SUITE DHÔTELLIENNE 08
1979
RETOUR
ANDRE DHÔTEL
( Le temps qu'il fait / Février 2004 )
Le texte est paru en 1979 dans Terres de Mémoires agrémentés d'interviews et de photos de Gyula Zaraud. S'intitule Retour car il débute par le retour d'André Dhôtel âgé de dix-neuf ans dans les Ardennes qu'il avait quittées avec ses parents tout-petit pour vivre à Autun. Il ne garde que de bons souvenirs de cette vie passée dans la cité bourguignonne, mais s'impose d'évidence cette simple constatation : les Ardennes sont bien le lieu. De quoi ? Il n'en souffle mot. Celui que la littérature lui permettra d'atteindre ? Les pages suivantes ne sont-elles pas consacrées à ses lectures d'enfant, d'étudiant, de jeune homme ? Le projecteur se déplace, les Ardennes sont le lieu des vacances. Baignades, pêche, marches oisives... Le voici décrivant quelques paysages pour très vite s'intéresser à d'infimes détails, une fleur, des graines de chardon qui volent, les teintes infrangibles des champignons... Puis les gens, Rimbaud, les caractères, les marginaux. Il termine sur l'évocation des demeures familiales, celle détruite par la guerre notamment. Certes l'on est dans le pays natal ( émotion, snif-snif ), quelques pierres qui jouent le rôle de la madeleine de Proust mais l'essentiel n'est pas là, juste avant ces quelques paragraphes sur ce lieu délimité par les rameaux d'un arbre, ce n'est pas à proprement parler un lieu, non juste un espace délimité par des branches. Cette idée étrange que l'espace excède le lieu, que rien n'a lieu que l'espace. Ici il n'y a pas de fille présente, ni de rencontre énamourante. Les romans et les dernières nouvelles qui suivront poseront d'une manière de plus en plus insistante la question qui dérange : est-ce que dans la rencontre amoureuse, ce n'est pas la fille qui est importante, mais le lieu, l'espace même de la rencontre. A croire que le héros dhôtellien qui se saisit à pleines mains de la proie charnelle ferait mieux de s'inquiéter de l'ombre de l'espace perdu...
André Murcie. ( 13 / 01 / 2019 )
1980
LA ROUTE INCONNUE
ANDRE DHÔTEL
( La Clef à Molette / 2015 )
Encore un Dhôtel. Un des plus beaux. Ce qui n'est pas peu dire. Un de la fin, publié en 1980. L'a donné son titre au site internet et hommagial que les acharnés de Dhôtel ont construit pour défendre, préserver et perpétuer l'œuvre de l'écrivain. Avec en sourdine cette idée que l'accès à l'univers dhôtellien s'avérait difficile pour les contemporains. Un fait parmi tant d'autres, la revue Europe forte de ses 1072 numéros n'a jamais consacré en quatre-vingt-seize ans un de ses fascicules à Dhôtel... Il est des éloignements présomptueux... Le roman a marqué les esprits lors de sa parution, une adaptation télévisée en deux épisodes fut réalisée en 1983. Des bouts en sont visibles sur You Tube. Evitez de les visionner avant d'avoir lu le livre. Vous risqueriez d'être découragés... Ce ne sont qu'images et parodies de la puissance évocatoire et mystérieuse des mots.
C'est un livre somme. Les thèmes principaux de l'imaginaire dhôtellien s'y entremêlent, l'errance, ici développée en tant qu'art de vivre, l'attirance, ce mot trouble qui exalte aussi l'ambigüe notion de retenue, l'insignifiance significative des faits et des choses, la solitude destinale de chacun à participer de son propre déclin. C'est pour cela que les héros de Dhôtel sont jeunes, des adolescents – parfois attardés – temporalités propices aux premières conscientisations entre lesquelles tout se joue. Il faut savoir saisir sa chance, l'instant décisif des sophistes, et souvent il est trop tard. Après les fils s'emmêlent, car les choses ne sont jamais simples. A tel point que parfois le héros est confronté à deux bouts de rubans mordorés et qu'il reste longtemps dans l'infinitude de l'expectative avant d'être fixé. Que les évènements défassent la pelote inextricable et qu'il s'aperçoive que la ficelle du romancier était cousue de fil blanc, que les deux extrémités ne sont que deux chemins d'un même cordon, procède d'une démarche hasardeuse d'abolition du hasard, seul le retour du même est à même d'apporter la preuve nécessaire. Mais dans la déréliction du réel cette opportunité coïncidenciale s'avère fabuleuse.
