1967
LUMINEUX RENTRE CHEZ LUI
ANDRE DHÔTEL
( Libretto N° 134 / Phébus / 2003 )
Peut-être le roman le plus sombre de Dhôtel. Si vous en ignoriez le début et la fin, vous le placeriez dans la pure lignée du roman balzacien, non dépourvu d'une teinte comique d'ironisme social. Vous regretterez même qu'il soit paru trop tard pour qu'il ait pu être adapté par un des meilleurs réalisateurs français du cinéma des années cinquante. Quels rôles de composition pour les acteurs. Scènes d'hypocrisie de la vie de province !
Habituellement le héros dhôtellien de base n'est ni un foudre de guerre ni une intelligence exceptionnelle, mais Bernard Lumin bat tous les records, ce n'est pas pour rien qu'il a reçu son surnom de Lumineux. Au-dessous de la moyenne commune, un instable notoire, toutes ses fausses réussites inespérées ressemblent à ces ballons de baudruche qui éclatent sans que personne ne les ait touchés. Et ce depuis son enfance. Bernard Lumin se contente d'une existence solitaire des plus médiocres, son innocence même l'accuse et déclenche les soupçons. Et c'est cet imbécile heureux que le sort va subitement favoriser. Le voici nanti d'une grosse fortune, les regards changent, il devient un personnage important de la cité, un chargé des affaires culturelles, une fonction prestigieuse qui le range dans le club fermé des élites. Lui qui n'a vraisemblablement jamais eu une expérience sexuelle devient l'idéal des jeunes filles, c'est qu'il s'est parfaitement adapté à son nouveau rôle... A tel point qu'on le veut marier. Les meilleurs partis sont envisageables. Lorsqu'il se retrouve piégé il s'enfuit.
Jette son argent par la fenêtre. Se dépouille de tout, devient un indigent. L'en vient à perdre ses souvenirs les plus chers, et à force de vivre dans une campagne reculée, il oublie pratiquement l'usage de la parole. L'est sur le chemin de Saint Benoît Labre, Dhôtel ne manque pas à intervalles réguliers depuis le début du roman de le faire assister à la messe. Le voici donc perdu, seul un miracle pourrait le relever de sa déchéance. Au sens plein du mot : une intercession divine. N'est-ce pas la Sainte Vierge qui le sauvera en lui offrant l'asile d'une chapelle perdue – que dans un premier temps il prend pour un tombeau - un soir glacial d'hiver où trop ivre il n'a pas été capable de retrouver la route de sa masure... Rassurez-vous, à la fin du livre en parfait héros dhôtellien, il retrouve la jeune fille amoureuse qu'il s'interdisait d'aimer, peut-être parce qu'il avait le double de son âge.
A moins que. Il ne s'agisse de quelque chose de beaucoup plus grave. Peut-être simplement parce qu'elle était morte. Le comique de répétition est une des armes de la comédie. L'on pourrait dire qu'avec Lumineux rentre chez lui Dhôtel invente le tragi-comique de répétition. Le lecteur n'aura pas manqué de remarquer que certaines situations se répètent régulièrement dans le cours du livre. Trois fois. Une sainte trinité. Sur ses quinze ans il aperçoit une petite fille qui l'éblouit par sa beauté, mais il apprend la terrible nouvelle de sa mort. Cette scène se répètera par deux fois, il recevra aussi l'annonciation de la mort de Rachel et de Lydie. Dhôtel se hâte de nous détromper, en fait elles ne sont pas vraiment mortes. Pour Lucile, la première, rien n'est moins sûr, l'indice de sa survie est des plus fragiles, pour Rachel la deuxième elle est entrée au couvent, elle est morte pour le monde, et Lydie est morte pour ses parents qui l'ont reniée. Ceci étant donné, les apparences étant sauvées, le roman peut continuer son petit bonheur de chemin vers sa happy end.
