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  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 21 ) LES CAHIERS BLEUS.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 21 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    LES CAHIERS BLEUS N° 41 – 42

    La dernière parution d'importance d'André Dhôtel livrée en 1987. Près de cent pages grand-format, photos, correspondances, notes, nouvelles, poèmes, théâtre, un véritable legs testamentaire adressé aux lecteurs, un au-revoir, un adieu à soi-même. L'on y retrouve le Dhôtel de toujours et le Dhôtel de demain. Celui qui revient une dernière fois sur le miracle hasardeux de son dire, qui cherche encore, qui fouille toujours, qui déplace et ajuste son regard pour mieux voir ce qui se joue derrière l'apparence anodine de la réalité des choses. Nous avons déjà commenté dans notre Suite Dhôtellienne et divers numéros de nos feuillets littéraires nombre de ces textes. Toutefois leur importance nécessite leur relecture. Dhôtel s'y met à nu, y livre quelques unes des clefs de sa vision du monde. Testament philosophique.

    Nulle lumière : il existe deux manières de lire cette nouvelle, une querelle d'amoureux, une anecdote loufoque, d'aucuns ajouteront une histoire embrouillée, que voulez-vous Dhôtel vieillissait... Certes c'est un peu abstrait pour reprendre le mot par lequel Dhôtel définit ces deux pages. Nous rectifierons : pas abstrait, mathématique. Le vieux problème de définition d'un point temporel par son abscisse et son ordonnée, la mise à plat de la troisième dimension. Comment définir un lieu, en n'y étant pas ? Car si vous y êtes, c'est ici et maintenant, mais puisque vous n'y êtes pas ce sera là-bas à un autre moment. Ce sera donc un point pris sur une ligne ( comme tout point qui se respecte situé à l'intersection de deux lignes ). Pour la première ligne nous la matérialiserons par une ligne de chemin de fer par exemple. Nous symboliserons l'intersection par une gare. La deuxième ligne sera celle du temps. L'on choisira une date et une heure précise. Par exemple l'heure d'arrivée d'un train qui ne passe pas. Drôle de rendez-bous que se donnent deux amoureux. Tiennent-ils vraiment à leur rendez-vous si fantaisiste ?

    Rien ne se passe comme il se devrait. Première entorse, un train, arrive à l'heure prévue. Deuxième accroc, nos deux amoureux se retrouvent. Pour s'amuser elle a pris le train qui est arrivée à l'heure et lui est venu en sachant qu'elle ne pouvait pas descendre d'un train qui n'existait pas. Pourquoi sont-ils venus ? Pour être sûrs que l'autre ne viendrait pas. Chacun accuse l'autre de mentir. Pourquoi chacun est-il venu alors que l'incongruité du rendez-vous les en exemptait. Vous imaginez la fin : qui se ressemblent, se rassemblent. Une belle histoire d'amour ? Non, une abjecte, ce qui ne les empêchera pas d'être heureux, seule la nécessité de service d'un train surajouté par la SNCF les a réunis. Ils ne devaient pas se rencontrer ce jour-là et ils se sont rencontrés. Leur rencontre est basée sur une sorte de quiproquo dont ils ne sont nullement responsables. Ils étaient sur le lieu où ils n'auraient pas dû être. Chacun a rejoint le lieu en pensant que logiquement l'autre n'y serait pas. Mais ils s'y retrouvent. S'ils avaient pensé que l'autre y serait, il y avait une probabilité pour qu'il y soit et une probabilité pour qu'il n'y soit pas. Mais ils y sont alors qu'ils ne se sont pas donnés rendez-vous. N'ont-ils pas, par le fait qu'ils y soient, exclu le hasard de cette rencontre ?

    Fausses notes I : N'importe quoi : douze petites notules abordant divers thèmes. Peut-on pour autant parler de n'importe quoi. Un peu de tout aurait mieux convenu. Au sens plein de l'expression, un peu du tout, à comprendre quelques lignes sur ce qui est plus grand que nous : l'amitié, l'amour, la souffrance, la nature, l' éclat d'une chose qui fait signe, la poésie, Rimbaud, l'Absolu, mille petits rien qui ne sont rien parce qu'ils sont la preuve que quelque chose de grand existe. Face à cet état de fait, haïssons la prétention de ceux qui croient être quelque chose...

    Poèmes I : Dhôtel vient de parler de Rimbaud et illico il file sept poèmes qui seront repris dans le tapuscrit de Poèmes comme ça. Fierté revendiquée de poëte. Tout sépare les poésies de Rimbaud et Dhôtel. Celle de Rimbaud nous décrit le monde comme un opéra fabuleux. Le monde de Dhôtel est particulièrement vide. Un vaste espace de landes et de bois vide, sous un ciel tout aussi vide. Le poëte n'est pas dupe du grouillement de la vie informelle qui s'agite sur la croûte terrestre, le monde n'est que solitude. (Tous les poèmes de ces Cahiers Bleus paraîtront en 2009 sous le titre Poèmes comme ça. )

