fraîchement arrivés de Londres, notamment les Siffs : «New Rose» & co. Tu ramassais tout, si t’arrivais au bon moment. Il y avait d’autres amateurs. Et puis un jour, on est tombé sur le single des Hammersmith Gorillas. Existait-il une relation avec l’«Hammersmith Guerilla» qui se trouve sur le deuxième album de Third World War ? Mystère et boule de gomme. En tous les cas, la pochette t’avait tapé dans l’œil. La coupe du bassiste ! Les rouflaquettes et le fute en tartan du chanteur ! Wouahhh ! T’es vite rentré au bercail pour écouter ça, et bhaaammm, t’en as pris plein la barbe, les Gorillas avaient encore monté d’un cran la violence du solo de Dave Davies. Ça relevait du prodige surnaturel. Dix ans après Dave Davies, les Gorillas rallumaient la sainte-barbe et tout explosait dans un vertige d’ultimate sonic boom ! Ces mecs t’affolaient les compteurs, ils te remettaient les pendules à l’heure ! On repartait pour un tour, dix ans après la vague des mighty British blasters.

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             T’avais déjà pas mal de 45 tours préférés, mais celui-là luttait pour la première place. Et plus tu l’écoutais, plus tu sentais qu’il rivalisait avec la perfection de «Bird Doggin’».

             Les infos sont arrivées après. Via la presse anglaise que tu dévorais chaque semaine : New Musical Express, Sounds et le Melody Maker. Le mec des Hammersmith Gorillas s’appelait Jesse Hector, il apparut en grand dans le Melody Maker, avec des déclarations outrancières du style : «Je suis l’avenir du rock !» Pas de problème ! En plus, ça tombait très bien, car à l’époque, on nourrissait une belle obsession pour ce que les journalistes anglais appelaient le proto-punk. On avait déjà déterré les deux Third World War d’occase à Londres, les deux premiers Broughton chez Rock On, un Downliners Sect sur Columbia, le premier Stack Waddy sur Dandelion, et le premier Fontana des Pretties. On avait vu les Pink Fairies au Marquee et rapatrié leurs trois albums, on était dingue du «Master Of The Universe» d’Hawkwind sur Space Ritual, et à tout ça on rajoutait le pendant américain, avec le «CIA Man» des Fugs, le «Dirty Water» des Standells, le «Zig Zag Wanderer» de Captain Beefheart, sans oublier les Remains et le premier Shadows Of Knight dont le snarl faisait alors figure de modèle. Et puis le «Maudit Journal» et «Où Va-t-elle» de Ronnie Bird.

             Le nom de Jesse Hector se retrouva au centre d’un petit réseau relationnel. Jesse Hector n’intéressait que des gens très pointus. Le premier fut Jean-Yves qui, au retour du premier  Festival Punk de Mont-de-Marsan, ne jurait plus que par «Jesse Hector et sa Strato vert bouteille.» C’est Marc Z qui avait donc amené les mighty Gorillas en France. Le Professor me raconta qu’un jour où il était allé faire des emplettes à l’Open Market, il avait vu les Gorillas sortir de la cave qui servait de local de répète. Et quand Marc Z accepta de participer au Petit Abécédaire de la Crampologie, il proposa pour l’ouverture de son chapitre (la lettre Z) une photo de lui avec Jesse Hector, prise à Londres le mois précédent. Le boss de Dig It Gildas fut lui aussi un inconditionnel de Jesse Hector, au point de le faire jouer à Toulouse et de créer un petit label nommé Zombie Dance pour sortir un single de Jesse Hector & The Gatecrashers, «In My Soul», avec deux titres des Space Beatnicks en B-side. Dedicated follower of the Jesse fashion. 

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             Philippe et Damien sont des amis de Jean-Yves. Il n’était donc pas surprenant que Philippe, installé à Londres, devînt le manager de Jesse Hector. C’est lui qui signe les liners d’une belle compile Big Beat, Gorilla Got Me. Au bas de ce texte remarquable, il remercie Jean-Yves (& Gérald, un autre crack caennais). Lorsque Caroline Catz tourna un docu consacré à Jesse (A Message To The World), Philippe organisa dans un bar du bas de la rue Boyer une projection à laquelle assistèrent une poignée de fans. Quand à la fin les gens applaudirent, Jesse lança : «Thank you people». En l’approchant après la projection, on sentait clairement que cet homme avait l’étoffe d’une superstar, mais hélas, le destin en avait décidé autrement. Et puis voilà Damien, qui fut sans doute le plus inconditionnel de tous. Il nous fit un jour cadeau d’un single, le «Keep It Moving» de Jesse Hector & The Gatecrashers. Voilà c’est ce genre de mec : il t’offre un single de Jesse Hector ! Alors pour lui rendre la pareille, il a eu pour ses 62 ans une copie en parfait état du «Really Got Me» sur Penny Farthing. C’est une façon comme une autre de boucler la boucle.       

             Message de Philippe hier : Jesse Hector vient de casser sa pipe en bois. Fin d’une époque. Le vide qu’il laisse est infini. Il fut l’une des plus pures incarnations du rock.

    Signé : Cazengler, Gorillette du Mans

    Jesse Hector. Disparu le 6 mai 2026

    Hammersmith Gorillas. You Really Got Me/Leavin’ ‘Ome. Penny Farthing 1974

     

     

    Wizards & True Stars

     - Gare aux Gorillas

     (Part Three)

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             Quoi de plus culte en Angleterre que Jesse Hector et ses mighty Hammersmith Gorillas ? Jesse Hector vient tout juste de casser sa pipe en bois. Aussi allons-nous lui rendre un dernier hommage. Voici ‘Hectorminator’, un conte macabre tiré des Cent Contes Rock.

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             — Quelle merveilleuse journée ! s’exclame Spot en ouvrant la fenêtre. Un soleil radieux fait étinceler les toits de Londres.

             — Rox, réveille-toi et habille-toi ! J’appelle un cab et on file à la foire du rock !

             Dix minutes plus tard, Spot et Rox s’engouffrent dans un taxi.

             — Hyde Park, sir !

             Spot et Rox se pelotonnent au fond de la banquette. Ils se tiennent la main. Le taxi traverse la ville. Spot se tourne vers Rox :

             — Londres est une ville si petite pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour !

             Les abords d’Hyde Park sont noirs de monde. Le regard fixé sur la marée humaine, Rox murmure :

             — On se croirait sur le boulevard du Crime, n’est-ce pas, Spot ?

    Spot opine du chef.

             Des gens de toutes conditions, de toutes races, de tous âges et de toutes tailles se pressent en masse vers les guichets d’entrée. Quelle cohue ! Une atmosphère de fête règne sur ce monstrueux capharnaüm. Des odeurs d’oignons et de saucisses frites chatouillent déjà les appétits. Les voleurs à la tire s’en donnent à cœur joie. Tous les aigrefins, tous les baladins, tous les aveugles et les coquillards des faubourgs se sont donné rendez-vous à Hyde Park. Les échos musicaux des grandes baraques de foire se mêlent aux jacasseries de la foule.

             Perché sur un perron en bois vermoulu, un patron de baraque au visage rouge comme une tomate fait la retape. Il déballe son boniment d’une voix de stentor :

             — Entrez donc,  bonnes gens, pour seulement un shilling,vous verrez la femme-serpent Ivy Poison et l’homme lézard Lux Interior copuler dans un aquarium géant peuplé d’araignées vénéneuses ! Entrez bonnes gens ! Vous ne reverrez pas un spectacle pareil de sitôt ! Croyez-moi !

             Les badauds s’attroupent à l’entrée. Enchaîné près du bateleur, un pygmée bat un air primitif sur un gros tambour.

             Spot se tourne vers Rox.

             — On y va ?

             — Non, ça pourrait me données des idées...

             Sans plus de manières, Rox palpe la braguette de Spot.

             — Rox, allons faire un tour de train fantôme...Tu m’y tailleras une petite pipe...

             Rox ne répond pas. Elle fend déjà la foule.

             Pour avancer, il faut se frayer un chemin à coups d’épaules. Spot et Rox s’arrêtent dix mètres plus loin, devant une autre baraque. Le bateleur s’agite pour retenir les badauds. Le bonhomme danse devant un écran où éclatent les taches colorées d’un light-show psychédélique. Il porte un chapeau-clac vissé sur une tignasse bouclée, des grosses lunettes ovales à verres orange, une tunique à fleurs et un collier de dents de requin.

             — Entrez, bonnes gens, entrez donc ! Venez admirer Lord Byron et sa Telecaster, j’ai nommé l’inénarrable, l’incoercible, l’implacable, l’irremplaçable Syd Barrett !

             La foule s’agglutine au guichet.

             Spot et Rox poursuivent leur chemin. Ils savent que la foire du rock réserve d’autres surprises.

             — Ah, voilà le train fantôme ! s’écrie Spot d’une voix chantante.

             On entend déjà les hurlements des visiteurs et les plaintes des fantômes. Gesticulant sur une estrade bringuebalante, un individu coiffé d’un très haut chapeau tendu de peau de léopard harangue la foule.

             — Oh ! Rox ! Voici Screamin’ Lord Sutch ! Viens ! Entrons...

             — Non, regarde plutôt là-bas...

             Un peu plus loin, une immense baraque semble voler la vedette à Lord Sutch. Spot et Rox se frayent un chemin jusqu’à l’entrée du bastringue. Quelle surprise ! La façade est creuse. On y a aménagé une grotte en plastique. Un personnage grimé en homme des cavernes fait la retape. Il porte une peau de bête et des tatouages préhistoriques.

             — Grrrrrrrr, n’ayez crainte, ladies and gentlemen, je ne vous mangerai pas, hé hé hé. Vous voulez voir une vraie légende du rock ?

             La foule beugle :

             — C’est qui ta légende, cro-magnon ?

             L’incroyable bateleur roule des yeux :

             — Grrrrrrrr....Pour un shilling, vous entrerez dans une grotte légendaire... Venez admirer Reg Presley ! Pour un shilling seulement, vous le verrez tordre des barres de fer et avaler des bâtons de Trogglodynamite !

             Spot presse le bras de Rox :

             — Entrons Rox, j’adore les Troggs !

