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  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 07

    SUITE DHÔTELLIENNE 07

     

    1972

    L'HONORABLE MONSIEUR JACQUES

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / Février 1972 )

     

    Il faut bien en revenir à la raison. Pour parler comme un honorable professeur de la faculté. Les filles fantômes, ça ne s'explique pas. Ou alors il faut parvenir à trouver une explication suffisante. A force de ces morts qui s'en viennent folâtrer parmi les vivants, le lectorat de Dhôtel devait commencer à s'inquiéter. Certes La maison au bout du monde, le roman précédent, racontait une belle histoire d'amour, mais sous forme d'un conte, autant dire que l'on n'y croit qu'à moitié. Trop d'ambiguïté quand on y songe. Avec Jacques fils de pharmacien, un véritable scientifique, voilà de quoi garder les pieds sur terre. Dans le terroir. De la Saumaie exactement. Trois villages perdus où la population se complaît à des cachotteries incompréhensibles. Toute ressemblance avec L'azur ne saurait être fortuite. Quand on a un problème insoluble, il faut l'aborder autrement. Dans L'azur c'était une jeune femme insaisissable qui apparaissait et qui égarait quelque peu les esprits. Cette fois ce sera juste le contraire, une jeune femme d'os et de chair qui disparaît. Pour tourner les têtes le rôle sera dévolu à sa sœur à la beauté incendiaire. Provoque les coups de foudre à volonté. Jacques se met à boire. Tout comme Emilien, mais pas sur un mode dionysiaque, du vin de messe, le Curé s'appelle d'ailleurs Merci, l'entraîne souvent ses paroissiens devant ses fruitiers, de véritables arbres de connaissance et d'ignorance, peut-être même d'inconnaissance mais ne nous perdons pas dans des gouffres poétiques à la Joe Bousquet, restons au niveau déjà assez vallonné des hommes, pour ceux qui sont un peu trop déboussolés rendez-vous un modeste édicule dévolu à une statue de la Sainte Vierge. Il y en a bien besoin car la Saumaie ensorcelle un peu les âmes. Et puis une Vierge avec ces filles qui ont le sang aussi ardent que leur innocence...

    Bref Vivianne a quitté Jacques. Il la recherchera sans fin. Impossible d'y mettre la main dessus. Pourquoi et comment ? Il tournera sans fin dans la Saumaie. Tout le monde connaît sinon la vérité, du moins des fragments épars. Ce n'est pas que le puzzle soit difficile à rassembler, il suffirait de se mettre en état de comprendre. Difficile pour un scientifique d'abandonner la logique positiviste. Dieu merci, l'alcool l'aidera. Ne citions-nous pas Apollinaire dans une note précédente, il n'y a pas de hasard sinon selon une ordonnance fabuleuse ajouterait Dhôtel. Les voies poétiques ne seraient-elles pas encore plus impénétrables que celle du Seigneur ! Pistes ombreuses.

    Ne comptez pas sur moi pour révéler le Secret. Plongez-vous dans ce roman. Du pur Dhôtel qui y déploie une virtuosité sans égale. Eblouissance absolue.

    André Murcie. ( Novembre 2019.)

     

    1973

    LE SOLEIL DU DESERT

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus 190 / Mars 2005 )

     

    Un drôle de roman. Assez court. Fermé sur lui-même à la manière de ces billes d'aciers issues des roulements de vitesse qu'enfant vous n'arrêtiez pas de manipuler comme si vous étiez à deux doigts de découvrir l'ineffable secret qu'elles ne contenaient pas. Une initiation qui ne débouche sur rien. Peut-être un rêve dont le héros est l'auto-victime à moins qu'il n'en soit le bienheureux récipiendaire. Jonas ne commence pas son parcours dans le ventre d'une baleine pas plus qu'il ne le finit à l'intérieur des portes du paradis malgré ce que raconte une belle chanson nostalgique. Les circonstances lui sont favorables, arraché du coton familial, le voici emporté en toute innocence dans une étonnante odyssée, au fond d'une campagne perdue, peuplée d'étranges personnages. Ce monde qui paraît hostile se révèlera accueillant. Les poncifs dhôtelliens défilent, une voie de chemin de fer, deux orphelines nées en Amérique, une enfant recueillie par un homme relativement fortuné, sa sœur partie à sa recherche comptant sur le hasard pour que l'improbable retrouvaille se produise. Et puis la rencontre fatidique entre Jonas et Suzannah, un simple regard, l'échange de deux prénoms, plus qu'il n'en faut pour faire naître l'amour fou entre une fille sauvage et un jeune garçon bien élevé.

    Vous pouvez compter sur Dhôtel pour mettre en branle les infaillibles mécaniques de précision des conjonctions hasardeuses. Evidemment tout est bien qui finit bien. A part qu'il reste encore deux ou trois pages. Faut savoir retourner à la terrible réalité. Tout a changé, rien n'a changé. Un peu de sagesse. Nécessité sociétale fait loi. Chacun retournera à son destin. Suzannah avec son mécène. Jonas avec son papa. Certes nos amoureux se retrouveront un jour. Immanquablement. Promis. Juré. Craché. Dans notre monde, ou dans la tête de Jonas. Ne seraient-ce pas nos rêves irréalisables qui tournent en rond dans notre cabosse de cachalot !

    Que voulez-vous quand on ne pourchasse pas les fantômes l'on traque ses propres songes. Toute réalité serait-elle illusoire si elle n'était pas mensongère ?

    André Murcie. ( Novembre 2019.)

     

    1974

    LE COUVENT DES PINSONS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1974 )

     

    Magnifique roman. Un des plus beaux de Dhôtel et il ne m'en reste que très peu à lire. Je ne le résumerai pas, pour ne pas dénaturer la beauté de l'intrigue. Bien sûr les amoureux se retrouveront à la fin de l'action, cela je peux le dire car c'est une règle générale de la dramaturgie de l'écriture dhôtelienne. Me contenterai d'en analyser les deux thèmes fondateurs.

     

    LES OISEAUX

    L'on sait que Dhôtel fut un adorateur de la nature. Règne minéral, végétal et animal sont sans cesse évoqués. Au détour d'une phrase, souvent des insectes, comme une composante insignifiante de la beauté du monde. En tant qu'analyse philosophique. Rien à voir avec Spinoza. Dhôtel a notamment consacré plusieurs livres à l'étude des fleurs et des champignons, mais nous sommes à l'opposé d'ouvrages naturalistes. Certes il sait décrire, il s'en donne même à cœur à joie, ainsi dans Le Vrai Mystère des Champignons il se livre à de mirobolants coloriages, mais sous le plaisir de l'écrivain qui se gorge d'appellation poético-scientifiques et se joue des mille nuances de sa palette de virtuose, l'on peut déceler un regard des plus acérés qui entre en guerre contre les classifications établies, une subtile manière de susurrer une certaine défiance envers les schèmes représentatifs de l'intelligence humaine. L'a beau marcher avec des chaussons de velours sur les plate-bandes de Théophraste et de tous ses descendants, l'on sent poindre un scepticisme anarchiste des plus violents. Mais il faut lire Le Grand Livre des Floraisons pour bien prendre compte de sa vision botanique. Ne recherche pas à la Goethe la fleur primordiale, il observe la dissémination géographique et capricieuse des plantes – entrevoyez la réunion de ces deux adjectifs en tant qu'antagonismes irréductibles – pour déduire de ce phénomène la loi de séparation des espèces. Ne vous y trompez pas : ne dit pas que les tulipes et les pivoines n'ont rien à voir entre elles, non il édicte en toutes lettres une loi intangible à savoir qu'il n'y a aucune interférence possible entre l'espèce humaine et la végétale. Sont deux mondes séparés qui vivent indépendamment l'un de l'autre. Certes l'Homme dispose de l'illusion d'être le maître des fleurs, mais il n'en est rien. Le règne végétal poursuit son destin sans plus se soucier des hommes qu'il utilise peut-être à ses propres fins tout comme il a besoin des abeilles pour sa reproduction...

    Cette idée est transposée dans Le Couvent des Pinsons, à la non-interférence entre l'espèce humaine et les Oiseaux. En d'autres termes entre la vie sauvage et la vie domestique. Mais il y a parmi les hommes certains individus, parfois regroupés en familles, qui sont, pour employer un terme de notre temps, borderlines. Vivent dans les marges, peinent à adopter ce que les héros dhôtelliens nomment l'existence bourgeoise, refusent le confort, l'argent, la respectabilité sociale, optent pour des modes de vie précaires, se déplacent de lieu en lieu, une engeance de romanichels métaphysiques qu'aucune entrave sociale ne saurait retenir trop longtemps... Dans Le Couvent des Pinsons les oiseaux sont des exemples à méditer, à comprendre, à suivre pour les principaux personnages...

     

    LES OISELLES

    Sont filles d'hommes. Plusieurs générations issues d'une même famille. De quoi prendre dans la glu de leur beau plumage bien des amoureux. Les amours sont comme les oiseaux. Un jour ils sont ici, et un autre jour ailleurs. Mais rien ne passe, rien ne s'écoule. Le temps d'avant et le temps d'après, que vous entendez dans votre vie selon une vision évolutive, sont séparés. Sont des fragments isolés du temps et du monde. Chacun continue à vivre selon son propre temps. Nous sommes ce que nous ne sommes plus. Ce stylo-bille sur mon bureau n'est pas le lampadaire planté devant ma maison. Pas plus de lien entre eux que ce morceau de craie au fond du tiroir. Même si craie et tiroir partagent un espace commun, ils sont tous les deux des objets inconciliables. Ainsi se déploient les interférences humaines. La conjonction entre deux âmes et deux corps n'est que passagère. Toute situation se délite. Morceaux de temps et morceaux d'espaces sont rarement à l'unisson. Happy end dans les romans de Dhôtel, l'amant et l'héroïne finissent toujours par se retrouver, par coïncider. Mais à quel prix ! Que de retard, d'incompréhension, de circonstances malheureuses, un véritable parcours d'obstacles. Et d'ailleurs cette fusion finale est-elle souhaitable ? Les jeunes filles et aussi les femmes moins jeunes résistent beaucoup, ne s'avouent pas vaincues au premier regard, elles opposent fierté et haine à l'intrus qui survient dans leur existence.

