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  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 04

    SUITE DHÔTELLIENNE 04

    LE PAYS OÙ L'ON N'ARRIVE JAMAIS

    ANDRE DHÔTEL

    ( J'ai LuN° 61 / 1975 )

     

    Le roman éponyme d'André Dhôtel, en quelque sorte. Qui lui apporta gloire et succès. Dhôtel ne l'aimait pas tant que cela. Un travail de commande. Qui lui valut le Prix Femina en 1955, mais qui par son prodigieux retentissement commercial le catalogua dans la catégorie écrivains pour enfants. Une aventure du même ordre arriva à Henri Bosco lors de la parution de L'Enfant et la Rivière en 1945.

    L'on comprend ce qui a pu déplaire à notre écrivain en son propre roman : l'action y est un tantinet précipitée, l'éditeur avait sans doute conseillé de ne point trop lasser la patience des jeunes lecteurs... Certes de chapitre en chapitre l'on court de rebondissements en rebondissements, mais l'on se prend à rêver à la capacité du jeune lectorat des collèges de ces temps déjà d'autrefois capable de lire un livre de deux cent cinquante pages sans trop de difficulté. Genre d'exploit qui de nos jours se révèle être un obstacle insurmontable pour une large fraction de nos bacheliers spécialisés en lettres...

    N'empêche que ce roman ne jure en rien dans la production dhôtellienne. S'y inscrit naturellement. Certes la conjonction Gaspard-Hélène est traitée en sourdine, à tel point que durant longtemps Gaspard s'imagine avoir rencontré un garçon, et ses tendres sentiments ne sont expressément dévoilés que par de très courtes notations dans la deuxième moitié du livre. Pour sa part Hélène tout au long de l'intrigue semble avant tout obnubilée par la recherche de Maman Jenny.

    Bizarrement c'est en ce roman qu'explose dès le premier paragraphe la palpitation ardennaise de Dhôtel. Elle sera suivie par deux longues et sauvages chevauchées, l'une qui ouvre l'aventure, l'autre qui en est la closûre, au cœur de la forêt ardennaise. Quand l'on pense que Mémoires de Sébastien se déroule en grande partie dans le Sud de la France, que l'Argonne reste très longtemps un horizon inatteignable dans Le maitre de Pension et que le Sylvestre de Les premiers temps rêve des arbres beaucoup plus qu'il ne vit sous leurs frondaisons...

    Le pays où l'on n'arrive jamais procède de la même veine que Les premiers temps. Les humbles certes. Gaspard quitte sans regret, poussé par un instinct inconscient, l'étouffante protection petite-bourgeoise de sa tante pour rejoindre ses parents qui exercent l'incertaine profession de forains, quant à Hélène elle n'a d'autre volonté que de s'enfuir de sa riche famille adoptive persuadée qu'elle est fille de pauvres gens. Une migration sociétale très typique des héros dhôtéliens qui empruntent l'ascenseur social plutôt pour descendre que pour monter. Déclassés, délaissés, mendiants, engeances de bas-quartier pullulent chez Dhôtel. Mais c'est dans ce roman destiné aux enfants que la religion est la plus présente. Prières, églises, miracles, saints et paradis s'insèrent gaillardement dans la trame de l'histoire.

    Le pays où l'on n'arrive jamais porte un nom. Le grand pays. Celui que l'on atteint toujours puisqu'il gît à l'endroit exact par lequel vous êtes en train de vous diriger vers lui. Par exemple Ardennes et Provence. Europe ou Sibérie. Il est donc partout où vous portez vos pas. Partout et donc nulle part. En cela il met ses pieds dans Nulle part, le troisième roman publié de Dhôtel que Horay son éditeur se hâtera de ressortir pour profiter de la vague d'enthousiasme soulevée par Le pays où l'on n'arrive jamais, ( il faut bien rentrer, sinon chez soi du moins dans ses sous).

    Dhôtel, un étrange paroissien. Une espèce d'hérésiarque philosophe. Est-on parvenu dans le paradis qu'il faut repartir car le rêve du paradis est plus beau que le paradis. C'est parce que le pays est grand que l'on n'y arrive jamais. La flèche de Zénon recule d'autant plus qu'elle avance car l'orbe de l'horizon s'éloigne d'autant plus vite.

    Prenez le temps de réfléchir. Avec Dhôtel les choses les plus simples se compliquent très vite.

    André Murcie. ( Septembre 2019. )

     

    1956

    L'ÎLE AUX OISEAUX DE FER

    ANDRE DHÔTEL

    ( Les Cahiers RougesGrasset / 2002 )

     

    Celui-ci jure dans la production dhôtellienne, un livre de science-fiction. Ne se passe ni dans la campagne française ni dans les faubourgs de nos cités. Mais au plein milieu de la mer, sur une île. Pas tout à fait comme une autre. Ce n'est pas la tempête, qui emmène, à l'instar de Gulliver, Julien Grainebis à débarquer sur le sol salvateur, mais son camarade de travail qui le jette par-dessus bord, peut-être dans l'espoir qu'il perde un peu de sa naïveté en abordant sur ces rivages mystérieux.

    L'île est peuplée. Nous ne sommes pas dans un monde futur. Simplement une espèce d'expérience sociale menée par de grandes entreprises. Nous n'en saurons pas plus quant aux fins politiques qui sont au fondement de ce projet global. Dhôtel nous embarque dans une contre-utopie.

    Ici les hommes sont heureux. Ce sont les machines – le mot ordinateur n'est pas utilisé - qui prennent les décisions pour eux. Il suffit de répondre à un questionnaire pour que l'on vous trouve la place adéquate qui vous conviendra le mieux dans les rouages de cette société modèle. Poste de travail, logement, compagne, voitures en libre disposition, loisirs, tout est à votre disposition, à l'expresse condition que vous ne sortiez pas du cadre imposé. Si vous tentez de vous rebeller, des oiseaux de fer fondent sur vous, et vous déchiquètent. Tout est au mieux dans le meilleur des mondes.

    Julien, surveillé par deux robots, essaie de s'intégrer. Maladroitement, cela se comprend. Les gens ont l'air heureux de leur sort, mais il semble à Julien qu'ils se contentent de peu, tout compte fait la vie paraît agréable mais vide et ennuyeuse. Il aimerait bien en savoir plus sur Irène la jeune psychologue qui lui a fait passer son interrogatoire d'arrivée, mais il ne l'aperçoit que rarement.

    S'évader est impossible. Toutefois notre héros sera à l'origine de la destruction de cette société tant soit peu abstraite. Les machines ont réponse à tout. Mais un jour à la cantine, en racontant une histoire, dont lui-même ne connaît pas la fin, il leur pose un problème insurmontable. Etrangement ce cas d'école n'est pas si éloigné des toutes dernières nouvelles théoriques rédigées par notre auteur dans les années qui précédèrent sa disparition.

    Chaque jour dans une usine, à la même heure, un jeune garçon et une jeune fille se croisent. Chacun est sur un escalier roulant, l'un qui monte, l'autre qui descend. Moi-même vous ai parlé dans les notes, qui suivent la recension de Ce jour-là, de ces deux archers placés l'un en face de l'autre qui au même instant tirent une flèche...

    En ces années Dhôtel devait traverser une crise religieuse, nous avons déjà signalé la présence de termes nettement christo-bibliques dans la chronique précédente, mais dans L'île aux oiseaux de fer, cela se précise. Déjà le titre n'est pas sans référence au sixième ( juste la moitié de douze ) des travaux d'Hercule, les oiseaux du lac Stymphale que le héros abattra de ses flèches meurtrières. Le jour où Julien se pose à ml-voix des questions sur les statues des Dieux qui pourraient être installées sur de vastes terrasses vides, l'on vient très vite l'avertir que ce mot est interdit puisque les dieux n'existent pas. Pas de temples, pas de Dieux. Mais il reste toutefois une chapelle désaffectée, au milieu d'une espèce de réserve indienne, avec quelques survivants des premiers habitants de l'île. C'est dans cette église que Julien et Irène trouveront refuge lorsque, les ordinateurs ayant été incapables de fournir à la population inquiète la suite de l'apologue de Julien, les oiseaux de fer entreprennent de les pourchasser. Un vieux pêcheur qui laisse échapper l'expression '' Par le Dieu vivant'' dont il ignore le sens, leur fournit une barque qu'il a construit en cachette et les conduira jusqu'à ce qu'ils rencontrent un paquebot. Certes les oiseaux de fer les ont pris en chasse, les ont rejoints, ont décrits mille arabesques autour d' eux et se sont enfuis dans la direction qu'ils suivaient... Julien est de retour avec Irène en son village – Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage / Et puis est retourné (…. ) Vivre entre ses parents le reste de son âge - pour une fois nous assistons sur la cérémonie de mariage de nos deux jeunes héros, à l'Eglise bien sûr.