             — Non, Spot, j’ai une sainte horreur des machos... Et puis ce rabatteur m’indispose... Il sent le fromage... Allons voir ailleurs !

             Elle lance un petit clin d’oeil à Spot.

             Au loin, se forme un attroupement gigantesque.

             — Vite, allons voir !

             Spot et Rox se frayent un passage jusqu’à l’attroupement. Les badauds s’entassent devant une grosse baraque croulante. Le fronton s’orne d’une enseigne peinte en grosses lettres rouges : «THE GREATEST ROCK’N’ROLL SHOW, EVER». Ils approchent de l’estrade où éructe un personnage attractif. Âgé d’une bonne vingtaine d’années, l’homme arpente les planches comme un animal en cage. Une raie partage ses cheveux blonds et remonte jusqu’au sommet du crâne où trône une petite couronne d’épis. Deux énormes rouflaquettes d’un poil beaucoup plus sombre lui dévorent les joues. L’homme a suffisamment de prestance pour évoquer un corsaire du roi d’Angleterre. Il porte un maillot à manches longues décoré d’un voilier, un pantalon de tartan écossais aux couleurs criardes et ces godasses deux tons qu’on chausse pour jouer au cricket. Il hurle comme s’il affrontait une tempête au Cap Horn :

             — Venez découvrir l’antre du puissant Kong ! Moi, Jesse Hector, réceptacle de la Magie Spéciale, je vous garantis un spectacle unique au monde !

             La foule l’acclame. Jesse bombe le torse.

             Spot sent un frisson le traverser. Il se rapproche de Rox et lui pince une fesse :

             — Alors, on entre ?

             Rox sourit.

             La foule se presse au guichet. Le portier ne parvient pas à endiguer le flot des curieux. Des centaines de mains brandissent des billets de banque. Spot et Rox jouent des coudes pour avancer. Par miracle, ils réussissent à entrer. Un rideau masque la scène. Un roulement de tambour annonce le début du spectacle. Le brouhaha s’éteint aussitôt. Le rideau s’ouvre.

             Jesse Hector se tient dressé au centre de la scène. Il est enchaîné. D’énormes bracelets lui enserrent le cou, les poignets et les chevilles. Il brandit une Stratocaster couleur vert bouteille. On peut lire «Hammersmith Gorillas » peint en grosses lettres sur le mur du fond.

             À droite de Jesse Hector se tient un bassiste coiffé comme une poupée barbie. Il campe sa jambe droite en avant et jette son épaule gauche vers l’arrière. Derrière eux, un batteur se cabre sur ses fûts, prêt à intervenir.

             Jesse Hector pousse d’énormes grognements, puis il hurle :

             — You Really Got Me !

             Dès le premier accord, les Hammersmith Gorillas font exploser le standard des Kinks. Sauvagerie, punkitude, brutalité, c’est une véritable éruption ! Jesse Hector concasse les paroles et secoue ses chaînes. La foule s’agite. Des gens dansent le pogo. À la fin du couplet, Jesse Hector plaque un accord et lâche un avertissement :

             — Look out !

             Il saute en l’air et arrache ses chaînes. Il retombe lourdement sur le sol pour attaquer un solo d’une violence extrême.

             La structure de la baraque craque de partout. L’agitation provoque des remous dans le public trop nombreux. Des vagues de gens s’écrasent contre les poteaux de soutènement. Sur scène, Jesse Hector fait des bonds de deux mètres en plaquant ses deux accords. La foule bascule dans l’hystérie collective.

             Hagard, Jesse se penche vers la foule en délire et miaule :

             — Here we go !

             Il s’élance et réussit un saut périlleux arrière. Il enchaîne un nouveau solo dévastateur, se roule sur les planches et hurle des Look Out ! que reprend la foule en chœur. C’est le moment que choisit une poutre pour tomber sur le public. Puis tout le toit s’effondre. Spot ressent un choc terrible sur le crâne. Il tombe sur les genoux et tente désespérément de conserver ses esprits. Il sent un liquide chaud lui couler dans le cou. Il y porte la main... Du sang. Autour de lui, la panique se répand. Il cherche Rox. Il finit par apercevoir son visage enfoui sous un tas de corps emmêlés. Elle lui adresse un ultime regard chargé d’effroi.

    Signé : Cazengler, Hectare 

    Jesse Hector. Disparu le 6 mai 2026

     

     

    L’avenir du rock

    - Ils Strains pas en chemin

             Mardi soir, rue de Rome. L’avenir du rock reçoit ses amis pour le rendez-vous hebdomadaire du Cercle de Pouets Disparus. L’idée ce mardi est de briser la routine : puisque les Pouets Disparus sont de fiers gaillards et de redoutables polémistes, des chantres sanguins et de rudes forgeurs de sonnets, l’avenir du rock leur impose un thème contraire à leur nature, le spleen de Paris. Jean Mort-aux-Rats est le premier à s’élever contre cette idée qu’il trouve saugrenue, puisque déjà exploitée par Charles Baudelaire. Stuart Perrill-en-la-Demeure vole au secours de l’avenir du rock et déclare d’une voix claire qu’il est bon de se plonger de temps à autres dans les égouts de l’âme humaine, et pour illustrer son propos, il ouvre la fenêtre du salon et se perche au-dessus du vide, assurant la compagnie qu’il ne tient pas tant que ça à la vie et que de chuter de trois étages serait pour lui une fin plus digne que celle occasionnée par les termites du vieillissement, idée, qui ajoute-t-il en s’étranglant de dégoût, le répugne. Il perd soudain l’équilibre et tombe miraculeusement du bon côté. Les Pouets Disparus ovationnent cette prouesse littéraire. Galvanisé par l’exploit de son ami, Gustave Kah-Kahn bondit hors de son siège pour s’avouer rongé par des mélancolies et des tumeurs cérébrales, et dressé comme un tribun au perchoir du Palais Bourbon, il clame :

             — Soyons tous nervaliens ! Allons tous nous prendre à des réverbères !

             — Ouaisssssssss !, font les autres, unanimes...

             — Mais il nous faudrait des cordes, lance Paimpol Roux d’une voix affreusement triste...

             Étourdi par la virtuosité de ses collègues, Tristan Corbillard prend la parole d’une voix chancelante :

             — Retrouvons notre calme, mes amis... Si nous nous pendons tous, qui écrira notre prochains recueil de vers ? Y avez-vous songé un seul instant ? Contentons-vous de communier en cultivant cette divine disposition que nos confrères d’outre-Manche nomment le stress...

             En bon opportuniste, l’avenir du rock glisse sa petite saillie :

             — Au stress, je préfère mille fois, que dis-je, cent mille fois les Strains ! 

             — Ohhhhhhhh !, font les autres, éberlués...

     

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             C’est une copine qui te file l’info le soir des Cosmic Psychos : elle fait jouer les Strains à Montreuil. Les Strains ? Bif baf bof. Tu sais pas qui c’est. Elle t’explique. Detroit. Bon d’accord. Faut pas rater ça. Pas la moindre seconde d’hésitation. Bizarrement, le concert de Rouen est gratuit. Cadeau du Fury.

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             Des groupes de cet acabit, t’en as déjà vu beaucoup trop. On compare les Strains aux Hellacopters. Tu crains un peu les redites et les clichés. Mais bon, ils sont là, alors autant en profiter. Le contact se fait via la petite guitariste Gretta Smak. Elle a un sens du contact extraordinaire. Petite et couverte de tatouages, elle n’en finit plus d’être contente. Contente d’être au Fury, contente de causer avec des Français, contente d’être dans les Strains, contente du rock’n’roll, contente du Detroit sound, contente d’être contente. Elle rigole dès qu’on lui dit un truc. Fantastique bonne humeur ! On

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     devrait tous en prendre de la graine. C’est pas possible d’être aussi content ! Et puis tu vois les autres, le petit bassman Kellen Mutter qui va aussi accompagner Frank Meyer en première partie, Al King, the locomotive man, le roi du Detroit beurre qui bat aussi pour Frank Meyer, et puis un clone de Dregen, Jamy Holliday, avec ses cheveux noirs de jais et ses mèches blanches, ses dents en moins et ses tattooos, sa haute maigreur et son air de vampire gothique, et puis le chef de meute, Paul Grace Smith, deux mètres de haut, coiffé d’une casquette panthère, encore un vétéran de toutes les guerres. Un mec capable de changer une corde sur sa SG blanche en restant au micro pour finir son couplet. Alors dès qu’elle est sur scène, Gretta Smak éclate de joie, littéralement,

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    elle gratte sa petite Fender Mustang rouge et saute partout. Elle est encore plus expressive que Steve Diggle. Elle le bat à la course en matière de joie de jouer. Alors le concert va être à son image, fantastique, bienvenu, tu vas avoir ta dose de Detroit Sound, pas de problème, ça rocke le boat et ça tangue tout ce que ça peut, c’est un son à trois guitares, donc ça blaste à gogo, ça blaste dans le bliss, ça buzze dans les basses, ça brise du bois et ça booste dans les brancards. Si tu veux voir un gros concert de crack-boom, cours voir les Strains. 

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             Tu perdras pas ton temps à écouter les deux albums des Strains. T’en gagneras pas non plus, mais ça tu t’en fous. T’es pas là pour ça. Le premier Strains sans titre

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    date de 2022. Paul Grace Smith drive l’affaire, mais il est accompagné par une autre équipe, pas celle qu’on a vu au Fury. Bon, bref, ça descend tout de suite dans la rue avec «New World Order», c’est très enflammé, ça sent bon le cramé. Ils n’inventent rien. Ils brûlent les poubelles. Paul Grace Smith arrose toujours le même jardin. Son fonds de commerce est l’high energy rock’n’roll. «Disaster» te tombe dessus comme une falaise de marbre qui s’écroule. Paul Grace Smith adore gueuler dans la tempête. «The Last Time» n’est pas celui des Stones. Cap sur la ville en feu. La clameur du riff est magnifique. Ils n’en finissent plus de saturer la clameur - I got nothing left to give/ Don’t you break my heart - Tout aussi saturé de clameur, voilà «Living In Your Past», traversé par un killer solo pernicieux. Avec «Bottom Of The Ocean», les Strains déversent de l’heavyness dans l’océan. Ils dépassent les bornes du jeu des Mille Bornes. «Rat Queen» est très detroitisé. Ça monte vite en température. Les Strains proposent un rock solide à tout épreuve. Puis ils jettent «Blacked Out Again» dans le mur.

