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  • CHRONIQUES DE POURPRE 731 : KR'TNT ! 731 : CARL & THE RHYTHM ALLSTARS / ONIE WHEELER / DeROBERT & THE HALF-TRUTHS / MONSTERWATCH / BOOKER T. JONES / ROCKABILLY GENERATION NEWS / CULT OF OCCULT / LOXODONTA / FRANCK BOUYSSE

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 731

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    09 / 04 / 2026

     

     

    CARL & THE RHYTHM ALLSTARS

    ONIE WHEELER  

    DeROBERT & THE HALF-TRUTHS

     MONSTERWATCH / BOOKER T. JONES

    ROCKABILLY GENERATION NEWS

    CULT OF OCCULT / LOXODONTA  

     FRANCK BOUYSSE

     

     

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    Livraisons 318 – 729 sur :

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     Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    The One-offs - (os)Carl Wild

     

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            Tous les singles qui s’entassent ici ont une histoire. L’excellent «I’m Gone» de Carl & The Rhythm Allstars n’échappe pas à la règle.

             Remontons un peu dans le temps, jusqu’aux années 2010. Après trente ans passés en banlieue Ouest de Paris, on a dû se replier sur Rouen. Deux raisons : ta boîte a coulé et les trois autres Nuts sont à Rouen, alors c’est plus simple pour répéter.

             On prit très vite l’habitude d’aller traîner dans un endroit mythique de Rouen, le Bateau Ivre. On y montait vers minuit, bien rôti, et on en sortait à la fermeture, 4 h, blind drunk. Plusieurs fois par semaine. À l’époque, on récupérait encore assez facilement, il suffisait de dormir jusqu’à 13 h pour cuver et tu pouvais bosser l’après-midi. On bossait alors en prod pour une petite structure parisienne qui vendait des modules d’e-learning managerial aux grands comptes. C’était le télé-travail avant le télé-travail. Montage vidéo et mise en abîme graphique des contenus. T’avais intérêt à avoir les yeux en face des trous, car l’outil de prod était assez sophistiqué, pour le dire gentiment.

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             Le Bateau Ivre proposait toutes sortes de concerts, du rockab, du reggae, du rock, de la chanson. On y a même joué, avec les Nuts, notre vieux groupe de reprises des Saints. Frank battait le beurre des Nuts. Il ne sortait pas souvent le soir, mais il montait au Bateau chaque fois qu’il y avait un concert de rockab. Un soir, ça devait être lors du concert d’Orville Nash, Frank s’installa à une table avec un mec qu’on ne connaissait pas, mais qui était un rockab local. Ils papotèrent assez longuement. Frank me présenta ensuite le mystérieux rockab local : il s’appelait Dédé et cherchait à monter un groupe de rockab. Il prospectait au Bateau. Frank accepta de jouer avec lui et il fut le premier batteur d’Hot Slap. On répétait tous au même endroit, le Kalif, et on allait voir les Hot Slap en répète. Ils tapaient une belle version de «Matchbox». Frank jouait encore un peu avec les Nuts, puis il a fini par lâcher prise pour ne plus jouer qu’avec Hot Slap.

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             Un jour, il passe un coup de fil : «Ça te dit d’aller avec la bande à Dédé dans un festival rockab à Crépy-en-Valois ?». Pas de problème. Rendez-vous samedi en début de matinée chez Dédé. Et là, on tombe sur une vraie bande, 30 ou 40 rockabs purs, avec leurs gonzesses, et Dédé sort de son armoire des singles qui tuent les mouches pour animer la fiesta. Tout le monde est déjà à la bière. Avec Frank, on se fait discrets et on se met dans un coin, parce qu’on n’est ni coiffés ni fringués pareil. Puis une caravane de bagnoles se met en route direction Crépy. Incroyable ! On arrive sur place et Dédé sort les bouteilles de whisky du coffre. Tout le monde boit au goulot, sauf Frank qui n’a plus le droit de toucher une goutte d’alcool.

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             On va continuer d’aller de surprise en surprise. T’as déjà tous les disquaires spécialisés. On est en transe devant les bacs. Et puis soudain, on entend un groupe démarrer. On se rapproche de la scène. Les Red Cabs ouvrent le bal. Puis c’est le tour de Carl & The Rhythm Allstars. Carl se pointe sur scène en chemisette hawaïenne. Il gratte ses coups d’acou avec le manche pointé vers le bas, comme Cash. On s’attend au set pépère d’un petit jazz-band de banlieue. Mais ça prend vite la tournure d’un set sauvage à la Johnny Burnette. Ce diable de Carl a toutes les cartes en main : la vraie voix, la présence scénique, le jeu de jambes burnettien et l’épilepsie rockab. Il se jette par terre au bon moment, et quand on le voit faire, on se demande vraiment pourquoi les autres ne le font pas. Il y a dans l’essence même du rockabilly une pointe de folie et Carl l’a parfaitement intégrée. Il est le Wild Cat par excellence. Il descend en droite ligne de Johnny Burnette et de Charlie Feathers. Mine de rien, on est tombé par le plus grand des hasards sur un géant !

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             Fin de set. Il vend son single paru sur Wild qui est en train de devenir un label mythique, le label californien de Reb Kennedy sur lequel tous les rockabs rêvent d’enregistrer. Il le vend de la main à la main. T’as l’impression de tenir le Graal dans tes mains. Et quand tu vas l’écouter, ça sera encore pire, car c’est l’un des singles les plus déments de notre époque, Carl aspire son hiccup, il arrache son baby I’m gone à la Charlie Feathers, c’est d’une portée incommensurable, t’as là toute la grandeur du rockab, il pique sa crise de baby I’m gone, c’est fulgurant, tu prends ça entre les deux yeux, c’est encore pire que sur scène, et t’as le solo de rockab en piqué, boom, et ça repart au beat salace, c’est un vrai carnage ! Carl n’en finit plus de revenir à coups d’I’m gone, il s’en arrache la glotte, ce Big Daddy O est enragé. C’est un chef-d’œuvre de rockab sauvage. L’un des plus purs dans le genre.  

     Signé : Cazengler, (mais où est donc) ornicarl ?

    Carl & The Rhythm Allstars. I Am Gone/Slipped My Mouth. Wild Records Unknown

     

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    Rockabilly boogie

    - Onie soit qui mal y pense

     

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             Onie Wheeler est une très grosse poissecaille. Tu le repères vite fait sur That’ll Flat Git It Vol. 22, 25 et 49: Rockabilly From The Vaults Of Columbia Records, et sur That’ll Flat Git It Vol. 17: Rockabilly From The Vaults Of Sun Records. Colin Escott signe les liners d’Onie’s Bop, un beau Bear de 1991. Il commence par dire d’Onie qu’il ne doit rien à personne - He had a quirky individualistic style - Et quel style, les amis ! Onie a croisé Elvis, Hank Snow, George Jones, mais il est resté inconnu. Bad luck, nous dit l’Escott. Pas d’interview. Il est resté dans l’ombre. Onie est un mec du Missouri. Famille de 13 enfants. Il sert dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre Mondiale et en 1945, il gagne un petit concours. Onie adore Ernest Tubb. Puis il va faire comme tous les autres : tourner inlassablement. Arkansas, Illinois. En 1953, Onie enregistre

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    son premier petit hit, «Run ‘Em Off», et derrière, t’as Alden J Nelson qui gratte des poux d’acier trempé. L’Escott parle de «works of uncompromising beauty». Il a raison, l’Escott. Et puis t’as cette voix, «Onie’s low pitched vocals complemented by bass strings runs from A.J. Nelson.» On frémit à l’écoute de «When We All Get There», ce slow

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    rockab country violonné avec le killer Alden J. Nelson derrière - With the Nelson brothers beside him and rock & roll just barely on the horizon, Onie couldn’t put a foot wrong - Eh oui, t’entends chanter une superstar. Pour l’Escott, the early recordings are the truly great recordings. En 1955, Onie se retrouve en tournée avec Elvis. En 1956, il

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    enregistre «Onie’s Bop», claqué au solide slap de swing. Onie est un virtuose du wa doo dee dop. En 1957 il devient a real wild cat avec ce «Going Back To The City» bien

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    fouetté du slap, et on retrouve ce chanteur extraordinaire sur «Steppin’ Out». Quel enchantement ! Onie aime bien le rockab et Elvis, mais il en pince vraiment pour la stone country music. Puis son manager Charlie Terrell le laisse tomber - I was looking

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    for bigger things - En 1957, Onie va chez Sun enregistrer «Jump Right Out Of This Jukebox», country mais deep voice. Le single ne sortira qu’en 1959 ! Il trouve le tempo trop rapide. L’Escott ne sait pas pourquoi Uncle Sam a bloqué le single. Il pense qu’Uncle Sam était trop occupé à sauver la carrière de Jerry Lee. En 1958, Onie s’installe en Californie pour essayer de relancer sa carrière. Il bosse comme ouvrier dans des usines. Puis il revient au Missouri. En 1961, Bob Neal reprend contact avec lui et lui demande de venir s’installer à Nashville, mais le deal avec Neal tombe à l’eau, alors Onie cherche un job. Tous les plans sont foireux : t’as ce mec super doué et personne n’est capable de l’aider à percer. Tu prends la compile Onie’s Bop et t’écoutes

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    l’heavy rockab de «Wanna Hold My Baby». Onie chante comme un super crack. T’as encore «A Booger Gonna Getcha» attaqué au pur slap, et plus loin, «Long Gone», soft rockab de classe supérieure. Tu ne te lasses pas d’entendre ce chanteur extraordinaire claquer son «Steppin’ Out». Il est nettement plus rock & roll avec «That’s All» et avec «Cut it Out», il fait du country rockab : slap + violon + voix de crack. Nouvelle explosion de joie avec «Closing Time», fabuleux shoot d’honky tonk sourd. Alors après tout le monde s’interroge : pourquoi Onie n’a pas éclaté au grand jour ? A.J. Nelson explique qu’Onie ne voulait pas vendre son cul. Charlie Terrell dit que son «songwriting was too far ahead of its time. His best material was written ten years too soon.»

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             T’es assez fier de rapatrier John’ Been Shuckin’ My Corn, un Onie Records de 1973. T’as Onie sur la pochette avec sa gueule de superstar. Et ça part en trombe avec le morceau titre, un heavy country-bop de deep voice. Onie est l’un des meilleurs, pas de doute. L’album est très country, mais la voix est riche et Onie te file des frissons. «Run Em Off» sonne comme du pur country bop bourré de chaleur humaine. Et t’as le fast bop d’«Onie’s Bop». Incroyable vélocité du strut !  T’es pas venu pour rien.

             Signé : Cazngler, Oniegaud

    Onie Wheeler. Onie’s Bop. Bear Family Records 1991

    Onie Wheeler. John’ Been Shuckin’ My Corn. Onie Records 1973

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    Onie Wheeler. Something New And Something Old. Brylen Records 1982

     

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    L’avenir du rock

    - DeRobert valent mieux qu’un

     

             Bernard Pavot bourre sa pipe. C’est bon signe. Il se tourne vers la caméra et salue les téléspectatrices et les téléspectateurs.

             — Ce soir, nous avons l’honneur de recevoir Jean Cocktail, Hervé Buzin, l’avenir du rock et... comment vous appelez-vous déjà ?

             — Boule ! Et lui à côté, c’est Bill !

             — Boule & Bill alors ?

             — Tu l’as dit bouffi !

             — Bienvenue à tous dans Apostroumph !

             Il tire une longue bouffée sur sa pipe, souffle trois nuages comme Popeye, et se tourne vers Jean Cocktail qui est étalé dans son fauteuil, les bras pendants, comme une pieuvre désenchantée :

             — Cher Jean Cocktail, depuis que vous avez fini de repeindre votre putain d’église, à quoi vous occupez-vous ?

             — Je ne lis plus qu’un seul ouvrage, voyez-vous...

             — Et quel est-il ?

             — Le grand Larousse. Car voyez-vous, un chef-d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre...

             — Ah comme c’est intéressant. Et vous, Boule & Bill, vous plongez-vous à l’instar de Jean Cocktail dans les pages voluptueuses du grand Larousse ?

             — Non !, répondent-ils en cœur.

             — Voulez-vous développer votre pensée ?

             — J’plonge pas dans les pages !, lance Bill d’une voix de roquet.

             — Et pourquoi ne plongez-vous pas dans les pages, Bill ?

             — Passe que c’est gratuit sur Amazon !

             Bernard Pavot se tourne vers Hervé Buzin et lui demande s’il plonge lui aussi dans les pages du grand Larousse.

             — Nous je préfère le p’tit Robert !

             Boule et Bill re-clament en cœur que c’est gratuit sur Amazon.

             — Et vous avenir du rock, de quel côté penche votre cœur ? Larousse ? P’tit Robert ?

             — Ni l’un ni l’autre. Plutôt du côté de DeRobert.

     

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             Encore une bonne surprise. Les genres de concert qu’il ne fallait pas rater : DeRobert & The Half-Truths. DeRobert est un black solide surmonté d’une petite touffe de dreadlocks. Il porte un costard noir et semble souffrir d’une jambe beaucoup trop arquée. Il propose un set de Soul rentre-dedans, bien punchy, un set de boxeur black, il arrache sa Soul du sol en permanence et va systématiquement rivaliser d’extrême Black Power avec James Brown, notamment sur «Take Me Out Of The Dark». Voilà, tout est dit. Si tu veux ta dose d’hard funk, va voir DeRobert sur scène.

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     Ce blackos est un démon, un Soul Brother de très haut vol, il brûle les étapes, il brûle la ville, il se brûle les ailes, il screame à brûle-pourpoint, il brûle en enfer, son truc, c’est l’hot-as-hell, le burn-baby-burn, même ses morceaux lents groovent entre tes reins. Ça faisait longtemps que t’avais pas autant vibré. Tout est bien, tous les cuts te sonnent les cloches. Tu te demandes comment un black aussi puissamment doué peut être aussi peu connu. DeRobert a l’étoffe d’une superstar, et en plus, il a les compos.

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             Derrière il a un batteur blanc capable de battre l’hard funk. Le genre de mec qui ne ressemble à rien, mais quand tu le vois jouer, tu lui donnes le bon dieu sans confession. À  sa gauche, DeRobert a sa section de cuivres (trompette et sax), et à sa droite, sa section d’assaut, gratte/basse. Et là attention... Ces deux blancs dansent d’un pied sur l’autre pendant tout le set. On ne voyait ça que dans les Revues des géants de la Soul. Et tu vois le bassman rivaliser de wild-as-fuckisme avec Bootsy Collins. Soudain on le reconnaît !

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             David Guy, le plus gros voleur de show de la planète, le bassmatiqueur du diable. Il  accompagnait Quinn DeVeaux ici même en 2024. David Guy bassmatique en pète-sec des six doigts, c’est-à-dire quatre + deux, sur sa basse Gretsch. Il se permet des luxes insensés, il tagadate des triplettes de Belleville et meuble ses interstices de transitions fulgurantes. David Guy fait partie du gang des pires voleurs de shows, avec Dale Jennings d’Orgone, qu’on vu agir derrière Say She She. À côté de David Guy, un autre petit blanc danse et gratte ses poux sur une demi-caisse Gibson, il est encore plus possédé que DeRobert et David Guy réunis, c’est incroyable comme ces mecs font le show : t’as deux fabuleux virtuoses en roue libre qui te ramènent la folie des Famous Flames sur scène. T’es complètement flabbergasté. Le guitariste casse une corde et change de gratte. Pendant qu’il s’accorde, DeRobert fait un petit discours : «Fuck Trump! Fuck Ice!» Et bien sûr il reçoit une ovation. On se dit sur le moment que tout n’est pas complètement foutu et que la résistance s’organise contre les nazis.  

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             Tu ramasses les deux albums au merch. Et tu retrouves tout l’hard funk du set sur Soul In A Digital World, à commencer par le fabuleux «Take Me Out Of The Dark». C’est en plein James Brown. Les Half Truths sonnent comme les JB’s. DeRobert chante le funk comme un dieu. Funk encore avec «Workin’», awite folks ! Cut de rappel sur scène, fabuleux déroulé de cuivres, c’est l’hard funk de rêve. Même chose avec «Too Short», c’est gratté à la pointe de la modernité du funk, t’as toute la clameur du Black Power, avec les déboulades de basse ! Avec «The Joy», DeRobert Superstar tape un fabuleux groove d’entre-deux. Te voilà au paradis, ça groove entre tes reins. T’es vraiment effaré par le niveau de ce blackos. S’ensuit un puissant instro, «Poor Man Walk». Visité par la grâce. Back to l’hard funk avec «Too Busy». Pas de problème. Big funk-out encore avec «The Dole» - I got no money/ I got no food - suivi d’un heavy groove exceptionnel, «The Feel». Il te groove ça jusqu’à l’oss de l’ass.

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             Ce démon de DeRobert attaque I’m Tryin’ en mode hard gospel, il prêche et ça chauffe, il travaille ça à la dépouille, et plus loin il passe sans ciller en mode heavy groove de Soul avec «Ooo Wee». Soul funk de rang princier ! Merveilleux DeRobert ! Il fait aussi de la pop de Soul («The Dole Pt 2»), il est à l’aise dans tous les genres. Il repart en mode hard funk avec «The Speech». Fabuleux funkster ! - I gotta speak my mind - Il sonne comme une superstar. T’as pas d’autre mot possible. Encore un groove de funk génial avec «Goin’ Places», et t’as les petits accords funky dans le fond du son. Comme James Brown, il sait taper dans l’heavy groove : «Do It Alone» a le même poids qu’un hit de James Brown. Puis il va sur le terrain de Barry White avec «Please Shine On Me». Il tape là dans le sunshine groove. Retour en fanfare à James Brown avec «Write A Letter». Collé à la suite d’I’m Tryin, t’as un bout de Beg Me, avec notamment le morceau titre qui est un classique de dancing Soul, mais côté gros popotin. DeRobert ? Soul Brother définitif.

    Signé : Cazengler, qu’a pas deux roberts

    DeRobert & The Half-Truths. Le 106. Rouen (76). 21 mars 2026

    DeRobert & The Half-Truths. Soul In A Digital World. G.E.D. Soul Records 2010

    DeRobert & The Half-Truths. I’m Tryin’. G.E.D. Soul Records 2014

     

     

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    L’avenir du rock

     - How to make a Monsterwatch

             Ça se passe au bar, comme d’habitude. L’avenir du rock croit qu’il va siffler sa 25 Jupi peinard, manque de pot, Boule et Bill déboulent.

             — Alors Boule, tu déboules ? Et toi, Bill, toujours aussi débile ?

             — Ah t’aime bien les petits jeux de mots à la mormoille, avenir du froc. Pas trop dur pour ta p’tite cervelle bouffée aux monstermites ?

             — Ben l’un dans l’autre, j’m’onster pas trop mal...

             — On te trouve quand même vachement monster à terre, avenir du croque...

             — Oh ça va, j’évite de monstergiverser.

             — C’est monsternant ! T’as toujours l’air de monsterrasser les obstacles !

             — J’m’arrange toujours pour que ça s’monstermine bien. Pas la peine de monstériser les choses.

             — Quand tu déballes te petites monstergiversations, on sait jamais si tu te fous de notre gueule ou pas...

             — Vous vous monsterisez trop sur mes propos, tous les deux. Chuis pas aussi monstérieux que vous le croyez.

             — C’est quoi le secret de ta monsternité, avenir du flop ?

             — Monsterwatch !

     

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             On descend à la cave voir Monsterwatch de Seattle. T’es pas déçu. C’est assez brut de décoffrage. Sont quatre : un guitar slinger dédouané, un bassman grondant dans son coin, une locomotive humaine de type Dave Grohl derrière les fûts, et devant, un petit mec en veston et lunettes noires qui a décidé de rocker le boat avec une niaque bien de chez lui. Pacific Northwest, baby ! Et ces mecs tapent bien dans le tas, ils tapent

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     bien dans le mille, ils tapent bien dans le dur, ils ne s’accordent pas beaucoup de répit, ils enfoncent leur clou à bras raccourcis, c’est un rock extrêmement physique, très percutant. Ils font même un cut demetend à deux basses, tu vas de surprise en surprise, mais tu sais que la résonance de la cave joue pour beaucoup dans le trouble que t’éprouves. T’as des groupes comme celui-là qui flashent bien dans l’instant et dans le

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    chaos du son, car ça te passe tout simplement sous la peau et tu cales le battement de ton cœur sur celui du Grohl qui tape comme un sourd sur ses fûts. Lui c’est pas tchack-poum, mais tchack-boom ! Au final, t’as encore une heure de sec et net à méditer. T’as passé un bon moment. Plus les groupes sont sans prétention et meilleurs ils sont. Ils débarquent, deliver the goods et puis s’en vont. T’y a vu que du feu, et c’est très bien comme ça.

