SUITE DHÔTELLIENNE 07
1972
L'HONORABLE MONSIEUR JACQUES
ANDRE DHÔTEL
( Gallimard / Février 1972 )
Il faut bien en revenir à la raison. Pour parler comme un honorable professeur de la faculté. Les filles fantômes, ça ne s'explique pas. Ou alors il faut parvenir à trouver une explication suffisante. A force de ces morts qui s'en viennent folâtrer parmi les vivants, le lectorat de Dhôtel devait commencer à s'inquiéter. Certes La maison au bout du monde, le roman précédent, racontait une belle histoire d'amour, mais sous forme d'un conte, autant dire que l'on n'y croit qu'à moitié. Trop d'ambiguïté quand on y songe. Avec Jacques fils de pharmacien, un véritable scientifique, voilà de quoi garder les pieds sur terre. Dans le terroir. De la Saumaie exactement. Trois villages perdus où la population se complaît à des cachotteries incompréhensibles. Toute ressemblance avec L'azur ne saurait être fortuite. Quand on a un problème insoluble, il faut l'aborder autrement. Dans L'azur c'était une jeune femme insaisissable qui apparaissait et qui égarait quelque peu les esprits. Cette fois ce sera juste le contraire, une jeune femme d'os et de chair qui disparaît. Pour tourner les têtes le rôle sera dévolu à sa sœur à la beauté incendiaire. Provoque les coups de foudre à volonté. Jacques se met à boire. Tout comme Emilien, mais pas sur un mode dionysiaque, du vin de messe, le Curé s'appelle d'ailleurs Merci, l'entraîne souvent ses paroissiens devant ses fruitiers, de véritables arbres de connaissance et d'ignorance, peut-être même d'inconnaissance mais ne nous perdons pas dans des gouffres poétiques à la Joe Bousquet, restons au niveau déjà assez vallonné des hommes, pour ceux qui sont un peu trop déboussolés rendez-vous un modeste édicule dévolu à une statue de la Sainte Vierge. Il y en a bien besoin car la Saumaie ensorcelle un peu les âmes. Et puis une Vierge avec ces filles qui ont le sang aussi ardent que leur innocence...
Bref Vivianne a quitté Jacques. Il la recherchera sans fin. Impossible d'y mettre la main dessus. Pourquoi et comment ? Il tournera sans fin dans la Saumaie. Tout le monde connaît sinon la vérité, du moins des fragments épars. Ce n'est pas que le puzzle soit difficile à rassembler, il suffirait de se mettre en état de comprendre. Difficile pour un scientifique d'abandonner la logique positiviste. Dieu merci, l'alcool l'aidera. Ne citions-nous pas Apollinaire dans une note précédente, il n'y a pas de hasard sinon selon une ordonnance fabuleuse ajouterait Dhôtel. Les voies poétiques ne seraient-elles pas encore plus impénétrables que celle du Seigneur ! Pistes ombreuses.
Ne comptez pas sur moi pour révéler le Secret. Plongez-vous dans ce roman. Du pur Dhôtel qui y déploie une virtuosité sans égale. Eblouissance absolue.
André Murcie. ( Novembre 2019.)
1973
LE SOLEIL DU DESERT
ANDRE DHÔTEL
( Phébus 190 / Mars 2005 )
Un drôle de roman. Assez court. Fermé sur lui-même à la manière de ces billes d'aciers issues des roulements de vitesse qu'enfant vous n'arrêtiez pas de manipuler comme si vous étiez à deux doigts de découvrir l'ineffable secret qu'elles ne contenaient pas. Une initiation qui ne débouche sur rien. Peut-être un rêve dont le héros est l'auto-victime à moins qu'il n'en soit le bienheureux récipiendaire. Jonas ne commence pas son parcours dans le ventre d'une baleine pas plus qu'il ne le finit à l'intérieur des portes du paradis malgré ce que raconte une belle chanson nostalgique. Les circonstances lui sont favorables, arraché du coton familial, le voici emporté en toute innocence dans une étonnante odyssée, au fond d'une campagne perdue, peuplée d'étranges personnages. Ce monde qui paraît hostile se révèlera accueillant. Les poncifs dhôtelliens défilent, une voie de chemin de fer, deux orphelines nées en Amérique, une enfant recueillie par un homme relativement fortuné, sa sœur partie à sa recherche comptant sur le hasard pour que l'improbable retrouvaille se produise. Et puis la rencontre fatidique entre Jonas et Suzannah, un simple regard, l'échange de deux prénoms, plus qu'il n'en faut pour faire naître l'amour fou entre une fille sauvage et un jeune garçon bien élevé.