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             On retrouve tout le set du Fury sur Queen Death. T’es aux taquets dès «Hard On You». t’es noyé dans la clameur, ils ne te laissent pas le choix. «Depression» ? Ça joue vite, c’est énorme, plombé, ça joue à outrance, ça tape dans le dur et ça coule partout. Pur Detroit Sound avec «How Low» et c’est relancé aux chœurs. Ils savent faire monter un cut en puissance. «I Like It Rough» est fabuleux de cocote et de gut, Paul Grace Smith claque bien son like it rough. Ils noient «Hell Of A Ride» dans le son. T’es flabbergasted par les dynamiques incroyables et la densité extrême, et t’as tout le power du Detroit Sound. Elle court elle court la banlieue avec «Back It Up», ça fulmine au max, ça blaste dans les brancards. Encore un blast avec les chœurs des Dolls : «Queen Death». On se régale de leur fabuleux dévolu. Ces gens-là ne se ménagent pas. Zéro répit. «No Fucking Way» prend feu et explose. Ils sonnent comme des cracks, alors t’en veux encore. Ils finissent à 100 à l’heure avec «Lifetime», en mode Detroit destroy oh boy. C’est leur vitesse de croisière, just for you ! C’est carrément stoogy dans l’esprit. Ils finissent sur le riff de River Deep Mountain High. Gretta chante le couplet de la mort. T’en veux encore.

    Signé : Cazengler, toujours un Strain de retard

    Strains. Le Fury Défendu. Rouen (76). 27 avril 2026

    Strains. Strains. No Solution Records 2022

    Strains. Queen Death. Dead Beat Records 2026

     

    L’avenir du rock

     - (Sharp) Pins Up

     (Part Two)

             Malgré son air con et sa vue basse, l’avenir du rock reste extrêmement productif dans le désert. Il adore divertir les erreurs qu’il y croise. Pour ça, il se déguise avec les moyens du bord. Un exemple : l’autre jour, il a dépouillé la charogne d’un vautour et s’est bricolé une fausse barbe de duvet noir. Pour la coller, il a chié un petit étron verdâtre et s’est tartiné le visage. Essayez et vous verrez que ça tient. Puis il est parti en titubant, brandissant une bouteille à panse ronde trouvée derrière un rocher. Il savait qu’il allait croiser Lawrence d’Arabie qui passe sa vie à zigzaguer dans le désert pour les besoins de sa légende.

             Ah le voilà enfin ! L’avenir du rock reconnaît le petit nuage de sable, à l’horizon. Il avance dans sa direction et se met à hurler : «Mille millions de mille milliards de mille sabords !». La voix porte loin dans le désert. Lawrence d’Arabie s’arrête à quelques mètres :

             — Que faites-vous ici, Capitaine Haddock ?

             — Bachibouzouk ! Moule à gaufres ! Ectoplasme !

             Lawrence d’Arabie éclate de rire :

             — My God, vous êtes encore plus con que l’avenir du rock ! Il talonne le flanc de son dromadaire et repart vers l’Est.

             Un autre exemple. Un jour l’avenir du rock tombe sur la carcasse incendiée d’un véhicule militaire. Les cadavres carbonisés sont encore à bord. Un pneu éventré lui donne une idée. Il en arrache un gros lambeau et parvient à se confectionner un chapeau melon. Puis il déboutonne la vareuse carbonisée de l’un des passagers pour s’en faire un veston. Il arrache enfin la colonne de direction du véhicule pour s’en faire une canne. Il découpe avec ses dents un bout de chair carbonisée sur le visage du chauffeur et se le colle avec de la salive pour se faire une petite moustache carrée. Et il repart clopin clopant en se dandinant. Un peu plus tard, il voit cet abruti de Stanley descendre une dune. L’avenir du rock avance en se dandinant de plus belle et  en faisant tourner sa canne.  Stanley écarquille les yeux. Il n’en revient pas !

             — My God, est-ce bien vous, Charlie Chaplin ?

             — Pas du tout, old chap ! Charlie Sharp Pin !

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             L’avenir du rock ferait n’importe quoi pour chanter les louanges de ses chouchous.

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             Le Balloon Balloon Balloon des Sharp Pins serait-il le meilleur album de l’année 2026 ? La réponse est comme d’habitude dans la question. Album dément parce que «Popafangout», et l’énormité du son, basses lourdes, écho max et les coups de douze Ricken te scient la calebasse. Et ça continue avec «I Don’t Have The Heart» et l’heavy riff te cloue à la porte de l’église, c’est saturé de classe électrique, c’est la pop des Byrds à la puissance 1000. Parce qu’«All The Prefabs», c’est tout l’éclat du Brill. Parce que «Fall In Love Again», pop joyeuse et cinglante à la fois. Parce qu’«(In A While) You’ll Be Mine», éclaboussé d’écume des jours, c’est le «Revolution» des Beatles en pire, avec tout le fracas des coups de douze Ricken. Parce que «Takes So Long», aussi dense qu’un hit des Who ! Il pleut des coups de Ricken comme vache qui pisse. Parce que «Stop To Say Hello», hit pop puissant et mélodique. Kai Slater semble aussi réinventer la modernité avec «I Don’t Adore You», traversé en plein cœur par un killer solo de disto demented. Modernité encore avec «Ex-Priest/ In A Hole Of A Home» : il désosse la pop pour mieux la sublimer. Cet album t’enivre. Il rend hommage à Brian Wilson avec «(I Wanna) Be Your Girl», puis aux Beatles avec «Gonna Learn To Crawl». Tu crois entendre John Lennon.

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             Dans Shindig!, Jon Mojo Mills reflashe sur Sharp Pins ! Kai Slater explique qu’il veut faire avec son nouvel album de la psychedelic music without the modern notion. Il parle de l’early psyché de 1966 - I wanted it to sound like a Nugetts/Peebles bootleg or a Joe Meek recording - Et paf ! Au moins les choses sont claires ! C’est un enregistrement primitif - I’m definitively still following my Beatles/Who/Kinks/Jam/TVPs/Squire worship, as well as Barrett and early British Psychedelia, plus its revival with the Soft Boys and the Painsley Underground-ers, and all the garage comps that got me into rock’n’roll originally - Il explique qu’il gratte une Vox 12-string, mais aussi une Johnny Thunders Les Paul. Zéro faute de goût : le gars Kai a tout bon.

    Signé : Cazengler, Sharpie

    Sharp Pins. Balloon Balloon Balloon. K Perenial 2025

    Jon Mojo Mills : Youth revolution now ! Shindig! # 167 - September 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Le roi George

    (Part Two)

     

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             Et si George Harrison était l’homme le plus drôle d’Angleterre ? C’est une hypothèse qu’alimente le big book de Graeme Thompson, George Harrison: Behind The Locked Door. Big parce que 400 pages dans un corps 12 soigneusement interligné, ce qui veut dire en clair que si tu décides de l’attaquer, t’es pas sorti de l’auberge. Même avec l’habitude des gros pavés - les Joyce et les Dosto qui n’en finissent plus - tu dois t’armer de pugnacité et donner du temps au temps. La lecture d’un pavé, ça se mérite. En plus, tu connais l’histoire - grosso-modo - donc tu sais d’avance que t’auras pas de surprise. Thompson sait bien que ses lecteurs sont des Beatlemaniaques avertis, alors, pour bien les ferrer, il met le paquet sur l’humour ravageur du roi George, et là, tu grimpes vite fait au paradis des plaisirs littéraires. D’ailleurs, la couve de ce funny big book donne le ton : on y retrouve l’image d’All Things Must Pass, le roi George entouré de ses quatre nains de jardin, mais cette fois, il s’abrite sous un parapluie. C’est du pur Monty Python ! Cet humour anglais auquel nous autres Français n’avons jamais eu accès.

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             Les plans comiques commencent de bonne heure chez le jeune George. Christmas 1959, il a 16 ans et son père lui offre un jeu de tournevis, car bien sûr, il pense que son fils va devenir électricien. Le jeune George regarde sa demi-sœur Irene et lui dit : «Does he want me to stick at this? I think he does.» La formulation est hilarante. Un Anglais qualifierait cet humour de dry. À sec.

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             Ado, le roi George se pointe au lycée avec une dégaine de punk en herbe : «Harrison did his bit. He was a ratty-looking kid, a flash Ted with sticky-out ears, a baby face, and an impressively precarious quiff slicked back with vaseline into what was described as «a fuckin’ turban» by Arthur Kelly.»  Et Bramwell de rajouter : «He was a semi-juvenile delinquent; in his lunchtime!».

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             Un peu plus tard, les quatre Beatles sont à Hambourg (avec Stu Sutcliffe) et ils dorment dans des lits superposés installés dans un cagibi : «Harrison lost his virginity in a bunk bed in an airless room with the other band members within touching distance. If they weren’t watching, then they were acutely aware of what was going on, and applauded when he had finished.» C’est du pur jus d’Harrison. On reste à Hambourg pour cette autre anecdote qui tue les mouches. Comme tout le monde, le roi George prend des amphètes, mais ceux-ci ont un effet curieux sur sa cervelle délicate : «Harrison, ‘frothing at the mouth’ would sometimes stay awake for days after taking Preludin and Dexedrine. Lying in bed, he would ‘start hallucinating and getting a bit weird.’ Presumably it was on one of this jittery morning-afters that he strangled Roy Young half to death.» On imagine la tête réjouie de Thompson au moment où il tape ces mots sur son clavier. T’en rigoles pour lui. Même le choix des adverbes est monty-pythonien : «presumably» ! C’est l’anecdote la plus drôle qui ait jamais été rapportée sur Hambourg.

             Le roi George se forge vite une personnalité à part : moins rentre-dedans que Lennon, moins cocky-cockette que McCartney, moins dodelinant que Ringo, il se distingue, nous dit Thompson, «with his dark eyes, lop-sided grin, vaguely vampiric teeth, dry wit and youthful soulfulness.» Thompson est un fabuleux portraitiste. Tous les mots qu’il choisit sont jouissifs.