Les romans de Dhôtel ne finissent jamais bien, quand bien même l'on peut parler d'une pacification des contradictions. La conjonction de deux êtres ne suffit pas à contribuer à une happy end. Dhôtel ne l'évoque pas mais il semble que le futur des héros soit promis à une forte déperdition. L'incompréhension dont font preuve les parents sous-entend que la mythologie du couple hiérogamique n'est qu'un leurre mythographique grignoté par son propre oubli. Il est difficile de pallier ce phénomène, Dhôtel propose deux stratégies d'évitement. D'une discorde persistante entre les deux éléments : selon la première l'union n'est jamais totale, bat de l'aile à tout instant, mais miraculeusement les deux fragments de la porcelaine sacrée ne se désunissent jamais, au moment où tout est perdu la discorde recolle momentanément les morceaux... Dans La Route Inconnue, une autre solution est proposée, il s'agit de vivre selon l'instabilité du monde, le bateau n'affronte pas les vagues il en épouse les travers, la vie sera un refus de l'embourgeoisement mortifère, les héros font le choix de l'errance sociale.
Agathe, est une des très rares héroïnes dhôtellienne qui théorise cette manière toute borderline de vivre. L'on notera que son chevalier servant n'est pas loin de la stupidité chronique. A croire que le fait que l'une ait plus d'acuité que l'autre, et l'autre moins, participe d'une moyenne nécessaire à l'union égalitaire des deux. Agathe ne se fait guère d'illusion, elle est à tout moment à deux doigts de faillir à sa propre vision kaotique de l'existence, mais elle n'y met jamais la main et ne se laissera pas happer par les voies de la normalisation sociale. Le monde est un grand tout de fragments accolés, mais certains s'en détachent et parviennent à se vivre en tant que leur propre fragmenticité. Agathe raconte cette prise de conscience, l'a fallu un tremblement de terre pour qu'elle soit libérée de la grande coalition sociale, elle n'a que quatre ans mais elle prend la décision de ne jamais rejoindre l'agglomération mondaine, elle sera une rebelle métaphysique, une romanichelle des évènements, certes les dernières lignes du roman laissent présager une ultime trahison, mais la solitude de la grand-mère de Valentin reste le modèle ultime, l'on peut être floué par les siens, subsiste alors le refuge de la tour d'ivoire. L'infiniment petit échappe à toutes les bassesses complotistes et réunificatrices du monde. Il suffit de savoir voir. Toujours l'univers fait signe. Certains voient le signe mais ne savent pas l'interpréter. Il est des lieux et des instants du monde préservés. Dans Les Disparus, Dhôtel évoque une clairière magique dans la forêt maudite dont nul ne réchappe. L'allusion à Heidegger est patente, Dhôtel exerça la noble profession de professeur de philosophie. Il existe donc des lieux par lesquels la distorsion du continuum du temps et de l'espace, que nous vivons selon les modalités de l'Être, se manifeste. Ces endroits sont multiples, apparaissent comme des phares de disjection dans la morne continuité du réel. Beaucoup en ont fait l'expérience, mais les enfouissent en eux, et se donnent à vivre selon une paisible existence, celle que décrit Virgile dans ses Georgiques. N'en savent pas moins. D'autres plus rares, sont des sabreurs, marchent vaillamment à la rencontre de ces éclats de lumières qui font signe. Les Dieux font signe, mais n'envoient aucun message. A chacun d'inventer son courage ou son renoncement à les rejoindre. Agathe arpente ce genre de chemins. Ne mènent-ils nulle part ? Comme par hasard nous retombons sur le titre d'un roman, publié en 1947, de Dhôtel.
