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  • CHRONIQUES DE POURPRE 736 : KR'TNT ! 736 : JESSE HECTOR / HAMMERSMITH GORILLAS / STRAINS / SHARP PINS / GEORGE HARRISON / JAKE CALYPSO AND BUBBA FEATHERS / NORA BROWN AND STEPHANIE COLEMAN / MÖBIUS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 736

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    14 / 05 / 2026

     

    JESSE HECTOR / HAMMERSMITH GORILLAS

    STRAINS / SHARP PINS / GEORGE HARRISON  

     JAKE CALYPSO & BUBBA FEATHERS

    NORA BROWN & STEPHANIE COLEMAN

    MÖBIUS

     

     

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    The One-offs

     - Gare aux Gorillas

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             C’est en 1976 que la 45 tours-mania est revenue. Humant l’air du temps, le mec de Melody installa un petit bac de 45 tours un peu à l’écart. T’avais une poignée de singles, fraîchement arrivés de Londres, notamment les Siffs : «New Rose» & co. Tu ramassais tout, si t’arrivais au bon moment. Il y avait d’autres amateurs. Et puis un jour, on est tombé sur le single des Hammersmith Gorillas. Existait-il une relation avec l’«Hammersmith Guerilla» qui se trouve sur le deuxième album de Third World War ? Mystère et boule de gomme. En tous les cas, la pochette t’avait tapé dans l’œil. La coupe du bassiste ! Les rouflaquettes et le fute en tartan du chanteur ! Wouahhh ! T’es vite rentré au bercail pour écouter ça, et bhaaammm, t’en as pris plein la barbe, les Gorillas avaient encore monté d’un cran la violence du solo de Dave Davies. Ça relevait du prodige surnaturel. Dix ans après Dave Davies, les Gorillas rallumaient la sainte-barbe et tout explosait dans un vertige d’ultimate sonic boom ! Ces mecs t’affolaient les compteurs, ils te remettaient les pendules à l’heure ! On repartait pour un tour, dix ans après la vague des mighty British blasters.

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             T’avais déjà pas mal de 45 tours préférés, mais celui-là luttait pour la première place. Et plus tu l’écoutais, plus tu sentais qu’il rivalisait avec la perfection de «Bird Doggin’».

             Les infos sont arrivées après. Via la presse anglaise que tu dévorais chaque semaine : New Musical Express, Sounds et le Melody Maker. Le mec des Hammersmith Gorillas s’appelait Jesse Hector, il apparut en grand dans le Melody Maker, avec des déclarations outrancières du style : «Je suis l’avenir du rock !» Pas de problème ! En plus, ça tombait très bien, car à l’époque, on nourrissait une belle obsession pour ce que les journalistes anglais appelaient le proto-punk. On avait déjà déterré les deux Third World War d’occase à Londres, les deux premiers Broughton chez Rock On, un Downliners Sect sur Columbia, le premier Stack Waddy sur Dandelion, et le premier Fontana des Pretties. On avait vu les Pink Fairies au Marquee et rapatrié leurs trois albums, on était dingue du «Master Of The Universe» d’Hawkwind sur Space Ritual, et à tout ça on rajoutait le pendant américain, avec le «CIA Man» des Fugs, le «Dirty Water» des Standells, le «Zig Zag Wanderer» de Captain Beefheart, sans oublier les Remains et le premier Shadows Of Knight dont le snarl faisait alors figure de modèle. Et puis le «Maudit Journal» et «Où Va-t-elle» de Ronnie Bird.

             Le nom de Jesse Hector se retrouva au centre d’un petit réseau relationnel. Jesse Hector n’intéressait que des gens très pointus. Le premier fut Jean-Yves qui, au retour du premier  Festival Punk de Mont-de-Marsan, ne jurait plus que par «Jesse Hector et sa Strato vert bouteille.» C’est Marc Z qui avait donc amené les mighty Gorillas en France. Le Professor me raconta qu’un jour où il était allé faire des emplettes à l’Open Market, il avait vu les Gorillas sortir de la cave qui servait de local de répète. Et quand Marc Z accepta de participer au Petit Abécédaire de la Crampologie, il proposa pour l’ouverture de son chapitre (la lettre Z) une photo de lui avec Jesse Hector, prise à Londres le mois précédent. Le boss de Dig It Gildas fut lui aussi un inconditionnel de Jesse Hector, au point de le faire jouer à Toulouse et de créer un petit label nommé Zombie Dance pour sortir un single de Jesse Hector & The Gatecrashers, «In My Soul», avec deux titres des Space Beatnicks en B-side. Dedicated follower of the Jesse fashion. 

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             Philippe et Damien sont des amis de Jean-Yves. Il n’était donc pas surprenant que Philippe, installé à Londres, devînt le manager de Jesse Hector. C’est lui qui signe les liners d’une belle compile Big Beat, Gorilla Got Me. Au bas de ce texte remarquable, il remercie Jean-Yves (& Gérald, un autre crack caennais). Lorsque Caroline Catz tourna un docu consacré à Jesse (A Message To The World), Philippe organisa dans un bar du bas de la rue Boyer une projection à laquelle assistèrent une poignée de fans. Quand à la fin les gens applaudirent, Jesse lança : «Thank you people». En l’approchant après la projection, on sentait clairement que cet homme avait l’étoffe d’une superstar, mais hélas, le destin en avait décidé autrement. Et puis voilà Damien, qui fut sans doute le plus inconditionnel de tous. Il nous fit un jour cadeau d’un single, le «Keep It Moving» de Jesse Hector & The Gatecrashers. Voilà c’est ce genre de mec : il t’offre un single de Jesse Hector ! Alors pour lui rendre la pareille, il a eu pour ses 62 ans une copie en parfait état du «Really Got Me» sur Penny Farthing. C’est une façon comme une autre de boucler la boucle.       

             Message de Philippe hier : Jesse Hector vient de casser sa pipe en bois. Fin d’une époque. Le vide qu’il laisse est infini. Il fut l’une des plus pures incarnations du rock.

    Signé : Cazengler, Gorillette du Mans

    Jesse Hector. Disparu le 6 mai 2026

    Hammersmith Gorillas. You Really Got Me/Leavin’ ‘Ome. Penny Farthing 1974

     

     

    Wizards & True Stars

     - Gare aux Gorillas

     (Part Three)

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             Quoi de plus culte en Angleterre que Jesse Hector et ses mighty Hammersmith Gorillas ? Jesse Hector vient tout juste de casser sa pipe en bois. Aussi allons-nous lui rendre un dernier hommage. Voici ‘Hectorminator’, un conte macabre tiré des Cent Contes Rock.

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             — Quelle merveilleuse journée ! s’exclame Spot en ouvrant la fenêtre. Un soleil radieux fait étinceler les toits de Londres.

             — Rox, réveille-toi et habille-toi ! J’appelle un cab et on file à la foire du rock !

             Dix minutes plus tard, Spot et Rox s’engouffrent dans un taxi.

             — Hyde Park, sir !

             Spot et Rox se pelotonnent au fond de la banquette. Ils se tiennent la main. Le taxi traverse la ville. Spot se tourne vers Rox :

             — Londres est une ville si petite pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour !

             Les abords d’Hyde Park sont noirs de monde. Le regard fixé sur la marée humaine, Rox murmure :

             — On se croirait sur le boulevard du Crime, n’est-ce pas, Spot ?

    Spot opine du chef.

             Des gens de toutes conditions, de toutes races, de tous âges et de toutes tailles se pressent en masse vers les guichets d’entrée. Quelle cohue ! Une atmosphère de fête règne sur ce monstrueux capharnaüm. Des odeurs d’oignons et de saucisses frites chatouillent déjà les appétits. Les voleurs à la tire s’en donnent à cœur joie. Tous les aigrefins, tous les baladins, tous les aveugles et les coquillards des faubourgs se sont donné rendez-vous à Hyde Park. Les échos musicaux des grandes baraques de foire se mêlent aux jacasseries de la foule.

             Perché sur un perron en bois vermoulu, un patron de baraque au visage rouge comme une tomate fait la retape. Il déballe son boniment d’une voix de stentor :

             — Entrez donc,  bonnes gens, pour seulement un shilling,vous verrez la femme-serpent Ivy Poison et l’homme lézard Lux Interior copuler dans un aquarium géant peuplé d’araignées vénéneuses ! Entrez bonnes gens ! Vous ne reverrez pas un spectacle pareil de sitôt ! Croyez-moi !

             Les badauds s’attroupent à l’entrée. Enchaîné près du bateleur, un pygmée bat un air primitif sur un gros tambour.

             Spot se tourne vers Rox.

             — On y va ?

             — Non, ça pourrait me données des idées...

             Sans plus de manières, Rox palpe la braguette de Spot.

             — Rox, allons faire un tour de train fantôme...Tu m’y tailleras une petite pipe...

             Rox ne répond pas. Elle fend déjà la foule.

             Pour avancer, il faut se frayer un chemin à coups d’épaules. Spot et Rox s’arrêtent dix mètres plus loin, devant une autre baraque. Le bateleur s’agite pour retenir les badauds. Le bonhomme danse devant un écran où éclatent les taches colorées d’un light-show psychédélique. Il porte un chapeau-clac vissé sur une tignasse bouclée, des grosses lunettes ovales à verres orange, une tunique à fleurs et un collier de dents de requin.

             — Entrez, bonnes gens, entrez donc ! Venez admirer Lord Byron et sa Telecaster, j’ai nommé l’inénarrable, l’incoercible, l’implacable, l’irremplaçable Syd Barrett !

             La foule s’agglutine au guichet.

             Spot et Rox poursuivent leur chemin. Ils savent que la foire du rock réserve d’autres surprises.

             — Ah, voilà le train fantôme ! s’écrie Spot d’une voix chantante.

             On entend déjà les hurlements des visiteurs et les plaintes des fantômes. Gesticulant sur une estrade bringuebalante, un individu coiffé d’un très haut chapeau tendu de peau de léopard harangue la foule.

             — Oh ! Rox ! Voici Screamin’ Lord Sutch ! Viens ! Entrons...

             — Non, regarde plutôt là-bas...

             Un peu plus loin, une immense baraque semble voler la vedette à Lord Sutch. Spot et Rox se frayent un chemin jusqu’à l’entrée du bastringue. Quelle surprise ! La façade est creuse. On y a aménagé une grotte en plastique. Un personnage grimé en homme des cavernes fait la retape. Il porte une peau de bête et des tatouages préhistoriques.

             — Grrrrrrrr, n’ayez crainte, ladies and gentlemen, je ne vous mangerai pas, hé hé hé. Vous voulez voir une vraie légende du rock ?

             La foule beugle :

             — C’est qui ta légende, cro-magnon ?

             L’incroyable bateleur roule des yeux :

             — Grrrrrrrr....Pour un shilling, vous entrerez dans une grotte légendaire... Venez admirer Reg Presley ! Pour un shilling seulement, vous le verrez tordre des barres de fer et avaler des bâtons de Trogglodynamite !

             Spot presse le bras de Rox :

             — Entrons Rox, j’adore les Troggs !

             — Non, Spot, j’ai une sainte horreur des machos... Et puis ce rabatteur m’indispose... Il sent le fromage... Allons voir ailleurs !

             Elle lance un petit clin d’oeil à Spot.

             Au loin, se forme un attroupement gigantesque.

             — Vite, allons voir !

             Spot et Rox se frayent un passage jusqu’à l’attroupement. Les badauds s’entassent devant une grosse baraque croulante. Le fronton s’orne d’une enseigne peinte en grosses lettres rouges : «THE GREATEST ROCK’N’ROLL SHOW, EVER». Ils approchent de l’estrade où éructe un personnage attractif. Âgé d’une bonne vingtaine d’années, l’homme arpente les planches comme un animal en cage. Une raie partage ses cheveux blonds et remonte jusqu’au sommet du crâne où trône une petite couronne d’épis. Deux énormes rouflaquettes d’un poil beaucoup plus sombre lui dévorent les joues. L’homme a suffisamment de prestance pour évoquer un corsaire du roi d’Angleterre. Il porte un maillot à manches longues décoré d’un voilier, un pantalon de tartan écossais aux couleurs criardes et ces godasses deux tons qu’on chausse pour jouer au cricket. Il hurle comme s’il affrontait une tempête au Cap Horn :

             — Venez découvrir l’antre du puissant Kong ! Moi, Jesse Hector, réceptacle de la Magie Spéciale, je vous garantis un spectacle unique au monde !

             La foule l’acclame. Jesse bombe le torse.

             Spot sent un frisson le traverser. Il se rapproche de Rox et lui pince une fesse :

             — Alors, on entre ?

             Rox sourit.

             La foule se presse au guichet. Le portier ne parvient pas à endiguer le flot des curieux. Des centaines de mains brandissent des billets de banque. Spot et Rox jouent des coudes pour avancer. Par miracle, ils réussissent à entrer. Un rideau masque la scène. Un roulement de tambour annonce le début du spectacle. Le brouhaha s’éteint aussitôt. Le rideau s’ouvre.

             Jesse Hector se tient dressé au centre de la scène. Il est enchaîné. D’énormes bracelets lui enserrent le cou, les poignets et les chevilles. Il brandit une Stratocaster couleur vert bouteille. On peut lire «Hammersmith Gorillas » peint en grosses lettres sur le mur du fond.

             À droite de Jesse Hector se tient un bassiste coiffé comme une poupée barbie. Il campe sa jambe droite en avant et jette son épaule gauche vers l’arrière. Derrière eux, un batteur se cabre sur ses fûts, prêt à intervenir.

             Jesse Hector pousse d’énormes grognements, puis il hurle :

             — You Really Got Me !

             Dès le premier accord, les Hammersmith Gorillas font exploser le standard des Kinks. Sauvagerie, punkitude, brutalité, c’est une véritable éruption ! Jesse Hector concasse les paroles et secoue ses chaînes. La foule s’agite. Des gens dansent le pogo. À la fin du couplet, Jesse Hector plaque un accord et lâche un avertissement :

             — Look out !

             Il saute en l’air et arrache ses chaînes. Il retombe lourdement sur le sol pour attaquer un solo d’une violence extrême.

             La structure de la baraque craque de partout. L’agitation provoque des remous dans le public trop nombreux. Des vagues de gens s’écrasent contre les poteaux de soutènement. Sur scène, Jesse Hector fait des bonds de deux mètres en plaquant ses deux accords. La foule bascule dans l’hystérie collective.

             Hagard, Jesse se penche vers la foule en délire et miaule :

             — Here we go !

             Il s’élance et réussit un saut périlleux arrière. Il enchaîne un nouveau solo dévastateur, se roule sur les planches et hurle des Look Out ! que reprend la foule en chœur. C’est le moment que choisit une poutre pour tomber sur le public. Puis tout le toit s’effondre. Spot ressent un choc terrible sur le crâne. Il tombe sur les genoux et tente désespérément de conserver ses esprits. Il sent un liquide chaud lui couler dans le cou. Il y porte la main... Du sang. Autour de lui, la panique se répand. Il cherche Rox. Il finit par apercevoir son visage enfoui sous un tas de corps emmêlés. Elle lui adresse un ultime regard chargé d’effroi.

    Signé : Cazengler, Hectare 

    Jesse Hector. Disparu le 6 mai 2026

     

     

    L’avenir du rock

    - Ils Strains pas en chemin

             Mardi soir, rue de Rome. L’avenir du rock reçoit ses amis pour le rendez-vous hebdomadaire du Cercle de Pouets Disparus. L’idée ce mardi est de briser la routine : puisque les Pouets Disparus sont de fiers gaillards et de redoutables polémistes, des chantres sanguins et de rudes forgeurs de sonnets, l’avenir du rock leur impose un thème contraire à leur nature, le spleen de Paris. Jean Mort-aux-Rats est le premier à s’élever contre cette idée qu’il trouve saugrenue, puisque déjà exploitée par Charles Baudelaire. Stuart Perrill-en-la-Demeure vole au secours de l’avenir du rock et déclare d’une voix claire qu’il est bon de se plonger de temps à autres dans les égouts de l’âme humaine, et pour illustrer son propos, il ouvre la fenêtre du salon et se perche au-dessus du vide, assurant la compagnie qu’il ne tient pas tant que ça à la vie et que de chuter de trois étages serait pour lui une fin plus digne que celle occasionnée par les termites du vieillissement, idée, qui ajoute-t-il en s’étranglant de dégoût, le répugne. Il perd soudain l’équilibre et tombe miraculeusement du bon côté. Les Pouets Disparus ovationnent cette prouesse littéraire. Galvanisé par l’exploit de son ami, Gustave Kah-Kahn bondit hors de son siège pour s’avouer rongé par des mélancolies et des tumeurs cérébrales, et dressé comme un tribun au perchoir du Palais Bourbon, il clame :

             — Soyons tous nervaliens ! Allons tous nous prendre à des réverbères !

             — Ouaisssssssss !, font les autres, unanimes...

             — Mais il nous faudrait des cordes, lance Paimpol Roux d’une voix affreusement triste...

             Étourdi par la virtuosité de ses collègues, Tristan Corbillard prend la parole d’une voix chancelante :

             — Retrouvons notre calme, mes amis... Si nous nous pendons tous, qui écrira notre prochains recueil de vers ? Y avez-vous songé un seul instant ? Contentons-vous de communier en cultivant cette divine disposition que nos confrères d’outre-Manche nomment le stress...

             En bon opportuniste, l’avenir du rock glisse sa petite saillie :

             — Au stress, je préfère mille fois, que dis-je, cent mille fois les Strains ! 

             — Ohhhhhhhh !, font les autres, éberlués...

     

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             C’est une copine qui te file l’info le soir des Cosmic Psychos : elle fait jouer les Strains à Montreuil. Les Strains ? Bif baf bof. Tu sais pas qui c’est. Elle t’explique. Detroit. Bon d’accord. Faut pas rater ça. Pas la moindre seconde d’hésitation. Bizarrement, le concert de Rouen est gratuit. Cadeau du Fury.