    Souvenir. Durand : un homme sans saveur qui rend le monde moins fade. Comment fait-il ?Pas exprès, en tout cas. Ne pense à rien. Ou plutôt ne pense rien. Miroir translucide dont l'absence de tain permet à la beauté du monde d'émerger. Encore est-ce trop : permet à la présence du monde d'être encore plus présente. Ne dit rien d'original, ne livre aucun secret personnel, toutefois on l'écoute sans déplaisir. Est-il conscient de son attraction. Même pas, ou il s'en moque. Durand n'est pas un maître yogi. Pourtant auprès de lui, l'on ressent la transparence du monde. Durand est tellement peu lui, que son '' ami'' prend peu à peu la parole à sa place. Il ne décrit plus Durand mais analyse l'effet de la présence de Durand sur lui. Serions-nous tous des Durand une fois que nous aurons atteint cette position d'impersonnalité qui le caractérise.

    Quand on compare Durand aux deux amants de Nulle Merveille, l'on se dit que Durand n'a pas à combattre le hasard, il se confond à la manière des caméléons avec les lieux qu'il traverse. Le hasard n'a pas de prise sur lui. Pas de calculs alambiqués à entreprendre. Durand connaît la simplicité des choses et de leur présence au monde. Avec Durand Dhôtel se dépouille de la nécessité de créer des personnages de roman, ou de nouvelle. Il est la créature, le filigrane possible de tout individu. L'Homme métaphysique et unidimensionnel.

    L'absence : imagine-t-on M. Teste amoureux, demande Valéry. Posons la question autrement, imagine-t-on Durand ( ou un Durand quelconque ) amoureux. Notre héros est vide. Lui qui paraît si serein pour son entourage habite un monde à sa ressemblance : vide. Ce vide n'est-il pas l'absence de l'amour, non pas parce que l'amour est absente mais parce que Durand s'est fabriqué une image idéale de l'amour, qui n'existe pas dans la réalité, qui n'est qu'un songe creux, une idée platonicienne, ce qui revient au même. L'on n'échappe pas à la réalité des choses, cette chose serait-elle le rêve incarné d'une fille de chair. Certes elle n'est pas la plus belle, elle est comme toutes les filles. Elle vit, elle babille, elle s'agite. Mais son entourage a tendance à ne pas la remarquer, à faire peu de cas de sa présence. Sans doute parce qu'elle n'est pas tout à fait présente, son esprit est ailleurs. Elle l'a reconnu, et il l'a reconnue. Mais ils ne courent pas dans les bras l'un de l'autre pour un baiser langoureux ou une folle étreinte, non ils ont reconnu le lieu dans lequel ils se retrouvent, celui qui les sépare quand ils sont face à face, celui dans lequel ils ne sont pas, même si leur deux présence le délimitent, ils n'y sont pas dedans, ils en sont absents, s'ils se rapprochaient le lieu de leur présence serait rompu, alors ils préfèrent en être absents. C'est un lieu situé entre eux deux, un lieu qui n'est qu' absence, avec lui ils peuvent se promener dans le monde entier, et celui-ci sera encore plus beau car c'est la beauté de leur lieu infrangible qui avive les couleurs du monde. A lire Nulle Merveille et L'absence l'on conclut que ce n'est pas l'amour qui est important mais le lieu qui voit son éclosion.

    Inondation : la nouvelle précédente risque de paraître quelque peu éthérée à nombre de lecteurs. Dhôtel a-t-il senti qu'il devait aussi donner quelque espoir aux hommes et aux femmes de bonne volonté. Nous voici revenu en un lieu beaucoup plus terre à terre, même si cette expression fait sourire vu l'étendue d'eau qui sépare nos deux amants. Nous extrapolons, ce ne sont pour le moment que deux connaissances. Mais les caprices de l'inondation en se retirant ont ravivé les couleurs des fleurs qui avait été recouvertes par les eaux. Leur agencement hasardeux dessine un vaste cercle dont nos deux jeunes gens ne peuvent se détacher. Ils étaient prêts à échanger des propos peu amènes lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils ne sont pas n'importe où mais dans le lieu de l'amour qu'ils ne cherchaient pas précisément. N'est-ce pas le lieu qui les recherchait ? Ils ont trouvé beaucoup plus que l'amour. Les fleurs qu'elles soient brillantes ou ternes sont toujours des fleurs. Oui elles ont changé, mas elles sont restées ce qu'elles étaient. Comme nos deux amants. Ils étaient seuls, l'amour leur est tombé dessus, maintenant ils sont deux, mais rien n'a changé ils sont toujours aussi seuls. L'amour ne change pas le monde leur apprend le langage des fleurs. Ils vivront ensemble, tant mieux s'ils sont heureux, mais ce qui compte ce n'est pas l'amour mais ce lieu qui a eu lieu. L'amour ultra-romantique de L'absence vous a fait peur, Inondation est à dimension humaine, très humaine... Elle vous rappelle que vous ne valez pas davantage qu'une fleur, que n'importe quel objet constitutif et séparé du monde. Que vos actes ont lieu, et que d'eux une fois que vous aurez passé ne restera que le lieu de leur absence. L'amour ne sauve pas le monde. Le dernier Dhôtel surprend, lui qui a écrit quarante romans pour décrire le miracle de la rencontre amoureuse, nos apprend en quelque sorte qu'il s'est trompé de sujet !