    Ne se passe rien dans les romans de Dhôtel, de furtives rencontres, des discussions interminables qui n'aboutissent jamais à une quelconque décision cohérente, des procédures d'auto-empeachments masochistes, il ne se passe rien, car tout se passe dans la tête. Un cerveau bien partagé, une part qui vaque aux occupations quotidiennes et l'autre qui rêve. Deux plans existentiels. L'un qui suit cahin-caha la pente douce et moutonnière de la vie, et l'autre en l'éternel retour à des scènes initiales et fondatrices. Une démarche nervalienne. Et plus exactement, un mix subtil entre Nietzsche et Nerval. Est-ce vraiment un hasard si le principal personnage du livre se prénomme Sylvie ? Et qu'elle réalise dans son existence de petite fille perdue la splendeur idéale d'Octavie.

    André Murcie. ( Juin 2019 ).

     

    1975

    LE TRAIN DU MATIN

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 3988 / Janvier 2004 )

     

    Jusqu'où faut-il se perdre ? En soi ? Ou en l'autre ? Sans doute Dhôtel n'a-t-il jamais été aussi près de la réponse. Personne ne saurait trancher le nœud gordien de la question, se prénommerait-on Gordique. L'outsider auto-proclamé qui fait sa propre réclame pour faire artificiellement monter sa propre cote. Mais qui finira bon dernier. Pourtant il y avait mis du sien, une véritable partie de poker, avec cartes sur table en plus ! Mais quand le hasard s'en mêle, qu'y peut-on ! Surtout lorsqu'il n'est que l'autre figure de l'Inéluctable.

    Tout s'en mêle, Dieu et les Dieux, le très chrétien et ceux de l'antique Grèce, Dhôtel ne lésine pas sur le casting. Du beau monde. Et du moins beau. Certes il s'agit là d'une notion très relative quand il s'agit de beauté physique. Mais Dhôtel ne s'est peut-être jamais autant confié quant à ce qu'il entendait par son concept – osons ce mot si peu charnel – de filles sauvages. Vous n'avez qu'à chercher sur internet le modèle symbolique dûment répertorié qu'il invoque. Pas très joli. Nous sommes en-deçà de toute joliesse. Au plus près d'une réalité surgie du fond des âges, d'un ensemencement archaïque. Une figure du destin. En ce qu'il a de plus implacable.

    D'où le subtil chassé-croisé qui s'engage dès les premières lignes du roman. Deux couples, à moins qu'ils ne soient trois, à moins qu'il n'y en ait aucun. Simplement un appel. Une profération. Affinités inélectives. L'on procède à une substitution. Ne raconte-t-on pas qu'au moment ultime, lorsque le couteau sacrificiel se posa sur la gorge d'Iphigénie, Artémis la vierge intraitable lui substitua une biche. Mais ici, ce n'est pas la jeune fille que l'on voue à la mort mais le mâle hiérogamique que l'on se doit d'offrir à la Reine.

    Dhôtel ruse comme il n'a jamais autant triché. Ce n'est pas un as qu'il cache dans sa manche, mais une dame. Presque un drame. Cela peut toujours servir. Surtout lorsque l'on aborde les sujets délicats, l'inceste hiérogamique frère-sœur, les relations enfantines, il faut brouiller les pistes ombreuses. Mieux vaut ne pas trop savoir. Même si les esprits solides en sont réduits à utiliser les froides clartés de l'hypnose. Qui débouchent sur davantage d'obscurité que de transparence. A croire que les patients se refusent à se pencher sur leur passé. Qui ne leur appartient pas. Qui vient de loin.

    L'action se déroule en un lieu sans âme. De vagues pâturages, une gare de triage. Végétation pauvre, ingrate. Quelques rares fleurs communes s'obstinent à y pousser. Dans leur solitude. Comme si elles n'étaient pas, au plus profond de leur présence au monde, agitées de désirs. Des parcelles de mots que ne relie la signifiance d'aucune phrase. Ne serions-nous que des fragmences morcelées de nous-mêmes que rien ne saurait constituer. A part le logos reconstitué en tant que voilement de tout dévoilement.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1976

    LES DISPARUS

    ANDRE DHÔTEL

     

    Dhôtel n'est peut-être jamais allé aussi loin. L'a bien enveloppé la chose. Une sombre affaire de village qui ne repose que sur des incertitudes. Des affabulations. Casimir collectionne les boussoles. Ne s'en sert pas pour marquer une direction précise. Chercherait plutôt à quadriller l'espace au centre des quatre points cardinaux. D'ailleurs quand il partira, - il s'enfuit du roman très vite - il ira tout droit, ce qui n'a pas beaucoup d'importance puisque la terre est courbe. Son ami Maximin est imbattable aux boules. Il explique cela d'une étrange manière : il ne vise pas, il ne tire pas au plus près du cochonnet, il place la boule dans l'espace adéquat. Des mots, peut-être. De simples vocables maladroits. D'ailleurs Maximin ne cherche-t-il pas davantage son chemin dans de longs monologues à haute voix que par les routes coutumières que chacun emprunte. Parfois même ne s'exprime-t-il pas en jouant de la trompette !

    D'habitude chez Dhôtel c'est une fleur ou un misérable caillou qui palpitent sous un rai de soleil qui font signe. Mais là dans Les disparus notre auteur ne lésine pas sur les moyens, ce n'est plus un détail insignifiant, un éclat qui ne clignote que pour le héros élu du livre, mais toute une forêt broussailleuse et au milieu d'elle une vaste clairière – re-bonjour Heidegger – y pénétrer est difficile, en ressortir vivant encore plus. Des légendes, vieilles de plusieurs siècles ou de cinquante ans, ce qui inscrit un peu la donne romancée en une notion de contemporanéité métaphysique évidente. Ceux qui s'y perdent par mégarde ou forfanterie et qui par chance s'en extirpent n'ont plus qu'une hâte, quitter au plus vite cette région maudite.

    Nous sommes aux antipodes d'un roman fantastique. Maximin occupe une bonne place , cherche à se marier dans une des meilleurs familles, ce qui ne l'empêche guère de désirer d'autres jouvencelles. Apparemment il est plus difficile de se caser dans l'humaine société que de trouver le lieu de la présence. A la fin du roman, il s'éloignera pour toujours de Sommeperce. En somme, on n'est pas loin de Perceval.

    Reste la question fondamentale : qui sont les disparus ? Ceux qui s'enfuient ailleurs ? Ceux qui sont restés au nid du mystère ? Dans les deux cas, il s'agit de la charnellité du monde. Et si les réponses en elles-mêmes sont chacune significatives, elles n'en restent pas moins interdépendantes et donc circonstanciellement inabsolues en le sens où toutes deux s'excluent l'une l'autre. Dhôtel possède une créance personnelle : celle du christianisme, incarnation et résurrection, la foi du charbonnier, irréductible habitant des forêts qui ne considère le buisson ardent qu'en tant que producteur de charbon de bois, son œuvre entière ne pourrait-t-elle pas être considérée comme une stagnation opérative en l'œuvre au noir alchimique. Résolue selon le rougeoiement d'une féminité entrevue sous ses aspects les plus sauvages.

    Dhôtel vous mène au centre de l'énigme, mais il ménage au lecteur une sortie tangentielle. Purement romanesque. Ce n'est que dans les dernières années de sa vie, en ses ultimes écrits, qu'il s'aventurera dans une nouvelle réflexion sur le déploiement de l'espace conçu en tant que principe d'incertitude du monde. Un gouffre. L'Ungrund pour reprendre un terme de philosophie allemande. A part que l'abysse sans fond n'a peut-être pas de fond.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1978

    BONNE NUIT BARBARA

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1978 )

     

    Un puits sans fond. Pour une fois un héros de Dhôtel qui n'aime pas la campagne. Les taillis d'épines, la boue de chemins, les bouses de vaches, les étangs vaseux, tous ces inconvénients le révulsent. Pas lui qui sera subjugué par le fragile équilibre d'une fleur ou un certain éclat fragmental de soleil qui vous révèle l'origine kaotique du monde. Arnaud est un véritable parisien, déteste la nature, même si ses velléités indécisionnelles l'amènent à s'exiler volontairement dans un coin perdu de la province. Pas de miracle, à la fin du roman il repart à Paris.

    Les quatre-vingts premières pages celles de l'installation de notre citadin en une vieille ferme délabrée ne sont pas sans évoquer certaines ouvertures de récits d'Henri Bosco. J'en suis même à me livrer à la gratuite hypothèse, sans aucun élément biographique sur lequel m'appuyer, que la disparition de Bosco en 1976 aurait pu influer quelque peu sur l'écriture de cet ouvrage. Mais rassurez-vous, il s'agit bien d'un roman de Dhôtel pur jus, une idylle qui se terminera au mieux entre Arnaud et Barbara, mais cela vous l'avez deviné, la seule lecture du titre vous y a contraint.

    Et pourtant un livre quelque peu différent dans la production dhôtellienne. A tel point que l'on assiste à une espèce de coupure narrationnelle dans le cours du roman, le faisceau du projecteur se détourne du héros, le laisse en plan sans autre cérémonie pour s'intéresser à d'autres comparses. Ce procédé n'est pas absent de nombreux ouvrages de notre auteur. Le héros dhôtellien naviguant à l'aveuglette, afin d'éclaircir la situation, de désembrouiller quelque peu la pelote d' événements incompréhensibles, Dhôtel nous explique les motivations de certains protagonistes de l'action. Pas de révélation fracassante, une remise en ordre psycho-chronologique des motivations et des actions de personnages de second – voire de premier – plan. Mais ici Dhôtel use et abuse de ce procédé. S'y sent obligé car ladite Barbara n'est pas une tendre promise qui attend le prince charmant. Notre jeune barbare court les bois, n'hésite pas à dormir en pleine nuit dans les buissons les plus impénétrables. Une vierge au sang ardent. De malheureux et stupides incidents viennent à plusieurs reprises contrarier ses élans charnels et s'opposer à leur réalisation imminente. Précisons qu'Arnaud n'est pas le fruit de la passion désiré. L'est trop mou, trop indécis, trop bête. Manque de virilité. Barbara est un animal pyrryque qui veut autant dominer qu'elle veut être dominée. Si en dernier ressort elle rejoint Arnaud, c'est avant tout parce que son amant est détourné d'elle par une logique innocente. Jamais Dhôtel n'a affirmé avec autant de force que dans le jeu d'approche érotique, la femelle prédatrice choisit et mène le jeu. Le mâle subit plus qu'il n'opère.