L'inscription de Virgile dans notre chronique n'est point incidente, l'œuvre de Dhôtel – tout comme celle d'un Henri Bosco – participe de la fin d'un monde qui ne connaît pas encore la préhension moderniste de la technique. C'est cela qui l'éloigne de nous comme nous l'avons évoqué en nos premières lignes. Moins de quarante ans après la disparition de son auteur, elle témoigne de cet éloignement, de cette coupure, de cette rupture. Elle est un sentier fabuleux qui nous permet de rejoindre l'orée de buissonnements mystérieusement inquiétants.
Le héros dhôtellien semble égaré en lui-même. Mais il est tout de chair et de sang. L'instinct, cette force intérieure qui gît en dehors de nous, le commande bien plus que l'esprit. Les analyses de Dhôtel repoussent les incertitudes psychologiques. Les agissements d'Agathe ne sont suscités ni par sa volonté, ni par les évènements. Sont arcboutés sur une propension hystérique auto-refusiale de la féminité. L'union hiérogammique est sans cesse repoussée car entrevue comme perte de la fragmencité individuelle. La formation d'un nouveau fragment inclut une participation copulative, un + un = un. Ni deux, ni trois. Inclination au clinamen. Sans quoi il ne saurait y avoir de rencontres et de mouvements imbricatifs possibles. Tout ne serait que solitude, chute individuelle et désastre perpétuel. L'être s'enfoncerait sans fin dans l'abîme. Sans doute même resterait-il immobile. Car lorsque espace et mouvement se rejoignent, l'un et l'autre s'immobilisent dans leur contemplation. Le théorétique moteur aristotélicien se conçoit ainsi. Agathe se fuit pour mieux rester elle-même.
Dhôtel pose la problématique fragmentique. Il n'use pas de théorie, tous ses romans, et l'ensemble de ses écrits, sont autant de résolutions de cas pratiques qu'il expose et dont il essaie de résoudre les équations. Une énigme essentielle : si la réalité est fragmentée, où commence et où finit un fragment. Cette question revient à plusieurs reprises tel un leitmotiv dans la première moitié du roman, l'idée que nos jeunes héros sont à un âge charnière, qu'ils sont grands sans avoir renoncé à l'ampleur de leurs rêves d'enfants, genre de reproches secrétés par la vision doxique d'une continuité du vécu, ce qui dispense de méditer les phénomènes de métamorphose divisionnelle naturelle, de la cellule primale en deux, le blanc de l'œuf qui s'exile du jaune, la jeune fille qui se doit de se renoncer, autant de temporalités chrysalidaires qui se résolvent en tant que processus psychiques de fragmentation séparatrice, ce genre de méditations vous sembleront participer d'un foisonnement émotionnel incompréhensible, procéder de raisonnements frustres et particulièrement stupides – pourquoi pensez-vous que l'amoureux transi et agréé d'Agathe ne soit pas un foudre de guerre de l'intelligence humaine - pourtant le crayon avec lequel j'écris ces lignes, débute et se termine en des points précis. Aisément vérifiables. Sur ce, je vous laisse à vos indéterminations.
André Murcie. ( 29 / 06 / 2018 )
1981
DES TROTTOIRS ET DES FLEURS
ANDRE DHÔTEL
( Folio 3989 / 2004 )
Une particularité. Publié en 1981, soit un an après La Route Inconnue de 1980. Rien à voir avec une suite quelconque, même si Dhôtel explore sans arrêt le même labyrinthe. Disons que cette fois l'histoire est racontée du côté du garçon, des garçons pour être précis. L'unicité n'est jamais unique. Souvent Dhôtel raconte deux histoires parallèles qui s'interfèrent sans jamais se croiser comme les droites mathématiques du même nom.
