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SUITE DHÔTELLIENNE / ANDRE MURCIE / LIVRAISON 09

SUITE DHÔTELLIENNE 09

 

1984

HISTOIRE D'UN FONCTIONNAIRE

ANDRE DHÔTEL

( Gallimard / 1984 )

 

Nous ne résumerons pas l'intrigue, à la simple lecture des chroniques précédentes, même si vous n'avez jamais lu une ligne de Dhôtel, vous connaissez le dénouement. Histoire d'un Fonctionnaire précède immédiatement Vaux Etranges, mais de par la thématique abordée il préfigure son ultime ouvrage : Lorsque Tu Reviendras.

Le livre frôle les quatre cents pages, il semble que Dhôtel ait voulu s'attarder sur un des aspects les plus particuliers de ses personnages, celui qui les définit en tant que héros dhôtelliens purs. Un genre d'escogriffes que ne l'on ne retrouve nulle part dans la littérature française. A sa sortie le livre était agrémenté d'un bandeau rouge sur lequel se détachait en grosses lettres blanches La Recherche du Trésor. Rien de pire que les publicistes pour commettre de funestes erreurs, ces malotrus confondent le singulier et le pluriel, ou peut-être ont-ils mal lu le livre. Il n'y a pas de trésor dans ces chapitres. Mais des trésors. La valeur marchande n'est pas une valeur dhôtellienne. Les trésors dont il est question, les romans de Dhôtel en sont remplis, et celui-ci plus que tout autre. Ne sont rien d'autres que les moments miraculeux de la vie. Ces instants magiques où le monde vous apparaît en sa fragmentation. Philosophiquement cela pourrait correspondre à ces multiples espaces que le trait ( mortel ) de Zénon se doit de parcourir pour atteindre son but. Pour la plupart de tous, le monde est unifié, chacun le traverse avec la célérité d'une flèche qui vole vers sa cible. Florent et quelques autres dans ce roman ont cette étrange faculté, qu'un morceau du monde, une étendue, un nuage, un champ, une fleur, leur fasse signe. Subitement une écaille du crocodile de la nature miroite d'une façon bien plus vive que toutes les autres et les éclipse toutes. Ils en ressentent une étrange félicité, l'assurance que la vraie vie est ailleurs, en un lieu bien précis... Et même si l'apparition s'efface, tout le reste n'a aucune importance. Le tout est de vivre en restant en attente d'un incertain et incroyable renouvellement. Certains héros dhôtelliens partent sur la route, deviennent des itinérants, car c'est en parcourant le vaste monde que l'on a une maximale probabilité d'encontrer un de ces lieux magiques, d'autres préfèrent la sédentarité. Le merveilleux est partout, il suffit d'être attentif aux plus petites choses. Celui qui pense à son plan de carrière n'accédera jamais à ces moments de plénitude...

Oui mais le reste du temps, que se passe-t-il ? Rien. Strictement rien. Mais alors rien de rien ! L'on s'ennuie, l'on se livre à de multiples occupations, l'on s'abrutit de travail. L'on s'occupe de ses voisins, on cancane, on les espionne, on commente leurs faits et leurs gestes, l'on s'invente des histoires fabuleuses. Auxquelles, au fond de soi, l'on ne croit guère. Mais l'on a besoin de contes aussi bien pour s'endormir que pour vivre. L'on cherche un trésor, cela occupe l'esprit, personne n'est dupe, mais cela ne peut pas faire de mal, et plaisir suprême l'on vous mène en bateau puisque vous avez envie de naviguer. Ceux qui vous font du mal, le font pour votre bien. Apprenez à ne pas croire, ne soyez jamais dupes de vous-même.