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             Tu ramasses l’album Head au merch. Le p’tit road manager est content d’en vendre. On est au moins quatre à faire la queue. Fantastique album ! Encore plus balèze que le set. Tu retrouves aussitôt «Animal Cookies» et l’énorme tatapoum du clone de Grohl. C’est un cut de batteur. Et le mec au chant est un bon. Il s’appelle John Spinney et le clone de Grohl s’appelle David Cubine. Au chant, Spinney insiste lourdement. Il attaque «My Life Is Dumb» au ouhh!. C’est blasté dans les règles. Tout est ultra joué, plein comme un œuf. C’est avec «Big Sin» que tout s’éclaire : ils tapent en plein Killing Joke ! Ça t’avait échappé lors du set. Exactement le même power ! Avec le même raw à la surface. Son incroyablement dense. «Installation Method» vient confirmer le parallèle avec Killing Joke : c’est la même énergie, le cut est monté sur des poux à la Geordie Walker et Spinney persiste dans l’insistance inflammatoire à la Jazz Coleman. Ils bouclent leur balda avec «Epipherine Takeout», une fabuleuse surenchère à la Killing Joke, pulsée au beat de Seattle. C’est monstrueux de Monsterwatching ! Ils s’enracinent dans le Joke en B avec «Know Sleep», le clone de Grohl n’en finit plus de taper dans le dur («Relative») et ils ont encore la main plus lourde avec «Alright Now». Beat, chant, riff-raff, tout est démesurément lourd de sens. Voilà la suite du Pandemonium.  

    Signé : Cazengler, munsterwatch

    Monsterwatch. Le Trois Pièces. Rouen (76). 16 mars 2026

    Monsterwatch. The Head. Killroom Records 2025

     

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    Wizards & True Stars

     - You can’t judge a Booker by looking at the cover

     (Part Two)

     

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             La saga de Booker T & The MG’s commence dès 1962 avec l’album Green Onions et sa pochette foireuse. Mais le morceau titre devient l’emblème du Stax Sound, par la seule puissance de son groove. Duck roule pour vous et derrière le copain Steve envoie de sacrés coups de Tele. Avec ce premier album, on entre aussi dans l’austère processus

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    des albums d’instros, comme dans le cas du James Taylor Quartet. Booker T & The MG’s sont des gens prolifiques, mais tellement bons qu’on les suit à la trace sans jamais rechigner. Duck réédite l’exploit de «Green Onions» avec «Mo’ Onions». Il nous sort là le smooth de rêve, un son qui va rester un modèle absolu. C’est Duck qui conditionne le rang des oignons. Le «Stranger On The Shore» qui ouvre le bal de la B sonne comme un groove miraculeux et on se régale encore plus de «One Who Really Loves You» car c’est joué dans la joie et la bonne humeur. Dès leur premier album, les MG’s sonnent comme le groupe idéal. Mais attention à l’austérité. C’est comme le cinéma muet, il faut s’habituer à l’idée de cette esthétique.

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             Deux ans plus tard, ils reviennent en force avec l’excellent Soul Dressing et sa belle pochette kitsch qui nous propose un Booker T cadré serré et frais comme un gardon du Mississippi. Ils nous sortent un «Big Train» monté sur un beat dévorant, le copain Steve casse du sucre sur le dos de sa Tele avec une niaque infernale et Booker T arrondit les angles à coups de B3. On retrouve leur fantastique énergie dans «Jellybread». Même power que celui de «Green Onions». Ils développent le cut au détour d’une boucle et le copain Steve joue au freakout de Memphis. Ils jouent aussi «Outrage» à la merveilleuse vélocité catégorielle. C’est du très haut niveau, pétri de qualités : fluidité, aisance et power. En B, on va tomber nécessairement sur «Mercy Mercy», énorme shoot de good time music emmené par un Booker T enthousiaste, une vraie merveille de légèreté et d’émancipation du peuple noir, même si le copain Steve joue comme un sale punk des bas fonds. Il faut aussi saluer Al Jackson qui bat si sec, notamment dans «Can’t Be Still». Celui-là ne traîne pas en chemin. C’est un sérieux client.

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             Et voilà qu’ils se payent une pochette classique pour And Now, qui paraît deux ans plus tard, en 1966. Ils y tapent une cover guillerette de «Working In The Coal Mine». Leur hommage à Lee Dorsey bat tous les records de finesse. Et ils sonnent très New Orleans avec un «Don’t Mess Up A Good Thing» monté sur le beat d’«High Heel Sneakers», mais avec un beau côté bastringue. Duck se paye la part du lion avec «Soul Jam». Il rôde dans le son et descend dans les bas étages. Ah il faut le voir pulser le beat, c’est un spectacle étonnant. Le copain Steve nous refait le coup du guitariste délinquant dans «One Mint Julep», un beau shuffle pulsé une fois encore par Duck la loco. Un vrai heartbeat ! Et Booker T renoue avec ses accointances dans une très belle version de «Summertime». Le round midnite, c’est son pré carré. 

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             Hip Hug-Her sort en 1967 sous une pochette très sixties. On se croirait dans Mademoiselle Âge Tendre. C’est un album très pépère. Au même titre que «Green Onions» (utilisé par Hubert pour son émission Dans Le Vent), le morceau titre fut utilisé comme générique d’émission de radio. Voyage dans le temps assuré. C’est un petit jerk bien apprêté qui s’habille chez Happening. Ce truc marche à tous les coups. Mais l’énergie n’est pas au rendez-vous. Ils nous groovent mollement un «Soul Sanction», comme s’ils malaxaient les fesses d’une fille qui ne veut pas. Ils font une version beaucoup trop acidulée du «Get Ready» de Smokey et sauvent l’album avec un «More» joliment hanté par l’un de ces thèmes mélodiques dont Booker T a le secret. C’est l’hymne des jours heureux. En B, ils saluent Felix Cavaliere avec une cover de «Groovin’». Booker T le joue avec délectation sur son grand orgue de cérémonie. 

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             En 1968, ils ne sortent pas moins le trois albums, le premier étant Doin’ Our Thing. Pochette très sixties, encore une fois, avec un groupe de jeunes gens photographiés au bord du fleuve. Les MG’s tapent dans le «You Don’t Love Me» connu comme le loup blanc de Willie Cobb et le groovent jusqu’à plus soif. Le copain Steve le joue en flux tendu. Par contre, ils foirent leur reprise de «The Beat Goes On» avec un son ingrat et dominateur. Ils tapent aussi un «Ode To Billie Joe» à la bonne torpeur académique. Cut idéal pour un mec comme Booker T qui adore napper les choses de la vie. Ils terminent cet album mi-figue mi-raisin avec un heavy groove de rêve éveillé, «Let’s Get Stoned», un groove de round midnite signé Ashford & Simpson, idéal pour le cat T.

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             Le deuxième album soixante-huitard s’appelle Soul Limbo. Rien de nouveau sous le soleil de Satan, nos quatre compères pondent de l’instro à la chaîne. Le morceau titre est un modèle de Memphis Sound énergétique, dignes des grandes heures de Green Onions. Al Jackson claque à plat et Duck se jette dans la furia del sol et joue au débotté. L’autre hit de l’album s’appelle «Be Young Be Foolish Be Happy», c’est une sorte de groove éberlué joué par des musiciens devenus fous. Booker T arrose tout ça de B3. On est à McLemore et ça roule ma poule. Ils punchent le diabolo du cortex dans la couenne du cut. Booker T fait encore des merveilles dans «La La Means I Love You» et la tension MGtique revient avec «Hang ‘Em High». Booker T nous roule ça dans sa farine et soudain ça démarre. On assiste à la naissance d’un shuffle, avec un Booker on the beat. Demented ! Ce qui distingue les MG’s du reste du monde, c’est leur raw power. On voit aussi Booker T noyer son «Born Under A Bad Sign» dans le pur jus de shuffle d’orgue. Par contre, ils en foirent deux et pas des moindres : «Eleanor Rigby» et «Foxy Lady», qui ne sont pas vraiment faits pour le B3.

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             Le troisième album soixante-huitard est la bande originale d’un film, Up Tight. C’est un album essentiel car c’est là que se trouve «Time Is Tight», le hit définitif des MG’s. La mélodie parfaite. L’un des sommets du Memphis Sound. Booker T le noie d’orgue et derrière, le copain Steve gratte comme un dingue. C’est avenir du monde, baby, l’ouverture définitive. Ces mecs visent l’apoplexie, c’est plein d’allant, radieux, le beat des jours heureux. Booker T, Steve, Duck et Al créent les conditions de la magie dans le bouclard de McLemore. On se régale aussi de «Children Don’t Get Weary», vieux groove de gospel que chante Judy Clay. C’est excellent et même beaucoup trop excellent. Booker T nous refait le coup du shuffle mirobolant avec «Thank’s Lament» et une intro qui fait rêver. N’oublions pas que Booker T est un puissant seigneur. C’est dans ce genre de cut que se joue le destin des Sixties. Au moins autant que dans les hits des Beatles. Tout repose sur le swing alerte de Booker T et sur la façon dont son copain Steve monte les cuts en neige.

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             En 1969 paraît The Booker T Set. On y trouve deux petits chefs-d’œuvre : leurs versions de «Lady Madonna» et de «Mrs Robinson». Duck prend Mrs Robinson au bas du manche et ça commence à swinguer en douceur et en profondeur. Booker T nage à la surface comme une crème anglaise. Étonnante qualité du groove. On se régale de cette basse si ronde. Duck se paye de belles descentes à contre-courant et nous régale du tact de son bassmatic. Ils font aussi un carton avec «The Horse» que le copain Steve gratte à la régalade. Sur cet album, les MG’s beefent un peu leur son et Booker T se répand jusqu’à l’horizon. Ils tapent aussi dans Burt avec «This Girl’s In Love With You». Le copain Steve joue en réverb et Booker T nappe en loucedé. Imparable. Et si mélodique. C’est beau à pleurer. Ils terminent sur une fantastique cover de l’«It’s Your Thing» des Isley Brothers. Mais ils sont trop pop pour le funk de Ronald. Ils ramènent cependant une belle dose de Southern niaque.

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             Paru en 1970, McLemore Avenue reste un album très controversé. Les MG’s ont décidé de rentre hommage aux Beatles (d’où la pochette Abbey Road) sous forme de medleys entreprenants. Mais c’est un album qu’il faut écouter attentivement, car il s’y cache de sacrées merveilles, à commencer par cette version d’«Here Comes The Sun» noyée dans la masse. Duck le joue à l’insistance et ça sonne comme dans un rêve. Le groove de Memphis épouse la magie des Beatles sous le soleil exactement, et ils tombent dans l’heavy groove de «Come Together» qui du coup incarne d’une certaine façon l’élégance du Memphis Beat. Le copain Steve s’en paye une bonne tranche par dessus les grandes nappes de Booker T. Ces mecs sont merveilleux, ils restituent la magie de «Something» avec un son d’orgue Hammond qui ravive tous les espoirs. En B, on voit le copain Steve tailler un «She’s So Heavy» à la note sèche et un peu acide. Encore un cut idéal pour ces démons d’MG’s, rois du beat turgescent et du napping B3. Il faut voir Booker T napper tout ça. Un vrai dingue !

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             Melting Pot restera dans l’histoire de la Soul pour son morceau titre, porté au bassmatic par Duck et gratté funky par le copain Steve qui se met à porter la barbe. Ils deviennent les rois de l’anticipation, et bien sûr, Booker T s’en vient nous napper tout ça de B3. C’est à la fois magnifique et très dense, et pendant la longue virée du copain Steve, Duck maintient son bassmatic en état de steady rumble. Fabuleuse cohésion ! Booker T nous fait du round midnite à la Monk dans «Back Home» et ils bouclent l’A avec un «Fuquawi» infesté d’incursions intestines du voyou Steve. Il faut le voir rôder dans le quartier du groove, il renâcle dans l’ombre et renifle la morve de ses riffs malveillants. En B, ils nous refont le coup de l’instro des jours heureux avec «LA Jazz Song», une vraie régalade régalienne expurgée au pur jus de shuffle impénitent. 

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             En 1973 paraît un faux album des MG’s. Carson Whitsett remplace Booker T et Bobby Manuel le copain Steve. Fidèles au poste, Duck et Al veillent au grain. Si on écoute cet album, c’est uniquement pour entendre jouer Duck. On voit ces faux MG’s fondre comme beurre en broche dans «Black Side» et Duck bassmatique «Frustration» avec une niaque épouvantable.

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             On retrouve nos quatre MG’s sur Union Extended. Curieusement,  l’album paraît sur Stax en 1976, soit un an après la fin de Stax. Titre d’album d’autant plus curieux que la banque qui a fini par avoir la peau de Stax s’appelle the Union Planters Bank. Le hit de l’album s’appelle «Beale Street Revival». Duck l’embarque au violent drive de basse. Il reste l’un de ceux qu’il faut admirer, car il incarne mieux que personne l’énergie du Memphis beat. «Overton Park Sunrise» vaut aussi le détour car on a là une groove d’une très grande pureté, lumineux et bien intentionné. Duck l’habite. Il se fend plus loin d’un sacré «Duck Walk». On se croirait sur l’album de la maturité. Ils visitent encore les rues de Memphis avec l’excellent «Midnight On McLemore» joué à l’orientale. Duck fourbit un son de basse idéal, bien rond, bien sourd, la reine des aubaines. 

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             Comme la vie sur terre est injuste, les MG’s la quittent un an plus tard pour l’espace et vont sur Asylum enregistrer Universal Language. On les voit tous les quatre au dos de la pochette, le copain Steve s’est laissé pousser les cheveux et Willie Hall a remplacé Al Jackson qui s’est fait buter. Duck semble extrêmement mélancolique et Booker T prépare son envol avec un beau sourire. Ils groovent doucement sur cet album, la tension de Melting Pot leur fait défaut. Booker T cherche sa voie dans l’imbroglio des opportunités. Il réussit à trouver un thème intéressant pour ce «Last Tango In Memphis» qui ouvre le bal de la B. Mais l’album reste étrangement sage et même serein. Avec «MG’s Salsa», Booker T nous serine la cerise à l’eau de vie.

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             Trente-deux ans après leurs débuts, les MG’s se reforment pour accompagner Dylan et Neil Young. C’est là qu’ils décident d’enregistrer That’s The Way It Should Be. Pour remplacer Al Jackson, ils font appel à Steve Jordan, l’Xpensive Wino. Booker T nous claque le «Gotta Serve Somebody» de Bob Dylan d’un ton docte du haut de l’Hammond. C’est d’une classe effarante. Derrière lui, Duck pouette. On sent le boudiné de ses doigts sur les cordes. Il pouette sa came. Ces mecs sont des diables. Le «Slip Slidin’» d’ouverture du bal sonne comme un good timey groovytal superbe, une sorte de Memphis beat qui navigue en père peinard sur la grand mare des canards. Quelle allure ! Le copain Steve passe un solo à l’Atahualpa et Duck bourdonne son bassmatic comme un essaim de green hornets. On se sent tellement bien en compagnie des MG’s. Ils nous refont le coup des oignons avec «Mo Greens». Ils continuent de créer de la légende. Le copain Steve passe l’un de ces solos dont il a le secret et Booker T se fond une fois encore dans le move du groove. C’est l’apanage du Memphis beat. MG’s forever ! Ils tapent aussi dans l’excellent «Just My Imagination» de Barrett Strong et Norman Whitfield. Attention, ça groove en profondeur. Booker T est so sweeeeet, il enfile les annales comme des perles, il est so cherubic, so Hammond, so so so. Back to the big Memphis beat avec «Cruisin’», bien boppé au touch organ. C’est du T qui va loin, ce mecs descendent le canyon de groove à leurs risques et périls. Tout est là : les victuailles, le beat, le shit et le shot. Les MG’s gagnent à tous les coups, ils font «I Still Haven’t Found What I’m Looking For» de U2 à l’inspiratoire maximaliste, la pire qui soit. Leur formule est simple : une ligne mélodique soutenue par un gros beat turgescent. Les MG’s resteront dans l’histoire du rock l’une des équipes les plus attachantes.

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             Paru en 2003, Soul Men est une compile montée par Roger Armstrong, à partir de cuts inédits enregistrés durant les années soixante. Ce sont des reprises, ce que les MG’s appellent des hip hits d’un bel acabit. Booker T ne fait qu’une bouchée d’«Harlem Shuffle» et on assiste au grand retour du big Memphis beat avec «Hi Heel Sneakers». Ils jouent ça à la revancharde, ça ne vaut pas la version de Jerry Lee, c’est vrai, mais quand même. Les MG’s savent polir un chinois. Ils transplantent Motown à Memphis avec une redoutable version d’«I Was Made To Love Her», mais quand Booker T joue la mélodie, ça devient un peu tarte à la crème. Pareil avec «Wade In The Water». Un conseil, Booker, laisse ce truc à Graham Bond. Bon d’accord, ils s’en vont swinguer par dessus les toits et vont lever des lièvres, mais le shaking d’Al Jackson & Duck ne vaut pas celui de Jack & Ginger. Ils rendent un bel hommage aux Beatles avec «Day Tripper». Le copain Steve y passe un solo fiévreusement beatlemaniaque, et Duck rame derrière comme un galérien. Sacrés gaillards ! Encore un hommage de taille : «On A Saturday Night» d’Eddie Floyd. Ils nous swinguent ça jusqu’au bout de la nuit. Booker T balaye son clavier avec ferveur, ça dégouline de jus, c’est là que le génie des MG’s éclate au grand jour. Avec «Spoonful», ils sonnent comme des Anglais. Est-ce un compliment ? Oh weee baby ! Booker T rampe dans le groove comme Chick Churchill des Ten Years After. Les MG’s privilégient le côté épais et malsain du groove. Et le copain Steve y passe un solo de notes salaces. Duck a la main lourde dans «You’re So Fine» et le copain Steve ramène toute sa niaque dans le vieux «Raunchy» de Bill Justis. «Gimme Some Lovin’» est un choix idéal pour une équipe de fiers à bras comme les MG’s, Duck porte le beat à lui tout seul et l’un des sommets de cette compile est leur reprise du «Soul Man» composé par le Prophète Isaac & David Porter pour Sam & Dave, fabuleux shoot de B3 avec un Duck on fire. Quelle puissance ! S’il ne fallait conserver qu’un seul album des MG’s, ce serait probablement celui-ci. 

    Signé : Cazengler, Bookair d’un con

    Booker T & The MG’s. Green Onions. Stax 1962

    Booker T & The MG’s. Soul Dressing. Stax 1964

    Booker T & The MG’s. And Now. Stax 1966

    Booker T & The MG’s. Hip Hug-Her. Stax 1967

    Booker T & The MG’s. Doin’ Our Thing. Stax 1968

    Booker T & The MG’s. Soul Limbo. Stax 1968

    Booker T & The MG’s. Up Tight. Stax 1968

    Booker T & The MG’s. The Booker T Set. Stax 1969

    Booker T & The MG’s. McLemore Avenue. Stax 1970

    Booker T & The MG’s. Melting Pot. Stax 1970

    The MG’s. Memphis Group. Stax 1973

    Booker T & The MG’s. Union Extended. Stax 1976

    Booker T & The MG’s. Universal Language. Asylum Records 1977

    Booker T & The MG’s. That’s The Way It Should Be. Columbia 1994

    Booker T & The MG’s. Soul Men. Stax 2003

     

    *

             Du chahut sous ma fenêtre, ce doit être encore mon fan-club de jeunes évaporées, je ne vais pas me déranger pour si peu, pourtant  cette fois les cris sont différents, ce n’est pas l’habituel ‘’Damie ! Damie !’’ sur l’air des lampions, je baisse un peu le volume de Pink Thunderbird de Gene Vincent, quel sacrifice ne ferais-je pas pour ces gourgandines, ma parole ce sont des cris d’horreur que j’entends, que se passe-t-il ! J’ouvre la porte, à l’encontre de leur habitude envahissante, elles sont toutes massées sur le trottoir d’en face, elles poussent des cris d’effroi, il y en a deux ou trois dont les joues ruissellent de larmes. Je m’apprête à traverser la rue, une clameur unanime retentit :

    _ Damie n’avance pas ! Par pitié, on a trop besoin de toi, on ne veut pas que tu meures !

    _ Demoiselles pour l’instant je suis encore vivant, expliquez-moi, que se passe-t-il ! Dites-moi tout, mais pas toutes en même temps, tiens, toi Maryline (c’est ma préférée, il ne faut surtout pas qu’elle le sache), parle calmement, je suis tout ouïe !

    _ On t’attendait Damie comme tous les matins pour avoir la chance de t’apercevoir, on était-là à côté de ta boite-à-lettres, par la fente on a regardé si tu avais du courrier pour te l’apporter, Gertrude a glissé un œil dans la fente, elle s’est presque évanouie, elle a crié qu’il y avait une grosse araignée noire dedans, elle a ajouté que c’était une mygale géante, on s’est moquée d’elle mais quand Isabelle a soulevé la fente, on a vu, une grosse patte de mygale toute noire qui dépassait et qui essayait de sortir, alors Damie on t’en supplie, n’ouvre pas, elle te mordra et tu mourras.