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             Quand George Martin rencontre les Beatles pour la première fois, il commence par tenter de les mettre à l’aise et leur dit : «Let me know if there’s anything you don’t like» et le roi George lui sort aussi sec : «Well I don’t like your tie for a start.» Il faut entendre ça avec l’accent de Liverpool qui est un peu gras, mais moins que l’accent écossais. Et puis le succès arrive très vite, et quand le roi George revient séjourner chez ses parents, il doit circuler dans les pièces à quatre pattes pour ne pas être aperçu de la rue. Son père finira par mettre des volets sur le bow window. Tout reste férocement drôle chez le roi George. Un peu plus tard, alors qu’il est marié avec Pattie Boyd, il laisse la fenêtre de la chambre ouverte pour que ses chats Rupert et Corky puissent entrer et sortir, mais une nuit, George et Boyd se réveillent car ils entendent des bruits bizarres sous leur lit : effectivement ! Ils découvrent «two girls hiding under their bed.» Des fans ! La pire calamité du XXe siècle. Dans Chronicles, Dylan en parle comme d’un traumatisme.

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             Thompson épingle encore le roi George au temps de Sgt. Pepper’s : «Fitted up in Sgt. Pepper’s vibrant satin suit, Harrison’s face in photographs is frequently a picture; he wears the same look of wounded dignity as a dog forced to wear a dress.» Thompson l’épingle encore dans Magical Mystery Tour filmé en partie in Devon & Cornwall, mais aussi à Londres - His inscrutable expression as he sits in Paul’s Raymond’s Revue Bar watching a striptease act makes his thoughts hard to discern, but it was certainly a long way from levitation yogis - Car oui, le roi George est déjà entré en spiritualité orientale. Il va d’ailleurs développer ça très sérieusement, et durant les early seventies, nous dit Thompson, «he would ping-pong back and forth between the sacred and the profane, going slightly further in either direction each time. The inhabitants at Friar Park would tiptoe aound asking, ‘has he got his hands in the bean bag or the coke bag?’ says O’Dell.»

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             Le roi George adore aussi le gros bordel. L’O’Dell rappelle qu’il n’était pas forcément très discret quand il flirtait avec les femmes des autres : «Like with Ronnie Wood’s wife, he was very blatant about that, he would flirt with her right in front of Pattie. To complicate matters further, Boyd embarked on a brief fling with Wood.» Même les histoires de cul sont hilarantes avec le roi George. Il se tape encore Maureen, la femme de Ringo. Au jour de l’an, il dit à Pattie : «Let’s have divorce this year.» Et en janvier 1974, il déclare à Ringo, en présence de Pattie et Maureen : «I’m in love with your wife.» - Starr was distraught, muttering ‘nothing is real, nothing is real». Lennon later described it as ‘incest’ - T’es forcément écroulé de rire en lisant tout ça. Et c’est pas fini : Clapton raconte que le roi George le prend un soir à part pour lui demander de coucher avec sa femme Pattie, «so that he could sleep with her sister Paula.» Tout ça n’est que du pur Monty Python.

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             Tout le monde sait que Clapton a fini par barboter Pattie Boyd, mais il est bon de rappeler ce que le roi George, dans son immense mansuétude, lui a dit pour le mettre à l’aise : «If you want her, take her. She’s yours.» Et Thomson d’ajouter : «There was after all a lot of swapping going on, and it seemed to go against the spirit of the times to care too much.» Thompson devient diabolique. Il profite de la moindre occasion pour glisser des réparties fabuleusement drôles. Tout cela n’empêchera pas le Clapton de culpabiliser. Harrison : «Eric had the problem. Everytime I’d go and see him, he’d be really hung up about it, and I was saying, ‘Fuck it, man. Don’t be apologising,’ and he didn’t believe me. I was saying ‘I don’t care.’» Pour la petite histoire, Clapton et Pattie vont se marier, puis ils vont divorcer en 1988, parce que Clapton avait commencé à faire des gosses à droite et à gauche (Pattie Boyd ne pouvait pas en avoir), il eut notamment une fille avec Lory Del Santo que le roi George va bien sûr prendre un malin plaisir à baiser. Elle sentit d’ailleurs chez le roi George l’ombre d’un ressentiment envers Clapton : «It could have started as a payback day.»

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             L’autre personnage central du big book, c’est Friar Park, à Henley-On-Thames, 40 miles west of London - A 120-room late Vitorian oddity - Tout est très spécial dans cette baraque qui correspond tellement au roi George : «All the light switches were monk’s faces, activated by clicking the nose; the walls were orned with puns, aphorisms, axims and proverbs, several of which found their way into Harrison’s conversation and eventually his songs. Every new corner seemed to reveal some new whismsical delight, but there was a dark, shadowy intrigue to the place as well. Friar Park was, in many ways, the ultimate expression of Harrison’s worldview. How could he not love it?».

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             Au tout début des Quarry Men, Lennon ne voulait pas du jeune George. Trop jeune. On est en 1958 et George a 15 ans. C’est McCartney qui insiste pour le garder. John Lennon est déjà très impressionnant, il baise des gonzesses, il boit et il se bat, «and very much his own man: agressive, charismatic ans unpredictable.» Quand le jeune George fait des compliments à Lennon sur sa copine Cynthia, ça donne un truc du genre : «I think Cyn’s great, but there’s one thing wrong. She’s got teeth like a horse.» Pur jus d’Harrison. Le gros atout du jeune George, c’est qu’il sait accorder une guitare. Bramwell : «John had no idea, he tuned it like a banjo.» Mais au fond, George préfère rester un supporting artist. Il voit bien que John et Paul «were instigators, leading men.» Il a 17 ans quand il devient «a full-time musician» - Nine-to-five never came back into my thinking - Sa première guitare électrique est une sunburst Futurama III, une copie de Strato fabriquée en Tchécoslovaquie.

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    (à Hambourg)

             Entre 1960 et 1962, ils jouent à Hambourg. C’est là qu’ils deviennent les Beatles. Ils nouent des liens avec Astrid Kirshnerr et Klaus Voormann, des fans de l’existentialisme sartrien, en connexion avec Juliette Greco, Man Ray et Cocteau. Les coiffures viennent de là : «forward-brushed Parisian cuts». Lennon lit alors énormément, il écrit des tas de chansons, mais aussi des poèmes et des pièces de théâtre. Ils jouent un moment avec les pseudos : McCartney opte pour ‘Paul Ramon’, Sutcliffe pour ‘Stuart de Stael’, George pour ‘Carl Harrison’, en hommage à Carl Perkins, et Lennon reste John Lennon.   

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             Ils reviennent en héros à Liverpool. Harrison : «We went down a bomb.» Sam Leach : «Even the Teddy boys stopped fighting.» Pour remplacer Sutcliffe qui est resté à Hambourg, il faut que l’un d’eux se dévoue pour jouer de la basse. John et George, pas question. C’est McCartney qui se dévoue. En 1961, Harrison range sa Futurama et se paye une Duo Jet Gretsch de 1957 pour 75 £. Il explique que les Beatles ont développé leurs harmonies vocales en adoration pour les Shirelles et les Ronettes. Pendant une tournée américaine, at the Fenton Music Store de Mount Vernon, George se paye «a fireglo red Rickenbaker 425» pour 400 $. Il achète aussi quelques albums, dont le Green Onions de Booker T & The MGs et quelques albums de Bobby Bland. Puis il va se payer une autre Ricken, une douze, pour 900 $.

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             Quelque part dans le torrent du book, McGuinn révèle un détail qui va faire plaisir à Damie Chad : «The first thing both George and I ever learned was the riff from Gene Vincent’s ‘Woman Love’».

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             L’autre grande force de ce big book, c’est bien sûr l’évocation de la Beatlemania. Thompson commence par résumer Brian Epstein en deux lignes : «Epstein was well-off, well-heeled and almost terminally bored. He detected something intangible in The Beatles which sparked his interest.» Epstein devient leur manager en 1962. Encore une fois, c’est fabuleusement écrit.

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             Les Beatles explosent littéralement - The Beatles were operating at a level far beyond the standards demanded of pop ephemera - Thompson parle d’un «Hard Day’s Night bristled with exuberance, confidence, (cockiness actually - and with good reason) and a sense of uncomplicated accomplishment - Il parle même de «most imperious of all imperial phases» et il a raison. Hormis Dylan, personne n’a jamais égalé l’ampleur artistique des Beatles. D’ailleurs, en 1964, les Beatles écoutent The Freewheelin’ Bob Dylan dans leurs chambres du George V à Paris. Mais en même temps, la Beatlemania devient un cauchemar pour le roi George - a horror story... awful... manic... crazy, a nightmare - Thompson revient longuement sur ce phénomène unique dans l’histoire de la culture moderne. En 1965, le roi George refuse de continuer à tourner. Mais ils font une dernière tournée mondiale en 1966 et c’est la folie. C’est entre 1964 et 1966 qu’ils atteignent leur pic avec Rubber Soul et Revolver. Sur Rubber Soul, George a deux compos, «Think For Yourself» et «If I needed Someone» - the generally accepted as George Harrison’s best composition to date - En 1964, il se paye un ranch-style bungalow à Claremont Drive in Esher pour 20 000 £. Quand Pattie Boyd épouse le roi George, les fans la prennent pour cible : en 1965, devant l’Hammersmith Odeon, des gamines jalouses la frappent et lui crachent dessus. Quand ils tournent en Australie, Lennon raconte que les Beatles se retrouvent en plein Satyricon. Tout le monde partouze. Ils jouent leur dernier concert en août 1966 au Candlestick Park de San Francisco. 25 000 personnes qui hurlent. Sur le trajet du retour vers Los Angles, le roi George dit aux autres : «Well that’s it, I’m not a Beatle anymore.» C’est là qu’ils décident tous les quatre d’arrêter les frais. George a tort et il a raison. Le groupe va continuer d’exister.