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             Des groupes de cet acabit, t’en as déjà vu beaucoup trop. On compare les Strains aux Hellacopters. Tu crains un peu les redites et les clichés. Mais bon, ils sont là, alors autant en profiter. Le contact se fait via la petite guitariste Gretta Smak. Elle a un sens du contact extraordinaire. Petite et couverte de tatouages, elle n’en finit plus d’être contente. Contente d’être au Fury, contente de causer avec des Français, contente d’être dans les Strains, contente du rock’n’roll, contente du Detroit sound, contente d’être contente. Elle rigole dès qu’on lui dit un truc. Fantastique bonne humeur ! On

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     devrait tous en prendre de la graine. C’est pas possible d’être aussi content ! Et puis tu vois les autres, le petit bassman Kellen Mutter qui va aussi accompagner Frank Meyer en première partie, Al King, the locomotive man, le roi du Detroit beurre qui bat aussi pour Frank Meyer, et puis un clone de Dregen, Jamy Holliday, avec ses cheveux noirs de jais et ses mèches blanches, ses dents en moins et ses tattooos, sa haute maigreur et son air de vampire gothique, et puis le chef de meute, Paul Grace Smith, deux mètres de haut, coiffé d’une casquette panthère, encore un vétéran de toutes les guerres. Un mec capable de changer une corde sur sa SG blanche en restant au micro pour finir son couplet. Alors dès qu’elle est sur scène, Gretta Smak éclate de joie, littéralement,

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    elle gratte sa petite Fender Mustang rouge et saute partout. Elle est encore plus expressive que Steve Diggle. Elle le bat à la course en matière de joie de jouer. Alors le concert va être à son image, fantastique, bienvenu, tu vas avoir ta dose de Detroit Sound, pas de problème, ça rocke le boat et ça tangue tout ce que ça peut, c’est un son à trois guitares, donc ça blaste à gogo, ça blaste dans le bliss, ça buzze dans les basses, ça brise du bois et ça booste dans les brancards. Si tu veux voir un gros concert de crack-boom, cours voir les Strains. 

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             Tu perdras pas ton temps à écouter les deux albums des Strains. T’en gagneras pas non plus, mais ça tu t’en fous. T’es pas là pour ça. Le premier Strains sans titre

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    date de 2022. Paul Grace Smith drive l’affaire, mais il est accompagné par une autre équipe, pas celle qu’on a vu au Fury. Bon, bref, ça descend tout de suite dans la rue avec «New World Order», c’est très enflammé, ça sent bon le cramé. Ils n’inventent rien. Ils brûlent les poubelles. Paul Grace Smith arrose toujours le même jardin. Son fonds de commerce est l’high energy rock’n’roll. «Disaster» te tombe dessus comme une falaise de marbre qui s’écroule. Paul Grace Smith adore gueuler dans la tempête. «The Last Time» n’est pas celui des Stones. Cap sur la ville en feu. La clameur du riff est magnifique. Ils n’en finissent plus de saturer la clameur - I got nothing left to give/ Don’t you break my heart - Tout aussi saturé de clameur, voilà «Living In Your Past», traversé par un killer solo pernicieux. Avec «Bottom Of The Ocean», les Strains déversent de l’heavyness dans l’océan. Ils dépassent les bornes du jeu des Mille Bornes. «Rat Queen» est très detroitisé. Ça monte vite en température. Les Strains proposent un rock solide à tout épreuve. Puis ils jettent «Blacked Out Again» dans le mur.

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             On retrouve tout le set du Fury sur Queen Death. T’es aux taquets dès «Hard On You». t’es noyé dans la clameur, ils ne te laissent pas le choix. «Depression» ? Ça joue vite, c’est énorme, plombé, ça joue à outrance, ça tape dans le dur et ça coule partout. Pur Detroit Sound avec «How Low» et c’est relancé aux chœurs. Ils savent faire monter un cut en puissance. «I Like It Rough» est fabuleux de cocote et de gut, Paul Grace Smith claque bien son like it rough. Ils noient «Hell Of A Ride» dans le son. T’es flabbergasted par les dynamiques incroyables et la densité extrême, et t’as tout le power du Detroit Sound. Elle court elle court la banlieue avec «Back It Up», ça fulmine au max, ça blaste dans les brancards. Encore un blast avec les chœurs des Dolls : «Queen Death». On se régale de leur fabuleux dévolu. Ces gens-là ne se ménagent pas. Zéro répit. «No Fucking Way» prend feu et explose. Ils sonnent comme des cracks, alors t’en veux encore. Ils finissent à 100 à l’heure avec «Lifetime», en mode Detroit destroy oh boy. C’est leur vitesse de croisière, just for you ! C’est carrément stoogy dans l’esprit. Ils finissent sur le riff de River Deep Mountain High. Gretta chante le couplet de la mort. T’en veux encore.

    Signé : Cazengler, toujours un Strain de retard

    Strains. Le Fury Défendu. Rouen (76). 27 avril 2026

    Strains. Strains. No Solution Records 2022

    Strains. Queen Death. Dead Beat Records 2026

     

    L’avenir du rock

     - (Sharp) Pins Up

     (Part Two)

             Malgré son air con et sa vue basse, l’avenir du rock reste extrêmement productif dans le désert. Il adore divertir les erreurs qu’il y croise. Pour ça, il se déguise avec les moyens du bord. Un exemple : l’autre jour, il a dépouillé la charogne d’un vautour et s’est bricolé une fausse barbe de duvet noir. Pour la coller, il a chié un petit étron verdâtre et s’est tartiné le visage. Essayez et vous verrez que ça tient. Puis il est parti en titubant, brandissant une bouteille à panse ronde trouvée derrière un rocher. Il savait qu’il allait croiser Lawrence d’Arabie qui passe sa vie à zigzaguer dans le désert pour les besoins de sa légende.

             Ah le voilà enfin ! L’avenir du rock reconnaît le petit nuage de sable, à l’horizon. Il avance dans sa direction et se met à hurler : «Mille millions de mille milliards de mille sabords !». La voix porte loin dans le désert. Lawrence d’Arabie s’arrête à quelques mètres :

             — Que faites-vous ici, Capitaine Haddock ?

             — Bachibouzouk ! Moule à gaufres ! Ectoplasme !

             Lawrence d’Arabie éclate de rire :

             — My God, vous êtes encore plus con que l’avenir du rock ! Il talonne le flanc de son dromadaire et repart vers l’Est.

             Un autre exemple. Un jour l’avenir du rock tombe sur la carcasse incendiée d’un véhicule militaire. Les cadavres carbonisés sont encore à bord. Un pneu éventré lui donne une idée. Il en arrache un gros lambeau et parvient à se confectionner un chapeau melon. Puis il déboutonne la vareuse carbonisée de l’un des passagers pour s’en faire un veston. Il arrache enfin la colonne de direction du véhicule pour s’en faire une canne. Il découpe avec ses dents un bout de chair carbonisée sur le visage du chauffeur et se le colle avec de la salive pour se faire une petite moustache carrée. Et il repart clopin clopant en se dandinant. Un peu plus tard, il voit cet abruti de Stanley descendre une dune. L’avenir du rock avance en se dandinant de plus belle et  en faisant tourner sa canne.  Stanley écarquille les yeux. Il n’en revient pas !

             — My God, est-ce bien vous, Charlie Chaplin ?

             — Pas du tout, old chap ! Charlie Sharp Pin !

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             L’avenir du rock ferait n’importe quoi pour chanter les louanges de ses chouchous.

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             Le Balloon Balloon Balloon des Sharp Pins serait-il le meilleur album de l’année 2026 ? La réponse est comme d’habitude dans la question. Album dément parce que «Popafangout», et l’énormité du son, basses lourdes, écho max et les coups de douze Ricken te scient la calebasse. Et ça continue avec «I Don’t Have The Heart» et l’heavy riff te cloue à la porte de l’église, c’est saturé de classe électrique, c’est la pop des Byrds à la puissance 1000. Parce qu’«All The Prefabs», c’est tout l’éclat du Brill. Parce que «Fall In Love Again», pop joyeuse et cinglante à la fois. Parce qu’«(In A While) You’ll Be Mine», éclaboussé d’écume des jours, c’est le «Revolution» des Beatles en pire, avec tout le fracas des coups de douze Ricken. Parce que «Takes So Long», aussi dense qu’un hit des Who ! Il pleut des coups de Ricken comme vache qui pisse. Parce que «Stop To Say Hello», hit pop puissant et mélodique. Kai Slater semble aussi réinventer la modernité avec «I Don’t Adore You», traversé en plein cœur par un killer solo de disto demented. Modernité encore avec «Ex-Priest/ In A Hole Of A Home» : il désosse la pop pour mieux la sublimer. Cet album t’enivre. Il rend hommage à Brian Wilson avec «(I Wanna) Be Your Girl», puis aux Beatles avec «Gonna Learn To Crawl». Tu crois entendre John Lennon.

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             Dans Shindig!, Jon Mojo Mills reflashe sur Sharp Pins ! Kai Slater explique qu’il veut faire avec son nouvel album de la psychedelic music without the modern notion. Il parle de l’early psyché de 1966 - I wanted it to sound like a Nugetts/Peebles bootleg or a Joe Meek recording - Et paf ! Au moins les choses sont claires ! C’est un enregistrement primitif - I’m definitively still following my Beatles/Who/Kinks/Jam/TVPs/Squire worship, as well as Barrett and early British Psychedelia, plus its revival with the Soft Boys and the Painsley Underground-ers, and all the garage comps that got me into rock’n’roll originally - Il explique qu’il gratte une Vox 12-string, mais aussi une Johnny Thunders Les Paul. Zéro faute de goût : le gars Kai a tout bon.

    Signé : Cazengler, Sharpie

    Sharp Pins. Balloon Balloon Balloon. K Perenial 2025

    Jon Mojo Mills : Youth revolution now ! Shindig! # 167 - September 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Le roi George

    (Part Two)

     

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             Et si George Harrison était l’homme le plus drôle d’Angleterre ? C’est une hypothèse qu’alimente le big book de Graeme Thompson, George Harrison: Behind The Locked Door. Big parce que 400 pages dans un corps 12 soigneusement interligné, ce qui veut dire en clair que si tu décides de l’attaquer, t’es pas sorti de l’auberge. Même avec l’habitude des gros pavés - les Joyce et les Dosto qui n’en finissent plus - tu dois t’armer de pugnacité et donner du temps au temps. La lecture d’un pavé, ça se mérite. En plus, tu connais l’histoire - grosso-modo - donc tu sais d’avance que t’auras pas de surprise. Thompson sait bien que ses lecteurs sont des Beatlemaniaques avertis, alors, pour bien les ferrer, il met le paquet sur l’humour ravageur du roi George, et là, tu grimpes vite fait au paradis des plaisirs littéraires. D’ailleurs, la couve de ce funny big book donne le ton : on y retrouve l’image d’All Things Must Pass, le roi George entouré de ses quatre nains de jardin, mais cette fois, il s’abrite sous un parapluie. C’est du pur Monty Python ! Cet humour anglais auquel nous autres Français n’avons jamais eu accès.

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             Les plans comiques commencent de bonne heure chez le jeune George. Christmas 1959, il a 16 ans et son père lui offre un jeu de tournevis, car bien sûr, il pense que son fils va devenir électricien. Le jeune George regarde sa demi-sœur Irene et lui dit : «Does he want me to stick at this? I think he does.» La formulation est hilarante. Un Anglais qualifierait cet humour de dry. À sec.

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             Ado, le roi George se pointe au lycée avec une dégaine de punk en herbe : «Harrison did his bit. He was a ratty-looking kid, a flash Ted with sticky-out ears, a baby face, and an impressively precarious quiff slicked back with vaseline into what was described as «a fuckin’ turban» by Arthur Kelly.»  Et Bramwell de rajouter : «He was a semi-juvenile delinquent; in his lunchtime!».

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             Un peu plus tard, les quatre Beatles sont à Hambourg (avec Stu Sutcliffe) et ils dorment dans des lits superposés installés dans un cagibi : «Harrison lost his virginity in a bunk bed in an airless room with the other band members within touching distance. If they weren’t watching, then they were acutely aware of what was going on, and applauded when he had finished.» C’est du pur jus d’Harrison. On reste à Hambourg pour cette autre anecdote qui tue les mouches. Comme tout le monde, le roi George prend des amphètes, mais ceux-ci ont un effet curieux sur sa cervelle délicate : «Harrison, ‘frothing at the mouth’ would sometimes stay awake for days after taking Preludin and Dexedrine. Lying in bed, he would ‘start hallucinating and getting a bit weird.’ Presumably it was on one of this jittery morning-afters that he strangled Roy Young half to death.» On imagine la tête réjouie de Thompson au moment où il tape ces mots sur son clavier. T’en rigoles pour lui. Même le choix des adverbes est monty-pythonien : «presumably» ! C’est l’anecdote la plus drôle qui ait jamais été rapportée sur Hambourg.

             Le roi George se forge vite une personnalité à part : moins rentre-dedans que Lennon, moins cocky-cockette que McCartney, moins dodelinant que Ringo, il se distingue, nous dit Thompson, «with his dark eyes, lop-sided grin, vaguely vampiric teeth, dry wit and youthful soulfulness.» Thompson est un fabuleux portraitiste. Tous les mots qu’il choisit sont jouissifs.

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             Quand George Martin rencontre les Beatles pour la première fois, il commence par tenter de les mettre à l’aise et leur dit : «Let me know if there’s anything you don’t like» et le roi George lui sort aussi sec : «Well I don’t like your tie for a start.» Il faut entendre ça avec l’accent de Liverpool qui est un peu gras, mais moins que l’accent écossais. Et puis le succès arrive très vite, et quand le roi George revient séjourner chez ses parents, il doit circuler dans les pièces à quatre pattes pour ne pas être aperçu de la rue. Son père finira par mettre des volets sur le bow window. Tout reste férocement drôle chez le roi George. Un peu plus tard, alors qu’il est marié avec Pattie Boyd, il laisse la fenêtre de la chambre ouverte pour que ses chats Rupert et Corky puissent entrer et sortir, mais une nuit, George et Boyd se réveillent car ils entendent des bruits bizarres sous leur lit : effectivement ! Ils découvrent «two girls hiding under their bed.» Des fans ! La pire calamité du XXe siècle. Dans Chronicles, Dylan en parle comme d’un traumatisme.

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             Thompson épingle encore le roi George au temps de Sgt. Pepper’s : «Fitted up in Sgt. Pepper’s vibrant satin suit, Harrison’s face in photographs is frequently a picture; he wears the same look of wounded dignity as a dog forced to wear a dress.» Thompson l’épingle encore dans Magical Mystery Tour filmé en partie in Devon & Cornwall, mais aussi à Londres - His inscrutable expression as he sits in Paul’s Raymond’s Revue Bar watching a striptease act makes his thoughts hard to discern, but it was certainly a long way from levitation yogis - Car oui, le roi George est déjà entré en spiritualité orientale. Il va d’ailleurs développer ça très sérieusement, et durant les early seventies, nous dit Thompson, «he would ping-pong back and forth between the sacred and the profane, going slightly further in either direction each time. The inhabitants at Friar Park would tiptoe aound asking, ‘has he got his hands in the bean bag or the coke bag?’ says O’Dell.»

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             Le roi George adore aussi le gros bordel. L’O’Dell rappelle qu’il n’était pas forcément très discret quand il flirtait avec les femmes des autres : «Like with Ronnie Wood’s wife, he was very blatant about that, he would flirt with her right in front of Pattie. To complicate matters further, Boyd embarked on a brief fling with Wood.» Même les histoires de cul sont hilarantes avec le roi George. Il se tape encore Maureen, la femme de Ringo. Au jour de l’an, il dit à Pattie : «Let’s have divorce this year.» Et en janvier 1974, il déclare à Ringo, en présence de Pattie et Maureen : «I’m in love with your wife.» - Starr was distraught, muttering ‘nothing is real, nothing is real». Lennon later described it as ‘incest’ - T’es forcément écroulé de rire en lisant tout ça. Et c’est pas fini : Clapton raconte que le roi George le prend un soir à part pour lui demander de coucher avec sa femme Pattie, «so that he could sleep with her sister Paula.» Tout ça n’est que du pur Monty Python.

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             Tout le monde sait que Clapton a fini par barboter Pattie Boyd, mais il est bon de rappeler ce que le roi George, dans son immense mansuétude, lui a dit pour le mettre à l’aise : «If you want her, take her. She’s yours.» Et Thomson d’ajouter : «There was after all a lot of swapping going on, and it seemed to go against the spirit of the times to care too much.» Thompson devient diabolique. Il profite de la moindre occasion pour glisser des réparties fabuleusement drôles. Tout cela n’empêchera pas le Clapton de culpabiliser. Harrison : «Eric had the problem. Everytime I’d go and see him, he’d be really hung up about it, and I was saying, ‘Fuck it, man. Don’t be apologising,’ and he didn’t believe me. I was saying ‘I don’t care.’» Pour la petite histoire, Clapton et Pattie vont se marier, puis ils vont divorcer en 1988, parce que Clapton avait commencé à faire des gosses à droite et à gauche (Pattie Boyd ne pouvait pas en avoir), il eut notamment une fille avec Lory Del Santo que le roi George va bien sûr prendre un malin plaisir à baiser. Elle sentit d’ailleurs chez le roi George l’ombre d’un ressentiment envers Clapton : «It could have started as a payback day

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             L’autre personnage central du big book, c’est Friar Park, à Henley-On-Thames, 40 miles west of London - A 120-room late Vitorian oddity - Tout est très spécial dans cette baraque qui correspond tellement au roi George : «All the light switches were monk’s faces, activated by clicking the nose; the walls were orned with puns, aphorisms, axims and proverbs, several of which found their way into Harrison’s conversation and eventually his songs. Every new corner seemed to reveal some new whismsical delight, but there was a dark, shadowy intrigue to the place as well. Friar Park was, in many ways, the ultimate expression of Harrison’s worldview. How could he not love it?».

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             Au tout début des Quarry Men, Lennon ne voulait pas du jeune George. Trop jeune. On est en 1958 et George a 15 ans. C’est McCartney qui insiste pour le garder. John Lennon est déjà très impressionnant, il baise des gonzesses, il boit et il se bat, «and very much his own man: agressive, charismatic ans unpredictable.» Quand le jeune George fait des compliments à Lennon sur sa copine Cynthia, ça donne un truc du genre : «I think Cyn’s great, but there’s one thing wrong. She’s got teeth like a horse.» Pur jus d’Harrison. Le gros atout du jeune George, c’est qu’il sait accorder une guitare. Bramwell : «John had no idea, he tuned it like a banjo.» Mais au fond, George préfère rester un supporting artist. Il voit bien que John et Paul «were instigators, leading men.» Il a 17 ans quand il devient «a full-time musician» - Nine-to-five never came back into my thinking - Sa première guitare électrique est une sunburst Futurama III, une copie de Strato fabriquée en Tchécoslovaquie.