Les filles passent, s'en viennent et s'en vont, vous attirent, se moquent de vous, se marient avec vous, retournent à leurs amants, la vie dans tous ses états. Vous en souffrez, sachez aussi en rire... Mais dans ce roman, l'on trouve l'empennage, la fabuleuse zénonienne, matérialisée sur le sol, le monde fait signe, mais le signe est planté sur la terre. Il suffit de suivre la flèche. Deux la suivent selon la direction indiquée, deux remontent dans le sens de sa provenance. En sa jeunesse Dhôtel a beaucoup feuilleté les présocratiques. Ses romans engoncés dans la campagne française, dans la ruralité provinciale la plus réaliste, sont des monstruosité métaphysiques.

C'est bien connu, celui qui tire la flèche a au moins l'envie, et cela peut-être s'exalte-t-il jusqu'au désir, de vous tuer.

Un roman somme.

André Murcie. ( Avril 2019. )

 

LE COLLIER

ANDRE DHÔTEL

( in Ombres et Lumières / Décembre 2012 )

Cahier André Dhôtel N° 10 )

 

Nouvelle parue en 1984 dans Les Cahiers Bleus. Dans sa préface à Ombres et Lumières Philippe Blondeau la présente comme '' presque une ébauche de roman''. Il n'a pas tort, surtout que l'action se déroule à Charlieu, village qu'il faut croire typiquement dhôtellien puisque une première intrigue avait déjà était exposée dans Le mystère de Charlieu sur Bar publié en 1962. Le lecteur y retrouvera quelques scènes qui sont comme des reprises de ce roman. De quoi Charlieu sur Bar était-il donc le lieu pour André Dhôtel ! A plusieurs reprises dans le Cahier André Dhôtel qui vient de paraître en ce mois de novembre 2019 établit quelques corrélations entre Julien Green et son illustre cousin, ce collier qui a donné son titre à ce bref récit est-il une réminiscence de Varouna ? Nous laissons le lecteur seul juge. Plus évidente la correspondance avec Je ne suis pas d'ici de 1982, même orage menaçant, même disparition subite des deux amants.

Subite et répétée. Pour la troisième fois en trois générations la même scène nous est racontée. Le lieu de Charlieu serait-il un triangle mélodramatique des Bermudes dhôtelliennes ? N'oublions pas Les Disparus et ces lieux symptomatiques de l'imaginaire dhôtellien, les bois, les canaux et les écluses. A moins que l'auteur ne veuille nous signifier que sur la roue du temps, ce qui a eu lieu une fois ne disparaît jamais de sa propre présence. Un indice, l'héroïne se nomme Laure ( de Noves et de nouveau ) mais ce n'est pas là ce sur quoi nous insistons, mais sur celui de Germain ( ici clairement identifié en Germain Serrois ), le prénom germinatif des dernières nouvelles de Dhôtel dépourvues de toute mise en scène anecdotique.

André Murcie. ( Novembre 2019. )

 

LUMIERES

ANDRE DHÔTEL

( Phébus / Mars 2004 )

 

Une des étranges dernières nouvelles de Dhôtel, qui rejoignent la méditation philosophique exposée dans Lorsque tu reviendras, son dernier roman, poursuivie et disséminée dans de courts textes qui peuvent être tenus comme de simples nouvelles par un lecteur pressé qui expliquera sa déception par la fatigue d'un auteur trop âgé... Au moins celle-ci se termine bien, nos deux amoureux se retrouvent grâce à l'intelligence, peut-être aussi à cause leur inintelligence, d'un âne... Quel moyen de locomotion de la part d'un écrivain écrivant à la fin du vingtième siècle ! Bref Bernard et Sonia sont enfin réunis. Ce qui n'est guère important. Un pur hasard. De l'anecdote insignifiante ! Qui aurait pu très bien ne pas se produire. Peut-être aurait-ce été mieux. Peut-être aurait-ce été pire. Ce qui compte c'est que tous deux savent qu'il existe des lieux éclairés par une lumière qui semble étrangère à ce qu'elle éclaire. Une étrange dissociation au-delà de toute ambition humaine sociétale. Lorsque vous savez cela, vous connaissez l'essentiel du déploiement de toute existence. Vous êtes-là, mais en même temps ailleurs, à la même place.