    Reste à répondre à la question, pas celle du double escalier roulant, celle de l'étrange conduite des oiseaux qui trouvent nos tourtereaux et qui continuent leur route au lieu de les déchirer. Certes ils sont allés tout droit vers leur but, mais tout comme la flèche de Zénon ils n'ont jamais atteint la cible. Dhôtel nous explique, avant de rejoindre vraiment les fuyards, il fallait que les oiseaux de fer sachent exactement où ils allaient, c'est ainsi qu'ils les auraient retrouvés en revenant vers leur point de départ. Mais comme bos volatiles sont partis après les fugitifs ils étaient de toutes les manières dans un autre fuseau de l'espace-temps et incapables d'avancer en celui-ci. S'en sont allés tout droit, et puis peut-être au ciel ! D'où cette logique qu'il existe une distorsion entre l'espace et le temps. Qu'ils ne coïncident pas aussi exactement qu'il le paraissent. Sinon la vie dhôtellienne continue : Irène attend un bébé et devient un peu commère, Julien a repris son travail, tous deux vont au cinéma.

    André Murcie. ( Octobre 2019 ).

     

    LE CIEL DU FAUBOURG

    ANDRE DHÔTEL

    ( Les Cahiers Rouges N° 27 – Grasset / 1988 )

     

    Après le pays où l'on n'arrive jamais, le faubourg dont on ne sort jamais. Pas tout à fait, car Marc et Paul sont prêts à tout et à presque rien pour retrouver Solange et Emilie. Sans doute existe-t-il deux sortes d'individus, ceux qui se contentent du maigre peu qu'ils ont et même parfois qu'ils n'ont pas, et ceux qui sont en quête d'une vie sauvage, le père de Paul et Harset – avec ses manières de chat haret sont de ceux-là. Certains ne renoncent jamais à leur rêve, et d'autres poursuivent des semblants de projets de vie.

    L'action est concentrée dans la rue des Freux. Rue des affreux médiocres. Rue des oiseaux de passage. Un fond de banlieue pavillonnaire, petites gens qui jasent sans fin. D'autant plus qu'il ne se passe rien, et que lorsque tout change, bientôt tout redevient comme avant, ou à peu près pareil, ou alors l'on fait comme ci, parce que c'est comme ça. Existences modestes et retenues.

    Quelques rencontres sous un porche d'église, un Christ sur un calvaire, mais l'on est ''tous à une distance infinie du dieu'' dixit l'auteur. Contentez-vous du ciel. Oui mais c'est celui du faubourg. La banlieue de nos minuscules héros se trouve dans les marges, plus loin mais pas très, après le dédale des rues perdues, et d'une espèce de no man's land de gravats se trouvent les lointains de la campagne, inaccessible, le paradis perdu. Le grand domaine. D'Arnheim. On ne tente pas d'y améliorer la nature mais de l'aider à retrouver un état de nature abandonnée à elle-même. Marc et Paul y pénètreront car ils sont à la recherche de Solange et d'Emilie qui ont rejoint Harset. Les filles possèdent toutes cette sauvagerie native qui leur enjoint de suivre l'aventure, de ne se laisser amadouer que très lentement par leurs amoureux. Les bêtes sauvages ne s'apprivoisent jamais, tout au plus consentent-elles à vous admettre dans leur périmètre de survie. Faute de mieux, et souvent faute de pire.

    Quoi qu'il en soit, si nos deux tourtereaux connaissent quelques heures de bonheur auprès de leurs tourterelles au cœur du jardin ensauvagé, ils en seront chassés par le maître du lieu sacré, qui a semble-t-il un terrible ascendant sur les oiseaux. Ne possède-t-il pas une âme fascinante de rapace. Il est un de ces grand voilier qui monte haut dans le ciel – bien au-dessus du faubourg - et traverse les mers.

    Un roman – il contient bien des éléments des futurs chef-d'œuvres de Dhôtel – à ras-le bitume et toutefois bien terre à terre, commence d'ailleurs dans une ferme, les oiseaux n'y sont pas de fer et aucune fausse utopie ne l'agite. Les hommes y mènent leurs petites affaires qui ont une tendance certaine à péricliter. Même le paradis sera racheté par un chanteur de variété. L'on survit comme l'on peut, habité par une profonde nostalgie, incompréhensible pour la plupart, filtrée par de sordides préoccupations journalières. A tel point que les enfants se rangent de leurs bêtises fiévreuses et deviennent sages. Se conforment à leur rôle de futurs adultes impuissants à maîtriser leur destin.

    Parfois l'on trouve l'amour, une merveilleuse pierre d'achoppement dans la régularité des soubresauts du monde. L'on peut se demander ce qu'il en adviendra.

    André Murcie. ( Octobre 2019. )

     

    1957

    DANS LA VALLEE DU CHEMIN DE FER

    ANDRE DHÔTEL

    ( Pierre Horay / 1957 )

     

    Nous nous posions la question précédemment, toutes ces belles histoires d'amour qui finissent si bien dans les romans d'André Dhôtel qu'en advient-il par la suite ? Ce roman esquisse une réponse. C'est un peu la suite du précédent. Le terme faubourg aura paru désuet à nos plus jeunes lecteurs pour désigner la banlieue parisienne. Retour en province, mais nous sommes à la fin des années cinquante, la France se modernise, Jérôme travaille aux Ponts et Chaussées et dans la petite ville de Romeux, sise au bout de la vallée du chemin de fer, l'actualité du jour c'est le démarrage de la construction d'un magnifique pont, au confluent de deux routes voisines, censé emmener un nouveau dynamisme économique à la cité, le progrès, la modernité... Peut-être Jérôme s'est-il un peu trop investi dans ce projet, toujours est-il que Georgette le quitte. Ne s'intéresse plus trop à elle obnubilé par son travail... Une histoire rendue un peu glauque par le fait que son amant est le supérieur hiérarchique de Jérôme. Tout est prêt pour le drame bourgeois. Jérôme tire sur son rival, mais le romancier dévie le coup, le pistolet s'enraye, l'on était parti pour un drame mais les autorités veillent au grain et étouffent l'affaire...

    Mais avec Dhôtel rien ne saurait être simple. L'action se déplace, elle suit Jérôme dans son nouvel emploi et dans ses pérégrinations sans but, insensiblement elle remonte vers les hauteurs de la vallée du chemin de fer. Et aussi par de fabuleux hasards dans le passé de Georgette et de sa sœur Viviane. Deux sœurs, deux amours, chez Dhôtel souvent les personnages marchent par deux.

    Georgette a toute les mauvaises raisons qu'elle veut pour avoir abandonné Jérôme, certes les circonstances, les hasards, les opportunités, mais la véritable raison n'est pas là, elle est comme toutes les filles, habitée depuis l'enfance par une sauvagerie, une fiévreuse passion, qui chez Dhôtel semble être l'apanage des jeunes filles. Vivre plus loin, plus grand. Mais qu'est-ce que cela veut dire au juste ? Georgette a l'occasion d'en faire l'expérience. Son amant l'emmène en Amérique. Mais le voyage se révèle décevant, certes l'on est à plusieurs milliers kilomètres de la France, certes elle découvre de nouveaux paysages, elle rencontre des gens, mais tout cela se révèle aussi plat, aussi faux que son existence hexagonale. Elle rentrera à Romeux toute seule, et s'embauchera comme ouvrière...

    Jérôme a essayé de surmonter le choc de la séparation, une châtelaine aimerait bien le grapiner, mais c'est avec sa fille que se noue l'idylle... Qu'il ne consommera point... C'est Georgette qui occupe ses pensées. Mais la situation est bloquée, la route est coupée, il ne peut pardonner la trahison... Pour corser l'affaire l'on ajoutera que Viviane a dénoncé ( deux ans de prison à la clef ) Blaise, l'homme qu'elle aime... Les filles ont bien le sentiment d'avoir trahi, mais elles ne le regrettent pas... Question d'honnêteté et de fidélité envers soi-même.

    Un beau pétrin pour un romancier qui ne s'appellerait pas André Dhôtel. Possède son deus ex machina. Cela fait un moment qu'il ramène l'air de rien sa fraise dans les romans précédents. On le sent venir cette fois-ci, Blaise ne peut voir une église sans y rentrer, pour rien, parce qu'il faut bien qu'il y ait quelqu'un dedans, et dans la scène finale, qui se passe à côté d'une chapelle, Dhôtel vous laisse cocher la case que vous voulez car la personne qui passe reste invisible, un Ange, le Christ, Dieu ? Une nouvelle vie commence, nos amoureux ont un boulot qui les attend aux colonies... Pratiquement le Paradis. La vie sauvage et civilisatrice en quelque sorte...

    André Murcie. ( Octobre 2019. )

     

    SAINT BENOÎT JOSEPH LABRE

    ANDRE DHÔTEL

    ( La Petite Vermillon N° 157 / La Table Ronde / 2002 )

     

    Ce n'est pas un roman même si cette biographie en possède l'étendue. La vie d'un saint. Sanctifié mais pas très catholique. Né en Artois en 1748, mort à Rome en 1783. Une vie d'errance. Par trois fois il a essayé de devenir moine, mais au bout de quelques mois il éprouve une insatisfaction qui le poussent à vagabonder. Il courra les routes, visitera inlassablement églises, lieux de culte et de pèlerinage, en France, en Italie, en Espagne, poussera jusqu'en Autriche. Il n'a rien d'un doctrinaire, il se contente de rester debout et de prier sans fin face aux autels. Ne travaille pas, refuse la charité, distribue les pièces qu'on lui offre, d'une saleté repoussante, l'on se méfie de lui, mais il s'en moque, ne parle que très rarement. L'on voit ce qui a pu fasciner Dhôtel dans ce personnage, un simple sur la route, qui se laisse conduire par les chemins... C'est un écrit qui appartient avant tout au cycle des chroniques fabuleuses de Dhôtel. Un mystique pur. Il ignore les tourments de la chair amoureuse. Et en cela il n'a rien à faire dans la suite romanesque dhôtellienne.

