AU HASARD DHÔTELLIEN ( 8 )
...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...
2020
LA LITTERATURE ET LE HASARD
ANDRE DHÔTEL
( Fata Morgana / Septembre 2015 )
Entre 1942 et 1945, André Dhôtel assemble sur huit cahiers d'écolier et nombre de feuilles volantes un ouvrage théorique qui n'aboutira pas à partir desquels Philippe Blondeau s'est attelé à établir un texte cohérent afin de le présenter aux fervents lecteurs de Dhôtel. A lire cet ouvrage l'on comprend aisément pourquoi l'écrivain l'a abandonné en rase campagne. L'ensemble est décevant. Dhôtel reste trop près de son sujet ce qui est d'autant plus gênant qu'il a du mal à le définir clairement. Philippe Blondeau décrit avec précision les évènements qui ont dû le décider à se lancer dans cette aventure avortée. Sur la fin, sans doute l'auteur de Les rues dans l'aurore s'est-il aperçu qu'il traitait et cernait son sujet avec beaucoup plus de maîtrise dans ses romans que dans ses réflexions théoriques. Nous possédons notre explication de cet échec dhôtellien. Il nous semble résider en sa trop grande proximité avec la pensée de Jean Paulhan, et ce hiatus qui s'est installé entre les deux hommes, l'un qui n'était qu'un faiseur de rois ( littéraires ) à la pensée asséchée réduite aux artifices du langage et l'autre un véritable créateur porteur d'un monde intérieur et d'une véritable vision séminale. D'ailleurs dès le deuxième chapitre Dhôtel se hâte de dresser les prémices d'un roman à la Dhôtel, décor, personnages, héros. Il ne va guère plus loin, ce n'est guère le lieu, aussi se contente-t-il de revendiquer son droit à la paresse en tant que l'expression naturelle d'une chose à être ce qu'elle veut être.
De la solitude de l'écrivain l'on passe au prolétariat des lecteurs. Pas une classe sociale unifiée, des individus, des solitaires en leur genre. Dhôtel se met pratiquement directement en scène pour l'occasion, avec un groupe de jeunes gens il part recueillir les réflexions d'un vieux sage, selon lequel l'enfant réagit sur des situations types qu'il peut revivre dans le jeu, si les situations sont stéréotypées, l'écriture l'est aussi. Il advient un moment où l'enfant-lecteur reconnaît à certaines expressions qu'il va débouler dans la scène qu'il abordera quelques pages après. Les dieux aussi ne sont que convention. Dhôtel introduit la notion de merveilleux qui est la preuve de l'existence du divin, car si les conventions littéraires peuvent le nommer, il faut que le merveilleux du divin agisse de lui-même dans la littérature et cette dernière, actée par le divin, est la preuve que le divin existe.
Face au divin comment la littérature peut-elle marquer son indépendance tout en établissant la preuve de sa sujétion religieuse. Grâce au hasard. La manifestation du hasard est la double preuve souhaitée. Comment la manifestation d'un désordre indépendant du divin peut-il être la reconnaissance du divin ? L'aporie est redoutable. Dhôtel la contourne, chez lui la manifestation du hasard équivaut à une répétition d'improbables coïncidences, ce qui prouve bien que le hasard est en quelque sorte manipulé par le divin. Raisonnement empreint d'un certain tautologisme appliqué à lui-même.
Comment le hasard se manifeste-t-il dans la nature. Par le fait qu'il n'y a pas de finalité biologique. Tout être développe des possibilités sans savoir à quoi elles pourraient lui servir. Un jour ou l'autre une de ces nombreuses possibilités développées pour ainsi dire gratuitement permet une adaptation au réel qui deviendra en quelque sorte sa marque de fabrique. Ainsi Darwin explique-t-il que les espèces qui prédominent sont celles qui ont engendré des individus différents car elles sont capables de survivre, grâce à la permanence d'un certain nombre de sujets adaptables, par exemple à une nouvelle variation climatique. Dhôtel a manifestement lu le traité De L'âme d'Aristote, qui pose la liberté entéléchique de l'être à devenir ce qu'il veut être en dehors de toute cause divine. Dès lors Dhôtel effectue une superbe pirouette en envisageant la rencontre de deux hasards comme la preuve de la divinité du hasard. La nature est sans but ni providence. Son intrication est soumise au seul hasard. Celle-ci est une succession de miracles. Ces miracles ne proviennent pas du divin mais sont la preuve de la présence de ce divin.