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    (à Hambourg)

             Entre 1960 et 1962, ils jouent à Hambourg. C’est là qu’ils deviennent les Beatles. Ils nouent des liens avec Astrid Kirshnerr et Klaus Voormann, des fans de l’existentialisme sartrien, en connexion avec Juliette Greco, Man Ray et Cocteau. Les coiffures viennent de là : «forward-brushed Parisian cuts». Lennon lit alors énormément, il écrit des tas de chansons, mais aussi des poèmes et des pièces de théâtre. Ils jouent un moment avec les pseudos : McCartney opte pour ‘Paul Ramon’, Sutcliffe pour ‘Stuart de Stael’, George pour ‘Carl Harrison’, en hommage à Carl Perkins, et Lennon reste John Lennon.   

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             Ils reviennent en héros à Liverpool. Harrison : «We went down a bomb.» Sam Leach : «Even the Teddy boys stopped fighting.» Pour remplacer Sutcliffe qui est resté à Hambourg, il faut que l’un d’eux se dévoue pour jouer de la basse. John et George, pas question. C’est McCartney qui se dévoue. En 1961, Harrison range sa Futurama et se paye une Duo Jet Gretsch de 1957 pour 75 £. Il explique que les Beatles ont développé leurs harmonies vocales en adoration pour les Shirelles et les Ronettes. Pendant une tournée américaine, at the Fenton Music Store de Mount Vernon, George se paye «a fireglo red Rickenbaker 425» pour 400 $. Il achète aussi quelques albums, dont le Green Onions de Booker T & The MGs et quelques albums de Bobby Bland. Puis il va se payer une autre Ricken, une douze, pour 900 $.

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             Quelque part dans le torrent du book, McGuinn révèle un détail qui va faire plaisir à Damie Chad : «The first thing both George and I ever learned was the riff from Gene Vincent’s ‘Woman Love’».

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             L’autre grande force de ce big book, c’est bien sûr l’évocation de la Beatlemania. Thompson commence par résumer Brian Epstein en deux lignes : «Epstein was well-off, well-heeled and almost terminally bored. He detected something intangible in The Beatles which sparked his interest.» Epstein devient leur manager en 1962. Encore une fois, c’est fabuleusement écrit.

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             Les Beatles explosent littéralement - The Beatles were operating at a level far beyond the standards demanded of pop ephemera - Thompson parle d’un «Hard Day’s Night bristled with exuberance, confidence, (cockiness actually - and with good reason) and a sense of uncomplicated accomplishment - Il parle même de «most imperious of all imperial phases» et il a raison. Hormis Dylan, personne n’a jamais égalé l’ampleur artistique des Beatles. D’ailleurs, en 1964, les Beatles écoutent The Freewheelin’ Bob Dylan dans leurs chambres du George V à Paris. Mais en même temps, la Beatlemania devient un cauchemar pour le roi George - a horror story... awful... manic... crazy, a nightmare - Thompson revient longuement sur ce phénomène unique dans l’histoire de la culture moderne. En 1965, le roi George refuse de continuer à tourner. Mais ils font une dernière tournée mondiale en 1966 et c’est la folie. C’est entre 1964 et 1966 qu’ils atteignent leur pic avec Rubber Soul et Revolver. Sur Rubber Soul, George a deux compos, «Think For Yourself» et «If I needed Someone» - the generally accepted as George Harrison’s best composition to date - En 1964, il se paye un ranch-style bungalow à Claremont Drive in Esher pour 20 000 £. Quand Pattie Boyd épouse le roi George, les fans la prennent pour cible : en 1965, devant l’Hammersmith Odeon, des gamines jalouses la frappent et lui crachent dessus. Quand ils tournent en Australie, Lennon raconte que les Beatles se retrouvent en plein Satyricon. Tout le monde partouze. Ils jouent leur dernier concert en août 1966 au Candlestick Park de San Francisco. 25 000 personnes qui hurlent. Sur le trajet du retour vers Los Angles, le roi George dit aux autres : «Well that’s it, I’m not a Beatle anymore.» C’est là qu’ils décident tous les quatre d’arrêter les frais. George a tort et il a raison. Le groupe va continuer d’exister.

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             Le roi George va très peu participer à l’enregistrement de Sgt. Pepper. Ça ne l’intéresse pas du tout : «It became an assembly process - just little parts and then overdubbing - and for me it became a bit tiring and a bit boring.» Puis les Beatles vont aux Indes chez le Maharashi. George et John arrivent les premiers. Ils sont les seuls à voir l’intérêt d’une quête spirituelle, surtout depuis qu’ils ont commencé à tripper sous acide. McCartney ne s’est mis à l’acide qu’un an plus tard, mais il préfère rester en dehors de tout ça. Quant à Ringo, il s’est pointé aux Indes avec une valise pleine de baked beans et une autre pleine de réticences. En plus des quatre Beatles, le Maharashi accueillait à Rishikesh Mike Love, Donovan, Mia Farrow et sa frangine Prudence («Dear Prudence»), Joe Massot et le flûtiste Paul Horn - This was dropping out, Sixties pop star style - C’est aussi à Rishikesh que les quatre Beatles, extrêmement décontractés, ont commencé à composer une vingtaine de cuts qu’on va retrouver sur le White Album. Ils s’inspirent aussi de la simplicité de John Westley Harding qui vient de sortir. À cette occasion, le roi George compose «Sour Milk Sea» et «While My Guitar Gently Weeps». Mais le rêve ne dure qu’un temps. Ringo est le premier à quitter l’Inde, suivi de McCartney. John et George restent pour méditer.

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             En mai 1968, le roi George accueille ses trois amis chez lui à Esher pour enregistrer les démos des cuts qu’ils ont composés à Rishikesh. Ce seront les fameuses Esher demos dont on a déjà parlé ici, et donc les cuts qu’on va trouver sur le White Album, l’un des joyaux de la couronne. Le jeune assistant de George Martin, Chris Thomas (21 ans), sera l’ingé-son et le producteur du White Album. Comme chacun sait, c’est lui qui va aussi produire Nevermind The Bollocks. La présence de Yoko amène de la tension. Elle reste assise près de John et lui murmure des trucs dans l’oreille. Se sentant déconsidéré, Ringo quitte le groupe. Mais il revient.

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             Les Beatles vont crever. George et Paul ne s’aiment pas trop. George ne peut pas schmoquer Yoko - George could not stand to be in the same room as her. She was interfering with everything - with John, with the Beatles - Un jour, Lennon dit à McCartney : «You’re not annoying me. You don’t annoy me any more.» - It was the language of a dead mariage transposed in a dying band - Puis George et John finissent par clasher. George annonce qu’il quitte le groupe et Lennon lui dit : «When?». «Now!». Alors Yoko Ono devient provisoirement la quatrième Beatle et s’en va hurler dans le micro. En avril 1970, McCartney annonce dans la presse qu’il quitte les Beatles - Harrison was long gone in body and soul.

             Ted Templeman évoque des confidences que lui aurait faites le roi George et qu’il ne peut révéler, mais il en révèle une quand même : pour George, le jour où Lennon a amené Yoko en studio, ce fut la fin des Beatles.

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             Le roi George attaque sa carrière solo avec All Things Must Pass. Il s’entoure de Badfinger, Billy Preston, Ringo, Frampton, Klaus Voormann, Alan White, Ginger Baker, Tony Ashton, Dave Mason, Bobby Keys & Jim Price, Gary Wright et Gary Brooker. Totor produit. Le roi George apprécie «the sheer, over-the-top power and eccentricity of the sound.» C’est selon Bobby Keys le mariage de deux personnalités opposées - Phil was energetic and nervous, and George was laid-back and let-it-come-easy - Le roi George sourit en permanence, alors que Totor semble possédé. On lui interdit de ramener son flingot en studio, alors ça l’énerve. Mais c’est lui qui produit «My Sweet Lord» - It was a wonder created in real time. The multidinous backing vocals and slide guitar were overdubbed. Everything else is live - On qualifie alors la prod de Totor de wagnérienne, «the music of mountain tops and vast horizons». Avec All Things Must Pass, le roi George est monté si haut «that he couldn’t reach it again.» Bobby Whitlock : «He didn’t have to make another record.» Seule ombre au tableau : on reproche au roi George d’avoir pompé l’«He’s So Fine» des Chiffons pour «My Sweet Lord». Le roi George répond que ce n’est pas exactement la même mélodie. Mais il y aura un procès. Le roi George va très mal le vivre : «It’s difficult to just start writing again after you’ve been through that. Even now when I put the radio on, every tune I hear sounds like something else.» 

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             Chaque fois que tu ressors All Things Must Pass de l’étagère, t’es frappé par la magie d’«I’d Have You Anytime», frappé par l’océanique du son, frappé par l’ampleur biologique du Totor Sound. Et dès les premières mesures de «My Sweet Lord», t’as l’enchantement, la profondeur de champ, les notes magiques et des chœurs qui font Hallelujah. Et ça se développe à coups d’I really want to see you Lord. Totor et le roi George t’offrent tout simplement la grandeur du monde. Encore un hit fantastique avec «Wah Wah». C’est Totorisé à l’extrême. Puis le roi George sombre dans la mélancolie avec «Isn’t It A Pity», mais une mélancolie visitée par des poux enchantés. Totor aménage des résonances et t’as une fin de cut grandiose. Encore de la fière allure en B avec «What Is Life», c’est plus pop, mais avec un fantastique développement de basse et de tambourins. On reste dans l’enchantement déterminant avec «If Nor For You». Diable, comme les poux du roi George sont beaux ! La qualité baisse un peu en B, il faut attendre «Awaiting On You All» pour renouer avec toute la Totorisation du monde. Ah quelle prod et quelle fantastique énergie de la pop ! En D, on se prosterne devant «Hear My Lord». le roi George élève la mélancolie Totorisée au rang d’art majeur. Les accents mélodiques t’harponnent. Totor a mis le bassmatic de Klaus Voorman en avant du mix. En E, il fait écouter le «Thanks For The Pepperoni» attaqué à la Chucky Chuckah. Diable comme ça joue et comme ils sont furieux !

             Le roi George passe comme chacun sait par une grande phase transcendentale, il se lève avec le soleil et passe la journée à méditer. Un jour, il décide de descendre en bagnole au Portugal, il ne parle ni le français, ni l’espagnol ni le portugais, mais ça n’est pas grave - You know, once you get chanting, then things happen transcendentally - Le roi George chante pendant des jours et même pendant des semaines, dit Klaus Voormann.

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    (Featurin' George Harrison  slide guitar)

             Parmi les habitués de Friar Park, on compte Legs Larry Smith, Jon Lord, Joe Brown, Mike Moran, Herbie Flowers, Gary Moore, Alvin Lee, Mick Ralphs et Dave Edmunds. Le roi George a gardé des goûts très classiques.

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             Son deuxième album solo sera Living In A Material World. Il l’enregistre au FPSHOT (Friar Park Studios Henley-On-Thames). Il fait venir Totor, mais Totor n’est jamais là. Le roi George est obligé d’aller le déloger de sa chambre d’hôtel. Alors Totor siffle 18 cherry brandies et se pointe. Finalement, George est obligé de produire seul - George was an accomplished producer but certainly not in Phil’s league - Totor produit néanmoins «Try Some Buy Some», un cut rescapé des Ronnie Spector sessions en 1971. Pas de Wall Of Sound sur cet album, juste Klaus Voormann, deux mecs au beurre (Jim Keltner et Ringo), plus Nicky Hopkins et Gary Wright. Le roi George gratte des coups d’acou en open tuning, «creating some of the finest work of his career.» En note de bas de page, Thompson indique que Bowie va reprendre «Try Some Buy Some» en 2003 sur Reality, en hommage au roi George, après sa disparition. 

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             Quand t’ouvres le gatefold de Living In A Material World, tu vois le roi George et ses amis attablés au beau milieu de l’immense parc de Friar Park. Vu l’allure de la table et du roi, on pense bien sûr au dernier repas du Christ. Au fond, on aperçoit une limousine et son chauffeur debout, et à gauche, une nurse avec une poussette. C’est en B que tu croises la piste de l’un des plus beaux hits du roi George, «Try Some Buy Some», qu’a aussi enregistré Ronnie Spector. C’est l’hit interplanétaire par excellence. C’est l’un des fils d’Ariane de la Beatlamania. Pas surprenant que Bowie l’ait adoré. Totor produit alors ça devient surnaturel, grandiose, porté par de gigantesques nappes de violons. On trouve l’autre hit du Material World en ouverture de balda, «Give Me Love (Give Me Peace On Earth)» : pure gelée royale, le roi George atteint son zénith et les poux s’écroulent comme une cascade de diamants. On se régale encore du joyeux «Don’t let Me Wait Too Long», il y a va à l’how I miss you.

             À suivre...

    Signé : Cazengler, Georges Harissa

    George Harrison. All Things Must Pass. Apple Records 1970

    George Harrison. Living In A Material World. Apple Records 1973

    Graeme Thompson. George Harrison: Behind The Locked Door. Omnibus Press 2016

     

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    AROUND THE SHACK RECORDS PRESENTS

    JAKE CALYPSO & BUBBA FEATHERS

    TRIBUTE TO CHARLIE FEATHERS

    (ATSRCD10 / 2025)

    Bubba Feathers : lead guitar /  Jake Calypso : vocal, guitar / Stéphane Bihan : upright bass / Robert Polk : drums.

             Enregistré au studio Sun, Memphis, 09 / 10 /2025.

    Avec les Hot Chikens Hervé Loison a déjà rendu hommage à Gene Vincent, Little Richard, Johnny Burnette et Buddy Holly. N’oublions pas non plus ces soirées spéciales consacrées à Elvis. Nous avons en cette liste une bonne partie de la phalange des pionniers du rock largement reconnus et encensés par tous ceux qui aiment le rock’n’roll. Ce sont-là des tributes rendus à des idoles confirmées, le nouveau tribute à Charlie Feathers nous agrée d’autant plus qu’il s’agit d’un artiste émérite que le succès n’a pas couronné. Comment ne pas être surpris en se rendant sur discogs de s’apercevoir que si son premier 45 tours est sorti en 1955, son premier album date de 1974 ! Tout un symbole. Il est vrai que dans les années qui suivirent sortirent des albums souvent  concoctés par des amateurs fortement concernés qui se sont efforcés de tirer son œuvre de l’ombre.

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    L’on peut s’interroger sur le phénomène d’occultation qui a frappé Charlie Feather. Certes il n’est pas le seul. Des centaines de chanteurs et de musiciens qui furent reconnus en leur temps, qui eurent même un succès éclatant, sont aujourd’hui oubliés. L’oubli recouvre peu à peu leur mémoire. Dans son livre Lost Highway, Peter Guralnick, le titre résume à lui seul le thème de son ouvrage, son sous-titre Sur les routes du Rockabilly, du Blues & de la Country Music nous paraît encore plus explicite. Il s’applique à merveille à Charlie Feather  qui bénéficie d’un chapitre à part entière. Le book est paru en 1979, les années fastes du rockabilly, ne sont plus qu’un invraisemblable souvenir. A tel point que Guralnick éprouve le besoin d’aller à la rencontre de ces légendes. En voie d’effacement.

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    C’est à Memphis que Guralnick rencontra Charlie Feathers. Le titre du chapitre : Le dernier des rockabillies, sonne un peu comme le dernier survivant d’une époque révolue. Tout cela n’empêche pas Nicolas que le Rockabilly n’est pas mort. Charlie Feather prend la parole. Peut-être dit-il moins qu’il ne dit. Mais si l’on met de l’ordre dans ses propos l’on peut saisir la logique des événements. C’est Junior Kimbrough, un métayer noir, à l’époque un inconnu, il ne fera son chemin que bien plus tard, qui lui apprend la guitare et lui assure qu’il est fait pour chanter le blues. Feathers est plutôt branché Bill Monroe et bluegrass. Mais il avoue être incapable de jouer cette musique. En fait il n’aime pas le country. D’ailleurs, d’après lui, ceux qui jouaient le mieux le bluegrass ce sont les noirs. Sont bien plus violents que les blancs dans leur approche. Feathers arrive chez Sun avant Presley. Il se targe non pas d’avoir tout appris à Sam Phillips, mais presque. Phillips n’est pas chaud pour sortir des disques de Feathers. Il lui reproche de sonner trop rhythm’n’blues… Il n’avait peut-être pas tort Phillips. Plus tard, raconte-t-il, les gens du métier, dont Sam, lui conseillent de se mettre au country. Il a une voix idéale pour. Oui mais lui il n’aime pas le country. Sur un coup de tête, il quitte Sun, est-ce une erreur… Toujours est-il qu’il n’a jamais percé.

    Tous ces éléments Guralnick les raconte bien mieux que moi. J’en tire une conclusion personnelle : lorsque l’on écoute les rockabillies les plus sauvages de Charlie Feathers, il est sûr que ce sont d’extraordinaires pépites du genre. Des monstruosités. De redoutables capharnaüms, si on y prête une oreille attentive, l’on est abasourdi par l’incroyable grouillance sonique, ça court, ça bouillonne, ça se heurte, ça se rambarde de tous les côtés, mais Feathers tient l’attelage d’un vocal de fer. Une profusion insolente et une rythmique imparable. Pour résumer, voici un rockabilly qui dégage des relents de festivités noires… Certes Sam Phillips cherchait des blancs qui chantent aussi bien que les noirs, mais pas plus noir que blanc. En un sens Charlie Feathers était en avance sur son temps. Ce soir-là sur scène il est accompagné d’un guitariste qui se nomme Bubba. Feathers. Son fils.

    Stéphane Bihan : upright bass / Bubba Feathers : lead guitar / Jake Calypso : vocals, guitar / Rodney Polk : drums.

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    Sur la couve Jake Calypso et Bubba Feathers en frères d’armes, derrière eux en sous-impression, le portrait tutélaire de Charlie Feathers jeune et souriant donne l’impression de les surveiller depuis le paradis des rockers.