A moins que. Il ne soit à lire comme le livre de la survie de l'âme. Non pas celle qui meurt, mais de celle qui reçoit en dépôt le fardeau de l'annonce de cette mort. Toute son existence Bernard restera confronté à l'éternel retour en son esprit de la mort de la très jeune Lucile, elle lui a révélé par sa seule apparition le mystère de la beauté égarée dans le monde. Un fardeau trop lourd à porter pour une enfant ou une jeune fille. Trop pesant aussi pour le jeune homme qui le reçoit. La suite n'a que très peu d'importance, que l'on soit pauvre ou riche, que l'on soit respecté ou méprisé par ses concitoyens, les hauts et les bas de la vie, tout se confond. Jusqu'au rêve initial qui se réalise lorsque vous-même passez les portes de la mort. Lorsqu'il retrouve Lydie, Bernard est renversé par une voiture, il est transporté à l'hôpital, est-ce dans son agonie que le fantôme de Lydie, l'avatar de Lucile, le rejoint ? Si vous répondez oui, c'est que vous pensez que Dhôtel vous donne sa vision de l'Eternel Retour, ce n'est pas le monde autour de vous qui monotonement se renouvelle perpétuellement, c'est votre pensée, votre vertige fondateur, votre spirale prophétique de vous-même dirait Jean Parvulesco, qui tourne inlassablement dans votre tête.
Lucile. Une lumière éteinte n'en continue-t-elle pas moins à briller éternellement par le seul fait qu'elle ait brillé un instant dans la fragmence du temps. Dhôtel fut-il simple professeur de philosophie et néanmoins en même temps à mots couverts grand écrivain métaphysicien.
André Murcie. ( Novembre 2019 ).
1968
L'ENFANT QUI DISAIT N'IMPORTE QUOI
ANDRE DHÔTEL
( Folio Junior 491 / Gallimard / 1993 )
Retour aux fondamentaux dhôtelliens. Le besoin d'aborder des eaux plus calmes après Lumineux rentre chez lui, André Dhôtel rentre chez lui. Un livre pour la jeunesse. Un garçon et une fille que tout sépare et que la conjonction des hasards fabuleux réuniront. Du classique. La nature esseulante, une mystérieuse maison ensevelie dans un bois profond, un garçon solitaire, un groupe d'amis indéfectibles, une jeune fille, Blandine n'est pas sauvage mais écuyère, elle ne recherche pas sa maman comme Hélène dans Le Pays où l'on n'arrive jamais mais son père. Ici point de rebondissements à la queue leu leu ou à la mord-moi le nœud de l'intrigue, un enchaînement hasardeux qui ressemble à ces délicates opérations que constitue la patiente élaboration du réel entrevu en tant que machine puzzlique. Alexis reste ancré dans les forêts profondes, mais Blandine l'entraînera autour du monde. Dhôtel travaille alchimiquement à la complémentarité des contraires, l'adverbe est à mettre en relation avec la relation que Dhôtel entretint avec l'œuvre de Rimbaud. Le récit s'achève sur cette promesse. Laisse tout de même un goût d'inachevé. Il manque une épaisseur que ces cent-vingt pages lui interdisent. Une ambiance tout de même qui n'est pas sans faire écho à l'atmosphère de Battling le Ténébreux d'Alexandre Vialatte paru en 1928, à cette date Dhôtel travaillait sur Campements son premier roman. Les deux hommes sont de la même génération. Se débrouillent tous les deux avec un héritage sentimental romantique que la modernité rend caduc. Font tous deux partie de la génération qui émergera après la grande guerre. On l'a souvent mis en parallèle avec Dhôtel, toutefois une différence, Le Grand Meaulnes paru en 1913 marque par la force évènementielle des circonstances historiales le point d'orgue d'une sensibilité littéraire héritée du dix-neuvième siècle que 14-18 rendra obsolète. Vialatte et Dhôtel sont confrontés à un monstre d'un genre nouveau : l'irruption triomphale d'une manière de voir le monde déclinée selon les affres de la modernité. Cette coupure épistémologique se manifeste d'une façon irrépressible dans Alcools qu'Apollinaire fit éditer en 1913. Nous sommes ici à une des portes d'entrée qui nous permet de commencer à penser l'écriture poétique d'André Dhôtel et son surgeon romanesque.
André Murcie. ( Novembre 2019 ).
L'AZUR
ANDRE DHÔTEL
( Folio 3895 / 2003 )
Rien ne ressemble plus à un roman d'André Dhôtel qu'un autre roman d'André Dhôtel. L'en a écrit quarante qui tous racontent la même histoire. Du moins en apparence. Le canevas est d'une simplicité extrême. Un jeune garçon aime une jeune fille, tout les sépare, l'éloignement géographique ou la condition sociale, quelque mystère. Parfois même l'incompatibilité de leurs caractères, voire même l'ignorance de cet amour. Mais les évènements, le hasard, les circonstances, le destin, appelez cela comme vous voulez, finissent dans les dernières pages, par enfin les réunir selon de fabuleuses et incroyables conjonctions. Happy end ! l'on serait presque tenté de rajouter, ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. C'est tout le mal qu'on leur souhaite.