    Poèmes II : retour à la poésie pour ouvrir un nouveau cycle constitutionnel de ce numéro des Cahiers Bleus intitulé Libre parcours d'André Dhôtel. Obturez une source, elle finit par sourdre de nouveau. Dhôtel a soixante-dix huit ans lorsque paraît son deuxième recueil de poésie, cinquante ans après Le petit livre clair qui fut aussi son premier livre. A qui veut embrasser une carrière littéraire la poésie ne nourrit pas son homme. Que Dhôtel donne à lire ces poèmes dont il a soigneusement dactylographié le manuscrit dans ce qui apparaît comme son dernier geste littéraire n'est pas anodin. Poésie et métaphysique sont sœurs jumelles. Ces vers sont à lire, ils sont l'autre face de ses dernières nouvelles qui s'affranchissent ô combien des lois du genre. Les nouvelles nous parlent des lieux, mais les poèmes évoquent l'étendue. Du microcosme géographique et anecdotique nous passons à l'étendue. Large focale du macrocosme. Dhôtel nous livre une ultime réflexion, il n'y a pas d'absolu, il y a l'infini.

    Fausses notes II : Visions : ce n'est plus du n'importe quoi. Les premières fausses notes se terminaient sur l'évocation de Rimbaud, cette fois ce sont quatre pages d'un seul tenant consacrées au poëte de Charleville. Dhôtel nous livre un portrait de Rimbaud en parfait Dhôtellien. Il commence son récit par l'arrivée de Verlaine et de son compagnon à Londres. Ils débarquent en Angleterre poussés par le désir d'une vie qui trancherait avec tout ce qu'ils avaient connu avant. Le rêve accouchera d'une souris grignoteuse, une vie misérable, sans argent, l'apprentissage de la froide réalité... Voici le couple infernal au plus près des héros dhôtelliens qui composent avec les aléas de leur parcimonieuse existence... Mais Rimbaud refuse le pain noir de la pauvreté, il n'y trouve aucun bonheur, il refuse de devenir un personnage dhôtellien, lui qui a tout rejeté, le bien le mal, la littérature, Dieu et tous ses saints, n'abandonne pas son dégoût, il ne pactise pas avec la médiocrité. Il ira jusqu'au bout de sa démarche, il se déferra de tout, même de la poésie, tout l'ennuie, il tente expérience sur expérience de pays en pays, lorsqu'il rentre en France, il projette une fois guéri de repartir en Afrique... Lui qui dès ses premières révoltes a refusé la Beauté, cette vieillerie poétique, ce rêve insaisissable, est devenu un errant, rien ne l'émeut, ne le retient, il est un chemineau intérieur condamné à traîner la chaîne fastidieuse des jours interminables. On a voulu sauver Rimbaud, en faire un mystique sans dieu. Mais il ne vise qu'à séparer le bon grain des belles idées, des grandes notions, pour ruminer sans fin le dur grain du quotidien exécrable...

    La grande allée : Chabaud est un taiseux. Depuis l'enfance. Son silence obstiné lui a valu quelques méprises auprès de ses camarades de classe. Il passe pour un menteur, un traître. Son attitude rappelle celle de René Lebon dans Les rues dans l'aurore. Sa famille ne l'estime guère, son mutisme inquiète ses parents, qui est-il au juste ? Le début de la nouvelle nous le décrit dans son âge adulte. N'échange que quelques mots avec ses employés. Nous sommes à la moitié du récit et nous nous demandons ce que vient faire ce texte, à la manière de l'ancien Dhôtel, après les trois premières nouvelles de ce cahier. Mais Jean-Luc en promenade dans la forêt a rencontré Gabrielle. Il a quinze ans, l'entente est immédiate entre les deux adolescents. Ils marchent côte à côte, un peu partout, sont entourés d'une espèce de lumière, un halo invisible qui les isole du monde et force le respect. Ses camarades de classe le traitèrent désormais avec déférence. Le temps a passé, ils se revoient régulièrement, Gabrielle et Jean-Luc ne se sont pas mariés. Quel besoin en auraient-ils, dès qu'ils sont ensemble, ils sont ensemble dans le lieu de leur présence.

    Lettres à Jean Follain : André Dhôtel consacra un volume de Poètes d'aujourd'hui ( collection Seghers ) à son ami Jean Follain. Quatre lettres sous leur forme autographique. Rien d'essentiel, envois de livres et bonheur de se retrouver dans les bois et la campagne ardennaise. Jean Follain a disparu tragiquement, écrasé par une voiture en 1968... près de vingt années plus tard, Dhôtel entend marquer sa fidélité et maintenir la présence de cet ami cher auprès de ses lecteurs.