Certains se récrieront, tous les romans de Dhôtel content la quête d'un sujet masculin, certes, mais parfois la jeune fille est si énigmatique qu'elle vole la vedette au malheureux héros. La compréhension du mystère féminin s'avère être le thème central de l'œuvre. Ainsi sur ces trottoirs Marina se révèle être une parfaite cousine d'Agathe, mais elle ne fait que passer, elle n'est qu'un aspect de la femme, celui de la vierge farouche même si elle s'offre à qui elle veut, mais elle n'est pas la seule, Marguerite, mère faustienne et intercesseuse, Pulchérie, pouvait-on choisir un nom plus symbolique et mallarméen, son double Clarisse reléguée dans l'ombre peut-être pour faire davantage resplendir son nom, deux images qui mêlent les revirements de la reine comblée et les atermoiements de la princesse réfléchie, Irène la petite fille troublante, Clémence la sœur qui se réserve pour elle-même – elle appelle cette sérénité auto-jouissive, dieu - faute de ne pouvoir s'offrir charitablement à tous... tous les âges de la féminité réunis en un seul bouquet. Sans compter Solange déchue et Ida non retenue. Femmes fleurs qui font le trottoir. Même si c'est Léopold qui dessine sur le ciment. Le monde de Dhôtel est beaucoup moins innocent et naïf qu'il n'y paraîtrait de prime abord.
De tous les héros dhôtelliens Léopold a de fortes chances de remporter la palme de l'indécision. D'autant plus remarquable qu'il est un artiste. Qui ne croit pas en lui, qui se moque de réussir, qui ne trouve rien d'extraordinaire en ses exécutions crayonnées. Travaille peu, et rarement. Plus par désœuvrement que par envie. L'auteur lui refile une boîte de craies, peinture éphémère qui s'oublie sur un coin d'asphalte, vouée à être effacée... Et pourtant, c'est lui qui met en pratique l'adage baudelairien selon lequel la nature doit imiter l'art. Sans le faire exprès. Mais d'une manière des plus efficientes. Le soleil se plie à la représentation de Léopold. Vous avez le droit d'accuser le hasard, la coïncidence extraordinaire, mais c'est cet acte qui entraînera le double mariage des deux garçons. Il est des actes opératoires.
Nous n'y assisterons pas. Nous en sommes ravis. Le reste des évènements ressort de l'universel bavardage. Dhôtel nous en exempte. Il a raison. Il suffit d'un coin de rue pour qu'un trottoir s'arrête, et les fleurs du vécu fanent si vite !
André Murcie. ( 06 / 07 / 2018 )
1982
JE NE SUIS PAS D'ICI
ANDRE DHÔTEL
( Gallimard / 1982 )
Un des derniers Dhôtel. N'est plus un jeune homme, il a déjà atteint quatre-vingt-deux ans lorsque paraît ce roman. Encore une fois il essaie de résoudre le carré magique. Cette fois il a réuni tous ses ingrédients. Il n'en manque pas un, rassemble les pièces de son tangram intérieur. N'oublie même pas de s'inclure dans le jeu sous la forme d'un Narrateur qui rapporte l'histoire avec d'autant plus d'autorité qu'il recueille les confidences du personnage principal, et qu'il intervient dans quelques unes de ses péripéties subsidiaires. Il endosse le rôle récitatif et essentiel du chœur des tragédie grecques puisque sans lui le lecteur n'aurait jamais été confronté à son déroulement. Un écrivain n'est-il pas un démiurge qui met en scène ses propres obsessions, il les agence du mieux qu'il peut, mais il est davantage soumis à leurs logiques internes qu'il ne les maîtrise.
D'abord le lieu, un coin perdu de province. En pleine campagne ardennaise. Une vaste friche, trois maisons. La lande est importante. Un lieu à la Dhôtel, des bosses et des trous, des parcelles de végétation sauvage enchevêtrées. Difficile d'en établir le plan, un labyrinthe. Des fleurs communes ou inaccoutumées, selon la direction où portent vos regards, l'horizon se scinde et se ferme, ou tout au contraire vous êtes sous un pan de ciel illimité d'une puissance extraordinaire. Cet endroit n'est pas dépourvu d'un charme magique.
Ensuite une intrigue. Economique. Trois maisons, l'une qui tient à rentabiliser cet espace stérile, les idées ne manquent pas, du complexe touristique à l'utilisation d'engrais chimiques pour accroître les rendements. Les deux autres qui n'y tiennent point, vivotent et se contentent de peu, l'une d'elles a même beaucoup emprunté à la ferme qui rêve de modernisme.
Un peu de complexité incapacitante. Chez Dhôtel rien ne doit se résoudre au plus vite. Les protagonistes du roman sont ligotés par les liens inextricables des intérêts financiers, des amitiés comme des des inimitiés, des habitudes de voisinage qui unissent ces trois familles. C'est un peu le jeu de je te tiens tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira aura une tapette. Et tout le monde se retient.