Résumés ainsi, vous les classeriez dans la bibliothèque rose. Mais en fait il s'agit d'une littérature bleue que le lecteur rapprochera sans hésiter de la quête de Les Disciples à Saïs de Novalis. Pourtant rien de moins métaphysique que les postulations existentielles du héros dhôtellien. Ne professe aucune ambition, se contente d'un modeste salaire, se satisfait d'une situation des plus précaires. Laisse faire. Ce qui arrivera adviendra au mieux. Un incorrigible optimiste qui prend la vie du bon côté. Avec philosophie comme le dit l'expression. Quoiqu'il ait la tête la moins conceptuelle qui se puisse rencontrer.
L'Azur n'échappe pas à ce schéma de base. Avec une complication imprévue. Emilien papillonne entre quatre demoiselles. L'en est une cinquième qui brouille les pistes et tient le lecteur en haleine. D'une nature un peu spéciale, la jeune fille est un fantôme, attesté depuis deux siècles. Tourne la tête des garçons qui l'aperçoivent, Emilien lui-même n'y est pas insensible. Ses retrouvailles finales avec sa fiancée charnelle n'en seront que plus méritoires.
Le roman n'émarge pas une seconde dans le fantastique. Le fantôme est réel, il reste à définir de quoi il est le symbole. Notre première interprétation sera politique. Nous sommes au début des années soixante. Emilien sort tout frais émoulu de son école d'agriculture. N'a que les mots de rendements, d'enrichissements et de nouvelles techniques à la bouche. Mais les paysous du coin préfèrent vivoter à leurs aises comme les paysans l'ont toujours fait. Ne désirent en rien voir bouleverser leur genre de vie, le vocable n'est pas prononcé mais le remembrement qui favorise une production extensive est le cadet de leurs soucis. S'accrochent à leurs terres et à leurs chamailleries que la Modernité s'en vient détruire. La jeune fille fantomatique représente ce passé en péril et en voie de disparition, elle est la figure de cette vision virgilienne des accordances séculaires de l'Homme avec la Nature. Les vraies Richesses de Jean Giono et La Vouivre de Marcel Aymé traduisent, chacun à leur manière, cette coupure irréductible qui se manifeste durant toute la première partie du vingtième siècle...
Nous retrouvons dans L'Azur une scène qui survient très fréquemment dans les romans de l'auteur : le héros se perd dans un endroit sauvage, envahi d'herbes, d'arbustes, de fourrés impénétrables, la Nature se joue de lui, alors qu'il vient d'apercevoir sa bien-aimée à quelques mètres, il ne parvient, malgré tous ses efforts, à la rejoindre dans le labyrinthe végétal... Un peu comme si Dame Nature imposait moulte tribulations troubadouriennes à notre damoiseau. La jeune fille en tant que représentation idéale de la femme charnelle insaisissable. Heureusement, à la fin du roman, les deux jeunes gens réalisent leurs faims désirantes. Quant à ce juvénile fantôme évanescent ne serait-il pas la remémorative entrevue de l'eidos platonicienne du féminin conçue en tant que figure idéale ? Etrange roman campagnard qui flirte avec la métaphysique la plus abstruse.
( André Murcie. 28 / 03 / 2017 )
Note : C'était une de mes premières entrées dans Dhôtel. Je manquais de perspective quant au développement de l'œuvre. Inadvertance que la symbolisation de la jeune fille tentée dans l'avant-dernier paragraphe. La structure de L'azur est bâtie à contre-pied de l'ordonnancement de Lumineux rentre chez lui. Dans L'azur, Dhôtel prend le taureau par les cornes, du moins essaie-t-il de saisir le fantôme d'une jeune fille morte à pleins bras. La mort n'est plus reléguée en début et en fin du roman. Elle en est la figure centrale. Démarquage total, inversion chapitrale, ce sont les scènes vitales de rencontre amoureuse avec la fille charnelle qui ouvrent et ferment L'azur. Vous avez eu le cliché joliment tiré sur papier glacé d'abord, maintenant Dhôtel vous tend le négatif de la photographie. Plus proche du rayonnement initial de la lumière. Le mystère reste entier, mais vous n'en avez jamais été aussi prêt.