Vous pouvez compter sur Dhôtel pour mettre en branle les infaillibles mécaniques de précision des conjonctions hasardeuses. Evidemment tout est bien qui finit bien. A part qu'il reste encore deux ou trois pages. Faut savoir retourner à la terrible réalité. Tout a changé, rien n'a changé. Un peu de sagesse. Nécessité sociétale fait loi. Chacun retournera à son destin. Suzannah avec son mécène. Jonas avec son papa. Certes nos amoureux se retrouveront un jour. Immanquablement. Promis. Juré. Craché. Dans notre monde, ou dans la tête de Jonas. Ne seraient-ce pas nos rêves irréalisables qui tournent en rond dans notre cabosse de cachalot !
Que voulez-vous quand on ne pourchasse pas les fantômes l'on traque ses propres songes. Toute réalité serait-elle illusoire si elle n'était pas mensongère ?
André Murcie. ( Novembre 2019.)
1974
LE COUVENT DES PINSONS
ANDRE DHÔTEL
( Gallimard / 1974 )
Magnifique roman. Un des plus beaux de Dhôtel et il ne m'en reste que très peu à lire. Je ne le résumerai pas, pour ne pas dénaturer la beauté de l'intrigue. Bien sûr les amoureux se retrouveront à la fin de l'action, cela je peux le dire car c'est une règle générale de la dramaturgie de l'écriture dhôtelienne. Me contenterai d'en analyser les deux thèmes fondateurs.
LES OISEAUX
L'on sait que Dhôtel fut un adorateur de la nature. Règne minéral, végétal et animal sont sans cesse évoqués. Au détour d'une phrase, souvent des insectes, comme une composante insignifiante de la beauté du monde. En tant qu'analyse philosophique. Rien à voir avec Spinoza. Dhôtel a notamment consacré plusieurs livres à l'étude des fleurs et des champignons, mais nous sommes à l'opposé d'ouvrages naturalistes. Certes il sait décrire, il s'en donne même à cœur à joie, ainsi dans Le Vrai Mystère des Champignons il se livre à de mirobolants coloriages, mais sous le plaisir de l'écrivain qui se gorge d'appellation poético-scientifiques et se joue des mille nuances de sa palette de virtuose, l'on peut déceler un regard des plus acérés qui entre en guerre contre les classifications établies, une subtile manière de susurrer une certaine défiance envers les schèmes représentatifs de l'intelligence humaine. L'a beau marcher avec des chaussons de velours sur les plate-bandes de Théophraste et de tous ses descendants, l'on sent poindre un scepticisme anarchiste des plus violents. Mais il faut lire Le Grand Livre des Floraisons pour bien prendre compte de sa vision botanique. Ne recherche pas à la Goethe la fleur primordiale, il observe la dissémination géographique et capricieuse des plantes – entrevoyez la réunion de ces deux adjectifs en tant qu'antagonismes irréductibles – pour déduire de ce phénomène la loi de séparation des espèces. Ne vous y trompez pas : ne dit pas que les tulipes et les pivoines n'ont rien à voir entre elles, non il édicte en toutes lettres une loi intangible à savoir qu'il n'y a aucune interférence possible entre l'espèce humaine et la végétale. Sont deux mondes séparés qui vivent indépendamment l'un de l'autre. Certes l'Homme dispose de l'illusion d'être le maître des fleurs, mais il n'en est rien. Le règne végétal poursuit son destin sans plus se soucier des hommes qu'il utilise peut-être à ses propres fins tout comme il a besoin des abeilles pour sa reproduction...
Cette idée est transposée dans Le Couvent des Pinsons, à la non-interférence entre l'espèce humaine et les Oiseaux. En d'autres termes entre la vie sauvage et la vie domestique. Mais il y a parmi les hommes certains individus, parfois regroupés en familles, qui sont, pour employer un terme de notre temps, borderlines. Vivent dans les marges, peinent à adopter ce que les héros dhôtelliens nomment l'existence bourgeoise, refusent le confort, l'argent, la respectabilité sociale, optent pour des modes de vie précaires, se déplacent de lieu en lieu, une engeance de romanichels métaphysiques qu'aucune entrave sociale ne saurait retenir trop longtemps... Dans Le Couvent des Pinsons les oiseaux sont des exemples à méditer, à comprendre, à suivre pour les principaux personnages...