    Vision : tout pousse Berthe et Romain à s'unir, ils se connaissent eux et leur famille depuis si longtemps, mais la lourdeur destinale de ce qui doit arriver n'est pas facile à supporter. Berthe se promène avec un nouveau flirt, Romain les rejoint, ce garçon lui ressemble tant que l'on pourrait s'interroger ne serait-ce pas un double de Romain. Mais il disparaît très vite de l'histoire, un événement prodigieux vient de se dérouler, les fleurs de la prairie instillent-elles leurs souvenirs oubliés. Voici que leur mémoire se réveille, enfant ils ont déjà parcouru cette même prairie, ils ont retrouvé le lieu, le lieu les accapare, ne sont-ils pas autant prisonniers de leur amour que du lieu qui les isole du monde.

    La découverte du paradis : étrange nouvelle un gamin cherche un lieu de paix et de lumière qu'il pourra décrire dans sa rédaction. Il furète aux alentours de son HLM sans rien trouver. Le soir il s'endort en fixant la tapisserie ; motif, bosquet, puits à margelle. Le rêve lui permet de l'explorer, circule entre des dessins répétés, mais il ne trouve pas le lieu qu'il cherche, qu'il nomme Paradis mais dans le jardin d'une villa une petite fille aux yeux lumineux. Il retrouvera la villa en sortant du collège mais elle est habitée par une vieille dame. Fausse piste. Le soir même il revoit en rêve la petite fille. Il a mémorisé les détails du chemin parcouru et dès le lendemain il se met en quête, il la retrouve devant un long mur de pierre. C'est un pensionnat dans lequel elle s'ennuie... Il ne faut pas s'éloigner du mur, lui dit-elle, on les retrouverait sur la route... l'histoire s'arrête-là, mais le narrateur prend la parole. Le mur isole le lieu. S'il n'y avait pas d'obstacle, il n'y aurait pas de lieu. Ni de paradis.

    Fausses notes III : L'ailleurs : écrit théorique, rare chez Dhôtel, nous refile sa théogonie personnelle. Nous avertit au début, les règles sociales et les convenances sociétales sont des prisons qui vous enseignent ce que l'on doit faire, dire et penser, sous-entendu si vous traversez toujours dans les clous ce qui suit n'est pas pour vous. Pose la terre et le ciel. A peu près comme tout on chacun. Rajoute des réseaux invisibles, qui s'interpénètrent dans l'espace du monde. La plupart d'entre nous les ignorons. Même si parfois ils nous guident et nous mènent là où ils veulent. Les rêves ne sont pas que des résidus psychiques prisonniers dans nos boîtes crâniennes. Sont des sentiers d'ondes subtiles qui batifolent autour de nous, parfois nous entrons en contact avec eux. Le récit abracadabrant de La découverte du Paradis devient ainsi beaucoup plus logique et rationnel. Cela vous étonne, le chien débusque le renard il a suivi la piste invisible et inodore pour vos sens d'être humain atrophiés, insérée dans, sur et entre la trame matérielle des herbes et des cailloux.

    Personnages : texte complexe, deux amants qui cherchent la preuve que l'un aime l'autre autant que l'autre l'aime. Se promenant dns la nature au loin ils aperçoivent des plantes qui normalement ne poussent pas dans la région. Ils vont les examiner de près. Ils se sont trompés, ils ne trouvent que les plantes habituelles de la région. Mais chacun a vu la même chose qui n'existait pas. Preuve qu'ils sont reliés par une force qui n'appartient qu'à eux, que vous pouvez nommer amour. Ils continuent leur chemin de promenade auréolé d'une lumière intérieure qui n'appartient qu'à eux. Attention Dhôtel semble se contredire, ils ont trouvé cru trouver le lieu de leur véritable rencontre, mais ce lieu n'existe pas. Juste une illusion florale. Ils passent leur chemin, sont-ils eux-même le lieu, ou sont-ils le courant qu'ils suivent et les unit. Contradiction dialectique. Qui pourrait-être considéré comme une impasse. Echec d'un écrivain qui à quatre-vingt sept ans s'aperçoit qu'il a fait fausse route. Situation embarrassante. Ce coup-ci ce n'est pas le narrateur, artifice littéraire, qui prend la parole, mais l'écrivain. Ce ne sont que des personnages de papier. Des outils théoriques expérimentaux qui permettent de poser des hypothèses, de faire progresser la réflexion...

    Vivants : pièce en un acte : quelle drôle d'idée, terminer ce cahier par une pièce de théâtre écrite en 1973 et jusqu'à lors inédite et qui ne sera jouée qu'en 1996 à Paris. Vive et enjouée, deux hommes se rencontrent et croient se reconnaître, suit un jeu virevoltant de répliques au cours desquelles ils essaient de retrouver où, quand et comment ils se sont connus. Bien sûr, il y a une fin typiquement dhôtellienne, une idylle innocente s'est déroulée voici cinq ans entre l'un des deux et la petite sœur de l'autre. Bien sûr nous avons droit à une happy end. Quel rapport avec les textes qui précèdent ? Aucun a-t-on envie de déclarer. A part peut-être les hésitations de Roselyne qui a gardé son amour d'enfant dans son cœur et qui a du mal à accepter de le remplacer par un autre type d'amour, elle a vingt ans, sexuel pour prononcer un mot que Dhôtel n'écrit pas. Mais nous n'avons pas posé la bonne question. Si le texte n'a qu'un rapport très lointain avec les textes qui précèdent, il n a un avec la dernière réalisation de Dhôtel, interrompue par la mort. Certes Dhôtel écrira encore quelques textes dans la lignée de ceux réunis dans les Cahiers bleus. Dans la pure logique de Personnages, l'idée lui vient de transformer les êtres de papier théoriques de ses dernières nouvelles, en marionnettes, en personnages de théâtre. Ce sera Embarras. Voir notre Suite Dhôtellienne pour notre chronique sur cet ouvrage. L'intégration de Vivants ! n'a pas été un ajout de remplissage d'un écrivain en mal de copie. Encore moins une vantardise d'auteur, regardez, je suis capable d'écrire des romans, de la prose, des nouvelles, de la poésie, et même du théâtre. Non elle démontre qu'André Dhôtel pensait à l'avenir, qu'il n'avait pas encore tout dit, que son œuvre continuait et était en constant mouvement, qu'elle allait encore de l'avant.