Ce n'est pas un hasard si ce livre suit L'enfant qui disait n'importe quoi. Tout comme Bernard, Emilien s'enivre de la splendeur chamarrée du langage, il utilise le vocabulaire scientifique de la nomenclature des plantes et des insectes. Les utilise en tant que profération talismanique de conjuration du réel. Le fait que ces vocables soient surchargés de racines grecques invite à penser à quelques rituels dionysiaques perdus. Quels antiques sacrifices les taureaux enfuis de leurs prés évoquent-ils ? Emilien n'est-il pas un Thésée perdu dans le labyrinthe. N'abandonnera-t-il pas Edmée, telle l'Ariane désolée sur son rivage, parce que malgré son esprit de géométrie elle a tenté de l'éloigner du mystère de la mort minotauréenne. A défaut de coupes Emilien vide force verres de vin aux moments-clefs de l'action, à la fin ne fait-il pas le choix avec Fabienne de vivre littéralement d'amour et d'eau fraîche ?
Le titre en appelle à Mallarmé. Le roman peut-être lu comme le récit d'une folie collective. Douce. Toutefois destructrice. A lire comme un elbhénon érotique, l'infinité des filles, l'absolu de la jeune morte. L'inversion des pôles négativité-positivité se révélant nécessaire pour que la vie reste possible. La survie de la mort aussi. Il s'agit de donner de l'être au non-être. Poétiquement le parallélisme antithétique des parcours Rimbaud // Mallarmé s'avère des plus signifiants. Ces trois romans, Lumineux rentre chez lui, L'enfant qui disait n'importe quoi, L'azur, publiés successivement coup sur coup en deux ans sont à lire comme la signifiance d'un carrefour de trois voies convergeant vers la quatrième : la voie de la poésie. Que Dhôtel avait délaissée pour les pistes romanesques trente ans auparavant.
André Murcie. ( Novembre 2019 ).
1969
UN JOUR VIENDRA
ANDRE DHÔTEL
( Phébus / Avril 2003 )
Seul le hasard des acquisitions a fait que j'ai lu ce roman paru en 1969 juste après Le Couvent des Pinsons qui en est l'exacte résolution au sens alchimique du terme. L'on peut s'étonner de la circularité de l'écriture dhôtellienne, de cette reprise des mêmes thèmes traités selon un long affinement. Il suffit de savoir que la Sylvie du Couvent ( rien de religieux dans ce terme, juste la dénomination d'un lieu ) des Pinsons n'est que la résurgence d'Emilie l'enfant sauvage de La tribu Bécaille. A part qu'Emilie ne provoque – selon une vision bourgeoise – qu'heurs, malheurs et folie. Sylvie est toute entière en la tour d'ivoire de sa propre démence, inatteignable, pratiquement de l'autre côté de la ligne, sur la tangente, qui sépare l'Homme de l'Oiseau. Il est à noter que ce genre de personnage est toujours de type féminin. Et même que les filles possèdent toutes un peu ou beaucoup de ce sang sauvage. Il est d'ailleurs possible de se demander si celui-ci ne s'évacue pas lors de l'apparition du sang des règles. Comme si les filles au lieu de tuer le cochon à chaque automne se devait de se séparer de ce sang sauvage selon le calendrier lunaire et astartéen qui préside à cet écoulement rituel.
Chez les garçons la présence de ce sang sauvage produit d'autres effets. Leur monte à la tête. Le héros dhôtellien se révèle en ses premières années souvent simplet, presque crétin, au mieux un mauvais sujet, heureusement lorsqu'il grandit la coercition sociétale se charge de son éducation... Il n'y paraît peut-être pas en nos chroniques, mais la société joue un grand rôle dans le roman dhôtellien on peut les lire pour y retrouver les évolutions mentales et organisationnelles du déploiement de cette période que les économistes et les sociologues se plaisent à évoquer sous le nom de Trente Glorieuses. Un exemple très précis dans Un Jour Viendra : la création au centre de Flagny d'un bazar tel qu'il en fleurit à la fin des années cinquante un peu partout dans les provinces... Nous ne sommes pas loin de Les Rues dans l'Aurore où l'apparition d'un tel commerce est minutieusement décrit, le lecteur ne manquera pas d'autres analogies, le jeune héros désespoir de ses parents, le jeune héros innocent en butte à une enquête policière, et le jeune héros confronté à deux amours successifs... ici pour Antoine : Edwige et puis Clarisse. Les amours finies, si cruelles soient-elles sont des fragmences du monde dans lesquelles l'on peut échapper au devenir... Ce qui est terminé ne manque jamais d'advenir à tous moments. Dans la vie de tous les jours l'on appelle cela un amour de jeunesse. Mais dans un autre espace-temps...
