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  • SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 10

    SUITE DHÔTELLIENNE 10

     

    1987-1991

    DERNIERS ECRITS

    CAHIER ANDRE DHÔTEL N° 16

    ( La Route Inconnue / Décembre 2018 )

     

    André Dhôtel publia Lorsque Tu Reviendras son dernier roman en 1986. Jusqu’en 1991, année de sa disparition, il n’en continua pas moins à écrire et à faire paraître quelques nouvelles. Exceptionnelle longévité créatrice lorsque l’on pense que les dernières années de sa vie un Victor Hugo vécut quasi-exclusivement sur l’édition de ses inédits et ne produisit entre 1880 et 1885 aucun texte qui infléchît quelque peu la portée générale de son œuvre. Il est loin d’en être de même pour André Dhôtel. Nous parlerons plus tard de son très curieux et ultime projet, cet Embarras des plus embarrassants qui bouscule quelque peu la stricte et traditionnelle appréhension littéraire.

     

    CONTES

    Personne ne l’ignore André Dhôtel a beaucoup écrit pour les enfants. Le pays où l’on n’arrive jamais qui le rendit célèbre a été maintes fois publié dans des collections dites de jeunesse. La même mésaventure est survenue à Henri Bosco et à L’enfant et la Rivière. Les éditions Casterman ont par exemple compté à leur catalogue La plus belle main du monde et Le Robinson de la rivière manifestement destinés à un jeune public. Prévenons le lecteur ces treize textes réunis sous ce titre de Contes ne sont pas d’une lecture facile. Rien à voir avec des récits légers, souriants et primesautiers. Des Contes oui, mais alors philosophiques, à la manière de ceux de Voltaire, avec cette nuance de taille, qu’ils n’ont pas été composés avec la verve virevoltante de l'auteur du Candide, mais plutôt avec l’implacable logique de la plume de Wittgenstein. André Dhôtel n’a pas été professeur de philosophie pour rien.

    Ce ne sont pas des histoires mais des résolutions mathématiques. La problématique des rencontres amoureuses est dégarnie de toute juteuse chair évènementielle, notre romancier s’est débarrassé de toutes circonstances, a creusé jusqu’à l’os théorique. Les personnages mis en scène ne sont que des valeurs interchangeables, ni l’x ni l’y, mais souvent Germain et Eléonore. A défaut de Roméo et Juliette, d’Adam et Eve, de Tristan et Iseut, ajouterons-nous. Rencontres résolument équationnelles. Saisies en la nudité - de leur double espace, de leur duelle impasse - spatio-temporelle.

     

    NULLE MERVEILLE

    Met en scène de la destinale improbabilité de toute rencontre. Le hasard de toute synchronicité ne serait-il pas le plus grand de tous les mensonges. Mais si tout est mensonge, tout mensonge n’est-il pas sa propre réalité mensongée. Est-il possible qu’un mensonge soit ontologiquement une vérité mensongère. Ce qui est sûr dans cette histoire c’est que le titre est peut-être encore plus mensonger que le texte, en le sens qu’il égalise à zéro le résultat résolu. Question subsidiaire : par quelle inadvertance le temps théorique peut-il coïncider avec l’abstraction temporelle. Faudrait-il en conclure la nullité de lieu ?

     

    L’ABSENCE

    L’une et l’autre Une + un ne forment ni un, ni deux, ni trois, ni zéro. Le résultat est incompréhensible. Un peu comme l’espace que vous occupez. Lorsque vous le videz de votre présence, de quel vide est-il la présence constituée, de la vôtre ou du sien. Un espace vide n’est-il pas égal à zéro comme un ensemble mathématique vide. Mais si x = 0, 0 n’en n’est pas moins égal à x puisque x ne serait jamais égal à 0, s’il n’était pas x. Cela ne signifierait-elle pas que toute présence amoureuse est fondée sur sa propre absence, que toute communicabilité de deux êtres réside en leur incommunicabilité foncière. L’idée serait-elle dépourvue de toute concrétude existentielle. Reste une question que le texte feint d’omettre de poser : pour une éternité de combien de temps. La réponse est entre les lignes.