    Situation d'autant plus incapacitante que le réel prend du plomb dans l'aile. N'est qu'une fantasmagorie enfantine. La vie n'est qu'une stérile occupation de nécessités alimentaires. La société vous envoie toujours dans les pattes un événement imprévu dont vous devez vous dépatouiller au plus vite. Une fois cette oiseuse tache accomplie, une autre survient aussitôt. Souvent les héros dhôtelliens s'adonnent à la turpitude de travaux répétitifs, pénibles ou ennuyants. L'Insaississable de La Tribu Bécaille est en proie à de tels errements occupationnels infinis qui l'isolent du désir des hommes, dans Bonne nuit Barbara, vous avez une héroïne de même nature mais totalement saisissable, qui n'attend que l'accomplissement du désir de celui qu'elle aime. S'appelle aussi Barbara. N'est pas la seule, trois Barbara dans le livre comme autant d'aspects phénoménologiques de la même féminité, une Barbara vénusienne qui se donne, une junonnienne qui se soumet, une artémisienne qui se refuse. Trois lamelles du même phénomène.

    Mais ce n'est pas tout. Un puits sans fond. L'existe encore deux idylles en puissance, l'une enfantine et l'autre si éloignée que l'on se demande si ce n'est pas un rêve ou une arnaque, car dans le monde l'innocence et la cupidité se côtoient et parfois s'entremêlent...

    Rêve et réveil. L'enfance à une extrémité, l'adulte au mauvais bout, l'adolescence en tant que sublimation qui tourne au cauchemar. Face à la réalité de l'espèce humaine, la seule défense est de dresser un mur d'histoires évanescentes que l'on se raconte, dans lequel l'on aime à se perdre pour occulter la menace de la terne existence qui nous attend.

    Ce sont les enfants – véritables héros de ce roman, beaucoup plus que Le Pays où l'on n'arrive jamais - qui s'obstinent à sauver le monde, feront entrevoir à Arnaud l'aigle blanc, symbole de cette pureté qui s'enfuit et se dérobe, à la manière d'une fille qui enlève sa robe. La réalité est une parure pleine de trous sans quoi l'on n'aurait jamais pu prendre conscience de la beauté ineffable du monde. Car à peine dévoilé l'Être se retire, nous dirait Heidegger.

    André Murcie. ( Avril 2019 )

     

    L'ÎLE DE LA CROIX D'OR

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio Junoir N° 612 / 1991 )

     

    Le dernier roman spécialement destiné à la jeunesse. Un faux-semblant comme un autre. Dhôtel n'a de cesse de se revisiter lui-même. Son œuvre palimpseste se récrit sans cesse. Un immense champ de ruines successives, chaque couche englobant quelques subsistances monumentales d'une précédente. Sans compter de mystérieuses résurgences, évadées du gouffre de l'oubli passager. L'œuvre de Dhôtel est hantée de visions, de situations types, de scènes primordiales qui se répètent, que Dhôtel se rejoue une fois encore, une mosaïque cent fois réagencée, que ce soit en de vastes romans ou de courtes nouvelles, avec cette impossibilité finale d'employer l'entièreté des tesselles fabuleuses en un unique mosaïque finale. A chaque essai Dhôtel tente de tracer l'épure parfaite d'une courbe mathématique idéale, l'absolue résolution graphique d'une équation différentielle qui égalise les deux cheminements parménidiens en une seule route. Inconnue de toute logique. Tantôt sur l'avers du rêve, tantôt sur le revers de la réalité. Iannis – comme tous les héros dhôtellien – n'en finit pas de se perdre dans un paysage chaotique de déclivités qui vous désorientent, si vous descendez vous vous retrouvez plus haut que votre point de départ, si vous vous dirigez vers l'Est, vous voici à l'Ouest, Le monde est une immense fragmentation, entre le vide de ces atomes vous menez votre barque au petit bonheur la chance. Tout comme Iannis dégoûté de la tromperie universelle du monde qui emprunte le chemin du retour vers l'île originelle, mais le point d'arrivée n'est que le point de départ, d'où fort justement il était parti.

    A la fin du roman notre jeune héros – il n'a pas quinze ans – repartira. L'éblouissante odyssée intérieure redeviendra ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : quelques années d'études à Athènes. A la dissémination des îles morcelées l'unification cosmique ( sans doute le mot cosmétique correspondrait mieux à l'amoindrissement conjoint du rêve et de la réalité ) de toute vie humaine. Ulysse a fait un beau voyage, il a retrouvé Pénélope, qui s'est longuement débattue contre elle même pour accepter l'acceptation fatale de sa propre volition. Le mensonge à soi-même - ou aux autres mais cela ne compte guère – n'est que l'envers de l'endroit du chemin. Et puis il y a ces autres rencontres, celle salvatrice de Loukia, et celle de la petite fille de Patras qui le protège de son châle, telle Leucothée tendant à Ulysse le voile blanc qui le sauvera du grand naufrage. Grattez un peu la terre et la mer de Grèce, Homère ne tardera pas à apparaître. Le véritable don des Dieux. La sourdine de ce roman qui emprunte autant à Ma Chère âme qu'à Le pays où l'on n'arrive jamais. Aussi mouvementé que le second, moins désabusé que le premier. N'oublions pas que c'est un livre pour la jeunesse. Pas d'Illiade sanglante, seulement une Odyssée tanguante. Vers quel naufrage ?

    Si vous pleurez, douces têtes blondes ( ou brunes ), consolez-vous les larmes ont le goût de la mer aventureuse et du sel des filles sauvages.

    André Murcie. ( Novenbre 2019. )

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 08

    SUITE DHÔTELLIENNE 08

     

    1979

    RETOUR

    ANDRE DHÔTEL

    ( Le temps qu'il fait / Février 2004 )

     

    Le texte est paru en 1979 dans Terres de Mémoires agrémentés d'interviews et de photos de Gyula Zaraud. S'intitule Retour car il débute par le retour d'André Dhôtel âgé de dix-neuf ans dans les Ardennes qu'il avait quittées avec ses parents tout-petit pour vivre à Autun. Il ne garde que de bons souvenirs de cette vie passée dans la cité bourguignonne, mais s'impose d'évidence cette simple constatation : les Ardennes sont bien le lieu. De quoi ? Il n'en souffle mot. Celui que la littérature lui permettra d'atteindre ? Les pages suivantes ne sont-elles pas consacrées à ses lectures d'enfant, d'étudiant, de jeune homme ? Le projecteur se déplace, les Ardennes sont le lieu des vacances. Baignades, pêche, marches oisives... Le voici décrivant quelques paysages pour très vite s'intéresser à d'infimes détails, une fleur, des graines de chardon qui volent, les teintes infrangibles des champignons... Puis les gens, Rimbaud, les caractères, les marginaux. Il termine sur l'évocation des demeures familiales, celle détruite par la guerre notamment. Certes l'on est dans le pays natal ( émotion, snif-snif ), quelques pierres qui jouent le rôle de la madeleine de Proust mais l'essentiel n'est pas là, juste avant ces quelques paragraphes sur ce lieu délimité par les rameaux d'un arbre, ce n'est pas à proprement parler un lieu, non juste un espace délimité par des branches. Cette idée étrange que l'espace excède le lieu, que rien n'a lieu que l'espace. Ici il n'y a pas de fille présente, ni de rencontre énamourante. Les romans et les dernières nouvelles qui suivront poseront d'une manière de plus en plus insistante la question qui dérange : est-ce que dans la rencontre amoureuse, ce n'est pas la fille qui est importante, mais le lieu, l'espace même de la rencontre. A croire que le héros dhôtellien qui se saisit à pleines mains de la proie charnelle ferait mieux de s'inquiéter de l'ombre de l'espace perdu...

    André Murcie. ( 13 / 01 / 2019 )

     

    1980

    LA ROUTE INCONNUE

    ANDRE DHÔTEL

    ( La Clef à Molette / 2015 )

     

    Encore un Dhôtel. Un des plus beaux. Ce qui n'est pas peu dire. Un de la fin, publié en 1980. L'a donné son titre au site internet et hommagial que les acharnés de Dhôtel ont construit pour défendre, préserver et perpétuer l'œuvre de l'écrivain. Avec en sourdine cette idée que l'accès à l'univers dhôtellien s'avérait difficile pour les contemporains. Un fait parmi tant d'autres, la revue Europe forte de ses 1072 numéros n'a jamais consacré en quatre-vingt-seize ans un de ses fascicules à Dhôtel... Il est des éloignements présomptueux... Le roman a marqué les esprits lors de sa parution, une adaptation télévisée en deux épisodes fut réalisée en 1983. Des bouts en sont visibles sur You Tube. Evitez de les visionner avant d'avoir lu le livre. Vous risqueriez d'être découragés... Ce ne sont qu'images et parodies de la puissance évocatoire et mystérieuse des mots.

    C'est un livre somme. Les thèmes principaux de l'imaginaire dhôtellien s'y entremêlent, l'errance, ici développée en tant qu'art de vivre, l'attirance, ce mot trouble qui exalte aussi l'ambigüe notion de retenue, l'insignifiance significative des faits et des choses, la solitude destinale de chacun à participer de son propre déclin. C'est pour cela que les héros de Dhôtel sont jeunes, des adolescents – parfois attardés – temporalités propices aux premières conscientisations entre lesquelles tout se joue. Il faut savoir saisir sa chance, l'instant décisif des sophistes, et souvent il est trop tard. Après les fils s'emmêlent, car les choses ne sont jamais simples. A tel point que parfois le héros est confronté à deux bouts de rubans mordorés et qu'il reste longtemps dans l'infinitude de l'expectative avant d'être fixé. Que les évènements défassent la pelote inextricable et qu'il s'aperçoive que la ficelle du romancier était cousue de fil blanc, que les deux extrémités ne sont que deux chemins d'un même cordon, procède d'une démarche hasardeuse d'abolition du hasard, seul le retour du même est à même d'apporter la preuve nécessaire. Mais dans la déréliction du réel cette opportunité coïncidenciale s'avère fabuleuse.