LES OISELLES
Sont filles d'hommes. Plusieurs générations issues d'une même famille. De quoi prendre dans la glu de leur beau plumage bien des amoureux. Les amours sont comme les oiseaux. Un jour ils sont ici, et un autre jour ailleurs. Mais rien ne passe, rien ne s'écoule. Le temps d'avant et le temps d'après, que vous entendez dans votre vie selon une vision évolutive, sont séparés. Sont des fragments isolés du temps et du monde. Chacun continue à vivre selon son propre temps. Nous sommes ce que nous ne sommes plus. Ce stylo-bille sur mon bureau n'est pas le lampadaire planté devant ma maison. Pas plus de lien entre eux que ce morceau de craie au fond du tiroir. Même si craie et tiroir partagent un espace commun, ils sont tous les deux des objets inconciliables. Ainsi se déploient les interférences humaines. La conjonction entre deux âmes et deux corps n'est que passagère. Toute situation se délite. Morceaux de temps et morceaux d'espaces sont rarement à l'unisson. Happy end dans les romans de Dhôtel, l'amant et l'héroïne finissent toujours par se retrouver, par coïncider. Mais à quel prix ! Que de retard, d'incompréhension, de circonstances malheureuses, un véritable parcours d'obstacles. Et d'ailleurs cette fusion finale est-elle souhaitable ? Les jeunes filles et aussi les femmes moins jeunes résistent beaucoup, ne s'avouent pas vaincues au premier regard, elles opposent fierté et haine à l'intrus qui survient dans leur existence.
Ne se passe rien dans les romans de Dhôtel, de furtives rencontres, des discussions interminables qui n'aboutissent jamais à une quelconque décision cohérente, des procédures d'auto-empeachments masochistes, il ne se passe rien, car tout se passe dans la tête. Un cerveau bien partagé, une part qui vaque aux occupations quotidiennes et l'autre qui rêve. Deux plans existentiels. L'un qui suit cahin-caha la pente douce et moutonnière de la vie, et l'autre en l'éternel retour à des scènes initiales et fondatrices. Une démarche nervalienne. Et plus exactement, un mix subtil entre Nietzsche et Nerval. Est-ce vraiment un hasard si le principal personnage du livre se prénomme Sylvie ? Et qu'elle réalise dans son existence de petite fille perdue la splendeur idéale d'Octavie.
André Murcie. ( Juin 2019 ).
1975
LE TRAIN DU MATIN
ANDRE DHÔTEL
( Folio 3988 / Janvier 2004 )
Jusqu'où faut-il se perdre ? En soi ? Ou en l'autre ? Sans doute Dhôtel n'a-t-il jamais été aussi près de la réponse. Personne ne saurait trancher le nœud gordien de la question, se prénommerait-on Gordique. L'outsider auto-proclamé qui fait sa propre réclame pour faire artificiellement monter sa propre cote. Mais qui finira bon dernier. Pourtant il y avait mis du sien, une véritable partie de poker, avec cartes sur table en plus ! Mais quand le hasard s'en mêle, qu'y peut-on ! Surtout lorsqu'il n'est que l'autre figure de l'Inéluctable.
Tout s'en mêle, Dieu et les Dieux, le très chrétien et ceux de l'antique Grèce, Dhôtel ne lésine pas sur le casting. Du beau monde. Et du moins beau. Certes il s'agit là d'une notion très relative quand il s'agit de beauté physique. Mais Dhôtel ne s'est peut-être jamais autant confié quant à ce qu'il entendait par son concept – osons ce mot si peu charnel – de filles sauvages. Vous n'avez qu'à chercher sur internet le modèle symbolique dûment répertorié qu'il invoque. Pas très joli. Nous sommes en-deçà de toute joliesse. Au plus près d'une réalité surgie du fond des âges, d'un ensemencement archaïque. Une figure du destin. En ce qu'il a de plus implacable.
D'où le subtil chassé-croisé qui s'engage dès les premières lignes du roman. Deux couples, à moins qu'ils ne soient trois, à moins qu'il n'y en ait aucun. Simplement un appel. Une profération. Affinités inélectives. L'on procède à une substitution. Ne raconte-t-on pas qu'au moment ultime, lorsque le couteau sacrificiel se posa sur la gorge d'Iphigénie, Artémis la vierge intraitable lui substitua une biche. Mais ici, ce n'est pas la jeune fille que l'on voue à la mort mais le mâle hiérogamique que l'on se doit d'offrir à la Reine.