    That certain female : étrange impression, cette interprétation permet de redécouvrir et de mieux comprendre l’original de Charlie, le thème en est simple le gars cherche sa femme fatale, qu’il ne trouve pas, le morceau est donc erratique, ça barjote un peu dans sa tête, mais cette version plus resserrée, est davantage jouissive en le sens où les différentes saccades désespérées de l’original sont ici comme calquées sur les diverses séquences d’une consommation érotique. Very hot. Bottle to the baby : paroles foutraques à double et triple sens, prennent un pied terrible tous ensemble à donner le biberon, guitare incisive de Bubba à petites giclées, Jake se pourlèche les babines de ses bégaiements insistants, la section rythmique veille à ce que l’administration de la chose soit bien faite. One hand loose : comme par un fait exprès un enregistrement de chez King Records, c’est fou ce que l’on peut faire (ou pas) avec une main, en tous cas Jake prend son pied, module son vocal comme le loup de Tex Avery, Bubba vous pond un petit solo à damner les seins des demoiselles, z’ont le son qui gronde et qui vous emporte. Stutterin’ Cindy : pas étonnant  que Jake ait choisi ce morceau, c’est à croire que Charlie Feathers l’ait écrite pour lui, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le vocal rockabilly, ne le cherchez pas ailleurs, Bubba vous envoie de ces rafales de guitare à décorner les long horns tandis que Jake vous minaude la minoterie vocalique de bien belle manière. L’est dans son élément, l’aboutissement de son travail depuis des années. That certain female : la brièveté du rockabilly est un des ses traits fondamentaux, frapper vite et fort, se retirer au moment de la plénitude atteinte. Cette extended version du premier  titre n’est pas aussi étendue que l’on pourrait l’accroire, Jake déblatère mais n’oublie pas de se taire, pesé, enveloppé, vous repartez tout sourire avec ce beau morceau de barbaque saignante.

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             Cette revisitation de l’œuvre de Charlie Featherss est une parfaite réussite. Nos quatre zigotrocks sont en même temps très près de l’esprit feathersien et en même temps un peu à côté, ils ne l’imitent pas, ils ne copient pas, ils le prolongent.

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             Ces quatre morceaux, sont également réunis  sur un 45 tours, tout ce qu’il y a de plus vinylique, suscitent envie de réécouter Charlie Feathers. Sur le CD, Jake  Calypso devance votre souhait à vous offrant douze titres du dernier des rockabillies à écouter. Vous ne serez plus étonnés de savoir que nombre d’amateurs éclairés  classent  Charlie en pole position rockab..

    Bonus Traks : Charlie Feathers selection by Jake Calypso :

             Un choix personnel. Nous le respectons. Pas question pour nous de pinailler, comment à la place de tel titre, n’aurait-il pas mieux valu pour telle ou telle raison proposer celui-ci…

    Milkcow blues : tout le monde de Robert Johson à Aerosmith a chanté ce morceau créé par Kokomo Arnold. Bonne idée une fois que l’on a lu le book de Guralnick. Charlie nous en donne une version rustique, rythmée sans surprise, seule l’intro est originale, bien sûr il joue sur les intonations de sa voix, une batterie un peu ennuyante, agréable à écouter mais pas inoubliable. Fraulein : (Rien à voir avec la chanson d’Eddy Mitchell au titre similaire, l’original est de Bobby Helms). Après le côté blues, le versant country. Rockabilly et country ont toujours entretenu des rapports incestueux. Pour beaucoup de rockabilly men, le country a servi de base arrière les années creuses… N’ai jamais apprécié ce morceau, Charlie fait le job. Rien à lui reprocher, rien à encenser. Frankie and Johnny : un morceau qui vient de loin, l’air daterait de 1830 (au moins), ce qui est sûr c’est que dans la bonne ville de Saint-Louis Frankie Baxter à bien tué par jalousie son amant en 1899. Charlie l’a enregistré en 1956 chez Sun. Un régal, Charlie nous conte une histoire, la guitare sert de décor, la voix de Charlie crée le suspense. Un véritable film musical. Corrine Corrina : enregistrée pour la première fois en 1928 par Bo Carter, elle a connu de multiples adaptations, bonne fille Corrina se plie à tout : blues, jazz, country, rock’n’roll, folk, cajun… Charlie l’enregistre aussi pour Sun. Charlie y va sur la pointe des gencives, il boppe légèrement, il essaie, il réussit, c’est après être parti de Sun qu’il amènera ce style à une perfection inégalable ; Coackroach : ( c’est en écrivant le mot que je m’aperçois qu’il est très proche de Cucaracha, et que tous deux signifient cafard) très bel instrumental, la guitare sonore de Charlie, qui se contente d’éructer et de pousser des soupirs de contentement, serait-ce un rapport  explicatif mais en espagnol cucaracha désigne aussi une cigarette de marijuana. Why don’t you : méfiance, ce genre de titre sent le slow, surprise, hop on plonge en plein bop, Charlie peaufine son bop, ce n’est pas encore la grande dégelée, c’est léger comme une cavalcade de poulains en goguette, ça passe dans le gosier comme un vin fruité, on en reprend quelques verres. Can’t hardly stand it : encore un Record King 56, monstrueuse sonorité et ce vocal qui rampe comme un chat insatisfait sur un toit brûlant, le pauvre Charlie n’y tient plus mais nous on aimerait qu’il reste sur sa faim toute la nuit, ce n’est que nous soyons cruels, mais ces hoquets sur la faim du morceau, ils sont terriblement jouissifs. Tongue tied jill : un de mes morceaux

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    préférés de Charlie, ce n’est pas par hasard que Jake l’ait choisi, quelle maîtrise, quelle aisance et quelle claque, elle ne sait pas trop ce qu’elle veut, oui mais Charlie il voulait simplement inscrire un hit définitif. Wild wild party : aux innocents la bouche pleine. Une surboum déjantée certes mais Charlie vous raconte cela comme s’il était en train de lécher une glace à la fraise, un vocal ébouriffant, il minaude, il s’amuse, il prend son temps, vous êtes suspendu à ses lèvres, un morceau à déguster à la petite cuillère, mais un chaudron de fausse innocence et d’excitation. Gone gone gone : je ne sais pas comment était Carl Perkins quand il a écrit ce morceau, en tout cas il était bien parti, remarquons que Charlie devait être sous emprise de l’esprit du rockabilly, quel festival, chante comme s’il était six à lui tout seul, le vocal part de tous les côtés, même la guitare boppe à mort, le genre de tintamarre dont vous risquez de ne pas en  sortir vivant. Si vous pensez que vous vous en êtes tiré sain et sauf, vous vous trompez. Hu huh honey : commence tout doux, surtout ne sautez pas la piste, tout dans le vocal, la grande démonstration, tous les articles en magasin sont passés en revue, tout ce qu’il faut faire et tout ce qu’il ne faudrait pas faire. Bottle to the baby : un dernier pour la route. Doit avoir mis un steak haché dans le biberon. Du grand art. Inoubliable.

             L’a pas établi sa sélection au hasard, le frère Jake, ne dites pas qu’il a réservé les meilleurs morceaux pour la fin, ce qui serait vrai et totalement faux. Avec ces douze morceaux il a cherché à tracer les limites du rockabilly, son origine et comment il s’est bâti, petit à petit, comment chacun a transformé les rudiments de base, comment il les a pliés à sa guise et adaptés à sa manière. Sont toute une génération à avoir œuvré à cette création collective. Ce qui est sûr c’est que Charlie Feathers en est un des maillons les plus représentatifs.

    Damie Chad.

            

     

    *

    Parfois il vaut mieux commencer par le début, du moins un semblant de commencement même si cela ne correspond pas à l’itinéraire du chemin emprunté.

    HARES ON THE MOUNTAIN

    BAND IN A BOX   

    MILES OF MUSIC

    Rhodhes IslandLake Winnipesaukee NH

    (Island CampJuin 2019)

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             A première vue pour la montagne vous repasserez, par contre les lièvres ça pullule. Sur la scène. Au moins une dizaine. Top départ, l’on se croirait dans un orchestre symphonique, faut dire qu’avec contrebasse, violon , violoncelle plus deux ou trois claviers sur le côté, question couleur orchestrale ils peuvent faire illusion, d’autant plus qu’ils y vont tout doux, si doux qu’ils s’arrêtent, la caméra se focalise sur une gamine, autour d’elle doivent avoir au minimum trois fois son âge, des adultes, alors la fillette, on la sent seulette, tout juste si elle ose effleurer ses cordes, elle est la seule à jouer, elle semble hésiter, prend son courage à deux mains, elle se rapproche du micro, petite fille avec petite voix, son timbre s’affirme, les adultes consentent çà l’accompagner, légèrement, petit à petit tous ensemble, elle se sent rassurée, ils ne la lâcheront pas, ils sont là, ils l’entourent, ils la soutiennent, elle a la partie la plus difficile à assurer, le morceau s’achève. Silence retentissant. On la plaint, on a envie de l’embrasser pour l’encourager, un cri ‘’ Encor !’’ suivi d’applaudissements, les musiciens enthousiastes perdent leur statut d’adulte. La caméra travelingue sur les spectateurs, la salle est petite – ressemble un peu à nos Mille-Clubs pompidouliens – le public  frappe des mains, à peine une quarantaine. L’mage s’estompe pour laisser place aux noms des musiciens :

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    Zacharia Hickman : basse / Chris Critter Eldridge : guitare / Charlie Rose : pedal steel / Isa Burke : fiddle / Christopher Pappas : keyboards / Val Thompson : violoncelle / Trey Boudreaux : drums / Bat Clapham : organ.

             En tête de la liste : vocal et banjo : NORA BROWN.

    Miles of music organise régulièrement des rencontres encore amateurs de musique traditionnelles qui désirent progresser, s’entraider, s’encourager, apprendre, peut-être même devenir professionnels.

             Pour la petite histoire, Hares on the Mountain est une chanson née en Angleterre dans le Somerset, retranscrite vraisemblablement au dix-neuvième siècle, comme tant d’autres elle s’est  répandue au Canada et aux Etats Unis. Il en existe bien des versions différentes… Les paroles proposent une version bien délurée de la sexualité… Nos ancêtres professaient parfois des idées peu traditionnelles…

             Sur sa chaîne YT Nora Brown a stocké plus de cent cinquante de ses apparitions publiques. Elle n’a que six ans lorsque  Schlomo Pestcoe lui donne ses premières leçons d’ukulélé. Schlomo est un vétéran de la scène folk new yorkaise qui va l’initier aussi à la guitare, au violon, à la mandoline et au banjo… On la voit grandir au fil des années. L’écoute de ces vidéos se révèle être un magnifique parcours dans le répertoire traditionnel américain. De toutes ses vidéos nous mentionnerons que Rye Whiskey into Litlle Birdie, enregistré en 2018, à Lexington dans le Kentucky.  Une démonstration, au

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    sortir de l’enfance, la voix est encore verte, le jeu de ses doigts déjà affirmé mais encore un peu mécanique. L’on sent une volonté farouche, une virtuose en herbe vigoureuse, son chemin est déjà tracé dans sa tête.

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             C’est en allant sur Western AF que voici quelques jours j’ai pour la première fois découvert Nora Brown. Une vidéo pas très longue. Deux morceaux en quatre minutes. Sans concession. Ce n’est plus une petite fille, une jeune femme, dépasse tout juste la vingtaine. Concentrée, fermée au monde, toute son attention accordée à son banjo. Vous n’entendrez que lui, le dernier morceau est comme par hasard un pur instrumental, le premier intitulé Bertie’s Mae Chilly Winds est un  hommage à Bertie Mae  Dickens (1902 -1994), né en Virginie mais ayant vécu toute sa vie dans le Kentucky, dans le bourg d’Eunice, il fait partie de ses agglomérations qui ne sont rattachées à aucune municipalité. Autrement dit, si je comprends bien, un trou perdu de chez perdu. Elle est issue d’une famille de musiciens, Caudill est son nom de jeune fille, son père et ses trois frères furent des banjoïstes et des fidllelistes renommés. Elle-même jouait du banjo, il subsiste quelques documents audio dans une poignée de centres folkloriques plus ou moins privés. Je n’ai réussi à trouver que deux vidéos sur YT peut-être quelques autres sont dissimulées sur Les 1700 vidéos de la chaîne Whitetop Music. La seconde est pratiquement identique. Droite et sèche comme un I.

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    Vieille grand-mère, elle eut dix enfants, l’on sent la poigne de fer sous le gant de velours. Sur la seconde vidéo Sugar Hill, elle est accompagnée par Alice Gerrard, née en 1934. L’on ne voit que la volute de son violon. Nora Brown a étudié avec Alice Gerrard. L’on ne comprend rien à cette musique si l’on ne tient pas compte qu’elle est avant tout une musique de transmission même si beaucoup la considèrent comme une tradition figée en elle-même. Très souvent au bas des vidéos de Nora Brown est spécifiée la mention : ‘’ learned from’’ ici : Brat Leftwich. Aune fioriture, la caméra se rapproche souvent des doigts de Nora, parfois la caisse du banjo, son visage  ne vous sourit pas, les yeux fermés, elle suit le fantôme de quelque chose qui remonte à beaucoup plus loin qu’elle et dont elle est la servante. Les notes s’égrènent comme des grains de maïs qui résonnent sur le fond d’une cuvette de fer blanc, parfois ils tombent un par un en se suivant, sur l’instrumental en fait la continuation du premier, elle murmure quelques mots sur la première partie, une berceuse pour un bébé, un geste ancestral que la modernité a oublié, mais sur la fin c’est une forte pluie qui s’abat sur le sol asséché d’un champ de maïs.

             Normalement j’aurais dû me pencher sur un des quatre albums enregistrés par Nora Brown, mais en accord avec la philosophie de cette musique, j’ai décidé de faire l’école buissonnière, puisque tout est filiation, compagnonnage, rencontre, et amitié j’ai fixé ma préférence sur une vidéo ou Nora Brown chante et joue en compagnie de Stephanie Coleman.

    TINY DESK CONCERT

    NORA BROWN & STEPHANIE COLEMAN

    (NPR / 24 - 10 - 2023)

             Pas étonnant que Nora et Stephanie se soient rencontrées. Deux générations différentes mais qui se suivent de près. Une dizaine d’années à peine les sépare. Des profils similaires. Stephanie provient de Chicago. Son père qui est lui-même violoniste lui enseigne les rudiments dès l’âge de huit ans. Elle baigne dans un milieu folk. Elle est vite repérée à l’âge de douze ans elle est en quelque sorte prise en main, et côtoie les meilleurs violonistes. Elle suit des études musicales, ce qui l’emmène à  visiter pour des reportages documentaires les plus vieux musiciens de Virginie et de Caroline. Elle produira aussi pour NRP des émissions sur les figures légendaires du folk et du bluegrass à commencer par Woody Guthrie et Bill Monroe. 

             Elle sera appelée à se joindre au groupe, uniquement féminin, Uncle Earl, elle participera en 2007 au très bizarre l’album Waterloo, TN (Tennessee) dans lequel  notre susceptibilité nationale se portera sur des titres comme Buonaparte, espèce d’irrespectueuse comptine de cour de récréation… Cerise sur le gâteau : producteur de cet opus : Robert Plant. Le cercle se referme, aurions-nous envie d’écrire. N’avions-nous pas déjà rencontré sur disque et sur scène  l’ancien chanteur de Led Zeppelin en compagnie d’Alison Kraus, une des figures majeures du bluegrass…

             Le décor de l’émission ne nous est pas inconnu. Nous avons déjà vu des émissions enregistrées dans le studio Tiny Desk Concert diffusé par la NPR.   La National Public Radio est le principal réseau de radiodiffusion non commercial et de service public des États-Unis. Ce n’est pas tout à fait un service public à la française. C’est une radio de droit privé, diffusée un peu partout, gratuite pour le public, alimentée par des contributeurs indépendants. Par les jours qui courent elle ne doit pas être encouragée par l’administration trumpiste. NPR est notoirement classée à gauche, disons démocrate pour être au plus proche de la terminologie ricaine.

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    Across the Rocky Mountain / The Old Blue Bonnet : les voici toutes deux dans le fouillis savamment organisé du minuscule bureau. Nora est affublée d’une casquette turquoise qui jure quelque peu avec tout le reste. Le morceau est de Roscoe Holcomb (1911 -1981), il fut un modèle pour Bob Dylan. Ouvrier, mineur, musicien (banjo, harmonica, guitare,) compositeur, interprète, maître d’un répertoire qui mariait autant les traditionnels blancs que le blues noir. Deux filles un micro.  Nora concentrée, légèrement en avant sur son banjo, les rares fois où elle lève la tête, l’on a la chance d’admirer  passes yeux bleus, fiddle en main Stephanie se tient droite, souvent elle sourit, Nora a pris le chant, elle ne l’accapare, parfois c’est Stéphanie qui prend le relais mais le plus beau, le moins rude, car entendez-vous le banjo crépite et martèle, c’est lorsque les voix se rejoignent ou que l’une chante et que l’autre fredonne, il est inutile de demander pourquoi elle ont choisi ce morceau, une chanson féministe, la jeune fille aux doigts de poupée et aux joues roses s’en vient sur le champs de bataille chercher son fiancé parmi les cadavre, elle le trouve, le prend dans ses bras pour l’amener chez le médecin qui le soignera, la fin du morceau est sublime, le fiddle vole comme un aigle et depuis la terre le banjo court sans se faire distancer… Nora prend la parole et explique qu’elles ont mélangé le morceau de Roscoe avec les harmonies de The Old Blue Bonnet, une vieille chanson anglaise.  Toutes deux avouent qu’elles connaissent Across the rocky Mountain depuis leur enfance mais que c’est en décidant de la jouer pour cette soirée qu’elles ont pris conscience des paroles… Elles ont changé d’instrument et s’apprête à interpréter une vieil air de Virginie : Lady of the lake : un pur instrumental, c’est fou comme elles ont l’air sérieuses quand elles jouent, se prennent-elles dans leur imagination pour la lady du lac, comment s’imaginent-elles, ou alors sont-elles seulement obnubilées par la musique qu’elles produisent, les traits de feu du fiddle, cette fois Stepanie se penche elle aussi sur elle-même comme si elle se mirait dans l’eau du lac arthurien, quant à Nora regarde-telle les cercles concentriques que font le clapotis de ses notes dans la profondeur des eaux mortes. Arrêt brutal. Applaudissement. La magie miroitante des ondes est brisée.  Copper keettle : ce morceau, comme le précédent qui lui donné son titre, sont tous deux sur un EP quatre titres paru fin juillet 2023 qu’elles ont enregistré ensemble. Avant de le débuter Stephanie explique  que Lady of the lake est de Parley Parsons (1902 - 1984) musicien

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    virginien qui a été un des derniers à jouer la musique des Appalaches de la manière même dont elle était jouée dans le pays où elle était née. Certes ajoutent-elles, grâce à YT le public peut avoir quelque idée de la manière dont on jouait cette ancienne musique, mais le mieux est encore de se rendre au Clifftop autrement nommé The Apallachian String Band Music Festival en Virginie de l’Ouest, il suffit d’arriver d’écouter ou de se mettre à jouer. Objet de discorde, Cooper Kettle est-il un morceau anonyme venu d’on ne sait trop où, ou un morceau de Albert Frank Beddoe composé autour des années cinquante. Si vous pensez que ce morceau vous plonge  dans un cossu intérieur de Nouvelle-Angleterre autour d’une bouilloire en cuivre en train d’infuser le thé du five o’clock, vous faites fausse route, le texte évoque la sereine et nocturne confection du whisky de contrebande, le fameux moonshine. Ne confondez pas bouilloire et alambic. Nora a troqué son banjo contre sa guitare. Le morceau a été repris par presque tout le monde.  Ce n’est pas un morceau facile. Je ne parle pas de difficulté musicale. Qu’est-ce que cette chanson, est-elle joyeuse ou nostalgique, difficile de se tenir sur cette ligne de crête, c’est peut-être Dylan qui embrasse le mieux les deux versants de la montagne, il réussit ce tour de force avec une inattendue et sublime orchestration, nos deux artistes optent pour la ballade mélancolique, juste un léger sourire une fois achevée, comme si elles voulaient cacher le regret des temps de l’innocence perdue.