    Je ne m’étends pas sur les jérémiades et les supplications qui suivirent. D’un geste de la main j’obtiens un silence instantané. Un rocker n’a jamais peur, je m’approche d’un pas décidé, elles n’ont pas menti, ça remue là-dedans, par la fente j’aperçois un truc tout velu tout noir, sûrement un appendice de mygale, ou de tarentule, je ne m’y connais pas beaucoup en arachnides, mais la bestiole doit être assez grosse, comme je suis un rocker j’ouvre brutalement la porte, un truc tout noir me saute dans la main !

    _ Poisson d’avril Damie !!!

    _ Elles rigolent et se fichent de moi, le chaton s’est pelotonné entre mes deux paumes et ronronne aussi fort qu’un bi-moteur !

    _ Il est pour toi Damie, on l’a trouvé, on te le donne comme tu dis que tu es un cat, désormais vous serez deux !

    Elles éclatent de rire, excusez-moi d’être incorrect : elles se foutent ouvertement de ma poire !

    _ Demoiselles, je vous remercie pour le chaton, mais vous avez été bien imprudentes de l’enfermer dans cette boite, vous n’avez pas vu le crotale endormi tout au fond, il aurait pu vous piquer et vous seriez peut-être mortes à l’heure qu’il est !

    Elles poussent des cris d’horreur, elles me crient de fermer la boite, je n’obéis pas, les rockers n’ont jamais peur, je plonge la main et en retire le crotale.

    • Oh Damie, ce n’est pas un serpent, c’est une revue !!!
    • Non ce n’est pas une revue, c’est Rockabilly Génération News, sachez faire la différence, vos parents ne vous ont donc jamais appris qu’il n’y avait pas sur cette terre une calamité plus désastreuse que le Rockabilly ! Poison d’avril !

    ROCKABILLY GENERATION NEWS N° 37

    (AVRIL-MAI- JUIN 2026)

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             Tiens pour une fois on commencera par la fin. Le dos de couve. Toute cette magnificence ultra-flashy, la flamboyance rockabilly à l’état pur, à venir, car juste la juxtaposition de huit flyers d’annonce des festivals. Une esthétique qui vous épate les mirettes, en même temps un document à étudier soigneusement !

             Honneur aux dames ! D’abord dans la rubrique Les Racines de Jullien Bollinger. Je ne vous raconte pas quand ma féministe de fille m’a demandé si je connaissais Sister Rosetta Tharpe, convaincue que moi le rocker viriliste ne pouvait avoir eu vent  d’une telle inconnue. Des bonnes sœurs comme elle, j’en veux des couvents entiers. Elle risque d’avoir des problèmes avec la hiérarchie, une délurée, soi-disant une guitariste, elle tape dessus comme si elle clouait un cercueil pour réveiller le mort. Un être libre, hors des clous, qui a vécu comme elle voulait. Elle s’est battue pour la musique, pour son peuple et pour elle-même. Faites de même alors vous serez un homme. Pardon : une femme !

             Comme Joséphine Baker, elle aimait les guépards, mais elle Claudia Colonia elle en avait plusieurs qui la suivaient partout. Celui de Joséphine croquait les chats et les chiens de ses voisins, mais ceux de Claudia, ils ne pouvaient plus se tenir dès qu’ils étaient sur scène. Faut dire qu’elle donnait le mauvais exemple, son truc à elle c’était de rugir dès qu’elle voyait un micro. Le cirque Medrano à elle toute seule. Passait son temps à hurler, en plus d’être une femme elle chantait du rock. Des classiques, mais en français et en italien. Car oui incompréhension suprême elle était italienne ! Bref ceux qui n’avaient jamais entendu Sir Rosetta Tharpe ne comprenaient pas. Patrick Bruneau nous restitue en cinq pages, non pas la carrière, car chez elle la vie et sa carrière ne formaient qu’une seule existence.

             Lorsque Jerry Lou a passé le piano à gauche l’on n’était pas fiers, mais quelque part l’on se disait tant qu’il en reste un, l’époque fabuleuse des pionniers n’est pas tout à fait enterrée… Hayden Thompson nous a quittés le dernier jour de l’année dernière. Une carrière en pointillés. Fait partie de ces météorites de feu qui à la fin des années cinquante ont disparu, pierres oubliées depuis longtemps… lorsque l’avalanche rockabilly est revenue elles ont encore rougeoyé, de l’histoire du rockabilly Hayden Thompson aura participé à l’écriture des premières pages et partagé les agapes les plus tardives. Le début et la fin. L’essentiel et l’absolu.

             En rock dès que vous avez un américain, l’on ne tarde pas à rencontrer un anglais. Interview de Johnny Red chanteur de Johnny and the Jailbird, l’était en tant que spectateur à Wembley, l’était l’année dernière à Quimper avec les Rotten Rockers, une vie consacrée au rockabilly, à vingt-deux ans l’avait une allure extraordinaire avec ses cheveux longs et cette tignasse de mèche déjantée qui lui tombait sur le visage, qui n’est pas sans évoquer certaines photos de Jerry Lou. Lisez, surtout admirez la photo en page 7 (mais aussi celle page 35), l’homme qui a tout vécu, tout vu, qui sait tout, surtout ce que vous ne pourrez jamais connaître.

             Interview de Rico organisateur du Elsass Rockin’ Teds, l’on présente les groupes, je vous laisse les découvrir mais aussi avant les pépites sonores les pépètes trébuchantes, combien ça coûte, comment on amortit, pourvu que ça dure disait Letizia la mère de Napoléon… Changeons d’estrade,vingtième party du Rocking Gone, du beau monde, Sergio en profite pour nous offrir les Spunyboys on stage…

             Deux tristes nouvelles, après trente-cinq ans de bons et loyaux services Phil Haley and his Comets tire sa révérence… Le T-Becker Combo aussi, seulement cinq années d’existence, un son nouveau dans le rockabilly français mais Christophe Becker arrête les frais, la fatigue physique et morale aussi car il est difficile de continuer dans ce métier sans être soutenu par une structure qui mise sur vous…

             Bébert aussi arrête. La vie. Le chanteur des Forbans repose désormais auprès de sa mère. Les Forbans continuent. Sont rejoints par Lucky Will  il n’est pas possible d’arrêter cet équipage légendaire. Astrid son épouse tient à continuer le combat…

             En quarante-huit pages Rockabilly Génération News réussit  à raconter l’histoire du rockabilly depuis ses plus anciennes racines jusqu’aux surgeons indomptables des nouvelles et futures pousses, un miracle rock’n’rockab renouvelé à chaque nouveau numéro.

    Damie Chad.

    Editée par l’Association Rockabilly Generation News (1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 6 Euros + 5,24 de frais de port soit 11,24 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 40 Euros (Port Compris), chèque bancaire à l’ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal (cochez : Envoyer de l’argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that’s what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues… Et puis la collectionnite et l’archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l’impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents.

     

    *

    Chers lecteurs je reconnais que parfois je vous en fais voir de toutes les couleurs, surtout des teintes très sombres, que certaines chroniques plus noires que vos âmes doivent vous faire blêmir, souvent à la pensée de vos mines effarées et de vos profonds dégoûts mes lèvres esquissent un sourire sardonique et cruel, mais là c’est un peu le summum de l’horreur. Je l’avoue en toute humilité. Après l’écoute de cet album, j’ai pleuré, sur vous, sur le monde, et pire que cela, sur moi-même.

    I HAVE NO NAME

    CULT OF OCCULT

    (Autoproduction/ 31-03- 2026)

             Vous avez lu l’intro de Croco le Mytho, alors attendez-vous au pire. Chantent en anglais, mais sont français. Viennent de Lyon. Donc un groupe avec des arrêtes. Traînent une mauvaise réputation. Sont carrément traités d’alcooliques. Moi je n’ai rien contre ceux qui sacrifient à Dionysos.  Refusent les interviews ou répondent n’importe quoi. Les Beatles faisaient de même, mais on ne le leur a jamais reproché. Leur premier opus date de 2012. Je ne connaissais rien d’eux avant ce  cinquième album et treizième opus qui nous préoccupe. J’exagère, depuis plusieurs mois, je reluque une pochette d’album, je n’ai jamais eu le temps de m’attarder, je me promettais de le chroniquer un de ces jours, cette couve me parle. Ne riez pas si Dieu parle à certains pourquoi n’aurais-je pas moi aussi le droit d’entendre des voix. Je vous en recauserai dans notre livraison 732.

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             Comme par hasard, c’est la pochette de leur dernier disque qui m’a interpellé. Pas de nom. Pas de groupe. C’est qui ce géant nu, à première vue un bonhomme ou la marionnette de tous les dangers ? L’on pense à Frankenstein tapi contre la cloison d’une petite maison habitée par une simple famille, à les observer il prend conscience de l’humanité qu’il porte en lui, il sera chassé… Plutôt le golem cet être informe pétri de terre glaise, le brouillon biffé, le modèle raté qui permit à Dieu de créer Adam, non pas un simple monstre, mais la figure même de l’abomination, en deçà du Bien et du Mal. Je ne sais qui a commis ce chef-d’œuvre d’une force incroyable, un véritable prodige.

    Jean-Claude VanDoom : chant / Gary McDoom : bass /Johnny Kingdam : guitare / Rudy Alleyyoupacid : drums.

    I have no heart : grincement motorisé, nous connaissons ces entrées pseudo-noisiques qui prennent leur temps, idem aussi ces levers de rideau battériaux solennels qui annoncent l’apocalypse, mais ici il y a un truc différent : ce vomi de vocal qui peu à peu prend son envol, ô très lentement, parmi les efflanquées de cymbales  la guitare qui joue à la perceuse. Stop. Silence. Tapotements, le disque bascule, ce n’est plus tout à fait un groupe qui joue, ce n’est plus de la musique, même si elle est là, ce n’est pas tout-à-fait le vocal, mais le son et le sens des mots qui se transforment en une sorte de diction poétique, les instruments n'étant là que pour faire passer, agrémenter si possible, le message, l’être de la pochette parle, il est triste, il est seul, il est inutile de le prendre dans vos bras et de tenter de le consoler, il n’est pas vraiment triste, simplement accablé d’une lourdeur métaphysique insensée, ce n’est pas l’esprit qui se fait corps, c’est le corps qui est l’esprit de quelque chose d’innommable et d’abominable, un train, long convoi funèbre, s’approche de vous, il hurle, il vous hait, il vous tuera, une espèce de folie collective s’empare de lui tout seul, il est tout ce que n'êtes pas car il compte annihiler votre existence par sa seule présence. I have no limbs : il geint, il se plaint, il agonise, il délire, il est un corps sans membres mais aussi des membres sans corps, hurlement de transsubstantiation, vous ne voyez qu’un amas de chair sanglante, c’est que vous ne savez pas quoi faire, il exige, il supplie que vous le tuiez mais cette masse de glaise rougeâtre n’est que lui-même, elle n’est que son propre esprit, il est à un niveau d’être que vous n’atteindrez jamais, il dresse son propre tombeau, il creuse sa fosse avec d’autant plus de désespoir et de terreur qu’il sait que ce qu’il est ne pourra jamais mourir, ce n’est pas qu’il soit immortel c’est que sordidement il ne peut pas mourir, il roule sur-même, il râle, il n’est que la désincarnation de sa douleur à vivre que ce soit dans sa propre existence, que ce soit dans sa propre mort, ce sont vos oreilles qui contemplent cette agonie sans fin, et vous comprenez votre finitude humaine en la mesurant à l’infinitude inhumaine de celui qui n’est plus, dixit Heidegger, un être pour la mort, mais une chose sans nom qui désire le rien puisqu’il est le tout et que le tout ne peut rien désirer, une longue plainte déchirante qui exprime seulement le fait d’être, tout en n’étant pas, un Hamlett qui porte les deux postulations si ingénieusement mêlées qu’il ne peut être que cette agonie de musique funèbre, une voiture qui klaxonne dans la nuit, la portière ouverte abandonnée par son chauffeur. Vous ne trouverez pas de morceau plus éprouvant que celui-ci. Ce n’est pas parce qu’il s’arrête au bout de quinze minutes qu’il ne continue pas autre part, dans un coin perdu du monde. I have no companion : de quoi se plaint-

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    il ? De quoi a-t-il peur ? Est-ce que sa peur des hommes est sa seule possibilité de n’être plus. Il ne chante plus. Il psalmodie un poème sur un chaos de noise, il désire tant la mort qu’il appelle les hommes pour qu’ils le mettent à mort, ils répondent, sournoisement, pas trop fort, car ils ont peur alors que lui les implore de le découper en petits morceaux, en confettis d’abomination, la tension croît et devient insupportable. Arrêt fatal. I have no tongue : ils lui ont coupé la langue. Il a crié et puis la musique parle pour lui. Non il parle encore. De quoi se plaint-il, de parler alors qu’il n’a plus de langue, que de cris gargouillés pour quelqu’un qui est censé être muet, personne ne peut rien pour lui. En dernier recours il appelle Dieu et Dieu ne répond pas, alors il appelle Satan. I have no soul : il n’a plus d’âme puisqu’il l’a donnée à Satan, alors il descend en Enfer, il parcourt les couloirs ténébreux, il se rend auprès de son maître, il le cherche, il a du mal à le trouver, jeu de cymbales, guitares grinçantes et coupantes, qu’importe, il avance doucement mais il avance, enfin le voici, Satan pointe un doigt crochu et menaçant vers son serviteur, il a retrouvé sa langue, il ne parle pas il se définit, s’il est en cet étrange état c’est parce qu’il a déjà tué Dieu et que maintenant il va tuer Satan, coup de trompe, coup de trombe, paroxysme, souvenez-vous, il est l’abomination, il a tué le bien, il a tué le mal, le monde est fini, une basse vrombit dans le silence, plus rien n’existe, à part lui, il dirige ses pas vers les hommes,  il est le grand destructeur. Est-ce lui qui avance vers le monde ou est-ce le destin du monde qui vient à lui pour connaître son déclin terminal, les dernières minutes de ce morceau sont terribles, elles se situent au-delà de la vie et au-delà de la mort. Des concepts trop idéns et des notions trop abstraites pour être assimilés. I have no end : c’est la fin. La fin interminable. Il est ce qu’il est devenu et ce qu’il n’est plus. Dieu et le Diable en même temps. La souffrance de l’un et la douleur de l’autre, car comment pourraient-ils être heureux puisqu’ils ne sont plus, et puisqu’ils ne sont plus n’est-il pas devenu l’immortalité qu’ils étaient et qu’ils ne sont plus. Il glapit tel un renard pris à son propre collet dans le poulailler du monde. L’abomination est abominable pour les hommes, pour Dieu et pour le diable et pour lui, car comment l’abomination ne pourrait-elle  ne pas être abominable. Il se plaint, il geint avec encore plus de force sur le tapis de ronces noires de l’instrumentation morbide qu’il parcourt, il crie, il souffre, il souhaite se suicider mais il ne peut pas, ou alors c’est que sa vie est un suicide éternel, ainsi il ne saurait être que sa mort éternelle. La musique avance à coups de raffuts monstrueux, il crie comme si on l’écartelait. Minutes agoniques. J’en pressens beaucoup qui arrêteront le disque avant qu’il ne se termine. Peine perdue. Il poursuivra sa marche à leur côté sans qu’il s’en doute. L’abomination n’est-elle pas à leur image… Un feu qui brûle mais qui ne se consume pas. Une abomination infinie.

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             Ce disque d’une intensité abominable.

             Il vous sera difficile de trouver pire. Le malheur c’est que ceux que vous trouverez meilleurs : vous paraîtront pâlichons.

             Effroyable.

    Damie Chad.

     

    *

    Baudelaire a-t-il offert une  chatonne  à Théophile Gautier qui se dépêcha de donner un de ses petits à Théodore de Banville, lequel ne hâta de refourguer une petite boule noire à Stéphane Mallarmé qui fit cadeau à l’actrice Méry Laurent d’un exemplaire de la progéniture de Lilith, la suite de la généalogie se perd…  l’on peut rêver, la délicieuse Méry aimait les poëtes, elle fut surnommée en raison de ses préférences poétiques Toute la lyre… Tout le monde n’aime pas les chats, nous allons donc par pur esprit de contradiction changer de dimension.

    MARCH OF HANNIBAL

    LOXODONTA

    (Bandcamp / Mars 2026)

             Hannibal et ses éléphants, traversant les Alpes pour fondre sur Rome, un des plus beaux péplums en panavision technicolorée que l’Antiquité nous ait légué, en tant qu’amateur de tout ce qui touche à l’histoire de l’Imperium Romanum, je ne pouvais que tendre une oreille attentive à ce groupe. Français de surcroît. D’Aubagne. Située à quinze kilomètres de Marseille la ville de Marcel Pagnol qui avoisine les cinquante mille habitants ne devait être qu’une très modeste bourgade lorsque les éléphants du Carthaginois ont dû fouler ses prairies. J’ai parlé de groupe, vraisemblablement impressionné par l’intumescence volumique de nos pachydermes, ben non, voici un groupe formé par un seul homme : Simon Delgado. Depuis novembre 2022 l’a commis huit albums.

    Le dernier en date sorti en même temps que celui-ci se nomme : Wrath of Jagannâtha. Jagannâtha est un des avatars de Krishna le dieu suprême des Hindous. Jagannâtha représente la force incommensurable de Krishna, il est la symbolisation du dévoilement destinal irréversible de ce qui est, à qui rien ou personne ne saurait s’opposer. L’image de l’éléphant s’impose d’elle-même pour évoquer cette puissance. Très tôt les Indiens ont domestiqué les éléphants et l’ont utilisé comme monture de guerre. Terribles engins de calamités sanglantes. Pour remporter la bataille de l’Hydaspe Alexandre le Grand devra former un corps de volontaires qui seront chargés de se glisser sous les pattes de ses charmantes bestioles pour leur titiller le sexe de leurs lances. Fous de rage les éléphants se retourneront contre l’infanterie de Poros qui défendait son royaume…

    Revenons à Hannibal, les esprits curieux friands de lectures iconoclastes se pencheront avec intérêt sur le livre de Jean-Jacques Soulet, De Perthus au Rhône en 218 Av J.C. Hannibal sous le joug des gaulois Ibères. (Les Volsces nos pères). Nous voici au pied des Alpes. Il ne reste plus qu’à les passer.

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    L’on se serait attendu au tableau Hannibal traversant les Alpes à dos d’éléphant de Nicolas Poussin, Michel Delgado a choisi une œuvre tirée d’une suite de dessins intitulée Le passage des Alpes d’Alfred Rethel (1816 - 1859), peintre prussien qui mourut assez jeune atteint de démence. Un personnage typique du romantisme allemand, sa tombe en témoigne. Pourquoi a-t-il choisi ce sujet, est-ce en hommage à

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    son père qui fut un haut-fonctionnaire des départements du Rhin fondés par Napoléon. Bonaparte lui aussi traversa les Alpes non pas avec des éléphants mais avec des canons… Alors que je rédige cette chronique une notule, vieille de deux jours, sous un dessin d’Alfred Rethel m’apprend que l’examen scientifique d’un vieux crottin de cheval  apporterait la ‘’preuve’’ que le futur vainqueur de l’Italie aurait remonté la Durance pour franchir les Alpes, mettant ainsi ses pas dans ceux des éléphants d’Hannibal ainsi que le proposent plusieurs historiens antiques…

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    L’image de Rethel choisie est la transcription d’une scène célèbre tirée de l’ouvrage Ab Urbe Condita Libri de Tite-Live qui conte l’histoire de Rome depuis sa fondation, Hannibal désigne à ses troupes durement éprouvées par son périple alpin la plaine du Pô qui s’étend à leurs pieds…  Ne serait-il pas temps de mettre non pas nos pas mais nos oreilles sur les traces du redoutable Carthaginois…

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    Part I : Crossing the Alps : il existe sur YT une vidéo, une longue file  de loxodontas – mot latin qui désigne l’espèce des éléphants africains et signifie dent de travers – un tantinet étranges puisque ce sont des blindés en file serrée qui évoluent dans un bruit gigantesque mais au fur et à mesure qu’ils avancent se superposent sur l’écran les vers du poème Les Eléphants de Leconte de Lisle. Vous avez ici exactement la même chose sans les vers du poëte, sans les grosses bêtes et sans les chars, vous n’avez que le bruit titanesque, lent, sourd et lourd, tout au plus semble-t-il décroître très légèrement dans le dernier tiers du morceau, je n’en suis pas sûr, car lorsque un son extrêmement monotone se répète sans arrêt, c’est votre cerveau qui prend le commandement de votre ouïe et procrée des séquences plus ou moins différentes pour que le désespoir ne vous accable point… bref vous voici dans un film sans décor et sans personnages, saurez-vous apprécier ce merveilleux cadeau que Simon Delgado vous offre, quinze minutes de liberté totale pour la folle du logis, à vous de peindre le décor, d’imaginer des scènes, de réécrire l’Histoire et la légende, Tite-Live nous conte les alliances et les traîtrises des tribus gauloises, des flanc de montagne qui s’effondrent en emportant hommes et chevaux… arrêtez de vous prendre pour le centre du monde, donnons la parole, enfin prêtons-là, puisque nous allons parler pour Simon Delgado, selon moi, c’est un homme en proie à ce que Valéry appelait une idée fixe, il ne pense qu’aux éléphants, il les voit impavides, tête baissée, séparés des tourments des hommes et des tourbillons de l’Histoire, ils poursuivent ce chemin qu’on leur inflige, retirés en eux-mêmes, ils portent peut-être le destin du monde sur leur dos, cela ne leur fait ni chaud ni froid,  tout de même un peu froid  lorsque la neige les aveugle, lorsqu’ils glissent sur le névés, lorsque les rocs tranchants ensanglantent la plante de leurs pieds… ces éléphants enfermés dans leur masse rugueuse, sont plus forts que les hommes et leurs dieux réunis. Nihilisme humain, soleil de gloire animale. Part II : War against Rome :

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    nous étions avec les éléphants nous voici parmi les hommes. Pour la petite histoire, les Carthaginois perdirent seulement deux éléphants durant la traversée alpine, ils ne serviront que lors de la bataille de la Trebbie pour écraser les romains qui tentent de fuir, ce sera leur unique fait d’armes, dans les semaines qui suivent le froid les abattra plus sûrement que le glaive des romains, José Maria de Heredia a immortalisé la défaite de la Trebbia en un magnifique sonnet :

    On entendait au loin barrir un éléphant.
    Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
    Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
    Le piétinement sourd des légions en marche.