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             Le roi George va très peu participer à l’enregistrement de Sgt. Pepper. Ça ne l’intéresse pas du tout : «It became an assembly process - just little parts and then overdubbing - and for me it became a bit tiring and a bit boring.» Puis les Beatles vont aux Indes chez le Maharashi. George et John arrivent les premiers. Ils sont les seuls à voir l’intérêt d’une quête spirituelle, surtout depuis qu’ils ont commencé à tripper sous acide. McCartney ne s’est mis à l’acide qu’un an plus tard, mais il préfère rester en dehors de tout ça. Quant à Ringo, il s’est pointé aux Indes avec une valise pleine de baked beans et une autre pleine de réticences. En plus des quatre Beatles, le Maharashi accueillait à Rishikesh Mike Love, Donovan, Mia Farrow et sa frangine Prudence («Dear Prudence»), Joe Massot et le flûtiste Paul Horn - This was dropping out, Sixties pop star style - C’est aussi à Rishikesh que les quatre Beatles, extrêmement décontractés, ont commencé à composer une vingtaine de cuts qu’on va retrouver sur le White Album. Ils s’inspirent aussi de la simplicité de John Westley Harding qui vient de sortir. À cette occasion, le roi George compose «Sour Milk Sea» et «While My Guitar Gently Weeps». Mais le rêve ne dure qu’un temps. Ringo est le premier à quitter l’Inde, suivi de McCartney. John et George restent pour méditer.

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             En mai 1968, le roi George accueille ses trois amis chez lui à Esher pour enregistrer les démos des cuts qu’ils ont composés à Rishikesh. Ce seront les fameuses Esher demos dont on a déjà parlé ici, et donc les cuts qu’on va trouver sur le White Album, l’un des joyaux de la couronne. Le jeune assistant de George Martin, Chris Thomas (21 ans), sera l’ingé-son et le producteur du White Album. Comme chacun sait, c’est lui qui va aussi produire Nevermind The Bollocks. La présence de Yoko amène de la tension. Elle reste assise près de John et lui murmure des trucs dans l’oreille. Se sentant déconsidéré, Ringo quitte le groupe. Mais il revient.

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             Les Beatles vont crever. George et Paul ne s’aiment pas trop. George ne peut pas schmoquer Yoko - George could not stand to be in the same room as her. She was interfering with everything - with John, with the Beatles - Un jour, Lennon dit à McCartney : «You’re not annoying me. You don’t annoy me any more.» - It was the language of a dead mariage transposed in a dying band - Puis George et John finissent par clasher. George annonce qu’il quitte le groupe et Lennon lui dit : «When?». «Now!». Alors Yoko Ono devient provisoirement la quatrième Beatle et s’en va hurler dans le micro. En avril 1970, McCartney annonce dans la presse qu’il quitte les Beatles - Harrison was long gone in body and soul.

             Ted Templeman évoque des confidences que lui aurait faites le roi George et qu’il ne peut révéler, mais il en révèle une quand même : pour George, le jour où Lennon a amené Yoko en studio, ce fut la fin des Beatles.

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             Le roi George attaque sa carrière solo avec All Things Must Pass. Il s’entoure de Badfinger, Billy Preston, Ringo, Frampton, Klaus Voormann, Alan White, Ginger Baker, Tony Ashton, Dave Mason, Bobby Keys & Jim Price, Gary Wright et Gary Brooker. Totor produit. Le roi George apprécie «the sheer, over-the-top power and eccentricity of the sound.» C’est selon Bobby Keys le mariage de deux personnalités opposées - Phil was energetic and nervous, and George was laid-back and let-it-come-easy - Le roi George sourit en permanence, alors que Totor semble possédé. On lui interdit de ramener son flingot en studio, alors ça l’énerve. Mais c’est lui qui produit «My Sweet Lord» - It was a wonder created in real time. The multidinous backing vocals and slide guitar were overdubbed. Everything else is live - On qualifie alors la prod de Totor de wagnérienne, «the music of mountain tops and vast horizons». Avec All Things Must Pass, le roi George est monté si haut «that he couldn’t reach it again.» Bobby Whitlock : «He didn’t have to make another record.» Seule ombre au tableau : on reproche au roi George d’avoir pompé l’«He’s So Fine» des Chiffons pour «My Sweet Lord». Le roi George répond que ce n’est pas exactement la même mélodie. Mais il y aura un procès. Le roi George va très mal le vivre : «It’s difficult to just start writing again after you’ve been through that. Even now when I put the radio on, every tune I hear sounds like something else.» 

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             Chaque fois que tu ressors All Things Must Pass de l’étagère, t’es frappé par la magie d’«I’d Have You Anytime», frappé par l’océanique du son, frappé par l’ampleur biologique du Totor Sound. Et dès les premières mesures de «My Sweet Lord», t’as l’enchantement, la profondeur de champ, les notes magiques et des chœurs qui font Hallelujah. Et ça se développe à coups d’I really want to see you Lord. Totor et le roi George t’offrent tout simplement la grandeur du monde. Encore un hit fantastique avec «Wah Wah». C’est Totorisé à l’extrême. Puis le roi George sombre dans la mélancolie avec «Isn’t It A Pity», mais une mélancolie visitée par des poux enchantés. Totor aménage des résonances et t’as une fin de cut grandiose. Encore de la fière allure en B avec «What Is Life», c’est plus pop, mais avec un fantastique développement de basse et de tambourins. On reste dans l’enchantement déterminant avec «If Nor For You». Diable, comme les poux du roi George sont beaux ! La qualité baisse un peu en B, il faut attendre «Awaiting On You All» pour renouer avec toute la Totorisation du monde. Ah quelle prod et quelle fantastique énergie de la pop ! En D, on se prosterne devant «Hear My Lord». le roi George élève la mélancolie Totorisée au rang d’art majeur. Les accents mélodiques t’harponnent. Totor a mis le bassmatic de Klaus Voorman en avant du mix. En E, il fait écouter le «Thanks For The Pepperoni» attaqué à la Chucky Chuckah. Diable comme ça joue et comme ils sont furieux !

             Le roi George passe comme chacun sait par une grande phase transcendentale, il se lève avec le soleil et passe la journée à méditer. Un jour, il décide de descendre en bagnole au Portugal, il ne parle ni le français, ni l’espagnol ni le portugais, mais ça n’est pas grave - You know, once you get chanting, then things happen transcendentally - Le roi George chante pendant des jours et même pendant des semaines, dit Klaus Voormann.

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    (Featurin' George Harrison  slide guitar)

             Parmi les habitués de Friar Park, on compte Legs Larry Smith, Jon Lord, Joe Brown, Mike Moran, Herbie Flowers, Gary Moore, Alvin Lee, Mick Ralphs et Dave Edmunds. Le roi George a gardé des goûts très classiques.

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             Son deuxième album solo sera Living In A Material World. Il l’enregistre au FPSHOT (Friar Park Studios Henley-On-Thames). Il fait venir Totor, mais Totor n’est jamais là. Le roi George est obligé d’aller le déloger de sa chambre d’hôtel. Alors Totor siffle 18 cherry brandies et se pointe. Finalement, George est obligé de produire seul - George was an accomplished producer but certainly not in Phil’s league - Totor produit néanmoins «Try Some Buy Some», un cut rescapé des Ronnie Spector sessions en 1971. Pas de Wall Of Sound sur cet album, juste Klaus Voormann, deux mecs au beurre (Jim Keltner et Ringo), plus Nicky Hopkins et Gary Wright. Le roi George gratte des coups d’acou en open tuning, «creating some of the finest work of his career.» En note de bas de page, Thompson indique que Bowie va reprendre «Try Some Buy Some» en 2003 sur Reality, en hommage au roi George, après sa disparition. 

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             Quand t’ouvres le gatefold de Living In A Material World, tu vois le roi George et ses amis attablés au beau milieu de l’immense parc de Friar Park. Vu l’allure de la table et du roi, on pense bien sûr au dernier repas du Christ. Au fond, on aperçoit une limousine et son chauffeur debout, et à gauche, une nurse avec une poussette. C’est en B que tu croises la piste de l’un des plus beaux hits du roi George, «Try Some Buy Some», qu’a aussi enregistré Ronnie Spector. C’est l’hit interplanétaire par excellence. C’est l’un des fils d’Ariane de la Beatlamania. Pas surprenant que Bowie l’ait adoré. Totor produit alors ça devient surnaturel, grandiose, porté par de gigantesques nappes de violons. On trouve l’autre hit du Material World en ouverture de balda, «Give Me Love (Give Me Peace On Earth)» : pure gelée royale, le roi George atteint son zénith et les poux s’écroulent comme une cascade de diamants. On se régale encore du joyeux «Don’t let Me Wait Too Long», il y a va à l’how I miss you.

             À suivre...

    Signé : Cazengler, Georges Harissa

    George Harrison. All Things Must Pass. Apple Records 1970

    George Harrison. Living In A Material World. Apple Records 1973

    Graeme Thompson. George Harrison: Behind The Locked Door. Omnibus Press 2016

     

    *

    AROUND THE SHACK RECORDS PRESENTS

    JAKE CALYPSO & BUBBA FEATHERS

    TRIBUTE TO CHARLIE FEATHERS

    (ATSRCD10 / 2025)

    Bubba Feathers : lead guitar /  Jake Calypso : vocal, guitar / Stéphane Bihan : upright bass / Robert Polk : drums.

             Enregistré au studio Sun, Memphis, 09 / 10 /2025.

    Avec les Hot Chikens Hervé Loison a déjà rendu hommage à Gene Vincent, Little Richard, Johnny Burnette et Buddy Holly. N’oublions pas non plus ces soirées spéciales consacrées à Elvis. Nous avons en cette liste une bonne partie de la phalange des pionniers du rock largement reconnus et encensés par tous ceux qui aiment le rock’n’roll. Ce sont-là des tributes rendus à des idoles confirmées, le nouveau tribute à Charlie Feathers nous agrée d’autant plus qu’il s’agit d’un artiste émérite que le succès n’a pas couronné. Comment ne pas être surpris en se rendant sur discogs de s’apercevoir que si son premier 45 tours est sorti en 1955, son premier album date de 1974 ! Tout un symbole. Il est vrai que dans les années qui suivirent sortirent des albums souvent  concoctés par des amateurs fortement concernés qui se sont efforcés de tirer son œuvre de l’ombre.