André Murcie. ( Décembre 2019. )

 

ANDRE DHÔTEL

ENTRETIENS AVEC

JERÔME GARCIN

( Pierre Horay / Août 1984 )

 

Il nous reste de nombreuses interviews d'André Dhôtel disséminées au travers de nombreuses revues et de multiples magazines. Mais ces entretiens forment le plus long et le plus méthodique document que l'écrivain nous ait laissé. Toutefois les propos rapportés en ce livre n'excèdent pas la centaine de pages et sont entrecoupés de moult documents iconographiques. Le moins que l'on puisse dire c'est que Dhôtel ne pontifie pas. Ne joue pas au Maître générationnel inspiré. Toute une grande parie de ces pages sont consacrées à ses amitiés littéraires Paulhan, Cingria, Jacottet, Robin, Thomas, Follain, Beaumont... écrivains que nous tenons – à tort ou à raison – pour des écrivains de seconde zone. Ce qui n'est pas si illogique ou contradictoire que cela puisque lui-même André Dhôtel ne revendique quant à son statut que le titre d'auteur de deuxième ordre. Se pare même du titre de cancre. Sans doute y a-t-il dans cette proclamation une illégitime usurpation. N'en avance pas moins ses preuves. Parle de son impuissance à écrire durant les années trente, de la perte de confiance incapacitante après les dix longues années qui suivirent la parution de Campements et durant lesquelles Gallimard refusa tous ses manuscrits. Emploie même l'expression de dépression. Tout autre que lui aurait parlé de descente aux enfers nervalienne.

Ne parle que très peu de sa vie personnelle. Cela ne regarde que lui. L'intime est peut-être ce qui existe de moins individuel. Evoque Rimbaud, les Ardennes, La Grive, rien que l'on ne savait déjà. Un art certain d'éluder les questions. De vous perdre dans le non-dit en quelques mots. Ne se livre vraiment que sur sa pratique de la religion. Il n'aime pas le dogme, juste une transmission, fragile, une espèce de fil entrecoupé entre les générations qui se perpétue malgré tout. Il ne doute pas à la manière de Descartes. Il ne croit pas en ce qu'il pense. Mais à ce qui arrive. Question philosophie notre professeur s'arrête aux présocratiques. Il n'aime point les entreprises systémiques...

Parle-t-il de son œuvre. Presque pas. Insiste sur son côté bricoleur, artisan. Aucune révélation fracassante. Sous-entendu : lisez mes bouquins et contentez-vous de cela. Je ne saurais faire mieux. De son cheminement, aucune allusion. Le jeune Jérôme Garcin n'est certainement pas l'interviewer idéal. L'a trop le nez dedans. Ce n'est pas un reproche, était-ce possible pour un honnête lecteur de cette époque de parvenir à deviner la courbe qui s'annonçait chez le dernier Dhôtel, nous sommes en train d'assister à un certain décollement de la réalité dans cette œuvre. Certes l'on avait l'habitude de ces lieux ( parfois minimes ) éclairés par une drôle de lumière, mais Dhôtel est en train d'attirer notre attention, que soleil et chose éclairée, saisies et apparues en une unique vision sont deux phénomènes physiques non-interactifs, un peu comme si l'espace se dissociait des quantums de lumière qui le constituent. Nous atteignons la plus haute physique, la plus haute métaphysique, et pas un mot sur cette avancée.

Vu sous cet angle, L'école buissonnière relève de l'anecdotique pur. Une occasion ratée. Beaucoup se complaisent à battre la campagne et les buissons avec Dhôtel, de porter aux nues sa magnificence du cancre, c'est oublier un peu vite que souvent l'on adjoint l'adjectif qualificatif philosophique au mot école. Un véritable changement de paradigme.