     

    INONDATION

    Ce n’est que le troisième conte de la série mais en son début il paraît reposant. Commence comme ces idylles prévisibles chères à André Dhôtel, l’on se doute bien qu’Isidore et Orphise vont tomber amoureux. Ce qui ne manque pas de se réaliser. Quand une jeune fille porte un si beau prénom, si mythologiquement chargé, l’on pressent qu’elle finira par se retourner sur ce don d’Isis qu’est Isidore. Nous ne sommes pas au bord du Nil mais en pleine campagne française, en zone inondable. Reste que nos deux amants ne sont en aucune sorte séparés, au contraire réunis pour toujours. Que voulez-vous toutes les histoires ne se terminent pas toujours mal, certaines finissent bien, mais cela n’a aucune importance, les trajectoires humaines ne se définissent pas sur l’échelle de la commune moraline. Il faut savoir lire plus loin que le bout des lignes.

    Il est des textes qui sont plus faciles à lire que d’autres. Pour celui-ci, il suffit de remonter à son origine. Le Conte est celui d’un serpent à deux têtes. Chacune porte un nom, mais avant de les nommer il s’agit d’abord de mieux examiner le lieu. Nous ne sommes pas un champ d’asphodèles mais au milieu d’un cercle - on aimerait le qualifier de magique, restons sérieux - un parterre naturel de fleurs agrestes, de simples séneçons par exemple. Ces fleurs que selon ses caprices l’inondation couve et découvre. Lorsque les eaux se retirent elles surgissent comme avec un plus grand éclat. Orphise et Isidore sont ces fleurs qui s’apparaissent l’une à l’autre dans la splendeur de leur apparition. Ainsi va notre appréhension du monde enclos dans sa banalité existentielle, mais parfois nous prenons conscience de sa présence au travers d’un mince détail, un caillou que le soleil reluit, une brindille que la brise balance. L’univers fait signe, il est nécessaire de se trouver au bon endroit. Au bon moment. Sans quoi le monde n’est qu’un amas indistinct dépourvu de toute signification. Que par cette rencontre propitiatoire il prenne sens ne doit pas nous gonfler d’orgueil et nous pousser à penser que nous sommes porteurs d’un Destin grandiose et exceptionnel.

    Je vous ai promis les noms des deux têtes de la mini-hydre du paragraphe précédent. Aristote est le nom de la première. Du stagirite nous relirons son dialogue De l’Âme. C’est par ce mot que le maître d’Alexandre désigne cette force vitale et primale qui pousse les choses ( inertes ou vivantes ) à quitter le non-être pour l’être. Une leçon de modestie à méditer : la fierté de notre apparence repose sur la viduité esseulante de notre origine. Selon Dhôtel l’amour ne serait que la prise de conscience de cette charge de solitude qui nous incombe. L’amour creuse la tombe de notre désespérance êtrale mais suprême consolation nous sommes deux à la partager. Le deuxième occiput ne porte pas un nom moins prestigieux : Platon n’est pas un fond de culotte philosophique. La leçon du Maître se comprend sans difficulté, vous ne réaliserez votre existence que si vous passez par le filtre de l’image idéale qui la vivifiera de sa forme. Pour comprendre leur limitation amoureuse Orphyse et Isidore ont besoin de se conformer à l’image de la fleur. Atlas, herbier et rituel, disait Mallarmé, car nous fûmes deux, je le maintiens.

    A plusieurs reprises Dhôtel mentionne la présence de chrysanthèmes, ces rameaux d’or que l’on dépose sur les tombes des morts.

     

    VISION

    L’introduction de ce conte nous éloigne des sommets philosophiques. Nous pataugeons dans les marécages la petitesse humaine : fierté masculine et perfidie féminine. Le couple primordial remplacé par le trio infernal du théâtre de boulevard. La question est toutefois d’importance : est-il possible d’échapper à son destin. Celui-ci n’est-il pas le simple résultat logique des accointances existentielles. Vous avez davantage de chance de tomber amoureux de votre voisin que d’un autre être humain résidant à vingt mille kilomètres de votre domicile. La rencontre des deux garçons ne tournera pas au combat de coq. D’abord ils se ressemblent trop, n’ont-ils pas tous les deux cueilli les mêmes fleurs pour le simple fait que normalement selon les lois de la botanique elles ne devraient pas cohabiter. De quoi embarrasser Berthe au plus haut point. Rappelons qu’Embarras est le titre de la toute dernière œuvre inachevée de Dhôtel.