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    L’on peut s’interroger sur le phénomène d’occultation qui a frappé Charlie Feather. Certes il n’est pas le seul. Des centaines de chanteurs et de musiciens qui furent reconnus en leur temps, qui eurent même un succès éclatant, sont aujourd’hui oubliés. L’oubli recouvre peu à peu leur mémoire. Dans son livre Lost Highway, Peter Guralnick, le titre résume à lui seul le thème de son ouvrage, son sous-titre Sur les routes du Rockabilly, du Blues & de la Country Music nous paraît encore plus explicite. Il s’applique à merveille à Charlie Feather  qui bénéficie d’un chapitre à part entière. Le book est paru en 1979, les années fastes du rockabilly, ne sont plus qu’un invraisemblable souvenir. A tel point que Guralnick éprouve le besoin d’aller à la rencontre de ces légendes. En voie d’effacement.

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    C’est à Memphis que Guralnick rencontra Charlie Feathers. Le titre du chapitre : Le dernier des rockabillies, sonne un peu comme le dernier survivant d’une époque révolue. Tout cela n’empêche pas Nicolas que le Rockabilly n’est pas mort. Charlie Feather prend la parole. Peut-être dit-il moins qu’il ne dit. Mais si l’on met de l’ordre dans ses propos l’on peut saisir la logique des événements. C’est Junior Kimbrough, un métayer noir, à l’époque un inconnu, il ne fera son chemin que bien plus tard, qui lui apprend la guitare et lui assure qu’il est fait pour chanter le blues. Feathers est plutôt branché Bill Monroe et bluegrass. Mais il avoue être incapable de jouer cette musique. En fait il n’aime pas le country. D’ailleurs, d’après lui, ceux qui jouaient le mieux le bluegrass ce sont les noirs. Sont bien plus violents que les blancs dans leur approche. Feathers arrive chez Sun avant Presley. Il se targe non pas d’avoir tout appris à Sam Phillips, mais presque. Phillips n’est pas chaud pour sortir des disques de Feathers. Il lui reproche de sonner trop rhythm’n’blues… Il n’avait peut-être pas tort Phillips. Plus tard, raconte-t-il, les gens du métier, dont Sam, lui conseillent de se mettre au country. Il a une voix idéale pour. Oui mais lui il n’aime pas le country. Sur un coup de tête, il quitte Sun, est-ce une erreur… Toujours est-il qu’il n’a jamais percé.

    Tous ces éléments Guralnick les raconte bien mieux que moi. J’en tire une conclusion personnelle : lorsque l’on écoute les rockabillies les plus sauvages de Charlie Feathers, il est sûr que ce sont d’extraordinaires pépites du genre. Des monstruosités. De redoutables capharnaüms, si on y prête une oreille attentive, l’on est abasourdi par l’incroyable grouillance sonique, ça court, ça bouillonne, ça se heurte, ça se rambarde de tous les côtés, mais Feathers tient l’attelage d’un vocal de fer. Une profusion insolente et une rythmique imparable. Pour résumer, voici un rockabilly qui dégage des relents de festivités noires… Certes Sam Phillips cherchait des blancs qui chantent aussi bien que les noirs, mais pas plus noir que blanc. En un sens Charlie Feathers était en avance sur son temps. Ce soir-là sur scène il est accompagné d’un guitariste qui se nomme Bubba. Feathers. Son fils.

    Stéphane Bihan : upright bass / Bubba Feathers : lead guitar / Jake Calypso : vocals, guitar / Rodney Polk : drums.

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    Sur la couve Jake Calypso et Bubba Feathers en frères d’armes, derrière eux en sous-impression, le portrait tutélaire de Charlie Feathers jeune et souriant donne l’impression de les surveiller depuis le paradis des rockers.

    That certain female : étrange impression, cette interprétation permet de redécouvrir et de mieux comprendre l’original de Charlie, le thème en est simple le gars cherche sa femme fatale, qu’il ne trouve pas, le morceau est donc erratique, ça barjote un peu dans sa tête, mais cette version plus resserrée, est davantage jouissive en le sens où les différentes saccades désespérées de l’original sont ici comme calquées sur les diverses séquences d’une consommation érotique. Very hot. Bottle to the baby : paroles foutraques à double et triple sens, prennent un pied terrible tous ensemble à donner le biberon, guitare incisive de Bubba à petites giclées, Jake se pourlèche les babines de ses bégaiements insistants, la section rythmique veille à ce que l’administration de la chose soit bien faite. One hand loose : comme par un fait exprès un enregistrement de chez King Records, c’est fou ce que l’on peut faire (ou pas) avec une main, en tous cas Jake prend son pied, module son vocal comme le loup de Tex Avery, Bubba vous pond un petit solo à damner les seins des demoiselles, z’ont le son qui gronde et qui vous emporte. Stutterin’ Cindy : pas étonnant  que Jake ait choisi ce morceau, c’est à croire que Charlie Feathers l’ait écrite pour lui, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le vocal rockabilly, ne le cherchez pas ailleurs, Bubba vous envoie de ces rafales de guitare à décorner les long horns tandis que Jake vous minaude la minoterie vocalique de bien belle manière. L’est dans son élément, l’aboutissement de son travail depuis des années. That certain female : la brièveté du rockabilly est un des ses traits fondamentaux, frapper vite et fort, se retirer au moment de la plénitude atteinte. Cette extended version du premier  titre n’est pas aussi étendue que l’on pourrait l’accroire, Jake déblatère mais n’oublie pas de se taire, pesé, enveloppé, vous repartez tout sourire avec ce beau morceau de barbaque saignante.

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             Cette revisitation de l’œuvre de Charlie Featherss est une parfaite réussite. Nos quatre zigotrocks sont en même temps très près de l’esprit feathersien et en même temps un peu à côté, ils ne l’imitent pas, ils ne copient pas, ils le prolongent.

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             Ces quatre morceaux, sont également réunis  sur un 45 tours, tout ce qu’il y a de plus vinylique, suscitent envie de réécouter Charlie Feathers. Sur le CD, Jake  Calypso devance votre souhait à vous offrant douze titres du dernier des rockabillies à écouter. Vous ne serez plus étonnés de savoir que nombre d’amateurs éclairés  classent  Charlie en pole position rockab..

    Bonus Traks : Charlie Feathers selection by Jake Calypso :

             Un choix personnel. Nous le respectons. Pas question pour nous de pinailler, comment à la place de tel titre, n’aurait-il pas mieux valu pour telle ou telle raison proposer celui-ci…

    Milkcow blues : tout le monde de Robert Johson à Aerosmith a chanté ce morceau créé par Kokomo Arnold. Bonne idée une fois que l’on a lu le book de Guralnick. Charlie nous en donne une version rustique, rythmée sans surprise, seule l’intro est originale, bien sûr il joue sur les intonations de sa voix, une batterie un peu ennuyante, agréable à écouter mais pas inoubliable. Fraulein : (Rien à voir avec la chanson d’Eddy Mitchell au titre similaire, l’original est de Bobby Helms). Après le côté blues, le versant country. Rockabilly et country ont toujours entretenu des rapports incestueux. Pour beaucoup de rockabilly men, le country a servi de base arrière les années creuses… N’ai jamais apprécié ce morceau, Charlie fait le job. Rien à lui reprocher, rien à encenser. Frankie and Johnny : un morceau qui vient de loin, l’air daterait de 1830 (au moins), ce qui est sûr c’est que dans la bonne ville de Saint-Louis Frankie Baxter à bien tué par jalousie son amant en 1899. Charlie l’a enregistré en 1956 chez Sun. Un régal, Charlie nous conte une histoire, la guitare sert de décor, la voix de Charlie crée le suspense. Un véritable film musical. Corrine Corrina : enregistrée pour la première fois en 1928 par Bo Carter, elle a connu de multiples adaptations, bonne fille Corrina se plie à tout : blues, jazz, country, rock’n’roll, folk, cajun… Charlie l’enregistre aussi pour Sun. Charlie y va sur la pointe des gencives, il boppe légèrement, il essaie, il réussit, c’est après être parti de Sun qu’il amènera ce style à une perfection inégalable ; Coackroach : ( c’est en écrivant le mot que je m’aperçois qu’il est très proche de Cucaracha, et que tous deux signifient cafard) très bel instrumental, la guitare sonore de Charlie, qui se contente d’éructer et de pousser des soupirs de contentement, serait-ce un rapport  explicatif mais en espagnol cucaracha désigne aussi une cigarette de marijuana. Why don’t you : méfiance, ce genre de titre sent le slow, surprise, hop on plonge en plein bop, Charlie peaufine son bop, ce n’est pas encore la grande dégelée, c’est léger comme une cavalcade de poulains en goguette, ça passe dans le gosier comme un vin fruité, on en reprend quelques verres. Can’t hardly stand it : encore un Record King 56, monstrueuse sonorité et ce vocal qui rampe comme un chat insatisfait sur un toit brûlant, le pauvre Charlie n’y tient plus mais nous on aimerait qu’il reste sur sa faim toute la nuit, ce n’est que nous soyons cruels, mais ces hoquets sur la faim du morceau, ils sont terriblement jouissifs. Tongue tied jill : un de mes morceaux

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    préférés de Charlie, ce n’est pas par hasard que Jake l’ait choisi, quelle maîtrise, quelle aisance et quelle claque, elle ne sait pas trop ce qu’elle veut, oui mais Charlie il voulait simplement inscrire un hit définitif. Wild wild party : aux innocents la bouche pleine. Une surboum déjantée certes mais Charlie vous raconte cela comme s’il était en train de lécher une glace à la fraise, un vocal ébouriffant, il minaude, il s’amuse, il prend son temps, vous êtes suspendu à ses lèvres, un morceau à déguster à la petite cuillère, mais un chaudron de fausse innocence et d’excitation. Gone gone gone : je ne sais pas comment était Carl Perkins quand il a écrit ce morceau, en tout cas il était bien parti, remarquons que Charlie devait être sous emprise de l’esprit du rockabilly, quel festival, chante comme s’il était six à lui tout seul, le vocal part de tous les côtés, même la guitare boppe à mort, le genre de tintamarre dont vous risquez de ne pas en  sortir vivant. Si vous pensez que vous vous en êtes tiré sain et sauf, vous vous trompez. Hu huh honey : commence tout doux, surtout ne sautez pas la piste, tout dans le vocal, la grande démonstration, tous les articles en magasin sont passés en revue, tout ce qu’il faut faire et tout ce qu’il ne faudrait pas faire. Bottle to the baby : un dernier pour la route. Doit avoir mis un steak haché dans le biberon. Du grand art. Inoubliable.