    Si nous le plaçons ici, il sort tout comme Dans la vallée du chemin de fer en septembre 1957, c'est que nous l'entrevoyons comme ces centaines de prières que dans les époques de grande foi chrétienne les directeurs de conscience exigeaient de leurs ouailles pour racheter quelque péché... Un peu comme si Dhôtel s'était imposé cette tâche pour se faire pardonner l'intrusion divine de Dieu dans ses romans par trop dans le monde...

    Très beau livre, très dhôtellien, nous n'en donnons qu'un exemple, lorsque Labre meurt ce sont les gamins de Rome qui se répandent dans la ville en hurlant : '' Le Saint est mort'', ils assureront ainsi la perpétuation du souvenir du mendiant prodigue et enclencheront la notoriété qui obligera l'Eglise à le sanctifier. Au début de Dans la vallée du chemin de fer, ce sont les gamins vociférants qui annoncent à la population de Romeux que ''Balthazar ( surnom de Jérôme ) est cocu.''

    André Murcie. ( Octobre 2019. )

     

    1958

    LES VOYAGES FANTASTIQUES

    DE JULIEN GRAINEBIS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Pierre Horay / Août 1958 )

     

    Coucou, le revoilou. Mais ce n'est pas le héros de L'île aux oiseaux de fer. Un homonyme. Un point commun tout de même : le premier Grainebis se mouvait dans un pays où l'on n'est pas encore arrivé, dans une utopie. Celui-ci, beaucoup plus jeune, n'est pas un personnage du futur, mais d'il était une fois. Pas un roman, quatre contes. Du fantasque merveilleux, en premier lieu Julien se confond en un arbre, vous louez la finesse de Dhôtel qui vous décrit ce gamin-arboré avec un tel naturel que vous y croyez. Dans le deuxième récit Julien aide une vieille dame à retrouver un trésor, son ombre se détache de lui dans le volet suivant, et dans le dernier le voici transporté dans un village où tous les habitants sont devenus invisibles. Des histoires pour enfants, des contes à dormir debout, la reprise de mythes éternels, d'une écriture qui n'est pas sans accointances avec le romantisme allemand, un Tieck, ou un Chamisso, par exemple. Une exception notable toutefois dans cette longue chaîne de livres – qui est souvent classée dans la rubrique des chroniques fabuleuses dans lesquelles on a pris l'habitude de cataloguer les écrits de Dhôtel qui ne sont pas des romans et correspondent à des genres composites. Julien Grainebis n'est pas amoureux, il recherche sa famille dispersée. Je vous rassure, il la retrouvera.

    Si nous avons chroniqué ce volume dans la série des romans, c'est qu'il nous semble que ces quatre récits ont réinstauré leur auteur, davantage en lui-même. Au plus profond. Au plus mystérieux.

    André Murcie. ( Octobre 2019.)

     

    1960

    LE NEVEU DE PARENCLOUD

    ANDRE DHÔTEL

    ( Grasset / 1960 )

     

    Voilà quelques années que de bouquinistes en brocantes je grapille l'œuvre complète d'André Dhôtel. Les esprits chagrins s'étonneront d'une telle entreprise. Dhôtel n'a jamais écrit qu'un seul et unique livre dont je puis vous résumer en quelques lignes le schéma directeur. Un jeune garçon, en règle générale un peu moins malin que ses congénères du même âge, recueilli le plus souvent par sa tante ou par son oncle, rencontre une très belle jeune fille qui s'empresse de le houspiller et de le traiter plus bas que terre. L'univers entier sépare nos deux jeunes premiers. Mais au terme d'une série de hasards prodigieux nos deux tourtereaux se trouvent enfin réunis en fin de volume. Aussi impitoyable que du Barbara Cartland. Quand vous avez lu trois Dhôtel il vous suffit de parcourir la première page de n'importe lequel de ses autres livres pour en subodorer la fin. Ne manquez pas d'en faire l'expérience par vous-même.

    Car il s'agit d'une expérience. Quasi métaphysique. La dimension dhôtellienne existe. Légèrement décalée par rapport à l'exacte géographie des professeurs mais si proche de l'enfance et de l'adolescence que c'est à une certaine jeunesse du monde que nous sommes conviés. L'œuvre de Dhôtel est un appel à la désertion de la modernité. Cette dernière n'est que très rarement évoquée, si ce n'est par quelques perfides allusions à la gent rationalisante qui détient les clefs aveugles de la bêtise. Le monde de Dhôtel est peuplé d'inadaptés : forains, camelots, voyageurs errants, handicapés, retraités, voyous, mauvais garçons, originaux divers et sans-le-sou de toutes les saisons. Des simples, mais qui détiennent le secret de vivre et de rire.

    Le neveu de Parencloud c'est un soupçon de Giono pour la critique et l'utopie sociales avec une belle dose de Bosco pour le sens du mystère. Le tout reste intrinsèquement du Dhôtel de la première à la dernière ligne. La désaffection qu'a subi cette œuvre depuis la mort de son auteur ne nous étonne guère. La France, ici de l'Est, mais souvent chez Dhôtel du Nord aussi, rurale et paysanne a disparu. Certes l'on a depuis une vingtaine d'années la recrudescence d'une littérature qui nous retrace avec un honnête talent les sagas familiales de toutes les régions françaises. De quoi satisfaire les nostalgies d'un lectorat vieillissant et en augmentation. Mais cette communion avec la nature que de multiples auteurs nés avant les années cinquante ont su apercevoir et traduire nos l'avons perdue. Pire nous l'avons échangée contre des préoccupations écologiques.

    Les livres de Dhôtel ne nous en sont que plus précieux. Ils sont des points de passage, ils forment une géodésie sacrée et secrète qu'il convient de relever. De révéler.

    André Murcie. ( Décembre 2002.)

     

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 05

    SUITE DHÔTELLIENNE 05

     

    LE NEVEU DE PARENCLOUD

    ANDRE DHÔTEL

    ( Grasset / 1960 )

     

    Deuxième lecture. Vingt ans après. Il est important de lire Dhôtel dans l'ordre chronologique. Publié en 1957 Saint Benoît Joseph Labre a été un gros pensum pour notre écrivain. Un livre qu'il n'a pu mener en laissant libre cours à son imagination. Une biographie, fût-elle celle d'un Saint demande un minimum de véracité historique... Dhôtel s'en est plaint. Il n'a d'ailleurs jamais recommencé. Celle qu'il consacra plus tard à Jean-Jacques Rousseau lui coûta moins de peine, l'existence des Confessions et l'abondance des documents existants lui facilitèrent la tâche... Une fois le livre publié, lui restait donc à revenir à lui-même.

    La parution de Les aventures fantastiques de Julien Grainebis, lui permirent de sauver la mise, des contes carrément inscrits dans une veine fantaisiste, dans le genre vous m'attendez au tournant, j'ai pris un autre chemin, vous ne trouverez guère mieux.

    Encore lui fallait-il revenir à lui-même. Retrouver son public. N'avait-il pas été désorienté par cette hagiographie qui sentait un peu trop la militance catholique ? Double difficulté, ne donner à aucun prix l'impression de se renier. Cela aurait déplu à son lectorat d'obédience chrétienne ! Chemin étroit. Et bifurqué. Achats, ventes de terrains, le livre semble coller à la réalité humaine la plus plate. Il n'ira pas bien loin. Dhôtel se souvient-il du succès de Le pays où l'on n'arrive jamais, décide-t-il de suivre cette voie, tout en prenant garde de ne pas rater – c'est ainsi qu'il jugeait son Prix Goncourt – ce roman qui assit sa notoriété.

    Si la figure de l'oncle Parencloud domine les premières pages, c'est son neveu qui bientôt en devient le héros central. A seize ans l'on peut se croire un homme, mais les fantasmagories de l'enfance ont du mal à s'éteindre. Gilbert se lance dans la quête passionnée, désabusée et désespérée d'Edmée. Les adultes ne sont que la traîtrise du monde, l'incarnation de la fourberie éhontée. Gilbert se trouvera des amis. Des marginaux qui poursuivent le rêve de leur petite vie accrochée à la beauté du monde. N'en reste pas moins seul. Certes Dieu est avec lui, églises, messes, procession, prières, mystérieuses présences semblent sinon intercéder en sa faveur du moins lui insuffler le courage de continuer sa quête...

    Bien sûr il retrouvera Edmée, bien sûr un jour ils vivront ensemble, bien sûr ils travailleront dur, le retour à la réalité quotidienne est assuré. Mais entre temps ils habiteront peut-être pas au Paradis, mais une utopie terrestre bien réalisée. Un hameau de dix maisons. Perdu en pleine campagne. Pas du tout une communauté à la mode hippie des années soixante-dix. Des solitaires – qu'ils vivent seuls ou en famille – des gens qui se sont écartés de la société, des résistants à la marche du monde, ne croient peut-être pas en dieu mais pas du tout en l'Homme. Même pas une idéologie concertée. Une exigence toute personnelle de s'écarter de l'immense majorité des citoyens. Entre les vraies richesses de Giono et le jardin de Voltaire à cultiver. Un monde idyllique selon Dhôtel.