    Les romans de Dhôtel ne finissent jamais bien, quand bien même l'on peut parler d'une pacification des contradictions. La conjonction de deux êtres ne suffit pas à contribuer à une happy end. Dhôtel ne l'évoque pas mais il semble que le futur des héros soit promis à une forte déperdition. L'incompréhension dont font preuve les parents sous-entend que la mythologie du couple hiérogamique n'est qu'un leurre mythographique grignoté par son propre oubli. Il est difficile de pallier ce phénomène, Dhôtel propose deux stratégies d'évitement. D'une discorde persistante entre les deux éléments : selon la première l'union n'est jamais totale, bat de l'aile à tout instant, mais miraculeusement les deux fragments de la porcelaine sacrée ne se désunissent jamais, au moment où tout est perdu la discorde recolle momentanément les morceaux... Dans La Route Inconnue, une autre solution est proposée, il s'agit de vivre selon l'instabilité du monde, le bateau n'affronte pas les vagues il en épouse les travers, la vie sera un refus de l'embourgeoisement mortifère, les héros font le choix de l'errance sociale.

    Agathe, est une des très rares héroïnes dhôtellienne qui théorise cette manière toute borderline de vivre. L'on notera que son chevalier servant n'est pas loin de la stupidité chronique. A croire que le fait que l'une ait plus d'acuité que l'autre, et l'autre moins, participe d'une moyenne nécessaire à l'union égalitaire des deux. Agathe ne se fait guère d'illusion, elle est à tout moment à deux doigts de faillir à sa propre vision kaotique de l'existence, mais elle n'y met jamais la main et ne se laissera pas happer par les voies de la normalisation sociale. Le monde est un grand tout de fragments accolés, mais certains s'en détachent et parviennent à se vivre en tant que leur propre fragmenticité. Agathe raconte cette prise de conscience, l'a fallu un tremblement de terre pour qu'elle soit libérée de la grande coalition sociale, elle n'a que quatre ans mais elle prend la décision de ne jamais rejoindre l'agglomération mondaine, elle sera une rebelle métaphysique, une romanichelle des évènements, certes les dernières lignes du roman laissent présager une ultime trahison, mais la solitude de la grand-mère de Valentin reste le modèle ultime, l'on peut être floué par les siens, subsiste alors le refuge de la tour d'ivoire. L'infiniment petit échappe à toutes les bassesses complotistes et réunificatrices du monde. Il suffit de savoir voir. Toujours l'univers fait signe. Certains voient le signe mais ne savent pas l'interpréter. Il est des lieux et des instants du monde préservés. Dans Les Disparus, Dhôtel évoque une clairière magique dans la forêt maudite dont nul ne réchappe. L'allusion à Heidegger est patente, Dhôtel exerça la noble profession de professeur de philosophie. Il existe donc des lieux par lesquels la distorsion du continuum du temps et de l'espace, que nous vivons selon les modalités de l'Être, se manifeste. Ces endroits sont multiples, apparaissent comme des phares de disjection dans la morne continuité du réel. Beaucoup en ont fait l'expérience, mais les enfouissent en eux, et se donnent à vivre selon une paisible existence, celle que décrit Virgile dans ses Georgiques. N'en savent pas moins. D'autres plus rares, sont des sabreurs, marchent vaillamment à la rencontre de ces éclats de lumières qui font signe. Les Dieux font signe, mais n'envoient aucun message. A chacun d'inventer son courage ou son renoncement à les rejoindre. Agathe arpente ce genre de chemins. Ne mènent-ils nulle part ? Comme par hasard nous retombons sur le titre d'un roman, publié en 1947, de Dhôtel.

    L'inscription de Virgile dans notre chronique n'est point incidente, l'œuvre de Dhôtel – tout comme celle d'un Henri Bosco – participe de la fin d'un monde qui ne connaît pas encore la préhension moderniste de la technique. C'est cela qui l'éloigne de nous comme nous l'avons évoqué en nos premières lignes. Moins de quarante ans après la disparition de son auteur, elle témoigne de cet éloignement, de cette coupure, de cette rupture. Elle est un sentier fabuleux qui nous permet de rejoindre l'orée de buissonnements mystérieusement inquiétants.

    Le héros dhôtellien semble égaré en lui-même. Mais il est tout de chair et de sang. L'instinct, cette force intérieure qui gît en dehors de nous, le commande bien plus que l'esprit. Les analyses de Dhôtel repoussent les incertitudes psychologiques. Les agissements d'Agathe ne sont suscités ni par sa volonté, ni par les évènements. Sont arcboutés sur une propension hystérique auto-refusiale de la féminité. L'union hiérogammique est sans cesse repoussée car entrevue comme perte de la fragmencité individuelle. La formation d'un nouveau fragment inclut une participation copulative, un + un = un. Ni deux, ni trois. Inclination au clinamen. Sans quoi il ne saurait y avoir de rencontres et de mouvements imbricatifs possibles. Tout ne serait que solitude, chute individuelle et désastre perpétuel. L'être s'enfoncerait sans fin dans l'abîme. Sans doute même resterait-il immobile. Car lorsque espace et mouvement se rejoignent, l'un et l'autre s'immobilisent dans leur contemplation. Le théorétique moteur aristotélicien se conçoit ainsi. Agathe se fuit pour mieux rester elle-même.

    Dhôtel pose la problématique fragmentique. Il n'use pas de théorie, tous ses romans, et l'ensemble de ses écrits, sont autant de résolutions de cas pratiques qu'il expose et dont il essaie de résoudre les équations. Une énigme essentielle : si la réalité est fragmentée, où commence et où finit un fragment. Cette question revient à plusieurs reprises tel un leitmotiv dans la première moitié du roman, l'idée que nos jeunes héros sont à un âge charnière, qu'ils sont grands sans avoir renoncé à l'ampleur de leurs rêves d'enfants, genre de reproches secrétés par la vision doxique d'une continuité du vécu, ce qui dispense de méditer les phénomènes de métamorphose divisionnelle naturelle, de la cellule primale en deux, le blanc de l'œuf qui s'exile du jaune, la jeune fille qui se doit de se renoncer, autant de temporalités chrysalidaires qui se résolvent en tant que processus psychiques de fragmentation séparatrice, ce genre de méditations vous sembleront participer d'un foisonnement émotionnel incompréhensible, procéder de raisonnements frustres et particulièrement stupides – pourquoi pensez-vous que l'amoureux transi et agréé d'Agathe ne soit pas un foudre de guerre de l'intelligence humaine - pourtant le crayon avec lequel j'écris ces lignes, débute et se termine en des points précis. Aisément vérifiables. Sur ce, je vous laisse à vos indéterminations.

    André Murcie. ( 29 / 06 / 2018 )

     

    1981

    DES TROTTOIRS ET DES FLEURS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Folio 3989 / 2004 )

     

    Une particularité. Publié en 1981, soit un an après La Route Inconnue de 1980. Rien à voir avec une suite quelconque, même si Dhôtel explore sans arrêt le même labyrinthe. Disons que cette fois l'histoire est racontée du côté du garçon, des garçons pour être précis. L'unicité n'est jamais unique. Souvent Dhôtel raconte deux histoires parallèles qui s'interfèrent sans jamais se croiser comme les droites mathématiques du même nom.

    Certains se récrieront, tous les romans de Dhôtel content la quête d'un sujet masculin, certes, mais parfois la jeune fille est si énigmatique qu'elle vole la vedette au malheureux héros. La compréhension du mystère féminin s'avère être le thème central de l'œuvre. Ainsi sur ces trottoirs Marina se révèle être une parfaite cousine d'Agathe, mais elle ne fait que passer, elle n'est qu'un aspect de la femme, celui de la vierge farouche même si elle s'offre à qui elle veut, mais elle n'est pas la seule, Marguerite, mère faustienne et intercesseuse, Pulchérie, pouvait-on choisir un nom plus symbolique et mallarméen, son double Clarisse reléguée dans l'ombre peut-être pour faire davantage resplendir son nom, deux images qui mêlent les revirements de la reine comblée et les atermoiements de la princesse réfléchie, Irène la petite fille troublante, Clémence la sœur qui se réserve pour elle-même – elle appelle cette sérénité auto-jouissive, dieu - faute de ne pouvoir s'offrir charitablement à tous... tous les âges de la féminité réunis en un seul bouquet. Sans compter Solange déchue et Ida non retenue. Femmes fleurs qui font le trottoir. Même si c'est Léopold qui dessine sur le ciment. Le monde de Dhôtel est beaucoup moins innocent et naïf qu'il n'y paraîtrait de prime abord.

    De tous les héros dhôtelliens Léopold a de fortes chances de remporter la palme de l'indécision. D'autant plus remarquable qu'il est un artiste. Qui ne croit pas en lui, qui se moque de réussir, qui ne trouve rien d'extraordinaire en ses exécutions crayonnées. Travaille peu, et rarement. Plus par désœuvrement que par envie. L'auteur lui refile une boîte de craies, peinture éphémère qui s'oublie sur un coin d'asphalte, vouée à être effacée... Et pourtant, c'est lui qui met en pratique l'adage baudelairien selon lequel la nature doit imiter l'art. Sans le faire exprès. Mais d'une manière des plus efficientes. Le soleil se plie à la représentation de Léopold. Vous avez le droit d'accuser le hasard, la coïncidence extraordinaire, mais c'est cet acte qui entraînera le double mariage des deux garçons. Il est des actes opératoires.

    Nous n'y assisterons pas. Nous en sommes ravis. Le reste des évènements ressort de l'universel bavardage. Dhôtel nous en exempte. Il a raison. Il suffit d'un coin de rue pour qu'un trottoir s'arrête, et les fleurs du vécu fanent si vite !

    André Murcie. ( 06 / 07 / 2018 )

     

    1982

    JE NE SUIS PAS D'ICI

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1982 )

     

    Un des derniers Dhôtel. N'est plus un jeune homme, il a déjà atteint quatre-vingt-deux ans lorsque paraît ce roman. Encore une fois il essaie de résoudre le carré magique. Cette fois il a réuni tous ses ingrédients. Il n'en manque pas un, rassemble les pièces de son tangram intérieur. N'oublie même pas de s'inclure dans le jeu sous la forme d'un Narrateur qui rapporte l'histoire avec d'autant plus d'autorité qu'il recueille les confidences du personnage principal, et qu'il intervient dans quelques unes de ses péripéties subsidiaires. Il endosse le rôle récitatif et essentiel du chœur des tragédie grecques puisque sans lui le lecteur n'aurait jamais été confronté à son déroulement. Un écrivain n'est-il pas un démiurge qui met en scène ses propres obsessions, il les agence du mieux qu'il peut, mais il est davantage soumis à leurs logiques internes qu'il ne les maîtrise.