             L’a pas établi sa sélection au hasard, le frère Jake, ne dites pas qu’il a réservé les meilleurs morceaux pour la fin, ce qui serait vrai et totalement faux. Avec ces douze morceaux il a cherché à tracer les limites du rockabilly, son origine et comment il s’est bâti, petit à petit, comment chacun a transformé les rudiments de base, comment il les a pliés à sa guise et adaptés à sa manière. Sont toute une génération à avoir œuvré à cette création collective. Ce qui est sûr c’est que Charlie Feathers en est un des maillons les plus représentatifs.

    Damie Chad.

            

     

    *

    Parfois il vaut mieux commencer par le début, du moins un semblant de commencement même si cela ne correspond pas à l’itinéraire du chemin emprunté.

    HARES ON THE MOUNTAIN

    BAND IN A BOX   

    MILES OF MUSIC

    Rhodhes Island – Lake Winnipesaukee NH

    (Island Camp – Juin 2019)

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             A première vue pour la montagne vous repasserez, par contre les lièvres ça pullule. Sur la scène. Au moins une dizaine. Top départ, l’on se croirait dans un orchestre symphonique, faut dire qu’avec contrebasse, violon , violoncelle plus deux ou trois claviers sur le côté, question couleur orchestrale ils peuvent faire illusion, d’autant plus qu’ils y vont tout doux, si doux qu’ils s’arrêtent, la caméra se focalise sur une gamine, autour d’elle doivent avoir au minimum trois fois son âge, des adultes, alors la fillette, on la sent seulette, tout juste si elle ose effleurer ses cordes, elle est la seule à jouer, elle semble hésiter, prend son courage à deux mains, elle se rapproche du micro, petite fille avec petite voix, son timbre s’affirme, les adultes consentent çà l’accompagner, légèrement, petit à petit tous ensemble, elle se sent rassurée, ils ne la lâcheront pas, ils sont là, ils l’entourent, ils la soutiennent, elle a la partie la plus difficile à assurer, le morceau s’achève. Silence retentissant. On la plaint, on a envie de l’embrasser pour l’encourager, un cri ‘’ Encor !’’ suivi d’applaudissements, les musiciens enthousiastes perdent leur statut d’adulte. La caméra travelingue sur les spectateurs, la salle est petite – ressemble un peu à nos Mille-Clubs pompidouliens – le public  frappe des mains, à peine une quarantaine. L’mage s’estompe pour laisser place aux noms des musiciens :

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    Zacharia Hickman : basse / Chris Critter Eldridge : guitare / Charlie Rose : pedal steel / Isa Burke : fiddle / Christopher Pappas : keyboards / Val Thompson : violoncelle / Trey Boudreaux : drums / Bat Clapham : organ.

             En tête de la liste : vocal et banjo : NORA BROWN.

    Miles of music organise régulièrement des rencontres encore amateurs de musique traditionnelles qui désirent progresser, s’entraider, s’encourager, apprendre, peut-être même devenir professionnels.

             Pour la petite histoire, Hares on the Mountain est une chanson née en Angleterre dans le Somerset, retranscrite vraisemblablement au dix-neuvième siècle, comme tant d’autres elle s’est  répandue au Canada et aux Etats Unis. Il en existe bien des versions différentes… Les paroles proposent une version bien délurée de la sexualité… Nos ancêtres professaient parfois des idées peu traditionnelles…

             Sur sa chaîne YT Nora Brown a stocké plus de cent cinquante de ses apparitions publiques. Elle n’a que six ans lorsque  Schlomo Pestcoe lui donne ses premières leçons d’ukulélé. Schlomo est un vétéran de la scène folk new yorkaise qui va l’initier aussi à la guitare, au violon, à la mandoline et au banjo… On la voit grandir au fil des années. L’écoute de ces vidéos se révèle être un magnifique parcours dans le répertoire traditionnel américain. De toutes ses vidéos nous mentionnerons que Rye Whiskey into Litlle Birdie, enregistré en 2018, à Lexington dans le Kentucky.  Une démonstration, au

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    sortir de l’enfance, la voix est encore verte, le jeu de ses doigts déjà affirmé mais encore un peu mécanique. L’on sent une volonté farouche, une virtuose en herbe vigoureuse, son chemin est déjà tracé dans sa tête.

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             C’est en allant sur Western AF que voici quelques jours j’ai pour la première fois découvert Nora Brown. Une vidéo pas très longue. Deux morceaux en quatre minutes. Sans concession. Ce n’est plus une petite fille, une jeune femme, dépasse tout juste la vingtaine. Concentrée, fermée au monde, toute son attention accordée à son banjo. Vous n’entendrez que lui, le dernier morceau est comme par hasard un pur instrumental, le premier intitulé Bertie’s Mae Chilly Winds est un  hommage à Bertie Mae  Dickens (1902 -1994), né en Virginie mais ayant vécu toute sa vie dans le Kentucky, dans le bourg d’Eunice, il fait partie de ses agglomérations qui ne sont rattachées à aucune municipalité. Autrement dit, si je comprends bien, un trou perdu de chez perdu. Elle est issue d’une famille de musiciens, Caudill est son nom de jeune fille, son père et ses trois frères furent des banjoïstes et des fidllelistes renommés. Elle-même jouait du banjo, il subsiste quelques documents audio dans une poignée de centres folkloriques plus ou moins privés. Je n’ai réussi à trouver que deux vidéos sur YT peut-être quelques autres sont dissimulées sur Les 1700 vidéos de la chaîne Whitetop Music. La seconde est pratiquement identique. Droite et sèche comme un I.

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    Vieille grand-mère, elle eut dix enfants, l’on sent la poigne de fer sous le gant de velours. Sur la seconde vidéo Sugar Hill, elle est accompagnée par Alice Gerrard, née en 1934. L’on ne voit que la volute de son violon. Nora Brown a étudié avec Alice Gerrard. L’on ne comprend rien à cette musique si l’on ne tient pas compte qu’elle est avant tout une musique de transmission même si beaucoup la considèrent comme une tradition figée en elle-même. Très souvent au bas des vidéos de Nora Brown est spécifiée la mention : ‘’ learned from’’ ici : Brat Leftwich. Aune fioriture, la caméra se rapproche souvent des doigts de Nora, parfois la caisse du banjo, son visage  ne vous sourit pas, les yeux fermés, elle suit le fantôme de quelque chose qui remonte à beaucoup plus loin qu’elle et dont elle est la servante. Les notes s’égrènent comme des grains de maïs qui résonnent sur le fond d’une cuvette de fer blanc, parfois ils tombent un par un en se suivant, sur l’instrumental en fait la continuation du premier, elle murmure quelques mots sur la première partie, une berceuse pour un bébé, un geste ancestral que la modernité a oublié, mais sur la fin c’est une forte pluie qui s’abat sur le sol asséché d’un champ de maïs.

             Normalement j’aurais dû me pencher sur un des quatre albums enregistrés par Nora Brown, mais en accord avec la philosophie de cette musique, j’ai décidé de faire l’école buissonnière, puisque tout est filiation, compagnonnage, rencontre, et amitié j’ai fixé ma préférence sur une vidéo ou Nora Brown chante et joue en compagnie de Stephanie Coleman.

    TINY DESK CONCERT

    NORA BROWN & STEPHANIE COLEMAN

    (NPR / 24 - 10 - 2023)

             Pas étonnant que Nora et Stephanie se soient rencontrées. Deux générations différentes mais qui se suivent de près. Une dizaine d’années à peine les sépare. Des profils similaires. Stephanie provient de Chicago. Son père qui est lui-même violoniste lui enseigne les rudiments dès l’âge de huit ans. Elle baigne dans un milieu folk. Elle est vite repérée à l’âge de douze ans elle est en quelque sorte prise en main, et côtoie les meilleurs violonistes. Elle suit des études musicales, ce qui l’emmène à  visiter pour des reportages documentaires les plus vieux musiciens de Virginie et de Caroline. Elle produira aussi pour NRP des émissions sur les figures légendaires du folk et du bluegrass à commencer par Woody Guthrie et Bill Monroe. 

             Elle sera appelée à se joindre au groupe, uniquement féminin, Uncle Earl, elle participera en 2007 au très bizarre l’album Waterloo, TN (Tennessee) dans lequel  notre susceptibilité nationale se portera sur des titres comme Buonaparte, espèce d’irrespectueuse comptine de cour de récréation… Cerise sur le gâteau : producteur de cet opus : Robert Plant. Le cercle se referme, aurions-nous envie d’écrire. N’avions-nous pas déjà rencontré sur disque et sur scène  l’ancien chanteur de Led Zeppelin en compagnie d’Alison Kraus, une des figures majeures du bluegrass…

             Le décor de l’émission ne nous est pas inconnu. Nous avons déjà vu des émissions enregistrées dans le studio Tiny Desk Concert diffusé par la NPR.   La National Public Radio est le principal réseau de radiodiffusion non commercial et de service public des États-Unis. Ce n’est pas tout à fait un service public à la française. C’est une radio de droit privé, diffusée un peu partout, gratuite pour le public, alimentée par des contributeurs indépendants. Par les jours qui courent elle ne doit pas être encouragée par l’administration trumpiste. NPR est notoirement classée à gauche, disons démocrate pour être au plus proche de la terminologie ricaine.