Dhôtel ruse comme il n'a jamais autant triché. Ce n'est pas un as qu'il cache dans sa manche, mais une dame. Presque un drame. Cela peut toujours servir. Surtout lorsque l'on aborde les sujets délicats, l'inceste hiérogamique frère-sœur, les relations enfantines, il faut brouiller les pistes ombreuses. Mieux vaut ne pas trop savoir. Même si les esprits solides en sont réduits à utiliser les froides clartés de l'hypnose. Qui débouchent sur davantage d'obscurité que de transparence. A croire que les patients se refusent à se pencher sur leur passé. Qui ne leur appartient pas. Qui vient de loin.
L'action se déroule en un lieu sans âme. De vagues pâturages, une gare de triage. Végétation pauvre, ingrate. Quelques rares fleurs communes s'obstinent à y pousser. Dans leur solitude. Comme si elles n'étaient pas, au plus profond de leur présence au monde, agitées de désirs. Des parcelles de mots que ne relie la signifiance d'aucune phrase. Ne serions-nous que des fragmences morcelées de nous-mêmes que rien ne saurait constituer. A part le logos reconstitué en tant que voilement de tout dévoilement.
André Murcie. ( Novembre 2019 ).
1976
LES DISPARUS
ANDRE DHÔTEL
Dhôtel n'est peut-être jamais allé aussi loin. L'a bien enveloppé la chose. Une sombre affaire de village qui ne repose que sur des incertitudes. Des affabulations. Casimir collectionne les boussoles. Ne s'en sert pas pour marquer une direction précise. Chercherait plutôt à quadriller l'espace au centre des quatre points cardinaux. D'ailleurs quand il partira, - il s'enfuit du roman très vite - il ira tout droit, ce qui n'a pas beaucoup d'importance puisque la terre est courbe. Son ami Maximin est imbattable aux boules. Il explique cela d'une étrange manière : il ne vise pas, il ne tire pas au plus près du cochonnet, il place la boule dans l'espace adéquat. Des mots, peut-être. De simples vocables maladroits. D'ailleurs Maximin ne cherche-t-il pas davantage son chemin dans de longs monologues à haute voix que par les routes coutumières que chacun emprunte. Parfois même ne s'exprime-t-il pas en jouant de la trompette !
D'habitude chez Dhôtel c'est une fleur ou un misérable caillou qui palpitent sous un rai de soleil qui font signe. Mais là dans Les disparus notre auteur ne lésine pas sur les moyens, ce n'est plus un détail insignifiant, un éclat qui ne clignote que pour le héros élu du livre, mais toute une forêt broussailleuse et au milieu d'elle une vaste clairière – re-bonjour Heidegger – y pénétrer est difficile, en ressortir vivant encore plus. Des légendes, vieilles de plusieurs siècles ou de cinquante ans, ce qui inscrit un peu la donne romancée en une notion de contemporanéité métaphysique évidente. Ceux qui s'y perdent par mégarde ou forfanterie et qui par chance s'en extirpent n'ont plus qu'une hâte, quitter au plus vite cette région maudite.
Nous sommes aux antipodes d'un roman fantastique. Maximin occupe une bonne place , cherche à se marier dans une des meilleurs familles, ce qui ne l'empêche guère de désirer d'autres jouvencelles. Apparemment il est plus difficile de se caser dans l'humaine société que de trouver le lieu de la présence. A la fin du roman, il s'éloignera pour toujours de Sommeperce. En somme, on n'est pas loin de Perceval.
Reste la question fondamentale : qui sont les disparus ? Ceux qui s'enfuient ailleurs ? Ceux qui sont restés au nid du mystère ? Dans les deux cas, il s'agit de la charnellité du monde. Et si les réponses en elles-mêmes sont chacune significatives, elles n'en restent pas moins interdépendantes et donc circonstanciellement inabsolues en le sens où toutes deux s'excluent l'une l'autre. Dhôtel possède une créance personnelle : celle du christianisme, incarnation et résurrection, la foi du charbonnier, irréductible habitant des forêts qui ne considère le buisson ardent qu'en tant que producteur de charbon de bois, son œuvre entière ne pourrait-t-elle pas être considérée comme une stagnation opérative en l'œuvre au noir alchimique. Résolue selon le rougeoiement d'une féminité entrevue sous ses aspects les plus sauvages.