    La musique ne varie guère, certes au début on a l’impression d’entendre sonner trompes et buccins, le rythme est un peu moins lourd, peut-être s’éparpille-t-il mais par la suite la zique bruitiste reforme ses rangs, utilisons la métaphore guerrière, et marche un peu mécaniquement, les éléphants sont morts, inutile de faire un drame des cinquante mille romains tués à Cannes, et pourquoi parler de la suite, Hannibal qui n’ose s’emparer de Rome et qui acculé au fond de la botte italienne sera rappelé à Carthage… Tout cela c’est de la broutille, de la bêtise humaine dont il vaut mieux ne point déblatérer, sur laquelle il est inutile de s’arrêter,  mais ces animaux royaux emmêlés dans la folie humaine, ne sont-ce pas eux les véritables vainqueurs de cette épopée chryséléphantine pour reprendre un terme que les grecs employaient pour évoquer les statues les plus riches de leurs dieux les plus grands… Les éléphants sont morts, ils sont passés parmi les hommes et puis ils sont partis ailleurs :

    Aussi, pleins de courage et de lenteur ils passent
    Comme une ligne noire, au sable illimité ;
    Et le désert reprend son immobilité
    Quand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent.

    Ainsi écrivait Leconte de Lisle.

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    Tombeau de Leconte de Lisle

    Si vous n’aimes ni les éléphants, ni Leconte de Lisle ni la musique de Simon Delgado, je ne peux rien faire pour vous.         

    Damie Chad.

     

    *

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             L’est tout mince coincé entre deux mastodontes, une bicyclette entre deux poids-lourd, j’ai du mal à glisser mes doigts, vu sa minceur ce n’est pas Vagabonds, un de mes romans préférés, de Knut Hamsun, pourtant ce que je peux déchiffrer y ressemble, et puis cette couleur grise, je n’aime pas particulièrement cette teinte, mais en cet instant elle m’attire, quand j’aurais réussi à l’extraire je comprendrai : encore une fois mon flair de rocker ne m’a pas trahi. Diable une guitare en travers de la couve. Je ne l’ai pas encor ouvert, mais faites-moi confiance : ça pue le blues à plein nez, le limon empoisonné des crues du Mississippi !

    VAGABOND

    FRANCK BOUYSSE

    (La Manufacture de Livres / Editions Ecorces : 2016)

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    Je ne connais pas l’auteur mais déjà son nom sent la mouise. Un petit tour sur sa fiche wikipedia, je dois être le seul à ne pas avoir entendu parler de lui, l’a déjà écrit une vingtaine d’opus et  remporté à ce jour pas moins de dix prix littéraires. Ce doit être un homme heureux. Si ma déduction s’avère juste je serais content pour lui car à travers ce qui dégringole dans ces cent-vingt pages, il doit transporter en sa cabosse  une vision assez noire de l’humaine nature. Doit avoir toutefois un certain humour car intituler en ces années de féminisme exacerbé un roman Né d’aucune femme, indique qu’il porte sur notre société un regard, disons pour ne fâcher personne, pourvu d’une certaine obliquité.

    Revenons à notre vagabond, non il n’arpente pas les rives boueuses du Mississippi, nous sommes à Paris, si vous voulez une indication géographique plus précise, voici le seul pont fixe du récit : Rue des Martyrs. Une boîte de jazz. Pour le reste débrouillez-vous comme vous ne pouvez pas. Le récit ne vous en dira pas plus. Même pas le nom du héros : il ou l’homme. Même pas un anti-héros. Respirez, il ne joue pas du jazz, mais du blues. Un super guitariste. Dès la première page clignote le nom de Robert Johnson. Evidemment ce n’est pas Robert Johnson. L’est français. Le blues ne vous choisit la couleur de votre peau ni l’endroit où vous créchez pour vous tomber dessus. A moins que ce soit vous qui tombiez dedans. Nous reviendrons sur cette seconde hypothèse.

    Peut-être pas, car à le regarder déambuler dans les rues de Paris, vous vous dites qu’il y a plus urgent. Certes il joue comme un dieu mais il est au bout du rouleau. Peut-être pas une épave, un bateau prêt à sombrer. Presque une cloche. Remarquez quand il sonne l’angélus du blues, vous ne trouvez pas mieux. En attendant il crèche dans un hôtel miteux. Il décroche encore quelques contrats. Il a connu mieux, c’est sûr, où, quand, comment, faudrait le lui demander. Le problème c’est qu’il ne cause pas souvent. Certes il n’apprécie pas les êtres humains en général, mais c’est surtout qu’il est en grande conversation avec lui-même. Avec son passé, avec quelques fantômes.  Pour les détails, les explications, vous vous en passerez. Vous avez quand même la grande scène : le retour de la femme humaine. Non elle ne se jette pas dans ses bras. De toutes les manières vous seriez déçus si vous aviez une happy end, des embrassades voluptueuses… Donc ils passeront leur chemin. L’a mieux à faire. Par exemple jouer du blues.

    Une pensée suspicieuse commence à vous tournebouler, toutes ces pérégrinations sont-elles vraies… La littérature ment toujours. Faut bien que l’écrivain lance un os à ronger à son lecteur. Bien sûr qu’elles sont vraies puisque c’est écrit, oui mais notre héros les vit-il vraiment ou seulement dans sa tête. Ne se repasse-t-il pas des films dans son cabochon obscurci par l’alcool et la misère. Peut-être même qu’il les invente. Ce coup-ci c’est une idée encore plus embêtante qui vous assaille.

    Et si l’homme n’était pas lui ? Déjà qu’il n’est pas grand-chose se plaindront certains lecteurs. Montrez du doigt le blues à certains et ils ne voient que du bleu. L’on vous décrit un guitariste qui joue du blues et vous dites c’est l’histoire d’un guitariste qui joue du blues. Soyez davantage finauds, non ce n’est pas un guitariste qui joue du blues, c’est le blues qui joue d’un guitariste. Pourrait jouer d’un micro, ou d’un saxophone, mais si vous dites blues vous pensez guitare.

    Disons que notre guitariste de blues est juste une image, une métaphore du blues pour parler comme un professeur d’université. Objection votre honneur. Vous passez sous silence toute une partie du récit : par exemple quand il parle de son enfance, de ses parents, entre nous soit dit les rapports entre le père et la mère ce n’est pas très clair. Certainement du bleu sombre. Votre honneur, arrêtez de plaisanter. N’oubliez pas qu’il part revoir la maison de son enfance, et qu’il récupère une arme ! Oui c’est le côté Midnight Rambler du blues, vous savez on ne le crie pas sur les toits mais les premiers bluesmen se promenaient souvent avec un flingot au fond de leurs poches. Des amerloques, ne l’oubliez pas. Se déplaçaient souvent, la mort était souvent à leur côté, d’ailleurs cette femme qui s’approche et se dérobe, qui sent le jasmin, ne serait-ce pas la camarade camarde.

    Je suis d’accord avec vous, ne tue-t-il pas six innocents ! Tous les morts ne sont-ils pas innocents. Vous me semblez posséder une vision manichéenne de la vie, notre héros qui a-t-il tué au juste, une demi-douzaine d’innocents, ou lui-même, ce n’est pas très clair, tout cela ne se passe-t-il pas dans sa tête. Tout de même votre honneur un assassin ! Peut-être, peut-être pas. Il est peut-être déjà mort dès la première ligne du bouquin. Vous voyez ce qu’il y a de terrible dans ce livre, c’est que notre héros qu’il soit vivant ou qu’il soit mort, cela ne change rien. Vivant il vagabonde. Mort il vagabonde. D’ailleurs que voulez-vous que fasse d’autre un vagabond qu’il soir mort ou vivant.

    Votre honneur vous professez une vision très noire de la vie ! Oui mais un peu plus grise de la mort. De toutes les manières ce n’est pas noir c’est du blues !

    En résumé un beau bouquin sur le blues. Lecteurs précipitez-vous chez le libraire. Il n’y en aura pas pour tout monde. Tous en ligne, moi je compte un deux trois, voici le coup de feu pour le grand départ. Non ce n’est pas moi qui tiens le pistolet, c’est : Franck Bouysse.

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    Oui, je sais c’est la mouise, c’est le blues !

    Damie Chad. 

     

  • AU HASARD DHÔTELLIEN 730 : CHRONIQUES DE POURPRE 730 : KR'TNT ! 730 : BUZZCOCKS / GRIP WEEDS / HEAVY LUNGS / DEEP SOUTH / LIZ LAMERE / SHAKURA S'AIDA / APARTMENTS / TRAVIS WAMMACK / BOOKER T. JONES / OLIVE KLUG / RICHARD ANTHONY / JOHNNY HALLYDAY

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 730

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    02 / 04 / 2026

     

     

     BUZZCOCKS / GRIP WEEDS

    HEAVY LUNGS – DEEP SOUTH – LIZ LAMERE –

    SHAKURA S’AIDA – APARTMENTS

    TRAVIS WHAMMACK / BOOKER T. JONES

    RICHARD ANTHONY / JOHNNY HALLYDAY

     

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    The One-offs

     - Ça Buzz, Cock ?

     

             Pendant quasiment toutes les années 70, on est allé à Londres plusieurs fois par an, d’abord cinq ou six fois dans l’année pendant les vacances scolaires, puis une fois qu’on était au boulot, un peu moins souvent, disons trois fois dans l’année, quand ton budget le permettait. Curieusement, t’étais plus à l’aise au temps du lycée, parce que t’avais pas de charges fixes. Tout le peu de blé que tu ramassais partait en disques et en concerts à Londres. Le ferry ne coûtait quasiment rien et tu voyageais en stop. Easy baby. Un cheap hotel paki dans South Kensington et t’étais à pied d’œuvre. T’étais au paradis. À Londres, tout était beau, les gens dans la rue, les groupes au Marquee, les second-hand record shops de Golborne Road, au bout de Portobello, les rues de Chelsea et ses petits immeubles à taille humaine, les bagnoles anglaises garées devant les beaux perrons, les boîtes de bière étaient belles, tu les collectionnais, et dans les magasins de fringues, t’entendais du rock, notamment les hits de Slade et de T. Rex. T’étais au paradis. AU PARADIS. Plus tard, t’as eu moins de budget, à cause des charges fixes, le fucking loyer, la fucking bagnole et tout le fucking reste. Fallait passer les récifs à la fin du moins : t’avais le choix entre bouffer des nouilles à la sauce tomate pendant trois semaines ou ramasser le nouveau Todd Rundgren ou le nouveau New York Dolls. Et bien sûr, tu bouffais des nouilles et tu ramassais les deux, le Todd ET le Dolls. Parce qu’il était tout simplement impossible de faire autrement.

             T’avais quelques disquaires locaux à Rouen, t’y trouvais des trucs du genre Toe Fat ou encore le premier Taste, mais ces mecs-là n’avaient pas le niveau des disquaires de Londres, ni de Buis, à Caen, ce disquaire génial qu’on avait fréquenté pendant deux ou trois ans, avant la délocalisation et qui nous avait refourgué «Bird Doggin’» et bien d’autres merveilles inexorables, dont le premier Led Zep en pressage américain qu’il avait reçu le matin même. Quand t’allais faire tes courses chez Ted Caroll au Soho Market, il t’arrondissait le prix et te rajoutait un cadeau. Si par exemple t’arrivais à 23 £, il arrondissait à 20 - gimme twenty - et te filait un single. Il savait que t’étais un branleur français, il t’avait déjà vu plusieurs fois, et d’une certaine façon, il t’avait à la bonne. C’est lui qui avait les trois albums des Deviants et le Wasa Wasa d’Edgar Broughton. Jamais vu un seul disquaire normand arrondir les prix et t’offrir des singles. C’est pas la même mentalité.

             Et puis un jour, on te parle d’un nouveau disquaire, rue Massacre. T’y vas pour jeter un œil. Apparemment, le mec a tout compris : c’est une vitrine de pâtissier, avec tous les gros gâteaux en devanture. Il attache ses pochettes avec des épingles à linge, et c’est trié sur le volet. Dans les bacs, t’as pas mal de choix. Le problème c’est qu’il vend essentiellement les trucs que t’as déjà. Et puis tu notes la présence d’un fort contingent d’imports américains. T’auras l’explication un peu plus tard dans le book de Garnier, Les Coins Coupés. Le boss, c’est le fameux L du book avec lequel Garnier est parti en safari dans les entrepôts américains. Le problème de cette boutique, c’est que tout est cher. Trop cher ! C’est le Massacre de ton porte-monnaie. Et pas de remise. Si tu veux te mettre sur la paille, libre à toi. Tu décides quand même de partir en peu à l’aventure avec des cartonnés US de groupes que tu ne connais pas encore : tiens par exemple ce Try Too Hard du Dave Clark Five sur Epic, ou encore ce Raider’s Greatest Hits Volume II sur Columbia. Coup de pot, les deux albums ont un son énorme. C’est aussi là que tu ramasses le Something Anything de Todd Rundgren.

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             Et puis en jour, early 1977, tu vois qu’il a rajouté un petit bac de 45 tours. Tu jettes un œil. «Ils viennent tout juste d’arriver de Londres», dit-il. Comme des œufs frais. Avant même de les avoir écoutés, tu sais que la terre va trembler sous tes pieds. T’en ramasses deux, le «New Rose» des Damned et le Spiral Scratch EP des Buzzcocks. Dans les deux cas, les pochettes te font de l’œil. Tu comprends aussitôt que ça repart pour un tour. Dix ans auparavant, t’étais en transe devant le bac du Monop à loucher sur les EPs des Who et des Kinks et des Troggs et des Stones, et là ça recommence, même bordel, les 45 tours re-dictent leur loi, t’as encore d’autres singles derrière que tu ne connais pas, mais bon ça va, ça se limite à une poignée. Tu rentres au bercail, tu vérifies dans le NME et t’as effectivement une kro sur les Buzzcocks, assez élogieuse. Alors tu l’écoutes, et tu prends le punk de «Boredom» en pleine gueule, budum budum, et t’as l’autre qui gratte ses poux à la ramasse, ça va bien plus loin que ce raconte le mec du NME, et t’as ce solo sur deux notes qui remet toutes les pendules du rock à l’heure. C’est ta première grande leçon de primitivisme moderne. Fuck, ces mecs n’en ont rien à foutre ! Budum Budum ! C’est une nouvelle école de pensée : la déboulade. Et t’as «Time’s Up» qui te descend les escaliers ! Le génie des kids de Manchester éclate au grand jour ! Your time’s up and me too/ I’m out on account of you ! T’oublieras jamais cette leçon.

    Signé : Cazengler, Buzzcon

    Buzzcocks. Spiral Scratch. New Hormones 1977

     

     

    L’avenir du rock

     - These Weeds on fire

     (Part Two)

             Comme il s’ennuie un peu dans le désert, l’avenir du rock a l’idée de monter un plan. Il creuse un trou dans le sable, pas trop profond, de la taille d’une tombe et s’y allonge. Il s’y ensevelit jusqu’au coup et met un thermomètre dans sa bouche. Il attend. Des heures, puis des jours, puis des semaines. Personne ne passe. Au moment où il décide de sortir de son trou, une silhouette apparaît au loin. L’avenir du rock le reconnaît à son casque colonial : c’est Stanley. L’avenir du rock n’a aucune envie d’engager la conversation avec cet abruti qui va encore lui dire qu’il cherche Livingstone, et il se recouvre le visage de sable pour que Stanley ne le voie pas. Les jours passent et l’avenir du rock voit se profiler au loin d’autres silhouettes familières, comme Sylvain Tintin, Lawrence d’Arabie sur son dromadaire, ou encore Belphégor dans sa robe noire. Rien n’est pire que d’errer dans le désert et de croiser les mêmes erreurs. On finit par ne plus savoir quoi leur dire. Et puis un jour, un miracle se produit. L’avenir du rock voit poindre au loin une silhouette inconnue. L’homme est bedonnant, il porte une espèce d’uniforme bleu clair et des bandages autour de la tête. Il approche rapidement et se penche au-dessus de l’avenir du rock.

             — Vous avez la mine cadavéreuse, mon pauvre ami... Voulez-vous que j’aille de ce pas quérir un chirurgien ?

             — Ne vous cassez pas trop la nénette. Chuis pas encore à l’article de la mort.

             — Permettez-moi de me présenter, puisque vous ne m’avez pas reconnu : Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky, dit Guillaume Apollinaire, prince des poètes, vétéran de 96e régiment d’infanterie... Et vous ?

             — Avenir du rock !

             — Ah vous m’en direz tant !

             — Pour un prince des poètes, vous n’avez pas très bonne mine...

             — Grippe espagnole. On en meurt, savez-vous...

             — Moi, c’est Grip Weeds. On en vit.

     

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             Dans un monde idéal, la parution d’un nouveau Grip Weeds devrait être un événement. Puisque personne n’en fait un événement, on va se dévouer. L’album

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    s’appelle Soul Bender et il porte bien son nom. Dès le morceau titre, les frères Reil tapent en plein dans la legacy des sixties. Ils t’explosent leur Bender à coups d’harmonies vocales, de power-yeah-yeah-yeah et de beat boom-boom-pas-d’éléphant. Ces mecs du New Jersey n’en finiront plus de te surprendre par la qualité de leurs albums. On reste dans le génie pur avec «Flowers For Cynthia». C’est saturé de son, comme chez les Lemon Twigs. Tu nages dans le lagon d’argent de la meilleure pop du monde. Ils bardent encore à outrance leur «Spinning The Wheel» de power-pop. Ils chantent vraiment tout ce qu’ils peuvent. C’est Kristin Pinell qui chante «Promise Of The Real» et le refrain sonne comme un tour de force, alors ça t’épate bien la galerie. Ils passent en mode ventre-à-terre pour «Conquer & Divide». On perd l’équilibre, mais le final est explosif. Rien ni personne ne peut résister à un tel ouragan. Puis on entre dans le mythe avec «Gene Clark (Broken Wings)», l’hommage suprême. Ils chargent bien la barcasse de Geno. Ils font vraiment plaisir à voir. Kristin Pinell revient chanter «If You Were Here», elle ramène son joli sucre et le cut prend feu. Ils piquent une belle crise de Beatlemania avec «Love Comes In Different Ways». Ils savent taper dans l’œil du cyclopop. Leur pop est gorgée de beauté harmonique, toujours fabuleusement équilibrée. Les voix s’accordent aux bouquets de notes. Tous les cuts de cet album sont admirablement bien bâtis, avec du rythme et des voix, tout est sexy, très sixties, mais avec le power US contemporain, et dans les pattes des frères Reil, c’est pas rien. Ils ne ratent jamais une occasion d’exploser l’applaudimètre, leur «Wake Up Time» est un killer définitif claqué aux accords de wake up time. À bon entendeur, salut.