Un héros. Ou plutôt un anti-héros. Dépourvu de volonté propre. Se laisse porter par les circonstances, le gars pas contrariant, qui se conforme aux volitions et désirs de son entourage. Gentil, terne et médiocre. Le Narrateur – il ne sera pas le seul – en arrivera à exprimer quelques doutes. Damien ne serait-il pas plus retors qu'il n'y paraîtrait ? Ne serait-il pas moins benêt qu'il en a l'air ? Sous son faux-air d'incapable, n'attend-il pas simplement le moment opportun pour saisir ou forcer la chance ? Serait-il un adepte du kairos de la sophistique grecque !
La Grèce apparaît souvent dans les romans de Dhôtel. Il a vécu quatre années à Athènes. Il fut professeur de philosophie. Damien n'est jamais allé en Grèce, mais au collège, il est resté ébloui par la photographie d'un temple grec se détachant sur l'immensité du ciel, certains fragments du monde témoigneraient-ils d'une beauté supérieure, d'une densité extraordinaire. Notre jeune élève a, en une circonstance aggravante des plus aléatoires, étudié le grec...
Mais notre anti-héros a pourtant joué aux héros une fois dans sa vie. Par la faute des frises du Parthénon et d'un poney sur une plage déserte alors qu'il se dévêtait pour un bain d'eau glacée, sans réfléchir il l'a enfourché, dans l'idée d'être comme les héros de Phidias. La soudaine monture a foncé vers la mer, et puis est revenue à toute vitesse parmi les ajoncs. Un instant, il aura été un demi-dieu et la récompense ne se sera pas faite attendre, la vision d'une jeune fille dénudée, d'une pureté artémisienne... N'exagérons pas, une jeune baigneuse nue qui s'en allait batifoler dans l'eau froide. Une image obsédante qu'il enfouira au fond de soi...
Une jeune fille idéelle c'est bien, mais trois jeunes filles en chair et en os ce n'est pas mal non plus. D'autant plus que rien ne vaut un bon mariage pour unir deux familles en bisbille, l'on vous donne notre fille, donnez-nous vos terres incultes... L'en reste donc encore deux, deux sœurs, souvent chez Dhôtel les filles marchent par deux, à croire que sa vision de la nature féminine est trop riche pour être contenue en un seul être. Dhôtel n'a pas connu la problématique du genre mais les affres de l'Une et du Multiple devaient sacrément le tarauder...
Soyons rassurés, Damien retrouvera sa naïade et les joies de l'amour absolu. Tout est bien qui finit bien. Enfin pas trop. Pour les lecteurs qui n'aiment pas pleurer à la fin des films, pas de problème, le livre s'achève sous les meilleurs auspices.
Mais il y a une seconde fin. Dhôtel l'a précautionneusement placé avant the happy end. Un leurre qui ne trompera que les esprits naïfs. Les parents soucieux du sommeil de leur progéniture ne rajoutent-ils pas au conte de Perrault l'épisode du chasseur qui s'en vient tuer le grand méchant loup à la fin du Petit Chaperon Rouge !
Si l'amour est absolu, il ne saurait perdurer sur cette terre. L'auteur a aussi pris soin de profiler un personnage de curé pour ceux qui croient que l'âme des morts monte au Ciel christologique, mais dans le livre, c'est la foudre oragique de Zeus qui enflamme et réduit en cendres le bûcher héraclésique où nos deux héros, ont trouvé refuge. L'Olympe n'est pas situé en la seule Grèce. Le héros en visite sur notre terre le confirmera : Je ne suis pas d'ici.
Nous non plus, puisque nous lisons du Dhôtel.