André Murcie. ( Décembre 2019. )

 

1985

LA ROUTE

ANDRE DHÔTEL

( In Un adieu, mille adieux / 2003)

 

Etrange histoire. Justine et Vincent ont trouvé le lieu de leur rencontre. Une route qui les réunit même s'ils s'éloignent l'un de l'autre. Se sont rencontrés chez des voisins. Elle travaille dans une librairie. Mais la véritable rencontre c'est sur cette route. Les amants ont trouvé le lieu de leur rencontre, à moins que ce ne soit le lieu qui les ait trouvés. A quel appel commun ont-ils répondu ? Une faille spatio-temporelle de la présence de ce qui est et doit être de toute éternité ? Dhôtel tente-t-il une explication rationnelle du hasard dhôtellien ?

André Murcie. ( Décembre 2019. )

1986

VAUX ETRANGES

ANDRE DHÔTEL

( Gallimard / Mars 1986 )

 

L'avant-dernier roman de Dhôtel. Un livre somme, testamentaire. Une hyperbole mallarméenne. Dans son dernier paragraphe Dhôtel emploie le mot conte pour désigner son ouvrage. Nous lui préfèrerions le mot fable, chargé d'une innocence toute enfantine. Les mots ont toujours des sens annexes. Réfléchissez à la sensibilité du mot innocent. Une évidence s'impose, pour cette pénultième partie d'échecs jouée avec lui-même contre lui-même André Dhôtel a pris un soin maniaque à tailler ses figurines. Désiré est une parfaite caricature de l'anti-héros dhôtellien. D'habitude il nous présente un jeune homme velléitaire, pas très doué, s'abandonnant aux circonstances de son entourage, une sorte d'autiste littéraire supérieur, qui finit par on ne sait quel miracle hasardeux à se tirer de toutes les difficultés tel un navire qui parviendrait à rejoindre les eaux profondes au travers d'une étendue sans fin de brisants mais là, notre auteur a un peu chargé la barque, Désiré est proche de l'idiotie – notez encore une fois que ce vocable si dépréciatif désigne aussi ce qui est de plus individuel au-dedans de nous, au plus proche de notre être intime – et quant à l'éclaircie intellectuelle merveilleuse qui survient habituellement dans les épilogues dhôtelliens, notre écrivain n'en pipe mot.

Les mots sont au centre du roman. Désiré est le cancre parfait, doué d'un riche vocabulaire. Use et abuse de mots tonitruants. Ses phrases sont parsemées des gemmes les plus précieuses de notre langue. Au défaut près qu'il n'en connaît point la signification. Les emploie comme des filets qu'il lancerait au hasard, mais le monde est si riche que de temps en temps – et peut-être même toujours, mais n'irritons point les linguistes – bonne pêche, ils entrent en accord avec quelques fragments de la réalité des situations qui les ont engendrés. Le métier de romancier ne vous permet-il pas de raconter n'importe quoi à des lecteurs qui s'empressent de donner à ses sornettes le sens qui leur convient le mieux !

Comme par hasard c'est l'intrigue même de ce roman, un conseil municipal décidé à attirer les touristes afin de développer l'économie de leur village perdu au bout du monde. A partir de rien l'on monte une sombre légende de fantômes qui au début marche du feu de Dieu, mais rien n'est plus fantomatique que les revenants, l'affaire se dégonfle comme un ballon de baudruche et le village retourne à son inertie paysanne, circulez il n'y a rien à voir. Dhôtel instille une vision palindromique de la société humaine à peine êtes-vous parvenu à vos fins que vous retournez à vos débuts. Profitez-en toutefois pour savourer l'ironie mouchetée de Dhôtel point tendre avec cette mentalité positiviste qui reste l'inqualité la plus partagée par nos contemporains. Tant au niveau des élites que des masses populaires. Dhôtel ne se garde ni de droite ni de gauche, frappe tout azimut. Pas de quoi en faire un drame non plus, tout revers possède son avers, n'est-ce point l'expression la plus haute de l'insignifiance de cette prétention de l'homo sapiens sapiens à se prendre pour le centre du monde. Il faut bien se donner quelque raison de vivre, et celle-ci vaut bien n'importe quelle autre.