    Signé : Cazengler, Crap Weed

    Grip Weeds. Soul Bender. Jem Records 2025

     

     

    South, Liz, Lung et les autres

     

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             Heavy Lungs ? Ah non, certainement pas l’avenir du rock. Pas non plus le passé du rock. Entre les deux. Le présent du rock ? Oui, pas mal. Heavy Lungs ça se consomme sur le tas, dans l’instant, dans le bordel d’une tempête au Cap Horn. Heavy Lungs, ça tangue, ça pourrait chavirer, mais ça ne chavire pas. Ils poussent tous les bouchons qu’ils peuvent. Comment les situer ? Working-class punk ? Bristol punk ? Dans la veine des Idles ? No sell out ? Ça va trop vite pour réfléchir à tout ça. Ils ont à peine commencé que c’est déjà fini. L’instant t’a échappé. Comme ta vie. Une heure de set. T’en garderas le souvenir d’un set brûlant, extrême, hors de contrôle, bordélique, tape-dur, zéro concession, t’as un petit tatoué qui gueule dans son micro et qui fait son

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    Jimmy Pursey le pied sur le retour. Il a toujours l’air de vouloir monter à l’assaut. C’est un hargneux. Derrière, t’as un batteur fou qui est arrivé en short. À sa droite il a un bassman fou, et la seule qui n’est pas folle, c’est la guitariste qui abat un boulot considérable dans son coin en grattant ses poux sur une Jaguar. T’as déjà vu ce cirque des centaines de fois, ils n’ont pas de compos, alors ils compensent par une belle intensité agressive. Si tu ne sais pas trop quoi en penser, alors n’en pense rien. Laisse filer. Assiste au carnage. Contente-toi de vivre l’instant. Ils jouent fort, mais t’as même pas mal aux oreilles. Tu fais des images et tu ne sais pas pourquoi. Tu sais déjà que tu ne sauras pas quoi en dire. Peut-être n’y a-t-il rien à en dire. C’est pas ton punk. C’est pas ta came et pourtant tu restes jusqu’au bout. T’es même pas intrigué. Tu regardes et t’écoutes. T’aimerais bien savoir à quoi sert tout ce bordel. Scène actuelle ? Renaissance du punk anglais ? T’en sais rien, et tu t’en fous. Tu ramasses même pas la setlist. Finalement, ça te fout le bourdon. Mais t’iras quand même essayer de papoter avec le petit chanteur hargneux. Le contact n’est pas bon. Il est encore torse nu au merch. Il vend son album 26 £.

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             L’album s’appelle Caviar. Visuels disgusting, d’un côté comme de l’autre de la pochette. Pouah ! Mais t’as une bonne surprise avec l’hard punk de «Yes Chef» en ouverture de balda : le riff est stoogien ! - just wanna see you work - C’est jeté avec fracas dans la balance. On se croirait chez les Damned ! Te voilà réconcilié. Encore de l’enfoncé du clou avec «Cushion The Blow». Il y a de la grandeur dans cette histoire. Et ça persévère avec «Get Out», ça gratte sec et ça part en trombe, à l’anglaise, à coups de get out/ I need to get out. C’est un hit, t’y peux rien. T’as des cuts arrogants en B («Self Portrait») et du desperate plus formel («Call It In» avec ce cut’s open/ And it’s rotting). Mais c’est avec «Life’s A Bullet» que tout explose, c’est monté sur un riff des Damned. Take what yoy want ! C’est tellement dévastateur que tu l’écoutes plusieurs fois de suite. Un vrai gamin !

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             Dead South ? Difficile d’en dire du bien ou d’en dire du mal. T’as pas préparé le concert, mais t’y es allé avec une certaine appréhension. On range le Dead South dans le bocal ‘country folk’. On te dit qu’ils sont canadiens. Sur scène, ils s’alignent en rang d’oignons, comme sur leur photo de presse, avec des chapeaux noirs, des chemises blanches, des bretelles et des pantalons noirs. Ils ont ramené leur décor de scène : une ville fantôme. La salle est pleine et ça grouille d’admirateurs transis. Tu te demandes ce que tu fous là. La curiosité est un vilain défaut, mais faut pas en abuser ! Et ça rate pas : l’ambiance est festive. Manquait plus que ça ! Ils vont jouer 90 minutes, ils n’ont pas d’hit, mais ils ont un banjo, et c’est le banjo qui sauve les meubles. Le reste ne vaut pas un clou. Par contre, le mec au banjo ramène toute l’énergie, et c’est un son qui te parle. Moins que celui d’Hayseed Dixie, bien sûr. 90 minutes, c’est très long, surtout quand t’as une conne bourrée qui danse la bourrée dans ton dos.

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             Nettement plus passionnant : Liz Lamere en première partie de Kid Congo, au Havre. Là tu dis oui, car elle te sert le New York d’Alan Vega sur un plateau d’argent, et ça marche, même si t’as les machines. Elle a une danseuse en cuir noir et un mec à la gratte. Ils jouent tous les trois dans l’ombilic des limbes, sur des tempos électroniques bien lourdingues à la Suicide, et ça passe comme une lettre à la poste. C’est resté dans l’esprit de l’époque, très moderne, comme si elle respectait la volonté d’Alan Vega. Elle perpétue bien le mythe, elle crée du mystère et tape un show terriblement sexy, même si elle a passé l’âge. Mais quelle classe ! Le set dure une heure mais ne faiblit pas. Elle a deux albums sur In The Red, mais pas question d’aller tenter le diable. Tu sais que tu n’auras pas le son du set ni la magie de l’instant sur les albums, même si c’est de l’In The Red. Elle est au merch avec ses deux albums, mais bon, tant pis. Même consigne qu’avec Lydia Lunch : un concert à ne rater sous aucun prétexte. 

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             Shakura S’Aida ? Un copain te dit qu’il ne faut pas la rater. Alors on y va. Joli concert de Soul en perspective. La perspective ne s’est pas trompée : pour commencer, t’as une équipe de surdoués sur scène, un black qui gratte la strato à pois de Buddy Guy, un bassman black qui groove la Soul comme un dieu, une petite grosse qui fait des miracles sur une pedal-steel guitar et un black au beurre qui dépasse toutes les espérances du Cap de Bonne Espérance. Et pour couronner l’affaire, t’as une belle Soul Sister qui se pointe sur scène en déshabillé glitter et qui va tenter de réveiller cette salle de vieux. Shakura n’est plus toute jeune, mais perchée sur ses talons, elle groove son show avec la poigne d’une vétérante de toutes les guerres. Elle fait partie de ces femmes black magnifiques qu’on appelle ici les reines de Nubie, des femmes au corps parfait et aux jambes longues comme ces colonnes d’albâtre que célébraient ardemment certains poètes romantiques de l’aube du XIXe. Shakura propose un set classique qui mêle la Soul au gospel et au blues, ce qui fait que tu n’apprends rien de plus que tout ce que tu sais déjà, mais tu passes une heure délicieuse en compagnie de cette brillante équipe. La petite grosse assise derrière sa steel-guitar injecte des touches de psychédélisme dans un groove bien hot et bien dense. Shakura vend son dernier album au merch, mais bon.

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             Si tu retournes voir chanter l’Apartment Peter Milton Walsh, c’est pour contempler une mer de mood. Il est avec Stuart Staples et Richard Hawley le dernier des grands romantiques. Peter Milton Walsh est toujours aussi bien conservé. Il n’est pas très grand. Il ne porte que du noir, et se coiffe comme un play-boy, ramassant son subtil fouillis de mèches vers l’arrière du crâne. Il offre en pâture au public l’agréable physionomie d’un jeune premier à peine défraîchi. Ce mec a un charme fou. Mais attention, il veille à ne pas en abuser. Cet homme ne sourit pas. Il s’efface au profit de ses chansons. Il s’enveloppe d’un voile de mystère. À certains moments, ce mystère se transforme en grâce. Peter Milton Walsh est un dandy. Il gratte une Gretsch White Falcon. Un trompettiste et un guitariste/pianiste l’accompagnent. Par sa façon de chanter, il renvoie aussi à Paddy McAlloon, et il traite ses textes à coups d’éclairs. Chacune de ses chansons finit par accrocher, c’est inéluctable, comme chez Nick Drake. On retrouve son insondable mélancolie dans «Black Ribbons». Une trompette rôde dans le background et donne à l’ensemble une douce coloration jazzy. En plein milieu du set, il rend un vibrant hommage à Erik Satie.

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             Pas de surprises sur les deux derniers albums des Apartments : Peter Milton Walsh fait du Peter Milton Walsh. C’est pourquoi l’album s’appelle That’s What The Music Is For : c’est pour faire du Peter Milton Walsh. Il ne peut pas s’empêcher d’être intense dès «It’s A Casino Life» - The scenes we know/ They’ll always sing your name to me - C’est le sommet de la romantica. Il duette un peu avec une petite gonzesse dans «Afternoons» et opte pour la Beautiful Song avec «A Handful Of Tomorrow». Ici, tout est monté sur le même modèle de romantica éplorée. On entend la trompette de Richard Hawley sur le morceau titre. C’est le même souffle chaud dans ton cou. Il cultive aussi le désespoir le plus noir avec un «Death Would Be My Best Career Move» bien enfoncé par un heavy drive de basse dub. Peter Milton Walsh refuse de voir le bon côté des choses. Non, la mort, rien que la mort. Son désespoir rayonne.

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             Pas grand chose à tirer d’In And Out Of The Light. Tu sais que tu ne vas pas jerker au Palladium. Mais si t’en pinces pour la romantica intense, alors tu vas être servi. Et quand t’écoutes «Write Your Way Out Of Town», tu comprends que ça peut être très compliqué en concert. Le père Milton Walsh prend bien son temps. C’est à toi de t’adapter. Il fait une pop pesante. Il veut que ça pèse sur ton âme. Mais ça frise l’ennui en permanence. Au moins, t’as des mélodies chez Richard Hawley. Là, t’as rien du tout. Il gratte de beaux accords chatoyants sur «What’s The Beauty To Do» et la trompette fait son grand retour sur «Butterfly Kiss». Parfois, tu te dis que t’es courageux d’écouter ça. T’attends des miracles mélodiques de Peter Milton Walsh, alors forcément tu éprouves les pires difficultés à masquer ta déception.

    Signé : Cazengler, dead soupe aux choux

    Heavy Lungs. Le Fury Défendu. Rouen (76). 6 mars 2026

    Heavy Lungs. Caviar. FatCat Records 2025

    Dead South. Le 106. Rouen (76). 11 mars 2026

    Liz Lamere. Le Tétris. Le Havre (76). 12 mars 2026

    Shakura S’Aida. La Traverse. Cléon (76). 14 mars 2026

    Apartments. Le 106. Rouen (76). 26 mars 2026

    Apartments. In And Out Of The Light. Talitres Records 2020

    Apartments. That’s What The Music Is For. Talitres Records 2025

     

     

    Inside the goldmine

     - Les travers de Travis

             Finalement, Travette n’était pas un mec très intéressant. On l’avait surévalué. Il puisait dans une solide culture littéraire, mais il pouvait se montrer agressif, et là ça coinçait, car il devenait une sorte de roquet, ouaf ouaf, un peu comique. Pour se montrer agressif, il faut en avoir les moyens physiques. Même chose avec la provocation : il faut en avoir les moyens intellectuels. En un rien de temps, Travette s’est grillé. Autant avant on dressait l’oreille quand il pérorait, autant après on faisait gaffe à ne pas éclater de rire quand il commençait à vanter les mérites de l’un des groupes pourris qu’il affectionnait. Il souffrait d’un profond complexe d’infériorité et il se battait bec et ongles pour s’imposer, alors que la sagesse eût voulu qu’il fermât sa grande gueule. Il ne s’en rendait pas compte, mais il était son propre pire ennemi. Bien sûr, pour lui, fermer sa gueule était inconcevable. Il devait bien se douter qu’il s’était grillé, mais il continuait de ramener son grain de sel dans des conversations où il n’était pas vraiment le bienvenu. Et c’est le moins que l’on pût dire. On a vu s’établir autour de lui une sorte de cordon sanitaire. Les plus féroces tournaient la tête quand il ramenait sa fraise. Les plus cléments l’écoutaient un peu, sans chercher à engager la conversation. Comme il sentait un mélange de mépris et d’indifférence, ça le rendait encore plus excessif. Ça lui avait pris beaucoup de temps pour entrer dans ce milieu d’amateurs, on lui avait présenté des gens, et puis il s’est mis à bidouiller les contacts dans son coin, à grands coups de smartphone, et ça n’avait tout simplement pas de sens. Car nous étions essentiellement des gens fonctionnant à l’ancienne, et la confiance s’établissait sur le très long terme, sur une base d’échange oraux et de partage de bons moments, certainement pas à coups de smartphone et d’envois de liens sur YouTube. Le pauvre Travette n’avait absolument rien compris. Mais comment pouvait-on lui en vouloir d’être aussi peu attentif ?

     

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             Travette est le contre-exemple de Travis. Pendant que le pauvre Travette passe le plus clair de son temps penché sur un smartphone, Travis Wammack a passé le sien penché sur une guitare, ce qui est quand même nettement plus intéressant.

             Travis Wammack est un pur produit du Memphis Beat. Guitariste réputé et jeune prodige, il a traîné ses guêtres chez Hi, à Memphis, et chez Fame, à Muscle Shoals. Puis il a tourné pendant des années comme chef d’orchestre de Little Richard. Comme il vient de casser sa pipe en bois, on va ressortir de l’étagère ses deux premiers albums, histoire de lui rendre un dernier hommage.

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             Enregistré par Rick Hall et arrangé par Ben Cauley, le survivor des Bar-Kays, Travis Wammack date de 1972. L’ami Travis y propose un joli choix de covers. Tiens par exemple «How Can I Tell You» de Cat Stevens. Il peut passer facilement du mode White Nigger («So Good») à celui de troubadour à la Cat. Il reprend aussi le «Better Move On» d’Arthur Alexander. L’ami Travis groove son Move On sous le boisseau, un peu à la manière de Marvin. Autre cover de choix : le «Funk #49» du James Gang, avec le son de Fame, plus black, et un joli travail de guitare destroy oh boy. Comme au dos il y a trois guitaristes crédités, on ne sait pas qui trashe le solo. Mais comme l’ami Travis est réputé pour ses guitar pyrotechnics, on en déduit que c’est lui. Encore de la white Soul bien foutue avec «Put On Your Shoes & Walk» - Hey keep on walking/ Don’t look back - L’ami Travis shake ici un joli shook de Fame funk. En B, il brûle encore, brûle toujours avec «Whatever Turns You On» (signé George Jackson), il barde bien son r’n’b d’heavy sound. Il faut dire que Rick Hall a la main lourde. Travis Wammack est parfaitement à l’aise dans «Slip Away», son groove de whitey est excellent, il a tout le savoir-faire de Fame derrière lui et ce bel album se termine avec «I Don’t Really Want You», un fantastique shoot de Southern power pop. 

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             Trois ans plus tard paraît Not For Sale. L’ami Travis porte un beau chapeau sur la pochette. Et si tu regardes au dos, il tient un fusil. C’est un bel album, doté d’un son puissant, très Southern. L’ami Travis est fabuleusement présent sur «A Lover’s Question». T’as encore un son plein comme un œuf sur «Shotgun Woman», sans doute l’un des meilleurs rocks blancs de l’époque. Il boucle son balda avec une fantastique cover du «Looking For A Fox» de Clarence Carter. Le Fox est moins insidieux que chez Clarence; l’ami Travis est plus Creedence, et t’as une belle wild guitar party. T’es vraiment à Memphis. En B, il faut attendre «Love Rustler» pour frétiller un petit coup. L’ami Travis profite de cet hard r’n’b pour faire son White Niggah. Et ça se termine avec «Greenwood Mississippi» et une autre wild guitar party, un killer solo haché menu.

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    Signé : Cazengler, Travicelard

    Travis Wammack. Disparu le 27 février 2026

    Travis Wammack. Travis Wammack. United Artists Records 1972  

    Travis Wammack. Not For Sale. Capricorn Records 1975 

     

     

    Wizards & True Stars

     - You can’t judge a Booker by looking at the cover

     (Part One)

     

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             Rien de plus instructif que de lire l’autobio de Booker T. Jones, Time is Tight: My Life Note By Note. Ça permet de voir à quel point ce black qu’on admirait tant au temps des MGs est cassé en deux. Booker T. - qu’on va réduire à T (Ti) pour gagner de la place - a deux vies. Comme certain d’entre-nous. La vie d’avant et la vie d’après. Pour T, la vie d’avant c’est bien sûr Memphis et la vie d’après, c’est la Californie. Autant la vie d’avant est passionnante, autant la vie d’après ne l’est pas. Devenu propriétaire d’un ranch à Malibu (où les blacks ne sont pas autorisés à acheter des terres), T ne se sent plus. Il se marie avec des blanches (Priscilla puis Nan) et collectionne les honneurs, et là, ça coince, car ça pue. Ça ne va pas du tout. Comment un petit black aussi fin que T peut-il tomber dans cette mascarade ? Tout y passe, les diplômes de toute sa marmaille, les réceptions à la Maison Blanche du temps d’Obama et de Clinton, les fucking Grammy awards et le Rock’n’Roll Hall of Fame, on n’a jamais vu un tel étalage de mas-tu-vu. T’as une page qui résume bien ce désastre, avec Nan qui met ses enfants au monde et qui cook everyday - D’une certaine façon, elle se débrouille pour cuisiner chaque jour, faire la vaisselle, faire la lecture aux enfants et les mettre au lit. Elle en a élevé sept, les a nourris, les a habillés et les a conduits à l’école. Souvent, elle est bénévole dans leurs écoles. Elle est à la fois femme au foyer, et supporteuse de clubs de foot pour au moins vingt équipes. Nan a tellement d’amour dans son cœur. C’est ce qui fait qu’elle ne vieillit pas. Bien sûr, elle n’est pas parfaite. J’aime à penser qu’elle est parfaitement imparfaite. Comme un Picasso - Eh oui, amigo, tu tombes des nues quand tu lis un truc pareil. Les Américains se croient tout permis. Et ça repart de plus belle : «Elle est moi sommes connectés dans des myriades de secteurs. Pour quelqu’un qui ne sait pas jouer un morceau, je pense qu’elle a beaucoup de goût en matière de musique. On aime tous les deux des tas de mêmes chansons. J’écoute attentivement ce qu’elle me dit de mes chansons. Elle ne triche jamais. Elle est parfaitement honnête et j’en tire avantage. Je sais qu’elle croit en moi en tant qu’artiste, et au fil des jours, Nan reste une force active et positive pour ma carrière.» T’en as trois ou quatre pages comme ça. Et c’est rien à côté de la litanie des diplômes des enfants et des petits enfants. Ça rappelle l’horreur de l’autobio de Johnny Cash qui, lui, allait encore plus loin en se vantant d’avoir chopé une maladie rare. T ne va pas jusque là. Il s’arrête juste avant.

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             Pour te remonter le moral t’as toute la première partie et la Stax family. T’es là pour ça, pas pour la mormoille californienne. La clé du Stax time, c’est Al Jackson qui demande toujours à T s’il a des idées de cuts - Whatchu got, Jones? - T ramène toujours un riff d’orgue. Il évoque «Onions» qu’il titille à trois doigts de la main droite between a triad ans a seventh chord. Good. Trois doigts for the whole pattern. Soulful and simple. Tu commences à te régaler car t’as des détails qui ne figurent pas dans les autres Stax books. Sur «Green Onions», le bassman n’est pas Duck Dunn mais Lewie Steinberg, the daddy of the group. Crop est déjà là - You could depend on Steve for originality and simplicity - et bien sûr Al - You could rely on Al to keep the tempo better than a metronome; he never let songs run away - Et T parle d’un great groove, qui est la parfaite définition des MGs - With this group, you could count on having a great groove no matter what you played - Nous sommes là aux origines d’un mythe fondateur : le Memphis Beat.

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             Son premier p’tit pote à Memphis n’est autre que le futur Earth Wind & Fire Maurice White. Ils répètent tous les deux ensemble. White bat le beurre, mais il sait jouer de tout, piano et gratte - We became like soul brothers - Mais quand Ramsey Lewis entend jouer le p’tit Maurice, il l’embauche et l’emmène à Chicago. C’est ainsi qu’en 1961, T a perdu son Soul brother. Il a alors 17 ans.

             En 1962, les MGs ouvrent pour Jimmy Reed à New York et font le backing band pour Otis et Ruth Brown. Voilà le genre de détail fascinant que ramène T dans son Booker book. Là, on peut dire que ça groove. T évoque aussi le Club Handy réservé aux blacks et situé au second étage d’une baraque sur Beale Street - W.C. Handy, the father of Memphis black nightclubs... no white faces... undiluted blues and rhythm... black life chord changes... red dirt country... pleasure and pain. Dark, loud and wild - suits and neckties... promiscuity - En quelques phrases, T résume l’early black culture. Et quand il commence à jouer dans les clubs de Memphis en 1960 - on bass for Willie Mitchell at The Manhattan Club on Bellevue - Al Jackson est déjà là. Ça groove !