    André Murcie. ( Octobre 21 )

     

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 20 ) LETTRE OUVERTE A RIMBAUD.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 20 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    NOËL TUOT

    LETTRE OUVERTE A RIMBAUD

    ( Réédition de 2008 de la Lettre Ouverte à Rimbaud, texte de 1978 de Noël Thuot, ici précédée de la préface qu'avait rédigée André Dhôtel pour La Promenade, pièce de théâtre parue en 1977. )

    Qu'est-ce qui a pu rapprocher deux auteurs aussi dissemblables que Noël Tuot et André Dhôtel ? La réponse est aisée, leur proximité géographique. La maison ardennaise de vacances de Dhôthel n'était sise qu'à une dizaine de kilomètres de celle d'André Tuot. Quoi de plus normal qu'un jeune poëte s'en vienne chercher conseil et protection auprès d'un confrère confirmé... Pourtant rien de plus dissemblable que ces deux caractères. Tuot n'est qu'un jeune homme en colère, il en serait même le prototype, si les prétendants n'étaient si nombreux. L'on connaît la simplicité souriante – qui n'en cache pas moins de troubles abysses - de l'auteur de Lumineux rentre chez lui. Oui, mais ils possèdent tous les deux un ennemi en commun. Né lui aussi à quelques kilomètres de leurs résidences. Un aîné un peu trop prestigieux, encombrant. Face à un rocher il n'y a que deux stratégies possibles. Celle de Tuot : la dynamite. Celle de Dhôtel : l'érosion. Dhôtel a passé une bonne partie de son existence à contourner Rimbaud – il lui consacra plusieurs livres – mais de très près, de manière arasante, à en adoucir la surface par trop rugueuse. Ne nous faisons pas de Rimbaud une montagne, semble-t-il nous dire, derrière l'effulgence des mots, pour qui sait lire, on reconnaît une préhension du réel somme toute pas si éloignée de nos propres sensations...

    Tuot tue. Dans le premier paragraphe de son introduction, Dhôtel prévient son lecteur. Attention Tuot n'y va pas de main morte. Compare carrément Rimbaud à Hitler et le traite de fasciste. Ne dénonce en rien le contenu idéologique de ses poèmes, quoique en cherchant bien l'auteur des Illuminations nous présente une vision de l'Homme qui serait plutôt celle du Surhomme... Ce n'est toutefois pas le principal reproche que Tuot lui adresse. En veut moins à Rimbaud lui-même qu'à ses lecteurs, ses zélateurs, ses thuriféraires, qui l'ont juché si haut sur un piédestal que son ombre empoisonne les imprudents et les téméraires qui s'en approchent... Il ne serait plus possible ni nécessaire pour un jeune poëte d'écrire de la poésie puisque Rimbaud a tout dit. Messieurs les poëtes, allez vous rhabiller, nous n'avons plus besoin de vous. Notons que Rimbaud n'y est pour rien, c'est aussi une manière de rejeter la faute sur les autres, de se dédouaner des ses propres faiblesses, et plus grave de participer à son insu peut-être, à cette vaste démolition de l'antique et fondatrice culture européenne suscitée par les déconstructivistes de la french théorie... démarche typiquement rimbaldienne, souvenons-nous de l'Europe aux vieux parapets...