Reste les êtres en marge. Des personnages hauts en couleur, à la poursuite de rêves insensés, ou des inadaptés pathétiques, qui n'en poursuivent pas moins leur marche destinale. Des fourmis attelées à la rude besogne de leurs recherches mais qui ne relèveraient d'aucune fourmilière, vivent leurs désespoirs et survivent à leurs solitudes avec une égalité d'âme sans pareille. Se laissent porter par le grand vent de l'existence. Sont comme les graines des plantes, comme les bêtes sauvages des forêts, qui ne s'attardent jamais, qui fuient devant elles en quête du lieu paradisiaque ou orphique.

Il existe des accointances profondes entre les univers de Bosco et de Dhôtel, souvenons-nous de Gatzo recherchant l'âme de Hyacinthe dans la fumée de la forêt en feu, ici c'est Désiré qui doit retrouver Lydie dans le bruissement des feuilles. '' Sainte Vierge'' s'écriera le bedeau, et c'est tout près d'une statuette de la Vierge que se réuniront les deux amants. Dans la quête de Gatzo nous abordons bien au sanctuaire funèbre de Notre-Dâme-des-Eaux-Dormantes... Déjà dans Je ne suis pas d'ici, il y a cette fabuleuse scène – à mettre en relation avec l'enfantine ronde fondationnelle ( in Les Filles du Feu ) des errances de Gérard de Nerval – conversation dans le jardin de la maison abandonnée, entre Damien, Guillaume et Gildas, entrecoupée des exclamations du vieux berger, un seul mot '' Seigneur !'' mais qui tombe comme le glas pacifié annonciateur des plus profondes brûlures. Il est chez Dhôtel des instants miroitants durant lesquels quelque chose d'autre se fait jour, mais il est des lieux terrestres, d'implantation quadrivique dirait Heidegger, qui semblent davantage appartenir au Ciel qu'à la Terre, les plantes s'y exaucent et les délimitent de leurs dentelles formelles, les héros dhôtelliens s'y perdent souvent, et c'est pourtant à partir de ces lieux que s'ordonnent leurs destinées. Epousailles des Dieux et des Hommes symbolisées par l'accord charnel de l'aimée avec l'aimé.

Puisque nous parlions d'Heidegger, cette dernière notation. Les amoureux dhôtelliens aussitôt unis prennent la poudre d'escampette. Vont ailleurs, l'on ne sait trop où, ne se fixent guère, errent de-ci de-là, à croire qu'ils ne parviennent à trouver l'emplacement de ce pays où l'on n'arrive jamais. Mais dans ces Vaux Etranges, notre couple se doit de trouver le lieu, car dans son existence il faut repérer, repairer l'implantation de son être-là. Dhôtel emploie l'expression ô combien heideggerienne sans trait d'union... Le lieu est des mieux situés dans le roman, ni plus ni moins que l'endroit fatidique de l'intrigue. Ils y construisent même leur maison. Mais il est nommé aussi autrement, il est celui du retour. Celui de la plus lourde des pensées. Qu'y font nos deux amants ? Pour une fois Dhôtel s'attarde quelque peu, précédemment quand il abordait cette période de la vie des ses héros, il coupait au plus court ou leur donnait la possibilité de courir les chemins infinis du monde, mais là, non. Il nous les décrit vaquant à leurs occupations. Mais il faut reconnaître qu'ils ne font pas grand-chose, et peut-être même ne font-ils rien. Toutefois il semblerait que leur présence irradie et contamine le village d'une étrange étrangeté.

Dernier avertissement de l'auteur : nous n'en saurons pas plus.

André Murcie. ( Avril 2019 ).

 

LORSQUE TU REVIENDRAS

ANDRE DHÔTEL

( Phébus / 1986 )



De tous les romans d'André Dhôtel Lorsque tu Reviendras occupe une place particulière. C'est le quarantième, le dernier. Et peut-être André Dhôtel a-t-il voulu quelque peu lever le voile sur ce retour toujours recommencé de son écriture.