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             Il aborde parfois les questions sérieuses : grandir en tant que black dans le Deep South, dit-il te permet de savoir très vite ce que tu ne seras jamais, ce que tu ne pourras pas faire, et pas question d’envisager d’avoir du succès. Alors on reste à sa place. C’est pire que la peur, ajoute-t-il, parce qu’on ne peut même pas justifier son existence. Alors la mort ne fait pas peur (death bears little consequence).

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             Back to Stax. En 1962, Chips Moman est encore là. Il observe T du coin de l’œil. Et il gratte sa gratte - He played a few choice licks on his guitar, a cross between rockabilly and blues - clean, sharp toned, the notes of an experienced master. Real southern riverboat guitar. Chips was one of those people who moved up in the world, by hook or by crook - mostly the latter. He wasn’t lacking in talent or style. Something about him said there was a derringer in his bag. In the end, he got the best of me - Fantastique portrait d’un mythe à deux pattes. T rappelle que Chips va produire Carla et Rufus Thomas, les Box Tops, B.J. Thomas, Aretha Franklin, James Carr, Waylon Jennings, Bobby Womack, Merreilee Rush, Willie Nelson et Elvis. Pardonnez du peu.

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             T revient aux MGs avec cette obsession pour le «deceptively simple rhythme» que jouaient Al, Lewie et Crop, «with a relaxed magic that created a new sound and a new groove that became one of the first instances of the Memphis sound.» On est en 1962. Ils viennent d’enregistrer «Green Onions» qui n’a pas encore de titre. Ils écoutent leur enregistrement et Lewie Steinberg s’exclame : «Man, that’s so funky it smells like onions! We oughta name it ‘Funky Onions’!». Miz Axton qui vient d’entrer dans le studio corrige le tir : «You can’t name a song ‘Funky Onions’ in this day and time; why not call it ‘Green Onions’?» Everyone agreed. Le groupe n’a pas encore de nom. C’est Al qui le baptise : Booker T. and... Il cherche une suite. Il regarde par la fenêtre et voit la British Leyland MG de Chips sur le parking, alors il complète son idée : Booker T. & The MGs. «Green Onions» sort en 1962 sur Volt, le subsidiary de Stax.

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    Lewie Steinberg

             MGs encore : T rappelle que Crop jouait la mélodie de «Plum Nellie» «on the low strings». Et puis un soir, lors d’un concert à Knoxville, Lewie fait le con avec sa Cadillac et se fait coffrer par les condés qu’il vient d’insulter. Las MGs doivent jouer sans basse, alors Crop profite de l’occasion pour virer Lewie et faire entrer son copain Duck Dunn dans les MGs. Personne n’est allé payer la caution pour sortir Lewie du placard. 50 ans après, T se met à culpabiliser : «J’aurais dû sortir Lewie du placard avec l’argent du concert. Mais le lendemain matin, je suis rentré à Memphis, laissant Lewie au placard à Knoxville.» Ah ils sont beaux les copains ! T’en as pas un pour racheter l’autre. L’épisode est tellement pourri qu’il ternit la légende des MGs.

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             Et bien sûr voilà le prophète Isaac. Quand Isaac prend le piano en studio, T va sur l’orgue - We became a keyboard team - Il parle d’une relation intuitive. Plus tard, ils vont rivaliser d’obsessions sexuelles - We couldn’t get our fill of women - T ajoute qu’en 1967, Isaac divorçait de sa première femme et il en fréquentait six autres en même temps. Six que T connaissait. Il y en avait sûrement d’autres. Black power ! 

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             T se souvient aussi d’avoir vu Jackie Wilson sur scène en 1965 - From the moment Jackie Wilson faced the stage, he became the definition of electricity. He lit up, both literally and figuratively - You could feel the energy coming from him. Not Sammy Davis Jr., not James Brown, not Prince, not even Elvis Presley could have held the stage with him - Et puis t’as la musique - When he broke into «Baby Workout» at the end of the show, I had to dance - Il ajoute que le laconique Howard Grimes «had a big smile on his face and moved his feet a little.»

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             T relate aussi un petit épisode croustillant : en 1963, les MGs vont jouer au Fillmore de Bill Graham à San Francisco. Ça se passe bien, et après le concert, T est chargé d’aller comme chaque fois récupérer le cachet. Il met un point d’honneur à être payé - I always got paid - Bill Graham le reçoit dans son bureau et lui dit : «Look, Booker, je vous ai payé les billets Memphis/San Francisco et Bloomington/San Francisco, je vous ai loué des instruments, je vous ai payé un bon hôtel et vous avez joué un beau concert sur la West Coast. Avec ça, vous allez devenir des stars sur la West Coast. Personne d’autre n’aurait fait tout ça pour vous. Que veux-tu de plus ?» Graham fixe T dans le blanc des yeux et attend sa réponse. Comme T ne dit rien, Graham ajoute : «You owe me, young man.» Et il a raison. Évidemment les autres MGs ont du mal à l’avaler. Le seul qui comprend, c’est Crop. Incrédule, Al dit «C’mon, Jones!» et Duck Dunn : «Where My Money?» On voit tout de suite le niveau des mecs. Ils ont tout à apprendre. Les MGs sont tout de même une drôle d’équipe : en 1964, ils enregistrent un single, «Boot-Leg» sans Booker T. Évidemment, T a du mal à l’avaler. Il cherche à comprendre le message. C’est la première crevasse dans le beau mythe du groupe inter-racial. Pour corser l’affaire, Al veut virer Crop - Jones, I’ma (sic) knock that motherfucker out - C’est chaud ! Tant que T reste à l’écoute d’Al, ça restera au stade des menaces.

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    Dixie Flyers

             T rappelle aussi que Charlie Freeman a tout appris à Crop. Charlie Freeman est le guitariste des Dixie Flyers de Dickinson. C’est un personnage aussi considérable dans la mythologie de Memphis que Chips Moman. T rend hommage à l’humour de Charlie Freeman, qui passait son temps à appeler sa femme au téléphone pour lui raconter qu’il était en train d’en baiser une autre, juste pour déconner. Ce sont les petits books qui font les grandes rivières. En cent pages, on a déjà croisé trois cracks fondamentaux : Bill Graham, Charlie Freeman et Chips Moman.

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             T nous raconte aussi l’enregistrement de «Try A Little Tenderness» en 1966, et comment grâce à Al, le cut a pris cette dimension explosive - and we instantly had a turn, a build that was about to explode into something. Otis stomped out from behind the vocal booth into the middle of the room - Et T décrit Al debout derrière son kit, banging out snare hits, answering Otis’s exhortations, et ça explose, we had reached the zenith, we were at the top, et Jim Stewart enregistrait. On a tout le détail de la session. C’est l’une des raisons pour lesquelles il faut lire ce Booker book.

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    Judy Clay

             Sacré coup de chapeau à Albert King, qui parce qu’il aime bien T, lui offre une pute dans une chambre au Lorraine Motel. Hommage encore à Eddie Floyd - Writing songs with Eddie Floyd was a straightforward process - T gratte un truc et Eddie sort les paroles aussitôt. Hommage encore à Judy Clay - I was in love with Judy Clay’s voice.

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    Steve Cropper

             Puis quand le pouvoir passe dans les mains d’Al Bell, Crop se barre. T décrit la scène. C’est pas très ragoûtant. T raconte en gros qu’il n’est pas homme à prendre parti dans un conflit. Donc, il n’a pas volé au secours de Crop, qui, dit-il, a quitté la salle de réunion furieux, se sentant victime d’une trahison générale, alors qu’il l’un des pères fondateurs de Stax.

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             En 1968, quand Martin Luther King se fait descendre sur le balcon du Lorraine Motel, T décide de devenir black pour de bon : «Thank God, thank God pour ma peau noire et tout ce qui va avec. Comment te dire God la fierté que j’éprouve à venir de là d’où je viens, à être ce que je suis. Toute l’oppression, tout le préjudice racial, tous les injustices et les inégalités, l’absence totale de privilège et d’avenir, les coups qu’ont subi mes ancêtres, les viols qu’ont subi nos grand-mères, même les peurs de mon enfance ne terniront plus la fierté que j’éprouve à être un homme de ma race.» Fantastique T ! Cette révélation illumine tout le Booker book. Tant qu’on n’a pas la peau noire, on n’imagine pas à quel point ça peut être dur de vivre dans le monde pourri des blancs.

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             Et puis un jour, Billy Preston raconte à T qu’il vient de gagner 50 000 $ en Californie, alors que lui, T, gagne 125 $ par semaine chez Stax. Billy roule en plus en Cadillac. Alors l’idée commence à germer. Il raconte que durant sa première année en Californie, il a gagné plus de 50 000 $, qu’il s’est acheté un ranch et une Mercedes Benz.

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             Puis il va barboter la poule de Sam Samundio, la fameuse Priscilla Coolidge. C’est un couple connu à Memphis, Sam the Sham trimballe Priscilla en ville sur sa big bike - But Sam wasn’t a staff producer at Stax Records, so I got Priscilla - Inutile de préciser qu’elle est blanche et donc le couple n’est pas forcément bien vu.

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             En 1969, T enregistre tout seul avec Al Jackson «Ole Man Trouble», une chanson inspirée du «Change Is Gonna Come» de Sam Cooke. Il la fait écouter à Al Bell qui n’accroche pas. Déçu, T retourne une dernière fois au studio Stax effacer la bande. C’est là qu’il prend la décision de quitter Memphis et de partir s’installer en Californie. I went home to pack.

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    Rita Coolidge

             Il démarre sa deuxième vie. L’un des premiers cats qu’il rencontre, c’est Tonton Leon, grâce à Teenie Hodges. T’as un autre mec de Memphis qui traîne dans le coin : Don Nix, qui sort avec Rita Coolidge. On se souvient que Don Nix jouait du sax dans les Mar-Keys de Crop. S’il est à Los Angeles, c’est parce qu’il est dingue de Delaney & Bonnie. Il va d’ailleurs les ramener chez Stax. Tonton Leon est leur pianiste. T découvre à cette occasion que Teenie Hodges est devenu un hippie. T est fasciné par Tonton Leon qui se maquille les yeux, porte un carnival hat et un nose ring. Il croise aussi Joe Cocker, homeless après son Mad Dogs & Englishmen tour. T est aussi bien pote avec Stephen Stills qui sort alors avec Rita, et quand Graham Nash débarque chez Stills, il barbote bien sûr Rita. Ce mec va passer sa vie à barboter les copines de ses copains.

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             Comme T ne veut pas se remarier, alors Priscilla se tranche les veines. Bon d’accord, on se marie. Stephen Stills, Rita, la famille Coolidge, Marc Benno, et l’Hollywood socialite Bobby  Neuwirth assistent à ce mariage qui va durer dix ans.

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             En préambule à une fastueuse carrière solo, T enregistre trois albums avec Priscilla. Attention, les pochettes brouillent un peu les pistes par leur côté ringard. Mais il faut se pencher sur les cuts. Le sobrement titré Booker T. Jones & Priscilla paraît en 1971. Autre détail important : comme il vit en Californie, T est passé à un autre son. Les MGs, c’est terminé. Avec «The Wedding Song», T et Priscilla sonnent comme Canned Heat, puis avec «She», ils vont plus sur l’univers de Gram Parsons, avec une admirable qualité du tissu groovytal. Et comme les sœurs Coolidge revendiquent une ascendance Cherokee, on tombe sur «The Indian Song», un cut digne de Buffy Sainte-Marie. En B, ils vont taper «The Delta Song» à l’heavy duty du delta, c’est excellent, on croit entendre du Tony Joe White au féminin. Priscilla grimpe bien dans le raunch, elle est parfaitement à l’aise dans la cabriole et ça nous donne un excellent groove rampant. En C, ils font de l’Ike & Tina avec «Cool Black Dream» et Priscilla va chercher les cimes du gospel batch dans «Sweet Child». Elle est en capacité. Ils nous font un petit coup d’océanique avec «Earth Children» et montrent ainsi qu’ils peuvent s’attaquer à tous les genres avec un égal bonheur. Ils reviennent au modèle Ike & Tina pour «Funny Honey». Ils chantent à deux voix et T ramène du son. L’hit de l’album est le fameux «California Girl» de T - California girl/ I’m gonna love you til the day I die - Et pour finir, il fait un fantastique numéro de haute voltige avec l’«Ole Man Trouble» qu’il avait proposé à Al Bell. Il s’accompagne au piano et chante ses troubles in the green green grass.

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             Non seulement Home Grown est leur meilleur album, mais c’est aussi un gros classique de l’époque, l’un de ces albums dont on ne se séparerait sous aucun prétexte. Ils y proposent deux reprises de Dylan, «Maggie’s Farm» et «Don’t Think Twice It’s Alright». T monte «Maggie’s Farm» sur un groove de basse. C’est chanté à deux voix très séparées, comme en écho, T plus profond et Priscilla dans le fond du ranch. Ils swinguent ça merveilleusement, sur fond d’hard drive de jazz. Effarant ! Priscilla chante divinement le Don’t Think Twice et derrière, ça joue léger, au petit fouetté de beat. Admirable mouture ! Elle chante au joli cœur, avec des accents pulpeux. Quel bel album, décidément. Ils passent aux atmosphères paisibles à la Junior Kimbrough pour un «Muddy Road» long comme un fleuve tranquille. Ils se coulent dans le mood lent et sourd, c’est très delta dans l’esprit. On voit aussi Priscilla embarquer «Born Under A Bad Sign» dans des catacombes. C’est monté sur une fantastique ligne de basse. Comme ils enregistrent chez eux, on imagine que T joue tous les instruments. La basse vole le show. Deux autres surprises en B, à commencer par «Color You Mama» que Priscilla chante divinement. Elle sait pousser des pointes et swinguer ses notes au sommet du spectre. Elle dispose de cette puissance d’apanage. Puis T propose une jolie pièce de pop d’acou avec «The Sequence» et fond sa voix dans un merveilleux brouet d’harmonies. T fait partie des artistes complets.

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             Ils nous font le coup du coucher de soleil au bord de la mer pour la pochette de Chronicles, mais on leur pardonne, car l’album est excellent. Priscilla fait de la politique avec «Wounded Knee» - Bury my heart at Wounded Knee - et sort quelques vérités macabres du style My people are dead before the die/ You think they’re living/ But you stole their pride. Elle reste dans l’ambiance native Americans avec «Cherokee River», une fantastique Soul océanique signée Colleen & Richard Fortune, et chanté en suspension émérite, comme d’ailleurs le «Fly» assez grandiose qui ouvre le balda. Ils font aussi de la petite heavyness avec «The Crippled Crow». T ne perd rien de sa foi de charbonnier. On accueille à bras ouverts «When Two People Are In Love» qu’ils chantent à deux, elle au printemps, lui en hiver, comment peut-il encore lui plaire, c’est elle qui grimpe et lui qui feule. Tiens encore un hit avec «Wild Fox». Et quel hit, les amis ! T revient à son cher heavy shuffle et Priscilla vient se lover dans le giron du groove. Ça vire très vite Marvin avec des nappes de Goin’ On, alors tout bascule dans la magie de la Soul urbaine. De là à dire qu’on se retrouve au paradis, c’est un pas qu’on va franchir allègrement. De Detroit à Memphis, on le sait, il n’y a parfois qu’un pas.

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             Pendant sa deuxième vie, T fréquente tous les cakes d’alors, Willie Nelson et Carlos Santana - No one, not Hendrix, not even bandmate Neal Schon, could play with such heartfelt urgency, agony, simplicity and beauty. Il fréquente aussi Evie Sands qui cherche un songwriting partner, et Jackie DeShannon qui veut tisser des liens. T y va un peu fort quand il prétend que Bob Dylan wanted feedback and confirmation that his stuff was good, comme si Dylan avait attendu T pour savoir commencer avancer ! Et T continue son petit exercice de name dropping : Bill Withers wanted someone to listen to his songs et Kris Kristofferson wanted Rita Coolidge. Ne manquent que Brian Wilson et Henry Miller. Qu’on se rassure, ils n’y sont pas. Puis T devient session man. Il démarre avec Bobby Darin, puis il accompagne toute une ribambelle, Richie Havens, Barbra Streisand, Joe Tex, Rita Coolidge, Stephen Stills, Bill Withers, Willie Nelson, Marc Benno, Bob Dylan et Kris Kristofferson. Ne manque que Bono.

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             T démarre sa carrière solo en 1974 avec Evergreen. Très belle pochette, il porte une chemise en jean et regarde par la fenêtre. Il revient au son des MGs avec le morceau titre. C’est une façon de renouer avec ses origines. Il nappe à profusion et le monde redevient rond et beau comme un bonbon acidulé. On retrouve ce mix de bassmatic entreprenant et de mélodie de B3 qui fit la grandeur des MGs. L’autre gros hit de l’album s’appelle «Tennessee Voodoo». T joue bien la carte du groove mid-seventies, avec de la slide dans le hoodoo du voodoo. Il fait son truc dans son coin, loin de Memphis. Il ramène des chœurs d’enfants dans «Jamaica Song» et s’en va chercher la pop des blancs avec «Song For Carey». Il vise une certaine forme de normalité artistique. Il risque de perdre son identité, à ce petit jeu-là. Il fait de la pop moite à la Tony Joe White dans «Country Days» - Don’t give me no fancy car/ I got me a horse - T ne rigole pas avec les traditions. Il fait aussi pas mal de country sur cet album et même du ragtime avec «Front Street Rag». Il revient à son cher océanique avec «Lie To Me» et on le comprend. Il a besoin de se relaxer. L’océanique est idéal pour ça. T se prélasse dans les nappes de son et un sax vient lécher les lèvres humides du groove. Ce sax voudrait bien sonner comme celui de Bernard Hermann dans Taxi Driver

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             Avec Try And Love Again paru en 1978, T nous refait le coup du fantastique album. Il démarre sur un solide groove intitulé «I’ll Put Some Love (Back In Your Life)» et chante avec inspiration. Le cut sent bon le bonheur de vivre. Il enchaîne avec un jive de rêve, «Ain’t That Peculiar». Il en profite, l’animal, et d’ailleurs, si on retourne la pochette, on le verra nous faire du gringue avec ses yeux de biche. Il pulse le Memphis Beat de Los Angeles. C’est excellent, on a là un groove pressé qui ne traîne pas en chemin, plein de cette instance qui caractérise si bien les bourricots, et qu’on retrouve, plus bondissante, dans «High Heel Sneakers». Il trône encore au sommet de son art avec «Someday We’ll be Together», une pop de Soul solide comme un chêne. Il chante ce qu’il croit être un tube de réunification avec la tranquille assurance du vainqueur modeste. Il boucle l’A avec une reprise d’«I Was Made To Love Her», l’un des plus beaux hits Soul de tous les temps. Il y swingue my mama ooh ooh ooh et tartine ses yeah yeah à volonté. Son «Try And Love Again» somme comme du Mercury Rev. C’est quasiment aussi parfait qu’In my dreams I’m always strong de «The Dark Is Rising», même attaque au fronton mélodique du ponton de cristal clear. Magnifique ! T est un grand pourvoyeur d’excellence pharaonique.

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             Il passe à la diskö avec The Best Of You et une pochette un peu putassière. Mais bon, l’époque voulait ça. Il s’amuse bien avec son nouveau gang angelino. Il tente de rester inspiré et ramène des petites guitares funky dans «You Got Me Spinnin’». Le plat de résistance en A s’appelle «Pride And Joy», une pop de Soul des années quatre-vingt, aussi tentante qu’un gâteau nappé de sucre glace. Mais T chante avec un talent fou, il enveloppe sa Soul, il semble flotter dans l’air figé d’un passé lointain, avec sa cape au vent - You are my pride and joy - En B, il sort un joli shoot de diskö-beat intitulé «Down To The Wire». Ce démon de T sait booker un dancefloor. On file directement sous les draps de satin jaune avec «We Could Stay Together» et quand le beat se redresse, T duette avec une sacrée cocotte. Comme ils sont bons ! Ça sonnerait presque comme du Moon Martin.  

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             T se dévergonde de plus en plus. Le voilà torse nu sur la pochette d’I Want You avec un air déluré qui ne présage rien de bon. C’est un album typique de la Soul passe-partout des années quatre-vingt, un savant mélange de diskö-funk et de Soul de charme. On ne sauvera qu’un seul cut, l’excellent «Don’t Stop Your Love», joli hit diskö, bien secoué du butt, joliment drawlé à la voix sourde du désir omniscient. Sacré T, il adore chanter torse nu.