    Berthe n’eut pas à s’encombrer d’un choix cornélien. Ni d’une passion racinienne. Un simple souvenir d’enfance, une réminiscence platonicienne. Et hop, tout d’un coup tout se brouille et s’illumine. Enfants ils ont déjà ramassé des fleurs dans cette prairie ensauvagée, ce lieu déshérité fait irruption en eux, Heidegger parlerait d’éclaircie, Dhôtel emploie le mot de déchirure, ils sont dans le même ici et maintenant avec l’amant concurrent qui tient encore la chandelle de l’Être et désormais définitivement hors-jeu, et en même temps dans le retour à l’avant initial de leur prime rencontre qui les submerge et les relie beaucoup plus profondément que leur arbitraire liberté. Une espèce d’éternel retour en marche arrière. Un peu comme si le temps se décalait quelque peu du lieu prairial et que s’installait une espèce de dichotomie spatio-temporelle dans laquelle désormais, inexplicablement et à l’insu de tous, ils habiteraient et vivraient, maintenus en une étrange solitude partagée, jusqu’à leur mort.

     

    PERSONNAGES

    Nos deux héros ne possèdent même pas de prénom. Un cas d’école jésuistique. Et pourtant ils arrivent sans difficulté dans le pays où l’on n’arrive jamais. Parviennent dans le nulle part mythique dhôthelien. Avec une facilité déconcertante. Dans l’horizon d’une prairie chacun d’eux aperçoit des fleurs qui n’y sont pas. Les deux amoureux obtiennent ainsi la preuve qu’ils recherchent, que leur amour existe en quelque sorte au-dehors d’eux. Tout comme existe un espace en-dehors du lieu qui l’occupe. Si la flèche cruelle de Zénon ne traverse pas la distance qui la sépare de sa cible, ce n’est pas parce qu’elle n’en a pas le temps, c’est parce que l’espace du lieu où se déroule la compétition métaphysique lui manque.

    Le premier paragraphe ne conte que l’évènementiel extraordinaire. Reste encore à survivre quand vous avez réalisé en pleine jeunesse l’exploit de votre vie. Nos deux amoureux se contenteront d’une petite vie sans envergure. Vont où les évènements les portent. N’ont pas de plan de carrière. Aucune extraordinaire conjoncture ne leur permettra d’atteindre honneur et fortune. De simples existences de toute banalité. Ce qui n’empêche pas que l’on s’écarte d’eux, on se méfie, marchent dans une gloire ignorée qui les retranche du monde.

    Mais il y a un troisième étage à la fusée dhôtellienne. La plupart de ses romans s’arrêtent au paragraphe précédent. Mais l’écrivain prend la plume directement. Nous désigne ses héros à la façon d’un instituteur qui de sa baguette commente les portraits de Louis XIV et de Napoléon affichés sur la frise historique. Nos deux amoureux ne sont plus que des images, échappées du monde formel et idéal platonicien, condamnées par le démiurge professoral à se mouvoir dans notre monde d’ici bas. Jouent dans la vie leur propre rôle qu’ils refusent d’endosser puisqu’ils n’en épousent aucun. Sont comme des pantins dans un théâtre d’ombre. Ils sont dépourvus de toute existence, mais ils deviennent par la magie littéraire, des exemples incandescents.

     

    APPARITION

    Les filles sont parfois cruelles. Eléonore a congédié Germain. Dans le secret espoir que désespéré il commette une grosse bêtise. Mais il ne se passe rien. Germain ne pense plus à elle. Dépitée elle se résout à l’apostropher alors qu’il est absorbé par l’insipide paysage d’une ligne de chemin de fer bêtement vide. C’est la prégnance de ce vide qui les réunira. A force d’exister les choses ne sont plus. Elles ne font plus partie de l’étendue du monde. Elles n’en sont qu’un fragment, étranger aux mille autres fragments qui le composent. Le monde n’est qu’un conglomérat de fragmentations solitaires qui n’entretiennent aucun rapport entre elles. Pour Germain et Eléonore, l’amour fut un refuge, désormais ils pouvaient se rassurer d’avoir uni d’une manière irrémédiable leurs deux misérables fragmences en un éclat indubitable.