    D'abord le lieu, un coin perdu de province. En pleine campagne ardennaise. Une vaste friche, trois maisons. La lande est importante. Un lieu à la Dhôtel, des bosses et des trous, des parcelles de végétation sauvage enchevêtrées. Difficile d'en établir le plan, un labyrinthe. Des fleurs communes ou inaccoutumées, selon la direction où portent vos regards, l'horizon se scinde et se ferme, ou tout au contraire vous êtes sous un pan de ciel illimité d'une puissance extraordinaire. Cet endroit n'est pas dépourvu d'un charme magique.

    Ensuite une intrigue. Economique. Trois maisons, l'une qui tient à rentabiliser cet espace stérile, les idées ne manquent pas, du complexe touristique à l'utilisation d'engrais chimiques pour accroître les rendements. Les deux autres qui n'y tiennent point, vivotent et se contentent de peu, l'une d'elles a même beaucoup emprunté à la ferme qui rêve de modernisme.

    Un peu de complexité incapacitante. Chez Dhôtel rien ne doit se résoudre au plus vite. Les protagonistes du roman sont ligotés par les liens inextricables des intérêts financiers, des amitiés comme des des inimitiés, des habitudes de voisinage qui unissent ces trois familles. C'est un peu le jeu de je te tiens tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira aura une tapette. Et tout le monde se retient.

    Un héros. Ou plutôt un anti-héros. Dépourvu de volonté propre. Se laisse porter par les circonstances, le gars pas contrariant, qui se conforme aux volitions et désirs de son entourage. Gentil, terne et médiocre. Le Narrateur – il ne sera pas le seul – en arrivera à exprimer quelques doutes. Damien ne serait-il pas plus retors qu'il n'y paraîtrait ? Ne serait-il pas moins benêt qu'il en a l'air ? Sous son faux-air d'incapable, n'attend-il pas simplement le moment opportun pour saisir ou forcer la chance ? Serait-il un adepte du kairos de la sophistique grecque !

    La Grèce apparaît souvent dans les romans de Dhôtel. Il a vécu quatre années à Athènes. Il fut professeur de philosophie. Damien n'est jamais allé en Grèce, mais au collège, il est resté ébloui par la photographie d'un temple grec se détachant sur l'immensité du ciel, certains fragments du monde témoigneraient-ils d'une beauté supérieure, d'une densité extraordinaire. Notre jeune élève a, en une circonstance aggravante des plus aléatoires, étudié le grec...

    Mais notre anti-héros a pourtant joué aux héros une fois dans sa vie. Par la faute des frises du Parthénon et d'un poney sur une plage déserte alors qu'il se dévêtait pour un bain d'eau glacée, sans réfléchir il l'a enfourché, dans l'idée d'être comme les héros de Phidias. La soudaine monture a foncé vers la mer, et puis est revenue à toute vitesse parmi les ajoncs. Un instant, il aura été un demi-dieu et la récompense ne se sera pas faite attendre, la vision d'une jeune fille dénudée, d'une pureté artémisienne... N'exagérons pas, une jeune baigneuse nue qui s'en allait batifoler dans l'eau froide. Une image obsédante qu'il enfouira au fond de soi...

    Une jeune fille idéelle c'est bien, mais trois jeunes filles en chair et en os ce n'est pas mal non plus. D'autant plus que rien ne vaut un bon mariage pour unir deux familles en bisbille, l'on vous donne notre fille, donnez-nous vos terres incultes... L'en reste donc encore deux, deux sœurs, souvent chez Dhôtel les filles marchent par deux, à croire que sa vision de la nature féminine est trop riche pour être contenue en un seul être. Dhôtel n'a pas connu la problématique du genre mais les affres de l'Une et du Multiple devaient sacrément le tarauder...

    Soyons rassurés, Damien retrouvera sa naïade et les joies de l'amour absolu. Tout est bien qui finit bien. Enfin pas trop. Pour les lecteurs qui n'aiment pas pleurer à la fin des films, pas de problème, le livre s'achève sous les meilleurs auspices.

    Mais il y a une seconde fin. Dhôtel l'a précautionneusement placé avant the happy end. Un leurre qui ne trompera que les esprits naïfs. Les parents soucieux du sommeil de leur progéniture ne rajoutent-ils pas au conte de Perrault l'épisode du chasseur qui s'en vient tuer le grand méchant loup à la fin du Petit Chaperon Rouge !

    Si l'amour est absolu, il ne saurait perdurer sur cette terre. L'auteur a aussi pris soin de profiler un personnage de curé pour ceux qui croient que l'âme des morts monte au Ciel christologique, mais dans le livre, c'est la foudre oragique de Zeus qui enflamme et réduit en cendres le bûcher héraclésique où nos deux héros, ont trouvé refuge. L'Olympe n'est pas situé en la seule Grèce. Le héros en visite sur notre terre le confirmera : Je ne suis pas d'ici.

    Nous non plus, puisque nous lisons du Dhôtel.

    André Murcie. ( Mars 2019. )

     

    LA PRINCESSE ET LA LUNE ROUGE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Casterman / 1982 )

     

    Du pur Dhôtel. Tout y est. Album bellement illustré par Patrice Baffou. A croire qu'avec la parution de ce livre Dhôtel ait voulu conjurer l'oragique fatum de Je ne suis pas d'ici. Une histoire toute simple, chiffrée évidemment, celle d'un gosse qui s'ennuie à la campagne, puisqu'il ne sait pas voir la profusion inépuisable du monde qui l'entoure. Une initiation poétique pour un jeune lecteur. Encore faudrait-il qu'il sache lire, que les mots ne lui disent rien mais lui révèlent tout. Peut être faut-il être né sous une bonne étoile – le gamin s'appelle Félix – ou sous les auspices de la lune rouge. Ce qui n'est pas donné à n'importe qui.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    1983

    LE BOIS ENCHANTE

    ET AUTRES CONTES

    ANDRE DHÔTEL

    ( Hachette / 1983 )

     

    Un livre de contes pour enfants. Nous précisons. Tous les écrits de Dhôtel destinés à un jeune public ne sont pas taillés dans la même étoffe. Certains comme La princesse et la lune rouge s'inscrivent dans le fil naturel de l'œuvre dhôtellienne réservée aux adultes. Le bois enchanté qui ouvre le recueil se classe parmi celles-ci. Emilie une fille sauvage impose une épreuve au jeune Roger. Celle de la traversée des apparences. Le monde est un bois d'épineux, la plupart se cantonnent à ses lisières. Ceux qui réussissent en portent le stigmate. Mon front est rouge encor du baiser de la reine... Ce sont les iroquoises de feu qui strient la chevelure de Roger le rougeoyant qui s'oreront après l'alchimique épreuve de l'orée du bois. Avec un peu d'obstination interprétative l'on arriverait à relire ce livre comme un savant démarquage des Contes de Perrault qu'une tradition ésotérique institue traité codé d'alchimie opérative. Cette vision nous semble toutefois trop éloignée des intentions proprement dhôtelliennes.

    Les contes qui suivent, Comment on cultive les parapluies, Les papillons mystérieux, Un beau matin, La fée aux grenouilles, semblent porteurs d'une charmante moralité toute gentillette qui ne mange de pain... La balle d'argent mérite un arrêt plus long. C'est un thème que nous n'avons pas abordé lors de nos nombreuses et précédentes recensions, cette idée que le relevé des prénoms dans tous les ouvrages de Dhôtel serait hautement prometteur. Dans ces sept histoires par exemple Roger habille par trois fois le nom du héros. Nous y découvrons une péniche – encore un canal de rêverie à suivre - comme dans nombre de romans de l'auteur, mais surtout ce balbuzard que l'intrigue nous amène à faire rimer avec ce hasard qui fait si bien les choses chez Dhôtel et si mal chez Mallarmé.

    L'ultime conte nous mène sur Le chemin du paradis. A la portée de tout un chacun, celui du rêve. Nervalien, évidemment, puisque chez Fabrice il s'interfère et s'entremêle avec la réalité. Comme par hasard, caca le revoilà, le point de départ des errements de Fabrice réside en un sujet de rédaction. Ecrit-on ce que l'on rêve ou ce que l'on vit. Rien n'aura eu lieu que le lieu. Un livre plus subtil qu'il n'y paraît. Les confluences avec les derniers romans de Dhôtel ne manquent pas.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    ON RACONTE

    ANDRE DHÔTEL

    ( In Un adieu, mille adieux / 2003)

     

    Une histoire abracadabrante. Etienne présente sa fiancée Mathilde à Jean son ami de jeunesse. Les deux jeunes gens n'éprouvent aucune sympathie l'un envers l'autre. Mathilde s'en va poursuivre quelque enquête en Amérique du Sud. Jean qui passe son temps à se promener est subjugué par un lieu surnommé les Epines. C'est là que lui apparaît Mathilde. Ou plutôt son apparence, et l'on commence à les croiser en ville... Etienne lui-même les verra vers les Epines en même temps que deux loups qui se sont échappés du zoo et que les chasseurs ont abattus voici quelques mois. Les deux garçons quitteront la ville. Aucune explication satisfaisante ne sera apportée. Sinon un gamin qui voit le chapeau fantôme de Jean glisser sur la chaussée d'une rue de la ville.

    André Murcie. ( Décembre 2019. )

  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 09

    SUITE DHÔTELLIENNE 09

     

    1984

    HISTOIRE D'UN FONCTIONNAIRE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / 1984 )

     

    Nous ne résumerons pas l'intrigue, à la simple lecture des chroniques précédentes, même si vous n'avez jamais lu une ligne de Dhôtel, vous connaissez le dénouement. Histoire d'un Fonctionnaire précède immédiatement Vaux Etranges, mais de par la thématique abordée il préfigure son ultime ouvrage : Lorsque Tu Reviendras.