Comment concilier la liberté de l'individu et la loi divine. ( Dhôtel n'hésite pas à désigner le Dieu chrétien. ) L'homme ne possède que deux solutions à ce problème : la méthode qui consiste à mettre au point – pour les suivre - des lois explicatives, la magie qui admet que le hasard peut-être vaincu c'est-à-dire confirmé par des rituels totalement hasardeux et illogiques.
Le problème c'est celui de l'écrivain et la rencontre hasardeuse avec son public. C'est ici que Dhôtel évoque Mallarmé, non pas le théoricien du Coup de dés, mais en tant que poëte et prosateur séparé de son public par la trop grande concentration de son écriture. Cette césure entre les écrivains et les lecteurs serait-elle la faute d'un langage quotidien corseté par une utilisation grammaticale et administrative qui éloigne les seconds des recherches des premiers. Dhôtel le romancier défend ici son pré carré et donne ainsi une explication à la transparence de son style. Il s'oppose aussi à un autre ardennais célèbre, ce Rimbaud anarchiste qui, par mépris des hommes acceptants les normes sociales et langagières, détruisit les formes séculaires de la poésie pour finir son existence en une vie qui ressemblait beaucoup à celle de ses contemporains qui avait motivé sa révolte. Un coup d'épée dans l'eau. Comment Rimbaud aurait-il pu être sauvé si ce n'est pas l'obtention de la grâce divine. Cette intervention divine serait l'anti-hasard littéraire et existentiel par excellence.
Tout un chapitre consacré aux Fleurs de Tarbes ouvrage dans lequel Paulhan s'élève contre les écrivains qui s'affranchissent des règles communes de la stylistique, il leur préfére ceux qu'ils nomment les Rhétoriqueurs qui tendent à respecter les règles séculaires dans la démarche desquels s'inscrit Dhôtel. La question peut être résolue autrement : le langage excède la pensée, cela irriguera les tentatives expérimentales de la poésie formaliste.
Avant-dernier chapitre : Le roman de la poésie : titre savoureux pour le poëte Dhôtel qui écrivit quarante romans et trois recueils de poésie ! Etrange parti-pris dhôtellien, qui se prétend mauvais poëte et qui plaide pour une espèce de poésie du pauvre à ras les pâquerettes, mais l'on sait que pour lui la moindre des pâquerettes est aussi importante que l'ensemble de la littérature. C'est quand l'assiette tombe que le jongleur lui octroie une importance qu'elle n'avait pas lorsqu'elle était soucoupe volante.
Dernier chapitre : la littérature savante, car il faut en revenir à cette vérité élémentaire, même si Dhôtel s'est souvent proclamé auteur de seconde zone, son œuvre s'inscrit dans la littérature savante. Cet adjectif est à comprendre avec le sens qu'il prend dans l'expression chien savant. A croire qu'il n'y a pas de hasard ! D'ailleurs dans les derniers chapitres ce satané hasard se fait rare. Même si l'œuvre ne tient pas à ''déchirer l'azur''...
Quatre pages de conclusion pour ne rien avancer de bien neuf. Là où se trouve la littérature se trouve aussi le hasard. Le lecteur n'en sait guère plus. Rassurons-le, Dhôtel pas davantage. Glisse sa dernière carte biseautée, l'intercession de dieu dont il a pris soin de nous éloigner durant toute sa démonstration. Mais comment valider le hasard s'il ne pouvait de temps en temps encocher la coïncidence d'une rencontre avec Dieu. Un geste suprême d'abolition du hasard mais en même temps sa reconnaissance éternelle. Car il en est ainsi, le hasard s'affirme et se nie en un seul acte.
André Murcie. ( Novembre 2020. )