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             Le cut qui fait le charme de The Runaway s’appelle «Sideway Baby». Un nommé Nathan East y joue un bassmatic ravageur. Cette merveille de groove frise le coup de génie. T change de guitariste pour chaque cut. Un nommé Chris Hayes se tape la part du lion dans «The Fox» et Steve Lukather passe un solo vertigineux dans «The Hitchhiker». Ils sont en fait dans une sorte de son prétexte à soloter à gogo, comme chez McLaughin. T revient en force avec «The Cool Dude», il butine les touches du B3 avec un tact fou et Philip Upchurch taquine les déliés d’un beau solo de jazz. Quel album ! Que de grâce et de fermeté dans la tenue du son ! On entend Paul Jackson Jr jouer à la furiosa de la fusion d’antan dans «The Runaway» et l’aimable «Back Home» referme la marche en bon groove qui se respecte.

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             Ce sont les Drive-By Truckers qui accompagnent T sur l’hot Potato Hole paru en 2009. Ça pulse dès le «Pound It Out» d’ouverture de bal. Here we go ! Patterson Hood et Mike Cooley claquent leurs accords, il faut voir comme. Leur power se mêle à celui du B3 de T. Ils tapent dans le dur, comme des Portugais. Le son des guitares sature merveilleusement. Le vieux T crée encore la sensation, plus de quarante ans après ses débuts. Encore un vibrion définitif avec «She Breaks» noyé d’orgue par notre T préféré. C’est effarant de stature. Il  joue son shuffle à la petite revoyure du mec qui ne lâche rien. Le shuffle d’«Hey Ya» fonce encore dans le tas. Cette fois, T prend le parti de la ferveur instro, il va au bout du bout de la chose avec une énergie exemplaire. Les guitares éclatent dans l’azur immaculé. On parle ici de ferveur écarlate. On reste dans le power-chordage avec «Native New Yorker». T revient par la bande pour glisser son shuffle et ça devient vite hot as hell. Heavy power ! Quel album ! Ces démons de Patterson Hood et Mike Cooley foutent le souk dans la médina de «Warped Sister» et T s’en vient placer son shuffle en plein dans le riffing connexe. Stupéfiant mélange. T passe à la politique avec «Get Behind The Mule». Là on ne rigole plus car T titille son shuffle sur un tempo lourd de sens. Vas-y negro, laboure mon champ ! Pas besoin de paroles. Le negro laboure le champ de l’aube jusqu’à la tombée du jour. Quand on écoute «Reunion Time», on comprend une choses essentielle : T ne vise que l’harmonie entre les hommes. Sa musique porte le message en permanence. Mais il rêve. Les Drive essayent de l’aider à rêver.          

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             Paru en 2011, The Road From Memphis est une sorte d’All Stars album. Eh oui, Robert Gordon en signe les liners, Dennis Coffey y gratte sa gratte, Sharon Jones et Lou Reed y chantent, et Gabriel Roth, le boss de Daptone, fait partie des techniciens. On va donc naturellement sur les duos de rêve comme ce «Representing Memphis» que T chante avec Sharon Jones. The big easy. C’est une coulée de miel de Soul dans la vallée du bonheur. On peut même parler de Soul éternelle, comme les neiges du Kilimandjaro. T tonitrue cette Soul éternelle du haut de son B3. Quel festin de groove, les amis ! Sharon Jones chante ses accointances avec le petit chien de sa chienne. Un pure merveille. Dennis Coffey vient claquer les noix d’«Harlem House». T y entre par la traverse au shuffle d’orgue panoramique. Il faut entendre ce démon de Coffey serré claquer ses notes au coin du bois. Lou Reed entre lui aussi dans le jeu de T sur «The Bronx». C’est une association inespérée. Sur «Progress», on retrouve Jim James de My Morning Jacket. Il s’en vient swinguer sa Soul et T nous groove ça à la vie à la mort. Jim James a beaucoup de chance. Encore un shook de shake avec «The Hive». C’est le génie du son Hammond honorable, T touche ses touches au tact suprême, comme le fit en son temps Jimmy Smith. Ça swingue ! Cette merveille de son toise l’océan et défie le soleil. T joue au délié maximaliste. Il rend hommage à Memphis dans «Down In Memphis» - Hey Memphis Tennessee - Il shake bien sa shooshinerie à bord d’un Thunderbird - Cause I’m born to lose - Et il revient à son cher délié d’orgue avec un «Everything Is Everything» joué à la mélodie condescendante. Voilà encore un hit monumental. S’il fallait résumer l’œuvre de T en seul mot, ce serait le mot satiété. 

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             Encore un All Stars album avec ce Sound The Alarm paru en 2013 : Gary Clark Jr vient duetter avec T sur «Austin City Blues». Il vient fondre tout son power dans celui du shuffle de T Peut-on imaginer meilleur mélange ? Non. Pas de fioritures, Gary Clark Jr claque ce qu’il claque habituellement, une sorte d’enfer du blues sur la terre. Autre duo de choc avec Kori Withers dans «Watch You Sleepy». Elle chante au sucré et le duo tourne à la bénédiction. T et Kori créent du rêve. Il revient au big heavy sound des MGs avec «Fun». Il peut encore shuffler le Memphis Beat à la cantonade. T reste l’un des grands maîtres de cérémonie des temps modernes. Il claque le shuffle de «Feel Good» au clair de la lune. Il joue à la parfaite admirabilité des choses de la vie. On ne se lasse pas du Memphis shuffle. Il flatte l’intellect, par sa justesse et sa vigueur. On laisse pisser le mérinos pendant que Jay James chante («Broken Heart») et on revient aux choses sérieuses avec un «66 Impala» très latino. Dès que les filles à la mode arrêtent de chanter, ça va beaucoup mieux. T finit son album providentiel avec un «Father Son Blues» chargé d’heavy shuffle comme une mule. Il groove dans la couenne su swing, c’est tout simplement consternant.  

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             T présente Note By Note comme le «musical companion» de son Booker Book. Celui qui tire ses marrons du feu est son fils Teddy Jones. Il gratte des poux terribles dans «Maybe I Need Saving». C’est un explorateur, il va loin, très loin dans le son. On retrouve une mouture du fameux «Time Is Tight». Dans son petit commentaire, T oublie de citer Crop. Dommage, car c’est Crop qui fait le sel de la terre. Dans cette mouture, on perd Stax mais ça reste puissant. Sur chaque cut, T a un invité. Sur «B-A-B-Y», il invite Ayania Irish, elle y va au sucre pur, elle est fantastique de rentre-dedans sucré. Puis T tape une cover de l’«I Want You» de Marvin avec DeAndre Brackensick. C’est T qui chante sur «Havana Moon». T est un vainqueur, il passe en force et son fils Teddy fait du Santana. Matt Berringer vient chanter sur le «Stardust» de Willie Nelson, et c’est bien hanté par l’Hammond honorable (difficile de résister à ce genre de facilité).

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             Bon, vers la fin de son Booker Book, T aborde deux sujets délicats : les neuf balles dans le dos d’Al Jackson en 1975, puis le cassage de pipe en bois de Duck Dunn, dans son sommeil. Avec Crop qui vient tout juste de casser sa pipe en bois, T se retrouve tout seul. T parle d’Al comme du most talented drummer in the world.

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             S’il faut retenir une seule chose de tout ça (hormis la discographie de Booker T & The MGs sur laquelle on reviendra dans un Part Two), c’est la version live en 1970 de «Time Is Tight» qu’on trouve facilement sur YouTube. Non seulement, c’est l’un des grands hits universels et par conséquent intemporels, mais on y voit un blanc (Crop) et un black (T) sourire ensemble comme des enfants - I just sat there while the sound envelopped the stage and the entire room. Steve Cropper looked around and smiled - On voit cette incroyable complicité et c’est de cet échange incroyablement pur qu’il faut garder en mémoire.

     Signé : Cazengler, Bookair d’un con

    Booker T. Jones & Priscilla. A&M Records 1971

    Booker T. Jones & Priscilla. Home Grown. A&M Records 1972

    Booker T. Jones & Priscilla. Chronicles. A&M Records 1973

    Booker T. Jones. Evergreen. Epic 1974

    Booker T. Jones. Try And Love Again. A&M Records 1978  

    Booker T. Jones. The Best Of You. A&M Records 1980    

    Booker T. Jones. I Want You. A&M Records 1981  

    Booker T. Jones. The Runaway. MCA Records 1989

    Booker T. Jones. Potato Hole. Anti- 2009         

    Booker T. Jones. The Road From Memphis. Anti- 2011 

    Booker T. Jones. Sound The Alarm. Stax 2013 

    Booker T. Jones. Note By Note. Edith Street Records 2019

    Booker T. Jones. Time is Tight: My Life Note By Note. Little Brown & Company 2019

     

     *

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             Un petit tour sur western AF s’impose. Pas besoin d’aller bien loin. Mes yeux tiltent sur une vidéo mise en exergue. Je ne flashe pas sur la personne, mais sur ce qu’elle tient entre les mains. Un banjo, depuis que j’ai vu Page Anderson en jouer je suis de plus en plus attiré par cet engin. Je clique dessus automatiquement. Gentils gratouillis d’une seule main, et puis la voix, elle ne déboule pas, elle monte dans les airs, tout là-haut, imaginez une volute de cigarette qui dépasserait la lune, c’est quoi cette espèce de yodel qui n’en est pas un, difficile à décrire un yodel qui serait chanté, je sais, ça ne veut rien dire mais je n’ai rien de mieux à offrir. C’est qui cet individu qui ne chante comme aucun autre. Encore plus difficile à dire, un garçon ou une fille, pas le temps d’épiloguer, d’abord j’écoute. C’est fou parce que je me reconnais dans les paroles, une question que je me pose souvent, qu’est-ce qu’une   personne autre que moi-même pourrait bien faire de moi. Vous ne savez pas. Moi non plus. J’éprouve une sympathie instinctive pour ce garçon. Peut-être une fille. Je cherche quelques photos. J’en trouve. A côté de son chat. Un gros roux. Je ne regarde que lui, nous avions gardé un identique, le gros Bichon, pendant dix-huit ans à la maison. Vous vous en foutez. Pas moi. Je cherchotte, je trouvotte quelques renseignements, des conseils, employer l’article iel pour la désigner. Car elle est non binaire. Cela ne me dérange pas. Les personnes font ce qu’elles veulent avec leur corps et leur âme. En règle générale il est difficile de vivre avec soi-même. Avec les autres je ne vous en parle pas. Comme disent les mathématiciens ça factorise la complexité des choses. Humaines que nous sommes. Et que nous ne sommes pas. Tiens, sur la couve, il elle, iel a un chat, et son album s’intitule :

    LOST DOG

    OLIVE KLUG

    (Signature Sounds / 2025)

             La pochette n’est pas un chef-d’œuvre graphique impérissable. Olive qui parcourt les Etats Unis pour honorer ses concerts est dans le van dans lequel il habite avec son chat.

    Olive Klug : vocal, guitare / Askel Cole : drums / Emily Mann : banjo, fiddle / Parker Kaplan : bass. 

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    Taking punch from the breeze : l’on pourrait s’attendre à une intro heurtée, non, c’est du tout tendre, très vite une guitare et la voix, parfois doublée, à qui s’adresse-t-elle, à qui parle-t-iel sans doute à iel-même, iel essaie de faire le point, les coups de poing du hasard et de la vie, iel en a reçu, iel ne s’en cache pas, étonnamment lorsque la voix insiste elle ressemble à un battement d’ailes d’oiseaux, elle file dans le ciel, elle monte dans les nuées pour passer à autre chose. Pas de leçon de philosophie, iel susurre quelques difficultés, iel n’en fait pas trop, iel raconte, toute simple, toute fragile, l’on sent qu’iel ne s’avouera jamais vaincue. Elle trace sa route. Un point c’est tout. Elle ne vous en donnera pas plus. Mais c’est bien suffisant.  What to make of me : cette version est plus étoffée que celle de Western A. F. que nous préférons. Beaucoup plus roots, beaucoup plus rude, plus nue.  Plus écorchée. Ici la voix coule et cascade comme des perles d’opale. Elle fait la belle, elle joue à la princesse. Fermez les yeux la licorne du malheur vous apparaîtra. Cold war : plutôt une guerre tiède, de celle que l’on se murmure à soi-même, l’on se raconte la vie passée, c’est-à-dire la vie présente, identiques, juste des séquences un peu différentes, mais comment s’en vouloir, c’est juste la vie qui coule, avec ses grands chagrins, des papillons aux ailes brisées, ce qui n’empêche pas la beauté qu’ils transportent. Ailleurs. Train of thought : un train, oui, qui déraille dans sa tête, l’on voyage si loin dans ce genre de train, une fois l’on est soi-même, une fois quelqu’un d’autre, et à la fin tout le monde à la fois, il trace gentiment sa route, si vous n’écoutez pas c’est une chanson typiquement américaine entraînante et rythmée qui vous insuffle la joie de vivre, si vous tendez l’oreille c’est une catastrophe ferroviaire. Les pensées c’est comme les heures, toutes vous blessent et certaines vous tuent. Sans doute celles que vous préférez.  Opposite action : l’on ne fait pas toujours ce que l’on veut, mais c’est ce que l’on ne veut pas que l’on fait toujours, un peu compliqué, de quoi se perdre, de plus vous avez sa voix qui n’en finit pas de rebondir dans tous les sens comme si elle était une balle de ping-pong, vous êtes en pleine tragédie mais elle chante à vous donner envie de rire et de crier de joie, iel assène ses mains sur la guitare comme si iel voulait l’étrangler. En plus elle se moque de vous, le combo fini comme s’il entonnait un gospel. Iel chante comme si iel s’amusait à piétiner des œufs mais avec tant de grâce que les coquilles ne se cassent pas. Lost dog : elle possède un chat, sur la pochette le chien aux yeux humides vous vous proposer de l’adopter  au plus vite, vous avez bon cœur, attention ici ce n’est pas Stewball d’Hugues Aufray, le chien abandonné ne meurt pas à la fin du morceau, je peux vous le prouver, le chien c’est celui qui chante, c’est elle, c’est lui, c’est iel, le clébard abandonné, enfin qui s’abandonne lui-même, iel a dépassé la limite d’âge, iel a vingt-sept ans, n’est-ce pas normal qu’iel se retrouve seul… le morceau est déchirant justement parce qu’il vous raconte un de ces mini-drames, il y en a quelques millions chaque jour sur la terre, une rupture amoureuse ce n’est pas la fin du monde, mais quand vous entendez sa voix qui se voile, vous avez envie de pleurer avec iel. Qui d’ailleurs ne pleure pas. One dimension : retour sur soi-même. Les amours c’est comme les chiens. Ils sont tous perdus. Introspection, retour dans le passé. Celui que l’on reconstruit que l’on modèle à sa façon. C’est toujours la faute de l’autre. Trop parfait. Trop égoïste. Pas de haine. Pas de regret. Ce n’est pas la faute à quelqu’un, c’est la faute aux deux. De ne pas avoir su s’éloigner l’un de l’autre. Au bon moment. La voix murmure les mots, elle les caresse comme si elle  regrettait d’avoir à se les avouer. Fleeting : dernier morceau. Le dénouement. Vous ne vous en êtes peut-être jamais aperçu, pour ceux qui n’ont pas découvert le coupable les clefs de l’énigme vous sont fournies dans le dernier chapitre, encore une rupture, ce n’est pas que le partenaire était vraiment très méchant, trop cruel, non c’est juste le mode de fonctionnement d’Olive Klug, sa manière d’être, une rencontre ne doit pas s’éterniser, plus elle sera courte, meilleure elle sera. Histoire d’une instabilité autant physique que métaphysique.

             Si vous n’avez jamais compris pourquoi le blues est parfois appelé country blues, il vous suffit d’écouter Olive Kleg pour vous apercevoir que les racines sont les mêmes, l’incomplétude humaine est autant d’origine extérieure (sociale, économique) qu’intérieure, les fêlures contre lesquelles l’individu se bat et se bâtit.

             Lost Dog est ce que les américains nomment ‘’sophomore album’’, à savoir le deuxième album d’un artiste.  Ce terme désigne un étudiant de deuxième année. Voire un collégien de dixième grade, ce qui correspond à nos lycéens de seconde.  Le terme d’origine grecque vient-il de sophisme = fausse sagesse ou signifie-t-il ou littéralement un ‘’sage fou’’. Un jeune adolescent ou un étudiant de deuxième année ont certainement acquis certaines connaissances et sont capables d’adopter un comportement raisonnable. Toutefois ces moments d’adolescence ne sont-ils pas aussi habités par des pulsions tant physiques qu’intellectuelles qui peuvent ressembler à des accès de folie…

    Sur Bandcamp : le premier album d’Olive Klug est présenté par ces quelques lignes que je cite in extenso : L'album, intitulé « Don't You Dare Make Me Jaded », décrit la seconde adolescence que l'on traverse après les études. Il parle de l'incertitude des chemins moins fréquentés, du choix de la liberté plutôt que du conformisme et du droit à l'erreur. Il s'agit aussi de faire le point sur son enfance, ses relations passées et de trouver un moyen d'intégrer la magie de l'enfance à sa vie d'adulte. Nos lecteurs sont assez malins pour lire entre les lignes…

    DON’T YOU DARE MAKE ME JADED

    (CD / NOL / Août 2023)

             Nous évoquions l’âge tumultueux de l’adolescence, voici une pochette que nous interprèterons donc comme un adieu à l’enfance…

    Olive Klug : voix, guitare, piano, perrcussion / Ehrew Ebbage : mandoline, banjo, drums, percussions, chœurs / Sean Peterson : contrebasse, chœurs / Philip Etherington & Georgia Parker : chœurs.

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    Faking it : un piano, une mélodie que l’on dirait volée à une chanson d’enfant, une petite fille sage un tantinet perverse tout de même, elle a grandi trop vite, elle joue à l’innocente, elle a tout compris, elle n’a pas envie d’être comme un adulte, elle a bien travaillé, elle a tout intégré, pour rester tranquille il ne lui reste plus qu’à faire semblant d’accepter ce monde d’hypocrisie. Parfois sa voix la trahit, elle monte trop haut, si haut qu’elle cristallise. Seconde opinion : le chant tourne en rond, en elle-même, autour d’elle, elle a du mal à se séparer d’elle-même, elle ne le sait pas, elle ne le comprend pas, sa voix valse, elle est une spirale qui à chaque tour l’éloigne de son point d’ancrage, elle se croit identique à ce qu’elle a toujours été, mais elle est déjà ailleurs. Les amarres sont coupées. Elle dérive imperceptiblement. Out of line : vous avez une vidéo d’Erin Beley : dans la continuité de la couve, mais quand ces couleurs vives, cet orange fluo et cet arc-en-ciel multicolore vous arrachent la vue vous vous dites que le château de la couve était celui de Barbe-Bleue, elle est amoureuse, elle voit la vie en rose, en tourbillons rouge vif, elle n’insiste pas trop sur son chéri, elle évoque surtout ces moments de liberté, de révolte, enfin elle n’est plus une petite fille sage, elle se prépare à affronter la vie, ça bouge, une espèce de  bossa déconstrictora, qui tapote légèrement, l’on pressent que les murailles coercitives ne vont pas tarder à tomber. 