    Comme s'il s'était fabriqué une bulle de rêve et de survie. Comme s'il était important que ce possible existât, peut-être même pas dans la réalité des jours, mais quelque part dans un coin de roman. Que quelque chose de l'existence humaine ne meure pas. Et subsiste. Une espèce de possibilité, irréalisable ou non, de niche écologique de survivance dont la seule pensée lui donnait le courage de vivre. Et dicte sa conduite intérieure. Comme s'il avait à partir de ses expériences existentielles et de sa pratique d'écrivain, construit une espèce de vaisseau mental interstellaire désormais indépendant de lui, naviguant dans une dimension autre et non soumis à la disparition temporaire, à la mort. Cette terrible sensation, que quoi qu'il arrivât dans le futur de sa vie, il avait commis un acte qui donnait signifiance à l'univers. Puisqu'il était parvenu à bâtir un refuge hors du temps.

    André Murcie. ( Septembre 2020.)

     

    1961

    MA CHERE ÂME

    ANDRE DHÔTEL

    ( Collection Libretto 135 / Phébus / 2003 )

     

    Avec ce livre nous entamons une longue série de chef-d'œuvres dhôtelliens. Je suis de ceux qui pensent que le meilleur Dhôtel est sur la fin ( troisième tiers ) et non sur le début. Ma chère âme, une expression typiquement grecque, vous la trouverez plus de cent fois conjointe souvent à l'exclamation Sainte Vierge ! Dès la première page nous sommes en Grèce, peuple de haute croyance chrétienne, mais cet aspect est en quelque sorte subsidiaire. Un des romans les plus fascinants de Dhôtel. Notre auteur y traque cette notion de double que nous avons relevée dans la plupart de ces livres précédents. Le livre se prête à deux lectures, l'une évidente, l'autre plus mystérieuse, d'autant plus que Dhôtel n'entrouvre pas la porte des galeries secrètes.

    Juste avant de quitter son île natale de Samos pour ses études au lycée d'Athènes, Pierre tout adolescent, suit une fille sur les rivages escarpées. Une journée merveilleuse. Elle s'appelle Achyro. Un surnom qui signifie paille pour ses mèches blondes. Ses copains l'avertissent, elle n'est pas le seul garçon qu'elle ait embrassé. L'année suivante son oncle Iorgos l'emmène à Paris, dans son magasin de fruits et légumes. Sur le bateau il apprend qu'elle s'est noyée... Lourd chagrin refoulé, mais toujours dans son esprit le souvenir inoubliable. Les années passent, les évènements s'enchaînent d'une manière quelque peu bizarre, une vieille histoire de haines familiales qui se transmettent de génération en génération. Une dizaine d'années plus tard, il tombe amoureux d'une jeune fille brune qui se prénomme Hélène. Ils se marient. Une petite fille naîtra. Mais un jour transparaît d'étranges reflets blonds dans ses cheveux. Oui, c'est elle Achyro.

    Pas tout à fait, elles étaient deux sœurs qui se ressemblaient, qui s'échangeaient les vêtements, qui partaient chacune leur jour embrasser les garçons sur les falaises, et elle ne se souvient pas de lui. Peut-être était-ce sa sœur. Le doute ronge Pierre. Je ne vous en rapporte pas plus. Le roman est palpitant. Evidemment Achyro numéro 2 n'est pas morte, et revient...

    En voilà assez pour l'aspect exotérique de cette œuvre. Dhôtel le renforce, contrairement à son habitude, l'action est ancrée dans la réalité historique, nous voyons Pierre dans les tranchées de 14, rappelé en 1939, s'engager dans la Résistance et nous suivons les avanies de la Guerre Civile en Grèce. Difficile de faire plus réaliste.

    Mais une autre lecture est possible. Juste une phrase. Et si Achyro était vraiment morte. Un mort n'est-il pas plus dangereux que mille vivants. Et pourquoi les morts reviennent-ils. Pensez à Une Ombre de Bosco et à son Eurydice qui revient chercher Orphée... D'ailleurs Pierre a une belle voix. Attention vous êtes sur un abîme. Qui a l'air de s'approfondir. De se multiplier, que sont au juste les filles d'Achyro 1 et d'Achyro 2. Et cette petite fille rencontrée en Angleterre...

    Et en plus Dhôtel vous fait de ces tours de magie, vous entortille le tout comme l'on enfourne un kilo d'oranges dans une feuille de papier, à tel point que vous ne voyez plus rien ni l'enveloppe, ni les fruits. Un roman très lent, il ne se passe pas grand-chose, mais à chaque page tous les personnages acquièrent une extraordinaire densité. La folie, la passion, la mort règnent d'un bout à l'autre du livre. D'ailleurs une fois que l'on est né, meurt-on vraiment ?

    André Murcie. ( Octobre 2019.)

     

    1962

    LES MYSTERES DE CHARLIEU SUR-BAR

    ANDRE DHÔTEL

    ( Editions Rombaldi / 1979 )

     

    Le roman porte bien son titre. Le plus mystérieux de tous les précédents, et dans la suite logique de Ma Chère Âme. Encore une fois deux sœurs dont l'une Mathilde serait vivante, pour ne pas affirmer qu'elle serait bien morte. Reste que sa sœur Yvonne, en bonne héroïne dhôtellienne entreprend de sérier toutes les possibilités du hasard pour faire jaillir une once d'indice qui prouverait sa survie... Elle utilise une méthode simple, faire n'importe quoi, agir n'importe comment pour que quelque chose enfin se passe. Le retour du rien n'est déjà plus le rien sans être obligatoirement quelque chose, voire quelque rien. Métaphysiquement parlant l'on pourrait dire que s'il existe l'Un, l'Autre ne lui est pas obligatoirement opposé en tant que l'Autre mais en tant que Multiple, comme si l'on se passait de l'opposition conceptuelle de la positivité contraire à sa propre négativité. Cette méthodicité qui est un des moteurs auxiliaire du développement de l'action chez Dhôtel est ici mise en échec. Yvonne en personne en dressera le constat sans appel.

    Curieuse fille que Mathilde, tous les hommes du bourg qui croisèrent sa route en tombèrent amoureux, certains ne s'en cachèrent point, d'autres furent plus discrets, mais Mathilde reste insensible à toutes leurs approches. Elle n'aime personne hormis peut-être son cousin Christian avec qui elle a été élevée, qu'elle peut considérer comme son frère, et le thème de l'inceste hiérogamique, si courant dans les romans de Dhôtel, réapparaît. Peut-être même se sont-ils retrouvés à la fin du roman, mais cette affirmation est des plus incertaines.

    Mathilde et Yvonne sont issues d'une drôle de famille. Des misérables certes qui vivent de peu et de presque rien, des parias, qui se retranchent d'eux-mêmes de la communauté humaine. A croire qu'ils sont différents. Totalement autres que les vivants. Autant dire qu'ils appartiennent au monde des morts. ( D'ailleurs si Mathilde tarde à rejoindre Christian n'est-ce pas parce qu'un de ses prétendants les menace de mort si elle perdait sa pureté ? ) Qui attendent peut-être que les vivants leur fassent signe, mais ceci est vraisemblablement une fausse interprétation. Dhôtel vous laisse vous dépatouiller tout seuls, fournit les éléments mais ne les assemble pas, jusqu'à la fin, lorsque Alain retrouve enfin Yvonne, non ils ne tombent pas dans les bras l'un de l'autre. Le roman s'achève sans préavis. Yvonne a-t-elle rejoint le monde des vivants, ou alors est-ce Alain qui est happé dans celui des morts, à moins que ce ne soit – et nous terminerons sur cette vision rassurante – l'enfance d'Alain et d'Yvonne qui parvient à son terme, et désormais ne sont-ils que des survivants, comme monsieur et madame tout le monde.

    Avec L'île aux oiseaux de fer, Dhôtel nous avait livré une espèce d'ouvrage sinon de science-fiction du moins d'anticipation, avec Les Mystères de Charlieu sur-Bar ne voilà-t-il pas qu'il nous offre un volume sur le vampirisme, celui-ci entrevu en une mystérieuse quotidienneté. Une manière hérésiarque de nous parler de Résurrection qui aurait déjà commencé, depuis la nuit des temps, concomitante à la présence du Paradis sur terre. Le christianisme de Dhôtel fleure bon le fagot.

    Le lecteur qui voudrait en apprendre davantage se hâtera de lire La tribu Bécaille.

    André Murcie. ( Octobre 2019 ).

    1963

    LA TRIBU BECAILLE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 3953 / 2003 )

     

    ( Cette chronique fut écrite juste après notre recension de Les rues dans l'aurore )

     

    Apparemment la même histoire que la précédente. La Tribu Bécaille est parue en 1963. Mais cette fois André Dhôtel, se révèle beaucoup plus explicite que dans d'autres romans, s'emploie à saisir les deux problématiques exposées ci-dessus en un corps à corps beaucoup plus rapproché. Exit le conte de fées final. Il n'y aura pas de happy end. Rassurez-vous, bien sûr le héros - c'est le Narrateur - finira par épouser celle qu'il courtisait. Il n'est pas le seul, son ami aussi - ils partagent le même logement – qui, lui, prendra comme dulcinée éternelle la sœur de la première mariée. Le lecteur de la chronique précédente s'étonnera de certaines accointances sororales avec Les Rues dans l'Aurore. D'autant plus qu'il y a dans ce roman une troisième sœur. Jeux de miroirs et traversée des apparences sont au programme. De quoi devenir fou, surtout si l'on sait que dans Les Rues dans l'Aurore, vous rencontrerez comme par hasard un fou. Mais avant de nous engouffrer dans ce qu'il faut bien nommer la fissure qui lézarde la psyché des demoiselles intéressons-nous quelque peu à la réalité sociale qu'elle reflète.