Dhôtel vous mène au centre de l'énigme, mais il ménage au lecteur une sortie tangentielle. Purement romanesque. Ce n'est que dans les dernières années de sa vie, en ses ultimes écrits, qu'il s'aventurera dans une nouvelle réflexion sur le déploiement de l'espace conçu en tant que principe d'incertitude du monde. Un gouffre. L'Ungrund pour reprendre un terme de philosophie allemande. A part que l'abysse sans fond n'a peut-être pas de fond.
André Murcie. ( Novembre 2019 ).
1978
BONNE NUIT BARBARA
ANDRE DHÔTEL
( Gallimard / 1978 )
Un puits sans fond. Pour une fois un héros de Dhôtel qui n'aime pas la campagne. Les taillis d'épines, la boue de chemins, les bouses de vaches, les étangs vaseux, tous ces inconvénients le révulsent. Pas lui qui sera subjugué par le fragile équilibre d'une fleur ou un certain éclat fragmental de soleil qui vous révèle l'origine kaotique du monde. Arnaud est un véritable parisien, déteste la nature, même si ses velléités indécisionnelles l'amènent à s'exiler volontairement dans un coin perdu de la province. Pas de miracle, à la fin du roman il repart à Paris.
Les quatre-vingts premières pages celles de l'installation de notre citadin en une vieille ferme délabrée ne sont pas sans évoquer certaines ouvertures de récits d'Henri Bosco. J'en suis même à me livrer à la gratuite hypothèse, sans aucun élément biographique sur lequel m'appuyer, que la disparition de Bosco en 1976 aurait pu influer quelque peu sur l'écriture de cet ouvrage. Mais rassurez-vous, il s'agit bien d'un roman de Dhôtel pur jus, une idylle qui se terminera au mieux entre Arnaud et Barbara, mais cela vous l'avez deviné, la seule lecture du titre vous y a contraint.
Et pourtant un livre quelque peu différent dans la production dhôtellienne. A tel point que l'on assiste à une espèce de coupure narrationnelle dans le cours du roman, le faisceau du projecteur se détourne du héros, le laisse en plan sans autre cérémonie pour s'intéresser à d'autres comparses. Ce procédé n'est pas absent de nombreux ouvrages de notre auteur. Le héros dhôtellien naviguant à l'aveuglette, afin d'éclaircir la situation, de désembrouiller quelque peu la pelote d' événements incompréhensibles, Dhôtel nous explique les motivations de certains protagonistes de l'action. Pas de révélation fracassante, une remise en ordre psycho-chronologique des motivations et des actions de personnages de second – voire de premier – plan. Mais ici Dhôtel use et abuse de ce procédé. S'y sent obligé car ladite Barbara n'est pas une tendre promise qui attend le prince charmant. Notre jeune barbare court les bois, n'hésite pas à dormir en pleine nuit dans les buissons les plus impénétrables. Une vierge au sang ardent. De malheureux et stupides incidents viennent à plusieurs reprises contrarier ses élans charnels et s'opposer à leur réalisation imminente. Précisons qu'Arnaud n'est pas le fruit de la passion désiré. L'est trop mou, trop indécis, trop bête. Manque de virilité. Barbara est un animal pyrryque qui veut autant dominer qu'elle veut être dominée. Si en dernier ressort elle rejoint Arnaud, c'est avant tout parce que son amant est détourné d'elle par une logique innocente. Jamais Dhôtel n'a affirmé avec autant de force que dans le jeu d'approche érotique, la femelle prédatrice choisit et mène le jeu. Le mâle subit plus qu'il n'opère.
Situation d'autant plus incapacitante que le réel prend du plomb dans l'aile. N'est qu'une fantasmagorie enfantine. La vie n'est qu'une stérile occupation de nécessités alimentaires. La société vous envoie toujours dans les pattes un événement imprévu dont vous devez vous dépatouiller au plus vite. Une fois cette oiseuse tache accomplie, une autre survient aussitôt. Souvent les héros dhôtelliens s'adonnent à la turpitude de travaux répétitifs, pénibles ou ennuyants. L'Insaississable de La Tribu Bécaille est en proie à de tels errements occupationnels infinis qui l'isolent du désir des hommes, dans Bonne nuit Barbara, vous avez une héroïne de même nature mais totalement saisissable, qui n'attend que l'accomplissement du désir de celui qu'elle aime. S'appelle aussi Barbara. N'est pas la seule, trois Barbara dans le livre comme autant d'aspects phénoménologiques de la même féminité, une Barbara vénusienne qui se donne, une junonnienne qui se soumet, une artémisienne qui se refuse. Trois lamelles du même phénomène.