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    Damie Chad.

     

    *

             En ce mois de mai 2026 le groupe a sorti un disque. Par ce mot je ne désigne pas un objet, disons un album numérique. Je ne le chroniquerai pas. Il me semble un peu raté – ceci est purement subjectif – et me paraît un peu long – cette impression est aussi subjective que l’avis précédent, ce qui n’empêche pas ce jugement d’être aussi teinté d’objectivité. Que voulez-vous l’adage est connu : l’éternité c’est un peu long, surtout sur la fin. Certainement, mais comment voulez-vous traduire l’éternité avec des sonorités instrumentales puisées dans notre monde non-éternel. Ne m’accusez pas d’aller un peu vite, qu’est-ce qui me prouve que notre monde n’est pas éternel. Je n’en sais rien puisque je me dois  de reconnaître que moi-même je ne suis pas  éternel. Quand bien même le serais-je, je n’en ai aucune conscience et suis incapable de le prouver.  Toutefois, me suis-je dit, le nom de ce groupe démontre à l’excès que la notion d’éternité le titille un max. J’ai réfléchi, pour être éternel, je me dois d’avoir un plan d’ancrage dans l’éternité, je situe ce débat à un niveau purement théorique, or un groupe qui existe depuis une vingtaine d’années a dû lui aussi se mettre en quête d’un point d’ancrage théorique dans l’éternité… En farfouillant dans leur discographie, je l’ai trouvé, assez facilement en plus, je n’ai pas eu à chercher longtemps, juste leur disque précédent. Paru voici déjà quatre ans. Je ne vous ferai pas languir, ni une seconde, ni une éternité de plus. Hâtons-nous de l’écouter.

    OMEGA

    MöBIUS

    (Analog Freaks Records/ Mai 2022)

    Möbius est à mettre en relation avec Arthur Ferdinand Moëbius mathématicien allemand né en 1790 et mort en 1868. Il a beaucoup travaillé sur la géométrie (dans l’espace) et la théorie des Nombres… Il est resté célèbre pour son invention de  ce que l’on nomme le ruban de Möbius. Pour vous entraider à entrevoir la ‘’chose’’ voici la pochette d’un de leur précédent opus titré Paths of Nothingness  paru en juin 2010. Ces sentiers du néant proposent une interprétation bien nihiliste, différente de celle que sous-entend celle d’Omega.

    Notre mathématicien n’en n’est pas l’inventeur, ce terme est normalement usité pour désigner les personnes qui trouvent un trésor, il a mis en évidence l’existence de ce phénomène objectal, un merveilleux trésor conceptuel symbolique qui s’avère être pour les esprits perdus et/ou poétiques la clef qui ouvre la porte de l’éternité. Clef que vous pouvez tenir dans votre main comme une clef de voiture ou d’appartement. Encore vous faut-il parvenir à trouver la voiture ou l’appartement qui corresponde…

    Le titre de l’album est une allusion à la célèbre formule du Christ : ‘’ Je suis l’alpha et l’oméga’’. La première lettre de l’alphabet grec symbolise le commencement et l’oméga terminal : la fin. Rechercher le commencement du monde s’avère difficile. Par contre l’appropriation de la fin est beaucoup plus facile. Il vous suffit de ramener l’univers en son entier à votre adorable et égotiste personne. Lorsque vous passez l’arme à gauche, ou pour employer une expression chère à notre Cat Zengler, lorsque vous cassez votre pipe en bois, vous accédez sans effort translatif à l’éternité de la mort. Une autre manière d’être vivant, si vous réfléchissez un peu. N’oubliez pas que l’éternité n’est pas autre chose que l’existence de l’être, ou de l’être de l’existence.

    Pour les esprits lents et retors, le groupe vous offre quelques lignes d’explications supplémentaires : ‘’ Soit vous mourrez, soit vous ressusciterez. Allumez la flamme qui guidera votre voyage vers l'éternité.’’ Tout dépend de vous, de votre volonté : soit vous mourez, soit vous ressuscitez. Au moment de votre trépas soit vous jetez un dernier regard en arrière sur votre vie, soit vous jetez un regard en avant sur votre vie qui recommence. Dans l’éternité  votre mort est éternelle, et votre vie aussi est éternelle. 

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    Ne voyez aucune allusion érotique dans le dessin de la pochette. Ils ont repris la représentation antique du dieu Eon, qui symbolise l’éternité. Pourquoi lui ont-ils coupé la tête : peut-être pour vous dire de ne pas trop vous prendre la tête, pourquoi lui ont-ils laissé son zizi : sans doute pour que réalisiez la force vitale de l’éternité qui donne vie à la vie et à la mort. L’une et l’autre n’étant que la fameuse et unique face du ruban de Möbius…

    Daniel : guitars, bass /  Fokular : drums / Marie Fiserova : vocals.

    Tous trois viennent de Slovaquie.

    Omega : départ en trombe, vous avez l’impression que ça ne s’arrêtera jamais, vous avez raison la batterie démarre à fond de train, attention baisse de tension, signe que peut-être l’on aborde la torsade du ruban qui nous permet de changer de plan tout en restant sue le même. Le son s’enfonce sur lui-même tout en se dispatchant, la séquence que l’on aborde rythmiquement parfaitement balancée paraît infinie, attention amoindrissement sonore, repasserait-on sur la courbure diagonalique, si le rythme ralentit est-ce parce que l’on stagne à petits pas dans notre mort, une guitare bourdonne comme si elle voulait nous pousser malgré nous. Grincements noisiques, this is the end, apparemment nous préférons rester dans le paysage de nous-même que nous connaissons le mieux.  Naveky Nasratý : ( le morceau est  l’origine un original du groupe Beton. Voir sur Bancamp) :   grandes rafales de guitares de cymbales, sifflements, hurlements, les lyrics sont d’une simplicité absolue : ‘’ Il montre toujours les dents, Toujours en colère, Il serre toujours les poings’’ le morceau ressemble bien à une illustration phonique du texte. L’on a du mal à établir un rapport, s’il y en a un, avec le morceau précédent, ce qui n’empêche pas que l’on aurait préféré que ce soit celui-ci qui ait été choisi pour illustrer le concept omégatique, car plus percutant, explosif, davantage à la hauteur d’une représentation sonique de l’éternité.

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    Dans l’ensemble l’auditeur risque de rester sur sa faim… Il est sûr qu’exprimer l’idée de la  totalité avec des sons partiels est une gageure difficile à soutenir.  Saluons l’intention.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 735 : KR'TNT ! 735 :LOOSE GRAVEL / REVEREND BEAT-MAN / LUCINDA WILLIAMS / KOMBYNAT ROBOTRON / MAVIS STAPLES / JAKE CALYPSO AND HIS RED HOT / UNCLE GOOBER / DORIAN PIMPERNEL / GURTHWORM

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 735

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    07 / 05 / 2026

     

    LOOSE GRAVEL / REVEREND BEAT-MAN

    LUCINDA WILLIAMS / KOMBYNAT ROBOTRON   

    MAVIS STAPLES

    JAKE CALYPSO AND HIS RED HOT

    UNCLE GOOBER / DORIAN PIMPERNEL

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    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    The One-offs - Gravel voice

     

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             On flashait pas mal sur les Groovies à l’époque, ceux de Roy Loney (certainement pas ceux d’après), et notamment sur ce Sneakers qu’on avait ramené de l’Open Market comme un trophée, parce qu’on avait lu dans Who Put The Bomp! que les Groovies étaient des punks. En vérité, ils ne sonnaient pas comme des punks, tout au moins pas comme les Shadows Of Knight. Pourquoi ? Parce qu’ils swinguaient. «My Yada» et «Golden Clouds» étaient de véritables miracles de swing-out Frisco beat, mais t’avais tout de même le raw de Roy, et ça suffisait à étancher provisoirement ta soif de proto-punk. Il te faudra attendre «Teenage Head» pour entendre du vrai raw de Frisco Bay.

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    Avec ça, le Roy est devenu un roi du raw, et tu lui as prêté allégeance tout le temps qu’il est resté l’âme de Groovies. Après son départ, les Groovies sont devenus n’importe quoi. Il fallait se lever de bonne heure pour continuer de respecter Cyril Jordan. Roy Loney était un fan et un collectionneur de rockab, ce qui faisait la différence avec Jordan qui préférait la pop.

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             Les Groovies bon d’accord, mais à côté, t’avais des clients nettement plus sérieux : Loose Gravel. Pour situer les échelles de grandeur, Loose Gravel sont des géants et les Groovies des nains. Tout au moins dans l’impact que ces deux groupes ont eu sur les cervelles à cette époque. Il vaudrait mieux dire : sur les rares cervelles, car les fans des Groovies ne couraient pas les rues et ceux de Loose Gravel encore moins. On devait être une poignée en France : ceux qui avaient lu une brève chronique dans Who Put The Bomp!, et qui avaient commandé le 45 tours à l’adresse indiquée en bas du texte. T’envoyais ton blé et t’attendais, sans trop y croire. Il a fini par débarquer dans ta boîte aux lettres et là, tu peux dire que ta vie, qui avait commencé à changer, s’est mise à changer encore plus brutalement. Ce choc sismique faisait suite à celui occasionné par l’arrivée de «The Final Solution», le single magique de Pere Ubu. Mais là t’avais quelque chose d’encore plus weird, d’encore plus dangereux, simplement dans le son et dans le ton de la voix, t’entrais dans le mystère d’un gang d’outlaws, tu les voyais sur la petite photo de la pochette, ces mecs-là n’avaient pas l’air de rigoler, t’avais ce son ultra-délinquant, cette voix de mec qu’en a buté des tonnes, et cet incroyable raw de gratte. Jean-Yves était de passage à l’époque et on écoutait «Fisco Band» ‘en boucle’, comme on dit quand on ne sait pas quoi dire. On ne pouvait pas se lasser de ces coups de slides enroulés à la Elmore James, et t’avais cette voix rauque d’Achab qui t’harponnait à coups d’if you aim to rocking/ And rolling too, tu ne te méfiais pas de ce gentil mid-tempo, mais c’était du punk avant l’heure, sous des airs sympa, we’re the Frisco band in your town, aw comme ces mecs étaient bons, et Mike Wilhelm passait de grands coups de slide rageurs, et il retombait à la suite sur des accords des Stones qui corsaient l’affaire, et ça repartait avec le faux calme du couplet chant, alors Wilhelm redevenait presque sympa, mais sa voix rauque trahissait un vécu, et quand on arrivait au bout du cut, on le remettait au début, on ne chantait même pas avec eux, on les écoutait, fascinés. La simplicité de la structure nous épatait. Mike Wilhelm donnait à travers son Frisco Band une belle leçon : tu peux casser la baraque sans écraser ton champignon, il suffit juste de passer deux ou trois coups de slide rageurs et de chanter comme si t’étais recherché par les flics. Il y avait quelque chose d’exotique dans cette incroyable dégelée royale. Cette année-là, les trois outsiders de Loose Gravel sont devenus des héros, comme le sont devenus à la même époque les outsiders de Pere Ubu et des Hammersmith Gorillas. Tous ces groupes soufflaient bien sur la braise, condition de survie du rock depuis Elvis 54. La braise. L’esprit de modernité. Le rock spirit. Même s’il existe de très grands albums de rock, c’est dans les 45 tours que réside le rock spirit dans sa forme la plus pure. En deux minutes, «Frisco Band» te dit tout ce que tu dois savoir sur le rock, comme le fit en son temps Elvis avec «That’s Alright». Et tu peux ressortir «Frisco Band» de l’étagère, comme je viens de le faire, et tu verras que ça n’a pas pris une seule ride. L’impact est exactement le même. T’as pris un coup de vieux, mais pas «Frisco Band». C’est pour ça qu’il faut continuer de rapatrier des 45 tours. C’est là que ça se joue.

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             Comme chacun sait, les destins de Loose Gravel et des Groovies se sont mêlés. Un certain Chris Wilson est devenu à une époque le chanteur de Loose Gravel, avant de devenir celui des Groovies. Faut-il parler de Chris Wilson ? Certainement pas. Aucun intérêt. Les Groovies ont aussi fini par embaucher Mike Wilhelm. On s’est toujours demandé ce qu’il était venu faire dans cette galère, car les Groovies n’avaient plus aucun intérêt. Et Mike Wilhelm se situe tout de même à un autre niveau. Jean-Yves qui connaissait d’incroyables détails me raconta un jour que Mike Wilhelm s’était rendu au Texas en moto pour rencontrer Mance Liscomb et lui demander de lui montrer les accords qu’il avait inventés sur sa vieille gratte toute pourrie. 

     Signé : Cazengler, Loose Graveleux

    Loose Gravel. Frisco Band. Not On Label 1975

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    L’avenir du rock

      - Monsters Class/The Beat-Man way

     (Part Five)

             Face caméra, Bernard Pavot présente son invité :

             — Chères téléspectatrices, chers téléspectateurs, nous recevons ce soir encore l’avenir du rock !

             Le public réuni dans l’auditorium de la Maison de la Radio applaudit frénétiquement.

             Bernard Pavot tire une longue bouffée sur sa pipe et d’un ton éminemment cordial, il commence à titiller son invité :

             — Quelle est pour vous l’incarnation de la modernité pornographique ?

             — The Beat Goes On.

             Ovation du public. Bernard Pavot attend patiemment le retour au calme pour poser une deuxième question : 

             — Quelle est pour vous la meilleure illustration de l’universalisme hérité de la scolastique de Saint-Thomas d’Aquin ?

             — Beat On The Brat With A Baseball Bat.

             — Vous ne mégotez pas sur vos opinions, avenir du rock ! Vous référez-vous à l’esthétique de la formule ou à son essence philosophique ?

             — A Little Beat Me A Little Beat You...

             Nouvelle ovation. Les salves se succèdent. Bernard Pavot en profite pour vider sa pipe dans le cendrier, toc toc toc, et la bourrer de nouveau. Il sait qu’il a le temps.

             Le calme revenu, il reprend :

             — Imaginez que vous décidassiez d’écrire un manifeste politique à vocation révolutionnaire. Quel titre choisiriez-vous ?

             — Sex Beat !

             — Et quel homme serait selon vous le plus apte à recevoir l’investiture suprême lors de nos prochaines élections ?

             — Beat-Man !

     

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             L’avenir du rock n’a aucune hésitation. Et quand tu vois Beat-Man sur scène, t’as toi aussi aucune hésitation. Beat-Man c’est le roi du rodéo, the king of trash, le no-way back man, la pompe humaine, le trash-boom hue de fouette cocher, l’heartbeat-man organique, le jiver intergalactique, le chef des indiens, l’abbé de la Croix Jugulante, le mercyless pas en laisse, le pilonneur des Lilas, le Bibi Fricoteur, Mandrake le Magichien, le grand crack qui croque, le bonheur des damnés, l’empêcheur de tourner en rond, le beurre en broche, la main d’Orlac, un Nietzsche sans moustache, un

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    corseur d’affaires, un écraseur de champignon, le maître à pulser, le singulier du pluriel, l’hurleur d’Hurlevent, le meilleur ami de la mort, le dernier des Mohicans, l’enfileur de perles, l’ami des bêtes que nous sommes, le Tarzan des Jeunes, la boule de feu follet, le bigorneur de Big Horn, Beat-Man est complètement universel, complètement dans ton oreille, complètement dévolu à sa tâche, il fout le feu partout, il tonne comme un dieu grec, il avale la pampa, il riff-raffe comme un démon, il dévore le rock tout cru, Beat-Man c’est le p’tit Quinquin punk, l’œuf du serpent, Beat-Man c’est Saturne, le grand méchant loup, le lutin trash, le couteau suisse du rock, l’homme d’un monde, le meilleur des révérends, le plus puissant seigneur des annales, le plus évolué des Cingloïdes, le plus barré des sidérateurs, Beat-Man c’est encore l’absolue nécessité,

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    l’insoutenable légitimité de l’être, l’innommable objet de ton désir, en une heure, il va réussir son coup le plus fumant : réinventer le trash-punk blues, aidé en cela par une petite superstar nommée Milan Slick. Ils sont capables tous les deux de recréer le big bang originel. Ils reprennent tout à zéro et réinventent la vie. Voilà pourquoi Beat-Man est un artiste tellement vital. Chaque fois que tu le revois sur scène, t’es émerveillé. 

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    Signé : Cazengler, con comme une bite, man !

    Reverend Beat-Man & Milan Slick. Le Fury Défendu. Rouen (76) 20 avril 2026

      

     

    Wizards & True Stars

     - Lucinda la lucide

     (Part One)

     

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             Dans son chapô pour le Mojo Interview, Ady Fyfe présente l’alt-country queen Lucinda Williams comme «une héritière de poets, preachers and Southern radicals, country-folk prodigy, songwriters’ songwriter, stroke survivor.» 72 balais, la mémère !