    Le livre frôle les quatre cents pages, il semble que Dhôtel ait voulu s'attarder sur un des aspects les plus particuliers de ses personnages, celui qui les définit en tant que héros dhôtelliens purs. Un genre d'escogriffes que ne l'on ne retrouve nulle part dans la littérature française. A sa sortie le livre était agrémenté d'un bandeau rouge sur lequel se détachait en grosses lettres blanches La Recherche du Trésor. Rien de pire que les publicistes pour commettre de funestes erreurs, ces malotrus confondent le singulier et le pluriel, ou peut-être ont-ils mal lu le livre. Il n'y a pas de trésor dans ces chapitres. Mais des trésors. La valeur marchande n'est pas une valeur dhôtellienne. Les trésors dont il est question, les romans de Dhôtel en sont remplis, et celui-ci plus que tout autre. Ne sont rien d'autres que les moments miraculeux de la vie. Ces instants magiques où le monde vous apparaît en sa fragmentation. Philosophiquement cela pourrait correspondre à ces multiples espaces que le trait ( mortel ) de Zénon se doit de parcourir pour atteindre son but. Pour la plupart de tous, le monde est unifié, chacun le traverse avec la célérité d'une flèche qui vole vers sa cible. Florent et quelques autres dans ce roman ont cette étrange faculté, qu'un morceau du monde, une étendue, un nuage, un champ, une fleur, leur fasse signe. Subitement une écaille du crocodile de la nature miroite d'une façon bien plus vive que toutes les autres et les éclipse toutes. Ils en ressentent une étrange félicité, l'assurance que la vraie vie est ailleurs, en un lieu bien précis... Et même si l'apparition s'efface, tout le reste n'a aucune importance. Le tout est de vivre en restant en attente d'un incertain et incroyable renouvellement. Certains héros dhôtelliens partent sur la route, deviennent des itinérants, car c'est en parcourant le vaste monde que l'on a une maximale probabilité d'encontrer un de ces lieux magiques, d'autres préfèrent la sédentarité. Le merveilleux est partout, il suffit d'être attentif aux plus petites choses. Celui qui pense à son plan de carrière n'accédera jamais à ces moments de plénitude...

    Oui mais le reste du temps, que se passe-t-il ? Rien. Strictement rien. Mais alors rien de rien ! L'on s'ennuie, l'on se livre à de multiples occupations, l'on s'abrutit de travail. L'on s'occupe de ses voisins, on cancane, on les espionne, on commente leurs faits et leurs gestes, l'on s'invente des histoires fabuleuses. Auxquelles, au fond de soi, l'on ne croit guère. Mais l'on a besoin de contes aussi bien pour s'endormir que pour vivre. L'on cherche un trésor, cela occupe l'esprit, personne n'est dupe, mais cela ne peut pas faire de mal, et plaisir suprême l'on vous mène en bateau puisque vous avez envie de naviguer. Ceux qui vous font du mal, le font pour votre bien. Apprenez à ne pas croire, ne soyez jamais dupes de vous-même.

    Les filles passent, s'en viennent et s'en vont, vous attirent, se moquent de vous, se marient avec vous, retournent à leurs amants, la vie dans tous ses états. Vous en souffrez, sachez aussi en rire... Mais dans ce roman, l'on trouve l'empennage, la fabuleuse zénonienne, matérialisée sur le sol, le monde fait signe, mais le signe est planté sur la terre. Il suffit de suivre la flèche. Deux la suivent selon la direction indiquée, deux remontent dans le sens de sa provenance. En sa jeunesse Dhôtel a beaucoup feuilleté les présocratiques. Ses romans engoncés dans la campagne française, dans la ruralité provinciale la plus réaliste, sont des monstruosité métaphysiques.

    C'est bien connu, celui qui tire la flèche a au moins l'envie, et cela peut-être s'exalte-t-il jusqu'au désir, de vous tuer.

    Un roman somme.

    André Murcie. ( Avril 2019. )

     

    LE COLLIER

    ANDRE DHÔTEL

    ( in Ombres et Lumières / Décembre 2012 )

    Cahier André Dhôtel N° 10 )

     

    Nouvelle parue en 1984 dans Les Cahiers Bleus. Dans sa préface à Ombres et Lumières Philippe Blondeau la présente comme '' presque une ébauche de roman''. Il n'a pas tort, surtout que l'action se déroule à Charlieu, village qu'il faut croire typiquement dhôtellien puisque une première intrigue avait déjà était exposée dans Le mystère de Charlieu sur Bar publié en 1962. Le lecteur y retrouvera quelques scènes qui sont comme des reprises de ce roman. De quoi Charlieu sur Bar était-il donc le lieu pour André Dhôtel ! A plusieurs reprises dans le Cahier André Dhôtel qui vient de paraître en ce mois de novembre 2019 établit quelques corrélations entre Julien Green et son illustre cousin, ce collier qui a donné son titre à ce bref récit est-il une réminiscence de Varouna ? Nous laissons le lecteur seul juge. Plus évidente la correspondance avec Je ne suis pas d'ici de 1982, même orage menaçant, même disparition subite des deux amants.

    Subite et répétée. Pour la troisième fois en trois générations la même scène nous est racontée. Le lieu de Charlieu serait-il un triangle mélodramatique des Bermudes dhôtelliennes ? N'oublions pas Les Disparus et ces lieux symptomatiques de l'imaginaire dhôtellien, les bois, les canaux et les écluses. A moins que l'auteur ne veuille nous signifier que sur la roue du temps, ce qui a eu lieu une fois ne disparaît jamais de sa propre présence. Un indice, l'héroïne se nomme Laure ( de Noves et de nouveau ) mais ce n'est pas là ce sur quoi nous insistons, mais sur celui de Germain ( ici clairement identifié en Germain Serrois ), le prénom germinatif des dernières nouvelles de Dhôtel dépourvues de toute mise en scène anecdotique.

    André Murcie. ( Novembre 2019. )

     

    LUMIERES

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus / Mars 2004 )

     

    Une des étranges dernières nouvelles de Dhôtel, qui rejoignent la méditation philosophique exposée dans Lorsque tu reviendras, son dernier roman, poursuivie et disséminée dans de courts textes qui peuvent être tenus comme de simples nouvelles par un lecteur pressé qui expliquera sa déception par la fatigue d'un auteur trop âgé... Au moins celle-ci se termine bien, nos deux amoureux se retrouvent grâce à l'intelligence, peut-être aussi à cause leur inintelligence, d'un âne... Quel moyen de locomotion de la part d'un écrivain écrivant à la fin du vingtième siècle ! Bref Bernard et Sonia sont enfin réunis. Ce qui n'est guère important. Un pur hasard. De l'anecdote insignifiante ! Qui aurait pu très bien ne pas se produire. Peut-être aurait-ce été mieux. Peut-être aurait-ce été pire. Ce qui compte c'est que tous deux savent qu'il existe des lieux éclairés par une lumière qui semble étrangère à ce qu'elle éclaire. Une étrange dissociation au-delà de toute ambition humaine sociétale. Lorsque vous savez cela, vous connaissez l'essentiel du déploiement de toute existence. Vous êtes-là, mais en même temps ailleurs, à la même place.

    André Murcie. ( Décembre 2019. )

     

    ANDRE DHÔTEL

    ENTRETIENS AVEC

    JERÔME GARCIN

    ( Pierre Horay / Août 1984 )

     

    Il nous reste de nombreuses interviews d'André Dhôtel disséminées au travers de nombreuses revues et de multiples magazines. Mais ces entretiens forment le plus long et le plus méthodique document que l'écrivain nous ait laissé. Toutefois les propos rapportés en ce livre n'excèdent pas la centaine de pages et sont entrecoupés de moult documents iconographiques. Le moins que l'on puisse dire c'est que Dhôtel ne pontifie pas. Ne joue pas au Maître générationnel inspiré. Toute une grande parie de ces pages sont consacrées à ses amitiés littéraires Paulhan, Cingria, Jacottet, Robin, Thomas, Follain, Beaumont... écrivains que nous tenons – à tort ou à raison – pour des écrivains de seconde zone. Ce qui n'est pas si illogique ou contradictoire que cela puisque lui-même André Dhôtel ne revendique quant à son statut que le titre d'auteur de deuxième ordre. Se pare même du titre de cancre. Sans doute y a-t-il dans cette proclamation une illégitime usurpation. N'en avance pas moins ses preuves. Parle de son impuissance à écrire durant les années trente, de la perte de confiance incapacitante après les dix longues années qui suivirent la parution de Campements et durant lesquelles Gallimard refusa tous ses manuscrits. Emploie même l'expression de dépression. Tout autre que lui aurait parlé de descente aux enfers nervalienne.

    Ne parle que très peu de sa vie personnelle. Cela ne regarde que lui. L'intime est peut-être ce qui existe de moins individuel. Evoque Rimbaud, les Ardennes, La Grive, rien que l'on ne savait déjà. Un art certain d'éluder les questions. De vous perdre dans le non-dit en quelques mots. Ne se livre vraiment que sur sa pratique de la religion. Il n'aime pas le dogme, juste une transmission, fragile, une espèce de fil entrecoupé entre les générations qui se perpétue malgré tout. Il ne doute pas à la manière de Descartes. Il ne croit pas en ce qu'il pense. Mais à ce qui arrive. Question philosophie notre professeur s'arrête aux présocratiques. Il n'aime point les entreprises systémiques...

    Parle-t-il de son œuvre. Presque pas. Insiste sur son côté bricoleur, artisan. Aucune révélation fracassante. Sous-entendu : lisez mes bouquins et contentez-vous de cela. Je ne saurais faire mieux. De son cheminement, aucune allusion. Le jeune Jérôme Garcin n'est certainement pas l'interviewer idéal. L'a trop le nez dedans. Ce n'est pas un reproche, était-ce possible pour un honnête lecteur de cette époque de parvenir à deviner la courbe qui s'annonçait chez le dernier Dhôtel, nous sommes en train d'assister à un certain décollement de la réalité dans cette œuvre. Certes l'on avait l'habitude de ces lieux ( parfois minimes ) éclairés par une drôle de lumière, mais Dhôtel est en train d'attirer notre attention, que soleil et chose éclairée, saisies et apparues en une unique vision sont deux phénomènes physiques non-interactifs, un peu comme si l'espace se dissociait des quantums de lumière qui le constituent. Nous atteignons la plus haute physique, la plus haute métaphysique, et pas un mot sur cette avancée.