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    Across the Rocky Mountain / The Old Blue Bonnet : les voici toutes deux dans le fouillis savamment organisé du minuscule bureau. Nora est affublée d’une casquette turquoise qui jure quelque peu avec tout le reste. Le morceau est de Roscoe Holcomb (1911 -1981), il fut un modèle pour Bob Dylan. Ouvrier, mineur, musicien (banjo, harmonica, guitare,) compositeur, interprète, maître d’un répertoire qui mariait autant les traditionnels blancs que le blues noir. Deux filles un micro.  Nora concentrée, légèrement en avant sur son banjo, les rares fois où elle lève la tête, l’on a la chance d’admirer  passes yeux bleus, fiddle en main Stephanie se tient droite, souvent elle sourit, Nora a pris le chant, elle ne l’accapare, parfois c’est Stéphanie qui prend le relais mais le plus beau, le moins rude, car entendez-vous le banjo crépite et martèle, c’est lorsque les voix se rejoignent ou que l’une chante et que l’autre fredonne, il est inutile de demander pourquoi elle ont choisi ce morceau, une chanson féministe, la jeune fille aux doigts de poupée et aux joues roses s’en vient sur le champs de bataille chercher son fiancé parmi les cadavre, elle le trouve, le prend dans ses bras pour l’amener chez le médecin qui le soignera, la fin du morceau est sublime, le fiddle vole comme un aigle et depuis la terre le banjo court sans se faire distancer… Nora prend la parole et explique qu’elles ont mélangé le morceau de Roscoe avec les harmonies de The Old Blue Bonnet, une vieille chanson anglaise.  Toutes deux avouent qu’elles connaissent Across the rocky Mountain depuis leur enfance mais que c’est en décidant de la jouer pour cette soirée qu’elles ont pris conscience des paroles… Elles ont changé d’instrument et s’apprête à interpréter une vieil air de Virginie : Lady of the lake : un pur instrumental, c’est fou comme elles ont l’air sérieuses quand elles jouent, se prennent-elles dans leur imagination pour la lady du lac, comment s’imaginent-elles, ou alors sont-elles seulement obnubilées par la musique qu’elles produisent, les traits de feu du fiddle, cette fois Stepanie se penche elle aussi sur elle-même comme si elle se mirait dans l’eau du lac arthurien, quant à Nora regarde-telle les cercles concentriques que font le clapotis de ses notes dans la profondeur des eaux mortes. Arrêt brutal. Applaudissement. La magie miroitante des ondes est brisée.  Copper keettle : ce morceau, comme le précédent qui lui donné son titre, sont tous deux sur un EP quatre titres paru fin juillet 2023 qu’elles ont enregistré ensemble. Avant de le débuter Stephanie explique  que Lady of the lake est de Parley Parsons (1902 - 1984) musicien

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    virginien qui a été un des derniers à jouer la musique des Appalaches de la manière même dont elle était jouée dans le pays où elle était née. Certes ajoutent-elles, grâce à YT le public peut avoir quelque idée de la manière dont on jouait cette ancienne musique, mais le mieux est encore de se rendre au Clifftop autrement nommé The Apallachian String Band Music Festival en Virginie de l’Ouest, il suffit d’arriver d’écouter ou de se mettre à jouer. Objet de discorde, Cooper Kettle est-il un morceau anonyme venu d’on ne sait trop où, ou un morceau de Albert Frank Beddoe composé autour des années cinquante. Si vous pensez que ce morceau vous plonge  dans un cossu intérieur de Nouvelle-Angleterre autour d’une bouilloire en cuivre en train d’infuser le thé du five o’clock, vous faites fausse route, le texte évoque la sereine et nocturne confection du whisky de contrebande, le fameux moonshine. Ne confondez pas bouilloire et alambic. Nora a troqué son banjo contre sa guitare. Le morceau a été repris par presque tout le monde.  Ce n’est pas un morceau facile. Je ne parle pas de difficulté musicale. Qu’est-ce que cette chanson, est-elle joyeuse ou nostalgique, difficile de se tenir sur cette ligne de crête, c’est peut-être Dylan qui embrasse le mieux les deux versants de la montagne, il réussit ce tour de force avec une inattendue et sublime orchestration, nos deux artistes optent pour la ballade mélancolique, juste un léger sourire une fois achevée, comme si elles voulaient cacher le regret des temps de l’innocence perdue.

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    Damie Chad.

     

    *

             En ce mois de mai 2026 le groupe a sorti un disque. Par ce mot je ne désigne pas un objet, disons un album numérique. Je ne le chroniquerai pas. Il me semble un peu raté – ceci est purement subjectif – et me paraît un peu long – cette impression est aussi subjective que l’avis précédent, ce qui n’empêche pas ce jugement d’être aussi teinté d’objectivité. Que voulez-vous l’adage est connu : l’éternité c’est un peu long, surtout sur la fin. Certainement, mais comment voulez-vous traduire l’éternité avec des sonorités instrumentales puisées dans notre monde non-éternel. Ne m’accusez pas d’aller un peu vite, qu’est-ce qui me prouve que notre monde n’est pas éternel. Je n’en sais rien puisque je me dois  de reconnaître que moi-même je ne suis pas  éternel. Quand bien même le serais-je, je n’en ai aucune conscience et suis incapable de le prouver.  Toutefois, me suis-je dit, le nom de ce groupe démontre à l’excès que la notion d’éternité le titille un max. J’ai réfléchi, pour être éternel, je me dois d’avoir un plan d’ancrage dans l’éternité, je situe ce débat à un niveau purement théorique, or un groupe qui existe depuis une vingtaine d’années a dû lui aussi se mettre en quête d’un point d’ancrage théorique dans l’éternité… En farfouillant dans leur discographie, je l’ai trouvé, assez facilement en plus, je n’ai pas eu à chercher longtemps, juste leur disque précédent. Paru voici déjà quatre ans. Je ne vous ferai pas languir, ni une seconde, ni une éternité de plus. Hâtons-nous de l’écouter.

    OMEGA

    MöBIUS

    (Analog Freaks Records/ Mai 2022)

    Möbius est à mettre en relation avec Arthur Ferdinand Moëbius mathématicien allemand né en 1790 et mort en 1868. Il a beaucoup travaillé sur la géométrie (dans l’espace) et la théorie des Nombres… Il est resté célèbre pour son invention de  ce que l’on nomme le ruban de Möbius. Pour vous entraider à entrevoir la ‘’chose’’ voici la pochette d’un de leur précédent opus titré Paths of Nothingness  paru en juin 2010. Ces sentiers du néant proposent une interprétation bien nihiliste, différente de celle que sous-entend celle d’Omega.

    Notre mathématicien n’en n’est pas l’inventeur, ce terme est normalement usité pour désigner les personnes qui trouvent un trésor, il a mis en évidence l’existence de ce phénomène objectal, un merveilleux trésor conceptuel symbolique qui s’avère être pour les esprits perdus et/ou poétiques la clef qui ouvre la porte de l’éternité. Clef que vous pouvez tenir dans votre main comme une clef de voiture ou d’appartement. Encore vous faut-il parvenir à trouver la voiture ou l’appartement qui corresponde…

    Le titre de l’album est une allusion à la célèbre formule du Christ : ‘’ Je suis l’alpha et l’oméga’’. La première lettre de l’alphabet grec symbolise le commencement et l’oméga terminal : la fin. Rechercher le commencement du monde s’avère difficile. Par contre l’appropriation de la fin est beaucoup plus facile. Il vous suffit de ramener l’univers en son entier à votre adorable et égotiste personne. Lorsque vous passez l’arme à gauche, ou pour employer une expression chère à notre Cat Zengler, lorsque vous cassez votre pipe en bois, vous accédez sans effort translatif à l’éternité de la mort. Une autre manière d’être vivant, si vous réfléchissez un peu. N’oubliez pas que l’éternité n’est pas autre chose que l’existence de l’être, ou de l’être de l’existence.

    Pour les esprits lents et retors, le groupe vous offre quelques lignes d’explications supplémentaires : ‘’ Soit vous mourrez, soit vous ressusciterez. Allumez la flamme qui guidera votre voyage vers l'éternité.’’ Tout dépend de vous, de votre volonté : soit vous mourez, soit vous ressuscitez. Au moment de votre trépas soit vous jetez un dernier regard en arrière sur votre vie, soit vous jetez un regard en avant sur votre vie qui recommence. Dans l’éternité  votre mort est éternelle, et votre vie aussi est éternelle. 

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    Ne voyez aucune allusion érotique dans le dessin de la pochette. Ils ont repris la représentation antique du dieu Eon, qui symbolise l’éternité. Pourquoi lui ont-ils coupé la tête : peut-être pour vous dire de ne pas trop vous prendre la tête, pourquoi lui ont-ils laissé son zizi : sans doute pour que réalisiez la force vitale de l’éternité qui donne vie à la vie et à la mort. L’une et l’autre n’étant que la fameuse et unique face du ruban de Möbius…

    Daniel : guitars, bass /  Fokular : drums / Marie Fiserova : vocals.

    Tous trois viennent de Slovaquie.

    Omega : départ en trombe, vous avez l’impression que ça ne s’arrêtera jamais, vous avez raison la batterie démarre à fond de train, attention baisse de tension, signe que peut-être l’on aborde la torsade du ruban qui nous permet de changer de plan tout en restant sue le même. Le son s’enfonce sur lui-même tout en se dispatchant, la séquence que l’on aborde rythmiquement parfaitement balancée paraît infinie, attention amoindrissement sonore, repasserait-on sur la courbure diagonalique, si le rythme ralentit est-ce parce que l’on stagne à petits pas dans notre mort, une guitare bourdonne comme si elle voulait nous pousser malgré nous. Grincements noisiques, this is the end, apparemment nous préférons rester dans le paysage de nous-même que nous connaissons le mieux.  Naveky Nasratý : ( le morceau est  l’origine un original du groupe Beton. Voir sur Bancamp) :   grandes rafales de guitares de cymbales, sifflements, hurlements, les lyrics sont d’une simplicité absolue : ‘’ Il montre toujours les dents, Toujours en colère, Il serre toujours les poings’’ le morceau ressemble bien à une illustration phonique du texte. L’on a du mal à établir un rapport, s’il y en a un, avec le morceau précédent, ce qui n’empêche pas que l’on aurait préféré que ce soit celui-ci qui ait été choisi pour illustrer le concept omégatique, car plus percutant, explosif, davantage à la hauteur d’une représentation sonique de l’éternité.

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    Dans l’ensemble l’auditeur risque de rester sur sa faim… Il est sûr qu’exprimer l’idée de la  totalité avec des sons partiels est une gageure difficile à soutenir.  Saluons l’intention.

    Damie Chad.