     

    L’ABSENTE

    Germain se lamente, elle est partie. Il tente de ressaisir son souvenir d’elle dans les lieux où il connut le bonheur. Mais les lieux s’en moquent. Le caillou ne se soucie pas d’avoir été foulé par la grâce de son pied. La pierre est seule, tous les objets du monde sont enfermés dans une solitude absolue. Et Germain n’est guère mieux loti que la plus humble des herbacées. Il est et sera tout aussi seul, le jour où elle reviendra. Mais maintenant il est conscient de cette effroyable solitude qui sépare les êtres. Il n’a plus qu’à attendre le miracle de sa venue. L’espoir fait aussi bien vivre que mourir, ajouterons-nous.

     

    FIDELITE REVOLTANTE

    Ils s’aiment. Ne sont-ils pas heureux ? Non. Incapables de se quitter leur vie devient d’une insupportable monotonie. Trop de bonheur tue le bonheur. Peut-être la nouvelle la plus désespérée du recueil. Nul amant caché dans l’armoire. Qui pourrait venir ? Sinon des êtres innocents qui ne savent rien de la nullité du monde et qui n’en continuent pas moins de vivre selon leur native illumination. Ces personnages hors du commun portent un nom : ce sont les enfants. Mais cela règle-t-il le problème ? Eux aussi vieilliront.

     

    NOUVELLE VUE SUR LE MENSONGE

    Germain est insatisfait de l’amour fidèle d’Eléonore. Qui ne veut que ce qu’il veut. La vie en devient monotone. Nos deux amants se disputent sans cesse. En vain, puisqu’ils sont d’accord. Jusqu’au jour où Eléonore avoue l’inavouable : dire oui, dire non, n’influe en rien la marche du monde qui va de guingois. Comprenez, qui n’existe pas en son entièreté. L’amour n’est ni vrai, ni faux, juste une présence, un absolu des plus circonstanciels.

     

    GLORIEUX MENSONGES

    Il existe deux choses : le monde et notre pensée du monde. Leur coïncidence est des plus compromises. Dans sa solitude Germain imagine la jeune fille idéale. Lorsqu’il la croisera, il n’en croira pas ses yeux. Lorsqu’elle viendra à lui, qui sera-telle, la circonstancielle Eléonore de chair et de sang, ou la fleur absolue de ses pensées. Souvent lorsque nos bras se referment sur un corps palpitant nous ne caressons que notre rêve.

     

    INEXISTENCE

    Le serpent se mord la queue. L’auteur se parle à lui-même par l’intermédiaire d’un lecteur avide de savoir la suite de l’histoire commencée. Le vécu ne lui fournit aucune inspiration. Que deviennent donc ces êtres théoriques de papier que sont Germain et Eléonore. Rien de plus que cette charmante jeune fille imaginaire qu’il a créée de toutes pièces et qui désormais hante son esprit. Dont il attend le miracle de l’advenue. Car c’est ainsi que cela se passe dans la vie.

     

    LE TROISIEME NOM

    Non pas le nom de celle qui fut là Maria, et de celle qui repartit : Marika, mais celui de Maraki, celle qui n’était pas présente chez les deux autres, car autres qu’elle, idéale, attendue en vain durant trente ans. Qui ne viendra pas. Pas ici, mais là.

     

    L’ECHAPPEE

    L’émerveillement de la rencontre amoureuse. Faribole ! Aurélien n’a jamais été captivé par la présence de Victorine dans son entourage. Le jour où il se rend compte de la mystérieuse charge de la jeune fille, pas de chance elle est en train de s’éloigner. Mais peut-être la remarque-t-il parce que justement elle est en train de quitter les lieux. Une étrange corrélation se fait alors dans le cerveau d’Aurélien. N’existe-t-il pas une bizarre similarité avec le fait que si on examine avec attention un paysage des plus banals l’on a l’impression qu’il ne colle pas totalement avec l’espace qu’il occupe, comme s’il cherchait à s’échapper du lieu dans lequel il prend place.