    Après cette longue introduction, penchons-nous d'une façon plus précise sur le texte de cette Lettre ouverte à Rimbaud. Première surprise, le texte court sur plus de cent pages, sans être long, pratiquement trois vers ( blancs et irréguliers ) au maximum sur chacune d'elle. La lecture ne s'avère pas fastidieuse, le lecteur se trouve happé par le courant, a toujours le désir de connaître la suite, de savoir ce qui se passe après. Une réussite stylistique, des mots simples mais magnifiés par une rythmique implacable. Deuxième surprise, l'on s'attend à ce que Tuot agonise d'injures Rimbaud, mais non, il possède une autre tête de turc. Stéphane Mallarmé. Dont il s'occupe d'abord toute affaire cessante. Cela ne nous surprend pas. A tout seigneur tout honneur. Rimbaud ne fut qu'un galopin, le grand théoricien de la poésie – qui n'écrivit jamais un ouvrage théorique - Mallarmé, c'est le Maître. Or les anarchistes à la Tuot, n'ont qu'un seul précepte, ni Dieu, ni maître ! Tuot a tôt fait de décapiter ce professeur qui sait tout et qui se moque de ses élèves. Sur le cou coupé de Mallarmé – voir la décollation du Baptiste dans Les noces d'Hérodiade - à la manière de l'Hydre de Lerne repousse celle de Baudelaire. Tuot vient d'occire le Maître, mais Baudelaire ne se prend pas pour une merde, pardon pour un étron moravaginien, déteste tous les poètereaux à la Tuot, ce n'est pas lui qui perdra du temps à leur décoller le chef, l'a mieux à faire, tuer le seul adversaire digne de lui : Dieu ! Ne s'intéresse pas aux petits joueurs. Mallarmé non plus, ce n'est pas qu'il n'est pas mort, c'est qu'il est encore vivant, travaille à une drôle de machine qui fabrique par milliers des espèces de nains de jardins, qui ne sont autres que des mini-Rimbaud. Se mettent tous à écrivailler des poèmes, Excédé, Tuot nous en délivre en les brûlant vifs, profite de l'occasion pour se débarrasser de Mallarmé. Faut toujours un survivant pour la suite de l'histoire. Un petit-Rimbaud a survécu, c'est le vrai ! Tuot le traite de fasciste. Tuot le tue. De son ventre sort une femme, Tuot la tue. De son ventre sort un ver solitaire. Tuot veut le tuer. C'est la poésie. Du moins le vermisseau le prétend-il. Tuot ne le tue pas. Il le laisse s'enfuir et rentre chez lui.

    Fin de l'apologue. A chacun son interprétation. Pourquoi des poëtes si la poésie n'est qu'un lombric. Cette Lettre ouverte à Rimbaud n'est-elle que pur nihilisme. A moins qu'il ne faille la lire comme un terrible constat, celui de la faillite de la poésie du vingtième siècle. Déjà cet appel aux maîtres du dix-neuvième, Mallarmé, Baudelaire, et à l'initiateur de la poésie moderne, Rimbaud. Tout cela pour en arriver à cette révolte inutile et stérile. Aucun poëte du vingtième n'est nommé, même pas un de ces surréalistes qui se réclamèrent tant de Rimbaud et contribuèrent à édifier son mythe. Ecrasant, décourageant. Né en 1945, ayant suivi des études de lettres qui le conduisirent à devenir professeur de français, Noël Tuot est-il depuis ses années lycéennes resté prisonnier d'un enseignement privilégiant le romantisme au sens largement historial de ce terme, à tel point qu'il a été incapable de surmonter ce lourd fardeau. Ce legs dont il n'a pu s'inscrire dans le prolongement qu'en s'en voulant le fossoyeur. A-t-il essayé de combattre sa souffrance dérélictoire devant sa propre incapacité à surmonter cette tâche en usant du blasphème, comme s'il confondait la mort de la poésie avec la mort de Dieu.

    Le Cahier N° 8 de La route inconnue présente des extraits de sa correspondance avec André Dhôtel et des poèmes notamment La promenade. Il est sûr que Tuot entrevoit la poésie comme un combat contre l'ange et peut-être même s'octroie-t-il de temps en temps sans aucune forfanterie le rôle de l'ange. Une puissance incoercible à laquelle il n'oppose que ses faibles forces, même si c'est lui qui provoque la lutte, afin de puiser dans ce douloureux corps à corps un peu de cette énergie qu'irradie cet ennemi trop intime pour être honnête. D'où sa colère et sa vitupération mirlitonesque contre cette face invisible qui lui ressemble tant.

    Cette Lettre ouverte à Rimbaud est suivie sans préavis, sans préface, sans explication d'une section nommée Dessins de Noël Tuot. Le lecteur a de quoi être surpris. Encre noire et encre rouge. La mort et le sang. Rien de plus. Le désespoir et la révolte. Rien de moins. Les plus embarrassés s'en tireront en affirmant que ça ressemble à des dessins d'enfants. Ils n'oseront pas employer le terme de gribouillis. D'autres affirmeront que ces tâches, ces giclées sont les résultats de tests de Rorschach inquiétants. S'ils sont là ce ne peut-être par hasard. Dans le Cahier N° 8, il essaiment les pages, tels de noirs paraphes en guise de signature. Sans doute Noël Tuot l'a-t-il désiré. Le hasard fait bien les choses. Souvenons-nous de ces coïncidences miraculeuses qui parsèment les romans de Dhôtel. Le lien qui unit le romancier au poëte réside-t-il ici dans ces textes de Tuot qui évoquent ce prince du hasard métaphysique que fut l'auteur du Coup de dés. Sans compter l'épigraphe de Roland Barthe en exergue du volume '' Persévère même si personne ne te lit. Tu tiens là ton coup de dés''.

    Tuot s'est-il approché trop prés de l'absolu de la poésie. La vie ne l'a pas épargné. L'on ne glisse pas la moindre parcelle de son corps et de son âme dans la sphère éthérique. A la suite d'un accident Tuot est devenu hémiplégique et aphasique. Le hasard ou les dieux lui auraient-il fait un croche-patte. Il est bien connu qu'il n'y pas de hasard. Mais il reste Noël Tuot et ses dessins écrabouillés qui font signe. Mais de quoi ?