André Murcie. ( Mars 2019. )
LA PRINCESSE ET LA LUNE ROUGE
ANDRE DHÔTEL
( Casterman / 1982 )
Du pur Dhôtel. Tout y est. Album bellement illustré par Patrice Baffou. A croire qu'avec la parution de ce livre Dhôtel ait voulu conjurer l'oragique fatum de Je ne suis pas d'ici. Une histoire toute simple, chiffrée évidemment, celle d'un gosse qui s'ennuie à la campagne, puisqu'il ne sait pas voir la profusion inépuisable du monde qui l'entoure. Une initiation poétique pour un jeune lecteur. Encore faudrait-il qu'il sache lire, que les mots ne lui disent rien mais lui révèlent tout. Peut être faut-il être né sous une bonne étoile – le gamin s'appelle Félix – ou sous les auspices de la lune rouge. Ce qui n'est pas donné à n'importe qui.
André Murcie. ( Novembre 2019 ).
1983
LE BOIS ENCHANTE
ET AUTRES CONTES
ANDRE DHÔTEL
( Hachette / 1983 )
Un livre de contes pour enfants. Nous précisons. Tous les écrits de Dhôtel destinés à un jeune public ne sont pas taillés dans la même étoffe. Certains comme La princesse et la lune rouge s'inscrivent dans le fil naturel de l'œuvre dhôtellienne réservée aux adultes. Le bois enchanté qui ouvre le recueil se classe parmi celles-ci. Emilie une fille sauvage impose une épreuve au jeune Roger. Celle de la traversée des apparences. Le monde est un bois d'épineux, la plupart se cantonnent à ses lisières. Ceux qui réussissent en portent le stigmate. Mon front est rouge encor du baiser de la reine... Ce sont les iroquoises de feu qui strient la chevelure de Roger le rougeoyant qui s'oreront après l'alchimique épreuve de l'orée du bois. Avec un peu d'obstination interprétative l'on arriverait à relire ce livre comme un savant démarquage des Contes de Perrault qu'une tradition ésotérique institue traité codé d'alchimie opérative. Cette vision nous semble toutefois trop éloignée des intentions proprement dhôtelliennes.
Les contes qui suivent, Comment on cultive les parapluies, Les papillons mystérieux, Un beau matin, La fée aux grenouilles, semblent porteurs d'une charmante moralité toute gentillette qui ne mange de pain... La balle d'argent mérite un arrêt plus long. C'est un thème que nous n'avons pas abordé lors de nos nombreuses et précédentes recensions, cette idée que le relevé des prénoms dans tous les ouvrages de Dhôtel serait hautement prometteur. Dans ces sept histoires par exemple Roger habille par trois fois le nom du héros. Nous y découvrons une péniche – encore un canal de rêverie à suivre - comme dans nombre de romans de l'auteur, mais surtout ce balbuzard que l'intrigue nous amène à faire rimer avec ce hasard qui fait si bien les choses chez Dhôtel et si mal chez Mallarmé.
L'ultime conte nous mène sur Le chemin du paradis. A la portée de tout un chacun, celui du rêve. Nervalien, évidemment, puisque chez Fabrice il s'interfère et s'entremêle avec la réalité. Comme par hasard, caca le revoilà, le point de départ des errements de Fabrice réside en un sujet de rédaction. Ecrit-on ce que l'on rêve ou ce que l'on vit. Rien n'aura eu lieu que le lieu. Un livre plus subtil qu'il n'y paraît. Les confluences avec les derniers romans de Dhôtel ne manquent pas.
André Murcie. ( Novembre 2019 ).
ON RACONTE
ANDRE DHÔTEL
( In Un adieu, mille adieux / 2003)
Une histoire abracadabrante. Etienne présente sa fiancée Mathilde à Jean son ami de jeunesse. Les deux jeunes gens n'éprouvent aucune sympathie l'un envers l'autre. Mathilde s'en va poursuivre quelque enquête en Amérique du Sud. Jean qui passe son temps à se promener est subjugué par un lieu surnommé les Epines. C'est là que lui apparaît Mathilde. Ou plutôt son apparence, et l'on commence à les croiser en ville... Etienne lui-même les verra vers les Epines en même temps que deux loups qui se sont échappés du zoo et que les chasseurs ont abattus voici quelques mois. Les deux garçons quitteront la ville. Aucune explication satisfaisante ne sera apportée. Sinon un gamin qui voit le chapeau fantôme de Jean glisser sur la chaussée d'une rue de la ville.
André Murcie. ( Décembre 2019. )