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             Elle se souvient d’avoir été très jeune influencée par le «Colours» de Donovan. On apprend aussi que son père était un fan d’Hank Williams et qu’il l’avait rencontré. Son père fréquentait aussi quelques écrivains, et pas des moindres : Flannery O’Connor et Charles Bukowski. Pour le reste, rien. Que dalle. Pas de substance. Tu peux relire l’interview une deuxième fois, tu ne ramèneras rien de plus. T’as des gens qui n’ont rien à dire d’intéressant. En ce qui concerne Lucinda, tout est dans les disks. 

             Depuis 2020, elle enregistre des Tributes : c’est la série Lu’s Jukebox qui compte maintenant sept volumes, et pas des moindres, comme on va le voir.

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             Évoquons pour commencer le moins sexy des sept, le vol 4, Funny How Times Slips Away - A Night Of 60’s Country Classics. Bon, elle est parfaite dans son rôle d’alt-country queen, d’heavy country chick, mais si la country c’est patacam/patacam, alors t’es mal barré. T’en as rien à cirer de Buck Owens et de Loretta Lynn. Sa voix sauve ‘Lucinda la country chick’ sur «Night Life», elle scintille dans son round midnite. Elle tape l’«I Want To Go With You» d’Hank Cochran en mode languide, et on tombe forcément en pâmoison devant le fantastique «Gentle On My Mind» de John Harford que popularisa Glen Campbell. C’est pas loin de ce que faisait Fred Neil. Lucinda y injecte toute sa niaque extraordinaire, et tu dis bravo ! Puis elle tape une brillante cover du classique rockab d’Hank Snow, «I’m Movin’ On», jadis porté aux nues par l’irréprochable Johnny Horton. Fabuleux shake de shook ! Dommage que tout le Tribute ne soit pas de ce niveau. Lucinda Williams est capable de pondre des bombes atomiques. Cot cot !  

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             C’est avec Lucinda Williams Sings The Beatles From Abbey Road qu’elle ouvre en grand les portes du paradis. Dès «Don’t Let Me Down», elle jette toute sa niaque dans la Beatlemania. T’en prends plein la barbe. C’est fabuleux de musicalité, les mecs derrière jouent à la vie à la mort de la Beatlemania. Lu remonte aux sources avec «Can’t Buy Me Love», elle tape au cœur du mythe à coups de diamond ring et ça monte encore d’un sacré cran avec «Rain», elle le prend à coups de larynx américain et ça explose le mythe. Mais c’est quand elle tape dans le White Album qu’elle dépasse toutes les bornes de la grandeur immémoriale, d’abord avec «While My Guitar Gently Weeps», elle lui rentre dedans de plein fouet, elle te le traîne dans sa boue divine d’I don’t know whyyyyy/ Nobody told you, le mec qui fait l’Harrison s’appelle Doug Pettibone et elle revient au divin muddy d’I don’t know how. C’est l’un des moments les plus heureux de ta vie. La Beatlemania recoule de plus belle dans tes veines. Elle tape encore dans le While Album avec «Yer Blues», elle s’y jette à corps perdu, elle refait le wanna die de John Lennon et tu te prosternes jusqu’à terre devant ce prodige. Troisième cut du White Album : «I’m So Tired». Elle replonge dans la mystique de John Lennon et le fait avec toute la ramasse dont elle est capable. T’as deux voix qui te parlent aujourd’hui : celle de Lucinda Williams et celle de Chrissie Hynde, parce qu’elles sont l’essence de la féminité rock’n’roll. Lu revient au Roi George avec «Something». Elle l’épouse de toutes ses forces. Puis elle passe à l’imbattable «With A Little Help From My Friends», imbattable mais  trop cousu, car détruit par le génie interprétatif de Joe Cocker. Elle n’aurait pas dû s’y aventurer, elle le tape pourtant bien heavy avec des grosses guitares, et c’est finalement démoli à coups de poux. Elle finit avec McCartney et «The Long & Winding Road». C’est pas le même son, elle est plus lisse au chant, mais elle rend hommage. Quel fantastique album ! T’es frappé par l’aplomb de cette vétérante de toutes les guerres. Elle semble dominer la Beatlemania, elle pulse son raw avec une grandiloquence purement américaine, et ça fonctionne. Elle ramène une vieille vigueur dans la Beatlemania et lui redonne du rose aux joues.

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             Avec Have Yourself A Rockin Little Christmas, Lu fait un Tribute à Christmas. Comme dans ses autres Tributes, elle trie sur le volet et t’es vite frappé par la qualité des Christmas songs. Elle tape son «Blue Christmas Lights» en mode heavy Magic Band. Mais c’est avec l’«If We Make It Through December» de Merle Hagard qu’elle rafle les suffrages, c’est un heavy gloom de délice, elle le descend merveilleusement, elle caresse son vieux Merle. Avec «I’ve Got My Love To Keep Me Warm», elle va chercher le vieux Dean Martin. Elle tape dans le swing de l’American Songbook. Elle passe au funk de Sir Mack Rice avec «Santa Claus Wants Some Lovin’», soutenue par les poux terrific de Stuart Mathis. C’est un hit d’Albert King, alors Mathis fait l’Albert King. Lu a donc le son et les poux. Elle bouffe tout crus le «Please Come Home For Christmas» puis le «Little Red Rooster», et elle explose à la suite toutes les expectitudes avec une cover du «Merry Christmas (I Don’t Want To Fight Tonight)» des Ramones. Lu est dessus, elle fait du big biz de yeah yeah yeah, t’as toute la Ramona intacte avec l’implacabilité des choses.

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             T’atteins des sommets avec You Are Cordially Invited - A Tribute To The Rolling Stones. Bien sûr, elle choisit pas mal de mauvais cuts des Stones («No Expectations», «Play With Fire», «Times Wait For No One»), mais quand elle tape sa version de «Street Fighting Man», elle y va au everywhere ! Elle est marrante. Son fighting in the street boy est plus américain et Steve Mackey fait bien les retours de manivelle. Ils tapent «The Last Time» en mode jumpy, mais c’est pas assez électrique. Première incartade. Steve Mackey claque un bassmatic demented sur «Get Off Of My Cloud» et c’est avec «Paint It Black» que ça monte vraiment en température. Quel harsh de Stonesy ! Elle n’a jamais été aussi Stoned qu’avec ce See a red door and I want to plaint it black. Et derrière, le Mackey fait un festival. Cette version relève du pur génie interprétatif. Elle enfonce Marianne Faithfull. C’est Lu la Stoned chick ! Elle plonge plus loin dans «Dead Flowers» avec délectation. Elle fond sa voix dans ce classique flamboyant. Elle en fait de l’heavy country rock et fracasse bien son queen of the underground. On entend bien Stuart Mathis sur «You Gotta Move», il riffe sec dans le groove. Elle tape plus loin le «Sway» qu’elle fait aussi en duo avec Chrissie Hynde sur Duets Special. Elle prend le «Doo Doo Doo Doo (Heartbreaker)» de haut et se jette toute entière dans la Stonsey. Le coup de génie de l’album est sa cover d’«(I Can’t Get No) Satisfaction». C’est amené à la fuzz et à la basse pouet-pouet et elle attaque au can’t get no. Ils tapent ça au tatapoum des enfers et Lu vibre de tout son vieux corps. C’est magnifique de When I watch my TV, elle ergote au oh no no hey hey hey. Là, t’as tout. Ils se vautrent sur le «Sympathy For The Devil», trop funky, et elle se rattrape avec «You Can’t Always Get What You Want», elle développe toute l’ampleur avec des grattes américaines, elle le monte, bien sûr, mais sans le gospel choir de la version originale. Il faut dire que le bassman Steve Mackey dévore tous les cuts les uns après les autres. Il percute bien la Stonesy, mieux que ne le fit Bill Wyman en son temps.

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             Elle tape dans le dur avec Southern Soul (From Memphis To Muscle Shoals & More). Dans le dur de Barbara Lynn avec «You’ll Lose A Good Thing» - Caus’ if you should lose me/ You’ll lose a good thing - Fabuleuse cover. Dans le dur de Bobbie Gentry avec l’ineffable «Ode To Billie Joe»,   Lu prend Bobbie de haut, elle fait peut-être un peu trop autorité. Dans le dur d’Ann Peebles avec «I Can’t Stand The Rain». Lu groove ce vieux hit magique que Don Bryant composa pour Ann, sa femme. Lu le tape à la retardée. Dans le dur de Dorothy Moore avec la Beautiful Song «Misty Blue», et son fil mélodique parfait. Dans le dur de Dan Penn avec «It Tears Me Up», elle éclate le Penn au Sénégal, elle en fait un chamboule tout, elle le punche comme une black. Dans le dur de Tony Joe White avec «Rainy Night In Georgia», elle se frotte bien au cactus de Tony Joe. Puis elle se vautre avec le «Take Me To The River» d’Al Green, elle en fait de l’heavy rock blanc et c’est pas dans l’esprit du cut. Globalement, elle chante d’une voix qui fait autorité, en battant bien les syllabes. Voix unique, accents d’acier, elle casse bien les angles au chant, comme s’il lui restait peu de temps à vivre.

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             Elle rend un bel hommage à Dylan avec Bob’s Back Pages: A Night Of Bob Dylan Songs. Premier shoot dans la veine dylanesque avec «It Takes A Lot To Laugh It Takes A Train To Cry». Heavy Lu ! C’est travaillé à la dure, ça chevrote dans les brancards, elle tape ça à la pure heavyness et derrière, ça gratte des poux terribles. Elle est très américaine, elle chante à la voix pleine. Ses gratteurs s’en donnent à cœur joie. Mais pas mal de cuts passent à la trappe. C’est trop US. Elle chante «Man Of Peace» comme une sale punk. Elle est très mère-tape-dur sur ce boogie down. Elle retrouve enfin la veine mélodique avec «Not Dark Yet». «Blind Wille McTell» est pompé sur l’«House Of The Rising Sun». Lu ne fait pas les bons choix. On crève un peu d’ennui. Elle opère enfin le grand retour à l’âge d’or avec «Queen Jane Approximatively». C’est le Dylan royal, le mélodiquement pur, l’électrique définitif, et t’as un fin limier qui part en vadrouille de la touille. Et tu retrouves cette magie dylanesque imparable. Et puis t’as encore de l’heavy Dylanex avec «Idiot Wind». Elle est dessus. T’as le souffle éternel.

    Signé : Cazengler, Lucindagobert (qu’a mis sa culotte à l’envers)

    Lucinda Williams. Southern Soul (From Memphis To Muscle Shoals & More) (Vol. 2) Highway 20 Records 2021

    Lucinda Williams. Bob’s Back Pages: A Night Of Bob Dylan Songs (Vol. 3) Highway 20 Records 2021 

    Lucinda Williams. Funny How Times Slips Away. A Night Of 60’s Country Classics (Vol. 4) Highway 20 Records 2021

    Lucinda Williams. Have Yourself A Rockin Little Christmas (Vol. 5) Highway 20 Records 2021

    Lucinda Williams. You Are Cordially Invited - A Tribute To The Rolling Stones (Vol. 6) Highway 20 Records 2020

    Lucinda Williams. Sings The Beatles From Abbey Road (Vol. 7) Highway 20 Records 2024    

    Andy Fife : The Mojo Interview. Mojo # 385 - December 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - Les combines de Kombynat

             L’avenir du rock croyait être peinard. Raté ! Boule et Bill déboulent. C’est devenu systématique. Que ce soit dans le désert ou dans les montagnes du Colorado, ils vont s’arranger pour  débouler. C’est comme un jeu. Tu ne t’attends pas à les voir et pouf, ils surgissent comme des diables hors d’une boîte. L’avenir du rock ne sait plus s’il faut en rire ou en pleurer. Même s’il se planque chez lui, ces deux débiles parviennent à s’introduire subrepticement.

             — Alors avenir du froc, t’es pas content de nous voir chez toi ?

             — Vous n’avez tout de même pas forcé la baie vitrée d’en bas ?

             — On s’est pas gênés, avenir du troc, on l’a estourbie au pied de biche, ta baie vitrée, ah ah ah !

             — T’as pas un coup à boire, avenir du croque ?

             Ils se dirigent vers le frigo.

             — Mate-moi ça Bill, y boit des bouteilles de Duvel, l’avenir du fric !   

             — Y les boit en juif, y nous en offrirait-y un coup, ce rat ?

             — Servez-vous, faites comme chez vous. Je redescends car j’ai du boulot.

             L’avenir du rock s’installe devant ses ordis. Cinq minutes plus tard, Boule et Bill déboulent. Chacun d’eux brandit un litre de Duvel. Ils te sifflent ça au goulot. Glou-glou-glou.

             — Qui tu fous, avenir du broc, avec tes putains d’ordis ?

             — Je tape une chronique...

             — ‘Gad’ moi ça Boule ! Y fait son intello d’mes couilles...

             — Y’se prend pour quoi, non mais t’as vu sa gueule de pimbêche ?

             — ‘Gad ! ‘Gad ! Y fait sa mijaurée ! Ahhhh la gueuuuuuule !

             — Y magouille ses petites combines...

             — Pas des combines, bande d’abrutis, des Kombynat !

     

             On peut dire que l’avenir du rock sait remettre les pendules à l’heure.

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             Quand on voit arriver les trois Kombynat sur scène, on retient son souffle. Voilà en effet trois gaillards hauts de plus de deux mètres, tous en shorts, avec des jambes longues comme des jours sans rhum. La bassman porte même un petit calbut et des jarretières en cuir sur des bas résille. Teutonic ! Et encore plus teutonic quand ils mettent leur Silver Machine en route. Ils sortent un son qui traverse le temps et l’espace, ça percute le mur du son, babooom ! Ça clashe dans les atomes, diable comme ces barbares jouent bien et comme ils jouent fort ! Ils n’ont aucune pitié ni pour les canards boiteux ni pour les tympans. Leur slogan pourrait être «Planquez vos abattis !». Ça vroome dans les brancards, ça touille dans la fournaise, ça démolit les blindages, ils sortent un magma sonique qui à certains moments rappelle la stoogerie, eh oui, c’est dire s’ils sont bons. Ça flaggerbaste à tire-larigot, pas un seul moment de répit, ils donnent leur pleine mesure qui est celle des grands power trios, le grand blond gratte

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    sa SG blanche et twistant ses rotules, et le bassman en petit calbut de cuir percute les cordes de sa Flying blanche avec un à-propos qui laisse rêveur. Que peut-on dire de plus ? Énorme concert, même si perdu dans la nuit des concerts. Qui se soucie de Kombynat Robotron aujourd’hui ? Certainement pas les Rouennais. Pas grand monde dans la cave. On a remarqué au fil du temps que plus les groupes étaient bons, moins il y avait de monde. C’est tout de même très révélateur d’un état d’esprit. Et à côté de ça, toute la daube subventionnée du 106 affiche complet. T’en perds ton latin. Pourquoi les gens ne s’intéressent pas aux bons groupes ? Inutile de perdre son temps à se poser la question. De toute façon, c’est cuit aux patates. On est dans un autre monde, le monde haïssable des fucking smartphones et des vidéos qu’on mate sur YouTube plutôt que d’aller voir les groupes en chair en os - Non mais t’as vu c’qui passe/ J’veux l’feuilleton à la place - Désolé les gars, le rock ça se passe sur scène. Ça s’est toujours passé sur scène.

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             Les Kombynat ont une discographie délirante. Prudence ! On en ramasse deux au merch, - 270°, qui date de 2021, et le p’tit dernier, AANK, qui date de l’an passé. T’auras pas l’onslaught du concert dans ton salon, mais c’est pas grave.

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             Pas de chant sur - 270°, t’as trois cuts bien hypno en A et une longue jam un peu barbante en B. Pas de problème pour les combinards de Kombynat, ça trace. La Silver Machine file tout droit à travers l’espace. Ces trois mecs adorent foncer tout droit. Encore un album qu’il va falloir revendre.

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             AANK est nettement plus convaincant. Tu retrouves la dynamique du trio sur scène dès «Staub» : la riffalama et le bassmatic dévorant. Ça voyage sacrément bien dans l’espace. Ils ont un son ultra-dynamique. «Morast» bascule dans la Mad Psychedelia. Ils n’hésitent pas à se jeter dans les abîmes. Le bassmatic reste bien teutonique. Et en B, tu verras «Ikarus» basculer dans la stoogerie. Ces trois barbares sont des spécialistes du voyage dans l’espace. Ils sont les rois de la Silver Machine. «Unbehagen» se distingue par un chant noyé d’écho, un peu lointain. Le bassmatic dévore le foie du cut. On a là un authentique power trio. Et puis voilà le fracassant «Finstermis», gratté à la cocote sévère, bien lancé au kraut de bique et mené droit en enfer.

    Signé : Cazengler, Kombynard

    Kombynat Robotron. Le Trois Pièces. Rouen (76). 22 avril 2026

    Kombynat Robotron. - 270°. Tonzonen Records 2021

    Kombynat Robotron. AANK. Fuzz Club Records 2025

    Concert Braincrushing

     

     

    Wizards & True Stars

     - Mavis serre la vis

    (Part Five)

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             Si on veut faire le tour de la famille Staples, il faut prendre le temps d’écouter l’album solo de Pops paru en 1987 et dont la pochette est ornée d’un beau sourire d’homme noir, le sien. On est désarçonné d’entrée par les machines, mais il revient à la

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    funky motion avec « This Is Real » qu’il chante heureusement au feeling pur. Il réussit à envoûter malgré les machines. Les choses sérieuses se passent en B avec un retour au blues intitulé « Trying Times ». Pops reste attaché à ses racines. Il joue le blues tradi à l’ancienne. Autre merveille stupéfiante : « Southern Style » digne de tous les grands classiques enregistrés à Muscle Shoals. Il chante à la glotte douce, ah il faut entendre cette voix couler sur le beat comme du miel. Pops envoûta autant que Tony Joe White.

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             On trouve un autre album de Pops dans le commerce, Peace To The Neighborhood qui vaut largement le détour. Bonnie Raitt produit l’excellent « World In Motion ». Willie Mitchell produit aussi quelques cuts dont l’inestimable « Love Is A Precious Thing ». Pops descend au long de l’heavy groove avec sa voix à l’agonie. C’est d’une qualité extraordinaire. Willie Mitchell produit aussi « America », mais cette fois, c’est un peu trop orchestré, même un peu trop puissant et trop cuivré pour un homme aussi sensible. Ry Cooder produit l’excellent « Down In Mississippi (Where I Come From) ». On replonge au plus profond de la vieille mythologie. Pops nous fait l’amitié de jouer un vieux coup de blues primitif à la sauce gospel. On retombe aussi sur son vieux classique de gospel batch, « This May Be The last Time ». Pops lance : I say this may ! et les filles lui répondent. Quelle dynamique ! Il revient inlassablement à son vieux fonds de commerce avec « Pray On My Child ». Pops reste bel et bien le maître de l’église suspendue, celle qui swingue au vent divin, et ça swingue tant qu’il finit par se déchaîner. Pour la première fois de sa vie, il devient complètement dingue. Il termine en revenant au bord du fleuve avec Ry Cooder et « I Shall Not Be Moved ». On saluera la mémoire de Pops jusqu’à la fin des temps.