    André Murcie. ( Octobre 2021. )

     

  • AU HASARD DHÔTELLIEN ( 19 ) LEPETIT LIVRE CLAIR.

    AU HASARD DHÔTELLIEN ( 19 )

    ...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...

    2021

    ANDRE DHÔTHEL

    LE PETIT LIVRE CLAIR

    ( Deyrolle Editeur / THEODORE BALMORAL )

    ( MAI 1997 )

    Premier des quatre-vingt livres publiés par André Dhôtel en 1928, un mince recueil de poésie qui quant à la forme tranche par rapport aux deux suivants, La vie passagère ( 1979 ) et Poèmes comme ça ( 2000, posthume ), dont, pour aller vite, nous dirons qu'ils sont composés d'assez courtes strophes d'octosyllabes irréguliers.

    L'on peut s'interroger sur ce futur romancier qui débute par un ouvrage de poésie, cela fleure bon le dix-neuvième siècle, pensons à Des vers de Maupassant ( préfacé par Flaubert ), qui plus est, ce petit livre clair publié en 1928 ose ne pas s'inscrire dans l'aurore de la mouvance surréaliste. Dhôtel ne suit ni le mouvement, ni la mode. Se classe d'office dans ce que l'on pourrait nommer les marges. Même pas un franc-tireur, ni un révolutionnaire pacifiste. Notre professeur de littérature procède d'une école de poésie qui n'a plus cours. Du symbolisme – le lecteur relira avec intérêt ces poèmes en prose descriptive rédigés en Grèce ( in Cahiers André Dhôtel N° 9 ) - pas de la première mouture, abstruse et ésotérique, de la deuxième beaucoup plus ouverte sur la sensation d'émerveillement que suscite la beauté du monde, ce que Max Elskamp nomma La louange de la vie. S'il est un nom qui vient à l'esprit en lisant ce premier recueil de poésie de Dhôtel, c'est celui de Francis Jammes ! L'on a affirmé que Dhôtel s'est très vite aperçu qu'il faisait fausse route, que les temps d'une telle poésie étaient dépassés, forclos, qu'il n'agrègerait jamais autour de lui un lectorat suffisant pour lui permettre de continuer sur cette voie... L'aurait ainsi changé son fusil d'épaule et opté pour le roman, genre davantage porteur... C'est sûrement avancer un peu trop abruptement en besogne. Notre romancier n'hésitera pas à donner à un de ses romans le titre ô combien mallarméen de L'azur. La simplicité est parfois porteuse d'une insoupçonnable sinon noirceur, du moins d'une éblouissante blancheur qui empêche d'y voir.

    Première surprise en ouvrant la première page de ce recueil. Point de vers, de la prose ! Certes des paragraphes qui n'excèdent pas quelques lignes, et une Histoire dont les deux premiers mots nous dévoilent le nom du héros Jean-François. Un personnage que l'on voit naître et grandir... nous sommes presque dans un roman, à moins que ces six pages soient à considérer comme un poème. Pas n'importe lequel. Celui d'une dérive, celle qui mène de l'enfance à la cristallisation intellectuelle de l'adolescence, celui d'une épopée symbolique. La même que raconte Rimbaud et son bateau ivre. Même si dans sa préface Thierry Bouchard évoque un peu trop la présence de ce passant considérable que fut Arthur pour accompagnonner le poëte André Dhôtel, nous sommes en une même expérience d'écriture poétique fondatrice, pour ma part je penserai plutôt au Manuscrit trouvé dans une cervelle de Paul Valéry pour qualifier une telle entreprise d'assise de soi-même, d'édification amphionesque de sa personnalité au milieu du monde.

    Difficile pour un roman; prendrait-il la forme d'un recueil de poèmes de se suffire d'un seul personnage. La jeune fille ne tarde pas à aimanter l'attention de Jean-François, tout écrit de Dhôtel ne décrit-il pas une rencontre. Elle est double, tantôt elle porte le beau nom de Cillaé digne d'une églogue antique et tantôt le diminutif bien de chez nous de Mado. Dhôtel ouvre une double porte, cette bi-polarité féminine ( et parfois masculine ) est ambiguïté courante chez lui, un peu comme s'il existait un décalage dans la préhension du réel.

    Bien sûr comme chez Nerval il y a une ronde. Qui tourne entre rêves d'enfance et échec existentiel. Elle est partie, Jean-François est triste comme la mort. Mais la mort ne saurait mourir. Du moins lorsqu'elle est enchâssée dans une âme humaine ou dans ce que Keats appelait la splendeur du monde.

    Alors Le petit livre clair s'obscurcit, pour être davantage exact il devient translucide. Vous avez un Drame en trois actes, aussi coupant et saignant que le verre des pièces de Maeterlinck, et le reste à l'avenant aussi cruel et mystérieusement transparent que les Quinze Chansons de l'auteur de La mort de Tintagiles.