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    Coming up age : ( = passage à l’âge adulte) : encore une vidéo, vaut mieux la regarder pour comprendre les paroles. Elle fonctionne comme un film. A très petit budget. Un seul acteur, pour les décors un fond bleu. Les lyrics c’est la même antienne, quand donc viendra le moment de la libération. Le vidéo vous file la réponse : c’est maintenant et tout de suite. L’artiste c’est lui et c’est elle. Ce coming up est un véritable coming out, la belle jeune fille n’embrasse pas un crapaud mais c’est elle qui devient un prince. La musique sautille gentiment, elle vous joue un drôle de tour. Bath bomb : juste des mots sur une mélodie, nous voici dans l’intimité de deux personnes, pour la première fois, l’instant crucial où l’on s’approche tout près l’un de l’autre avant l’explosion finale, faut entendre le texte, iel sait écrire, elle ne chante presque plus, elle ne parle pas vraiment non plus, l’un deses registres serait-il la poésie et l’autre prose… Taisons-nous nous n’avons rien à faire ici. Mieux vaut être voyants que voyeurs.  Parched : quand tout se désagrège, ce n’est pas grand-chose, tout va mal, il n’existe pas de solution miracle, elle chante comme on épluche un artichaut feuille par feuille, qui d’autre serait capable d’exprimer l’inexprimable, de fouiller aussi profond les tréfonds de l’incertitude humaine vacillante, ce morceau est un chef-d’œuvre, l’art du sculpteur qui effleurement de gouge après effleurement dévoile la forme que lui seul parvient à extraire du billot de bois… iel pose la gaze de ses mots sur ses blessures les plus intimes pour mieux se révéler à iel-même.  Introspection jusqu’à plus soif. Cut the ties : iel prend la route, iel renouvelle la tarte à la crème du mythe de la route américaine, vous ne trouverez pas plus cowboy, pas davantage cowgirl non plus, la chanson file jusqu’au bout du paysage intérieur, chanson triste, hymne à la libération de soi-même, plus on avance dans ce disque plus on est obligé de s’avouer que cet album est d’une beauté incomparable, Olive Klug chante d’une manière incroyable, vous êtes emporté par le vertige des morts et les césures opérées par sa manière de poser la voix, de ces douces descentes et de ces montées abruptes, l’air de rien, de ne rien dire pour tout révéler. Casting spells : vous avez une vidéo-dessin animation de Ladybug. C’est mignon tout plein, un enfant de deux ans sera ravi. C’est joli, c’est gentillet, c’est aussi un parfait résumé de la vie d’Olive Klug, une espèce de Merveilleux voyage de Nils Hoglerson, mais à l’intérieur de soi. Miracle de la voix humaine, cette manière de murmurer, cette guitare que l’on oublie, un conte de fée, celui de la perpétuation des rêves de l’enfance dans la vie quotidienne, une fois que l’on n’est plus ce que l’on a été, et que pourtant l’on continue à être. Malgré tout. A cause de tout. A cause de soi. Do you think of us : retour vers ce que Baudelaire appelait le vert paradis de l’enfance, l’intimité jusqu’à l’os de l’existence, un banjo qui trotte et la voix qui s’enfonce et se perd dans la résurrection des souvenirs, elle ne chante plus, elle flotte dans l’enfance, dans les premiers émois amoureux, elle est encore ce qu’il n’est plus, l’évocation de ce qui ne vous appartient pas entièrement puisque vous l’avez vécu à deux, à plusieurs, la voix disperse les cendres des Pompéi intimes, elle redonne vie à ce qui n’existe plus, qui subsiste dans le frémissement du souvenir, d’une reconstruction mémorielle, une bulle de savon qui vous suit, qui vous accompagne, qui finit toujours par éclater. Ghost of Avalon : vous avez une vraie vidéo pour accompagner ce

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    morceau, pas la magie habituelle et colorée des dessins d’enfant, mais vous voyez Olive Klug se débattre avec lui-même, autant dire que nous sommes sur l’île d’Avalon arthurienne autrement dit dans le royaume de la mort, le jeu des scènes ratées de la vie que vous essayez de refaire dans votre tête,  l’impossible retour, encore une fois tenter de rejouer la scène finale, le dernier niveau, celui auquel vous n’accèderez jamais durant tout votre existence, le morceau est chargé d’une terrible nostalgie, celle des choses qui ont fui et qui restent prisonnières en vous à jamais. Déchirure absolue entre ce que l’on est et ce que l’on est plus. Le point terrible ou échec et réussite sont existentiellement exactement la même chose. Taking up space : c’est la fin, vous avez des chœurs et une instrumentation qui prend davantage de place, il faut bien soigner la dernière scène d’une histoire, pourquoi croyez-vous qu’il endosse cette voix de petite fille, il faut bien renvoyer l’enfance dans sa chambre, certes l’on ne ferme pas la porte à clef, mais désormais l’on essaie de squatter toute la place dans l’appartement. Il faut tenter de vivre comme disait Paul Valéry. Avec soi-même. Ce qui est assez difficile lorsque l’on est uniquement la moitié d’une orange.

             Cet album est une pure merveille introspective. Il vous happe, tellement beau que vous vous devez de vous arracher de chacun de ses morceaux que vous ne cessez de d’écouter en boucle pour la seule raison que vous tenez à savoir la suite infinie de cette longue histoire inachevable.

    C’est pour cette raison, puisque nous ne pouvons point en connaître la fin que nous prenons la décision de voir comment tout cela a commencé. Nous écoutons donc le premier des opus de cette saga intime.

    FIRE ALARM

    OLIVIA KLUGSMAN

    (Septembre 2019)

    Première pochette, la plus belle de toutes. Très simple une main tendue vers une rose rouge, je ne sais pas comment son autrice Selena Spier s’est débrouillée, l’on n’en distingue pas une seule mais elle suggère que les roses ont des épines. Nous reviendrons sur cette Selena, poëte et illustratrice qui vit à New York.

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    Spirit in disguise : la même voix fragile et indestructible, une guitare et une présence, Olivia trace un autoportrait d’elle-même, pas tout à fait le sien car si elle s’arroge le titre de déesse, elle se dit limitée en elle-même, quelque chose déborde d’elle, elle ne donne pas de détail, nous savons qu’un jour ou l’autre Olivia enfantera Olive. Une courte ballade, de toute beauté, une flamme vive baignée de cendres. L’on pense à Joan Baez mais elle n’a pas les fioritures de ses roucoulements de tourterelle, elle n’en paraît que plus authentique. Sailor song : quel est ce beau marin  si ce n’est elle-même sous la forme d’un phantasme qu’elle trimballe si fort dans sa tête qu’un jour il s’incarnera dans sa chair, un deuxième thème emmêlé si étroitement au premier que l’on a du mal à l’isoler, le rêve d’un amour fou et absolu, peut-être inutile puisque personne ne se souviendra de cette union quasi mystique qu’ils auront réalisée, la mort rôde, le ver est dans le fruit du vivant. Fire alarm : la suite de la précédente, à quoi bon s’enterrer vivants dans l’amour, pourquoi ce désir de liberté, serait-ce le besoin de l’artiste qui se doit d’avoir vécu des moments forts pour les mettre dans son œuvre, ne serait-ce pas la meilleure manière de les protéger de la rouille du quotidien. Tristesse tamisée. Le rêve n’est-il pas supérieur à la vie… Rain : la guitare clapote gentiment, normal il pleut, à l’intérieur d’elle, une pluie germinatrice. Elle attend que la nouvelle moisson pousse. Elle dit au revoir à ce qu’elle a vécu. Elle est sûre qu’un jour elle sera enfin réconciliée avec son propre corps. Enfin elle habitera chez elle. The big game : une guitare sereine, un chant qui s’écoule comme si de rien n’était, à l’intérieur d’elle-même une tempête, un maelström, un tohu-bohu, un charivari, elle n’en dit presque rien, elle sait qu’il ne lui reste plus qu’un dernier pas à oser, passer le barrage des conventions sociales, se séparer d’elle pour mieux se retrouver en elle, famille, religion, de simples barrières à briser, trouvera-t-elle ce qu’elle a cherché, le doute l’assaille, mais déjà elle connaît le montant de l’enjeu, simplement rester fidèle à elle-même, à ce qu’elle n’est plus, à ce qu’elle n’est pas encore. Back to black : est-ce un hasard si les deux derniers morceaux sont deux reprises. La première est la plus inattendue. Amy Winehouse ! Quelle gageure, jamais elle n’aura la niaque de la londonienne. Elle n’essaie pas, elle interprète le morceau à sa manière, bye-bye le rhythm’n’blues torride, une gerce qui court après son gars jusqu’à en mourir, et une fille qui court après le garçon qui est en elle, celui-là ne la trahit pas, puisque déjà elle est lui. Le pari n’est pas gagné, mais elle n’a pas à sortir de l’orbe du folk. Sugar moutain : un morceau de Neil Young, de 1971, j’ai eu comme un doute, j’ai eu une intuition, je ne me suis pas trompé, Young est un grand, mais j’ai toujours eu un faible pour Joni Mitchell, sur le volume 1 de ses Archives Joni donne sa version du morceau de Neil, ils ont été très proches, le Cat Zengler  nous a conté cela, une occasion pour Olive Klug de rendre hommage à Joni, une chanteuse dont elle s’est toujours réclamée. D’ailleurs l’interprétation d’Olivia me paraît plus proche de Circle Game que Joni avait écrite en réponse à Sugar Mountain, le même thème mais en plus désespéré. Elle insiste moins sur les aspects festifs de Sugar Mountain elle lui insuffle une dimension désespérée beaucoup plus métaphysique, l’idée qu’il n’est pas de retour possible, une espèce d’Ouroboros introspectif qui ne vous ramène jamais en arrière. L’interprétation d’Olivia est basée sur un tempo très lent, comme si elle savait qu’elle ne pourra jamais redevenir ce qu’elle est encore, pour très peu de temps.

             Il est à remarquer que la dis/jonction Olvia Klug / Olive Klug  s’avère une réussite. Quelque chose qui s’apparente par son aspect êtral à une véritable coupure épistémologique métaphysique.

             Magnifique artiste.

    Damie Chad.

     

    *

    Routes du rock, sur les 639, 641 et 642 (du 25 / 04 / 2024), l’on (= le Cat Zengler and My immodest person) parle pas mal des origines du rock français, notamment Claude Piron, Danny Boy, Gabriel Dalar, Danyel Gérard, et Richard Anthony. Or voici que dans ma boîte à livre préférée s’offre à moi, l’autobiographie de Richard Anthony. Voici ce qui fera un  im/parfait, j’hésite, complément à ces chroniques antérieures, ai-je pensé.

    QUAND ON CHOISIT LA LIBERTE…

    RICHARD ANTHONY

    (Florent Massot / 2010)

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             Quel titre bizarre, fait penser à ces transfuges de l’URSS qui à longueur de colonnes dans les journaux des  années septante et soixante relataient qu’ils  avaient choisi de fuir  l’enfer du communisme pour le paradis capitaliste… L’est vrai que Richard Anthony a connu la prison, mais il ne s’est jamais évadé de Russie, et ce qu’il a dû quitter ce n’est pas le goulag mais une enfance paradisiaque. Reprenons les choses dans l’ordre.

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             Le petit Dickie n’a pas eu à se demander comme Michel Polnareff sous quelle étoile il était né, sous une grosse qui brillait comme de l’or. Sa mère était anglaise, de très bonne famille, elle se maria avec son père égyptien d’origine turque. Bref une enfance heureuse, gâtée, pourrie, dans un milieu protégé, huppé, faisant partie des plus haut-cercles de la haute-bourgeoisie du Caire. Les évènements politiques obligèrent la famille à quitter le pays… Ne paniquez pas, ce ne sera pas la misère, l’est très vite placé dans un pensionnat britannique dont le but avoué est de former l’élite de la nation. Discipline, châtiments corporels… Mauvais choix, il se retrouvera dans une institution américaine beaucoup plus permissive… Le père se refait assez vite, ce n’est pas qu’il soit un self-made man, c’est qu’il provient d’une très riche famille financière, les Btesh, ayant pignon sur rue aux Amériques… La famille s’installe en France en 1951, Richard poursuit ses études très mollement, l’est davantage intéressé par la musique, la belle vie, les filles… C’est après son bac, peu glorieusement acquis, que l’avenir s’obscurcit. Pas de chance pour lui, son existence est assurée, oncles et cousins s’en chargent, postes de responsabilité, hautes fonctions l’attendent, c’est à cet instant qu’il choisit la liberté. Qu’on le laisse une année suivre la voie qu’il a choisie : la musique. Après, promis, juré, craché, en cas d’échec il obéira… L’a sa copine, elle deviendra sa femme, une auto sympa, il décroche un job, il vend des frigos, un marché porteur, l’a du bagout et détail supplémentaire important pour ses activités musicales annexes : il parle anglais. Les évènements s’enchaînent, une pizzeria, un serveur lui présente un preneur de son de chez Emi, qui lui présente un gros Poisson Jacques du staff de la maison de disques branché jazz, country… Le voici autorisé, non sans mal, à enregistrer son premier 45 tours… Avec notamment Peggy Sue de Buddy Holly, nous sommes en 1958, mais c’est en 1962 avec J’entends siffler le train, que le train démarre à toute allure…

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             N’a pas vraiment dû galérer et bouffer de la vache enragée… Il ne s’en cache pas. C’est le côté sympathique de sa personnalité. L’est franc du collier. L’avoue avec candeur, depuis tout petit il adore les belles mécaniques, les automobiles de luxe et il est homme à préférer les avions au train. D’ailleurs il en achètera un, puis un plus gros, puis un plus gros. Il s’arrêtera là. L’a aussi un bateau, pas une barque, et possèdera jusqu’à six luxueuses propriétés… Il avoue que l’argent ne lui fait pas peur. Après 1968, il  ne devient pas un militant révolutionnaire, il cherche à devenir son propre maître, à devenir son propre producteur. Fini de gagner dix pour cent sur toutes les sommes qu’ Emi  lui laisse sur tout ce qu’elle touche de lui.  Le staff  français lui confère, ainsi qu’à Gilbert Bécaud, ce privilège. La maison mère britannique lui demande (l’oblige) de retourner à son ancien contrat. Il refuse, par un plus grand hasard la marâtre lui demande alors de rembourser une longue liste d’avances…

             Parenthèse américaine, il n’en dit que du bien, à l’époque d’étranges bruits circulent en France, il aurait fait sur la promised land quelques mois de prison pour dettes, par contre lors de son retour le fisc français lui demande deux cent cinquante millions d’anciens francs d’impayés illico, presto, subito, avant que ses avocats ne s’emmêlent l’Etat lui organise un séjour gratuit de quatre jours en prison… C’est que les temps ont changé. La grande époque de Richard ce sont les années soixante… Après 68, le public change, les yé-yé ne sont plus en odeur de sainteté, dès le début des années soixante-dix l’on trouve beaucoup plus facilement, du moins dans les grandes villes, les disques anglais et américains, or la spécialité d’Anthony ce sont les reprises… L’original est supérieur à la copie…

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             L’a bien senti le coup venir, en 1967 son adaptation du concerto d’Aranjuez est pour l’époque  d’une audace folle… En 1969, c’est le grand écart dans la série puisque vous aimez les nouveautés, dégustez Le sirop Typhon. C’est un peu comme le Gini de Pink Floyd.  Mais en plus grave. Pourtant le lancement est une des meilleures campagnes de publicité, très ciblée, françaises. Il en vendra des centaines de milliers d’exemplaires, mais il y perdra toute crédibilité. Cette cocasserie lui cassera les pattes. Les radios et les journaux  se détourneront de lui, désormais quoi qu’il entreprenne il sera un has-been…

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             Il aura encore quelques succès mais pour prendre un seul exemple : que préfèreriez-vous acheter : Ruby Tuesday des Stones ou son adaptation Fille Sauvage de Richard Anthony… Je n’analyserai pas ici la production des années soixante, attention certains morceaux sont enregistrés à Abbey Road, et bénéficient de  bons musiciens et même du regard des Beatles…

             Le problème mathématique c’est que si  les années soixante commencent bien en 1960, elles ne s’arrêtent pas en 1969. Elles jouent aux volcans endormis qui se réveillent. Un peu comme le lait sur le feu qui déborde au moment où vous l’aviez oublié…

             Le public de Richard vieillit doucement mais sûrement. Mariage, enfants, travail. La sainte trilogie à laquelle il conviendrait d’ajouter chômage. Premières rides. Je ne parle pas de celles qui s’incrustent sur votre visage. Mais de celles invisibles qui s’immiscent dans votre cerveau. Elles portent un nom. Terrible. La nostalgie. Qu’avez-vous fait de votre vie ? Comme tout le monde : des gosses, du boulot, avec un peu de chance une maison. Le bilan n’est guère enthousiasmant. La seule période durant laquelle le bonheur étai, ou du moins semblait, à portée de mains, c’est la jeunesse, le bon temps, celui des copains, quand j’écoutais Richard, Cloco, Johnny, Sylvie… La nostalgie vous emprisonne dans ses filets. C’est un cancer, il vous ronge doucement mais vous n’êtes pas pressé. Un avant-signe de défaite, la prémonition de l’approche de la mort, retour vers les jours heureux.

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             Vous n’êtes pas les seuls à connaître ces regrets. Les maisons de disques se désolent. Tous ces artistes qui ne rapportent plus rien. Les rééditions ne coûtent pas cher. Synchronicités hasardeuses ? Voici Radio-Nostalgie qui vous refourgue vos idoles dans les oreilles. Justement voici les nouveaux CD’s qui vous concoctent rééditions à foison… Pas croyable, il y a toujours un ou deux titres inédits…

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             Pour Richard Anthony, c’est une aubaine. De tous les vieux yé-yés il est celui qui n’a jamais totalement arrêté les galas. Le métier, la voix qu’il n’a jamais forcée est encore-là. De toutes les manières si par moment elle flanche le public continue la chanson, il les connaît toutes par cœur, on chante à sa place et puis on l’applaudit. Il sera un des leaders des tournées Âge Tendre, les grands-parents emmènent les petit-enfants, les places s’arrachent. Un mouvement de fond. Les grands media nationaux n’en rendent pas compte, mais en province les concerts réunissent des milliers de participants. Faudrait éplucher les journaux locaux pour prendre mesure de l’effervescence… Le phénomène n’est pas sans évoquer les concerts d’ Elvis Presley à Las Vegas. Fan un jour. Fan toujours… Toutefois autant les prestations d’Elvis ont suscité de grands émois, autant en France cette nouvelle floraison des vieilles idoles est passée sous le radar, ignorée des media mainstream.

             Un autre parallèle : celui de la renaissance, pour ne pas dire l’éclosion, du Rockabilly en France et dans beaucoup de pays européens suscitée par l’explosion des Stray Cats. A cette différence près que si quelques rockers tombés aux USA et en Angleterre dans les oubliettes depuis trente ans ont bénéficié d’un coup de projecteur salutaire, l’ancienne génération des yé-yés vieillissants, n’a pas suscité de nouveaux épigones.

             C’est peut-être là la preuve que malgré son épine dorsale musicale indéniable, le mouvement Yé-Yé, fut arqué avant tout sur une frustration sociale prédominante. Anthony assure que les Yé-Yé ont préfiguré Mai 68 alors même qu’il s’empresse de dire qu’il n’a pas apprécié ce mouvement qu’il met en relation avec la frileuse mentalité retardataire de notre pays…

    Damie Chad.

     

     *

    Ma boite à livre préférée serait-elle rock ! Serait-elle atteinte du microbe de la nostalgie-rock ! Avant-hier un bouquin sur Richard Anthony, aujourd’hui un book sur Johnny ! Des livres sur Johnny, y en a des tas, celui-ci c’est la première fois que je le vois. N’en ai jamais entendu parler, ou annoncer dans un média quelconque, bref je l’emporte et rejoins la voiture en courant, une giboulée à vous rendre maboul déboule sur mon dos… Pensez à mes teckels mouillés jusqu’à l’os.  A moelle.

    OU ES-TU JOHNNY ?

    ALGOUD / FIORETTO / DUTREIX

    (Les éditions de L’Opportun / 20 – 06 – 2013)

             Aucun rapport avec le film et l’album (25 centimètres) D’Où viens-tu Johnny ? Si vous y aviez pensé c’est parce que vous n’avez pas vu la couve, z’auriez tout de suite compris. Nos trois mousquetaires ne se sont pas fatigués, z’ont simplement repris l’idée de la série Où est Charlie. La BD que les parents offraient à leurs enfants pour avoir une ou deux heures de calme, le temps qu’ils cherchent et trouvent le dénommé Charlie, entre nous il avait une tronche de cake moisi, perdu au milieu d’une foule agglutinée, à la manière des coprophages affamés sur un étron moelleux et fort goûteux.

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             Donc quinze double-pages. Attention, parfois il y a plusieurs Johnny, ce n’est pas que je m’en sois aperçu grâce à l’acuité visuelle de mon intelligence diabolique, vous avez les solutions dans les dernières pages, c’est tout de même fouillis dans le mini-format, disons un gros timbre-poste, mais il suffit de repérer les cercles rouges. C’est plus ou moins facile. Particulièrement dans Johnny et ses sosies, à croire que notre trio se moque un peu de leurs lecteurs. 

             Algoud, Fioretto, Dutreix, ne sont pas des inconnus, remarquez que je ne les connaissais pas, dans l’ensemble les trucs rigolos ne m’attirent pas, z’ont bossé un peu partout, Fluide Glacial, Canard Enchaîné, La bande originale, Canal +… z’ont écrit des romans, des parodies, des scenarii, travaillé avec Antoine De Caunes, Laurent Chalumeau et bien d’autres...

             Pour chaque double-page vous avez un court texte de quelques lignes dans lequel est établi le lien plus ou moins fort avec la biographie de Johnny Hallyday, OK pour Johhny au Stade de France, mais Johnny à l’Académie Française nous semble un peu tiré par les cheveux… Je pense que nos trois humouristes auront davantage rit que le lecteur qui lit. Se sont bien amusés. Exemple : Bernard-Henri Lévy se fait entarter ou La Mort dans le public des Immortels. Z’ont croqué les attitudes de Monsieur Tout le monde afin que chacun puisse se reconnaître et encore mieux retrouver le portrait de son voisin parmi la foule des anonymes qui nous ressemblent tant. Des carricatures certes, mais pas méchante pour un sou, même pas acerbes. L’humour ne mord pas, il reste bon enfant.

             De fait dans cette espèce de comédie humaine à la bonne franquette, le grand absent, c’est Johnny Hallyday.

             L’est réduit à un prétexte. Un dessin sans dessein.

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    Damie Chad.