    Là aussi il est question d'argent. N'est-ce pas la fortune qui mène le monde ! Ici une usine dans laquelle nos deux héros ont trouvé – piston familial – du travail. Est-elle en aussi bonne santé financière que l'on pourrait l'accroire, n'aurait-elle pas besoin de capitaux adjacents ? Cela forme la trame économique du livre, nous ne nous y intéresserons pas. Nous nous occuperons de ces affaires subalternes ultérieurement.

    L'intrigue est assez simple, assez courante dans les romans de Dhôtel, une mystérieuse jeune fille insaisissable qui court, et dont on finit peu à peu par apprendre l'identité et dont le héros finit par se saisir. Ce qui ne manque pas de se produire. A part que dans ce roman l'insaisissable reste insaisissable. A part que. Cette phrase précédente n'est pas une inadvertance répétitive. Loin de là, car tout se complique. Certes Dhôtel ouvre le gouffre, mais se débrouille au bout d'un certain temps pour le recouvrir d'un voile pudique. Vous résout le mystère. Le laisse béant. Doit secrètement espérer que le lecteur y tombe dedans, mais pour les esprits pressés il vous fait le coup du prestidigitateur qui vous déchire devant vous un journal en petits morceaux pour le faire réapparaître en son entier à la fin du numéro. Evidemment il s'agit d'un second exemplaire caché dans sa manche. Dhôtel ne vous cache rien. Vous laisse recoller les morceaux. Ecriture fractale.

    Oui l'on finit par savoir l'identité de notre Insaisissable. A part que – répétons-le – elle reste insaisissable. Nous connaissons jusqu'à son pédigrée, n'est autre que la délicieuse petite sœur de notre Narrateur. Mais en grandissant, elle ne s'améliore pas, devient vindicative et un peu imbue de sa propre personne, les malheurs aléatiques de la famille éloignent par bonheur notre grand-frère de ce petit despote qui finira par être recueillie par un parent éloigné. Une gamine indisciplinée qui n'en finit pas de courir les bois et les champs. Une indocile. Qui n'en fait qu'à sa tête. Ce sera pire en grandissant. D'une beauté stupéfiante, les hommes sont après elle, mais elle ne s'en soucie pas. L'est une espèce d'hyper-active instable qui se contente des petits boulots les plus ternes. Le plus gros capitaliste de la contrée en perdra la tête et son argent à vouloir la suivre. En pure perte. Notre Insaisissable se moque des miroirs aux alouettes, les dédaigne, les évite. Le roman se termine sans qu'elle ait changé de mode vie et se désintéresse d'elle, n'est-elle pas inatteignable par essence. Que deviendra-t-elle, et au juste qui est-elle, et question plus sournoise, qu'est-elle ?

    Serait-elle une résurgence charnelle d'une apparition, dont le grand-oncle qui l'a recueillie a été témoin. Une belle enfant blonde qu'il a admirée dans son enfance. Une fois, une rencontre, une seule mais qui l'obsèdera toute sa vie. Dhôtel élude toute réponse. Sans doute faut-il la chercher ailleurs. En d'autres romans. Dans L'Azur par exemple, nous l'avons à peine évoquée dans une précédente recension, ce fantôme de jeune fille évanescente que les garçons de la région connaissent bien. Peut-être l'égrégore d'une jeune fille tuée dans un accident selon une rumeur populaire explicatrice...

    Nous retrouvons une présence identique le long de la voie de chemin de fer dans Le Train du Matin, que le héros emprunte parfois lorsqu'il se met en route pour aller à la recherche de sa future amante de chair.

    Nous noterons que malgré leur troublante proximité, ces présences fantomatiques n'influent en rien la marche de l'intrigue. Elles s'immiscent dans l'histoire racontée sans en déterminer le cours. Qui sont-elles ? Faudrait-il en déduire que la petite sœur d'Anne-Marie ne serait qu' elle-même revenue de la mort. Une Eurydice retrouvée en quelque sorte. En ce sens Les Rues dans l'Aurore ne serait-il pas à relire en tant que roman orphique ? De même que tous les romans de notre romancier. Les incroyables hasard qui conduisent le héros vers l'héroïne ne seraient-ils pas à interpréter comme des signes d'outre-tombe ? Les romans de Dhôtel sont-ils des romans du retour ?

    Ou alors ces fantômes féminins sont-ils comme des enveloppes d'idéalité détachées de leur écorce charnelle. Puisque le sacrifice de la virginité s'il n'est pas encore accompli est déjà projeté.

    Les héroïnes de Dhôtel sont souvent mystérieuses en le sens où leur comportement échappe parfois à toute logique. Même si plus tard elles ont toujours une excuse empreinte de la plus grande logique causale évènementielle à présenter. Un pas en avant, douze en arrière... Une conduite erratique, pour ne pas dire hystérique. Serait-elle à concevoir comme un refus artémisien de céder à l'emprise sociétale ? Nous remarquons que la chasse n'est pas absente de Les Rues dans l'Aurore.

    Dhôtel plus mystérieux que jamais...

    Enquête à suivre.

    André Murcie. ( Mars 2019 ).

     

    1964

    LES LUMIERES DE LA FORÊT

    ANDRE DHÔTEL

    ( Fernand Nathan / 1964 )

    Un livre de lecture suivie – neuf chapitres de cinq séances plus un épilogue - pour les écoliers, cours moyen première année, à l'époque l'on disait plutôt huitième, illustré par Marianne Clouzot, avec les questions de compréhension en fin de texte rédigées par Goerges Vionnet, en ces temps révolus l'Education Nationale ne cherchait pas encore à baisser drastiquement le niveau... Exercice difficile dont André Dhôtel se tire avec une facilité déconcertante, cet ouvrage pédagogique ne jure en rien dans la longue suite de ses romans.

    Il se pourrait et il ne se pourrait pas que le livre revienne à la mode en ces temps-ci de préoccupations et de diversion écologiques. Un riche entrepreneur a décidé de raser une forêt afin de bâtir une cité de logements modernes pour les ouvriers. Ce thème est déjà abordé dans Les rues dans l'aurore, une fine lecture sociologique des romans de Dhôtel révèlerait des surprises, on y entrevoit en filigrane les transformations et la modernisation de la France des trente glorieuses... Que peuvent des arbres contre des bulldozers, à priori rien. Mais traîne une ancienne légende, la forêt fait de la résistance, elle se défend toute seule, elle a au cours des siècles précédents su préserver son intégrité. Chance, chantefable, hasard, impéritie humaine, ou la manifestation d'un Être heideggerien de la forêt traversée de chemins qui mènent dans le cœur de son mystère.

    Une forêt désertée peuplée d'individus marginaux pénétrés de son esprit. Qui savent qu'il est inutile d'aborder et de poser les questions d'une manière par trop frontale, il vaut mieux pour parvenir à ses fins se laisser guider par la miraculeuse apparition de surgissements d'infimes évènements qui font signe. Pour qui sait voir et entendre. Pour qui est déjà en partance.

    Les héros sont évidemment deux gamins, un grand frère et sa petite sœur, et une fille sauvage – plus dhôtellienne qu'elle tu meurs – en lequel l'esprit de la forêt semble s'être incarné. Est-ce pour cela qu'elle perdra la mémoire, a-t-il pris toute la place ? La forêt contre-attaque. Contre le monde des adultes rationnels, elle choisit ses armes, le désir fou des enfants que rien ne change, que tout se perpétue.

    Il n'en est rien, le livre se clôt, comme se refermeraient les portes d'un paradis sauvage sur une maigre humanité qui est revenue y élire domicile. Le ver n'est-il pas déjà dans le fruit. Arrête-t-on le progrès...

    André Dhôtel avance à pas feutrés. Comprenne qui en sera capable. L'injonction est à portée de main. Encore faut-il savoir la tendre. Ce livre de commande fut peut-être pour Dhôtel l'heureuse occasion de revenir pleinement vers la clairière ensoleillée du monde des vivants.

    André Murcie. ( Octobre 2019 ).

     

    LE MONT DAMION

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / Septembre 1964 )

     

    Retour aux fondamentaux. Un garçon pas fufute dont la ( bonne ) famille se débarrasse en le réléguant à la campagne auprès de sa grand-mère chargée en désespoir de cause de pourvoir à son éducation. Qui devra se résoudre à le mettre en apprentissage. Malgré sa bonne volonté Fabien se fera à chaque fois renvoyer. Manque total de confiance en soi et intérêt constant pour des futilités.