    Vu sous cet angle, L'école buissonnière relève de l'anecdotique pur. Une occasion ratée. Beaucoup se complaisent à battre la campagne et les buissons avec Dhôtel, de porter aux nues sa magnificence du cancre, c'est oublier un peu vite que souvent l'on adjoint l'adjectif qualificatif philosophique au mot école. Un véritable changement de paradigme.

    André Murcie. ( Décembre 2019. )

     

    1985

    LA ROUTE

    ANDRE DHÔTEL

    ( In Un adieu, mille adieux / 2003)

     

    Etrange histoire. Justine et Vincent ont trouvé le lieu de leur rencontre. Une route qui les réunit même s'ils s'éloignent l'un de l'autre. Se sont rencontrés chez des voisins. Elle travaille dans une librairie. Mais la véritable rencontre c'est sur cette route. Les amants ont trouvé le lieu de leur rencontre, à moins que ce ne soit le lieu qui les ait trouvés. A quel appel commun ont-ils répondu ? Une faille spatio-temporelle de la présence de ce qui est et doit être de toute éternité ? Dhôtel tente-t-il une explication rationnelle du hasard dhôtellien ?

    André Murcie. ( Décembre 2019. )

    1986

    VAUX ETRANGES

    ANDRE DHÔTEL

    ( Gallimard / Mars 1986 )

     

    L'avant-dernier roman de Dhôtel. Un livre somme, testamentaire. Une hyperbole mallarméenne. Dans son dernier paragraphe Dhôtel emploie le mot conte pour désigner son ouvrage. Nous lui préfèrerions le mot fable, chargé d'une innocence toute enfantine. Les mots ont toujours des sens annexes. Réfléchissez à la sensibilité du mot innocent. Une évidence s'impose, pour cette pénultième partie d'échecs jouée avec lui-même contre lui-même André Dhôtel a pris un soin maniaque à tailler ses figurines. Désiré est une parfaite caricature de l'anti-héros dhôtellien. D'habitude il nous présente un jeune homme velléitaire, pas très doué, s'abandonnant aux circonstances de son entourage, une sorte d'autiste littéraire supérieur, qui finit par on ne sait quel miracle hasardeux à se tirer de toutes les difficultés tel un navire qui parviendrait à rejoindre les eaux profondes au travers d'une étendue sans fin de brisants mais là, notre auteur a un peu chargé la barque, Désiré est proche de l'idiotie – notez encore une fois que ce vocable si dépréciatif désigne aussi ce qui est de plus individuel au-dedans de nous, au plus proche de notre être intime – et quant à l'éclaircie intellectuelle merveilleuse qui survient habituellement dans les épilogues dhôtelliens, notre écrivain n'en pipe mot.

    Les mots sont au centre du roman. Désiré est le cancre parfait, doué d'un riche vocabulaire. Use et abuse de mots tonitruants. Ses phrases sont parsemées des gemmes les plus précieuses de notre langue. Au défaut près qu'il n'en connaît point la signification. Les emploie comme des filets qu'il lancerait au hasard, mais le monde est si riche que de temps en temps – et peut-être même toujours, mais n'irritons point les linguistes – bonne pêche, ils entrent en accord avec quelques fragments de la réalité des situations qui les ont engendrés. Le métier de romancier ne vous permet-il pas de raconter n'importe quoi à des lecteurs qui s'empressent de donner à ses sornettes le sens qui leur convient le mieux !

    Comme par hasard c'est l'intrigue même de ce roman, un conseil municipal décidé à attirer les touristes afin de développer l'économie de leur village perdu au bout du monde. A partir de rien l'on monte une sombre légende de fantômes qui au début marche du feu de Dieu, mais rien n'est plus fantomatique que les revenants, l'affaire se dégonfle comme un ballon de baudruche et le village retourne à son inertie paysanne, circulez il n'y a rien à voir. Dhôtel instille une vision palindromique de la société humaine à peine êtes-vous parvenu à vos fins que vous retournez à vos débuts. Profitez-en toutefois pour savourer l'ironie mouchetée de Dhôtel point tendre avec cette mentalité positiviste qui reste l'inqualité la plus partagée par nos contemporains. Tant au niveau des élites que des masses populaires. Dhôtel ne se garde ni de droite ni de gauche, frappe tout azimut. Pas de quoi en faire un drame non plus, tout revers possède son avers, n'est-ce point l'expression la plus haute de l'insignifiance de cette prétention de l'homo sapiens sapiens à se prendre pour le centre du monde. Il faut bien se donner quelque raison de vivre, et celle-ci vaut bien n'importe quelle autre.

    Reste les êtres en marge. Des personnages hauts en couleur, à la poursuite de rêves insensés, ou des inadaptés pathétiques, qui n'en poursuivent pas moins leur marche destinale. Des fourmis attelées à la rude besogne de leurs recherches mais qui ne relèveraient d'aucune fourmilière, vivent leurs désespoirs et survivent à leurs solitudes avec une égalité d'âme sans pareille. Se laissent porter par le grand vent de l'existence. Sont comme les graines des plantes, comme les bêtes sauvages des forêts, qui ne s'attardent jamais, qui fuient devant elles en quête du lieu paradisiaque ou orphique.

    Il existe des accointances profondes entre les univers de Bosco et de Dhôtel, souvenons-nous de Gatzo recherchant l'âme de Hyacinthe dans la fumée de la forêt en feu, ici c'est Désiré qui doit retrouver Lydie dans le bruissement des feuilles. '' Sainte Vierge'' s'écriera le bedeau, et c'est tout près d'une statuette de la Vierge que se réuniront les deux amants. Dans la quête de Gatzo nous abordons bien au sanctuaire funèbre de Notre-Dâme-des-Eaux-Dormantes... Déjà dans Je ne suis pas d'ici, il y a cette fabuleuse scène – à mettre en relation avec l'enfantine ronde fondationnelle ( in Les Filles du Feu ) des errances de Gérard de Nerval – conversation dans le jardin de la maison abandonnée, entre Damien, Guillaume et Gildas, entrecoupée des exclamations du vieux berger, un seul mot '' Seigneur !'' mais qui tombe comme le glas pacifié annonciateur des plus profondes brûlures. Il est chez Dhôtel des instants miroitants durant lesquels quelque chose d'autre se fait jour, mais il est des lieux terrestres, d'implantation quadrivique dirait Heidegger, qui semblent davantage appartenir au Ciel qu'à la Terre, les plantes s'y exaucent et les délimitent de leurs dentelles formelles, les héros dhôtelliens s'y perdent souvent, et c'est pourtant à partir de ces lieux que s'ordonnent leurs destinées. Epousailles des Dieux et des Hommes symbolisées par l'accord charnel de l'aimée avec l'aimé.

    Puisque nous parlions d'Heidegger, cette dernière notation. Les amoureux dhôtelliens aussitôt unis prennent la poudre d'escampette. Vont ailleurs, l'on ne sait trop où, ne se fixent guère, errent de-ci de-là, à croire qu'ils ne parviennent à trouver l'emplacement de ce pays où l'on n'arrive jamais. Mais dans ces Vaux Etranges, notre couple se doit de trouver le lieu, car dans son existence il faut repérer, repairer l'implantation de son être-là. Dhôtel emploie l'expression ô combien heideggerienne sans trait d'union... Le lieu est des mieux situés dans le roman, ni plus ni moins que l'endroit fatidique de l'intrigue. Ils y construisent même leur maison. Mais il est nommé aussi autrement, il est celui du retour. Celui de la plus lourde des pensées. Qu'y font nos deux amants ? Pour une fois Dhôtel s'attarde quelque peu, précédemment quand il abordait cette période de la vie des ses héros, il coupait au plus court ou leur donnait la possibilité de courir les chemins infinis du monde, mais là, non. Il nous les décrit vaquant à leurs occupations. Mais il faut reconnaître qu'ils ne font pas grand-chose, et peut-être même ne font-ils rien. Toutefois il semblerait que leur présence irradie et contamine le village d'une étrange étrangeté.

    Dernier avertissement de l'auteur : nous n'en saurons pas plus.

    André Murcie. ( Avril 2019 ).

     

    LORSQUE TU REVIENDRAS

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phébus / 1986 )



    De tous les romans d'André Dhôtel Lorsque tu Reviendras occupe une place particulière. C'est le quarantième, le dernier. Et peut-être André Dhôtel a-t-il voulu quelque peu lever le voile sur ce retour toujours recommencé de son écriture.

    Première surprise, le décor change quelque peu, plus de campagne française, plus de végétation abondante, nous sommes en terre aride, en Grèce au bord de la mer. Antonis se démarque de ses prédécesseurs, théorise un tantinet sa philosophie – la Grèce n'est-elle pas la terre philosophique par excellence - son vouloir vivre. N'éprouve aucune ambition sociale, ses plants de tomates, quelques leçons particulières, un peu de brocante, tout cela lui suffit. Angeliki – sa fiancée, qu'il connaît depuis l'enfance – préfèrerait qu'il soit plus entreprenant, non pas sur le plan érotique dont elle réfrène la moindre ardeur, qu'il manifeste une ambition sociale à la hauteur de ses capacités intellectuelles. Non seulement Antonis n'approuve que très modérément ces vues fort éloignées de son indolent tempérament, mais il devient à proprement parler totalement obnubilé d'une portion de mer d'un bleu intense et parfaitement immobile... Passe plusieurs heures par jour à la contempler. Exaspérée Angeliki décide de s'éloigner à Athènes espérant qu'il la suivra. Finira par lui dire qu'il restera là, à attendre son retour.