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             Et puis, en mourant, Pops tendit une cassette à Mavis et lui dit, dans un dernier râle, « Don’t lose this ! » C’est le titre de l’album de Pops Staples qui vient de paraître. Et dans un merveilleux petit texte de présentation, Mavis dit : « Here are the songs of my hero, Pops Staples. ». Apparemment, c’est reconstitué en studio avec l’équipe habituelle. Pops attaque avec « Somebody Was Watching », un vieux gospel enraciné dans le blues. On trouve sur ce disque un mélange capiteux de blues et de gospel. « No News Is Good News » est un cut embarqué au beat tribal, c’est cousu mais bon. Pops nous softe ça à coups d’accords douceâtres et de yeahs suggestifs. Yvonne et Cleotha sont là. On entend Mavis chanter sur « Love Of My Life ». Cet album posthume de Pops est en fait un album de Mavis. Car elle est partout. On la retrouve avec ses sœurs sur « Friendship », en compagnie de Tweedy. Pops chante avec l’énergie d’un moribond, eeehhhh, il se reprend de justesse, juste avant de mettre un pied dans la tombe. Mavis le rattrape à temps. Pops attaque « Nobody’s Fault But Mine » tout seul à la gratte. Ouf, il peut respirer un peu. Il joue ça à la primitive avec de l’électricité dans l’écho. Puis il susurre « The Lady’s Letter », un vieux groove de blues. Les filles le reprennent et on renoue avec la magie des Staple Singers. Il faut entendre le vieux Pops descendre ses syllabes ! Et les filles sont toujours aussi explosives. Sur « Better Home », Mavis accompagne son père. C’est absolument magnifique, et Pops balance ses arpèges en réverb. Ils tapent ensuite leur vieux « Will The Circle Be Unbroken » et toute la famille se réunit pour pulser les chœurs magiques. Ils terminent avec une reprise de Dylan, « Gotta Serve Somebody ».

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             Vient de paraître un docu magique signé Jessica Edwards : Mavis ! C’est incroyable comme cette femme de 75 ans peut être pleine de vie - I’m seventy-five, I don’t really feel old - Yvonne est encore en vie. Elles ne sont plus que deux. Les autres Staples Singers ont disparu. Mavis raconte le Chicago de son enfance, ils habitaient tous dans la même rue, Sam Cooke, James Butler, Johnnie Taylor, au temps ou Chicago était la capitale du gospel. On voit bien sûr de copieux extraits des Staples en noir et blanc. Mavis ado chantait déjà d’une voix grave - For years we were playing gospel, but Pops was playing the blues on his guitar - On voit Sharon Jones et Al Bell témoigner. Joli choix de témoins ! Mavis rappelle qu’elle est the living witness du combat pour l’émancipation, avec toutes ces chansons pour la liberté. « Why Am I Treadted So Bad » était la chanson favorite du bon Doctor King. Sur scène, Mavis est toujours aussi explosive - Made up my mind and I want to arise ! I won’t turn around ! I just refuse to turn around ! All the way until Doctor King’s dream has been realized - Elle veut que le fameux rêve de Martin Luther King devienne réalité et elle continue de se battre pour ça. Wow ! Quelle passionaria ! Et elle ajoute : Pops was a visionary artist ! Effectivement, c’est lui qui repère l’engagement de Dylan - Listen to what that kid sings - Mavis raconte ensuite l’explosion des Staples avec leur troisième album sur Stax, Respect Yourself. On les voit chanter à Wattstax et dans The Last Waltz, avec Robbie Robertson. Elle parle aussi de sa carrière solo, mais sans insister de trop : Steve Cropper puis Prince font leur apparition. Les moments les plus remuants de ce docu sont ceux où elle parle de Pops. Elle se met à chialer, en écoutant l’album posthume. Et comme Gandhi, elle n’a qu’un seul message : Just bring love and music to the people.

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             Et puisqu’on parle du loup, il faut voir et revoir Wattstax, l’un des plus beaux docus consacrés à la Soul. Ce festival légendaire fut organisé par Al Bell dans un stade de Los Angeles en 1972. On ne voit pas un seul blanc dans les gradins. 100 000 blackos font leur Woodstock ! On assiste à un prêche spectaculaire de Jesse Jackson - I AM somebody ! I may be poor but I AM somebody ! I’m black, beautiful, proud ! I must be respected ! - Fantastique ! Toute l’énergie des combats pour les droits civiques est de retour. On voit à la suite l’extrait d’un prêche du Doctor King ! On l’a oublié, mais à l’époque, ces blackos militaient pour un truc de base : le respect de leur dignité - My eyes have seen the glory of the coming of the Lord ! - Et paf, on tombe directement sur les Staples. Les voilà sur scène pour « Respect Yourself ». Pops porte du blanc, comme Dieu, et il prend le premier couplet. Mavis prend le deuxième. Wow, pas de grooveuse plus fabuleuse que Mavis, il faut la voir s’adresser aux 100 000 blackos avec tout le chien de sa chienne. Le gros défaut de ce docu est qu’aucune chanson n’est complète. Les cuts sont comme qui dirait castrés. On voit des sets absolument dévastateurs, comme ceux des Bar-Keys et d’Albert King, tous odieusement tronqués. Little Milton est filmé hors scène, avec ses diamants, et Johnnie Taylor allume le stade en faisant son James Brown. Et paf, voilà l’entertainer number one, the real king of Memphis, Rufus Thomas, en bermuda rose et en bottes blanches. Soul man exceptionnel, il fait danser le stade. Les blackos descendent sur la pelouse et Rufus leur demande de regagner les gradins, car il ne faut pas abîmer la pelouse des blancs. Funky Chicken on the field ! C’est Isaac Hayes qui boucle cet énorme événement avec une version faramineuse de « Shaft ». Il arrive couvert de chaînes, comme le fut son ancêtre au fond d’une soute, mais ses chaînes sont en or. Fuck the slavery !

    Signé : Cazengler, Mavicelard

    Pops Staples. ST. A&M Records 1987

    Pops Staples. Peace To The neighborhood. Point Blank 1992

    Pops Staples. Don’t Lose This. Anti- 2015

    Mavis ! Jessica Edwards. DVD 2015

    Wattstax. DVD 2001

     

    *

             Je monte dans la teuf-teuf, la portière refermée quelques gouttelettes maigrelettes s’écrasent sur le pare-brise, si c’est tout ce que le grand architecte a fabriqué pour m’empêcher de voir Jake Calypso And His Red Hot, il  se met le doigt dans l’œil dans l’œil jusqu’à la clavicule. La Teuf-Teuf démarre en trombe et laisse l’orage loin derrière. C’est au retour que le grand manitou a décidé de me faire payer ma désobéissance. La nuit a perdu sa noirceur, le ciel est orange, zébré d’éclairs, le tonnerre gronde, à mi-parcours la route se transforme en rivière, la teuf-teuf et moi rigolons de toutes nos forces. Si c’est avec ce déluge que le despote de l’univers compte nous punir, il a tort. Nous avons déjà vu pire. Tiens, pas plus tard que trois quart d’heures, le concert de Jake Calypso And His Red Hot !

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             C’était l’affluence des grands soirs pour le concert. J’ai eu du mal à me frayer un chemin jusqu’à la scène juste pour vérifier si tout était en place. Soulagé, j’entrevis la batterie de Thierry Sellier. Facile à reconnaître, toujours aussi minimale : caisse claire, grosse caisse, une cymbale, un charleston. C’est tout, même pas une cowbelll. Remarquez qu’elle ne lui aurait en rien été utile puisqu’il n’emmène jamais une vache avec lui. Cessons de plaisanter, l’heure est grave, le concert commence.

    TROYES / 01 – 05 – 2025

    3B

    JAKE CALYPSO AND HIS RED HOT

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    (Photo : Bruno Dufossé Szczpaniack)

             Silence ! Drapé dans sa vaste veste orange, sanglé dans sa guitare, Hervé Loison vous a l’attitude hiératique d’un empereur romain, s’apprêtant à déclencher la foudre. En quelques mots il présente le programme de la soirée, trois sets de quarante minutes. Il précise, nous aurons Jake Calypso, mais aussi les Hot Chikens, les Corals, les Nut Jumpers… une  triomphale titulalure aussi longue que celle d’un maître de Rome. 

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             Down Town to Memphis ! En quelques secondes nous voici propulsés ailleurs. Lunettes rectangulaires, contebrasse brune à la caisse aussi étroite qu’un cercueil, heureusement que l’accentué creux des hanches ajoute une note féminine à cette forme sépulchrale, Ben B Driver ne se met guère en avant. Ne joue pas au slappeur fou, reste droit, immobile, mais ses mains parlent pour lui. Jamais vous n’entendrez une moiteur aussi moelleuse, aussi flexible, aussi ouatée que ses caresses cordiques prodiguent. Un son velouté, satiné, soyeux, une coulée d’eau limpide dans le feu ardent de ce quatuor diabolique. Une touche féline, pas de bruit, une souplesse insensée, un fauve à  pas feutrés, une morsure qui ne cause aucun mal et pourtant une mort sûre. Attention c’est une formation. Au sens strict du mot. Quatre éléments mais un ensemble dont aucune pièce n’est dissociable. La contrebasse de Ben, c’est le ciment qui réunit et retient l’apport des trois autres. Sans cette liance continuelle, les apports de ses trois compagnons ne seraient que les membra disjecta d’une recherche fondatrice, celle de retrouver la cohérence originelle et mythificatrice du rock’n’roll au premiers jour de sa naissance, qui n’a jamais eu lieu.  Le projet de Jake Calypso est bien celui d’une création non ex nihilo mais surtout d’appropriation d’un style de musique que chacun se doit de retrouver tel qu’il le pense avoir été. Le Red Hot colle à son rêve. Qui transparaît dans le filigrane de cette recherche exacerbée d’une approche synthétique et novatrice.

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             Deux guitares. Hervé et Christophe Gillet. Hervé c’est l’alizé qui souffle régulièrement, qui gonfle continument dans les voiles et drosse le navire droit devant vers le naufrage. Mais cela ne suffit pas. Rien de plus ennuyant que la monotonie. Une traversée sans tempête, équivaut à une rose sans parfum. Sont tous les deux aux aguets, Gillet toujours sur le qui-vive, prêt à intervenir, l’est déjà auprès de Loison dès que celui-ci a besoin d’une tempête. De sa guitare gicle alors une tonitruance redondante, le voilier se transforme en frégate de combat, dans la salle c’est le délire, un pas en arrière et Christophe conduit maintenant d’une main experte un aircraft qui vole au-

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    dessus des eaux, Loison accélère son grattage jusqu’à ce qu’une corde casse, elle crisse et crie quand il la tire à la manière d’un oiseau auquel vous arrachez une aile, la salle exulte et rit. Les rockers, serions-nous des gens cruels.

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             N’oublions pas Thierry Sellier. L’est tout fond, derrière le rideau des trois autres. Parfois il cale son jeu sur celui de Ben, souvent il explose, il monte au créneau, bim, bam, boum, n’en jetez plus, il pulvérise le tempo, il frappe dur, une poigne de fer, toujours en mesure, toujours en démesure. Il joue au lait qui déborde sur le feu, à la grenade de désencerclement qui vous éclate dans les oreilles. C’est alors qu’il sourit de

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    Duduche + Thierry

    cette mine goguenarde de garnement qui vous a bien eus. L’air de rien, il pousse les autres dans le dos, ne les prend pas au dépourvu car ils donnent l’impression d’aimer ce genre de traitement.

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    Duduche + Hervé

             Evidemment c’est du rockabilly. Qu’est-ce que le rockabilly, une musique qui accélère sans trêve pour aussitôt freiner tout aussi rapidement. Un ballon de baudruche qui enfle énormément et qui disparaît sans préavis. L’est crevé. Mais encore en vie. Ressuscite aussitôt, gonflé à bloc, dégonflé à mort. Tout en haut. Tout en bas. Par-dessus. En-dessous. La cime et puis l’abîme. Sans cesse renouvelés.  Mais que serait le rockabilly sans le chanteur. Pas grand-chose.

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             C’est là qu’intervient Hervé Loison. Il chante. Mais à sa manière. L’a tout, le rythme et les intonations. Ces dernières les plus importantes. Mais il rajoute sa manière à lui. Unique. Il connaît les paroles. Il rajoute les onomatopées. Pas n’importe lesquelles. Les siennes. Au bout d’un moment il balance les lyrics et il émet son propre vocal. Qui n’appartient qu’à lui. Il a trouvé les syllabes primordiales, celles qu’il répète, des espèces de mantras magiques, qui viennent de loin, de son expérience personnelle, peut-être lointainement inspirées des hollers personnels que poussaient les esclaves noirs dans les champs de coton, un cri d’affirmation de soi, de contact et de ralliement des autres. Il compose, il écrit ses propres morceaux, en partie son premier round, il reprend les morceaux des autres, Elvis, Edie, Gene, Vince, en partie le deuxième round. Mais quelque chose d’incoercible se met en place, une force qui

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    l’étreint, l’amuse et le met en joie. Une espèce de folie douce, de possession, communicatives, bientôt la salle entière l’imite et chante avec lui, il a sorti son harmonica, mais le troisième set déraille complètement, l’on ira plus avant que le blues, nous voici partis en une espèce de bacchanale gospellique inimitable, un gumbo exotique, une invention loisonique, perché sur une chaise, tombé à terre, il nous entraîne en une sarabande phonique extravagante, tout y passe, des fragments rockab, des descentes bluezy, jusqu’à Douce France de mon Enfance, retour au pays natal de l’origine, marmonnements indistincts, What’d I say, vieux negro-spirituals, … dix fois il voudra arrêter, il ne veut pas, il ne peut pas, ce n’est pas nos objurgations, nos cris de désespoir, qui le ramènent sur le devant de la scène, l’est en proie à une transe quasi-extatique, il ne veut pas s’arrêter, il ne peut pas, ces moments privilégiés de communion sont si rares, si beaux que chaque seconde de plus arrachée au néant de l’existence est comme une éternité accomplie…

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    Jake Calypso and His Red Hot. Vraiment très chauds ! Au-delà des limites traditionnelles !

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    Merci à Béatrice la patronne pour cette soirée exceptionnelle.

    Damie Chad.

     ( Photos : Duduche et Christophe Banjac)

    *

    Inutile de le cacher j’aime les choses bizzaroïdes. Mais cette fois-ci, le   groupe me paraît doublement étrange. Premièrement parce qu’il est étrange, deuxièmement parce qu’il est illogique. Sursum corda, parce qu’ils font référence à un de mes groupes préférés.

    PROOF OF CONCEPT

    UNCLE GOOBER

    (Bandcamp / Février 2026)

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    Je reconnais qu’ils n’ont pas fait beaucoup d’efforts pour la pochette. Précisons qu’ils présentent ce premier opus comme une démo. Si par hasard ils reprennent leur projet, nous espérons qu’ils éviteront d’étaler leurs grosses lettres rondes sur un support moins conventionnel que ces ramages de tapisserie qui recouvraient les murs des salles à manger de nos grands-mères dans les années soixante-dix… Même s’il est vrai que tous les goûts se valent, personne ne vous interdit d’améliorer votre sens esthétique. 

     Heureusement pour eux  que le titre de l’album m’a séduit, un soupçon d’aristotélisme ne nuit jamais, cela vous pose et vous confère un peu de sagesse, certes imméritée, mais nécessaire pour accroître votre ascendant sur vos amis. Le titre de l’album est un contrepoids idéal, nous ne connaissons pas cet Oncle Goober, nous hésitons entre le savant loufoque, néanmoins astucieux, et l’imbécile de service prêt à gober les pires inepties… Le mot goober désigne dans la moitié Sud des Etats-Unis une personne naïve dont le cerveau équivaut à une cacahuète.

    Le groupe s’est formé en 2025. Proviennent du Colorado. Exactement de Colorado Springs, deuxième ville de l’état après Denver. Quelle raison obscure me pousse à chroniquer de temps en temps des formations issues de cet état… Sont deux : Drew Smith : basse / Layne G Willinghan : guitares, vocal, synthétiseur.