    Un cas désespéré. Un maudit. Sur les pentes du Mont Damion. Faudrait un miracle pour qu'il s'en sorte. Sans doute est-ce pour cela que sans doute souvent il s'en réfère à la Sainte Vierge, une protection peut-être pas assez suffisante puisqu'il garde précieusement en son chapeau une icône protectrice : un bout de papier trouvé sur lequel est dessiné une jeune fille, un chat et un loup. Les gros sabots d'André Dhôtel. Et le miracle a lieu, Fabien ( il y a des démons qui font le bien ) se retrouve à amadouer un loup cruel et un chat méchant. Saint François et Saint Hubert priez pour nous. Car évidemment il y a des chasseurs qui n'ont d'autre but que de tuer le loup ( un gros chien, en vérité ).

    Question fille il y en a deux, une semi-paralytique de laquelle il se fera très vite haïr et Mélanie qui intervient à plusieurs fois pour le tirer de situation embarrassantes... L'a l'art de se mettre le monde entier à dos. A tel point qu'il ne lui reste plus qu'une solution, la grande vadrouille, la longue marche qui le mènera en compagnie de son chat et de son loup du cœur des Ardennes au centre de Paris. Une traversée picaresque qui n'est pas sans évoquer Sans famille d'Hector Malot ( déjà la grêle qui s'abat sur les serres dans Ma Chère âme... ). Rien ne va plus à la loterie des hasard du monde. Fabien et ses deux bêtes se cassent le nez sur la porte de l'appartement de ses parents partis en Angleterre. Impair et gagne, c'est ici que commencent les fabuleuses coïncidences dhôtelliennes qui lui permettront de passer en Angleterre.

    Les histoires se doivent de se terminer bien. ( Ou mal. ) Les bêtes fidèles retournent à la vie sauvage et Fabien retrouve ses parents. Ses péripéties et ses vagabondages l'ont aguerri et assagi. Le voici devenu un élève assidu, il obtient un bon diplôme. Le nigaud s'est transformé en garçon sérieux, il finira ingénieur, comme son père. Il a maintenant dix-huit ans, il juge sévèrement ses anciennes aventures, le monde a perdu son aspect merveilleux, il comprend mieux les gens et leurs petits calculs intéressés. Il a dix-huit ans, avant de commencer à travailler il revient voir sa grand-mère. Vous entrevoyez la fin, l'on n'échappe pas à sa profonde nature ( spinozienne ), l'appel du sauvage, the call of the wild écrirait Jack London, se fait entendre, Fabien retourne sur les pentes du Mont Diamon...

    En cette année 1964, André Dhôtel rebat les cartes. Il vient d''écrire deux romans fabuleux, une rhétorique qui le ramène au pays de l'enfance où l'on n'arrive jamais puisque l'on en est définitivement sorti.

    Tout est prêt pour un nouveau cycle.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1966

    PAYS NATAL

    ANDRE DHÔTEL

    ( Libretto N° 142 / Phébus / 2003 )

    Dhôtel retourne à lui-même. C'est le seul pays où l'on revient facilement. Il marche dans ses traces. Nous ressort une autre mouture de Bernard le paresseux. Les similitudes avec ce roman paru en 1952 sont nombreuses. Tout comme avec Les fruits du Congo d'Alexandre Vialatte sorti en 1951. Mais ce coup-ci la donne sera menée jusqu'au bout, ne sera pas interrompue par une fin mélodramatique. Il faut tenter de vivre a proclamé Valéry, Félix et Angélique vont s'y essayer. Il est vrai que les tentations sont nombreuses, des deux côtés. Dans la vie, il est nécessaire de survivre à tout. A l'enfance – âge farouche de déraison – à la raison adultérine, et même à l'amour dhôtellien. Ce qui fait beaucoup pour les roseaux pensants que nous sommes.

    Une histoire de chenapans qui se veulent les chevaliers blancs du monde. Ils ont raison, ils le sont. Le problème c'est qu'un jour s'établit une cassure franche entre ces instants fabuleux et le surgissement insipide du réel. S'insérer dans la société n'est guère facile. Pour Tiburce ( le lecteur se rapportera avec intérêt à La toison d'or, nouvelle de Théophile Gautier ) qui vit tant soit peu d'expédients, on le comprend aisément. Mais ce n'est guère plus aisé pour Félix, l'enfant abandonné recueilli par une famille bourgeoise et aimante, appelé à convoler en juste noce avec Juliette une riche héritière.

    Le hasard dhôtellien veille au grain de l'anormalité du monde envers et contre tout le gain de la normalité. Félix et Tiburce vont connaître les années de vaches – à robe noire de misère - très maigres. Mais Félix retrouve l'Ange de l'enfance. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne leur reste plus qu'à se marier. Une question sociale. Donc la société s'en mêle. Il est bien connu que les amoureux lorsque le vin est tiré ne boivent pas que que de l'eau fraîche. D'abord une bonne situation, sinon l'amour ne durera guère. Il vaudrait mieux que Félix et Angélique renoncent à leur projet. D'ailleurs n'y a-t-il pas une autre fille ( Juliette ) et un jeune professeur promis à un bel avenir prêt à apporter à Angélique la stabilité affective et sociétale à Angélique. Affres de la jalousie et du désir.

    Mais rien n'y fait. Bon gré mal gré, les familles impuissantes se résolvent à offrir au couple primordial un domaine perdu parfaitement en ruines. Qu'ils s'acharneront durant vingt ans à reconstruire. Une véritable arche de Noé – le chien, la chèvre, le chat – de survie, un petit paradis gagné à la sueur de leur front.

    Tout est bien qui finira mal, puisque la mort vous attend au tournant du bonheur. Mais ceci est une autre histoire. Reste cette question angoissante : comment se fait-il que le poète-professeur amoureux transi – n'oublions pas que Dhôtel fut poëte et professeur – ne remporte pas la belle dans le match incertain qui l'oppose à Félix, l'heureux élu. Parce que c'était elle, parce que ce n'était pas lui. Certes, mais peut-être parce que Félix capable d'imiter n'importe quel bruit – L'enfant qui disait n'importe quoi paraîtra bientôt, et le jeune héros de Vaux Etranges, avant-dernier roman d'André Dhôtel, utilisera les mots hors de leur signification – il emploie le langage, hors de toute fonction habituellement phatique, en tant qu'appel et signe de reconnaissance. Pure poésie.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 06

    1967

    LUMINEUX RENTRE CHEZ LUI

    ANDRE DHÔTEL

    ( Libretto N° 134 / Phébus / 2003 )

     

    Peut-être le roman le plus sombre de Dhôtel. Si vous en ignoriez le début et la fin, vous le placeriez dans la pure lignée du roman balzacien, non dépourvu d'une teinte comique d'ironisme social. Vous regretterez même qu'il soit paru trop tard pour qu'il ait pu être adapté par un des meilleurs réalisateurs français du cinéma des années cinquante. Quels rôles de composition pour les acteurs. Scènes d'hypocrisie de la vie de province !

    Habituellement le héros dhôtellien de base n'est ni un foudre de guerre ni une intelligence exceptionnelle, mais Bernard Lumin bat tous les records, ce n'est pas pour rien qu'il a reçu son surnom de Lumineux. Au-dessous de la moyenne commune, un instable notoire, toutes ses fausses réussites inespérées ressemblent à ces ballons de baudruche qui éclatent sans que personne ne les ait touchés. Et ce depuis son enfance. Bernard Lumin se contente d'une existence solitaire des plus médiocres, son innocence même l'accuse et déclenche les soupçons. Et c'est cet imbécile heureux que le sort va subitement favoriser. Le voici nanti d'une grosse fortune, les regards changent, il devient un personnage important de la cité, un chargé des affaires culturelles, une fonction prestigieuse qui le range dans le club fermé des élites. Lui qui n'a vraisemblablement jamais eu une expérience sexuelle devient l'idéal des jeunes filles, c'est qu'il s'est parfaitement adapté à son nouveau rôle... A tel point qu'on le veut marier. Les meilleurs partis sont envisageables. Lorsqu'il se retrouve piégé il s'enfuit.

    Jette son argent par la fenêtre. Se dépouille de tout, devient un indigent. L'en vient à perdre ses souvenirs les plus chers, et à force de vivre dans une campagne reculée, il oublie pratiquement l'usage de la parole. L'est sur le chemin de Saint Benoît Labre, Dhôtel ne manque pas à intervalles réguliers depuis le début du roman de le faire assister à la messe. Le voici donc perdu, seul un miracle pourrait le relever de sa déchéance. Au sens plein du mot : une intercession divine. N'est-ce pas la Sainte Vierge qui le sauvera en lui offrant l'asile d'une chapelle perdue – que dans un premier temps il prend pour un tombeau - un soir glacial d'hiver où trop ivre il n'a pas été capable de retrouver la route de sa masure... Rassurez-vous, à la fin du livre en parfait héros dhôtellien, il retrouve la jeune fille amoureuse qu'il s'interdisait d'aimer, peut-être parce qu'il avait le double de son âge.