    Ce dernier titre n'est pas un fruit vermeil dû au hasard. Jean-François meurt. Hymne raconte cela. Mais la mort ne serait-elle pas un rêve trop grand pour nous. Qui nous contient, nous mort, et nous vivant. Reste donc à le peupler d'images comme autant de scènes abstraites toujours recommencées que l'on se plaît à battre et à regarder sans cesse comme un jeu de cartes dont on contemple sans fin les arcanes majeurs afin de mieux nous y comprendre.

    Peut-être meurt-on pour avoir le droit de voir mourir Cillaé. Notre destin est inéluctable. Une histoire n'est vraiment terminée que lorsque ses personnages essentiels sont tous morts. Etrange recueil qui se clôt comme un double cercueil dans lequel les amants ne sont pas réunis. Jeunes filles joueuses et effrontées et jeunes garçons romantiques se croisent, s'accrochent du regard et du sexe, mais ne se retiennent pas, n'y aurait-il de pureté que dans l'inconstance et l'inconsistance de n'être pas la réalisation du rêve du désir.

    Le petit livre clair ressemble à un album de photos, non pas de vacances, mais de vacance, de ce vide de nous-mêmes que nous ne remplissons pas de notre propre présence. Nous ne participons que par intermittence autant à l'être qu'au non-être, ce qui explique l'imperfection de nos existences et cette incomplétude à n'habiter qu'une partie de nos actes les plus chers, les plus intimes.

    Et si nous affirmons que tout se passe dans la tête, nous sommes contraints à en déduire que rien ne se passe au-dehors, entre nous et l'autre que nous chassons au gré d'inefficientes techniques d'approches qui n'aboutissent jamais.

    A tel point que s'il y a eu chez Dhôtel abandon de la poésie - bonjour Rimbaud - pour le roman – adieu Arthur - c'est que celui-ci lui laissait les coudées beaucoup plus franches pour essayer encore et encore de dénouer le drame de façon heureuse. Il tentera et retentera de faire en sorte que les bras de ses marionnettes s'enlacent pour l'éternité. Il n'y parviendra guère, se hâtant de terminer au plus vite chacun de ses livres au premier toucher. Au fur et à mesure que le nombre de livres augmente, s'accroît ce constat, que l'important n'est pas la rencontre de deux êtres mais le lieu ( et le pourquoi de ce lieu-là ) où celle-ci se déroule. Le roman permet de retarder le point crucial de conjonction, à l'inverse la poésie agit comme un précipité. Les tours et détours de l'intrigue, les circonstances hasardeuses font durer le plaisir, la poésie court droit au but. La question est d'importance : sont-ce les êtres qui déterminent le lieu, ou l'espace qui commande. Aristote poserait la question autrement : y a-t-il l'espace pour permettre le mouvement, ou est-ce le mouvement qui nécessite l'espace.

    Les deux autres recueils de Dhôtel se focalisent sur la notion d'espace mais s'interdisent de poser la question qui embarrasse. Dhôtel n'est pas du genre à se dérober devant l'obstacle. Il tentera d'apporter une réponse dans La chronique fabuleuse. Le lecteur remarquera que La nouvelle chronique fabuleuse est autant en-deçà de la question essentielle que les deux autres recueils de poésie l'éludent par rapport au premier.

    Les dimensions de cette chronique nous obligent à ne pas explorer les rapports poïétiques qui existent entre les romans et les nouvelles de notre auteur. Toutefois le lecteur aura intérêt à réfléchir sur les ressemblances qui lient les courts textes et leur lâche volonté narrative qui forment les épisodes de ladite chronique, à la manière dont Dhôtel charpente ses nouvelles, en règle générale elles ne sont pas conçues comme de mini-romans, mais élaborées de telle sorte qu'elles fournissent une réponse à une question précise dont l'écrivain se garde bien de donner l'intitulé. D'où l'effet de fulgurance démonstratrice produit, d'autant plus aveuglant qu'il nous manque l'interrogation initiale dont elle émane.

    Plus de trente années séparent la publication de La chronique fabuleuse de Le petit livre clair. Les deux ouvrages se répondent. La première est le récit d'une errance dans l'extérieur du monde. Le second se cantonne aux contreforts intérieurs du solipsisme. Jean-François se heurte à son rêve de Cillaé, il n'en échappera pas. Il y restera. La chronique est un déplacement de lieu en lieu, dont la nécessité semble se dessiner en le fait qu'il s'y déroule d'étranges rencontres, de mystérieux phénomènes, d'êtres qui ne sont ni d'ici ni de là, qui ne font que passer suivant un but incompréhensible qui n'appartient qu'à eux. Le naturel sert ici de point de passage avec ce que l'on pourrait appeler l'aventureuse rupture métaphysique d'avec le continuum de l'espace-temps.

    Les deux éditions de Le petit livre clair sont épuisées, encore trouvables mais parfois assez chères, voire dispendieuses... Il serait pourtant bon de commencer à lire Dhôtel par ce premier volume. Les chansons de la plus haute tour d'ivoire que Rimbaud n'aura pas su écrire...

    André Murcie. ( Juillet 2021 )