    A leur prochaine rencontre les voici amants pour toujours. Ce n’est pas qu’ils éprouvent une sincère admiration réciproque pour leur personnalité. Non, se reconnaissent dans le simple fait qu’ils ont conscience que leur existence repose sur cette sensation physique que leur vie ne remplit pas tout à fait le lieu qu’elle occupe, comme un verre rempli à sur-bord qui ne demande qu’à s’écouler, qu’à se vider. L’amour reposerait donc sur cette possibilité d’écoulement hors de soi-même, autrement dit sur rien ? Un véritable miracle ? Un véritable miracle !

     

    Nous sautons la partie centrale du livre composé de poèmes que nous reverrons dans notre chronique d’Embarras, pour nous reporter à celle intitulée Autres Textes. Qui regroupe quelques écrits qu’une courte préface de qualifie, faute de mieux, de philosophiques. Des espèces de contes dont l’argument aurait été négligé. Un peu comme une fable de La Fontaine dont il ne resterait que la ‘’ morale’’.

     

    DURAND ( SOUVENIRS )

    Pas de couple. Un seul élément, le masculin, passé au microscope de sa propre présence au monde. Durand est l’être le plus banal que vous puissiez connaître. Aucun trait manifeste, hormis celui de collectionner des revolvers et des bracelets-montres, ce dont il ne se vante guère. Notons toutefois que ces objets sont des boites à mort ou à temps. Mais Durand est fascinant. Ni son existence, ni sa conversation n’offrent pourtant de grands attraits. Imaginez un Monsieur Teste qui ne pense pas et vous aurez l’étendue de l’inanité de cet être théorique. Durand se contente d’être ce qu’il est, un tout petit morceau de l’univers, ni pire ni mieux qu’un caillou ou un arbre. Peut-être le sait-il, ce qui est sûr c’est que celui qui regarde attentivement Durand en prend conscience. Mais un caillou est-il conscient qu’il est un caillou, ou se contente-t-il d’être son état, sans savoir qu’il s’agit d’un état de caillou. ( Heidegger dirait un étant de caillou).

     

    L’AILLEURS

    Les anciens qui n’avaient pas lu Freud disaient que les rêves ne se formaient pas dans notre tête avec nos résidus psychiques, ils les décrivaient comme des nuages d’ions particulièrement subtils qui parcouraient le monde en toute liberté, parfois ils entraient dans votre caboche et alors vous rêviez. Vous êtes ici devant les portes d’ivoire nervaliennes, André Dhôtel réfléchit sur sa pratique d’écrivain : il a passé son temps à forger en ses chroniques fabuleuses des histoires que vous pouvez juger palpitantes ou abracadabrantes. Là n’est pas le sujet. Il faut les concevoir comme des attrape-rêves ou mieux encore comme des nuages d’atomes en goguette qui parfois, par hasard quasi-divin, entrent en contact, et révèlent ainsi, avec d’étranges trames structurelles de l’univers que nos sens élémentaires sont incapables de percevoir par eux-mêmes. Un peu comme la flamme de la bougie trahit l’encre sympathique invisible à votre œil.

     

    RUPTURE

    Un gouffre incommunicable sépare les êtres. Prenons l’exemple dhôtellien type : en une friche quelconque un jeune homme rencontre une jeune fille. Comment l’aborder. Cette opération est impossible. La jeune fille est au fond de l’abîme de sa propre présence par le simple fait qu’elle a pris conscience de l’abîme de toute présence. Il est inutile de lui montrer telle fleur ou tel caillou, car elle ne perçoit que l’abîme de leur présence. Autrement dit que toute présence au monde culmine dans sa propre absence à ce même monde qui n’est qu’une commode nomination qui dispense de vous livrer à l’infinie énumération de la présence du monde qui n’existe pas en tant que monde.

    Revenons à notre stratégie amoureuse. Cette fille remplie d’absence vous ne lui révèlerez votre présence qu’en vous absentant, passez devant elle, faites quelques pas et retournez-vous. Alors peut-être se retournera-t-elle. A vous de jouer, même si les jeux sont déjà faits.