    A moins que. Il ne s'agisse de quelque chose de beaucoup plus grave. Peut-être simplement parce qu'elle était morte. Le comique de répétition est une des armes de la comédie. L'on pourrait dire qu'avec Lumineux rentre chez lui Dhôtel invente le tragi-comique de répétition. Le lecteur n'aura pas manqué de remarquer que certaines situations se répètent régulièrement dans le cours du livre. Trois fois. Une sainte trinité. Sur ses quinze ans il aperçoit une petite fille qui l'éblouit par sa beauté, mais il apprend la terrible nouvelle de sa mort. Cette scène se répètera par deux fois, il recevra aussi l'annonciation de la mort de Rachel et de Lydie. Dhôtel se hâte de nous détromper, en fait elles ne sont pas vraiment mortes. Pour Lucile, la première, rien n'est moins sûr, l'indice de sa survie est des plus fragiles, pour Rachel la deuxième elle est entrée au couvent, elle est morte pour le monde, et Lydie est morte pour ses parents qui l'ont reniée. Ceci étant donné, les apparences étant sauvées, le roman peut continuer son petit bonheur de chemin vers sa happy end.

    A moins que. Il ne soit à lire comme le livre de la survie de l'âme. Non pas celle qui meurt, mais de celle qui reçoit en dépôt le fardeau de l'annonce de cette mort. Toute son existence Bernard restera confronté à l'éternel retour en son esprit de la mort de la très jeune Lucile, elle lui a révélé par sa seule apparition le mystère de la beauté égarée dans le monde. Un fardeau trop lourd à porter pour une enfant ou une jeune fille. Trop pesant aussi pour le jeune homme qui le reçoit. La suite n'a que très peu d'importance, que l'on soit pauvre ou riche, que l'on soit respecté ou méprisé par ses concitoyens, les hauts et les bas de la vie, tout se confond. Jusqu'au rêve initial qui se réalise lorsque vous-même passez les portes de la mort. Lorsqu'il retrouve Lydie, Bernard est renversé par une voiture, il est transporté à l'hôpital, est-ce dans son agonie que le fantôme de Lydie, l'avatar de Lucile, le rejoint ? Si vous répondez oui, c'est que vous pensez que Dhôtel vous donne sa vision de l'Eternel Retour, ce n'est pas le monde autour de vous qui monotonement se renouvelle perpétuellement, c'est votre pensée, votre vertige fondateur, votre spirale prophétique de vous-même dirait Jean Parvulesco, qui tourne inlassablement dans votre tête.

    Lucile. Une lumière éteinte n'en continue-t-elle pas moins à briller éternellement par le seul fait qu'elle ait brillé un instant dans la fragmence du temps. Dhôtel fut-il simple professeur de philosophie et néanmoins en même temps à mots couverts grand écrivain métaphysicien.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1968

    L'ENFANT QUI DISAIT N'IMPORTE QUOI

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio Junior 491 / Gallimard / 1993 )

     

    Retour aux fondamentaux dhôtelliens. Le besoin d'aborder des eaux plus calmes après Lumineux rentre chez lui, André Dhôtel rentre chez lui. Un livre pour la jeunesse. Un garçon et une fille que tout sépare et que la conjonction des hasards fabuleux réuniront. Du classique. La nature esseulante, une mystérieuse maison ensevelie dans un bois profond, un garçon solitaire, un groupe d'amis indéfectibles, une jeune fille, Blandine n'est pas sauvage mais écuyère, elle ne recherche pas sa maman comme Hélène dans Le Pays où l'on n'arrive jamais mais son père. Ici point de rebondissements à la queue leu leu ou à la mord-moi le nœud de l'intrigue, un enchaînement hasardeux qui ressemble à ces délicates opérations que constitue la patiente élaboration du réel entrevu en tant que machine puzzlique. Alexis reste ancré dans les forêts profondes, mais Blandine l'entraînera autour du monde. Dhôtel travaille alchimiquement à la complémentarité des contraires, l'adverbe est à mettre en relation avec la relation que Dhôtel entretint avec l'œuvre de Rimbaud. Le récit s'achève sur cette promesse. Laisse tout de même un goût d'inachevé. Il manque une épaisseur que ces cent-vingt pages lui interdisent. Une ambiance tout de même qui n'est pas sans faire écho à l'atmosphère de Battling le Ténébreux d'Alexandre Vialatte paru en 1928, à cette date Dhôtel travaillait sur Campements son premier roman. Les deux hommes sont de la même génération. Se débrouillent tous les deux avec un héritage sentimental romantique que la modernité rend caduc. Font tous deux partie de la génération qui émergera après la grande guerre. On l'a souvent mis en parallèle avec Dhôtel, toutefois une différence, Le Grand Meaulnes paru en 1913 marque par la force évènementielle des circonstances historiales le point d'orgue d'une sensibilité littéraire héritée du dix-neuvième siècle que 14-18 rendra obsolète. Vialatte et Dhôtel sont confrontés à un monstre d'un genre nouveau : l'irruption triomphale d'une manière de voir le monde déclinée selon les affres de la modernité. Cette coupure épistémologique se manifeste d'une façon irrépressible dans Alcools qu'Apollinaire fit éditer en 1913. Nous sommes ici à une des portes d'entrée qui nous permet de commencer à penser l'écriture poétique d'André Dhôtel et son surgeon romanesque.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    L'AZUR

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 3895 / 2003 )

     

    Rien ne ressemble plus à un roman d'André Dhôtel qu'un autre roman d'André Dhôtel. L'en a écrit quarante qui tous racontent la même histoire. Du moins en apparence. Le canevas est d'une simplicité extrême. Un jeune garçon aime une jeune fille, tout les sépare, l'éloignement géographique ou la condition sociale, quelque mystère. Parfois même l'incompatibilité de leurs caractères, voire même l'ignorance de cet amour. Mais les évènements, le hasard, les circonstances, le destin, appelez cela comme vous voulez, finissent dans les dernières pages, par enfin les réunir selon de fabuleuses et incroyables conjonctions. Happy end ! l'on serait presque tenté de rajouter, ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. C'est tout le mal qu'on leur souhaite.

    Résumés ainsi, vous les classeriez dans la bibliothèque rose. Mais en fait il s'agit d'une littérature bleue que le lecteur rapprochera sans hésiter de la quête de Les Disciples à Saïs de Novalis. Pourtant rien de moins métaphysique que les postulations existentielles du héros dhôtellien. Ne professe aucune ambition, se contente d'un modeste salaire, se satisfait d'une situation des plus précaires. Laisse faire. Ce qui arrivera adviendra au mieux. Un incorrigible optimiste qui prend la vie du bon côté. Avec philosophie comme le dit l'expression. Quoiqu'il ait la tête la moins conceptuelle qui se puisse rencontrer.

    L'Azur n'échappe pas à ce schéma de base. Avec une complication imprévue. Emilien papillonne entre quatre demoiselles. L'en est une cinquième qui brouille les pistes et tient le lecteur en haleine. D'une nature un peu spéciale, la jeune fille est un fantôme, attesté depuis deux siècles. Tourne la tête des garçons qui l'aperçoivent, Emilien lui-même n'y est pas insensible. Ses retrouvailles finales avec sa fiancée charnelle n'en seront que plus méritoires.

    Le roman n'émarge pas une seconde dans le fantastique. Le fantôme est réel, il reste à définir de quoi il est le symbole. Notre première interprétation sera politique. Nous sommes au début des années soixante. Emilien sort tout frais émoulu de son école d'agriculture. N'a que les mots de rendements, d'enrichissements et de nouvelles techniques à la bouche. Mais les paysous du coin préfèrent vivoter à leurs aises comme les paysans l'ont toujours fait. Ne désirent en rien voir bouleverser leur genre de vie, le vocable n'est pas prononcé mais le remembrement qui favorise une production extensive est le cadet de leurs soucis. S'accrochent à leurs terres et à leurs chamailleries que la Modernité s'en vient détruire. La jeune fille fantomatique représente ce passé en péril et en voie de disparition, elle est la figure de cette vision virgilienne des accordances séculaires de l'Homme avec la Nature. Les vraies Richesses de Jean Giono et La Vouivre de Marcel Aymé traduisent, chacun à leur manière, cette coupure irréductible qui se manifeste durant toute la première partie du vingtième siècle...

    Nous retrouvons dans L'Azur une scène qui survient très fréquemment dans les romans de l'auteur : le héros se perd dans un endroit sauvage, envahi d'herbes, d'arbustes, de fourrés impénétrables, la Nature se joue de lui, alors qu'il vient d'apercevoir sa bien-aimée à quelques mètres, il ne parvient, malgré tous ses efforts, à la rejoindre dans le labyrinthe végétal... Un peu comme si Dame Nature imposait moulte tribulations troubadouriennes à notre damoiseau. La jeune fille en tant que représentation idéale de la femme charnelle insaisissable. Heureusement, à la fin du roman, les deux jeunes gens réalisent leurs faims désirantes. Quant à ce juvénile fantôme évanescent ne serait-il pas la remémorative entrevue de l'eidos platonicienne du féminin conçue en tant que figure idéale ? Etrange roman campagnard qui flirte avec la métaphysique la plus abstruse.

    ( André Murcie. 28 / 03 / 2017 )

    Note : C'était une de mes premières entrées dans Dhôtel. Je manquais de perspective quant au développement de l'œuvre. Inadvertance que la symbolisation de la jeune fille tentée dans l'avant-dernier paragraphe. La structure de L'azur est bâtie à contre-pied de l'ordonnancement de Lumineux rentre chez lui. Dans L'azur, Dhôtel prend le taureau par les cornes, du moins essaie-t-il de saisir le fantôme d'une jeune fille morte à pleins bras. La mort n'est plus reléguée en début et en fin du roman. Elle en est la figure centrale. Démarquage total, inversion chapitrale, ce sont les scènes vitales de rencontre amoureuse avec la fille charnelle qui ouvrent et ferment L'azur. Vous avez eu le cliché joliment tiré sur papier glacé d'abord, maintenant Dhôtel vous tend le négatif de la photographie. Plus proche du rayonnement initial de la lumière. Le mystère reste entier, mais vous n'en avez jamais été aussi prêt.