Première surprise, le décor change quelque peu, plus de campagne française, plus de végétation abondante, nous sommes en terre aride, en Grèce au bord de la mer. Antonis se démarque de ses prédécesseurs, théorise un tantinet sa philosophie – la Grèce n'est-elle pas la terre philosophique par excellence - son vouloir vivre. N'éprouve aucune ambition sociale, ses plants de tomates, quelques leçons particulières, un peu de brocante, tout cela lui suffit. Angeliki – sa fiancée, qu'il connaît depuis l'enfance – préfèrerait qu'il soit plus entreprenant, non pas sur le plan érotique dont elle réfrène la moindre ardeur, qu'il manifeste une ambition sociale à la hauteur de ses capacités intellectuelles. Non seulement Antonis n'approuve que très modérément ces vues fort éloignées de son indolent tempérament, mais il devient à proprement parler totalement obnubilé d'une portion de mer d'un bleu intense et parfaitement immobile... Passe plusieurs heures par jour à la contempler. Exaspérée Angeliki décide de s'éloigner à Athènes espérant qu'il la suivra. Finira par lui dire qu'il restera là, à attendre son retour.

Bien sûr, elle reviendra. Mais pour une fois l'histoire ne se termine pas bien. Ni mal non plus. Nous sommes dans un au-delà du bien et du mal nietzschéen. Le sujet du livre n'évoque en rien ce que trivialement l'on appelle l'enterrement de sa vie de garçon, le passage d'une jeunesse insouciante à l'état d'homme adulte conscient de ses devoirs et responsabilités... Antonis finira par mettre un nom sur l'étrange attirance fascinatoire de cette portion de mer, le terme dont il l'affuble peut paraître mystérieux, il l'appelle l'éclat, Heidegger le nommerait aletheia ou dévoilement. Le paysage ne l'obsède qu'en tant qu'il permet la vision d'une espèce de surréalité bien plus profonde que la carte postale pour touriste qu'il semble représenter. L'éclat se confond avec le kaïros, l'Instant Propice, des sophistes. Ce moment où la conjonction des planètes – celle de la présence panique et de la compréhension humaine – en viennent à s'aligner, à coïncider, dégageant comme une fenêtre de tir qui permet une intercommunication supérieure.

Mais nos deux amoureux sont fâchés. Certes ils subissent une grande attirance réciproque mais une aussi forte répulsion les sépare l'un de l'autre. Le monde est ainsi, empédocléen, l'immobilité de la mer est un leurre, si invisibles soient-elles les vagues avancent et reculent. Amour et haine se combattent sempiternellement. N'y a-t-il pas des couples qui se chamaillent perpétuellement et qui n'en sont pas moins heureux ?

Mais il y a pire. Si minimes soient-elles les vagues qui déferlent sur le rivage s'y fracassent et perdent leur unité puisque de légères gouttes d'eau s'éparpillent de tous côtés. L'unicité du couple n'existe point. Chaque unité écartée du tout retrouve sa singularité, chaque objet est enceint d'une irrémédiable solitude. L'homme aussi séparé de la femme que le caillou du brin d'herbe poussé à ses côtés. Lorsque tu reviendras ce sera exactement comme quand tu étais partie. La charnellité de l'amour est une piètre récompense, un hasard insignifiant, dont l'accomplissement est la preuve de l'imperfection de l'existence qui fait semblant d'oublier que nous n'embrassons dans l'union amoureuse que la moitié de la structure évanescente de ce qui est. Et n'est pas.

L'on comprend aisément pourquoi André Dhôtel ait attendu l'écriture de son dernier roman pour nous entretenir, et de ce fait apporter un terrible démenti à tous ces romans précédents, de sa tragique vision de l'impossibilité de l'amour !