     

    Thomas the Doubter : Thomas le Sceptique ! on se croirait en train de lire Vies, Doctrines et Sentences des Philosophes Illustres de Diogène Laerce ! Ne connaissent pas la subtilité, ni celle de la musique, ni celle de la pensée. Contrairement à ce que cette première assertion pourrait laisser entendre, ce n’est pas du tout mauvais. Ne sont que deux mais savent se servir de leurs instruments, la batterie est faite pour taper et tapoter alors elle tripote et percute le son sans se cacher, la guitare ronronne et gémit comme une chatte en chaleur qui longuement appelle le mâle, quant à la basse elle fait tout pour ne pas se faire oublier. Font si bien leur boulot qu’ils économisent sur le vocal, pas trop au début, pas trop au milieu, pas trop à la fin. Par contre vous l’entendez, dès que Lyne ouvre sa boîte à résonnance, vous êtes servi. Descartes a dit : je doute donc je pense, je pense donc que je suis. Des quatre moments du raisonnement ils ne se préoccupent que du dernier : ils existent cela leur suffit. Tout ce qui précède est superfétatoire. Vous ne comprenez pas, ils vous ont mis une vidéo, paysages printaniers ou enneigés, deux chiens courent tout leur soul, ils galopent, se poursuivent, s’amusent, les maîtres ne sont jamais loin mais, fi des personnages pensants, vous jetterez votre dévolu sur les animaux folâtres. Pour les paroles, ils adoptent un ton plus sérieux, vous racontent en huit lignes que l’univers vous a donné la vie, qu’il n’y a pas à douter de cela ni à se perdre dans sa tête. Touchez le réel de vos mains et le doute s’évanouira. Pour résumer d’incurables optimistes. Entre nous soit dit sont plutôt sur un trip épicurien que sceptique. Slow travel : vagues de basse, c’est bien la mer que vous entendez, la batterie tapote sur le pot à confiture qui contient votre cervelle, oui cette mer c’est un symbole des éternités que vous avez déjà vécues, refaites le voyage depuis le début, tout est déjà dans votre tête, connectez-vous avec ce que vous avez déjà été, le voyage est beaucoup plus long que lent, le vocal vous interpelle, vous êtes des Dieux puisque l’éternité est enfermée en vous, il ne baragouine pas des mantras incompréhensibles il proclame haut et fort la seule vérité, vous n’êtes constitué que de poussières d’étoiles, vous êtes tout ce qui est, ne craignez pas de mourir, le cycle recommencera à votre naissance,  mais n’oubliez pas qu’un jour l’Humanité aura disparu, pressez-vous de vivre. Si l’esprit est immortel l’homme est mortel. Questions instrus c’est peu les montagnes russes, ils ne vous font pas de cadeau, plus haut vous volerez, plus dure sera la chute. Z’appuient fort là où ça fait mal, sur la fin ils donnent toute la gomme. Normal, sont en train de nous décrire la fin du monde. Le pire moment de l’ouroboros. De l’épicurisme translation vers le stoïcisme. Grass Amalgarmation : semonces battériales, mouvances de basses, splendeurs riffiques, pas de paroles, ce n’est pas qu’après l’apocalypse précédente il n’y ait plus rien à dire, c’est que les choses essentielles se passent dans le silence, tout ce qui a été détruit se mélange, le monde se reconstruit, le cercle recommence, l’ouroboros ne se mord plus la queue il renaît de lui-même, un nouveau cycle commence, la guitare vous perce les oreilles, il faut vous réveiller vous renaissez à la vie, victoire ! Le morceau est parti sur sa lancée, il a atteint l’équilibre de son élan. The awareness of Eternity (Psychedelic Sper Ape) : bulles de sons, plus de chant, juste une voix qui parle. Dernier stade. Nous quittons l’Eternel Retour des choses et des individus pour accéder à ce qu’il faut bien nommer, le stade supérieur ; nous ont bien eus, se sont moqués de nous, se sont présentés comme des sceptiques, et nous voici en plein mysticisme, pour un peu on confondrait l’effulgence du vocal avec le ‘’aum’’ thibétain, nous ne sommes plus des dieux, nous sommes la dernière couronne, celle des élus, nous sommes devenus la conscience de l’éternité, en quelque sorte la preuve que Dieu existe. Plus rien à ajouter. Silence. Les instrus y vont mollo, la voix nous parle, Dieu ne me cherche plus, il m’a trouvé, le synthé émet des bruits bizarres comme s’il voulait nous distraire de la parole divine, la guitare survient en courant, la batterie tape tant qu’elle peut. Le son s’envole comme une fusée interplanétaire, un peu comme les passagers du Titanic qui chantaient plus près de toi mon Dieu pour oublier le pétrin dans lequel ils étaient… Au fait Uncle Gobber, ne serait-ce pas Dieu lui-même ? Mississippi Queen : donc la reprise de Mountain, une version lente, au vocal qui joue au grand écho de la montagne. Ce n’est pas mal du tout. Mais que veulent-ils nous signifier : Qu’au lieu de se lancer dans les chaînes abruptes et décevantes de la pensée, qu’au lieu de tourner en rond dans sa tête, qu’au lieu de se branler au sperme de l’intelligence, qu’au lieu de traquer la preuve du concept suprême, ne vaudrait-il pas mieux s’écouter un bon petit rock’n’roll de derrière les fagots...

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             Notre Uncle Gobber à l’air si bébête ne serait-il pas plus malin qu’il ne le paraîtrait… Ne se moquerait-il pas de Dieu, et peut-être même de nous ! Ce qui est foutrement rock’n’roll !

    Damie Chad.

     

    *

    Viennent de sortir en cette fin d’avril 2026 un deuxième album  douze années après le premier. Par pur esprit de contradiction, ou par amour des origines, pourquoi serions-nous certains de nos motivations, nous nous contenterons de chroniquer leurs deux premiers singles parus en 2013. Tous deux font d’ailleurs partie de leur premier album Allombon en 2014. Z’ont aussi fait paraître en 2007 un mini-album : Hollandia.

    THE MECHANICAL EARDRUM

    DORIAN PIMPERNEL

    (Mars 2013 / Tona Serena Records)

             Ne nous trompons pas, Dorian Pimpernel est bien le nom du groupe. En quelque sorte l’avatar de ses cinq membres à savoir :  Jérémie Orsel : vocals, guitars / Johan Girard: keyboards (rhodes, wurlitzer piano, vox continental, rocksichord), analogue, wavetable and frequency modulation synthesisers, variophon, persephone, bass guitar, occasional vocals / Laurent Talon : bass guitar. / Benjamin Esdraffo : keyboards / Hadrien Grange : drums and percussion.

             La liste instrumentale est des plus éloquentes : une prédilection pour les instruments qui eurent leur heure de gloire dans les années soixante, puis les synthés nés dans les seventies peu à peu métamorphosés en joujoux électroniques… Emblématique de cette panoplie le Perséphone, à capteurs et commandes numériques qui produisent un son purement analogique, ‘’clavier’’ un peu à l’image de la Déesse immortelle intercesseure entre le monde du dessus et le monde du dessous, puisqu’il allie les techniques de maintenant à celles d’aujourd’hui.

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             La couve de John Eriksson n’a-t-elle pas voulu par l’emploi de formes géométriques simples et de mouvances concentriques reprendre cette idée de l’alliance de la rigidité technologique abstraite avec les intermittences fluctuantes des émotions humaines ?

             Qui est Dorian Pimpernel ? Automatiquement nous pensons au portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde et à Pimprenelle (et Nicolas) personnages de l’émission-culte de la TV française :  Bonne nuit les petits. Etymologiquement parlant Dorian signifie Don de dieu et Pimpernel  désigne en langue anglaise le mouron rouge dont les oiseaux sont friands. Toutefois dans certaines expressions ‘’mouron’’  signifie aussi ‘’soucis’’. Bref toujours la sensation d’une dissociation, d’une contradiction, d’une antithèse entre deux éléments, l’un chargé d’une connotation méliorative et l’autre péjorative. Faut-il en conclure que notre Dorian Pimpernel serait un être partagé, pour employer un terme baudelairien, entre deux postulations. Non pas Dieu et le Diable mais entre l’Homme et l’homme. Entre son propre macrocosme et son propre microcosme.

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    The mechanical Eardrum : un ensemble de petits bruits, font un peu penser aux sons qu’émettent bien des appareils informatiques de notre modernité, par exemple ces machines stéthoscopiques qui analysent les battements de votre corps, qui ensuite traduisent sur une feuille de papier vos palpitations plus ou moins irrégulières en petits traits séparé,  pour vous ils ne signifient pas grand-chose mais le praticien les déchiffre avec une facilité confondante  comme s’il était en train de lire une notice de machine à laver en anglais. C’est d’ailleurs le sujet même du morceau, appliqué non pas à la médecine mais à la musique. Ce qui paraît tout à fait normal pour une formation musicale de savoir lire et ‘’parler’’ la musique. La musique non pas conçue comme une succession sonore, mais comme un langage qui résonne sur notre tympan et que nous traduisons en sons, à  l’instar d’une aiguille de phonographe qui recueille dans le sillon d’un disque les éléments codés  que le tourne-disque vous restitue sous forme de musique. Ce premier morceau nous dit beaucoup sur ce groupe, des intellectuels qui ne cèdent pas en sybarites au simple plaisir de l’écoute d’une mélodie qui parle à leur âme, mais qui s’interrogent sur le phénomène de la transmission  de réception d’un langage quelconque. Des jeunes gens modernes qui ont perdu l’innocence de la sensation et qui se décriraient plutôt comme des machines d’analyse descriptive de ce qu’ils captent du monde autour d’eux. Le chant émis d’une voix creuse n’incite pas à la joie, un peu trop désincarné, presque inhumain, pour que vous puissiez en quelque sorte intimer à votre corps de jouir sans entraves.

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    Teorema : dès les premières notes vous pensez Beatles, le chant vous y incite, la fragilité sonore du background encore plus. Un peu comme si les quatre de Liverpool vous donnaient à écouter une démo concoctée chez l’un ou l’autre sur le synthétiseur rudimentaire qu’il aurait emprunté à son gamin. Beaucoup plus musical que le morceau précédent mais beaucoup plus inquiétant. L’’on penserait que selon le titre ils allaient nous pondre une analyse mathématique sur la notion de langage. S’intéressent non pas seulement au contenu d’un théorème précis mais à l’aspect formel du théorème, au fait que normalement dans un théorème toutes les parties de l’ensemble sont partie intégrante d’un tout indubitable, pensez par exemple à la façon dont fonctionne L’Ethique de Spinoza, mais Dorian Pimprenel ne tente pas de nous donner leur vision à eux du Monde. Se contente d’une partie beaucoup plus modeste de l’univers, une seule personne, et c’est tout. Fait semblant de se regarder dans un miroir et de ne pas se reconnaître. Enlevez le miroir, le gars s’interroge sur lui en s’objectivant au maximum, en se comparant à lui-même, en se subjectivant à outrance.  Terrible abîme entre soi et soi, d’autant plus terrible qu’il est exactement le même entre soi et un autre. Ne sommes-nous pas l’autre de nous-même.

             Dorian Pimpernel est plus près de la pop que du rock. Se pose tout de même une question essentielle : pourquoi y a-t-il la pop et non pas rien. Ce qui les oblige à aborder leurs morceaux d’une façon singulière. Un peu à la manière de Perséphone, les deux côtés en même temps.

    Damie Chad.

     

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             La couve n’est pas particulièrement ragoûtante, je l’admets, pas non plus un chef-d’œuvre esthétique, mais elle m’a interpellé, de prime abord ne serait-ce pas la représentation du serpent qui se mord la queue, nous voici donc reparti sur le grand-huit métaphysique, attention, n’y a pas un serpent, y en a deux ! Voilà qui demande d’y regarder à deux fois. Mon intérêt ouroborique va-t-il me faire tourner en bourrique…

    GURTHWORM

    Le groupe provient de Charlotte la plus grande ville de la Caroline du Nord. Deuxième centre bancaire des Etats-Unis, juste après New York… Pas l’aspect le plus jouissif des USA, passons… à ce jour ils n’ont sorti que deux EP’s que nous allons nous faire un plaisir d’écouter.

    Jared Nuzzo : guitar, vocal /   Greg Philbeck : guitar /  Matthew Pascale :  bass / Steve Poe : drums.

    SCOLECIPHOBIA

    (Bandcamp / Août 2023)

    Bande de scolopendres, si vous ignorez ce que signifie la scoléciphobie c’est que n’éprouvez pas une peur irraisonnée en apercevant un ver de terre se trémousser gentiment sur la pelouse de votre jardin. Au cas où vous mettriez en doute mes connaissances zoologiques, l’examen attentif de la pochette vous aidera désormais à professer une confiance absolue en mes assertions.

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    Gurth to the earth : un métal de bonne facture, ils n’ont pas trouvé la recette pour forger l’orichalque, mais ça se tient bien, pas du hard FM donc l’ensemble s’écoute sans problème, l’on ne vire jamais dans le noise qui décapsule le cerveau, ni dans le growl aux dents ainsi grinçantes que les canines d’un tigre altéré de sang, non le problème, c’est la situation décrite dans les lyrics. C’est simple, imaginez que vous reposez doucement dans votre tombe. Peut-être même attendez-vous la fin du monde, cet instant béni où la terre vous recrachera à sa surface. Avec un peu de chance vous renaîtrez à la vie une nouvelle fois. Hélas, vous oubliez un détail, tous ces vers qui ont décidé de se servir de votre corps comme d’un restaurant quatre étoiles. Ce n'est pas comme quand preniez votre mine dégoûtée numéro quatre, lorsque vous apercevez un gros ver de terre grassouillet tout gluant se prélasser sur votre gazon, c’est maintenant à l’instant de la dévoration que vous comprenez l’horreur profonde de la scoléciphobie. Jusqu’où va-t-elle se nicher ! The plunge : au cas où vous n’auriez pas saisi la situation, ce deuxième morceau vous apporte quelques éléments complémentaires, vous n’êtes même plus mort, vous êtes au stade de la charogne visqueuse, vous avez perdu votre visage, ne vous font pas cadeau au niveau sonore, doivent entasser des cadavres sur le vôtre, placés dans des cercueils de fer blanc, le vocal articule à la manière d’un boa réticulé qui enroulé autour de vous, il ouvre la gueule au-dessus de votre tête pour vous avaler vivant, devant l’horreur de la situation le groupe se calme, la basse froufroute comme si elle possédait des cordes de soie, la guitare minaude, notre cadavre n’est pas mécontent de lui, il se sent libre,  dans un solo plaintif la six-cordes compatit certes, mais les musicos ne peuvent plus se contenir, alors c’est reparti à tout berlingot, vous ne pouvez plus qu’espérer que la terre s’entrouvre sous l’effet de la poussée des plaques tectoniques afin que vous ayez une chance de vous reconstituer et de recommencer à zéro. Déjà que socialement parlant vous avez été un zéro absolu… Vous ne pourrez plus plonger plus bas… The introverti : ça dézingue bien, c’est parti pour les retrouvailles, difficile à supporter,  elle sent la charogne, relisez Baudelaire, elle est prête à tout, ce qui est dommage c’est qu’après le grand chambardement tectonique il a du mal à se réhabituer, ne rêve plus que de trouver un trou à sa taille pour ne plus être dérangé, lui qui avait peur d’être manduqué  par les vers, espèrerait donc  devenir un ver de terre, destin lamentable mais acceptable parce que musicalement c’est un régal, sont en forme, très classique le style, très old shool, mais de la niaque à revendre, peut-être qu’ils sont méchants et que sournoisement ils appuient fort pour se moquer du pauvre introverti ! Solace in the dirt : riffs grinçants, prennent leur temps pour accoucher de la morale de l’histoire, chantent lentement mais à plusieurs, la basse se fait discrète, pas besoin d’en rajouter, sont proches du blues, point trop car il ne faut point exagérer, alors ils accélèrent, pour notre plaisir, aussi pour passer le temps peut-être, le gars ne regrette rien, alors ils jettent du charbon dans la locomotive, il pleut, ça le lave un peu, l’est temps que le morceau se termine, le voyage aussi, l’est sorti d’un trou pour entrer dans un autre trou, il se sent libre, cette fois il est vraiment mort. Jusqu’à la prochaine fois.

             J’ai peur que vous n’ayez pas compris l’histoire. Moi non plus. Ne le dites pas. L’on se moquerait de moi.

    CIRCUMFERENCE

    (Bandcamp / Avril 2006)

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             C’est la couverture au double-zéro qui additionné à lui-même fait huit. Nos lombrics aux gros yeux ont un air plus sympathique que les loustics de tout-à-l’heure qui entre deux lames de verre devaient subir un examen au microscope. Pour écouter ce deuxième opus, il est sûrement préférable de penser que le précédent était à comprendre métaphoriquement. La vie humaine ne serait-elle pas aussi triste et désagréable que celle des vers de terre, voire d’un ver solitaire, qui pataugerait dans notre existence de merde au fond d’un intestin. Notre orgueil en prend un sacré coup, que pouvons-nous y faire…

    Worm moon : pas tout à fait une lune de miel, mais au moins ne sommes-nous pas seuls dans ce premier morceau. Une intro berceuse, nous sommes bien au chaud près de l’autre. Tout est bien qui finit mal. La peur nous habite, au-dehors dans la nuit et en nous le loup rôde et se réveille, que voulez-vous le désir est un loup pour l’homme, c’est peut-être pour cela que le vocal adopte un ton mélodramatique et les instrus battent le fer tant qu’il est chaud, brusquement il se transforme en couronne d’épines, en crocs sanglants qui déchirent les chairs. Bonheur animal. Du ver de terre l’on est passé au loup des steppes. Idolize : comme des coups d’épée et des martèlements de chevaux de combat, après les feux de l’amour, voici les feux de la guerre, n’est-ce pas la même chose, ne se rue-t-on sur le corps des autres… grand dévoiement : c’est le roi, c’est le prince que l’on aime, qu’on vénère, qu’on idolâtre. Le vocal comme une assomption de l’évidence, un solo de guitare noir comme la mort, cette gloire guerrière est le chemin qui mène à Dieu… Question maîtrise instrumentale, ils ont progressé, le vocal est devenu plus flexible, il a gagné en ampleur. Dying age : l’époque de gloire s’est transformée en âge sombre, la vie a suivi son cours, les Dieux sont morts et les démons s’emparent des âmes de l’homme, spirale involutive, la batterie assène les évidences, les cymbales s’affolent, le vocal scande le surgissement de la désintégration qui se rue sur nous, vous voici entraîné vers la déchéance, la mort, et la destruction.… Smoke of renewal : rien n’est perdu ! une nouvelle religion est née, emphase et très vite cavalcade heurtée, le nouvel âge vous apporte le bonheur, une manipulation de plus, vous n’avez jamais connu une telle appétence de vivre, tout vous semble beau et vous sentez monter en vous une puissance incroyable. D’ailleurs les instruments s’en donnent à cœur joie et vous emportent en une tarentelle diabolique. Une folie totalement maîtrisée. Gray beard : une camionnette qui a du mal à démarrer, pas de panique elle filoche à toute vitesse, quelle vie exaltante de blanc chevalier, on se croirait aux temps du Roi Arthur, les âmes manipulées pensent qu’elles vont transformer ce monde de taille et d’estoc en âge d’or, ça bataille dur contre toutes les injustices, chacun vit le film qu’il se fabrique, apparemment tout est magnifique, un véritable générique de fin heureuse,.. N’en disent pas plus. A nous de penser au titre de l’album, circonférence, nous avons juste fait un tour, nous sommes revenus à la case départ, nous sommes le loup qui courait dans notre tête pour fuir la peur et se jeter sur sa proie.

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             Gurthworm ne professe pas une très bonne opinion, ni de l’Humanité, ni des individus. Gurthworm ne fait pas de morale. Comprenne qui voudra. Ce deuxième album est à méditer. Sont comme ces médecins qui vous prescrivent le médoc ad hoc, mais qui ne vous donnent pas le nom de la maladie. Puisque vous êtes la maladie.

    Damie Chad.