    Ce n'est pas un hasard si ce livre suit L'enfant qui disait n'importe quoi. Tout comme Bernard, Emilien s'enivre de la splendeur chamarrée du langage, il utilise le vocabulaire scientifique de la nomenclature des plantes et des insectes. Les utilise en tant que profération talismanique de conjuration du réel. Le fait que ces vocables soient surchargés de racines grecques invite à penser à quelques rituels dionysiaques perdus. Quels antiques sacrifices les taureaux enfuis de leurs prés évoquent-ils ? Emilien n'est-il pas un Thésée perdu dans le labyrinthe. N'abandonnera-t-il pas Edmée, telle l'Ariane désolée sur son rivage, parce que malgré son esprit de géométrie elle a tenté de l'éloigner du mystère de la mort minotauréenne. A défaut de coupes Emilien vide force verres de vin aux moments-clefs de l'action, à la fin ne fait-il pas le choix avec Fabienne de vivre littéralement d'amour et d'eau fraîche ?

    Le titre en appelle à Mallarmé. Le roman peut-être lu comme le récit d'une folie collective. Douce. Toutefois destructrice. A lire comme un elbhénon érotique, l'infinité des filles, l'absolu de la jeune morte. L'inversion des pôles négativité-positivité se révélant nécessaire pour que la vie reste possible. La survie de la mort aussi. Il s'agit de donner de l'être au non-être. Poétiquement le parallélisme antithétique des parcours Rimbaud // Mallarmé s'avère des plus signifiants. Ces trois romans, Lumineux rentre chez lui, L'enfant qui disait n'importe quoi, L'azur, publiés successivement coup sur coup en deux ans sont à lire comme la signifiance d'un carrefour de trois voies convergeant vers la quatrième : la voie de la poésie. Que Dhôtel avait délaissée pour les pistes romanesques trente ans auparavant.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1969

    UN JOUR VIENDRA

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus / Avril 2003 )

     

    Seul le hasard des acquisitions a fait que j'ai lu ce roman paru en 1969 juste après Le Couvent des Pinsons qui en est l'exacte résolution au sens alchimique du terme. L'on peut s'étonner de la circularité de l'écriture dhôtellienne, de cette reprise des mêmes thèmes traités selon un long affinement. Il suffit de savoir que la Sylvie du Couvent ( rien de religieux dans ce terme, juste la dénomination d'un lieu ) des Pinsons n'est que la résurgence d'Emilie l'enfant sauvage de La tribu Bécaille. A part qu'Emilie ne provoque – selon une vision bourgeoise – qu'heurs, malheurs et folie. Sylvie est toute entière en la tour d'ivoire de sa propre démence, inatteignable, pratiquement de l'autre côté de la ligne, sur la tangente, qui sépare l'Homme de l'Oiseau. Il est à noter que ce genre de personnage est toujours de type féminin. Et même que les filles possèdent toutes un peu ou beaucoup de ce sang sauvage. Il est d'ailleurs possible de se demander si celui-ci ne s'évacue pas lors de l'apparition du sang des règles. Comme si les filles au lieu de tuer le cochon à chaque automne se devait de se séparer de ce sang sauvage selon le calendrier lunaire et astartéen qui préside à cet écoulement rituel.

    Chez les garçons la présence de ce sang sauvage produit d'autres effets. Leur monte à la tête. Le héros dhôtellien se révèle en ses premières années souvent simplet, presque crétin, au mieux un mauvais sujet, heureusement lorsqu'il grandit la coercition sociétale se charge de son éducation... Il n'y paraît peut-être pas en nos chroniques, mais la société joue un grand rôle dans le roman dhôtellien on peut les lire pour y retrouver les évolutions mentales et organisationnelles du déploiement de cette période que les économistes et les sociologues se plaisent à évoquer sous le nom de Trente Glorieuses. Un exemple très précis dans Un Jour Viendra : la création au centre de Flagny d'un bazar tel qu'il en fleurit à la fin des années cinquante un peu partout dans les provinces... Nous ne sommes pas loin de Les Rues dans l'Aurore où l'apparition d'un tel commerce est minutieusement décrit, le lecteur ne manquera pas d'autres analogies, le jeune héros désespoir de ses parents, le jeune héros innocent en butte à une enquête policière, et le jeune héros confronté à deux amours successifs... ici pour Antoine : Edwige et puis Clarisse. Les amours finies, si cruelles soient-elles sont des fragmences du monde dans lesquelles l'on peut échapper au devenir... Ce qui est terminé ne manque jamais d'advenir à tous moments. Dans la vie de tous les jours l'on appelle cela un amour de jeunesse. Mais dans un autre espace-temps...

    Mais la société présente bien des attraits. Et dans Le Couvent des Pinsons et dans ce roman-ci, les jeunes filles et leurs aînées succombent aux sirènes de la richesse et de la bonne éducation. Les filles sauvages ont tendance à abdiquer alors que les garçons s'accrochent à une vision romantique des plus démodées. Et quand ils tentent de se ranger, ils retournent vite à leurs chimères ( nervaliennes ). Soyons juste, beaucoup de personnages féminins agissent ainsi faute de mieux, se rétractent souvent au dernier moment, restent du bon côté de la ligne de partage. Se prévalent toujours de la pureté de leurs sentiments, même la belle Irène qui assume la vénusté de ses attraits et de ses désirs.

    Clarisse est le type-même de la sauvageonne. Nous la voyons naître et grandir. Une enfant terrible pratiquement abandonnée qui n'en fait qu'à sa tête, des yeux emplis de haine, une présence fantomatique, mais que sa mère récupère pour une vie pépère en Grèce. Devient une charmante jeune fille. Bien éduquée. Elle reviendra. Mais à la fin du roman, Antoine l'attend encore. Un jour viendra. Car le roman est un roman d'annonciation. Le futur du titre le prouve. Antoine n'a qu'une preuve de son retour – l'image d'une Madone qu'il lui avait offerte et qui fait signe. Une Madone, mais pas la Sainte-Vierge. Celle-ci n'est nommée qu'une seule fois, très rapidement hors de toute circonstance érotique précise, dans Le Couvent des Pinsons. Dans ses errements les plus solitaires Clarisse n'oublie jamais la messe du dimanche. Ici affleure l'arrière-fond du christianisme de Dhôtel, mais l'on se demande si sa vision de la féminité ne serait-pas plutôt une résurgence de l'antique Grande Déesse...

    André Murcie. ( Juin 2019. )

     

    1970

    LA MAISON DU BOUT DU MONDE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Editions Horay / 2005 )

     

    Entre les deux mon cœur balance. Pour que la situation soit plus nette Florent le héros est débarrassé de tout engluement sociétal, habite dans une maison perdue en pleine campagne. Pas d'intrigue donc. Sera remplacée par un conte. Celle d'une légende d'une mystérieuse chaîne-bracelet qui échappe à tous ses propriétaires... Une légende qui devient mensonge et puis réalité. En deçà de cette histoire abracadabrante le héros n'en poursuit pas moins son chemin qui le mène vers l'élue de son cœur. Nous sommes chez Dhôtel, ne l'oublions pas. Donc rien ne saurait être simple. C'est même double. Une fille, c'est bien. Deux, c'est plus embêtant. Ce n'est pas tout à fait une question de choix, plutôt la nécessité de reconnaître la bonne. Ce qui n'est pas toujours facile. Surtout qu'ici l'une se prénomme Laure et l'autre Apolline, toutes deux sous le signe de l'ambiguïté delphique. D'autant plus que la jolie petite chaine s'enfuit de vos doigts avec la fluidité du serpent... Un dédoublement embêtant. D'autant plus que celle qui semble la vraie devient subitement habitée d'un fort ressentiment envers notre tourtereau.

    Ce paragraphe embrouille la donne. Y en a une troisième. Mais avec Clara c'est clair comme de l'eau de roche, son amoureux la retrouvera. Se retrouveront, se reconnaîtront. Se marieront. Enfin une histoire qui finit bien. Si l'on veut, parce qu'aussitôt en ménage le chevalier-servant se retrouve pieds et poings liés auprès de sa blonde. Certes il fait bon chez eux, mais notre ancien vagabond regrette un peu ses pérégrinations antérieures. Mais comme il n'est pas le principal héros du roman, l'on n'en saura pas plus.

    Florent n'est pas au bout de ses difficultés. Alors que rien ne s'oppose à ses amours avec Laure, celle-ci lui fait subir le même traitement que Laudine inflige à Yvain avant de se rendre à lui, deuxième fois que les schèmes de Chrétien de Troyes transparaissent dans l'univers dhôtellien. Lui fait le coup du faux mépris et de la fausse honte. La demoiselle de chair et de rêve se mérite. Mais pourquoi au juste. Sans doute serait-il trop facile de le mettre au compte de l'hystérie fémininiste.

    André Murcie. ( Mars 2019 ).