AU HASARD DHÔTELLIEN ( 3 )
...LECTURES, RELECTURES, ACQUISITIONS, PARUTIONS...
2020
André Dhôtel, un véritable inactuel au sens nietzschéen du mot, et voici qu'une toute jeune maison d'éditions Sous le sceau du tabellion s'apprête ce mois-ci à publier Les rues dans l'aurore, alors qu'elle vient de sortir L'homme de la scierie. Deux gros romans que les éditeurs avaient volontairement laissés de côté depuis soixante-dix années ! Ce Tabellion a un courage de lion, ou un amour aventureux de la littérature ! Nous en reparlerons une autre fois.
L'HOMME DE LA SCIERIE
ANDRE DHÔTEL
( Editions Le sceau du tabellion / Mai 2020 )
Deuxième fois que nous lisons ce livre qui n'est pas un de nos préférés de la production dhôtellienne. Nous invitons le lecteur à se reporter à la première chronique que nous lui avions consacrée en juin 2019 dans notre Suite Dhôtellienne. Notre regard, quant à la signification que nous accordons de la geste littéraire d'André Dhôtel, grâce à la lecture de nombre de ses productions lues systématiquement pour rédiger notre Suite, s'est quelque peu modifié. Nous n'évoquerons ici que ces nouvelles réflexions qui guident désormais notre deuxième parcours dans le labyrinthe dhôtellien.
S'il est un fil rouge qui guide notre attention, il vaudrait mieux parler d'une pelote embrouillée de couleur noire, c'est la mort. Nous la trouvons dès le titre du premier chapitre. Mort le 14 juin. Le lecteur le plus inattentionné n'hésitera pas à nous détromper, certes Henri Chalfour a reçu un sale coup sur la tête, mais il n'est pas mort. Aura du mal à reprendre ses idées mais la vie continue. Pour sûr, une fois qu'il aura renoué les fils ( à pêche ) de son passé existentiel, il continuera à vivre, pratiquement comme si de rien n'était. Terrible cette expression. Mais si juste ! La vie d'Henri Chalfour n'est guère enviable, abrutie de travail, et peu heureuse, séparée après de brèves rencontres de la femme qu'il aime, victime d'un chantage odieux pour un crime qu'il n'a pas commis... De quoi désespérer.
Ce qui n'est pas son cas. Il accepte les coups du sort avec une philosophie que l'on déclarerait stoïcienne s'il n'était pas un homme humble dépourvu de toute culture humaniste. La vie est dure mais le monde est grand et la nature est belle, pour qui sait le voir. Pourquoi se plaindre ! Le pire c'est que l'enchaînement des évènements lui donne raison, que reste-t-il d'un drame qui fracasse votre existence, trente ans après. A peu près rien. Les choses vont leurs cours, s'arrangent pour ainsi dire d'elles-mêmes, les jours heureux et les jours de malheur s'estompent dans un passé lointain. Dhôtel et Chalfour le répètent à plusieurs reprises, si Henri n'avait pas survécu à sa bagarre, l'univers en aurait-il été changé, et même mieux, les tensions qui agitaient la trame de l'ensemble des personnages de l'histoire dramatique que le roman nous conte ne se seraient-elles pas résolues pour autant...
Poussons une porte pour explorer ce que certains nomment le fantastique merveilleux - l'adjectif tragique serait mieux venu - de Dhôtel, n'y a-t-il pas ces deux amants d'Eléonore, Darmont et Duffard aux troubles consonances qui périront tragiquement, chacun à leur manière, mais ne faut-il pas être fous pour tomber amoureux d'une fille nommée Eléomort.... Mais revenons à notre paragraphe précédent. Que Chalfour ait été tué ou pas, cela ne changerait rien à l'économie du roman. Permettons-nous une hypothèse d'école digne de la casuistique jésuistique, et si Chalfour était vraiment mort dans le roman. Que cela signifierait-il ?
Remarquons qu'il n'y aurait pas une seule ligne du roman à changer. La description de Chalfour dans la cave où il se réveille nous y invite. N'est-il pas dans sa tombe de pierre et de terre symbolisée par les pommes de terre qui permettent de remonter le germe ombilical de notre mise au monde originelle. Il y restera plusieurs jours entrecoupés de longues périodes d'évanouissement et de sommeil. Peuplées d'un fouillis de pensées des plus entremêlées, toutes en rapport avec son existence et ses proches. Sa pseudo-résurrection ne serait-elle pas alors la mise en ordre d'un récit imaginaire, une espèce de suprême auto-consolation, un scénario de réparation existentielle envoyée par le cerveau pour éliminer les angoisses de l'agonie.... Un rêve nervalien qui ouvre les portes d'ivoire et de corne. Eléonore en Aurélia inatteignable détentrice des clefs de la mort.
Replongeons-nous dans les méandres du roman. Que le personnage d'Eléonore et l'ensemble de sa famille aient imaginativement marqué l'esprit des deux frères Chalfour, paraît logique : ce qu'il y a d'embêtant avec les pauvres c'est qu'ils pensent toujours aux riches... Phantasme social de domination indélébile. Maintenant que les Joras, châtelains de leur état, aient été quasiment obnubilés par les Chalfour comme le conte le roman, la vraisemblance ne s'y prête guère. Que Chalfour aimante l'ensemble des comparses du roman, que chacun pense qu'il détiendrait des informations de premier ordre alors qu'il est celui qui en connaît le moins, nous pose question. Toute l'intrigue romanesque ne serait-elle pas une reconstruction du réel opérée par Chalfour pour se donner l'impression d'être, ou d'avoir été, le centre du monde.
Notre homme de la scierie entre quatre planches risque d'attirer chez nombre de fervents dhôtelliens quelques incompréhensions. Nous prenons le pari que Dhôtel était moins fleur bleue – parfaite expression pour un amateur de floraisons - qu'on ne l'avance et qu'il susurre dans les oreilles de ses lecteurs des histoires beaucoup moins innocentes que celles qu'il semble nous donner à lire.
Très symptomatiquement Partick Reumaux finit sa préface par une phrase, un leitmotiv pour qui sait entendre, du roman : '' le marchand de chevaux est au fond du fleuve''.
André Murcie. ( Octobre 2020. )