( André Murcie. / 28 / 03 / 2017 )



REGARD SUR LA LANDE

ANDRE DHÔTEL

( Phebus / 2010 )

Tiens les deux héros de cette nouvelle se nomment Antonis et Angeliki comme dans Lorsque tu reviendras. Ce sont les mêmes et ce ne sont pas les mêmes, un peu comme le a = 6 et le a = 8, sont et ne sont pas le même a. Juste des signes algébriques de réflexion, de permutation. Nos deux amoureux ont un problème : à force de voir depuis la fenêtre chaque jour arriver son conjoint par le chemin qui dessert la maison, l'on en arrive à ne plus y faire attention. Nos deux héros ne s'aiment-ils donc plus ? Il leur faut trouver une solution. Ce sera de faire construire une maison en pleine lande desservie par aucun chemin. Oui mais au bout de quelques mois, en ce lieu désertique la répétition n'engendrera-t-elle pas le même ennui ? Oui et non. Tout est question du regard que l'on porte, que ce soit sur son conjoint ou une modeste touffe d'herbe. Il faut savoir voir, que chaque brin d'herbe, chaque personne combien même serait-elle aimée à la folie, n'est qu'un fragment épars du monde. Tout être est baigné d'une immense solitude séparatrice. Même la lumière est séparée du lieu qu'elle éclaire et que pourtant elle fait miroiter. Une fois que vous avez pris conscience de cela, vous comprenez la fragilité de tout amour. Il dépend de votre seule volonté, car l'unité du monde n'existe pas.

( André Murcie. / Novembre 2019 )



1987

L'ETINCELLE

ANDRE DHÔTEL

( in Ombres et Lumières / Décembre 2012 )

Cahier André Dhôtel N° 10 )

 

Nouvelle parue pour la première fois dans Les Cahiers Bleus, N° 41 – 42 , Hiver 1987, un ensemble des derniers textes de Dhôtel chroniqués plus bas. Textes abstrus. Germain et Olive en sont les héros. Mais peut-être vaudrait-il mieux que je vous conte d'abord l'histoire du cancre qui s'ennuie en classe et qui lève le doigt pour demander au maître la permission de faire pipi. Qu'il prenne son temps. Einstein est formel, quand il reviendra, il sera dans l'impossibilité totale de rentrer dans cette salle où il se morfondait tant. Peut-être me répondrez-vous qu'après avoir tenté dans votre enfance cette expérience, rien ne s'est vraiment passé, que vous avez regagné votre place, vos copains et votre professeur adoré. Songez à cette flèche zénonienne qui file comme l'éclair mais qui ne bouge pas d'un millimètre.

L'étincelle démarre selon cette problématique. Si Olive sort du lieu où Germain vient de la rencontrer, jamais il ne la retrouvera. Pari tenu. Germain suit la même course que le trait de Zénon, en quelques enjambées il rejoint Olive, c'est elle et ce n'est pas elle. Les deux en même temps. Elle est l'Olive qui a quitté le lieu initial ( pour ne pas dire germinatif ) de leur rencontre, et elle n'est pas cette Olive pour la simple raison qu'elle n'est plus l'Olive de leur précédente rencontre. Qui va à la chasse à l'arc perd sa place ! Déduction : donc Germain ne l'aime pas. Ou alors qu'il se débrouille pour lui en apporter la preuve.

Germain est un petit malin, pas la peine de se jeter à genoux à ses pieds et de déclamer les serments les plus exaltés, Olive est une intellectuelle, lui faut une preuve qu'elle puisse saisir avec son cerveau. Facile ( à dire ), il suffira qu'il lui dise ce à quoi elle est en train de penser au moment-même où il le lui dira. Concomitance des amants, souvenez-vous de ce passage de Mystères de Knut Hamsun, cette après-midi où le héros drague à mort l'héroïne qui ne pense qu'à l'énorme envie de faire pipi qui la tenaille. Olive n'est-elle pas d'ailleurs en train de penser qu'il ne l'aimera jamais. Eureka, il a trouvé, par l'entremise d'un brin de paille éclairé par un rayon de soleil, ce n'est pas l'amour qui est important, c'est le grand jamais, parce que jamais le fétu de paille ne sera le soleil et le soleil ne sera jamais le brin de paille, jamais les amants ne s'atteindront, mais ils sont amants comme le brin de paille est paille et le soleil, soleil. L'inachèvement total de l'amour est la preuve que l'amour existe. Le noyau de l'olive ne sera jamais l'œuf germinal, mais l'amant et l'amante sont amant et amante. Séparés, mais réunis par cette séparation. Ouf ! Enfin une raison de vivre !