Mais ce n'est pas tout. Un puits sans fond. L'existe encore deux idylles en puissance, l'une enfantine et l'autre si éloignée que l'on se demande si ce n'est pas un rêve ou une arnaque, car dans le monde l'innocence et la cupidité se côtoient et parfois s'entremêlent...
Rêve et réveil. L'enfance à une extrémité, l'adulte au mauvais bout, l'adolescence en tant que sublimation qui tourne au cauchemar. Face à la réalité de l'espèce humaine, la seule défense est de dresser un mur d'histoires évanescentes que l'on se raconte, dans lequel l'on aime à se perdre pour occulter la menace de la terne existence qui nous attend.
Ce sont les enfants – véritables héros de ce roman, beaucoup plus que Le Pays où l'on n'arrive jamais - qui s'obstinent à sauver le monde, feront entrevoir à Arnaud l'aigle blanc, symbole de cette pureté qui s'enfuit et se dérobe, à la manière d'une fille qui enlève sa robe. La réalité est une parure pleine de trous sans quoi l'on n'aurait jamais pu prendre conscience de la beauté ineffable du monde. Car à peine dévoilé l'Être se retire, nous dirait Heidegger.
André Murcie. ( Avril 2019 )
L'ÎLE DE LA CROIX D'OR
ANDRE DHÔTEL
( Folio Junoir N° 612 / 1991 )
Le dernier roman spécialement destiné à la jeunesse. Un faux-semblant comme un autre. Dhôtel n'a de cesse de se revisiter lui-même. Son œuvre palimpseste se récrit sans cesse. Un immense champ de ruines successives, chaque couche englobant quelques subsistances monumentales d'une précédente. Sans compter de mystérieuses résurgences, évadées du gouffre de l'oubli passager. L'œuvre de Dhôtel est hantée de visions, de situations types, de scènes primordiales qui se répètent, que Dhôtel se rejoue une fois encore, une mosaïque cent fois réagencée, que ce soit en de vastes romans ou de courtes nouvelles, avec cette impossibilité finale d'employer l'entièreté des tesselles fabuleuses en un unique mosaïque finale. A chaque essai Dhôtel tente de tracer l'épure parfaite d'une courbe mathématique idéale, l'absolue résolution graphique d'une équation différentielle qui égalise les deux cheminements parménidiens en une seule route. Inconnue de toute logique. Tantôt sur l'avers du rêve, tantôt sur le revers de la réalité. Iannis – comme tous les héros dhôtellien – n'en finit pas de se perdre dans un paysage chaotique de déclivités qui vous désorientent, si vous descendez vous vous retrouvez plus haut que votre point de départ, si vous vous dirigez vers l'Est, vous voici à l'Ouest, Le monde est une immense fragmentation, entre le vide de ces atomes vous menez votre barque au petit bonheur la chance. Tout comme Iannis dégoûté de la tromperie universelle du monde qui emprunte le chemin du retour vers l'île originelle, mais le point d'arrivée n'est que le point de départ, d'où fort justement il était parti.
A la fin du roman notre jeune héros – il n'a pas quinze ans – repartira. L'éblouissante odyssée intérieure redeviendra ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : quelques années d'études à Athènes. A la dissémination des îles morcelées l'unification cosmique ( sans doute le mot cosmétique correspondrait mieux à l'amoindrissement conjoint du rêve et de la réalité ) de toute vie humaine. Ulysse a fait un beau voyage, il a retrouvé Pénélope, qui s'est longuement débattue contre elle même pour accepter l'acceptation fatale de sa propre volition. Le mensonge à soi-même - ou aux autres mais cela ne compte guère – n'est que l'envers de l'endroit du chemin. Et puis il y a ces autres rencontres, celle salvatrice de Loukia, et celle de la petite fille de Patras qui le protège de son châle, telle Leucothée tendant à Ulysse le voile blanc qui le sauvera du grand naufrage. Grattez un peu la terre et la mer de Grèce, Homère ne tardera pas à apparaître. Le véritable don des Dieux. La sourdine de ce roman qui emprunte autant à Ma Chère âme qu'à Le pays où l'on n'arrive jamais. Aussi mouvementé que le second, moins désabusé que le premier. N'oublions pas que c'est un livre pour la jeunesse. Pas d'Illiade sanglante, seulement une Odyssée tanguante. Vers quel naufrage ?
Si vous pleurez, douces têtes blondes ( ou brunes ), consolez-vous les larmes ont le goût de la mer aventureuse et du sel des filles sauvages.
André Murcie. ( Novenbre 2019. )