    Bien sûr, elle reviendra. Mais pour une fois l'histoire ne se termine pas bien. Ni mal non plus. Nous sommes dans un au-delà du bien et du mal nietzschéen. Le sujet du livre n'évoque en rien ce que trivialement l'on appelle l'enterrement de sa vie de garçon, le passage d'une jeunesse insouciante à l'état d'homme adulte conscient de ses devoirs et responsabilités... Antonis finira par mettre un nom sur l'étrange attirance fascinatoire de cette portion de mer, le terme dont il l'affuble peut paraître mystérieux, il l'appelle l'éclat, Heidegger le nommerait aletheia ou dévoilement. Le paysage ne l'obsède qu'en tant qu'il permet la vision d'une espèce de surréalité bien plus profonde que la carte postale pour touriste qu'il semble représenter. L'éclat se confond avec le kaïros, l'Instant Propice, des sophistes. Ce moment où la conjonction des planètes – celle de la présence panique et de la compréhension humaine – en viennent à s'aligner, à coïncider, dégageant comme une fenêtre de tir qui permet une intercommunication supérieure.

    Mais nos deux amoureux sont fâchés. Certes ils subissent une grande attirance réciproque mais une aussi forte répulsion les sépare l'un de l'autre. Le monde est ainsi, empédocléen, l'immobilité de la mer est un leurre, si invisibles soient-elles les vagues avancent et reculent. Amour et haine se combattent sempiternellement. N'y a-t-il pas des couples qui se chamaillent perpétuellement et qui n'en sont pas moins heureux ?

    Mais il y a pire. Si minimes soient-elles les vagues qui déferlent sur le rivage s'y fracassent et perdent leur unité puisque de légères gouttes d'eau s'éparpillent de tous côtés. L'unicité du couple n'existe point. Chaque unité écartée du tout retrouve sa singularité, chaque objet est enceint d'une irrémédiable solitude. L'homme aussi séparé de la femme que le caillou du brin d'herbe poussé à ses côtés. Lorsque tu reviendras ce sera exactement comme quand tu étais partie. La charnellité de l'amour est une piètre récompense, un hasard insignifiant, dont l'accomplissement est la preuve de l'imperfection de l'existence qui fait semblant d'oublier que nous n'embrassons dans l'union amoureuse que la moitié de la structure évanescente de ce qui est. Et n'est pas.

    L'on comprend aisément pourquoi André Dhôtel ait attendu l'écriture de son dernier roman pour nous entretenir, et de ce fait apporter un terrible démenti à tous ces romans précédents, de sa tragique vision de l'impossibilité de l'amour !

    ( André Murcie. / 28 / 03 / 2017 )



    REGARD SUR LA LANDE

    ANDRE DHÔTEL

    ( Phebus / 2010 )

    Tiens les deux héros de cette nouvelle se nomment Antonis et Angeliki comme dans Lorsque tu reviendras. Ce sont les mêmes et ce ne sont pas les mêmes, un peu comme le a = 6 et le a = 8, sont et ne sont pas le même a. Juste des signes algébriques de réflexion, de permutation. Nos deux amoureux ont un problème : à force de voir depuis la fenêtre chaque jour arriver son conjoint par le chemin qui dessert la maison, l'on en arrive à ne plus y faire attention. Nos deux héros ne s'aiment-ils donc plus ? Il leur faut trouver une solution. Ce sera de faire construire une maison en pleine lande desservie par aucun chemin. Oui mais au bout de quelques mois, en ce lieu désertique la répétition n'engendrera-t-elle pas le même ennui ? Oui et non. Tout est question du regard que l'on porte, que ce soit sur son conjoint ou une modeste touffe d'herbe. Il faut savoir voir, que chaque brin d'herbe, chaque personne combien même serait-elle aimée à la folie, n'est qu'un fragment épars du monde. Tout être est baigné d'une immense solitude séparatrice. Même la lumière est séparée du lieu qu'elle éclaire et que pourtant elle fait miroiter. Une fois que vous avez pris conscience de cela, vous comprenez la fragilité de tout amour. Il dépend de votre seule volonté, car l'unité du monde n'existe pas.

    ( André Murcie. / Novembre 2019 )



    1987

    L'ETINCELLE

    ANDRE DHÔTEL

    ( in Ombres et Lumières / Décembre 2012 )

    Cahier André Dhôtel N° 10 )

     

    Nouvelle parue pour la première fois dans Les Cahiers Bleus, N° 41 – 42 , Hiver 1987, un ensemble des derniers textes de Dhôtel chroniqués plus bas. Textes abstrus. Germain et Olive en sont les héros. Mais peut-être vaudrait-il mieux que je vous conte d'abord l'histoire du cancre qui s'ennuie en classe et qui lève le doigt pour demander au maître la permission de faire pipi. Qu'il prenne son temps. Einstein est formel, quand il reviendra, il sera dans l'impossibilité totale de rentrer dans cette salle où il se morfondait tant. Peut-être me répondrez-vous qu'après avoir tenté dans votre enfance cette expérience, rien ne s'est vraiment passé, que vous avez regagné votre place, vos copains et votre professeur adoré. Songez à cette flèche zénonienne qui file comme l'éclair mais qui ne bouge pas d'un millimètre.

    L'étincelle démarre selon cette problématique. Si Olive sort du lieu où Germain vient de la rencontrer, jamais il ne la retrouvera. Pari tenu. Germain suit la même course que le trait de Zénon, en quelques enjambées il rejoint Olive, c'est elle et ce n'est pas elle. Les deux en même temps. Elle est l'Olive qui a quitté le lieu initial ( pour ne pas dire germinatif ) de leur rencontre, et elle n'est pas cette Olive pour la simple raison qu'elle n'est plus l'Olive de leur précédente rencontre. Qui va à la chasse à l'arc perd sa place ! Déduction : donc Germain ne l'aime pas. Ou alors qu'il se débrouille pour lui en apporter la preuve.

    Germain est un petit malin, pas la peine de se jeter à genoux à ses pieds et de déclamer les serments les plus exaltés, Olive est une intellectuelle, lui faut une preuve qu'elle puisse saisir avec son cerveau. Facile ( à dire ), il suffira qu'il lui dise ce à quoi elle est en train de penser au moment-même où il le lui dira. Concomitance des amants, souvenez-vous de ce passage de Mystères de Knut Hamsun, cette après-midi où le héros drague à mort l'héroïne qui ne pense qu'à l'énorme envie de faire pipi qui la tenaille. Olive n'est-elle pas d'ailleurs en train de penser qu'il ne l'aimera jamais. Eureka, il a trouvé, par l'entremise d'un brin de paille éclairé par un rayon de soleil, ce n'est pas l'amour qui est important, c'est le grand jamais, parce que jamais le fétu de paille ne sera le soleil et le soleil ne sera jamais le brin de paille, jamais les amants ne s'atteindront, mais ils sont amants comme le brin de paille est paille et le soleil, soleil. L'inachèvement total de l'amour est la preuve que l'amour existe. Le noyau de l'olive ne sera jamais l'œuf germinal, mais l'amant et l'amante sont amant et amante. Séparés, mais réunis par cette séparation. Ouf ! Enfin une raison de vivre !

    Bandes de cancres, vous pouvez rejoindre votre salle de classe en toute quiétude ! La punition vous attend.

    André Murcie. ( Novembre 2019 ).

     

    RECONNAISSANCE

    ANDRE DHÔTEL

    ( In D'un monde inconnu / Fata Morgana 2012 )

     

    Nous n'avons pas la date de ce texte publié en 1992 après la mort d'André Dhôtel mais la concomitance thématique est si proche du précédent qu'il nous paraît judicieux de le placer à sa suite. Dans L'honorable Monsieur Jacques, Jacques apprend à s'orienter dans le fouillis végétal dans lequel la plupart des héros dhôtelliens subissent l'initiation de la perte de soi pour mieux renaître à une compréhension dispersée du monde : la méthode est simple : il suffit de se diriger en regardant non pas l'entremêlement terrestre mais le ciel. Hélène demande à Jacques une preuve d'amour la retrouver dans un paysage de la plaine, bonne fille elle lui donne un indice : elle sera sous un nuage... Jacques retrouve Hélène, une lumière plus éclatante dans le ciel lui semble indiquer l'évidence qu'elle est là. Hélène détient la preuve recherchée : il ne l'a pas trouvée elle, mais le lieu où elle est dans laquelle elle aurait pu ne pas être... Les lecteurs de Joe Bousquet se trouveront en pays d'inconnaissance. Jacques sait qu'Hélène n'est pas pas une hasardeuse et chanceuse rencontre. Il a su retrouver le lieu de sa présence qui aurait pu être un autre.

    André Murcie. ( Décembre 2019 )

     

    PERIPETIES

    ANDRE DHÔTEL

    ( In D'un monde inconnu / Fata Morgana 2012 )

     

    Cette fois Hector lassé de Dorine qui se refuse à lui cherche à s'écarter d'elle pour qu'elle ressente son absence. Il finira par trouver le lieu de sa tour d'ivoire d'amoureux impatient : une banale voie de chemin de fer, l'en-allée des rails lui permet de s'abstraire des lieux, il n'est plus sur une voie ferrée mais dans l'espace abstrait délimité par l'éloignement infini des rails. Mais fine mouche Dorine se radine. Elle se raille de lui, son espace abstrait n'est qu'un mensonge, une bêtise mais qui permet à Hecor d'entrer dans la bêtise de Dorine à se refuser à son amoureux. Les voici enfin réunis en ce que dans une autre nouvelle Dhôtel appelle un glorieux mensonge. Les petits arrangements de la vie relative avec l'absolu du mensonge. Qui n'est pas très loin du mensonge de l'absolu.

    André Murcie. ( Décembre 2019 )

     

    L'HOMME QUI N'AVAIT PAS D'HISTOIRE

    ANDRE DHÔTEL

    ( In D'un monde inconnu / Fata Morgana 2012 )

     

    Vraisemblablement en relation avec le texte chroniqué plus bas intitulé Durand ( Souvenirs ), l'incipit y invite. Jacques et Hélène, Hector et Dorine ont de la chance, lorsque l'on est solitaire il est difficile d'établir une conjonction ! A peine deux pages mais que peut faire Durand si ce n'est rien. Il s'ennuie, il exècre le monde qui le lui rend mal. Personne ne le déteste ce qui serait une manière passionnée d'entrer en contact avec lui. La possibilité d'un acte non pas d'amour mais de guerre. Ce qui revient à peu au au même. Si vous êtes empédocléen ! Mais ses congénères lui font confiance, on lui prête même de l'argent. Il n'est pas homme à prendre un risque. Juste une fonction sociale. L'homme unidimensionnel par excellence.

    André Murcie. ( Décembre 2019 )