Bandes de cancres, vous pouvez rejoindre votre salle de classe en toute quiétude ! La punition vous attend.

André Murcie. ( Novembre 2019 ).

 

RECONNAISSANCE

ANDRE DHÔTEL

( In D'un monde inconnu / Fata Morgana 2012 )

 

Nous n'avons pas la date de ce texte publié en 1992 après la mort d'André Dhôtel mais la concomitance thématique est si proche du précédent qu'il nous paraît judicieux de le placer à sa suite. Dans L'honorable Monsieur Jacques, Jacques apprend à s'orienter dans le fouillis végétal dans lequel la plupart des héros dhôtelliens subissent l'initiation de la perte de soi pour mieux renaître à une compréhension dispersée du monde : la méthode est simple : il suffit de se diriger en regardant non pas l'entremêlement terrestre mais le ciel. Hélène demande à Jacques une preuve d'amour la retrouver dans un paysage de la plaine, bonne fille elle lui donne un indice : elle sera sous un nuage... Jacques retrouve Hélène, une lumière plus éclatante dans le ciel lui semble indiquer l'évidence qu'elle est là. Hélène détient la preuve recherchée : il ne l'a pas trouvée elle, mais le lieu où elle est dans laquelle elle aurait pu ne pas être... Les lecteurs de Joe Bousquet se trouveront en pays d'inconnaissance. Jacques sait qu'Hélène n'est pas pas une hasardeuse et chanceuse rencontre. Il a su retrouver le lieu de sa présence qui aurait pu être un autre.

André Murcie. ( Décembre 2019 )

 

PERIPETIES

ANDRE DHÔTEL

( In D'un monde inconnu / Fata Morgana 2012 )

 

Cette fois Hector lassé de Dorine qui se refuse à lui cherche à s'écarter d'elle pour qu'elle ressente son absence. Il finira par trouver le lieu de sa tour d'ivoire d'amoureux impatient : une banale voie de chemin de fer, l'en-allée des rails lui permet de s'abstraire des lieux, il n'est plus sur une voie ferrée mais dans l'espace abstrait délimité par l'éloignement infini des rails. Mais fine mouche Dorine se radine. Elle se raille de lui, son espace abstrait n'est qu'un mensonge, une bêtise mais qui permet à Hecor d'entrer dans la bêtise de Dorine à se refuser à son amoureux. Les voici enfin réunis en ce que dans une autre nouvelle Dhôtel appelle un glorieux mensonge. Les petits arrangements de la vie relative avec l'absolu du mensonge. Qui n'est pas très loin du mensonge de l'absolu.

André Murcie. ( Décembre 2019 )

 

L'HOMME QUI N'AVAIT PAS D'HISTOIRE

ANDRE DHÔTEL

( In D'un monde inconnu / Fata Morgana 2012 )

 

Vraisemblablement en relation avec le texte chroniqué plus bas intitulé Durand ( Souvenirs ), l'incipit y invite. Jacques et Hélène, Hector et Dorine ont de la chance, lorsque l'on est solitaire il est difficile d'établir une conjonction ! A peine deux pages mais que peut faire Durand si ce n'est rien. Il s'ennuie, il exècre le monde qui le lui rend mal. Personne ne le déteste ce qui serait une manière passionnée d'entrer en contact avec lui. La possibilité d'un acte non pas d'amour mais de guerre. Ce qui revient à peu au au même. Si vous êtes empédocléen ! Mais ses congénères lui font confiance, on lui prête même de l'argent. Il n'est pas homme à prendre un risque. Juste une fonction sociale. L'homme unidimensionnel par excellence.

André Murcie. ( Décembre 2019 )

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