     

    L’EXIL

    Texte très court qui est en quelque sorte la suite logique du précédent. Dans lequel l’amour est né. Mais l’esprit humain est ainsi que sitôt qu’il a découvert une chose, il lui faut la désigner par un autre mot. Ce mot qui nous raconte que l’amour n’est que la sensation du vide et du rien, sera Exil. Mais exil de quoi, de qui, comment ? Dhôtel s’arrête-là.

     

    ( SANS TITRE )

     

    Rédigé en janvier 1991, Dhôtel est mort en juillet 1991. Elle lui donne rendez-vous. Sans préciser l’endroit. Le lieu porte pourtant un nom : celui de nulle part. Le professeur de philosophie pointe le bout de son nez : le ''je suis'' cartésien n’est-il pas situé hors de tout lieu géographique. L’ailleurs philosophique par excellence. Le sujet phénoménologique se veut au plus près de l’objet qu’il étudie, mais l’objet le plus près de moi, n’est-ce pas le moi lui-même et par delà ce moi cette pensée du moi qui me permet de poser le moi nulle part en tout lieu du monde. Ce qui ne nous arrange guère pour nous rendre au lieu de notre rendez-vous. Mais faut-il vraiment y aller ! Zénon d’Elée ne nous a-t-il pas prévenu que nous ne bougeons jamais, même pas d’un quart de pouce. L’ailleurs, le Nulle part, et le moi, sont-ils une seule et même chose ! Et l’Autre, le désir immanent émanant de moi-même vers cette absence que je suis. Vertige abîmal de l’amour. Au bord du précipice, prenez garde de ne pas tomber. Le doux Dhôtel vous y pousse toutefois de toute son œuvre, même s’il n’est pas dupe de l’abîme amétaphysique en lequel se résout et culmine la profondeur de la chute des corps et de l’esprit. Dhôtel, le grand perfide.

    André Murcie.

     

    EMBARRAS

    ANDRE DHÔTEL

     

    Une œuvre par essence embarrassante. Qui tient aussi bien du projet d’œuvre-totale wagnérienne que de l’opérette désopilante. La dernière farce et attrape dhôtellienne. L’auteur nous quitte sur un ultime pied de nez. Si c’était un champignon ce serait une trompette de la mort, revêtue de l’orange incendiaire de l’annamite phalloïde. Vous ne pouvez pas vous plaindre que vous n’avez pas été prévenus.

    A beaucoup, les romans et la poésie de Dhôtel apparaîtront comme empreints d’une certaine vieilloterie littéraire, des thèmes d’un autre âge, d’avant l’apparition de la modernité, une espèce de romantisme du quotidien quelque peu délavé. Et pourtant Dhôtel n’a pas hésité à laisser adapter certains de ses récits à la télévision, ni répugné à écrire des pièces pour la radio.

    Mais avec le livret d’Embarras c’est un peu Pompon les Carillons. Le texte mêle extraits de contes et de poèmes, il devait être récité, parlé et chanté, avec adjonction de musiciens et agrémenté d’une chorégraphie de Dominique Delorme. Les décors peints étaient de Marie-Hélène Castier qui était aussi chargée de la mise en scène. France Dhôtel, la petite-fille du poëte qui repose à ses côtés dans le cimetière de Provins, cheville ouvrière du projet, composa la musique de cet ensemble protéiforme qui ne fut jamais réalisé. Il fut publié en 2008 un coffret à tirage limité avec le texte et les dessins d’André Dhôtel, la partition de France Dhôtel et un CD de sept minutes : lecture du poème Regard par France et passage musical - cordes et voix - censé terminer le spectacle. J’ai eu entre les mains, chez un bouquiniste, un exemplaire de cette publication, trop onéreux pour ma modeste bourse, et me contenterai donc de ne chroniquer que le livret reproduit par l’association La Route Inconnue pour accompagner la parution du précieux Cahier André Dhôtel N° 16.