Mais la société présente bien des attraits. Et dans Le Couvent des Pinsons et dans ce roman-ci, les jeunes filles et leurs aînées succombent aux sirènes de la richesse et de la bonne éducation. Les filles sauvages ont tendance à abdiquer alors que les garçons s'accrochent à une vision romantique des plus démodées. Et quand ils tentent de se ranger, ils retournent vite à leurs chimères ( nervaliennes ). Soyons juste, beaucoup de personnages féminins agissent ainsi faute de mieux, se rétractent souvent au dernier moment, restent du bon côté de la ligne de partage. Se prévalent toujours de la pureté de leurs sentiments, même la belle Irène qui assume la vénusté de ses attraits et de ses désirs.
Clarisse est le type-même de la sauvageonne. Nous la voyons naître et grandir. Une enfant terrible pratiquement abandonnée qui n'en fait qu'à sa tête, des yeux emplis de haine, une présence fantomatique, mais que sa mère récupère pour une vie pépère en Grèce. Devient une charmante jeune fille. Bien éduquée. Elle reviendra. Mais à la fin du roman, Antoine l'attend encore. Un jour viendra. Car le roman est un roman d'annonciation. Le futur du titre le prouve. Antoine n'a qu'une preuve de son retour – l'image d'une Madone qu'il lui avait offerte et qui fait signe. Une Madone, mais pas la Sainte-Vierge. Celle-ci n'est nommée qu'une seule fois, très rapidement hors de toute circonstance érotique précise, dans Le Couvent des Pinsons. Dans ses errements les plus solitaires Clarisse n'oublie jamais la messe du dimanche. Ici affleure l'arrière-fond du christianisme de Dhôtel, mais l'on se demande si sa vision de la féminité ne serait-pas plutôt une résurgence de l'antique Grande Déesse...
André Murcie. ( Juin 2019. )
1970
LA MAISON DU BOUT DU MONDE
ANDRE DHÔTEL
( Editions Horay / 2005 )
Entre les deux mon cœur balance. Pour que la situation soit plus nette Florent le héros est débarrassé de tout engluement sociétal, habite dans une maison perdue en pleine campagne. Pas d'intrigue donc. Sera remplacée par un conte. Celle d'une légende d'une mystérieuse chaîne-bracelet qui échappe à tous ses propriétaires... Une légende qui devient mensonge et puis réalité. En deçà de cette histoire abracadabrante le héros n'en poursuit pas moins son chemin qui le mène vers l'élue de son cœur. Nous sommes chez Dhôtel, ne l'oublions pas. Donc rien ne saurait être simple. C'est même double. Une fille, c'est bien. Deux, c'est plus embêtant. Ce n'est pas tout à fait une question de choix, plutôt la nécessité de reconnaître la bonne. Ce qui n'est pas toujours facile. Surtout qu'ici l'une se prénomme Laure et l'autre Apolline, toutes deux sous le signe de l'ambiguïté delphique. D'autant plus que la jolie petite chaine s'enfuit de vos doigts avec la fluidité du serpent... Un dédoublement embêtant. D'autant plus que celle qui semble la vraie devient subitement habitée d'un fort ressentiment envers notre tourtereau.
Ce paragraphe embrouille la donne. Y en a une troisième. Mais avec Clara c'est clair comme de l'eau de roche, son amoureux la retrouvera. Se retrouveront, se reconnaîtront. Se marieront. Enfin une histoire qui finit bien. Si l'on veut, parce qu'aussitôt en ménage le chevalier-servant se retrouve pieds et poings liés auprès de sa blonde. Certes il fait bon chez eux, mais notre ancien vagabond regrette un peu ses pérégrinations antérieures. Mais comme il n'est pas le principal héros du roman, l'on n'en saura pas plus.
Florent n'est pas au bout de ses difficultés. Alors que rien ne s'oppose à ses amours avec Laure, celle-ci lui fait subir le même traitement que Laudine inflige à Yvain avant de se rendre à lui, deuxième fois que les schèmes de Chrétien de Troyes transparaissent dans l'univers dhôtellien. Lui fait le coup du faux mépris et de la fausse honte. La demoiselle de chair et de rêve se mérite. Mais pourquoi au juste. Sans doute serait-il trop facile de le mettre au compte de l'hystérie fémininiste.
André Murcie. ( Mars 2019 ).