     

    LE LIVRET

    Constitué d’extraits des Contes et de poèmes. Pour les premiers l’on y retrouve Germain, Eléonore, Victorine. L’extrait permet l’abstrait. La problématique est encore posée plus théoriquement que dans le semblant de scénario contenu dans les Contes initiaux. Dans une historiette amoureuse ce n’est pas l’amour qui est important, mais la possibilité de la rencontre. Il est une manière simple d’expliquer la chose : cela Dhôtel l’a appelé le hasard fabuleux. C’est le nécessaire de l’écrivain : pour conter une histoire d’amour, il est impératif que les deux protagonistes se rencontrent. Mais restons sérieux, quand on ne croit pas au destin et que l’on écrit noir sur blanc que les objets épars de l’univers sont isolés en eux-mêmes et dans l’impossibilité de se rencontrer puisqu’ils sont auto-enfermés dans une solitude irrémédiable, que dire de plus !

    Pour vous en échapper vous n’avez que deux solutions philosophiques : Parménide accompagné de son homme de main Zénon, ou alors Berkeley. Dhôtel nous expose son bricolage philosophique à lui, abstrus et subtil, en confie l’explication à la verroterie de sa poésie. De haute métaphysique. Qui se méfie de l’alexandrin mallarméen. Ainsi dans la longue suite des Chants 1 à 10 proposée dans le Cahier André Dhôtel N° 16, le lecteur ne manquera pas de dévoiler le poème Vieille chanson du jeune temps de Victor Hugo, remanié sous forme d’apologue qui font davantage appel au premier livre des Fables de La Fontaine qu’à la bouche d’ombre révélatrice hugolienne.

    Le premier vers du premier poème donne le ton, celui de Critias, ‘’ Il n’y avait rien’’. Même pas le vide. Car quand il n’y a rien au début de l’histoire, vous ne pouvez même pas compter sur le Dieu créateur de la Genèse. Vous n’avez plus qu’à attendre - sans y croire - que quelque chose arrive. Et évidemment quelque chose arrive : l’amour où l’on n’arrive jamais. D’où la terrible solitude qui sépare et réunit les amants. Qui sont bien obligés de s’en contenter, l’amour rend les fous heureux et comme l’énonçait clairement le titre d’un roman de Dhôtel, un jour viendra. Les promesses rendent les fous joyeux. Mais vous n’êtes pas obligés d’y croire, que vous, de cette histoire, vous soyez lecteur ou protagoniste. Et peut-être même écrivain. D’ailleurs quand cela arrive dans la vraie vie ( celle que Platon définissait comme la fausse ) l’on en est bien embarrassé. Pour Dhôtel c’est à ce moment qu’il se dépêchait de terminer son roman. Un peu comme quand vous freinez à mort sur une autoroute pour éviter une collision malencontreuse. Oui mais là, il faut bien continuer l’histoire puisque c’est exactement le sujet du livret. Là où la prose est à la peine, la poésie se charge de terminer le travail. Une poésie rythmiquement boîteuse qui n’a plus que n’importe quoi à relater puisque l’histoire est sans queue ni tête car rappelons-le ce qui était du domaine de l’impossible est tombé dans le champ du possible réalisé. Imaginez un truc aussi stupide qu’un coup de dés qui abolisse le hasard. Il est sûr que hormis l’y taire il n’y a rien à faire.

    Reste une solution : déclarer que ce qui arrive n’a pas de cause. Donc totalement imprévisible. Mais ce genre d’assertion est dangereuse, elle commet deux meurtres en s’énonçant, songez qu’elle éradique d’un trait de plume aussi bien le Dieu de la Bible ( pas vraiment une grande perte à notre sens ) et Aristote ( ce qui nous paraît plus embêtant, voire plus embarrassant ). Que voulez-vous, il faudra faire sans.

    Supprimez les deux ordonnateurs, au-delà et en-deçà de toute logique, de toute vérité, de tout mensonge, il ne reste que le chaos informel. Il faudrait un Orphée pour remettre un semblant d’ordre dans tout cela. Dure tâche pour l’humble poésie. Faudra tout de même bricoler une explication du genre : l’Eternel Retour des choses qui n’ont jamais été.

     

    Dhôtel tire sa révérence, sans tambour ni trompette, sur cette dernière visée. Nietzsche n’y avait pas pensé. Un coup d’éclat.

    Passez Pompon les carillons, les portes sont fermées.

    André Murcie.